Intersections - Tirari J. - E-Book

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Tirari J.

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Beschreibung

Karim parvient à décrocher un rendez-vous galant avec Marie Louise, la femme la plus convoitée de l'entreprise. Jean manager dans une banque rentre dans le métro Bruxellois et bouscule un adolescent qui prie en silence. Les passagers se retournent lorsqu'ils entendent Allahou Akbar suivi d'une explosion. Jean s'évanouit. Lorsqu'il se réveille, une femme au visage d'ange lui caresse le front. Elle est musulmane. Malgré leurs préjugés et leurs différents chemins de vie, ils éprouvent le même désir, découvrir l'autre.

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Seitenzahl: 319

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Table des matières

L’hôpital

Le monde du travail

Demain, tout ira mieux

Apparence

Le réveil

L’ami

Le monde de la nuit

Le pays du soleil levant

L’intersection

Le monde de la justice

Une vie meilleure

L’opportunité

L’identité

La chahada

La rencontre

Mektoub

Le réveil

Les jardins de l’Al Ambra

Le jour de la fête

Jean

L’hôpital

____

Quatre mois avant

Jean se réveilla à six heures. Le manager se vêtit d’une chemise achetée au marché du midi. Ses manches courtes flottaient sur ses fins bras. Il remonta son confortable pantalon en soie jusqu’à la hauteur du nombril et ne parvint pas à serrer sa ceinture.

Il aimait arriver le premier au travail à sept heures et demie alors que la plupart des employés se présentaient à neuf heures. Ce jour-là, un collaborateur était présent sur les lieux avant lui. La journée commençait mal.

Comme tous les midis, il ouvrit sa petite boite à tartines violette contenant ses sandwichs préparés la veille : du pain accompagné de fromage ou de jambon - les deux aliments les moins chers chez Aldi. Il les ingurgitait avec ses doigts aux ongles rongés jusqu’au sang en consultant sa boite mail. Il déjeunait tous les jours, seul devant son ordinateur.

La société de recrutement lui avait transmis deux CV. Il lut les noms de fichier « CV Mohammed Kacem » et le second « CV Mahmadou1 Alikamouni ». Il soupira et les ignora. Ce midi était différent des autres, un repas d’équipe était organisé pour ses collaborateurs. Dans la cafétéria éclairée de néons blancs, il ne parlait que de travail ou de rénovation. Il s’ennuyait quand la conversation changeait de sujet, car rien ne l’intéressait.

Il quittait le bureau toujours à quatre heures, ce qui lui permettait de prendre son métro à quatre heures vingt, et son train, vingt minutes plus tard. Il envoyait à chaque fois un message à sa femme pour la prévenir de son départ.

Le moindre retard dans les transports publics provoquait une catastrophe sur ses journées, planifiées à la minute près. Quand le scénario se produisait, il appelait tout de suite madame pour l’avertir du drame.

Lorsqu’il sortait de son train, il s’empressait de rejoindre sa voiture garée dans un parking hors de prix, mais sécurisé de la gare de Zaventem, une commune jouxtant Bruxelles.

Dieu soit loué ! Le train était à l’heure. Il rentra chez lui à six heures, prépara à manger et promena le chien. Il mangea avec précipitation pour ne pas rater le journal télévisé. Jean avait coutume de s’énerver contre la politique et le système. Sa femme visionnait le JT à sept heures en néerlandais sur la Één2 pendant qu’il nettoyait les casseroles.

De temps en temps, il s’asseyait avec elle pour exercer sa connaissance linguistique. Apprendre la langue de Vondel plaisait au grand Julien, son patron. Il avait plusieurs fois essayé de pratiquer avec Jocelyne, mais elle s’impatientait vite.

Plus tard, le couple visionna les informations sur la Une3 à sept heures et demi. Jean s’irrita, car il remarqua comment les médias et la politique manipulaient les deux communautés du pays. Le journal terminé, il zappa vers celui de TF1 à vingt heures. Puis, il prépara ses tartines du lendemain et se lava pendant que sa femme lisait des livres sur le yoga ou sur les scandales liés à la nourriture. Il se coucha à vingt et une heure pour être en forme le jour suivant.

Le même train de vie depuis vingt ans. Cependant, le lendemain fut une journée différente de toutes les autres.

À huit heures, son véhicule de société devait passer l’entretien. Effrayé par la circulation bruxelloise, il l’utilisait pour rouler seulement deux kilomètres jusqu’à la gare la plus proche. Il avait réservé le rendez-vous des semaines à l’avance pour que celui-ci se fasse le plus tôt possible. Une fois arrivé sur les lieux, le technicien du concessionnaire l’avertit que le véhicule devait rester sur place, car la position des phares nécessitait des adaptations. Il proposa de les ajuster directement. Agacé, Jean accepta et sortit de sa Volvo.

— Tu as vu informations ? demanda l’homme de métier nigérien.

— Non, répondit Jean, pressé.

— Un attentat aéroport !

— Ah bon ! murmura-t-il en rangeant ses affaires sans l’écouter.

Pas de temps pour des échanges sociaux. Le travail était plus important. Frustré et stressé, Jean quitta le garage.

