Inversion climatique - D. Thaurr - E-Book

Inversion climatique E-Book

D. Thaurr

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Beschreibung

Des volcans sont d'une puissance inouïe. Une éruption trop violente peut amener un terrible froid sur la terre. Ce phénomène connu, scientifiquement et peu du grand public, est nommé hiver volcanique. Des famines mondiales se déclenchent. Exemple: l'explosion du Tambora, il n'y a que 200 ans. Ce cataclysme a été décrit à la télévision. Heureusement le monde était, alors, peu sophistiqué. Une telle éruption va bouleverser une famille. Très perturbée, elle se retirera en Afrique, Le récit raconte la détresse de l'époux, obligé de rester en France où, malade, il affrontera le froid et la solitude. Si nous devions émigrer, qu'attendrions-nous de nos voisins ? Cela est abordée indirectement grâce à une émigration imaginaire d'européens du nord vers le sud provoquée par le froid. Certains seront accueillis à Grenoble et dans le midi. Un début d'émigration vers l'Afrique du Nord sera évoqué. Des cataclysmes volcaniques arriveront bientôt. C'est certain. Le trafic aérien sera bloqué. La famine, l'effondrement des économies et les épidémies seront effrayantes. Nos sociétés trop sophistiquées pourraient-elle survivre ?

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Seitenzahl: 361

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Image de couverture : volcan Tungurahua

Photo IStock référence : 177363117

Photo légèrement modifiée

Site : http://www.istockphoto.com/fr

A ma femme,

avec qui les rôles se sont inversés.

C'est moi qui ait enfanté et c'est elle qui m'a aidé.

Merci pour toutes les corrections

et remarques.

« L'avantage d'être intelligent, c'est qu'on peut toujours faire l'imbécile, alors que l'inverse est totalement impossible. »

Woody Allen

« Imbécile, on peut faire l'intelligent. L'inverse est parfois vrai. »

D. Tord

Sommaire

Avant-propos

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Avant-propos

Ce petit roman est pure fiction. On s'y projette dans un monde, violemment perturbé par un accident volcanique majeur qui affecte la planète entière. Tous les personnages sont inventés. Il n'y a aucune correspondance avec des faits réels s'étant produits. On a parfois joué, dans le texte, avec la notion d'inversion prise dans des sens divers.

Il n'y a pas d’extrême rigueur scientifique dans les précisions données lors d'évocations de climats ni dans les considérations géologiques, physiques ou chimiques... La climatologie est une science et ce livre n'est pas un livre scientifique, c'est un roman.

Certes, les conséquences de la catastrophe climatique décrite ont été romancées. Néanmoins, en faisant abstraction des précisions, on évoque souvent la survenue d’événements volcaniques très plausibles. Dont on peut même penser que certains arriveront dans un futur proche avec une quasi-certitude. On est plutôt dans le réalisme sauf, sans doute, pour les réactions des nations qui sont totalement imaginaires.

L'existence de super volcans est prouvée et ils peuvent provoquer des cataclysmes à l'échelle du globe. En une seule éruption majeure, d'un seul super volcan, tous les continents peuvent être atteints quasiment instantanément. Le dernier désastre ne date que de 200 ans ! C'était hier ! L'Europe avait été affreusement touchée ! Il n'y a aucun doute là-dessus. On dispose de témoignages précis. Le monde entier avait connu des famines. On l'a oublié. Le froid volcanique décrit n'est pas une fiction, ni les problèmes alimentaires. Cela peut vraiment arriver. Il est certain que ces bouleversements arriveront dans le futur, mais à une date inconnue. Les volcans sont difficilement prévisibles. Nos sociétés sont-elles devenues trop fragiles, du fait de leur sophistication, pour survivre à un événement volcanique exceptionnel ? On peut vivre une catastrophe. Cela peut être vraiment demain. Ne serait-il pas prudent d'y réfléchir un peu ? Notre mode de vie trop sophistiqué et très récent nous rend très vulnérables.

Quand le lien avec le réel est trop fort, on donnera des indications pour trouver des articles sur Internet afin qu'on puisse obtenir un peu plus d'informations. On peut se procurer des articles sérieux à condition de faire un petit tri dans les écrits trouvés. Par exemple en cherchant, avec un moteur de recherche, les mots « éruption effet géographique », on trouvera beaucoup d'articles parlant du sujet. On s'apercevra que les effets des émissions volcaniques sont discutés et font l'objet de débats contradictoires. Ce qu'on ne peut pas se permettre dans un roman.

Les dates des actions sont peu précises car les durées peuvent être distordues en fonction des contraintes du récit qui doit être suffisamment vif. La chronologie des faits climatiques est donc parfois déformée. Que les volcanologues nous pardonnent !

On ne donne pas de réponse à une autre question qui est posée de manière transparente tout au long de l'ouvrage : si le sens de l’immigration était inversé, quelles seraient nos réactions ? La fiction d'une émigration nord-sud peut-elle nous amener à mieux appréhender le phénomène d'immigration sud-nord que nous vivons actuellement ? Et si, nous européens, nous devenions émigrés demain ?

Enfin, il vaut mieux le dire clairement, le but de ce roman n'est pas de minimiser le réchauffement climatique actuel. Il s'agit d'évoquer un autre effet climatique possible, violent.

1

Nael regardait l'eau. Une sorte de fascination s'emparait de lui.

La Méditerranée était calme. De petites vagues agitaient la surface d'un bleu profond, comme sait le générer la mer. Il n'arrivait plus à détourner son regard. A chaque fois qu'il avait navigué sur la Méditerranée il avait senti cet état l'envahir. Cette mer, il la connaissait bien. Jeune, que de longs moments passés en sa compagnie . A se baigner jusqu'à l’extrême limite physique et à en sortir complètement gelé.

