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Je vous invite à entrer dans un monde où les hommes sont emprisonnés, où les femmes règnent sur un univers qu’elles croient parfait, et où pourtant l’amour et la rébellion font leur apparition, aux risques et périls de notre héroïne.
Ceci n’est pas un livre féministe.
Ce n’est pas un livre antiféministe.
Ce n’est pas une histoire réelle, et pourtant elle n’est pas irréelle non plus.
Alors qu’est-ce ?
Ce sera à vous d’en juger. Mais je peux vous dire que c’est un roman, un roman avec des personnages attachants, un roman qui interroge notre humanité, qui questionne notre monde et ses limites.
A propos de l'auteure
Camille Lebienvenu-Afaf : naître à la fin d’une décennie, c’est à la fois appartenir à l’avenir et au passé, c’est être condamnée à chercher sa place. Suis-je de la génération sacrifiée ou de la génération qui ne vit que par internet ? Des deux et d’aucune, je pense être de celles qui se posent des questions, de celles qui interrogent le monde et tentent de comprendre comment nous en sommes arrivés là.
Passionnée de voyages, j’ai vu la splendeur et la laideur de l’Humain, et je vois tous les jours notre monde osciller entre pessimisme et optimisme. C’est cette dualité qui m’intrigue, qui m’inspire et qui m’a poussée à écrire. Parce que l’un ne va jamais sans l’autre, parce que le bien et le mal sont liés, parce que le yin et yang se complètent et parce que l’homme et la femme ne font qu’un, il faut écrire.
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Seitenzahl: 218
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Inversion
Aversion
par
Assise en tailleur sur le canapé, Sophie a l’air consterné. Ariana, quant à elle, est carrément hilare et je la comprends. « La planète des singes », a tout d’un film comique tellement il est masculinisant. Pourtant, derrière le ridicule, je ne peux m’empêcher de noter la profonde ironie de la situation : les hommes sont allés jusqu’à imaginer que les singes prenaient le pouvoir et dominaient le monde mais ils n’ont pas envisagé un seul instant que les femmes puissent être l’espèce qui les mènerait à leur perte. Qu’ils aient pu faire si peu de cas des femmes restent un mystère entier et qui, je l’avoue, me fascine grandement. Mama trouve ça malsain, mais il faut dire qu’elle se méfie de tout ce qui est trop clairement masculin, même si cela appartient au passé. Elle hausse toujours un sourcil réprobateur en me voyant lire Tom Sawyer ou Harry Potter.
Elle fait partie de ce groupe qui pense que les œuvres du passé, si elles sont l’œuvre d’un homme ou si elles parlent d’un homme, ne méritent pas qu’on s’y attarde. Ce groupe reste heureusement minoritaire parce qu’en suivant ces idées, trop de choses viendraient à disparaître et que contrairement aux hommes qui ont mené le monde au bord de l’extinction, la domination des femmes s’appuie sur le passé pour comprendre l’avenir. Et il faut bien reconnaître que si en littérature, on peut trouver pour chaque époque de grandes figures féminines, il y a des domaines où elles brillent par leur absence (à l’exception du dernier siècle de l’ère masculine, et encore) : peut-on ignorer les pyramides ou le Taj Mahal sous prétexte que des hommes les ont construits ? Doit-on supprimer tous les concepts philosophiques, domaine ô combien masculin ? Ou doit-on se priver d’écouter Mozart sous prétexte qu’il était homme ? Attention, reconnaître le génie de certains hommes ne justifie en rien leur conduite. Si les œuvres masculines prédominent, c’est juste parce que les femmes n’avaient aucun droit et aucune chance de rivaliser avec les hommes. La sœur de Mozart était au moins tout aussi douée que lui, si ce n’est plus. Mais elle n’avait aucune chance de montrer son génie dans la société masculine.
