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« Pardon, monsieur, Jenna Braun a participé à votre cours ce matin ? - Qui est cette étudiante ? - Mais oui : une fille un peu triviale à fort tempérament, insolente, qui en rajoute toujours ; de petites taille, les cheveux longs ondulés avec des yeux gris-bleus perçants, souvent isolée au premier rang. » Étudiante universitaire clinquante, cette jeune apprentie de la vie correspond aux stéréotypes de la femme hostile et désillusionnée par la confiance que les hommes piétinent depuis de nombreuses années Ce renoncement sentimental est compensé aujourd'hui par son amour pour les belles-lettres. L'objectif ultime est de décrocher son diplôme d'enseignante à la Haute école pédagogique. Le but : faire naitre cette même passion littéraire chez les étudiants brisés, dans l'espoir de donner un sens à leur vie comme la littérature a donné un sens à la sienne, lors d'une sombre époque. Elle jouit pleinement de ses années d'études et de ses aventures exaltantes avec ses deux meilleurs amis. Mais leur quotidien prend un tourment des plus improbables quand elle rencontre l'homme de trop. Tous ses projets de vie basculent. Toute sa vie, même. Elle devra décider entre tout quitter et élever des phoques sur une ile islandaise, ou rester chez elle pour poursuivre son projet ici. La dérision est à son rendez-vous. Elle, c'est Jenna Braun.
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Seitenzahl: 480
Veröffentlichungsjahr: 2022
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À Mickaël et François, deux professeurs de littérature qui ont su m’en transmettre le gout et la passion.
À tous les autres, big up, je ne vous oublie pas.
Chapitre I : Mardi, 9 h 54. À la fac, pendant un cours sur Pontus de Tyad, Erreurs amoureuses.
Chapitre II : Samedi, 15 h 7. Dans le salon, en train de m’abrutir devant la télé.
Chapitre III : Mercredi, 14 h 16. À la fac, pendant un cours sur les allégories.
Chapitre IV : Jeudi, 17 h 23. Dans le canton de Neuchâtel, chez les parents pour diner.
Chapitre V : Jeudi, 19 h 14. Encore chez les parents.
Chapitre VI : Vendredi, 19 h 40. À l’appart, on se prépare à sortir.
Chapitre VII : Dimanche, 10 h 30. À l’appart, Marchal débarque à l’improviste.
Chapitre VIII : Dimanche, 14 h 25. Mes potes débarquent sur le domaine de ma fac.
Chapitre IX : Lundi, 7 h 5. Le lendemain matin à la fac, on me recherche toujours.
Chapitre X : Lundi, 12 h 12. À la fac, le retour en grande pompe.
Chapitre XI : Mercredi, 17 h 48. Dans ma chambre, comme d’habitude en train de réviser.
Chapitre XII : Vendredi, 15 h 50. À la fac, sur le point de sortir des cours pour le weekend.
Chapitre XIII : Dimanche, 16 h 5. À l’appart, Lau et Marchal révisent les partiels.
Chapitre XIV : Vendredi, 18 h 15. À Genève, on parle au bord du Léman avec Aron.
Chapitre XV : Mardi, 23 h 16. Dans notre salon, j’enclenche le signal d’alarme.
Chapitre XVI : Vendredi, 11 h 13. À Neuchâtel, Lau et Daryl me préparent le diner.
Chapitre XVII : Vendredi, 12 h 27. À Neuchâtel, on débarque chez Laurena et Daryl.
Chapitre XVIII : Toujours vendredi, 19 h 28. Seule à l’appart, j’me fais bien chier.
Chapitre XIX : Mardi, 9 h 11. À la fac, en cours de linguistique, mais lequel j’sais pas.
Chapitre XX : Lundi, 16 h 15 À la fac, j’étudie « Souvenirs d’égotisme » de Stendhal.
Chapitre XXI : Vendredi, 10 h 30. À la fac, je vis mon dernier jour de cours.
Chapitre XXII : Mardi, 17 h 8. À la fac, l’ultime examen vient de se terminer.
Chapitre XXIII : Samedi, 12 h 35. Le même jour, toujours dans ma chambre.
Chapitre XXIV : Jeudi, 8 h 7. En route chez le boulanger lambda du quartier.
Chapitre XXV : Mercredi, 11 h 32. À Neuchâtel, les parents m’invitent à diner.
Chapitre XXVI : Mercredi, 18 h 34. De retour à Genève, j’rentre chez moi le feu au cul.
Chapitre XXVII : Dimanche, 18 h 5. Cloitrée dans ma chambre depuis 96 heures, il est temps de sortir.
Chapitre XXVIII : Dimanche, 19 h 35. Toujours chez Aron, je passe aux aveux.
Chapitre XXIX : Mercredi, 10 h 13. À l’appart, c’est le jour du déménagement pour Lau.
Chapitre XXX : Lundi, 9 h 27. À l’appart, un matin bien particulier.
Chapitre XXXI : Jeudi, 13 h 33. À l’appart, sur le point de partir à l’hôpital.
Chapitre XXXII : Jeudi, 15 h 12. En sortant de cet hôpital de merde.
Chapitre XXXIII : Mardi, 9 h 32. À l’appart, quelques jours avant la cérémonie des lauréats.
Fut un temps, lorsque mon âge n’avait pas encore atteint la dizaine, je manifestais déjà un penchant prononcé pour la pêche aux canards. Puis les époques changent. Douze ans plus tard, j’ai évolué : à présent, j’excelle dans la pêche aux connards.
J’veux rien savoir : cinq ans de relation de paix et d’harmonie avec mes belles-lettres en excluant tout type de liaison toxico-amoureuse, ça a eu pour incidence de me métamorphoser. Aujourd’hui, j’ai plus l’temps pour ces conneries à l’eau de rose. Si j’me fie à ma propre déduction et me base sur ma propre expérience, les filles intelligentes ouvrent leur esprit, les filles faciles leurs cuisses, les plus douces leur cœur et… y’a moi, en dehors de cette foule qui n’ouvre que des bouquins, des classeurs et des supports de cours.