Le premier arrêt de bus se situait loin de celui-ci. Il parcourut le chemin comme un champion de course à pied aux Jeux olympiques. La bandoulière de sa sacoche lui étranglait le cou. Il gardait toujours près de lui son ordinateur de société par peur de se le faire voler. Quand il arriva à l’arrêt, il eut un petit moment de gloire. Le bus était pile à l’heure. Il rentra dans le véhicule bondé en direction du centre-ville et pensa au technicien. Il n’avait pas bien compris sa dernière phrase. « Où se trouve Léopolt ? Certainement en Afrique… Je verrai bien après ».

Pendant le trajet, tous les passagers avaient l’air inquiet et restaient scotchés à leur téléphone. Par mimétisme, il agrippa le sien et remarqua un appel en absence de Jocelyne, sa femme. Il l’ignora, car il souhaitait d’abord consulter les nouvelles. Il découvrit « explosion à l’aéroport de Zaventem », et voulut continuer sa lecture, mais la sonnerie de son téléphone l’interrompit :

— Jean, tu as lu les nouvelles ?

— Une explosion à Zaventem ?

— Et tu ne m’appelles pas ? Il y a un attentat à côté de chez nous et tu t’en fous !

— Désolé, chérie, je viens seulement de l’apprendre… Mais j’ai lu « explosion ». Qui ferait un attentat à Bruxelles ?

— L’État islamique !

— Je ne pense pas. Daech4 ignore que Bruxelles existe. Arrête de t’inquiéter. C’est sûrement une explosion de gaz.

Pendant la discussion, il entendit une détonation au téléphone. Les battements de son cœur s’accélérèrent. « C’était quoi ce bruit ? »

— Jean ! Encore une bombe ! J’ai peur.

— Reste à la maison, chérie. Ne va pas travailler ! Tant que tu restes chez nous, tout ira bien.

Il raccrocha. Le bus mit une heure pour parcourir un trajet de vingt minutes tellement la circulation se densifiait. Des patrouilles de police et des ambulances interrompaient le trafic toutes les deux minutes. « Nom de dieu ! À quelle heure vaisje arriver au travail ? »

Enfin, la navette s’arrêta près de la station de métro principale Arts-loi. Il voulut s’en aller rapidement, mais une femme sortit sa poussette avec précaution. Il ne l’aida pas. Il pensait aux déflagrations. « Deux explosions de gaz, ce n’est pas possible… »

Une fois dans le passage souterrain, il s’énerva sur les escaliers mécaniques trop inclinés et excessivement longs. On aurait dit qu’ils rejoignaient le centre de la Terre. Le cadre regardait sa montre de marque Casio. Connaissant les horaires des métros par cœur, il prévit deux minutes d’attente. Il marcha avec précaution dans les escaliers roulants, car il se souvint de la fois où des jeunes avaient tapé leurs pieds sur un dispositif de sécurité provoquant ainsi un arrêt immédiat. Cette blague aurait pu mal tourner, car il avait failli tomber.

Au moment où il se dirigea vers le grand portique du métro, un fraudeur le suivit de près pour passer juste derrière lui. Jean s’irrita, mais il n’eut ni le temps ni l’envie de réprimander le jeune polisson.

Une fois sur le quai, le bruit strident du train l’agaça comme tous les matins. Un graffiti « Drari5 en force » était tagué sur le wagon. Les portes s’ouvrirent. Tels des coureurs à la ligne de départ des vingt kilomètres, les passagers se bousculèrent pour entrer dans le métro sans laisser sortir les autres. À la recherche d’une place assise, les sauvages considéraient les voyageurs comme des remparts à leur objectif. Peu importait si les barrages étaient des personnes âgées, des femmes enceintes ou des dames accompagnées de bébés.

Même si Jean était éduqué, il faisait partie de ces sauvages. Pendant la course, son épaule percuta celle d’un jeune adulte moustachu, un jeune homme au teint basané habillé en noir et équipé d’un lourd sac à dos. L’homme qui sortait tout juste de l’adolescence avait un regard déterminé et perdu à la fois. Tellement concentré, il ne sentit même pas le coup de Jean. Ses yeux s’humidifièrent. Il restait debout en ne bougeant que ses lèvres, qui récitaient un texte par cœur. Aucun son ne s’échappait. Son index dessinait des cercles imaginaires. Il était en train de prier en silence.

Jean se précipita mais un petit garçon plein d’énergie lui prit sa place. Enervé, il marcha vers un autre siège au fond de la voiture. Enfin assis, Jean regardait les personnes à côté de lui. Le métro l’emporta jusqu’à la station Maelbeek. De nouveaux passagers rentrèrent dans le wagonnet et les portes se refermèrent.

Le moteur s’enclencha. La jeune tête à claques que Jean avait percutée à l’entrée s’écria :

— Allahou Akbar6

Les bombes dissimulées sous son épais manteau explosèrent. Les morceaux de son corps déchiqueté se propulsèrent contre les parois.

Les passagers entendirent des bruits atroces d’immenses plaques métalliques s’écraser sur le sol. Les vitres se brisèrent. Les portes, à la fois énormes et robustes, se plièrent. Personne n’eut le temps de réagir. Les éclats redessinèrent leurs visages. Des vis qui entouraient les explosifs se dispersèrent et transpercèrent la chair des victimes. Une véritable boucherie.

