Itinérances - Eveline Roegiers - E-Book

Itinérances E-Book

Eveline Roegiers

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Beschreibung

Avec le besoin de répondre au livre « Une Vie de Famille « de son frère Patrick ROEGIERS, écrivain connu et reconnu, Eveline ROEGIERS témoigne de ses propres souvenirs bien différents de ceux de son frère. Elle souhaite faire part de sa vérité et rétablir l'honneur de ses parents défunts. D'itinérances en itinérances, c'est aussi l'histoire d'une vie comme tant d'autres, celle de Fanny, faite de vécus, d'expériences professionnelles, d'amours, de réussites, d'échecs. Au gré de rencontres, de voyages, de doutes, de drames, d'espoirs et parfois d'errances, Fanny ira à la rencontre de son destin. « Fanny a été tout ce qu'il fallait être… Elle l'espérait. Elle a été tout ce qu'elle pouvait être… Elle le pensait. Aujourd'hui, elle est proche de tout ce qu'elle veut être. »

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Seitenzahl: 241

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Tous droits pour la distribution sont réservés: par voie de cinéma, de radio ou de télévision, de reproduction photomécanique, de tout support de son, de reproduction même partielle et de supports informatiques.

© 2023 novum maison d’édition

ISBN Version imprimée: 978-3-99131-216-1

ISBN e-book: 978-3-99131-217-8

Relecture: Kathleen Moreira

Photographie de couverture: Irochka, Olena Churilova | Dreamstime.com

Création de la jaquette: novum maison d’édition

Illustrations: Eveline Roegiers

www.novumpublishing.fr

À mon frère… Patrick ROEGIERS

Pendant son enfance, Fanny avait été marquée par les colères homériques de son frère Patrick, ses crises de rage, ses coups de poings à l’égard de son jeune frère qui volait à travers les carreaux de la fenêtre.

Ces scènes étaient d’une violence terrible. Fanny courait alors se réfugier sous son lit dans sa chambre, criait après son père qui arrivait abruptement, enlevait ses lunettes, s’efforçait de séparer ses deux frères qui s’entretuaient.

Patrick était rebelle, instable et impulsif. Les murs de la maison tremblaient pendant ses pétages de plombs. Personne ne comprenait ses crises de fureur qui dérangeaient l’équilibre familial.

Dès avant sa naissance, il s’y adonnait, déjà en entier, des pieds à la tête, de tout son cœur,écrit-il dans son roman « La Vie de Famille ». 

Le départ de son frère

53 ans s’étaient écoulés depuis le départ fatidique de son frère du cocon familial. La mémoire de Fanny était intacte.

Elle avait été aux premières loges de ce « vaudeville burlesque » le samedi 23 septembre 1967.

Son départ volcanique soi-disant « foutu à la porte par ses parents », c’était un samedi et non un vendredi comme il l’a écrit.

Fanny fut priée par sa mère d’aller le chercher. Il avait sa chambre sous les combles de l’immeuble.

Le dîner prêt, il était de nouveau en retard. Comme tous les samedis, le poulet servi, les frites refroidissaient. Ce n’était pas un self-service chez ses parents, les repas en famille étaient sacrés, ces principes fondamentaux disparus de nos jours, son frère ne s’en souciait pas vraiment et manifestait une forme de manque de respect.

Fanny monta les deux étages, toqua à sa porte, il dormait toujours, sa copine près de lui. Les minutes se succédaient de quart d’heure en quart d’heure, Fanny répétait affolée : « Viens manger, tu vas te faire gronder une fois de plus ». Elle n’eut pas le temps de réaliser, son père furieux était déjà sur le palier, un coup de rage de son frère et c’était reparti.

Il ne s’agissait nullement de flanquer leur fils à la porte. Une belle surprise pour ses 20 ans, son cadeau d’anniversaire, comme son frère Patrick le relatait dans son roman.