En revanche, celui-là me sort par les trous de nez depuis 8 heures ce matin, j’en peux plus. Les erreurs amoureuses, faut même plus heurter le sujet avec moi, à force d’en avoir composé des dizaines. Quand on me demande ce que m’évoque l’amour, en principe, j’laisse un blanc. Pourtant, quelquefois, j’ose clamer haut et fort que cette dévotion ne semble rien de plus qu’un état dans lequel on s’impose de s’emprisonner soi-même. En fait, ce désir amoureux réside essentiellement dans la capacité à trouver un homme qui me fascinerait autant que les livres parviennent à me séduire. Et bientôt, on comprendra pourquoi ça foire la plupart du temps.
Au premier rang de l’un de mes nombreux auditoires, illuminé par le soleil chauffant que laissent outrepasser les fenêtres, je ne perçois pas grand-chose d’autre ; si ce n’est le silence perçant des quelques étudiants qui dorment tous derrière moi. Je compte les minutes : le temps avance à l’allure de ma grand-mère. J’ai envie de chialer. Le prof, devant nous, déblatère des mots, mais aucun ne parvient à s’introduire aux creux de mes oreilles. Les sonnets décasyllabiques, c’est définitivement pas ma came.
Seule, inconnue, le dos courbé, les mains croisées (j’espère que vous avez la suite), j’suis littéralement en phase de décomposition assise sur ma chaise, attendant en vain de pouvoir m’échapper d’ici. Mon cerveau, lui, tente de s’évader en se focalisant dans un domaine plus constructif : le cours suivant sur la querelle des Anciens et des Modernes de Richelieu. Eh non, merde, y a d’abord la pause de midi avant de pouvoir m’y replonger. Mais comme d’hab, j’vais passer mon tour. Pourquoi ? Car l’Élite avec un E (j’en suis la présidente) se nourrit exclusivement de connaissances et s’abreuve de culture.
En ce qui me concerne, j’vais manger dans la bibliothèque pour la pause.
Ces dernières années, chacun de mes professeurs de français a su m’éclairer. Tous ont fini par m’ouvrir les yeux à un moment donné. Avec le temps et de l’acquis, j’ai appris que le savoir est un AK-47, et qu’être en possession d’une telle arme signifie que j’suis en mesure de mépriser (ou de faire caner) plus de huit personnes sur dix. Et ça, rien qu’en exigeant la définition du terme : apopathodiaphulatophobie.
Remarque : J’me demande comment un mot peut être à la fois si représentatif et si à chier. Après, j’ai pas la science infuse non plus, loin de là… mais j’dois bien reconnaitre me sentir infatuée quand j’atteins le high level en plaçant des expressions amphigouriques dans des conversations, genre « hexakosioihexekontahexaphobie » qu’est la peur du nombre satanique : le 666 (issu de la foi chrétienne surtout). Ou du mot grotesque et impitoyable « hippopotomonstrosesquippedaliophobie » qu’est défini par la phobie des mots visiblement trop longs…
Vous la sentez l’ironie là ? Ceux parvenus jusqu’ici, bravo. Quant aux quelques-uns restés en PLS plus haut, ils n’iront pas plus loin.
Si c’est pas du sadisme lucratif ça.
Faut m’comprendre aussi : j’idolâtre la langue de Molière. Pire, j’en suis amoureuse. Je raffole de mon côté désuet, développé grâce à ce que les profs ont pu apporter à ma culture littéraire emmagasinée. Et pour ça, une vie entière ne suffirait pas pour les remercier.
Bon, j’en ai marre. L’ambiance de cet auditoire n’est plus supportable. J’me suis jamais sentie aussi mal à l’aise par un sujet de cours. Et ça, c’est sans relever la pression de ma coloc assise juste à côté, qui m’oppresse étroitement du regard depuis un sacré moment. Son air accusateur me crispe, j’ai probablement du remettre son jus de fruits dans le frigo ce matin, après l’avoir fini bien entendu.
« Ça fait une demi-heure que tu résistes meuf, me chuchote Laurena toujours en train de m’examiner amèrement. T’es en train de réduire à l’état de poudre les seuls neurones que ton cerveau a pu préserver hier soir, après avoir enchainé six heures de révision. »
Décidément, après des années d’acharnement à me consacrer aux études, elle a toujours rien capté celle-là.
« Pardon ? Six heures ? Et tu crois que j’ai fait quoi d’autre quand j’suis montée dans ma chambre ? Me branler peut-être ? »
Oui, c’est tout à fait l’idée qui se serait imposée si j’avais eu possession d’une biroute. Mais le Tout-Puissant m’a épargnée de cette malédiction, et m’a plutôt fait don d’un vagin et d’un utérus en guise de « bénédiction ». Pourtant, j’vois absolument pas à quel moment j’ai pu être bénie dans ma vie, mais bon.
« Attends, t’as bossé hier toute l’après-midi jusqu’à 19 heures et t’as poursuivie quand t’es montée dans ta chambre ? Non, dis rien. J’crois qu’à ce stade, j’serais même pas étonnée si tu me réponds oui. D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi je joue l’effarée. Je ne devrais même pas être surprise, cède ma coloc qui me dénigre en toute détente.
— Wesh Jéjé, Lolo a raison : tu dois lever le pied de tes gaz et prendre du recul pour admirer les beaux paysages masculins autour de toi. Genre, aller à la cueillette de phallus quoi, s’exclame Marchal qui vient de se rassoir derrière nous après s’être rendu aux chiottes pour la troisième fois cette matinée. »
Lui, c’est le patient zéro de la crétinerie. Je l’avais presque oublié ce gland. Paradoxal, car vous allez vite comprendre qu’avec toute la meilleure volonté du monde, y a aucune astuce pour pouvoir l’zapper, cet énergumène. Doublement parce que le mec est roux flamboyant et, qu’au-dessus de ses paupières, campent plus que trois poils rouges dansant en guise de sourcils. En gros pour te donner une idée, Marchal, c’est une maladie gangréneuse : une fois qu’on te l’a diagnostiquée, tu sais que c’est ça qui te fera douloureusement crever sur le long terme.
« Marchal, l’unique paysage merveilleux que je prends plaisir à contempler autour de moi, parfois, c’est essentiellement quand j’vois avec extase que tu ne fais absolument pas partie du décor. Est-ce que t’as le vague souvenir d’avoir reçu un fairepart te conviant à participer à cette discussion ? À ma connaissance non… alors t’es gentil, tu te replonges dans ta poésie et tu fais celui qui n’existe pas. »
C’est si agréable quand les gens toxiques ferment enfin leur gueule. C’est comme si la poubelle se sortait d’elle-même finalement. Un déchet d’1m65, roux, les yeux hétérochromes et fermement bigleux ; constamment avec son casque Marshall autour du cou et deux fois sur trois fringué à la Freddie Mercury. En revanche, moi, à défaut d’être une fille séduisante, j’suis néanmoins brillante ; à l’inverse de mon « pote » qui n’a ni l’un ni l’autre.