Mamou, elle, est beaucoup plus tolérante et, en passionnée de musique qu’elle est, reconnaît que le génie peut exister dans les deux sexes. Mais aucune de mes mères, ni d’ailleurs ma sœur Sophie ou mes amies, ne semble ressentir cette curiosité profonde que j’éprouve pour le genre masculin. Je sais toutes les atrocités que les hommes ont commises. Il n’y a pas un seul livre que j’ai lu (et je lis beaucoup, croyez-moi) qui ne montre à quel point les femmes ont souffert à cause des hommes. Je sais que depuis leur extinction, les viols n’existent plus, la prostitution n’existe plus, la guerre n’est qu’un lointain souvenir, et la planète reprend peu à peu vie et tente de se relever des siècles d’exploitation et de destruction que lui ont fait subir les hommes. Je sais tout cela. J’ai vu les films sur les guerres, j’ai lu les statistiques sur les violences conjugales et les viols, notamment ceux des enfants (honnêtement quiconque regarde ces chiffres est forcé d’admettre qu’il y avait quelque chose de foncièrement mauvais et dégénéré dans l’espèce masculine), j’ai étudié la situation des femmes sur tous les continents et à toutes les époques et j’en viens à la même conclusion que tout le monde : la destruction de la race humaine masculine est la meilleure chose qui soit arrivée à l’humanité et à la terre depuis l’apparition de l’être humain (qu’il ne faut jamais appeler « homme », au risque d’être condamné à payer une amende). Tout cela je le sais. Et pourtant, il a existé de ces femmes libres et indépendantes, qui ne devaient rien à personne, et qui ont aimé des hommes. Mon héroïne, Isabelle Eberhardt, écrivain et espion, femme caméléon se jouant des codes du genre, a aimé Slimène. Pourquoi ? Cette question me hante. Elle n’en avait pas besoin pour s’élever socialement, pour la protéger, pour lui assurer un revenu, pour satisfaire sa famille… Alors pourquoi ? Pourquoi Didon se suicide-t-elle pour Enée ? Pourquoi Médée commet-elle autant de crimes pour Jason ? Qu’avaient de si fabuleux les hommes pour que certaines femmes, même quand elles avaient tout, risquent leur vie pour eux ? Je connais l’argument que ma sœur m’a déjà cité quand je lui ai parlé de ma curiosité.
A cette époque, les femmes n’avaient pas le droit de s’aimer entre elles, c’était interdit et surtout c’était si secret que beaucoup de femmes n’envisageaient pas cette possibilité. Alors leur amour se reportait sur ce que leur culture et leur éducation jugeaient acceptable : les hommes. Et si je pense que cette explication est vraie pour la plupart des femmes, il me semble que certaines femmes, comme Isabelle, n’étaient pas influencées par la culture ou l’éducation. Alors pourquoi ? Et puis au fond, si l’homme a réussi à régner sur la terre, avec les résultats désastreux que l’on connait, pendant si longtemps, c’est quand même qu’il doit avoir une force, un pouvoir. Certains disent que les hommes étaient seulement plus avantagés par la biologie et que c’est ce qui facilita leur ascension. Mais la science actuelle a comblé toutes les différences et a donc prouvé que l’homme était superflu. Cette explication ne me suffit pas. Et c’est cette attraction, que Sophie qualifie de malsaine, qui va me pousser à prendre la première vraie décision de ma vie qui va décevoir mes mamans.
La semaine prochaine, à la rentrée, il va falloir que nous choisissions à quelle carrière nous nous destinons. Sophie, comme à son habitude, a choisi la catégorie la plus difficile mais aussi la plus prestigieuse et bien entendu la mieux payée : la catégorie des Aidants. Ce sont tous les métiers qui permettent de venir en aide aux autres. Dans l’ordre il y a les médecins et infirmières, ce sont les métiers les plus prestigieux, mais également professeurs, pompiers, ambulanciers, assistantes sociales etc… N’importe lequel de ces métiers t’assure un avenir à l’abri du besoin et la considération de tout le monde. La deuxième catégorie regroupe tous les métiers de la culture : l’histoire, l’art, la littérature etc… Vu ma passion pour l’histoire et les livres, il est clair que tout le monde s’attend à ce que je rentre dans cette catégorie de métiers. Une fille en catégorie 1 et une en catégorie 2, la vie serait belle pour Mamans. Bien sûr, on accède aux catégories selon nos notes mais Sophie et moi avons toujours été de bonnes élèves. Plus tes notes sont mauvaises, plus tu descends dans les catégories. La catégorie 3 est le domaine scientifique, la 4 le domaine agricole, la 5 le domaine de la construction et de l’architecture, la 6 le domaine politique et journalistique et c’est seulement la catégorie 7, donc l’avant-dernière, qui représente le monde de la finance, des banques etc…
Un des problèmes fondamentaux du système des hommes, c’était qu’ils avaient fait de l’argent leur valeur suprême et de l’humain une valeur négligeable.