Jeune, il avait connu l'atmosphère des bateaux de transport d'après-guerre, qui était enivrante et inquiétante. Pour un préadolescent, livré à lui-même le temps du voyage, c'était une sorte de petite aventure. Voyager seul dans un milieu si bigarré, où les gens se côtoyaient et s'ignoraient à la fois, provoquait déjà une sensation étrange au sortir d'un milieu protégé. La présence de ces jeunes soldats avec leurs armes et leurs paquetages en route vers une affectation, qu'on devinait pleine de risques, ajoutait à cette impression. A cette époque si lointaine, Nael avait déjà l'habitude de regarder l'eau penché sur le bastingage. Il ne connaissait en fait de cette mer que ses dentelles qu'il avait explorées au cours de longues parties de pêche. Et ses connaissances scientifiques étaient bien limitées. Mais il devinait l'immensité sous ses pieds et tous les mystères qu'elle contenait. L'infini l'avait toujours fasciné. Que de fois le regard tourné vers le ciel, le soir, il se sentait envahi d'incompréhension, de respect et même d’inquiétude. Quelques poissons volants venaient parfois troubler sa méditation. Ils avaient l'air de visiter notre monde aérien brièvement. En réalité, poussés par des prédateurs invisibles dont la mer possède une belle collection.

Ces voyages d'après-guerre, particulièrement lorsqu'ils avaient lieu le long de la côte nord-africaine où les bateaux étaient petits, n'étaient pas toujours aussi propices à la rêverie. Nael, trop jeune alors, n'avait aucune conscience du danger. Mais celui-ci, en cas de mer agitée, était bien là. Les paquets de mer balayaient alors le pont dont l'accès était interdit. Les voyageurs tassés le long des hublots regardaient le spectacle. Enfin, ceux qui n'étaient pas malades. La légère odeur de mazout, qui flottait en permanence, apportait sa contribution aux malaises des passagers. Pour ceux atteints par le mal de mer, c'était souvent la cale. Allongés sur des chaises longues en bois, seuls sièges disponibles, ils vomissaient à même le sol. L'odeur et les mouvements de liquides ajoutaient aux malaises des malheureux.

En ces temps-là, il n'y avait pas de moquette dans les coursives et les escaliers n'existaient pratiquement pas. La plupart du temps, des échelles assez raides permettaient les déplacements verticaux. C'était le lot de ces bateaux, on ne parlait pas de ferries à l'époque. Les déplacements en avion étaient rares et chers. Le bateau était le moyen de déplacement du peuple lorsqu'il n'était pas possible de passer par une route. Et c'était souvent le cas en ces temps d'insécurité.

Aujourd'hui, Nael regardait aussi la mer. Il était dans un dinghy avec de nombreux clandestins. Il chercha au loin l’île de Lampeduza. Ils en étaient trop éloignés pour la voir. La traversée était courte mais risquée. Le dinghy se dandinait un peu au gré des vagues. La frêle embarcation était chargée d'émigrés. Les passeurs l'avaient bien remplie. Nael avait dû payer très cher ce passage illicite. Les anciens voyages de sa jeunesse lui paraissaient d'un confort inouï. Il ne savait pas cette fois-ci comment allait se passer l'arrivée. Il était assez âgé, cela lui donnerait un handicap. En fait, il effectuait un voyage quitte ou double. A son âge, la peur ne l'habitait pas. Contrairement à d'autres, il avait déjà connu l'exode. Il ne voulait pas se soumettre aux caprices du destin. Il en avait trop souffert.

A coté de lui, des gens priaient tournés vers les lieux saints de leur religion. Ce n'était pas facile. Comment s'agenouiller dans une embarcation bien remplie et aussi inconfortable ? Une femme tentait de protéger un enfant. Deux jeunes en pleine force de l'age, presque de grands adolescents, voyageaient ensemble. Ils arrivaient encore à faire montre d'une certaine insouciance. Eux étaient convaincus de s'en sortir facilement à l'arrivée. Ils réussissaient à plaisanter un peu. Une grande claque de leurs deux mains droites, geste très commun sur le bassin méditerranéen, conclut probablement l'évocation d'un souvenir amusant.

La satisfaction des besoins naturels était très dangereuse. Les deux jeunes, qui s'entraidaient en se tenant par la main, y arrivaient facilement. Leur force, leur équilibre et leur entente transformaient l'exercice en un jeu. Et même en cas de plongeon ils étaient capables de remonter à bord. Deux cordes avaient été laissées traînantes dans l'eau dans ce but. Une troisième corde servait, pour ceux qui voulaient se pencher au dessus de l'eau, à les retenir. Une extrémité de la corde était alors agrippée par quelques occupants solides. L'autre extrémité était enroulée autour d'une taille ou d'un bras et empêchait toute bascule. En principe. Le vent ne facilitait pas la chose et les liquides aspergeaient quelquefois l'intérieur. Ceux qui avaient encore des forces, avaient essayé plusieurs techniques : être tourné vers la mer ou vers l'embarcation...

Nael s'assoupit brièvement. A son âge cela lui arrivait fréquemment et les nuits précédentes avaient été courtes. Mais là il ne le fallait vraiment pas. Son installation dans le dinghy ne le permettait pas, c'était dangereux. Il s'était fait facilement bousculer à l'embarquement et il n'avait pu que s'installer dans une mauvaise position à l'avant qui était un peu incliné vers le haut. Le caoutchouc du dinghy devenait glissant quand il était arrosé par un embrun. Son seul bagage était un petit sac à dos qui lui provoquait un léger déséquilibre parfois. Il n'osait pas le poser dans le fond du bateau ni s’asseoir, pour des raisons d’hygiène (le fond n'était pas très propre) et de sécurité (il se voyait mal en cas de problème éventuel défendre son bien).

Ils avaient embarqué de nuit. La mer montrait un coté hostile. Son bleu était assez sombre. Nael cherchait les lumières de Lampeduza en Italie seul repère possible. Mais on ne les voyait pas. Allaient-ils arriver à bien se diriger ? Une idée lui traversa l'esprit. Et puis il l'oublia instantanément, car il avait maintenant une mémoire très volatile. Seul le souvenir qu'il avait eu une idée subsista, ce qui le contraria beaucoup.