« Quant à toi, Lau, on va reclarifier certains points : premièrement, t’es pas censée être ici et encore moins pour me briser les ovaires. Deuxièmement, tu sais très bien que j’ai pas ton temps ! J’dois continuellement charbonner et maintenir mes fonctions cérébrales en mode ON du matin au soir et du soir au matin, 365 jours par an. Vous pourrez me juger dans quatre mois, uniquement si je foire mon bachelor, bande de trolls. En attendant, retournez étudier. »
Ça aussi faut le savoir : j’ai bien plus de couilles que la plupart des bonhommes pour librement m’autoriser à exprimer ce genre de ressenti. Et puis bon, la vulgarité féminine n’ayant d’égale que ma passion à la conduite — RIP à mon permis qu’on m’a retiré —, vous conviendrez tantôt de ma disposition régulière à être en route pour lâcher des injures à tout-va et en totale roue libre pour ne m’imposer aucune rétrogradation à ce niveau. Oui, je suis un cas particulier.
« T’exagères, Jenna ! Mais bon, OK. En attendant, je vais pas te laisser dans cette galère, rage Laurena en se levant de sa place. Et j’suis pas là pour rien : regarde-toi, t’es à deux doigts de t’évanouir et tu sues plus qu’un porc prêt à l’abattoir. Viens, on passe fumer une clope avant que je t’amène à la bibliothèque. »
Ce genre de fin de phrase typiquement orgasmique qui me procure des convulsions cérébrales ; mais fabuleusement euphoriques. Je me sens comme au septième ciel. Pourtant, j’suis dans l’impossibilité de décrire le réel torrent d’émotions qui s’enflamme en moi à cet instant. J’sais que j’vais enfin pouvoir prendre du plaisir en m’enfilant des livres et ça, c’est tout bonnement : jouissif.
J’pense à Laurena. Cette pauvre fille essaie encore tant bien que mal d’assimiler ce lien si indéfectible que j’ai vu naitre avec les livres, depuis nos années de lycée. Tandis que je me plongeais dans le monde de la littérature ; elle, elle se baignait dans celui de la psychologie. Malgré des voies professionnelles différentes, ça ne l’a jamais contrainte de suivre toutes mes actions, même si mes idées ne lui plaisaient pas. Et pour cause, nos facs respectives se situent à vingt minutes à pied l’une de l’autre ; pourtant, ça ne la retient pas de surgir dans mon établissement quand elle a rien d’autre à foutre. Là, ce qui se passe, c’est que la meuf a trois heures blanches et devrait techniquement se trouver dans sa propre fac pour tuer son temps. Mais au lieu de ça, elle vient patienter ici avec moi, comme si elle se croyait en salle d’attente chez le toubib. J’vous l’ai dit, elle est toujours derrière mon cul. Et, depuis toujours.
En descendant dans le hall de la fac en direction de la bibliothèque, en compagnie de Lau et de mes affaires de cours encombrant mes bras, son déménagement revient à nouveau hanter mes pensées. Elle me l’a annoncé il y a maintenant trois mois. Mais je m’en remets toujours pas.
Cette gourde n’aurait pas eu à partir de notre nid si confortable si elle n’était pas tombée amoureuse, pendant notre dernière année de lycée.
En fait, tout a commencé avec ce nouveau prof de maths qui avait été attribué à notre classe. On se marrait trop avec lui. Il se sapait limite comme les mannequins qu’on trouve dans les vitrines d’Amsterdam, sauf que c’était pas son corps qu’il essayait de nous vendre. Au début de l’année, on avait un enseignant balèze : il bouclait les chapitres au même rythme qu’il enchainait devoirs et travaux écrits. Il s’investissait tellement dans son taffe, qu’entre nous, c’était visible à des hectomètres qu’il était né pour motiver ses élèves. Et pour ça, croyez-moi, quand j’affirme qu’il usait de n’importe quelle méthode pour y parvenir. Daryl Muratelli, c’était le genre de prof qu’on devrait tous exiger d’avoir sous peine de renoncer à sa scolarité. Mais faut bien le reconnaitre, certains de ses chapitres semblaient quelque peu incompréhensibles. Il nous voyait patauger dans notre merde, du coup, il supposait systématiquement que poser le problème autrement — en évoquant essentiellement le fric — éveillerait ; premièrement, le peu d’esprit capitaliste de mes camarades ; et, deuxièmement, une illumination sur le concept même des chapitres qu’on était en train d’étudier.
Bref, tout ce passage inutile pour finalement en revenir à Laurena. Un matin, on arrive en cours de maths et, comme d’hab, je la confonds presque avec Hiroshima. On se place l’une à côté de l’autre telles deux siamoises en attendant qu’le gars daigne bien nous faire honneur de sa présence. Il rapplique finalement à la quatorzième minute du quart d’heure auquel il a le droit pour arriver. Il commence à donner son cours, comme si de rien était, mais change tout de même sa posture habituelle pour s’immiscer dans celle d’un bossu. Le gars était tellement courbé qu’on l’aurait confondu avec une parabole convexe. J’me souviens que ça a pas duré dix minutes avant que Lau ne m’déballe une dinguerie : « Tu trouves pas qu’il ressemble plus à une chiffe molle qu’à un enseignant de maths depuis deux jours ? Il a le teint froid et blafard comme un cadavre. Il dégage trop d’apathie, ça couvre une dépression, ça… T’inquiète, je vais vite m’en charger de celle-là. »
Imaginez juste deux secondes que l’gars ait pu faire partie de l’autre bord, sans même qu’elle ait usé de son mécanisme à cerner les gens pour le soupçonner : elle se serait récolté un vent si violent que même le Sahara se serait envolé avec sa dignité. Et comment vous dire… Pendant deux minutes, j’étais pas franchement à l’aise qu’un macchabée puisse l’exciter. Puis, dans un élan de lubricité, j’ai voulu me montrer honnête avec elle en sous-entendant une rectification de toute urgence. Ses pulsions sexuelles nourrissaient son besoin incessant et quotidien de croire qu’elle avait une chance de pouvoir ken avec notre cher prof. Vraiment, à l’époque, elle en était matrixée comme pas permis.