Quand les femmes ont repris le pouvoir, elles ont rectifié immédiatement ce problème : aider son prochain doit forcément primer sur l’idée de produire de l’argent.
S’enrichir pour le plaisir de s’enrichir est une valeur vue comme très masculinisante et celles qui se retrouvent dans cette catégorie sont généralement considérées comme des personnes peu intéressantes. Il nous reste donc la dernière catégorie. C’est la pire, la plus basse, celle dont personne ne veut. Et pourtant, c’est celle que j’ai choisie. Les doigts de Katia effleurent mécaniquement ma peau. Je vois bien qu’elle est pensive. Pourtant, elle n’a pas vraiment été surprise, contrairement à ma sœur. Peut-être au fond me connaît-elle mieux. Notre famille nous voit toujours à travers le prisme des souvenirs, de leurs espoirs et de leurs attentes. Alors que lorsqu’on rencontre quelqu’un, on est libre de se présenter comme on veut, on commence un nouveau chapitre. J’ai rencontré Katia il y a six mois, dans une soirée. Je vais à l’école Aurore Dupin et elle à Zénobie. L’attraction a été immédiate et il n’a pas fallu longtemps pour qu’elle devienne ma copine. Cet après-midi, après l’amour, je lui ai dit :
⸺ Et dire que pendant des siècles, les hommes ont essayé de faire croire que le plaisir féminin n’existait pas, que c’était mal et autres conneries. Quand tu vois comment même au XXIè siècle, la grande majorité des femmes n’avaient jamais eu d’orgasmes, n’utilisaient pas de sex-toys ou simulaient ! Simuler ! Tu te rends compte ! Tout ça pour que l’orgueil surdéveloppé de ces ignobles créatures ne soit pas blessé !
J’avais essayé de mettre de la rage dans cette réplique, de l’indignation plutôt que de la curiosité. Mais Katia m’a souri indulgemment. On aurait dit qu’elle avait su lire les sous-titres :
⸺ Que pouvait-il y avoir de si fascinant chez les hommes pour que les femmes soient prêtes à mentir sur leur plaisir pour ne pas les blesser ? Il était pourtant déjà prouvé que les femmes atteignaient beaucoup plus facilement l’orgasme en couchant avec une autre femme ou en utilisant des sex-toys. Les hommes étaient en général de très grands maladroits qui ne connaissaient pas grand-chose au plaisir féminin. Alors pourquoi ?
Ce pourquoi me hante et je ne m’étais jamais rendue compte à quel point. Katia ne parle pas beaucoup, je l’ai toujours trouvée mystérieuse. Avec sa peau noire et ses longs cheveux frisés, elle est magnifique.
Elle attend que je parle, patiemment, souriante, comme si elle savait déjà ce que j’allais dire. Mais elle me laisse le champ libre, c’est à moi de le formuler. Peut-être est-ce un bon entrainement pour l’annonce aux mamans. Voilà, je le lui ai dit et elle continue à caresser mon bras, mes seins, d’un doigt rêveur et paresseux. Je la sens pensive, mais pas surprise.