Les événements s’envenimèrent subitement. Déjà il ne se contrôlait plus, il avait empoigné son père, lui cracha une boule de salive purulente, amère à la figure.

Pour lui, son seul délit était d’être le fils de ses parents…

Il les haïssait.

Tétanisée, Fanny hurlait. Elle prit peur qu’il pousse son père dans l’escalier. Sa mère arriva, paniquée, elle appela la police. La scène était pitoyable, apocalyptique.

Ce 23 septembre 1967, voilà comment son frère décida de quitter cet environnement familial qu’il ne supportait plus à en avoir la nausée.

Il s’était mis lui-même à la porte. Rien n’avait été programmé par ses parents.

Il aurait voulu queceux-ci se fracassent le dos et le crâne dans l’escalierpourqu’ils finissent au milieu des flammes dans les profondeurs de l’enfer où s’agitent les damnés de la terre.

Un des agents de police s’interposa à temps pour éviter le pire.

Pour lui, sa famille, sa sœur, ses frères avaient instantanément cessé d’exister à tout jamais. Fanny ne reçut plus jamais de ses nouvelles.

Les rancœurs ne sont jamais effacées… et ne s’effaceront jamais.

« On peut blâmer son enfance, accuser indéfiniment ses parents de tous les maux qui nous accablent. Les rendre coupables des épreuves de la vie, de nos faiblesses, de nos lâchetés. Mais finalement, est-on responsable de notre propre existence, devient-on qui on a décidé d’être ? » (Marc Levy)

Lettre à Fanny

Une connaissance personnelle qui, après avoir lu le livre « Une vie de Famille » m’a transmis ce courrier qui parle à toi seul, Patrick :

« Ma dernière rencontre avec ton frère remonte à la fin des années septante à l’occasion d’un repas un dimanche midi.

Je m’en souviens fort bien car c’est le seul jour où nous nous sommes vus une paire d’heures et qu’une violente altercation nous a opposés.

Ton frère recommandait sans réserve un théâtre avant-gardiste dans l’air du temps de cette époque avec une exigence affirmée de percevoir les subsides publics nécessaires à la réalisation de ses desideratas. De mon côté, je préférais que ces subsides soient alloués à la mise en scène de pièces de répertoire classique (Corneille, Racine, Molière, Montherlant, Sartre…) contribuant ainsi à la formation des étudiantes et étudiants des classes de poésie et de rhétorique de l’enseignement secondaire supérieur.

Ce jour-là, je me suis fait une première opinion sur ton frère, pas trop bienveillante, je le confesse.

Aujourd’hui, lui qui se dit intellectuel n’est finalement qu’un être fracassé en quête de reconnaissance et qui, je le pense, considère depuis toujours ne devoir fréquenter qu’un milieu à la hauteur de ses qualités de penseur et d’auteur reconnu.

Ces propos à l’égard de sa mère et de son père témoignent à suffisance de sa méchanceté et de son insolence.

S’abaisser d’une telle manière afin qu’il puisse, le croit-il, être enfin compris est proprement détestable.

Chaque mère, chaque père aime son enfant d’une manière différente. Chaque mère, chaque père commet des erreurs et ce n’est pas demain que sortira de presse un traité pour éducation idéale des enfants.

Puisse ton frère comprendre un jour que pardonner à ses parents en reconnaissance de ce qu’ils nous ont donné ou qu’ils auraient voulu nous donner mais que leur chemin de vie ne l’auront pas permis de faire nous grandit bien plus que de se complaire en enfant délaissé traitant ses parents avec une intolérance et un mépris inqualifiable.

Je me réjouis aujourd’hui de ne pas m’être trompé sur l’opinion que j’avais de ton frère il y a longtemps déjà.

Si elle n’était pas bienveillante à l’époque, elle confine à une déconsidération totale.