La mer, durant la nuit, avait commencé à bouger un peu plus. Cette petite agitation lui faisait naître un début d'inquiétude. Ce n'était sans doute qu'une impression due à une appréhension irrationnelle. Il commençait aussi à avoir faim. Il avait pris la précaution d'emmener quelques nourritures dans son sac au départ. Il lui en restait encore un peu. Mais il n'osait pas les sortir. Il attendrait encore un peu.

Une pensée ajouta à son inquiétude. Dans l'obscurité, en cas de problèmes, les gardes-côtes ne pourraient pas leur venir en aide. Pour cette nuit il allait falloir tenir, car un débarquement n'était pas possible sans visibilité sur une côte où il y avait probablement des rochers avec des endroits dangereux. Il n'avait qu'une idée vague de la durée du trajet. Seul point positif, il venait de réussir à se faufiler un peu plus vers le centre de l'embarcation en profitant des déplacements de personnes. Il allait pouvoir se reposer un peu et ne plus faire de l'équilibre dans une mauvaise position. Point négatif : on ne pouvait pas dire que c'était propre, loin de là.

Il scrutait l'obscurité sans cesse. Il remarqua soudainement une petite lueur à l'horizon. Un bateau, une côte ? Le passeur à la barre avait lui aussi sorti une grande torche puissante qu'il pointait en direction de la lueur. Son acolyte impassible observait vaguement le manège. Ils n'avaient pas l'air surpris. Ces deux hommes étaient les passeurs chargés de leur voyage. Les « passagers » n'avaient eu jusqu'ici aucun contact amical avec eux. On sentait à leurs regards durs qu'ils n'avaient aucune commisération pour ceux qu'ils transportaient dans leur bateau. Les deux hommes étaient de type méditerranéen et d'allure farouche. A la montée dans le dinghy, ils avaient poussé tout le monde brutalement sans ménagement.

Celui qui n'était pas à la barre, tenait en main un vieux pistolet Mauser récupéré dieu sait où. Le chargeur carré, de grande taille, était impressionnant. L'homme, avec des sourcils très épais en forme de balais d'essuie-glace, ne quittait pas des yeux les passagers. Il laissait entendre, par son attitude hostile, qu'au moindre incident il était prêt à s'en servir. Nael se dit que ce serait vraiment une très mauvaise idée. Une balle dans le boudin pneumatique n'allait pas améliorer la flottabilité. Donc cet homme n'avait pas l'intention de s'en servir. C'était une posture.

Personne n'avait l'air de se poser ce genre de questions. La survie dans cette espèce de radeau était l'unique préoccupation. La soumission aux passeurs la règle. Certains avaient déjà le mal de mer et n'avaient plus de force de réaction. Et pourtant, Nael remarquait des traces de réparation de l'embarcation. Une fois peut-être ? En tout cas, le dinghy n'était pas de la première jeunesse. Il se dit qu'il réfléchissait trop et qu'il valait mieux préserver ses forces. C'était une de ses caractéristiques d'avoir toujours la cervelle en éveil et d'analyser tout ce qui se passait autour de lui. Cela lui jouait souvent des tours quand, trop occupé à observer une scène, il oubliait d'écouter ce qu'on lui disait.

Et si cette lueur était le signal d'un pilote venu à leur rencontre pour les guider à leur arrivée ? Ils avaient payé assez cher pour qu'on leur assure une traversée sans problèmes. Il y avait eu largement de quoi acheter plusieurs fois un vieux dinghy et un moteur poussif. Et c'était plutôt une bonne idée, pour une arrivée clandestine, de la faire de nuit. Tout cela était manifestement prévu.

Nael se sentit soudainement plus rassuré. La traversée cauchemardesque allait prendre fin. Ils ne devaient plus être très loin. Un peu plus confortablement installé, il lutta pour rester réveillé. Le petit moteur poussif ronronnait. La fatigue le submergea brutalement et il s'assoupit sans avertissement, comme cela peut arriver au volant d'une voiture. Il commença à rêver : il revivait l'épisode de ses dernières vacances sur un bateau de croisière. Ces quelques semaines avaient bouleversé son existence. Une part décisive de sa vie s'était finalement passée sur la mer.

2

Dans son rêve, Nael profitait intensément de cette croisière effectuée en compagnie de sa femme Lena. Ils n'étaient encore pas trop âgés et assez insouciants dans cette période de leurs vies. Nael bénéficiait d'une retraite assez récente. Beaucoup de gros ennuis étaient derrière eux. Jusque-là, les problèmes de grand âge ne les avaient pas touchés. Ils restaient en forme physiquement. Le fait que leurs prénoms soient des anagrammes les amusait beaucoup. Même si c'était un non-dit, l'anagramme de l'autre avait une sorte d'attrait sonore et même érotique. Jouant avec les lettres, ils se donnaient aussi les noms d'Elna et Neal. Ils ne se doutaient pas que les connaissances qu'ils allaient faire, sur le bateau, auraient autant d'importance par la suite.

Allongés sur des transats qu'ils avaient placés très près l'un de l'autre, Nael et Lena oubliaient tout et goûtaient avec gourmandise aux agréments du farniente et de cette vie maritime artificielle consacrée aux plaisirs. Ils affichaient leur origine avec des tee-shirts, aux couleurs vivaces, sur lesquels on pouvait lire le nom de Grenoble. Même en pleine mer le bateau de très grande taille tanguait très peu, si la mer n'était pas trop forte. Sa masse le rendait insensible aux petites vagues. En plus, il devait être stabilisé par on ne sait quel dispositif. Pas de risque d'avoir le mal de mer, on pouvait savourer la croisière sans crainte. La mer, avec une patience infinie, les berçait maternellement.