Objectivement, c’est la seule à avoir ressenti une chute d’atmosphère aussi radicale que subite. D’ailleurs, ce que je vous raconte en détail vient sans détour de son observation chez lui ; le reste de nos compatriotes de classe n’en avait carrément rien à cirer, et moi avec — je n’attendais que le cours d’après : le français. Mais, la persévérance de ma pote n’ayant d’égale que sa perversité percée par ce cher prof de maths ; cette cruche m’a confié de son inlassable envie de le charmer. Et par là, elle sous-entendait que sa vulnérabilité lui offrait une accessibilité au lit de Daryl et à ses attributs masculins un peu plus envisageable, puisqu’elle détenait déjà à cette époque ce côté psychanalyste.
Mais le voir dans cet état la déprimait fatalement à son tour. Lau a su porter ses couilles, parce que ce qu’elle a osé, fallait en avoir une sacrée paire. Au terme du premier semestre, Daryl l’a convoquée à la fin du dernier cours pour une entrevue au sujet de sa moyenne, dont les caractéristiques correspondaient bien plus à une soustraction. Dix minutes après lui avoir exposé les faits quant à ses nombreux doutes et inquiétudes qui le préoccupaient concernant ses notes, Lau, voyant une fenêtre de tir, l’interrompit en pleine réprimande.
« Écoutez-moi Daryl, je peux vous appeler Daryl ? Que mes connaissances en maths soient plus nulles que le nombre zéro, je vous l’accorde, mais votre pédagogie du moment n’y est pas loin non plus… Ce que je peux vous proposer, et qui restera bien entendu entre nous, c’est de nous rencontrer une fois par semaine afin que vous me donniez un coup de main pour réussir le dernier semestre en maths. En échange de quoi, je prendrai essentiellement aussi du temps supplémentaire pour vous. Juste pour vous permettre de vous libérer des tourments qui vous empêchent d’être cet enseignant qu’on a connu en début d’année scolaire. J’ai la ferme intention de devenir psychologue, monsieur, alors réfléchissez-y bien. On aurait beaucoup à y gagner, vous autant que moi. »
Assez particulier comme type de relation prof-élève. (Voir même illégale, nan ?) Mais bon, à ce stade, à part son job, le bougre avait plus rien à perdre. Il a tenté le tout pour le tout et a — en somme — accepté de la rencontrer dans un cadre strictement « professionnel » et surtout confidentiel, bien entendu. Et compte tenu de la nette remontada morale du prof, des résultats explosifs de Laurena à la fin de l’année et des guillemets que j’ai expressément insérés plus haut, c’était d’une évidence sans faille que ces deux carpes faisaient plus que d’entretenir des liens « professionnels ».
Elle m’a toujours raconté qu’il expliquait bien mieux ses leçons quand il se trouvait seul avec elle. Grosse connerie. Je crois plutôt qu’elle se donnait bien plus de peine pour comprendre quand elle était seule avec lui. Tout est une question de point de vue. Mais je veux bien lui laisser le bénéfice du foutre. Pardon, du doute.
Tous arrivés le jour de l’examen, c’était quitte ou double : on ignorait si on allait quitter cette salle totalement défaits ou si on allait en ressortir tout court. Finalement, en terme scientifique : soixante-neuf pourcent de réussite. En terme littéraire : un palindrome. Et en langage sexuel : une position. Mais le plus invraisemblable restait Laurena comptant parmi ce pourcentage. Les maths, c’était le dernier de ses soucis : son plan de base était juste de soutenir moralement son prof et, accessoirement, pouvoir le niquer au moins une fois après la fin du cursus. La tension sexuelle qui régnait entre ces deux-là était tellement là qu’elle était physiquement présente lors de la cérémonie de remise des diplômes : elle nous a même serré la main. Bon, moi, par principe, je présumais qu’il ne s’agirait entre eux que d’une histoire de fesses sans aucun moyen de s’éterniser vu leur âge ; Lau et DER-uhl (j’trouve ça phonétiquement intéressant, faites pas gaffe) se sont finalement rabaissés à faire comme le reste de la populace : tomber amoureux. Et ça, c’est absolument dégradant.
En fait, j’me remémore leur histoire depuis avant, mais c’est ce qui a finalement poussé Lau à vouloir emménager avec lui après trois ans de relation.
C’est con. Mais ces conneries me poussent intimement à repenser à la relation malsaine que, moi, j’entretiens avec l’amour. Vraiment, le plus gros échec que l’on puisse provoquer soi-même est de s’abaisser à éprouver des sentiments d’affection. Et ça, sans même se contraindre de les retenir par sécurité ; c’est écœurant et accessoirement imprudent. Bon, OK, ça va… j’ai déjà été amoureuse dans ma vie, mais ça ne change rien : je me permets tout de même de cracher à l’intérieur des verres dans lesquels j’me suis hydratée d’amour. Sorry, mais quand je bois de l’eau et constate par expérience qu’elle semble toxique deux fois sur trois, bah, j’ai plus franchement soif, les gars. Autrement, quand ton eau est saine et que ta relation fonctionne, c’est une autre aventure : pour ces deux-là, ils ont l’air de plutôt bien se porter, malgré les deux heures de trajet qui les séparent l’un de l’autre. En plus de leurs « quelques » années d’écart, dont je m’abstiens à tout prix de mentionner depuis.
« Au fait Lau, comment ça s’passe avec DER-uhl ?
— Arrête de l’appeler comme ça. Aux dernières nouvelles, il allait bien quand je l’ai appelé pour y demander ce qu’on ferait de mes meubles en trop. Mais il répond plus aux messages depuis ce matin. »
Il peut pas, il a cours. On devrait tous avoir cours d’ailleurs. Au lieu de perdre son temps avec cette ineptie qu’est de se mettre en couple.
« Tu sais, j’repensais au lycée… C’est quand même grotesque la manière dont votre histoire s’est dégoupillée.
— Eh oui. Mais j’ai trouvé l’homme de ma vie cette année-là, me confie-t-elle avec son ton méprisant à l’idée que je n’aie pas encore rencontré le mien. Et même s’il avait 38 ans à l’époque, je l’ai tout de suite su quand j’ai constaté son annulaire gauche complètement nu. »
Elle l’a avoué à ma place : 19 ans de différence. Mais t’inquiète, si l’âge n’est qu’un chiffre, la cellule de prison n’est qu’une pièce après tout.