J’espère pourtant que ta réponse à ce roman, véritable diatribe inexcusable, apportera à ton frère la modération et la sérénité qu’il n’a pas, à l’évidence, su ou pu accepter depuis quatre décennies. »

Le Bonheur Perdu

Ce dimanche 26 janvier 2020, Fanny repartait en Espagne. Elle était venue une semaine en Belgique pour deux séances de radiothérapie. Le soleil, trop de soleil, examinée à la loupe, sa dermatologue lui avait découvert un début de cancer de la peau.

À l’aéroport, elle reçut un mail très bref de son frère aîné qui disait :

– Sais-tu que ton frère Patrick a écrit un livre sur notre famille intitulé « La Vie de Famille » (Grasset) ?

Perturbée, elle éprouva ce besoin irrépressible de rentrer en contact avec lui. Les librairies étant fermées, elle ne pouvait se procurer le livre, découvrir son contenu. Elle alla instinctivement sur Internet.

Patrick ROEGIERS dédicacera son livre à la Librairie Filigranes à Bruxelles. Dans les jours qui suivirent, elle contacta la responsable qui refusa de lui donner le mail ou le téléphone de son frère.

– Mais je suis sa sœur, il parle sûrement de nos parents, de moi, de nous, de notre enfance, dit-elle.

Exaspérée, elle finit par envoyer un message à la librairie pour que l’on remette un message à son frère.

Qu’avait-il écrit dans ce livre ? Sur qui ? Ses parents ? Leur enfance ? Trop de questions, d’incompris, de mystères la taraudaient.

Elle n’avait reçu aucun album de famille de ses frères ni quelconque meubles ou objets de l’héritage. Rien, oubliée du jour au lendemain, à jamais. Ce manque de présence qu’elle avait ressenti toute son adolescence après le départ de Patrick la hantait, la poursuivait jusqu’à en devenir ingérable à certains moments. Un sentiment de solitude l’inondait au cours des événements de sa vie comme un sort maléfique qui lui avait été jeté et qui se perpétrait.

L’abominable réalité

La presse annonçait déjà des titres tonitruants et percutants.

Fanny parcourait entre les lignes chaque article, chaque ligne avec obsession. Ses pensées s’entrechoquaient.

Un livre à l’acide, une haine familiale, les mots heurtent et sont d’une rare cruauté, d’une extrême violence psychologique. L’envie de nuire, de détruire, la nausée survient. Le livre est d’une éructation continuelle, les images choquent.

La critique littéraire était sans équivoque, la façon dont son frère relatait sa relation avec ses parents était infâme.

Elle fût immédiatement écœurée.

Celui qui diffame ses parents pue. (Adages abyssins)

On ne peut quand même pas traîner quelqu’un dans la boue sans se salir un peu soi-même. Critiquer les autres, c’est s’exposer à la critique, se disait-elle.

Son frère se vantait d’avoir pris plaisir à écrire ce livre, un besoin pour comprendre sa propre histoire. Qu’il faisait de la rupture un mode de fonctionnement et qu’il était marqué à vie. Toutes ces brisures, ces ruptures soudaines, il les répétait tout au long de sa vie. Il serait toujours seul, toujours foutu à la porte, tant de ruptures, de colère. Il avait hérité de constances caractérielles. La faute aux autres peut-être ?

Rien n’est plus aisé que de critiquer la conduite d’autrui et de s’en divertir (proverbe latin).

Anéantie de parcourir ces articles médiatiques, Fanny alla bientôt découvrir à la lecture du roman cette haine inassouvie et insoutenable qu’il cultivait à l’égard de ses parents, surtout contre sa mère, une indifférence exacerbée pour ses frères, sa sœur. Une colère qui provoqua chez lui un début d’AVC au moment de la parution du livre au point de mettre en stand-by les interviews planifiées.