Après le son assourdissant, un silence complet. On aurait cru qu’une personne avait appuyé sur le bouton « stop » d’une télécommande.

Jean ne voyait plus rien. Il essayait de remuer ses bras et ses jambes sans succès. Une odeur de chair brûlée, de sang et de métal l’agressa et lui picota le nez. L’air rentra difficilement dans ses poumons. Le stress augmenta.

Après trois minutes dans l’obscurité totale, il commença à apercevoir un point gris. Ses pieds ne touchaient pas le sol. Une porte pliée du métro reposait sur son dos. Pourtant, avec l’adrénaline, il ne ressentait aucune douleur. Impossible de retirer ses membres des débris. Petit à petit, le sens du toucher réapparut. Il cria, mais n’entendit pas sa propre voix. Son instinct de survie se fixa sur une lumière au loin.

Après quelques secondes qui lui semblèrent des heures, il entrevit une marée de dépouilles. Une main d’un bras sans corps lui caressa la figure. Écœuré, il la repoussa d’un geste brusque de sa tête. Il pensait apercevoir une dame au visage rempli de sang qui essayait de sortir des décombres. Jean était incertain de voir du sang. Avec l’abondance de poussière de chair humaine, ses yeux distinguaient seulement le blanc du noir. Le train était sombre et chaotique. Un enfant au visage balafré était assis par terre, l’air inconscient.

Un homme de couleur aperçut Jean. Il poussa la porte de toutes ses forces, mais ne parvint pas à la remuer et à le débloquer. L’homme cria au secours, puis, vit l’enfant, le souleva, lui tira le bras pour l’entourer autour de son cou, et le porta jusqu’à la sortie. Le quai lui sembla immense. Il se retourna et cria à l’attention de Jean:

— J’arrive. Tiens bon !

Les paupières de la victime se refermèrent. Il s’évanouit.

***

Après ce qui lui sembla une demi-seconde, Jean rouvrit les yeux, et aperçut le visage flou d’une femme. Assise à côté de lui, elle le regardait d’un air compatissant.

Il reconnut les lumières et l’odeur de savon. Allongé sur un lit aux draps blancs, il avait l’impression d’avoir été téléporté à l’hôpital.

Les deux attentats s’étaient produits dans deux régions différentes du pays. En plus, le réseau téléphonique était saturé. La Belgique n’était pas équipée pour gérer de telles catastrophes. Les hôpitaux ne s’étaient pas coordonnés correctement. Certains étaient surchargés, d’autres disposaient de trop de personnel par rapport au nombre de patients. Jean se trouvait au centre hospitalier Vandenkindere d’Uccle. Seulement deux blessés y avaient été envoyés.

— Il s’est réveillé ! déclara l’infirmière, en lui caressa le visage.

— Comment allez-vous ?

Jean arrivait à peine à distinguer ses traits. Tout était flou, il ne discernait qu’une boule de cheveux bruns en forme d’arbre de vie, et des traces de sang sur la surface de son bandage trop serré. Une douleur au dos et une autre à la jambe gauche. Elles disparurent sous l’effet de la morphine.

Incapable de parler, il se rendormit

Il rêvait. « La maison et Jocelyne ».

Il pensait à sa compagne qui se plaignait régulièrement de la localisation de leur maison, située sur la chaussée principale de Zaventem. Devant l’entrée, se trouvaient des trottoirs étroits et une grande route à six bandes de circulation. Les murs vibraient au passage des vingt mille voitures quotidiennes et des avions.

Le bruit des voitures ne lui parvenait plus aux oreilles depuis longtemps. Cependant, les aboiements du chien réagissant au vacarme matinal des motos l’irritaient toujours.

Jean était neutre sur le sujet, mais il aimerait juste que sa femme cesse de chicaner. Initialement, sa concubine avait insisté pour acheter cette villa de caractère. Les arguments à l’époque se résumaient au prix bas du terrain et à des subsides proposés par l’État.

Le ménage gagnait correctement sa vie. D’ailleurs, la situation financière de Jean représentait un des premiers critères de sélection de sa future conjointe.

De son lit d’hôpital, il pensait à sa femme. « Mon Dieu, Jocelyne était si belle à l’époque ! »

Ses cheveux blonds et lisses descendaient jusqu’à ses seins fermes. Il se souvenait de son premier rendez-vous galant. Son long pull gris moulant mettait en avant sa taille fine. Elle portait une ceinture de cuir noir. Elle rigolait à chacun de ses mots. Son visage parfait ressemblait à une œuvre d’un artiste reconnu. Jean se demandait : « Dieu est injuste. Comment est-il possible que des personnes puissent être aussi belles et d’autres aussi laides ? ». Elle ressemblait à une Barbie, et il avait l’apparence de Ken, avec une moustache. À l’époque, ce style n’était pas considéré comme ringard. Il la portait mieux que Tom Selleck dans Magnum.

Lorsqu’ils avaient décidé de vivre ensemble, le couple avait mis de côté entre cinq et dix mille euros par an tout en assurant un rythme de vie décent. Normalement, l’épargne annuelle était destinée à l’exploration du monde.