« Jenn, tu l’as rangé où le papier pour l’imprimante ? hurle Laurena qui vient de franchir le seuil de l’entrée.
— Comme Harry : dans l’placard sous l’escalier. T’as quoi à imprimer encore ?
— C’est pour Marchal, je reviens de chez lui, là, lance-t-elle alors qu’elle rassemble sa tignasse noire au-dessus de sa tête. Il m’a envoyé par mail la moitié de son cours du dernier semestre en histoire de l’art. »
Pourquoi ne suis-je pas étonnée ? Question rhétorique.
« Un… deux… trois…quatre… Oh, mais my god ! C’est pas, genre la cinquième fois, qu’tu lui imprimes des affaires à cet orchidoclaste ? (Ça vaudra la peine d’aller checker la définition, car j’la donnerai pas.) Il a pas de quoi imprimer chez sa grand-mère ou quoi ?
— Tu penses bien que s’il en avait une, c’est probablement elle qui s’occuperait de ses impressions. Et ce n’est pas avec ce que Marchal travaille dans la vie et le peu que ses parents lui versent mensuellement qu’il est en moyen de s’en payer une, tu comprends ? commente-t-elle à ma réflexion alors que je l’entends soupirer depuis l’entrée du salon. »
Attends ! Le mec est capable de balancer 200 balles dans un casque Marshall pour frimer, car la marque sonne phonétiquement comme son blaze ; or il est pas foutu de s’acheter une imprimante Canon à 50 balles ? C’est bon, moi j’abandonne avec lui.
J’réponds R à Lau et lève les yeux au ciel à la manière d’une golmon. J’bouge pas de mon canapé sur lequel j’suis affalée comme une truie.
Perso, j’travaille pas non plus. Quant à mon argent de poche, ma mère est en train de me le limiter jusqu’à ce que j’me décide un jour à rendre visite aux parents plus régulièrement ; pourtant, j’ai quand même de quoi imprimer mon bordel.
« Allez, Jenna, essaie d’être compatissante, poursuit-elle avidement en daignant enfin se pointer dans le salon pour me contredire. Il a besoin de nous, tu sais qu’il n’a pas eu une vie facile, même ses parents ne l’ont pas emmené quand ils ont pris leur retraite pour un aller simple vers l’Australie. Peu de personnes l’ont soutenu et, dans le fond, je sais qu’il peut pleinement s’en sortir s’il fournit les efforts nécessaires. Mais il lui faut un léger coup de pouce pour y arriver. »
Ce qu’elle oublie de préciser, c’est que sa couleur de cheveux a bien joué en sa défaveur du temps où c’était encore amendable d’être né roux. Si y a pas de fumée sans feu et y a non plus pas de réputation sans précédent.
« J’suis entièrement pour l’entraide estudiantine, sauf s’il s’agit de Marchal : c’est pas valable pour lui. Il fait partie de la seule exception à la règle qu’il ne faut pas respecter, Laurena. »
J’tente de garder mon sérieux parce qu’essayer de comprendre comment fonctionne Marchal, c’est comme s’expérimenter à piger la Chanson de Roland : c’est interminable, c’est rude, c’est pénible et ça n’intéresse personne. Enfin si, moi, ça m’enflamme d’enthousiasme ! Mais j’suis hors des cases, considérez-moi comme une exception. Et au sujet de Marchal, notez qu’il y en a aucune en revanche.
« Ça fait quoi, bientôt trois ans que tu le connais ? me demande Laurena qui vient finalement s’assoir à côté de moi. Pourtant, tu ne m’as jamais précisé pourquoi tu le hais comme ça, s’interroge Lau. Je veux dire, je veux bien t’accorder qu’il est bobet et ignorant sur toutes les lignes possibles, mais au-delà de sa niaiserie et de son innocence, il est pourtant pas si méchant. »
Je me souviens qu’à l’origine, elle voulait juste savoir où se trouvait le papier, avant que ne débute cette assemblée dans notre salon pour discuter de l’autre emmanché.
J’ai rien demandé moi, j’voulais juste tema mes dessins animés.
J’me redresse sur mon large siège à dossier et soupire grassement en guise de désapprobation, avant de me lever pour me servir du pinard en cuisine. J’sens que j’vais lourdement en avoir besoin. Oui, il est 15 h 23, et alors ?
« Tu me gonfles avec lui. Et tu te plantes, je ne le déteste pas. Disons plutôt que j’tolère sa présence uniquement parce que tu réclames la sienne par humanité, dis-je en me justifiant auprès de Lau qui me suit à la trace. J’sais que tu l’apprécies et que tu ressens avant tout une grande miséricorde pour ce niolu, mais de l’autre côté de l’équation, ça reste un homme ! Déjà que j’peux plus encadrer les trois quarts d’entre eux, lui, par là-dessus, il a dépassé la limite de dépassement de la connerie indépassable (ça va, ça passe ?). Il a été programmé pour être incapable de placer trois phrases sans qu’il s’en suive une aberration derrière.
— Mais Jenna, abuse pas non plus. Il en a pas dit tant que ça des conneries. »
Si seulement il faisait que de les dire… J’en étais pas certaine, mais là, c’est officiel : Lau et moi vivons ensemble dans cet appart, mais absolument pas dans le même monde visiblement.
De retour au salon, je me replonge dans mon canapé, défaite, mon verre collé dans la main. Lau s’est stoppé trois pas derrière moi et attend ma réflexion comme le salaire à la fin du mois.