Elle se souvenait vaguement qu’elle avait bien essayé à plusieurs reprises de reprendre contact avec lui mais en vain, de lui avoir même rendu visite il y a plus de 30 ans, espérant établir un peu de contact et de complicité. En sortant de chez lui, elle fut prise d’un mal-être qu’elle eut difficile à contrôler. L’accueil avait été glacial, le dialogue inexistant. Qui était réellement son frère pour lui témoigner tant d’indifférence ? Où était-il lui, « le théâtre de Guignol » comme elle l’appelait pendant son enfance ?

On dit souvent que le temps guérit toutes les blessures. Non, elles demeurent intactes mais avec le temps notre esprit, afin de mieux se protéger, recouvre ses blessures de bandages et la douleur diminue mais elle ne disparaît jamais.

Tous ces souvenirs confus et éloignés finissaient par l’embrouillarder. Elle ne parvenait même plus à mettre des dates, un ordre chronologique à tous ces événements mais se souvenait de lui. Il laissait transparaître un regard ténébreux, un air moqueur et malicieux qui la glaçait.

2009 à la côte.

Patrick ROEGIERS enchaînait les dédicaces pour la parution d’un de ses romans à Knokke. Fanny y habitait avec son fils. Elle se mit machinalement dans la file puis, impatiente et tremblante de se trouver par hasard après tant d’années en face de lui, arrive son tour.

– C’est pour qui ? À quel nom ?

– Pour ta sœur…

Il daigna relever la tête, et répondit d’un air suffisant :

– Je ne savais même pas que j’avais une sœur… 

Elle lui proposa de le voir après ses dédicaces. Il promit de venir avec sa femme et ses enfants. Personne n’est venu.

Fanny et son fils ont attendu vainement et inutilement comme deux pantins décontenancés.

Quelques mois plus tard, Fanny apprit le décès de son papa. L’enterrement de leur père fut un véritable cauchemar.

Par quel hasard se trouva-t-elle dans la voiture de son frère avec sa femme ? Un silence de mort régnait ! Était-ce Fanny, à son tour, qu’ils conduisaient à la morgue ? N’en pouvant plus, elle demanda à sa femme :

– Et toi, ça va ? Tu deviens quoi ? Tu fais quoi ? 

– Je fais des mousses au chocolat, répondit-elle.

Plus un regard, ni de lui, ni d’elle et pas un mot de plus.

Clouée sur son siège, Fanny resta abasourdie, muette à son tour.

Par pures convenances personnelles, il avait écrit dans son roman :

La famille au complet, les frères et sœurs qui sanglotent à se briser les côtes, les enfants qui n’ont pas l’air heureux de se revoir. 

Nous sommes des étrangers les uns pour les autres.

Notre passé est désormais sans mémoire.

Nous n’avons plus de souvenirs en commun.

Nous sommes frappés d’amnésie. Tout a été sapé par un cataclysme… Nos rires, nos jeux, nos chansons, nos disputes, nos secrets…

Oui, nous avions tous les signes d’une enfance choyée, enviable.

Nous étions insouciants et ne manquions de rien. 

Fanny continua sa lecture…

Je ne sais rien d’eux, de leur vie, mes frères et ma sœur ne me manquent pas, je ne sais même pas où ils habitent. On s’est perdu de vue et si d’aventure on se croisait dans la rue, on ne se reconnaîtrait même pas ! Ma mère nous a dressé pour nous haïr les uns contre les autres.

Pour son frère, Fanny était-elle le miroir de sa mère qu’il haïssait tant ?

Pourquoi une telle absence, une telle indifférence ?

Ne s’agissait-il pas plutôt d’une autodestruction qui le dévastait peut-être au travers de son existence et dont il rendait sa mère la seule coupable ?

Était-il le pyromane de son propre vécu ?

Une lueur d’espoir

Après la parution du roman « La Vie de Famille », son frère commença pourtant à répondre à Fanny de façon douce, même affective. Elle l’avait contacté par e-mail.