Son rêve le replongea jusqu’à ses vingt ans. Avant de connaître sa seconde moitié, l’étudiant avait voyagé avec Baptiste, son ami globe-trotteur hippie. Il passait toutes ses vacances avec ce charismatique bon vivant. Pendant sa jeunesse, il idéalisait les artistes. Jean jouait de la guitare et fumait de la marijuana à longueur de journée.

Un jour dans un restaurant à Puerto Rico, alors qu’ils savouraient un homard sur une table à côté d’un petit rocher touchant la mer cristalline, ils s’étaient engagés :

— Et fieu7, c’est trop bon. On continuera à voyager comme ça toute notre existence ! lança Jean.

— C’est clair. On n’a qu’une vie, on ne va pas s’emmerder, confirma Baptiste en remuant lentement la tête sur la musique de fond.

— On se promet de visiter tous les pays du monde au moins une fois avant de mourir ?

— Deal !

Ils se tapèrent dans les mains.

L’avenir s’avéra différent. De retour en Belgique, il avait rencontré sa dulcinée. Ils s’étaient mariés à vingt-deux ans dans une modeste église. La cérémonie était suivie d’une réception discrète afin d’épargner un maximum d’argent. Jean désirait tenir sa promesse faite sous le soleil et emmener sa femme puis sa famille aux quatre coins du monde. Mais ses parents insistaient pour qu’ils achètent une maison. Comme ça, disaient-ils, les amoureux seraient jeunes quand ils auraient terminé leur crédit. Ils suivirent le conseil des aînés.

Pour l’acquisition d’une résidence correspondant à leurs exigences, il fallait débourser une demi-centaine de milliers d’euros, donc cinq ans d’économies pour les frais d’enregistrement et de notaire8.

De plus, le budget de ses voyages avait tout de suite été divisé par deux, car le jeune marié avait sous-estimé le cadastre9 annuel qui équivalait à son double pécule de vacances10 négocié lors de son entretien d’embauche.

Au départ, il avait compté utiliser ses propres mains pour réaliser les travaux les plus faciles d’exécution. Malheureusement, le manque d’expérience lui faisait perdre un temps non négligeable.

Il avait pris des semaines pour peindre la porte rouge de l’entrée en noir. Jocelyne détestait la couleur du plaisir.

Le premier jour, un ami venu lui donner un coup de main l’arrêta de bonne volonté :

— Mec, si tu peins ta porte sans poncer avant, ta peinture ne tiendra pas.

— Et merde. Tu as raison ! Bon, ben, il est trop tard pour aller au magasin et chercher du papier abrasif. Une bière ?

Les heures d’ouverture des magasins et les horaires de travail n’offraient qu’un quart d’heure à Jean pour les emplettes. Les week-ends étaient constamment occupés.

Le jour d’après, Jean fit une nouvelle tentative, sans succès. Il n’avait pas prévu de ruban adhésif à placer au bord des chambranles afin d’éviter les éclaboussures.

À peine entré dans le magasin de bricolage pour se renseigner sur les différents pinceaux, un homme de la sécurité l’arrêta en le regardant comme un client abusif. On aurait dit un portier qui refusait l’entrée dans une discothèque :

— Monsieur, on va fermer dans cinq minutes.

Quelques jours plus tard, la motivation revint. Il rassembla le matériel acheté à la va-vite et se dirigea devant la fameuse porte. Il ouvrit le grand pot rond de peinture et s’apprêta à mélanger. Sa femme cria :

— Jean ! Tu ne vas pas travailler comme ça ! Tu vas salir ton cadeau de la Saint-Valentin…

— OK, je vais chercher un vieux pull.

— Tu n’en as plus, j’ai tout jeté ! Je ne supporte pas de voir tes vieux vêtements. Ils créent un bordel impossible dans ton armoire.

Jean soupira.

— Bon, la porte va encore attendre, car mes seuls vêtements de travail sont rangés chez ma mère.

— L’autre jour, tu aurais pu sacrifier ton pull moche, mais tu as préféré boire avec ton copain !

La nuit tombait rapidement en hiver et le changement d’heure n’arrangeait pas les choses. Après une journée de service, l’horloge affichait promptement 17 h et peindre dans le noir s’avérait impossible sans disposer d’une lampe adéquate pour les travaux.

Le court instant disponible entre le retour du travail et l’appétit grandissant dans son estomac diminuait l’envie de se pencher sur des tâches manuelles. Pas le temps pour le constructif, avec la télé et le canapé, il était trop facile de rester dans sa zone de confort.

Malgré ces contraintes, Jean finit par peindre pour la première fois, mais le résultat obtenu ne correspondait pas à celui espéré. Les grosses gouttes visibles témoignaient une surcharge du pinceau lors des passages maladroits. Jocelyne critiquait. Le futur manager en conclut qu’il n’était pas manuel. Le couple se mit d’accord pour appeler des entreprises spécialisées afin de rénover la maison. Sa femme était impatiente.

1 Les prénoms de Mahmadou et de Mohamed ont la même origine. En arabe littéraire, un prénom masculin singulier utilisé comme sujet possède un suffixe « ou ». Mahmadou vient de Mohamedou.