« Pardon ? Quand t’affirmes ça, tu penses au jour où il a débarqué à la fac déguisé comme Oussama ben Laden munit d’une kalachnikov en plastique en l’honneur de la journée internationale de la lutte contre le terrorisme, et qu’il a crié “ Allahu Akbar ” pour je cite “ exploser de rire ” ? Et en première année, deux jours avant le tout premier examen, on en parle ? Quand il a eu la merveilleuse idée de faire un scandale innommable parce qu’il était indigné d’apprendre qu’on avait des partiels tous les semestres pendant trois ans ? C’est dramatique d’être aussi naïf pour un étudiant qui s’est lancé dans un bachelor universitaire… Mmmh… et tu zappes également la fois où il a débarqué chez nous à trois du mat’ en nous demandant de dormir dans le même lit, parce que monsieur nous avait ramené une tchoin du Pâquis qu’il ne pouvait pas emmener chez sa grand-mère ? Tu te souviens où est-ce qu’on l’a retrouvé quand on s’est levé ? En tenue d’Adam sur la table du salon avec sa meuf à califourchon sur lui, finis-je par m’essouffler avec abattement avant de poursuivre. Au fond de toi, tu prends sa défense, car il t’humanise et je respecte largement ton côté humaniste. Tu l’as toujours eu avec tout le monde, mais lui, j’peux pas le respecter : c’est un boulet, un ostrogot, un maraud, un crétin finit, et j’ai bientôt plus de souffle, sinon je continuerais la liste. Un jour, ça ne m’étonnerait pas qu’il fasse un tour en zonzon celui-ci. »
Vous avais-je prévenu qu’il était utopique de pouvoir oublier l’existence de ce zgeg dans notre vie ? Nan, mais c’est juste que j’me souviens plus à force de l’penser à haute voix.
« Je trouve tes paroles vachement acerbes et blessantes. Je t’accorde volontiers qu’il a quelques soucis… par moment, il m’exaspère à moi aussi, hein, faut pas croire ! Mais en dehors de ça, il reste inoffensif, c’est un ami fidèle, finit-elle par s’assoir naturellement en laissant ses yeux trainer quelques secondes sur le générique des Zinzins de l’espace.
— Ah nan-nan-nan, m’égosillè-je en agitant mon index devant son nez. Quand le mec estime que c’est une prouesse de pouvoir écouter courez, courez d’Orelsan alors qu’il est asthmatique, faut vraiment être le fruit de la consanguinité pour sortir ce genre d’absurdité. Il lui manque des cases et, malheureusement, on ne va jamais les retrouver. Alors oui, j’veux bien me donner la peine de m’écorcher la gorge pour admettre qu’il est sympa, mais ça n’empêche qu’il me sort par tous les ports quand il ouvre son groin.
— Il est comme il est. Perso, je l’accepte avec ses défaillances et, comme pour toi, je ferai toujours tout ce que je peux pour vous deux ! Alors, sois un peu plus sympa, Jenna. »
J’incline ma tête de 45 degrés ; j’admire ma coloc, toujours dans l’attente de ma répartie, mais sans ouvrir ma bouche dans l’immédiat. Elle est mignonne, mais qu’est-ce qu’elle est co-conne sur les bords elle aussi des fois.
« Je ferai tout pour toi aussi, là n’est pas la question, mais le bougre t’engouffre avec lui vers le bas, j’pense qu’il temps de te concentrer sur l’avenir, meuf. Tu vas bientôt retourner à Neuchâtel pour y vivre avec Daryl, alors ne te soucie plus du reste ! Qui lui fera ses lacets quand tu seras partie, hein ?
— Tu sais, un de ces quatre, tu vas te retrouver seule dans cet appartement quand j’aurai déménagé, achève-telle le plus condescendant qui soit. Et financièrement, tu sais aussi que ça sera compliqué d’assumer. T’es au courant que tu devras refaire une colocation pour que ta mère continue de contribuer au loyer ? Dans tous les cas, je te suggère d’en parler à Marchal, me propose Lau influencée par les conneries de son pote. »
M.D.R. grosse roulade arrière. J’en hallucine mes morts de ce qu’elle a osé me suggérer.
« Euh, sorry ? Moi vivante et en pleine possession de mes capacités cérébrales, Marchal ne vivra pas sous l’même toit que moi ! Si j’avais voulu d’un gosse à élever, il aurait probablement sorti ses milliards de bébés attardés dans un endroit plus sombre que sur les rideaux Poil de Chameau de ta fenêtre. »
J’suis une grande déglinguée…*insère sept émojis qui se frappent le front* #lavéritéquiéclate.
D’un bond en arrière qui l’a fait s’enfoncer dans le canapé, j’la vois me fixer avec l’appréhension la plus totale possible.
« J’ai bien entendu là !? me demande Lau effarouchée plus que choquée. »
Oui, elle a bien entendu. Et à l’instar d’Hagrid : j’aurais pas dû dire ça. Que ton âme repose en paix, Robbie.
J’acquiesce sans m’enfoncer davantage. Elle enchaine avec son regard brut ; quant à moi, j’réfléchis à une solution de repli.
« Pour ma défense, c’était son idée, le coup des rideaux. »
Ma seule justification se trouvera ici.
« Non, mais encore heureux ! persiffle-t-elle. Je comprends pas, Marchal, tu peux pas le piffrer. Comment t’as pu même suggérer de coucher avec lui rien qu’une fois ? ajoute-t-elle avec autant de surprise que toujours autant de mépris. Faut que tu me racontes tout de A à Z meuf ! »
J’ai pas honte. (Quoiqu’après m’être proclamé la putain de Bablyone…) En revanche, j’aurais été — dans le contexte on peut dire doublement — humiliée si j’étais tombée amoureuse de Marchal après coup. Et pis bon, je ne juge pas les gens en fonction de leurs fantasmes sexuels non plus. #sarcasme
« Je m’suis souillée, et j’en suis peu fière, sache-le !
— Nan, mais Jenna, qu’est-ce qu’il s’est passé dans ta tête ?
— Roh, ça va… C’était une énorme bêtise, mais à ma décharge, ça s’est passé au tout début quand on s’est rencontrés à l’uni. Mise à part moi, c’était le seul à avoir levé la main en cours de philo, quand l’prof a demandé aux étudiants de l’auditoire qui avait déjà gouté aux œuvres philosophiques de Voltaire. Je t’en avais déjà parlé en plus.
— Oui, je me souviens bien de ça. Tu m’as d’ailleurs demandé d’aller chez Daryl pour le weekend et que tu puisses réviser tranquillement ici. »
Qu’elle est niaise, vraiment !
« Ouais… j’étais trempée à l’idée qu’un gars soit aussi excité que moi par cette figure emblématique des Lumières, mais j’trouvais ça déjà suspect ; les passionnés se font rares. Bref, je lui avais donné rendez-vous à l’appart. Et, je peux pas nier qu’on a été dans ta chambre ; tu sais que j’ai prohibé la mienne. D’ailleurs, c’est la première fois qu’il est officiellement venu. Mais dans les grandes lignes : je t’ai envoyé chez Daryl oui, mais ce n’était en tout cas pas pour que je puisse chiader, si tu vois ce que je veux dire.