Il promit de lui rendre son enfance, lui donner son manuscrit, les albums de famille. Il lui avoua que quand il avait appris qu’elle avait essayé de le contacter, il s’était mis à pleurer comme un enfant.

Fanny se sentit bouleversée. Il se limita toutefois à ces simples échanges mais le dialogue semblait réciproque :

« Ne t’inquiète pas, pas de problème. Il ne sert à rien de se soucier de ce qui va se résoudre avec le temps, repose-toi bien, le soleil brillera demain… »

« À lire le récit de ta vie que tu écris comme tu l’as dit, mon avis est que tu devrais glisser un peu d’ironie et de la couleur qui éclate dans tes merveilleux intérieurs et extérieurs, plein de rouge (couleur du désir) de coussins, de fantaisie et de joie comme dans ta peinture. Évite la complaisance dans l’autocritique, la noirceur, c’est inutile. »

« Tu es une sacrée bonne femme, surprenante, débordante de vie, jeune, optimiste, généreuse, exigeante, pleine d’allant, de courage, de créativité et de réactivité. Le bonheur n’est pas loin mais en toi. »

« Il s’invente chaque seconde. Laisse le passé derrière toi, il ne sert plus à rien. Je t’embrasse tendrement. »

« J’attends de te lire, dis ce que tu veux, à ta façon, tu écris très bien, ça va ? Je t’embrasse. Un conseil : continue à écrire (ça marche bien) avec plaisir et innocence, sans te soucier d’éditions. Ce n’est vraiment pas le moment, va au bout, au but ! »

« Continue d’avancer, ne t’arrête pas et ne te retourne pas. J’ai jeté un coup d’œil, le ton est le même, incisif, assez surprenant comme tu écris. Une sorte de roman-photo en texte. Continue de t’amuser, libère tes fantasmes et ta fantaisie. Je suis surpris et diverti. Je t’embrasse. »

Tout allait pour le mieux. Elle était ravie et heureuse d’être enfin en contact avec son frère.

Avec insistance, il lui demanda son ressenti sur son livre.

Après avoir longtemps hésité, Fanny lui répondit. Elle était trop intègre pour tricher. Son ressenti n’allait pas dans le sens de son frère. Se rendait-il compte de la souffrance qu’elle pouvait subir à la lecture de son roman ? Rien n’avait été épargné.

L’infection était partout depuis le début du livre jusqu’à la fin. Ce roman comportait des passages venimeux. Il blasphémait la mémoire de ses parents défunts, elle lui fit part franchement qu’elle ne pouvait cautionner son histoire de famille.

Le ton changea radicalement. Il lui répondit alors :

« Tu es narcissique, doloriste, dépressive, un petit cachet pour te calmer, calmer tes anxiétés »

« Tout cela est misérable, traumatisant, épouvantable, mais le temps passé comme tu sais ne se rattrape pas. »

« Je crois qu’il est mieux de tourner la page, enfin »

« Bonne chance pour ce qui vient »

Fanny ne pouvait rien se reprocher. Elle avait juste espéré le trouver, le retrouver en tant que frère. Moins l’écrivain qui lui était étranger.

Le dialogue était devenu tendu et provoqua chez elle de l’angoisse. Cette relation serait-elle pour toujours à ce point mortifère ? Elle se disait que finalement ce livre reflétait la personnalité belliqueuse de son frère et faisait resurgir des blessures qu’elle laissait enfouies en elle qui n’avaient jamais été guéries, qu’elle continuait à traîner tout au long de sa vie.

Elle reçut un dernier mail qui allait anéantir toutes ses attentes, ses illusions. Il la somma de ne plus le contacter. Il l’avait supprimée définitivement de ses contacts.

– Toi qui a traité mon livre par-dessus la jambe et la presse, tu en es loin, il vaut mieux ne pas s’illusionner.