2 Chaîne de télévision nationale néerlandophone.

3 Chaîne de télévision nationale francophone.

4 Daech et l’État islamique représentent la même organisation. Le terme Daech est choisi pour éviter de considérer l’État islamique comme un état reconnu.

5 Traduction littérale : les enfants. Mot utilisé pour dire « les amis ».

6 Dieu (Allah), le suffixe « ou » se place, en arabe littéraire, après le sujet défini, Akbar : le plus grand.

7 Expression belge pour dire « mon vieux », « mon ami ».

8 La Belgique est l’un des pays les plus taxés en matière d’immobilier, il faut prévoir 10 % ainsi que les frais de notaire de plusieurs milliers d’euros.

9 Des impôts à payer tous les ans à l’état pour la possession d’une propriété en Belgique.

10 Bonus attribué aux employés.

Karim

Le monde du travail

____

Trois mois avant

Karim en costume et en chemise blanche cintrée arriva à huit heures dans un nouveau département de son entreprise. Un responsable d’une quarantaine d’années l’accueillit à son lieu de travail.

— Je t’en prie, assieds-toi. Tu as reçu un mail d’Els avec toutes les informations nécessaires. Tu l’as lu ?

— Avant de partir de chez moi, ma boite était vide. Je vais me connecter et le consulter tout de suite.

L’informaticien avait l’air angoissé, mais une douceur émanait de son regard de moineau grâce à ses longs cils courbés. Il attrapa une chaise trop petite pour sa taille et l’ajusta. Ses sourcils étaient discrets et sa bouche peu apparente.

Il ouvrit son e-mail. Le contenu ne représentait qu’une explication de quatre lignes et un lien vers une plateforme de documents. Il parcourut une liste interminable de présentations PowerPoint pour comprendre le contexte de la mission. Ses inquiétudes ne concernaient pas son nouveau challenge, mais son évaluation annuelle.

Elle avait lieu à midi. L’entretien avait déjà été reporté trois fois par son patron.

Malgré le boucan des quinze employés qui peuplaient un espace de cinquante mètres carrés, le Bruxellois se concentra sur les tâches à faire. Les équipes étaient séparées par de minces cloisons grises, si fines qu’on les aurait crues constituées de papier, à travers lesquelles le son passait.

Il parcourut une dizaine de documents Word difficiles à lire. Il dérangea plusieurs collègues pour mieux comprendre. Après deux heures d’analyse, il commença à déchiffrer le travail demandé. Le jeu consistait à copier/coller des lignes d’une table à une autre dans un logiciel peu ergonomique pendant toute la journée. Son chef lui avait pourtant promis une fonction de Business Analyst. La mission s’étendrait sur plusieurs mois ou sur plusieurs années. Elle ne différait guère de celle d’encodeur dont l’entreprise l’avait chargé à la sortie de ses études.

Durant trois ans, le jeune universitaire avait travaillé sur une tâche rébarbative dans un triste bureau avec des fenêtres étroites aux boiseries en forme de barreaux. À l’époque, se plaindre s’avérait impensable, car inexpérimenté, il craignait d’être qualifié de contestataire.

Comme pour toutes les nouvelles recrues, l’entreprise ne se souciait pas de lui assigner une mission stimulante. Elle voulait seulement un citron à presser.

Assis devant son ordinateur, les poils de l’informaticien s’hérissaient, car il préparait son entretien d’évaluation annuel. Il se déroulerait dans une heure déjà. Il cherchait les mots justes pour discuter de sa nouvelle fonction, vendue comme soi-disant complexe et capitale. Ses propos devaient paraître professionnels. Il s’interdit de montrer ses émotions, car elles pouvaient nuire à sa carrière et l’empêcher de recevoir une minuscule augmentation de salaire.

Le bureau de Karim se situait au milieu de l’étage, bien loin des fenêtres. Ses sourcils se froncèrent. Il posa ses écouteurs sur ses petites oreilles pour fixer son attention sur l’ordinateur. Trop tard. Il entendit une discussion sans le vouloir :

— Tu m’excuseras, mais je ne vais pas passer ma vie à faire cela !

Cette réflexion lui rappela la question d’un proche, dix ans plus tôt, lors de ses études :

— Que veux-tu faire de ta vie ?

À vingt ans, le jeune universitaire s’imaginait être un manager dans une grande entreprise. Au milieu de sa carrière, il travaillerait au vingtième étage d’un gratte-ciel étincelant de quarante niveaux. Il se référait au modèle des films américains dans lesquels le degré de hiérarchie correspondrait au numéro de palier. Plus il serait haut, plus le salaire serait élevé. Les employés des dix-neuf premiers étages admireraient Karim qui s’émerveillerait devant les personnes supérieures à lui. Une approche semblable à celle connue à l’école : chaque élève des classes supérieures suscitait l’admiration de ceux des classes inférieures.

Un système pyramidal dont le sommet serait occupé par un PDG qui aurait gravi les échelons du plus bas vers le plus haut.

Mais, en réalité, le maître suprême de son entreprise actuelle avait hérité de sa fonction grâce à son papa politicien. Il n’était pas le visionnaire passionnant qui avait investi toutes ses économies dans une idée.