⸺ Au fond, j’ai toujours su que cette question te fascinait. Moi j’ai toujours voulu être psychologue, depuis aussi longtemps que je m’en souvienne. Et toi, tu as toujours été fascinée par ce grand Pourquoi ? Pourquoi avons-nous laissé les hommes nous écraser pendant des millénaires ? Pourquoi les avons-nous laissés nous utiliser, nous soumettre, nous briser, nous torturer, nous vendre, nous violer, nous troquer et nous traquer. Pourquoi ? Et surtout, n’en valaient-ils pas un peu la peine ? Cette question te hante et si tu la formulais à haute voix, on t’enverrait direct chez un psy pour soigner tes pulsions masculinisantes. Mais je ne suis pas encore psy alors je ne vais pas te dire quoi faire. Je veux juste te poser une question : es-tu sûre que cette question vaille bien la peine de définir toute ta vie ? Parce que si tu empruntes la route dont tu me parles, tu vas trouver ta réponse. Mais tu ne pourras pas revenir en arrière. Et si cette réponse est décevante ? Si elle est juste celle qui nous a toujours été donnée, « que les femmes étaient conditionnées par la religion, la culture, l’éducation et qu’elles n’arrivaient pas à s’en affranchir » Alors tu auras fait ce choix de vie pour rien. Et tu te retrouveras à travailler dans ce milieu qui te dégoutera. Parce que tu connais les lois : on peut changer de métiers, reprendre des études etc… mais dans la catégorie que tu as choisie, il faut attendre trois ans. Tu pourrais devenir historienne, chercheuse et vivre de ton pourquoi : étudier, analyser, chercher à comprendre, disséquer l’histoire, la grande et la petite, t’interroger…
⸺ Mais je serai condamnée à ne pas savoir.
⸺ Oui.
⸺ Je ne crois pas que je pourrais. J’ai pris ma décision. Je ne te demande pas de l’accepter. Je comprendrais très bien si…
⸺ Ne sois pas bête. Notre histoire est trop belle pour qu’un choix professionnel la gâche. Et puis, je suis curieuse de voir comment tout ça va évoluer.
J’ai souri. La curiosité est définitivement une qualité que nous partageons, Katia et moi. Je ne sais pas qui a dit que c’était un vilain défaut. Il me paraît au contraire qu’elle est la base de toute connaissance. Encore une phrase d’homme, ça.
Alors ce soir-là, entre le fromage et le dessert, j’ai annoncé à mes deux mamans et au crâne de Sophie (elle baissait tellement la tête sous le poids de ma honte que j’ai cru que son front allait s’écraser dans son camembert) quelle carrière j’avais choisie.
⸺ Mama, Mamou, je veux devenir gardienne d’hommes.
⸺
⸺ Chapitre 2
C’est Mamou qui est venue avec moi. Mama, elle, a refusé de venir. Elle m’a à peine parlé depuis l’autre jour. Je m’approche timidement du bureau pour rendre mes formulaires d’inscription complétés. A côté de moi, une jeune fille a du mal à retenir ses larmes en complétant ses formulaires. De toute évidence elle n’a pas choisi cette carrière de gaieté de cœur. La femme derrière le bureau parcourt mon dossier, fronce les sourcils et s’arrête sur mes résultats. Il y a trois grands tests qui déterminent nos choix professionnels : le test scolaire, divisé en trois parties à différents moments de notre scolarité, le test d’aptitudes sociales et psychologiques qui déterminent nos valeurs, notre force mentale etc… et le test d’aptitudes physiques. Dans les trois, j’ai eu des scores tout à fait honorables voire franchement bons. D’où, je suppose, le froncement de sourcils de la femme en charge de mon dossier.
Elle me fait signe de patienter et se lève pour disparaître par une porte dans le fond. Mamou, que j’observe nerveusement, m’adresse un sourire d’encouragement. On en a beaucoup discuté avec Sophie et Katia. Il est logique qu’on m’interroge parce qu’il est peu courant de choisir cette carrière volontairement. Ma mission est donc de les convaincre sans révéler les vraies raisons de mon intérêt. Si ma fascination pour les hommes est devinée, je serai rejetée. Les femmes qui font ce métier doivent détester les hommes ou en avoir peur pour éviter tout risque de fraternisation. Il faut donc que je dissimule mon intérêt. On a réfléchi longuement avant de trouver la meilleure justification possible. On me fait signe d’entrer dans un bureau. Espérons que je sois convaincante.
⸺ Bonjour Coral.
⸺ Bonjour Madame.