Depuis le réchauffement climatique, les itinéraires de croisières s'étaient déplacés plus au nord. On pouvait maintenant remonter plus près du pôle. Ils avaient choisi une période non estivale et, d'un train de vie relativement modeste, une petite boucle en Méditerranée assez abordable. En cette fin d'hiver, la température était agréable avec la fraîcheur de la mer. Lors des escales, le soleil devenait déjà trop intense et déplaisant dans le sud. Le radoucissement du climat autorisait des dates d'évasions touristiques de plus en plus précoces.

Le trajet, depuis leur domicile à Grenoble, s'était déroulé dans l'ambiance enivrante d'un début de vacances. A leur arrivée au port de Gènes, ils trouvèrent un embarquement laborieux. Les mesures de sécurité étaient devenues drastiques depuis le piratage d'un bateau entier par un commando. 5000 personnes prises en otage. Au final des centaines de morts et un bateau ravagé. L'affaire avait fait grand bruit. Puis, comme d'habitude, les gens avaient oublié. Depuis les essais d'écroulement d'une cathédrale et de la tour Eiffel, ils n'étaient plus surpris de rien. Le terrorisme continuait de faire des dégâts dans une résignation générale.

La tour Eiffel avait subi une attaque. On avait essayé de la faire tomber. Des liquides, très inflammables et en grande quantité, avaient été projetés contre un pied. L'idée était que le feu ramollisse l'acier et que le pied, sur lequel l'action avait été portée, se déforme, fléchisse et entraîne toute la tour dans le mouvement. L'intervention rapide des pompiers avait fait avorter le projet. Serait-elle tombée sans ? Le projet terroriste avait été jugé mal élaboré heureusement.

La crainte, pour les bateaux de croisières, était que s'installe une piraterie du genre de celle pratiquée dans l'océan indien. Les bateaux avaient été équipés pour contrer les attaques et embarquaient un personnel de sécurité spécialement formé. Les marines nationales patrouillaient sans relâche pour dissuader toute tentative. Les mesures de sécurité, depuis fort longtemps, n'avaient cessé de se durcir.

Les français essayaient, vaille que vaille, de trouver les endroits les plus sûrs. Ils se rassuraient avec le nombre de victimes qui, au final, ne représentait qu'un faible pourcentage de la population. On était loin des bilans ahurissants des deux dernières guerres mondiales. Dans toute guerre, la population civile directement ou indirectement souffre aussi. Finalement, sur les bateaux de croisières, les contrôles de sécurité étaient devenus tellement draconiens que les passagers s'y sentaient maintenant en grande sécurité. Et puis pour relativiser, les maladies graves (comme le cancer par exemple) tuent beaucoup plus de monde que les attentats.

Lena lisait un roman les deux jambes légèrement repliées dans une posture très féminine. C'était une mignonne petite brunette assez mince avec des yeux noisette. Elle s'était tournée. Nael la voyait de dos. Son regard s'attardait, de temps à autre, sur sa nuque et ses cheveux châtains. Avec tendresse et aussi quelquefois avec un léger frémissement d'envie de la prendre dans les bras. Il la regardait et ne pouvait s’empêcher de la regarder. Il ne la touchait pas et ne pouvait s’empêcher d'y penser. Il s'imaginait caressant ses boucles châtains. Il s'imaginait pénétrant sous ces boucles châtains. Il la désirait. La vision de Lena, allongée sur ce pont, ne le quitterait plus.

Puis, son regard se portait sur la mer. Il scrutait l'immensité bleue en espérant apercevoir quelques cétacés. Depuis leur départ, il n'avait rien vu à part quelques petits poissons volants. Il aurait bien aimé admirer une fois de plus quelques ballets gracieux de dauphins. Sur cette surface bleue déserte, les voir apparaître brusquement tenait du miracle. Ils dégageaient de suite une énorme sympathie qu'il était triste de ne pas pouvoir leur transmettre. Leur « spectacle » terminé, ils disparaissaient aussi rapidement qu'ils étaient apparus.

« Tu penses à quoi , mon chéri ? » Lena, abandonnant la lecture de son livre, le questionnait avec un léger sourire. Elle se posait manifestement des questions sur l'absence d'activités de son mari. Elle savait qu'il était rêveur, mais à ce point c'était une découverte.

La réponse ne fut pas romantique :

— Il ne doit pas être loin de onze heures trente. Il faudrait peut-être se préparer pour le déjeuner ? Tu n'as pas faim ?

Lena se dit que, la prochaine fois, elle devrait trouver une autre stratégie pour sortir son mari de sa torpeur :

— On est tellement bien ici ! Je n'ai pas envie de bouger, mais oui il va falloir y aller. Laisse moi encore cinq minutes.

Cela les arrangeait finalement bien tous les deux. Ils se sentaient en harmonie. Nael se rapprocha et caressa légèrement d'une main émue ces cheveux si désirables.

Au restaurant, ils avaient eu les premiers contacts avec leurs compagnons de croisière. Les tables étaient circulaires et pour une dizaine de couverts. Personne ne se connaissait avant la croisière. Lena et Nael étaient les plus âgés. Ils donnaient l'impression d"être les « Papy Mamy » de la tablée. Des questions plus ou moins indiscrètes étaient échangées. Il fallait bien nouer des relations ! Une des personnes, au cours d'un repas, s'était posée la question du prénom Nael.

— C'est un prénom original qui sonne bien. J'aime son acoustique. Je fais peut-être preuve d'indiscrétion ? Mais ce prénom me plaît beaucoup, je ne résiste pas ! Excusez ma curiosité. Quelle est sa provenance ?

— Mon prénom est originaire du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord.

Cette réponse de Nael avait d'autant intrigué. Cette information avait suscité l’intérêt. On lui avait posé de nombreuses questions dans lesquelles on sentait une vive curiosité et bien sûr une certaine retenue.