Le véritable monde du travail actuel ressemblait plutôt à un paysage typique de la région des Ardennes : de petites collines pas très hautes, de vieilles tours cachant les jolies montagnes verdoyantes. De beaux monuments méritaient de l’attention, mais ils étaient dissimulés par des déchèteries ou par d’imposants bâtiments inutiles.

Il reprit ses esprits. L’horloge sur son écran afficha 11 h 55 et une icône en forme de lettre apparut.

Intrigué, Karim cliqua dessus. Un e-mail était envoyé par son patron francophone comme lui. Le contenu était vide, mais le titre comportait une phrase écrite en anglais : « Let’s grab a sandwich together. »

Son entretien annuel était remplacé par un simple déplacement de dix minutes vers une sandwicherie. Une marche très connue de l’informaticien, car la promenade représentait l’unique occasion d’effectuer des échanges sociaux entre collègues.

Karim quitta son bureau où la vue était triste. Seul un imposant bâtiment vieux et sale était visible. Il rentra dans l’ascenseur dans lequel il croisa la chef des ressources humaines :

— Comment vas-tu ? lança l’informaticien.

— Comme un lundi !

La même blague répétée tous les lundis. Il s’efforça de rire par gentillesse, et appuya sur le bouton du septième et dernier étage.

Une fois arrivé, il retrouva le supérieur en pleine discussion téléphonique. L’homme bien habillé au parfum trop prononcé fit signe à Karim d’attendre en pointant du doigt un fauteuil design. Ce dernier obéit. Ses épaules se levèrent. Il prépara son texte. Du haut de la tour, il regarda par la fenêtre. Il remarqua que l’imposant bâtiment devant son bureau gâchait une magnifique vue sur le paysage bruxellois. Il aperçut au loin le plus grand palais de justice du monde, malade et bardé d’échafaudages depuis une quarantaine d’années.

Après cinq minutes d’attente, le supérieur raccrocha et proposa :

— On va chez l’Italien ?

— Euh oui, la sandwicherie ?

Le chef haussa les épaules comme s’il n’existait pas d’autres options.

Même si le quartier offrait une dizaine de restaurants rapides et cinq boulangeries, son patron se référait à une simple échoppe où tous les employés se rendaient à midi. Les esclaves modernes se satisfaisaient de deux endroits malgré le grand choix proposé dans le quartier branché. Personne n’osait se ravitailler ailleurs. Se permettre une marche légèrement plus longue sous-entendait de disposer d’assez de temps pour s’y rendre.

Karim mangeait son millième sandwich insipide. Pourquoi mille ? Car tous les midis, il était contraint de choisir entre un thon piquant ou un fromage avec crudités. Le reste n’était pas halal et avait surtout peu de goût. Les jours où il n’en pouvait plus, il se réconfortait avec un panini chaud ! Le fameux sandwich chauffé pour lequel ses collègues l’avaient regardé d’un air ennuyé, car le ridicule plaisir avait demandé cinq minutes de cuisson supplémentaires. Quand il l’avait commandé, ses camarades avait hésité à lui tenir compagnie puisque les cinq minutes avaient engendré un retard visible au bureau.

Dans un monde où tous se surveillaient, il fallait paraître surchargé. L’œil de Moscou chronométrait le temps à l’extérieur, même si aucune pointeuse physique n’existait.

Pendant les dix minutes de marche, accompagné de son supérieur, l’informaticien entama la conversation :

— Je ne vois pas vraiment le lien entre ma fonction de Business Analyst et ce que je suis en train de faire.

— Ben, écoute, chaque ligne de ton fichier Excel décrit un business. Tu es d’accord ?

— Oui.

— Tu analyses chaque ligne ?

— Oui, répondit Karim, peu convaincu.

— Donc tu es Business Analyst ! dévoila le chef en levant les yeux au ciel.

— J’ai l’impression d’être à nouveau un encodeur.

— Mais non, pas du tout. Ne te sous-estime pas, Karim !

Le patron changea de sujet et commença un monologue vantant ses mérites personnels. L’informaticien se demanda comment reprendre le contrôle de la discussion, mais la petite promenade se termina rapidement. De retour sur le lieu de travail, le chef conclut :

— Je pense qu’on a fait le tour. Si cela ne te dérange pas Karim, je vais manger le sandwich au bureau, car je suis pressé et je pars pour Boston. Je vais signer un nouveau contrat avec le MIT.

— C’est vrai ? Il y aura des opportunités, tu penses ?

— Écoute, le but est de discuter sur l’équipe offshore des Philippines. Els a réservé un hôtel majestueux là-bas. Elle est trop forte. La vue sur le Longfellow Bridge. Incroyable !

L’homme déçu marcha le long des couloirs sombres. L’ambiance lui rappelait un hôpital psychiatrique. Les néons blancs froids éclairaient les murs peints d’un triste gris. Seule la porte de sortie se distinguait par un rouge vif et passionnel.

Karim se rassit à sa place. Il entendit ses collègues se plaindre sur le logiciel implémenté par son département.

— Encore un problème !

— Oui, ce n’est pas possible. Ce programme est complètement instable !