⸺ Assieds-toi je t’en prie. Je ne vais pas y aller par quatre chemins. J’ai ton dossier sous les yeux. Il est tout à fait remarquable. Tes professeurs sont élogieux à ton égard et tes résultats sont vraiment bons. Et bien que je sois tout à fait ravie de voir un dossier tel que le tien devant moi, je m’interroge sur les raisons de ton choix.
⸺ Madame, je suis ici parce que je veux faire mon devoir. On parle constamment de l’héroïsme des personnes de catégorie 1. Mais je pense que les véritables héroïnes sont les personnes qui travaillent ici, sous vos ordres, ces personnes qui ont la force et le courage, pour le bien de notre espèce et pour en assurer la pérennité, de travailler tous les jours aux côtés de créatures aussi méprisables que les hommes. Vous voyez, ma sœur veut être doctoresse, ou professeure. Et elle se croit formidable à cause de ça. Mais en fait, les héroïnes de l’ombre, les vraies femmes, sont celles qui n’ont pas peur de se salir les mains, ce sont celles qui affrontent tous les jours notre ancien oppresseur. Je serai honorée de faire partie de cette élite.
Silencieuse, la directrice m’observe. C’est Katia surtout qui m’a aidée. Elle a fait des recherches sur la directrice et a découvert qu’elle avait fait partie de l’armée. C’est donc une personne pour qui les notions d’héroïsme et de courage veulent dire quelque chose.
Bien appuyer sur ces idées, ajouter une pincée de complexe vis-à-vis de ma sœur (la directrice a une grande sœur doctoresse, qui a reçu plusieurs prix) et attendre de voir si la magie opère. Finalement, elle me sourit, me tend la main. Je retiens un soupir de soulagement et je me promets de montrer toute ma gratitude à Katia avec un bon diner dans son restaurant préféré. « Je suis ravie de vous avoir parmi nous ». Un sourire jusqu’aux oreilles, je sors du bureau : le hall s’est rempli mais mon visage est bien le seul qu’un sourire éclaire. Toutes les autres filles ont l’air de vouloir sortir à reculons. Mamou m’observe, voit mon sourire et essaie courageusement de me le rendre. Je vois bien qu’elle aurait voulu que ma candidature échoue mais elle prend sur elle. Ce soir, l’ambiance sera tendue à la maison. Tous les papiers complétés et tous les formulaires signés, je me vois remettre une brochure sur les différentes branches et sur les mois de formation.
Il faut croire qu’être gardienne d’hommes ne demande pas beaucoup d’entrainement parce qu’au bout de trois mois de formation nous entrerons en contact avec les hommes et au bout de six mois nous serons autonomes. Je me demande tout de même ce que deviennent les gardiennes d’hommes. Si chaque année, une centaine de filles sont recrutées, sachant que le nombre d’hommes est censé rester stable et minimal, pourquoi a-t-on constamment besoin de gardiennes ? Voilà une question que je devrai me rappeler de poser.
Quelle première journée déprimante ! Je commence à me demander si ma croisade idéaliste pour comprendre le sexe qui s’est pendant si longtemps qualifié de fort pour en fait se révéler d’une faiblesse navrante n’est pas déjà vouée à l’échec.
⸺ Comprendre ? Sourit Katia. Alors que, blottie dans ses bras après l’amour, je laisse s’exprimer ma déception.
⸺ Est-ce que tu es sûre que ce n’est pas plutôt réhabiliter, que tu voulais dire ?
Je me tais, pensive. Katia est bien plus fine psychologue que je ne l’ai jamais été et elle semblerait avoir compris que les hommes me fascinent bien plus qu’il ne le faudrait. Normalement, si je l’admettais à haute voix, on m’enverrait chez une psy pour parler de mes pulsions masculinisantes.