Elle écrivit à son frère aîné pour lui faire part de l’impact qu’avait eu sur elle ce livre. Avait-il, lui aussi, une image aussi pitoyable de ses parents ? Il lui répondit brièvement ces quelques lignes :

« Patrick n’est qu’un grand lâche, envieux et frustré. Désolé de l’impact qu’a eu ce livre sur toi. Honteux de Patrick. C’est vraiment quelqu’un de pas bien et je reste poli. Ce livre est fabriqué dans un but commercial niveau tabloïd. Les quatre enfants ont eu une jeunesse très agréable, privilégiée dans tous ses aspects (Patrick a eu exactement la même). Les parents nous aimaient tous les quatre. Et puis Fanny est arrivée. Une princesse tant attendue. Sa maman lui témoignait un amour fou. Il était persuadé que Fanny avait ressenti le même amour. Il reconnaissait qu’il avait été le préféré de sa mère avant l’arrivée de Fanny. Quant à son père, il partageait beaucoup d’activités avec son frère Patrick. Tous les deux passionnés de foot, de cyclisme, allaient ensemble au match de foot. Comme il lui écrivait, le père était plutôt effacé, taciturne, la mère extravertie. Tous les albums de famille étaient en possession de son frère Patrick, ce qui lui avait permis d’écrire son livre. »

Il termina son mail par ces quelques mots :

« Je t’admire d’avoir eu un ton conciliant avec Patrick. S’il avait osé écrire sur ma femme la moitié de ce qu’il a osé écrire sur l’accident de ton compagnon, je lui aurais envoyé mon avocat. » 

Dans les semaines qui suivirent, plus de nouvelles de lui non plus.

Fanny se sentit inexistante aux yeux de ses deux frères aînés. S’étaient-ils souciés de l’existence de leur sœur pendant toutes ces années après leur enfance ?

Rien n’avait été dit mais tout était détruit entre eux depuis le début.

Qui était responsable de ce séisme déchirant ? Fanny ne savait toujours pas y répondre après le mail de son frère aîné.

Elle continua pourtant la lecture de ce funeste roman jusqu’à la fin et découvrit que son frère Patrick haïssait aussi son frère aîné, le traitait « de chien galeux, de lâche, d’envieux, d’imbécile prétentieux, rancunier, inapte à l’oubli et au pardon, l’expatrié de service, le banni, le proscrit, le renégat, l’exilé volontaire que nul au pays ne regrette ».

« Quant au plus jeune, il n’était qu’un séminariste défroqué, un huissier endimanché, un compas fermé ».

Décidément, personne, vraiment personne n’avait été épargné !

Il avait beau se convaincre que son livre était un roman, s’agissait-il d’un règlement de compte ? De roman il n’y avait que le titre. Pour son récit, rien de romanesque dans tous les cas.

Elle jeta alors un coup d’œil sur les quelques photos que Patrick lui avait envoyées de lui. Elle et lui avaient bien une ressemblance physique… Sauf dans le regard.

Ce regard torturé, déchiqueté, frustré, comme si plein de haine lui fit peur.

Même le yorkshire de ses parents était décrit comme « un clebs hideux, clébard velu »et en parlant de ses parents, lors de leurdivorce, « l’un prenant la gueule et les aboiements, l’autre l’arrière-train et les excréments ».

Son frère Patrick, lors de son dernier mail lui avait précisé ne plus jamais vouloir entendre parler d’elle, il avait tourné la page, ne changerait pas un mot de son livre. Il lui reprochait de ne pas avoir lu tous ses livres. Selon ses dires :