Au fil des heures passées ensemble à la table, Nael et Lena avaient trouvé leur place dans le groupe. Ce qui n'était pas étonnant, le couple dégageait spontanément et assez facilement de la sympathie.

Le déjeuner fut l'occasion, comme à l'habitude, d'un échange d'informations sur la croisière glanées ici ou là et sur le déroulement des excursions à venir.

Il fallait aller se placer dans une file d'attente pour se servir à un buffet d'entrées en libre service, puis attendre le plat principal à la table. Grosso modo une dichotomie s'était constituée parmi les convives, ceux qui avaient besoin de parler et ceux qui avaient tendance à être peu bavard et sur la réserve. Lena avait engagé la discussion avec l'un des couples. Nael, lui, participait peu à leurs échanges tout en suivant la conversation.

Ce couple assez jeune et non marié n'était pas très représentatif des autres vacanciers dont la moyenne d'age était nettement plus élevée. Lui, un ingénieur cadre technique dans une compagnie d'exploitation minière, s'exprimait assez lentement. Il semblait d'un naturel peu expansif. Sa compagne, de prénom Elisabeth, portait un très joli chemisier de marque. La conversation portait sur le nouveau minerai découvert en Europe il y a quelques années. Un début d'exploitation avait commencé malgré une opposition farouche de groupes écologistes. La dangerosité de son extraction avait lourdement retardé son industrialisation. Elisabeth avait alors mentionné la spécialité de son compagnon :

— Alain, tu es ingénieur dans les mines. Tu es au courant, n'est-ce pas ?

Et les questions avaient alors fusé. D'exploitation très difficile, ce minerai promettait de devenir une poule aux œufs d'or. La table écoutait les informations que le cadre apportait avec difficulté et dans un langage trop technique, car ce n'était pas un grand communicateur :

— Non il n'y avait rien de nouveau dans le tableau de Mendeleïev. Ce nouveau minerai avait été le résultat d'une agglomération incroyable d'éléments chimiques qui s'était accumulée à de très grandes profondeurs. L'Europe avait hérité d'un nombre intéressant de gisements.

Quelqu'un hasarda :

— Heu... c'est quoi le tableau de Mandé quelque chose ?

— Pour faire simple, c'est une table qui répertorie tous les éléments chimiques existants. Il n'y a donc pas de nouvel élément.

— Heu... mais c'est quoi un élément chimique du tableau de Mandé quelque chose ?

La conversation prenait un tour un peu trop compliqué pour les convives.

Alain essaya d'illustrer par un exemple, mais il fût interrompu.

— Holà! Moi je suis en vacances. Tout cela c'est trop compliqué pour moi !

Alain n'était pas vraiment un pédagogue ! Lena, dont les connaissances scientifiques étaient très limitées, dévia la conversation vers des aspects plus terre à terre :

— Donc l'Europe est riche maintenant ?

— Pas vraiment non, mais on peut dire que ce continent est béni des dieux. Après son climat exceptionnel et ses ressources naturelles traditionnelles, ce minerai amène une touche intéressante. Il s'est passé une sorte d'inversion en matière de ressources minières. L'Europe, qui commençait à en être bien dépourvue, va retrouver une place un peu plus confortable dans ce domaine. Un énorme problème reste celui de la pollution. L'exploitation va en créer beaucoup. L'opposition aux projets est violente et cela va empirer. Est-ce que certains pays ne vont pas avoir tendance à faire cavalier seul, en évitant les contraintes européennes ?

— Bien contente d'apprendre tout ça ! On est un peu plus riche, donc je vais retrouver du boulot ?

La remarque, dite d'un ton mutin, amena quelques sourires à la table.

— Je plaisante, je viens de prendre ma retraite à la suite d'un très long chômage.

La conversation changea de sujet.

— Êtes-vous au courant de l'explosion d'un volcan en Inanésie ?

La question venait de l'écologiste de la table qui avait un prénom rarissime. Il s'appelait Eudoxe. Il était souvent vêtu d'une robe chemise africaine aux couleurs vives. Une vraie caricature d'intellectuel avec de petites lunettes rondes, une petite barbe mal taillée, des cheveux ébouriffés bouclés et même une petite odeur de sueur bien naturelle. Sa compagne était souvent vêtue de jupes longues déstructurées très chamarrées et sans forme. Eudoxe et sa femme avaient écouté la discussion précédente complètement atterrés. Ils n'avaient pas participé de peur d'être trop véhéments. On était en vacances. Ils ne comprenaient pas, pour ces forages, qu'un intérêt économique à court terme puisse prendre le pas sur tout autre considération. L'enjeu était bien plus grand qu'une altération d'un simple cadre de vie. Pour l'éruption en cours, ils étaient déjà inquiets des conséquences.

— Il parait qu'il n'y a plus du tout de transport aérien dans la région de l'Inanésie. On entend des bruits comme quoi l'Europe pourrait être, elle aussi, impactée par des cendres volcaniques. Ces cendres empêchent les avions de voler en haute altitude car elles détruisent leurs moteurs. Vous avez des informations ?

L'ingénieur crut bon de le rassurer :

— C'est déjà arrivé très souvent à cause d'éruptions en Islande. Vous n'aviez rien remarqué à l'époque, n'est ce pas ? Ce volcan d'Inanésie est très grand mais il n'est pas gigantesque et il est très loin. Certains volcans sont de type explosif. Je vais vous en donner une image non scientifique. Ils ne déversent pas de lave en continu, car en quelque sorte le conduit est bouché. La pression monte progressivement à l'intérieur. Quand elle devient trop grande, le haut du volcan explose. Il saute comme un bouchon de champagne. C'est-ce qui vient d'arriver. C'est dramatique surtout pour les populations aux alentours. On sera impacté par le nuage de cendres, peut-être un peu, mais il ne faut pas dramatiser. Le retour à la normale se fera rapidement. D'ailleurs regardez ! Il fait beau, profitez de vos vacances !