Il est obligatoire pour toutes les jeunes filles entrant dans la puberté d’aller chez une psy pour contrôler leurs pulsions et surtout pour apprendre à ne pas avoir de tabous. Que les hommes aient fait de la sexualité, et surtout de la sexualité féminine, un tabou pendant des millénaires me dépasse, mais semble avoir laissé des traces dans l’inconscient collectif. Chez nous, tout est clair, tout est ouvert. On achète des sex-toys en même temps que notre premier soutif. Connaître son corps, et l’apprécier, fait partie des bases d’une vie heureuse. L’idée que des milliards de femmes aient constamment été privées d’orgasmes me dépasse. Quant à l’hystérie, inventée par les hommes pour donner une apparence médicale à leur inaptitude complète à satisfaire les besoins féminins de base, cette histoire m’a toujours … je sais bien que le mot que je devrais utiliser est dégoûté, révulsé, révolté ou tout autre de la même gamme.
Mais en vérité, le seul mot qui me vient à la bouche est fasciné. Que des créatures soient assez nulles pour ne pas réussir à satisfaire leurs femmes mais assez géniales pour écraser ces mêmes femmes sous leur domination patriarcale me laisse bouche bée. Katia semble suivre en souriant le cours de mes pensées et quand un sourire goulu apparaît sur mes lèvres, elle explose de rire. « Tu es incorrigible ! »
Son sourire étincelle et ses longs cheveux bruns semblent fragmenter la lueur de fin d’après-midi qui entre dans la chambre. Je me jette sur elle, prête à oublier pour quelques doux instants, ma folle mission.
Le lendemain, on nous sépare en petits groupes pour nous faire visiter les différentes sections. Mais tout d’abord, comme le rituel l’impose, nous devons écouter les statistiques les plus terribles de l’époque masculine, statistiques dont on nous répète qu’elles datent seulement du XXIe siècle, c’est-à-dire à une époque où les femmes étaient déjà relativement libérées. Je sais bien que ces statistiques ont pour but de nous effrayer voire de nous dégoûter et je dois admettre que malgré ma détermination, elles font vraiment froid dans le dos. Les voici :
Le féminicide :
C’est le meurtre des femmes pour la seule raison qu’elles sont femmes. (Je vous passe les regards interloqués de mes camarades de formation.) En voici quelques exemples :
En Inde, 8 093 cas de décès liés à la dot ont été signalés en 2007. On ignore le nombre de meurtres de femmes et de jeunes filles faussement qualifiés de « suicides » ou d’« accidents ».
En Australie, au Canada, en Israël, en Afrique du Sud et aux États-Unis, entre 40 et 70 % des victimes féminines d'assassinat ont été tuées par leur partenaire intime.
La violence et les jeunes femmes :
Dans le monde, jusqu’à 50 % des agressions sexuelles sont commises à l’encontre de jeunes filles de moins de 16 ans.
On estime que 150 millions de filles de moins de 18 ans ont subi une forme de violence sexuelle ou une autre, rien qu'en 2002.
La première expérience sexuelle de près de 30 % des femmes est forcée. Le pourcentage est encore plus élevé parmi les filles âgées de moins de 15 ans au moment de leur initiation sexuelle, et jusqu’à 45 % d’entre elles signalent que cette expérience a été forcée.
Les pratiques nuisibles :
Environ 130 millions de filles et de femmes dans le monde ont subi des mutilations génitales féminines, et en Afrique, plus de trois millions de filles par an courent le risque de subir ces pratiques.
Plus de 60 millions de filles dans le monde sont des enfants mariées avant l'âge de 18 ans, principalement en Asie du Sud (31,3 millions) et en Afrique subsaharienne (14,1 millions). La violence et la maltraitance caractérisent la vie maritale de bon nombre de ces filles. Les femmes qui se marient jeunes sont plus susceptibles d’être battues ou menacées, et plus susceptibles de croire qu’il est parfois justifié qu’un mari batte sa femme.
A cette annonce, la lectrice a dû s’interrompre devant les cris d’indignation de la salle. Justifié qu’un mari batte sa femme ? Mais les hommes étaient complètement fous !! Dominer par la peur, c’était donc ça leur stratégie ? Ce n’est donc pas étonnant que leur domination ait fini par s’effondrer. Le règne de la peur n’est jamais éternel. En étudiant leur propre histoire, les hommes s’en seraient rendu compte.