— Tu me déconcertes, meuf. J’étais loin de m’imaginer une telle dépravation de ta part ! Mais attends, comment lui n’y a jamais fait allusion, commère comme il est ? s’excite-t-délurée.
— Tu crois quoi ? J’ai dû le menacer ! »
Cette conne s’esclaffe à la perception du ton complètement outré que j’emploie. J’vais argumenter, on verra qui rigolera la dernière.
« Attends juste de connaitre l’énormité qu’il a osé me sortir le lendemain matin… On était tranquille dans le lit ; y eut un gros blanc pendant un bon quart d’heure. Du coup, j’ai voulu combler le vide et j’y ai demandé s’il avait lu Zadig ou la Destinée. Genre pour rebondir sur les philosophes en question dont on avait parlé en cours. Ce crétin a répliqué : “ Zadig ? Depuis quand tu lis une marque toi ? Voltaire a créé une marque, pas un bouquin, ma petite. “ »
Les yeux de Lau s’écarquillent et ressortent de leur orbite. Si elle n’était pas assise, elle serait sur le cul.
« Je te jure meuf, c’est même plus de l’offense à ce stade, c’est blasphématoire et foutrement dérisoire. T’imagines l’impolitesse ? Tout ça contre ce grand Philosophe des Lumières qui a éclairé pas mal d’entre nous, mais qui n’a pas su monter l’ampoule chez certains apparemment (j’sors ça avec tant d’insolence qu’on va finir par chopper une insolation). Le matin, en l’espace de vingt minutes, j’ai réalisé que son esprit s’avérait tout sauf sain, qu’il n’était pas que le demi d’un crétin. J’ai compris qu’il ne tentait pas de recourir à l’humour, mais qu’il avait un sérieux trouble cognitif ; que ce côté aliboron qu’il manifestait naturellement avec tout le monde constituait une maladie intraitable chez lui. J’ai posé mon diagnostic à ce moment-là : sa bêtise est incurable et il est condamné, ça ne laissait aucun doute à cette étiologie.
― C’est une vanne ce que tu me racontes ?? me demande Lau totalement consternée par ce qu’elle vient d’entendre.
— Si c’est une vanne, alors j’en ai eu les larmes aux yeux, en effet. À tel point que j’ai dû relire le bouquin deux ou trois fois de suite pour me convaincre que ça permettrait à ce cher François-Marie de ne pas se retourner dans sa tombe, dans le cas probable où il aurait eu vent de l’illustre bêtise de Marchal.
— Décidément, vous êtes tous les deux des marginaux à votre niveau, Jenna. »
Elle a peut-être pas tort là-dessus…
Après cette discussion inutile, Lau se lève totalement dépitée, mais s’remet vite à sa mission administrative pour son pote. Moi, je reste là, avachie dans mon canap, à immobiliser mes yeux contre le mur crème du salon. Comme il m’arrive parfois de le faire involontairement, j’me plonge dans une sorte d’hypnose sensorielle. Cette fois-ci, cette transe me ramène à ce souvenir dégradant lié à ce jour de deuil où j’ai baisé Marchal, dans la chambre de ma chère colocataire. Sans savoir qui il était vraiment, à cet instant-là.
***
Bordel, j’suis loin d’avoir une grotte entre les jambes. Mais merde. Sa teub m’a fait l’effet d’une knacki frétillante projetée dans un couloir. En plus, le mec est glabre de la tête aux pieds, ça me perturbe.
Sérieux, on dirait que j’ai ken avec un môme de douze ans. Honte sur moi, et déception aussi.
« Bon alors, t’as kifé, on remet ça ? me demande le bougre nu comme un vers et allongé dans le lit de Laurena, se prenant pour le coup du siècle.
— Très honnêtement, non… J’ai dû faire tout le job à ta place, c’était pas excitant du tout.
— Bah normal, c’était ma première fois aussi. »
Je manque de m’étrangler. J’espère avoir mal traduit ce qu’il vient d’émettre.
Le regard ahuri et désabusé, je lui demande : « HEIN !? » Il me répond par : « Bah quoi ? »
« Attends, t’es sérieux là ? T’as 23 ans et j’suis la première fille avec qui tu couches ? »
Ses haussements d’épaules à chaque question et son expression de nigaud qui prend tout à la légère commencent à me taper sur le système. J’suis sure qu’il ment. Mais en fait, j’veux pas même pas le savoir. J’suis dégoutée ; j’aurais jamais tripoté la nouille d’un puceau s’il m’avait annoncé ça, hier soir.
Il commence à me caresser l’épaule.
« J’attendais de trouver la bonne, tu vois.
— La bonne quoi ? La bonne personne ? Non, mais je crois que tu rêves là ! Il va jamais rien avoir entre nous, c’était juste du sexe hein.
— Ah bon ? Pourtant, je t’apprécie bien. En plus, t’es canon comme nana, et t’es super intelligente en plus, lâche-t-il aussi naturellement que l’énorme flatulence qu’il vient de larguer à côté de moi. »
La honte. Ce gros porc n’a aucune gêne.
J’fais comme si j’avais rien entendu de ces vingt dernières secondes et attrape mon téléphone pour scroller. Par contre, j’peux pas faire comme si j’sens rien. J’fais genre de tomber sur une vidéo d’animaux qui dévorent leurs petits et place ma main complète sur mon nez, en signe de bouleversement total ; alors qu’il m’est en réalité plus possible de respirer cet air s’apparentant aux effluves d’une fosse septique en décomposition.
D’un mouvement insipide, il se lève du lit, attrape sa culotte et l’enfile machinalement. Oui, vous avez bien lu culotte. Ce mec ne manque pas de ressources.
« Bon, j’vais pisser, m’informe-t-il alors qu’il se pavane comme un déluré vers la porte. »
Tandis qu’il revient après cinq minutes comme une fleur pour s’affaler à nouveau dans le lit, il est temps que je lui parle de la raison pour laquelle je l’ai fait venir ici. Par pur intérêt littéraire, bien évidemment.
« Dis, t’as déjà lu l’œuvre de Voltaire, Zadig ou la destinée ? demandè-je alors que je pensais connaitre la réponse.
— Zadig ? se moque-t-il avec témérité. Depuis quand tu lis une marque toi ? Voltaire a créé une marque, pas une œuvre, ma petite. »
Je manque de m’étrangler une seconde de fois.