L'ambiance n'étant pas aux bonnes nouvelles, quelqu’un en trouva une de plus. Dans une conversation, y a toujours une bonne âme pour ajouter quelques éléments traumatisants :

— Moi, ce ne sont pas les volcans qui m’inquiètent. Ce qui me fait le plus peur pour l'avenir, c'est l'apparition d'un agent infectieux incontrôlable. La nature a horreur des exagérations. Jamais aucune espèce ne s'est développée autant que l'espèce humaine et surtout jamais les contacts dans les continents et entre continents n'ont été aussi grands. Si un agent mortel apparaît, il pourrait se propager à une vitesse foudroyante. Vu notre mode de vie planétaire, on ne peut plus réduire les contacts entre populations. Cela va se propager immanquablement de pays à pays et de continent à continent avec une fulgurance inarrêtable. Savez-vous que, maintenant, nous avons créé des virus avec des ailes ?

— ? ? ?

— Et oui ! ils prennent l'avion comme tout le monde !

Cette conversation, vraiment peu optimiste, n'avait pas affecté un convive trapu, chauve, la cinquantaine et avec des mâchoires impressionnantes. Arian mastiquait avec puissance et avalait le plus vite possible. Il se concentrait sur son assiette et était totalement insensible aux considérations précédentes. Il y avait un peu du Berurier de San Antonio chez cet homme là. En un peu plus sophistiqué quand même. Il finit par lâcher :

— Pourriez-vous me passer le pot de moutarde ? Merci.

Lui n'était pas inquiet pour le volcan. Arian vivait son repas et n'avait pas l'intention de se laisser entraîner dans une discussion qui lui paraissait beaucoup trop raffinée. Les intellos avaient trop tendance à faire passer les autres pour des imbéciles. Tout au moins c'est l'opinion qu'il en avait. Il aimait bien, quand c'était possible, leur clouer le bec. D'ailleurs, en prévision volcanique, l'explosif Haroun Tazieff ne l'avait-il pas déjà fait ? Arian n'avait lu aucun ouvrage traitant du sujet se fiant, comme beaucoup, à ce que racontaient les médias. Pourtant, il aurait bien apprécié certaines phrases que le bouillonnant volcanologue Tazief avait jetées dans ses livres, au sujet de la recherche scientifique, sans doute dans des accès de colère, et qui dépassaient probablement souvent sa pensée. N'avait-il pas écrit, en 1972, dans son livre « L'Etna et les volcanologues » : « ... Il devient trop courant, normal presque, d'user dans ces milieux de procédés déloyaux. Du pillage des idées... , en passant par de prétendument anodines altérations de résultats, les pratiques malhonnêtes foisonnent... ». Et il y avait d'autres phrases tout aussi dures dans son livre.

Évidemment ces propos sont clairement outranciers. On ne peut pas nier que certains accrocs à la rigueur scientifique ont déjà été constatés. Le domaine de la recherche est comme tous les autres. Il comporte quelques rares brebis galeuses et aussi tout simplement des gens maladroits dont la maladresse est immédiatement exploitée par quelques émules ravis de disqualifier un confrère. Il y a des rivalités comme partout. Les fantastiques résultats de la science sont là pour montrer, à l'évidence, que les travaux de recherche effectués sont d'une qualité époustouflante. On a trop tendance à l'oublier. En volcanologie, certains scientifiques ont même perdu la vie au cours de leurs explorations. Katia et Maurice Kraft, sur les pentes du complexe volcanique Uzen au Japon, ont ainsi péri au cours d'une éruption. Leurs travaux avaient auparavant contribué à réduire l'impact de l'explosion cataclysmique du volcan philippin Pinatubo en 1991. Il est situé à moins de cent kilomètres de la mégapole de Manille et de ses 20 millions d'habitants. La population avait pris conscience des dangers auxquels elle était exposé et avait pu réagir en conséquence.

Les médias sont aussi trop rapides à critiquer les scientifiques. Quand leurs prévisions catastrophiques ne sont pas réalisées (« Ce n'était pas la peine de... »). Et aussi quand leurs prévisions optimistes sont contredites par la réalité (« C'est absolument scandaleux que... »). Le peuple n'a aucune idée de la complexité de la science actuelle dont il ne voit que les prouesses. C'est si facile d'appuyer sur un bouton et d'avoir par exemple une télévision en haute définition. Derrière cette apparente simplicité se cache une très réelle grande complexité. C'est la science qui a construit d'immenses cathédrales modernes : celles des connaissances scientifiques. On a trop tendance à confondre les savoirs avec leur utilisation technique.

Arian n'avait lâché qu'une seule remarque lorsqu'on avait évoqué une possibilité de baisse des retraites, inévitable devant la dégradation ininterrompue des comptes :

— Les politiques aiment bien les « je vous ai compris ». Mais ceux qu'on a compris sont de plus en plus « cons pris ».

Il acheva le plat principal le premier et alla se placer dans la file d'attente pour les desserts. Ces desserts allaient jouer un bien vilain tour à Nael et le petit volcan leur fournir un sujet de conversation à tous pendant le voyage.

— Eudoxe c'est un prénom rare ! La Campyle et l'Hippopède d'Eudoxe sont des courbes mathématiques célèbres mais bien peu connues, n'est ce pas ?

Alain venait de s'adresser à Eudoxe.

— Je sais. Mes parents étaient mathématiciens. Moi-même je suis passé par les classes préparatoires scientifiques. Ils m'ont donné mon prénom en hommage à Eudoxe de Cnide. Ils avaient fait des études de latin et de grec dont ils sont passionnés. Eudoxe de Cnide était un savant grec du IV siècle avant Jésus Christ, contemporain de Platon. Il était assez réputé en son temps. Mais comment connaissez vous la Kampyle et l'Hippopède ?