— Combien le projet a-t-il déjà coûté?

— Julien parle de millions.

Le directeur du département informatique, Julien, passait une grande partie de sa vie au bureau et attendait le même investissement de ses employés.

— Tant d’argent dépensé pour un programme qui a l’air de dater des années quatre-vingt-dix.

L’entreprise avait acheté un progiciel conçu pour remplacer l’administration papier. Au début, le software fonctionnait correctement, mais les clients demandaient des modifications pour convenir aux procédures de la société. Les adaptations engendraient un coût exorbitant. Une fois ajustées, elles provoquaient des répercussions sur plusieurs fonctionnalités qui devaient être traitées à leur tour. Les requêtes de changements n’en finissaient plus et Julien n’osait pas remplacer le logiciel, car l’argent investi atteignait un scandaleux sommet. S’il se trompait sur une décision d’une si grande envergure, il serait contraint de quitter la firme. Peu d’entreprises lui offriraient une fonction équivalente dans le pays.

De plus, son immense package salarial comportait des stock-options, des stocks awards et une surprenante voiture hybride. Ses avantages l’emprisonnaient comme tout le monde au moyen de menottes en or.

Karim termina sa journée de travail. Fatigué, il rentra chez lui au volant de sa Mercedes classe C. La plupart de ses voisins achetaient cette voiture ou la BMW série trois, dès qu’ils pouvaient se le permettre. Dans son quartier, sa voiture lui permettait d’être considéré comme un modèle de réussite.

Arrivé devant sa maison à la façade délabrée, il ouvrit la porte vers un autre monde. Le Maroc. Les murs ornés d’un carrelage oriental bleu et blanc enveloppaient son cocon familial. Contrairement à l’extérieur, le salon et les chambres étaient propres et bien entretenus. Nous étions vendredi. Toute la famille était réunie. La demeure sentait l’odeur des épices orientales venant de la cuisine. Ses cousines et sa sœur préparaient un tajine de poulet aux amandes.

Malgré les cris des neveux qui couraient partout dans la maison, l’esprit du Bruxellois était captivé par la discussion avec son chef. Le message était clair : « travaille et tais-toi ». Peu importait si l’activité était rentable, et surtout peu importait si ses compétences étaient exploitées.

« Ne serait-ce qu’une pièce de théâtre ? » murmura-t-il en pensant à toutes les fonctions qu’il avait exercées jusqu’à présent. Il salua sa famille et dégusta une datte puis se dirigea vers son bureau dans sa chambre afin d’enfiler une gandoura11 jaune brillante.

Il alluma son ordinateur, s’assit, se connecta sur LinkedIn et s’amusa à décrypter les postes de ses camarades de l’université. Il avait partagé un repas avec eux, la veille au restaurant pour des conseils de carrière. Certains occupaient la fonction d’Architecte-Informaticien bien que le travail ressemble à celui d’un facteur sédentaire redirigeant des e-mails reçus. Un autre était proclamé Project Manager alors qu’il passait tout son temps à regarder un fichier Excel, et à organiser deux réunions par semaine : une avec son équipe et une seconde avec son chef pour répéter, comme un perroquet, ce qu’il avait entendu. L’essentiel du travail du Project Manager consistait à colorier un tableau Excel en espérant que le vert dominait.

Soudain, son téléphone portable émit la voix d’un muezzin rappelant le moment de la prière :

— Allah est le plus grand. J’atteste qu’il n’y a d’autres dieux qu’Allah. J’atteste que Mohamed est le messager de Allah. Venez à la prière

Il interrompit sa recherche, et se mit à prier avec sa famille. Il termina la soirée en discutant avec sa sœur divorcée. Il l’hébergeait chez lui avec ses enfants, le temps pour elle de trouver un appartement. Sa maison ressemblait à un pigeonnier dans lequel tous ses proches passaient un court moment. La porte principale s’ouvrait et se fermait chaque dix minutes.

Le lendemain, il retourna au bureau en faisant un clin d’œil à l’Office Manager, le nouveau titre attribué aux réceptionnistes. Il marcha dans les couloirs d’hôpital. Il souriait, vu que les cris des employés ressemblaient à ceux des bébés insatisfaits. Son sourire s’effaça lorsqu’il apprit que son collègue assis à côté de lui était absent. Le médecin de son ami lui avait découvert un cancer.

Pourtant, le centre de la discussion ne concernait pas son état de santé. Les préoccupations se focalisaient sur son remplacement : les connaissances perdues et le manque de documentation de sa fonction.

Karim, le regard noir, contempla son entourage avec dégoût. Il se souvint du roman 1984 et compara ses collègues aux poupées automatisées. « Ces gens-là n’ont aucune humanité et ne pensent qu’à leurs objectifs de carrière ! »

Il ne supportait plus de rester assis et de prétendre travailler. Il chercha un café infect à la cantine qui lui causerait probablement des maux de ventre. Els, la Quality Manager, autrement dit la secrétaire du grand Julien, le regarda avec un doux sourire et des yeux mouillants12. Elle ne demanda qu’une chose : « Viens me parler ! ».

— Tu as entendu pour le cancer d’Eric ? lança Karim.

— Oui, c’est triste. Roh, je suis énervée.