« Un mot tout de même : je crois qu’on ne salit rien quand les parents se salissent eux-mêmes. Une mère qui dit qu’elle n’en est pas une parce qu’elle n’en a pas eu ; un père qui démissionne de la fonction paternelle en appelant les flics, parfaits substituts parentaux, lisez un peu de psychanalyse, David Cooper que j’ai lu il y a longtemps de cela dans « Mort de la Famille », un classique pour qui un minimum de lettres. Assez de psychologie, de bons sentiments, de bonne conscience et de familialisme niais. Mon livre n’est ni un document ni un récit. Enlevez la psychologie (il n’y en a pas, dans aucun de mes livres, mais vous ne les avez pas lus, il est vrai) ; même « Le mal du pays », autobiographie de la Belgique où j’écris que tout le pays tient dans la chambre finale du père ou dans une tomate aux crevettes ! À chacun sa grille de lecture. Un auteur a le droit, et le devoir de tout dire. C’est vieux comme le monde ! Et encore, je n’ai pas tout dit… 

Fermez vos œillères : la prétendue sincérité n’est pas la vérité. Le passé n’est pas facile à passer, je le sais.

Moi, j’ai tourné la page et je ne changerai pas un mot !

Je n’y reviendrai plus, basta. »

Sa tentative de rapprochement avait à jamais échoué.

La susceptibilité de son frère démesurée en rapport à une remarque interprétée comme une attaque personnelle avait suscité un refus de communication. L’origine de celle-ci était-elle assimilée à des blessures narcissiques qui remontaient à son enfance ?

Il s’appuyait probablement sur des arguments peu tangibles et sur ses propres délires d’interprétations de la réalité pour aboutir à des idées de persécution, de préjudice et sa propre victimisation. Son type de comportement s’étendait probablement en réseau. Tout hasard, accident de vie, confrontations avec ses parents étaient jugés intentionnels et malveillants à son égard.

Le passé est devenu invisible. A quoi bon rétablir ce qui a été détruit. Désespérante illusion…

« N’oublie jamais que tout est éphémère, alors tu ne seras jamais trop joyeuse dans le bonheur ou trop triste dans le malheur »

(Socrate).

Je n’appartiens à aucune famille. Le temps perdu ne se rattrape pas. On ne revient pas en arrière, il est trop tard maintenant.

Seules ces lignes extraites de son livre étaient partagées par elle.

Fanny n’appartenait à aucune famille.

Ce 9 septembre 2020, de retour en Belgique, Fanny fixait le colis déposé sur la table du salon qui contenait probablement les photos de son enfance et surtout celles avec sa mère. Elle avait tant attendu ce moment.

Son frère Patrick avait tenu parole. Il lui avait envoyé quelques albums. Pas un mot d’accompagnement. Il l’avait rejetée d’emblée. Définitivement. Comme avec sa mère.

Elle parcourut les albums plusieurs fois et ne conserva que peu de photos. Quelques-unes de ses frères, l’un et l’autre enlaçant leur sœur. Ils semblaient si insouciants, complices, heureux. Ce temps envolé ne reviendra jamais. Les liens qui les unissaient durant leur enfance étaient rompus à jamais.

Fanny ne garda en souvenir que ces quelques moments magiques. Tout s’était arrêté à l’adolescence. Il n’y avait pas eu de suite comme dans les films « Happy End ». La pellicule avait été détruite. Elle avait été une enfant épanouie, son enfance fût une période magique. Elle y avait cru dur comme fer, de façon inébranlable, peut-être même de manière trop crédule à ce bonheur constant. Elle était loin de se douter qu’à l’adolescence elle connaîtrait un bonheur fragilisé, perturbé, après le départ de ses deux frères, surtout celui de Patrick. Elle vécut son départ comme un véritable abandon. Ce sentiment alla la poursuivre au cours des événements de sa vie.

Elle ne put se détacher de ses souvenirs avec sa maman. À travers ces quelques photos, la plupart noires et blanches, usées par le temps, se dégageait un amour sublime, éternel. Sa mère l’enlaçait, lui tenait la main, ne vivait qu’à travers la naissance de sa fille. Après trois garçons et plusieurs avortements, cette naissance avait été une véritable allégresse. Fanny était sa princesse.

Pendant quelques instants, Fanny s’évada alors du réel, repartit dans ses rêves d’enfant.