La traite :
Les femmes et les filles comptent pour 80 % du chiffre estimé de 800 000 personnes victimes de trafic transfrontalier chaque année, la majorité d’entre-elles (79 %) à des fins d’exploitation sexuelle. Au sein des pays, davantage encore de femmes et de filles sont victimes de la traite, souvent à des fins d’exploitation sexuelle ou de servitude domestique.
En Europe, une étude a constaté que 60 % des femmes victimes d'un trafic avaient subi des violences physiques et/ou sexuelles avant la traite, désignant la violence sexiste comme un facteur d’incitation à la traite des femmes.
Le harcèlement sexuel :
Dans les pays de l'Union européenne, 40 à 50 % des femmes subissent des avances sexuelles non désirées, un contact physique ou une autre forme de harcèlement sexuel sur le lieu de travail.
En Asie, des études menées au Japon, en Malaisie, aux Philippines et en Corée du Sud ont démontré que 30 à 40 % des femmes sont harcelées sexuellement sur leur lieu de travail.
À Nairobi, 20 % des femmes ont subi un harcèlement sexuel sur le lieu de travail ou en milieu scolaire.
Aux États-Unis, 83 % des filles âgées de 12 à 16 ans ont subi une forme de harcèlement sexuel ou une autre dans les écoles publiques.
La lectrice fait une pause, consciente que cette fois, son auditoire ne peut même pas s’indigner. Nous sommes bien trop assommées pour crier. L’idée de ne pas pouvoir nous promener tranquillement dans les rues ou encore pire d’avoir peur d’aller à l’école nous est bien trop étrangère pour qu’on puisse la concevoir.
Mais rien que d’y penser, ma bouche s’emplit de bile et en voyant certaines de mes camarades verdir, je pense que je ne suis pas la seule. Puis la lectrice reprend, implacable, sa litanie d’horreurs.
Le viol dans le contexte d'un conflit :
Des estimations
prudentes
(comme elle insiste sur ce mot !) suggèrent que 20 000 à 50 000 femmes ont été violées pendant la guerre de 1992-1995 en Bosnie-Herzégovine, alors qu’approximativement 250 000 à 500 000 femmes et filles ont servi de cible lors du génocide rwandais de 1994.
En Sierra Leone, 50 000 à 64 000 femmes vivant dans des camps de personnes déplacées à l'intérieur de leur pays ont été sexuellement agressées par les combattants entre 1991 et 2001.
Dans l’est de la République démocratique du Congo, au moins 200 000 cas de violences sexuelles, la plupart commises à l’encontre de femmes et de filles, ont été enregistrés depuis 1996 : les chiffres réels sont certainement bien plus élevés encore.
Elle parcourt du regard la salle dans laquelle règne maintenant un silence glacial. Et puis elle lance d’un ton triomphant, probablement satisfaite de nous avoir déjà dégoûtées de notre futur métier :
⸺ Est-ce qu’il y a des questions ?
On semble entendre les mouches voler. Tout le monde regarde ses pieds, mais soudain, du coin de l’œil j’aperçois une main qui se dresse, bien droite, comme si sa propriétaire refusait l’abattement ambiant.
⸺ Oui ?
⸺ A l’époque masculine, est-ce que les femmes commettaient des crimes aussi ? Etaient-elles aussi… horribles que les hommes ?
⸺ Très bonne question. Laissez-moi vous donner quelques statistiques sur les crimes et les femmes pour que vous compreniez bien ce qui nous différencie de ces brutes. Ces statistiques datent de 2016 :
Les taux des agressions sexuelles commises par des femmes s’établissent à environ 5 % de toutes les infractions sexuelles perpétrées.
Les femmes ont des taux de récidive sexuelle, violente et générale nettement plus faibles (1,34 %) que ceux des hommes (17 %).
Seuls 7 à 10% des pédophiles sont des femmes et environ 50 % d’entre elles ont commis leurs délits avec un coaccusé (souvent leur partenaire amoureux).
Les hommes sont les auteurs de 90 % de tous les homicides recensés : homme sur homme, puis homme sur femme. Les crimes d’une femme sur un homme sont majoritairement défensifs. Moins de 2% des meurtres sont femme sur femme.