Alain riait en répondant :

— Je ne les connaissais pas. Je suis allé fouiner sur Internet. Il suffit de taper « Eudoxe » dans un moteur de recherche. Je serai bien incapable de vous donner des précisions à ce sujet. Je ne savais même pas qu'elles existaient. J'ai cru comprendre qu'elles lui ont servi à construire la première modélisation au monde du mouvement des planètes ? Même si les fondements de son raisonnement étaient faux, l'exploit est quand même considérable. Quand j'ai lu quelques précisions là-dessus, je suis parti en courant. Malgré ma formation scientifique, cela ne m'a pas paru simple. J'ai été étonné d'apprendre que, dans ces temps anciens, les mathématiciens avaient autant de connaissances théoriques. Il n'y a pas beaucoup de sites Internet qui en parlent. On y apprend que les travaux d'Eudoxe, pour lui rendre justice, ont été remarquables et du niveau d'autres savants grecs eux bien plus célèbres (comme Platon par exemple). Eudoxe n'a pas dû s'occuper suffisamment de sa notoriété ! Il est peu connu maintenant.

Deux autres convives, en couple, étaient des commerçants d'un age moyen. Ils tenaient ensemble une pâtisserie de luxe. Elle, jolie femme élégante, était plus jeune que son mari. Lui était de taille moyenne avec un visage sans signe particulier et une allure difficile à définir, pas spécialement élancée, mais on le pressentait très robuste. Il portait des tenues simples. On remarquait un très grand calme dans son comportement. Peu bavard, il n'avait lâché que quelques mots. Dans la moindre phrase échangée avec lui, sa femme Aline insérait son prénom.

— Adrien, ces couteaux sont impossibles à utiliser ! On n'arrive pas à couper quoi que ce soit. Adrien, tu n'aurais pas par hasard avec toi ton Laguiole ?

On sentait une extrême sûreté en elle et cela était induit par la proximité de son mari. Le calme d'Adrien avait manifestement tendance à influencer son entourage.

Nael se servit en dessert. Il en choisit un avec une croûte caramélisée et revint à la table. L'air de la mer lui donnait de l'appétit et l'aspect alléchant de l'assiette était prometteur. Il se mit à déguster la partie la plus molle, puis attaqua la croûte. Il serra les mâchoires et un bruit terrible résonna alors dans ses oreilles. Un horrible craquement. Il crût sur le moment à la fracture d'un os. Il ne ressentait pourtant aucune douleur. Il fit jouer sa langue dans la bouche pour essayer de localiser un endroit douloureux. Mais non il n'y avait pas d'anomalies. C'est à ce moment qu'il sentit, en haut de la cavité buccale, une sorte de discontinuité. Il comprit, en un éclair, ce qui venait de se passer.

Il confirma en passant et repassant sa langue sur la partie supérieure de sa bouche. Il venait de fendre le haut de son appareil dentaire. Un sentiment de désespoir l'envahit. La croisière allait se terminer en un calvaire. Il ne se voyait pas venir aux repas sans appareil ni participer aux excursions ni même se promener dans les coursives de peur de rencontrer quelqu'un.

— Tu ne termines pas ton dessert ? Lena s'interrogeait sur cette lenteur inhabituelle.

— Non, la croûte ne me plaît pas trop. Je crois que je vais la laisser. Je reviens. Je vais me laver les mains. Je me suis mis trop de caramel sur les doigts.

Arrivé aux toilettes, l'examen visuel confirma l'inspection tactile. Il y avait une fente longitudinale sur la moitié de la résine. Que faire ? la seule attitude possible était de ne manger désormais que des choses molles en espérant que le bout de résine intact tienne jusqu'au bout du voyage.

Revenu à la table, Nael pris le café normalement. Il n'osa pas croquer dans le petit biscuit qui était ajouté sur la soucoupe. Il prétexta ensuite un peu de fatigue pour redescendre en cabine. Il avait été terriblement choqué et il avait besoin d'un peu de calme pour récupérer. Heureusement, il ne restait plus que quelques jours de croisière. Il avait hâte de rentrer chez lui.

Lena, inconsciente de la situation, était retournée lire sur le pont. Le bateau accosta au petit matin sur une petite île. La matinée était soit libre soit consacrée à la visite d'une grotte. Les dix de la table avaient pris l'habitude de faire les excursions ensemble. Ils s'étaient fixés une heure de rendez-vous et c'est ensemble qu'ils se présentèrent pour la sortie du navire. Ils prirent place dans une queue assez brouillonne. Au bout d'un moment des personnes, comme souvent, leur étaient passées devant, bien que largement arrivées après. La manœuvre avait été faite sans ménagement. Adrien, très calme, ramena doucement le groupe devant les personnages indélicats ou trop pressés ? S'ensuivit un échange de regards, une sorte d'évaluation. Il y a des choses qui se sentent. Les dix restèrent devant sans plus de formalités. Pas un mot ne fut prononcé.

Ils apprirent plus tard, au cours de leurs repas, qu'Adrien était un adepte du « Sambo combat » qu'il pratiquait même en compétition. Ce Sambo est un art martial qui comprend plusieurs techniques : c'est un mélange de judo, de karaté, de boxe, de lutte... Des bruits courent qu'un président russe, bien connu, en aurait été un adepte. Les compétitions sont, paraît-il, très éprouvantes physiquement.

Les repas suivants furent un calvaire pour Nael. Prétextant une nausée permanente, il mangeait peu, découpant tout aliment en petits morceaux. Il mâchouillait consciencieusement tout. Il était sans arrêt en retard. En face de lui, la vue d'Arian était épouvantable. Arian broyait tout, concentré sur son repas, avec ses mâchoires et ses dents monstrueuses.