Le week-end, ses deux frères aînés organisaient des soirées théâtre ou lecture de leur petite sœur. Ils dressaient le théâtre de bois, se déguisaient, récitaient ou inventaient des histoires puisées à travers les récits des bandes dessinées, des livres de la Comtesse de Ségur, cette trilogie inoubliable des « Petites Filles Modèles », « Les Vacances », ou encore « Les Malheurs de Sophie » dont Fanny raffolait. Elle connaissait par cœur toutes ces mésaventures.

enfants avec maman

Fanny enchaîna ses lectures avec la collection des « Martine », les collections roses et vertes, les histoires des schtroumpfs, de Quick et Flupke. Elle raffolait de ces soirées abracadabrantesques, de son « théâtre de Guignol ». À l’heure d’aller se coucher, son frère aîné devait traîner sa sœur jusqu’à sa chambre. Fanny hurlait, ne voulait jamais aller dormir. Enfouie sous ses couvertures, elle entendait Patrick se mettre en colère pour n’importe quelle futilité contre son petit frère. Il se faisait un plaisir de le terroriser. Il était déjà colérique, caractériel, hystérique. Sans répit, il dérangeait, ébranlait, perturbait l’équilibre familial.

Subitement, le visage de Fanny devint obscur.

Elle pensa inéluctablement au livre de son frère, à son contenu.

Dégoûtée de l’image publique qu’il avait rendue de leurs parents, son frère n’existait plus à ce moment pour Fanny. Damné à jamais dans les ténèbres profondes comme il aurait voulu le faire avec sa propre mère. Elle ne supportait plus son esprit caustique, mordant dans la satire malsaine, son acrimonie piquante, sa colère liée à cet acharnement de haine et sa grogne.

Elle pensa alors que les propos qu’il avait écrit dans son roman « La Vie de Famille » étaient définitivement rédhibitoires.

Basta, se disait-elle. La coupe était pleine.

À mes parents

Plus d’une année s’était écoulée depuis la parution du roman « La Vie de Famille ». Fanny ne parvenait toujours pas à en digérer le contenu.

Par intermittence, elle ne pouvait s’empêcher de relire certains passages jusqu’à en connaître les moindres détails.

Ceux-ci restaient, à ses yeux, diffamatoires, insoutenables à lire.

Elle se répétait trop souvent la phrase que son frère lui avait écrite :Toi qui as traité mon livre par-dessus la jambe… 

Même en le voyant sous forme de dérision, Fanny ne changeait pas d’avis, en son for intérieur, dans sa conscience au plus profond d’elle, dans le secret de ses pensées elle n’acceptait pas un tel dénigrement à l’égard de ses parents. Elle préférait cultiver une sorte de gratitude.

Son frère est écrivain, littéraire et cultivé, elle ne manquera pas de lui faire partager ces adages : « L’amour pour ses parents est le premier devoir d’un homme » (Confucius).

« Ton père et ta mère sont comme le ciel et la terre ; ton seigneur comme la lune, ton professeur comme le soleil » (Dicton Japonais).

Elle éprouva alors ce besoin irrépressible d’exprimer avec pudeur et sensibilité son propre ressenti à travers le livre qu’elle avait commencé à écrire.

Enfin, raconter son parcours de vie avec les joies et les peines qui ont parsemées sa vie.

Mon père, ma mère…

parents

Fanny pensait qu’elle avait gardé le meilleur de chacun d’eux, se sentait reconnaissante et même privilégiée.

Elle restait choquée que son frère assimilait ses parents à des gens atrocement ordinaires.

On ne peut pas tout obtenir mais la richesse est déjà d’apprécier ce que ceux-ci nous ont transmis de bien.

La sobriété de son père, son raffinement, son élégance n’avait rien à voir avecquelqu’un d’inexistant, de pleutre, d’une banalité sans nom, ridicule, grotesque, transparent, anodin.