— Ah bon, tu en sais plus ?

— Non, c’est à propos de ton collègue Kevin. Il a voulu envoyer des documents à Julien sans venir me consulter ! Heureusement que je l’ai intercepté.

— Pourquoi ? Quelque chose n’allait pas ? Je peux t’aider ?

— Pas vraiment, j’ai imprimé la présentation et la deuxième page n’est qu’une feuille blanche ! C’est ridicule. Il a de la chance qu’en tant que Quality Manager, je suis là pour détecter des erreurs pareilles.

Karim se demanda pourquoi il discutait avec elle. Tout comme les autres collègues, elle ne voyait que des opportunités pour se mettre en valeur. Les employés aimaient prétendre être une denrée rare, un bon petit toutou de Julien. L’esclave contemporain était fier de l’être!

Il retourna à sa place et ouvrit un document nommé « project_cost.doc ». Il découvrit que ses heures de prestations étaient facturées cinq fois plus qu’il n’était rémunéré. Il s’énerva.

Sa première envie ? La démission.

Soudain, l’informaticien perçut un rythme familier d’un claquement de talons. « Ce n’est pas possible. Ça ne peut pas être elle ! »

Il entendit une voix douce et joyeuse. Son cœur battit à toute vitesse. « Mais oui, c’est bien Marie-Louise ! ».

11 Habit marocain confortable avec des broderies au niveau de la poitrine.

12 Yeux humides, mais petit hommage à Jacques brel – Ces gens là.

Jean

Demain, tout ira mieux

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Quatre mois avant

À l’hôpital, les paupières de Jean se levèrent à nouveau. Cette fois, il aperçut le visage flou d’un homme en uniforme bleu marin. Un nez fin, un regard sévère et une coupe de cheveux bien soignée commencèrent à se distinguer du reste.

— Bonjour, je suis agent de police, vous avez été victime d’un attentat. Croyez-vous que vous avez la force de parler ?

— C’est encore trop tôt ! interrompit l’infirmière, la même soignante, assise à côté de lui, lors de son premier réveil.

La dame regarda de près Jean avec émotion. Elle posa sa main sur son front et tourna la tête rapidement vers la médecin qui le secondait.

— Oui, attendez monsieur l’agent ! reprit la docteure. Il n’est pas en état. En plus, il va subir une opération. Les radios montrent des éclats dans sa moelle épinière.

Jean n’entendit plus que le bruit de l’appareil qui mesurait son rythme cardiaque. Il n’arriva pas à se concentrer. Il replongea dans son sommeil.

« Toutes ces années de rénovations ! »

Les épargnes de la première année de vie commune avec sa femme furent consacrées à la rénovation de l’entrée afin qu’ils puissent se garer correctement devant leur domicile. Tant pis pour le budget destiné aux vacances, elles auraient lieu l’année suivante.

Durant la période du chantier, le journal télévisé flamand de 19 h diffusait un reportage exposant l’imposition d’une loi sur les maisons non isolées. Le nouveau ménage dut encore se serrer la ceinture pendant trois ans pour isoler le toit.

Entretemps, des voleurs avaient cambriolé les voisins. Jocelyne s’effrayait des incivilités dans la rue, le quartier se dégradait. L’épargne de la quatrième année fut alors consacrée à poser une porte blindée à l’entrée, annulant ainsi toute activité de plaisir du couple.

Jean avait aussi remarqué les carreaux bombés au coin de la terrasse ; les anciens propriétaires avaient placé un joli carrelage non adapté pour l’extérieur. Il fallut quatre années d’économie pour que tout le budget prévu pour les voyages soit consacré à la transformation de l’immense terrasse et à l’achat des meubles. Le couple n’avait jamais acheté chez IKEA, non pas par souci de qualité et de goût, mais parce que Jocelyne ne supportait pas d’avoir les mêmes meubles que ses amis.

Lors de la visite du représentant pour un devis, l’homme en costume aux yeux bleus traversa l’intérieur de la maison.

— Vous devriez rénover votre cuisine ! Elle contraste avec votre magnifique terrasse.

— Elle est démodée, n’est-ce pas ? ajouta Jocelyne.

— Ben, elle devient vieille, rebondit l’entrepreneur. Et vous savez, c’est comme une voiture. Une fois les réparations commencées, vous ne vous arrêtez plus. Mieux vaut la remplacer. Et puis, regardez ces tuyaux de gaz, ils ne sont plus aux normes !

Il passa son doigt au-dessus de la cuisinière.

– On construisait comme ça en l’an quarante, pendant la guerre, mais c’est dangereux.

— Je ne comprends pas, répondit Jean. Chez mes parents, c’est pareil. Ils n’ont jamais eu de problèmes.

— Oui oui, tant que ça fonctionne… Pourquoi pas. Mais vous savez, quand ça casse, toute la maison s’enflamme. On le regrette.

L’homme de métier tapota le dos du propriétaire. Jean dépréciait cette familiarité non méritée, mais son éducation prenait le dessus sur ses émotions.

— Oui, merci, on va y réfléchir, mais voilà, il y a déjà la terrasse. Tôt ou tard, nous devrons changer les châssis. Donc se presser est inutile.