Nael avait, depuis longtemps, un boulet dentaire à traîner. C'était une conséquence d'une alimentation de jeunesse désastreuse que les circonstances de la vie lui avaient imposé. Il en était même extrêmement traumatisé. Cela l'avait gravement handicapé dans ses relations. Parfois, il éprouvait de la honte à exhiber ce corps diminué. Il lui fallait bien vivre avec ce fardeau. Il n'avait pas le choix. La vue récurrente de voisins avec des dentitions éclatantes était un continuel rappel qu'il était en situation d'infériorité en société. Il contraignait ses rires à de pauvres ouvertures buccales qui ne laissaient que fort peu apparaître ses dents. Heureusement, hors ce problème de dentition, il était en excellente santé et pouvait exhiber un fort dynamisme communicatif.

Les nouvelles en provenance d'Inanésie n'étaient pas bonnes. Le volcan déchaîné continuait son éruption. Il donnait l'impression d'être excité par une sorte de faille qui se serait produite en dessous de son cratère. Les vulcanologues de tous les pays étaient maintenant sur place. La puissance de la nature « reprenait ses droits », ce poncif qu'aiment tellement les commentateurs de films sur la nature.

A la table, Alain l'ingénieur est devenu perplexe. Il n'est pas un spécialiste des volcans mais il sent que cette éruption peut avoir un impact sur la vie de tous les jours. Son assurance des premiers jours a disparu. Il est le seul à éprouver une crainte. Le trafic aérien, ce n'est pas rien et il va être sérieusement perturbé. En tout cas, il ne veut pas donner l'impression qu'il minimise l'affaire. Les autres, insouciants, profitent de leur croisière à l'exception de Nael bien sûr qui, stressé, attend le débarquement avec impatience.

Arian s'est détendu et par moment se laisse aller à quelques confidences.

— Savez vous comment arrêter de fumer facilement ?

— Si vous savez comment faire pour un volcan cela arrangerait tout le monde !

— Il suffit d'être près de ses sous ! Son rire laisse apparaître ses énormes dents.

— Moi, pour arrêter je me fixe un but : ne pas fumer plus de 4 cigarettes, par exemple, dans une journée. Le matin, je vais acheter un paquet. J'en extrais 4 cigarettes que je garde. Je jette le reste dans une poubelle. C'est facile, car je sais que j'ai encore quelques cigarettes à fumer, donc cela ne me stresse pas trop. Et bien croyez moi, je n'ai jamais acheté un deuxième paquet dans la même journée, après avoir fumé ma cible de 4 cigarettes ! Je suis trop radin. Et puis j'ai trop de fierté. Je ne me suis jamais abaissé à aller récupérer un paquet, au milieu d'un tas d'ordures. Je choisis une grande poubelle collective. Vous me voyez, le derrière en l'air, en train de fouiller dans des déchets ménagers, devant des voisins ? Cela n'est pas mon genre ! Au début, je me fixe une contrainte modeste qui peut être plus grande que quatre. Puis, je réduis de plus en plus mon objectif de cigarettes à fumer dans une journée. Quand j'en suis à un nombre assez faible j'arrête complètement. Cela a l'air d'être cher mais finalement moins que de fumer, tous les jours, un demi-paquet pendant des années.

— Vous voulez dire que n'allez rien récupérer, car vous avez trop peur de tomber dans la benne à ordures ?

— Mais ! Vous fumez, ainsi, des cigarettes à 2 euros pièce ! !

—Oui, tout à fait. Je vous assure que cela aide à arrêter.

Adrien commençait à s'inquiétait, lui aussi, de la situation en Inanésie.

— Avez vous des nouvelles du volcan ?

— Il parait qu'un professeur P... très connu a assuré que le nuage de cendres ne passerait pas au-dessus de la France. Il n'y a pas d'inquiétude pour nos avions.

— Parce qu'il y a un nuage de cendres ?

— Oui, les explosions ont dégagé beaucoup de cendres dans l'atmosphère. Ces cendres, emportées par les vents, peuvent se déplacer sur la terre entière. Les cendres ont un effet catastrophique sur les moteurs d'avion. Cela pourrait bloquer les vols. On a déjà connu ça récemment avec un volcan d'Islande.

— Si c'est le seul résultat, ce n'est pas trop grave. Cela finira bien par se dissiper.

— Oui, mais ce volcan d'Inanésie est plus gros que celui qui est entré en éruption récemment en Islande où seule l'Europe avait été touchée. Ses cendres se propagent actuellement un peu partout. Heureusement le nuage n'est pas très important. On espère qu'il aura le temps de se dissiper sinon c'est le trafic mondial aérien qui va être impacté.

— Et donc ?

— Je n'en sais pas plus. Mais on peut deviner sans peine qu'on va vers quelques ennuis dans ce cas là. Le temps que le nuage se dissipe.

— Vous savez ce qui s'est passé pour Tchernobyl ? Les autorités françaises ont minimisé tant qu'elles ont pu l'importance des retombées radioactives. Et pourtant il y avait de quoi s'inquiéter. Actuellement, la CRIIRAD se bat encore pour faire la lumière sur la pollution radioactive qui a affectée et qui continue d'affecter de nombreuses régions françaises. La CRIIRAD vend un petit appareil de mesures de radioactivité (le Radex) peu coûteux. Cela permet à tout un chacun de vérifier le taux de radioactivité autour de chez soi. Pour l'acheter, allez sur le site http : //www.criirad.org/. On peut aussi chercher, avec un moteur de recherche, le mot « Radex ». L'appareil peut être trouvé ailleurs.

Nael, lui, s'abstenait le plus possible de parler. Il était concentré sur son travail masticatoire compliqué. Appuyer sur les aliments mais pas trop. Juste le minimum pour éviter d'avaler tout rond. Il était angoissé et s'attendait à tout moment à entendre le craquement fatal qui signifierait la fin de son appareil. Il participait peu aux activités et aux conversations. Il écoutait passivement, assommé par l'inquiétude qui le rongeait.

Arian en avait sorti encore une bonne. Un soir, comme la conversation portait sur les produits manufacturés, il avait eu cette petite phrase :