Bordel, mais d’où il sort ce mec !?
J’ai besoin d’en savoir plus. Essentiellement sur ce qui vient de tabasser mes oreilles à l’instant.
« Marchal, qu’est-ce que t’as compris quand le prof nous a demandé l’autre jour si on avait déjà gouté aux œuvres philosophiques de Voltaire ? »
Attention : énormité imminente et probable à venir. Pour votre sécurité, asseyez-vous si ce n’est pas déjà fait.
« Bah, qu’il faisait référence à ses plus grandes créations de mode, se justifie-t-il toujours aussi hardi. Perso, j’le surkiffe, Voltaire, et j’dois avouer que son parfum là, c’est une vraie tuerie qui donne envie de faire des massacres quand tu bosses la philo. »
Wow.
Le mec est visiblement loin d’être juste à côté de la plaque. C’est un ovni. Jamais autant de merde n’était parvenue à mes oreilles depuis le dernier album inaudible de Jul.
« Ah… je vois…, bougonnè-je entre les dents, avant de me redresser vigoureusement du lit pour reprendre mes esprits. On est clairement sur une grosse mésentente là. Laisse-moi tenter d’implanter un bout de cerveau à l’intérieur de ta tête. Déjà, en aucun cas Voltaire est le fondateur de la marque Zadig et Voltaire. Cet homme est philosophe, homme de lettres, homme d’affaires et presque tous les autres types d’homme que tu veux, durant une grande partie du dix-huitième. Il appartient au siècle des Lumières. Son œuvre Zadig ou la Destinée, publiée en 1747, n’a rien à voir avec le nom du parfum que tu connais et qui, d’ailleurs, n’est pas le seul produit à être issu de cette marque. Et ça reste un produit conçu pour les femmes à l’origine…
— Wesh, attends, il est aussi écrivain c’tar-ba ? Wouah ! Mais lourd, il devait s’faire des couilles en or ! »
À ce moment, j’ai vu l’respect me cracher en pleine gueule et me tirer un giga doigt démesuré avant de disparaitre au fin fond des profondes valeurs de la vie.
Si j’avais pu m’évaporer à cet instant…
« Nan, mais t’as rien capté toi en fait. Pour ta culture générale, tu noteras qu’le fondateur de la marque se nomme Thierry Gillier et que le nom est tiré du fameux roman Zadig ou la Destinée. Donc oui, il existe des bouquins où Voltaire en est l’auteur ! Comme je l’ai si bien appris, le personnage principal de Zadig a marqué l’esprit du créateur, par son charisme, par sa modernité et essentiellement pour son courage héroïque. Tout le contraire de ce que t’incarnes, toi, au bout du compte.
— Eh, le livre, il raconte quoi ? C’est grave intéressant ce que t’as raconté vers la fin là, se captive Marchal totalement intrigué. »
Non, mais dégage espèce de gros inculte !
« Il parle d’un gars qui doit se mettre à lire au lieu de sortir des inepties pareilles. Bon, ma coloc va pas tarder, tu dois décaler de chez moi maintenant, lui mentis-je sans scrupule.
— Il fait encore quasi nuit, elle va vraiment débarquer maintenant ? »
Bien évidemment que non. Mais voir et entendre des étrons pareils dès le matin me donne de toute évidence la gerbe. Qu’est-ce qui m’a pris de ramener un tel abruti ici ?
« Tantôt oui, elle est matinale. Et je t’invite à garder pour toi ce qui s’est passé entre nous cette nuit. Tu l’ébruites sous aucun prétexte, c’est clair pour toi ?
— T’as honte d’avoir pris ton pied avec moi ou quoi ?
— Euh, entre autres oui ; puisque je m’aperçois avec grande contrariété qu’on appartient pas du tout à la même espèce nous deux.
— Qu’est-ce à dire ? demande-t-il éberlué.
— Que le ver de terre qui attire particulièrement l’attention du loup est certain de finir contre un caillou.
— Eh, mais elle tue ta punchline ! J’me souviens, c’est pas un passage poétique écrit par Jean de la Fontenelle ça ? »
D’un naturel déconcertant. Depuis ce jour, il ne manque plus aucune putain d’occasion de m’abasourdir.
« C’est LA FONTAINE ! LES FABLES DE JEAN-DE-LA-FONTAINE !
— Ouais, bon bah c’est pareil, râle-t-il alors qu’il recherche activement ses fringues dispersées dans tous les recoins de la chambre.
— Allez, va t’en ! Tu me plombes le moral là. On se revoit en cours. »
À ce moment précis, c’était juste irréaliste de penser à le revoir ce con-là…
Il est reparti en toute détente.
Et moi, j’ai rejoint ma chambre pour relire Zadig.
***
J’sors brièvement de cette transe qui me submerge et là, en checkant brièvement l’heure, je regarde l’horloge à deux reprises. J’capte que ça fait vingt minutes que j’suis en train de me traumatiser avec un souvenir loin d’être évanescent et, de toute évidence, figé dans ce mur et dans le temps.
Quelle putain de mémoire quand il s’agit des pires souvenirs.
« Qui peut venir devant et nous expliquer la véritable définition de l’allégorie de la caverne de Platon ? nous interroge le bougre qui nous sert de prof, Laurent Droz-Gabasgan. »
Toujours fidèle à mon premier rang, et visible par absolument chaque personne présente dans cette salle, j’lève la main avec conviction : y a approximativement une petite trentaine de personnes dans cette salle. Obligé, il va m’choisir moi.
« Monsieur Roussel ? Parfait, venez donc devant prendre ma place et raconter à vos chers collègues étudiants ici présents, par une représentation graphique, ce que signifie cette allégorie. »
Nan, mais c’est une blague ! Y avait pas plus intelligent comme choix ? Je hais ce prof à mesure qu’il flingue mon enthousiasme à chacun de ses cours.
« Oui, m’sieur, j’le connais Platon ! Jenna m’en a touché deux mots.
— Impeccable, s’enchante-t-il alors qu’il s’avance jusqu’au second rang pour échanger sa place. »
J’imagine déjà Marchal en train de m’enterrer avec lui dans cette tombe d’incohérences qu’il va répandre devant tout l’auditoire.
« Bien, alors, c’est quand vous voudrez, monsieur Roussel, prenez le temps dont il vous faut, lui lance-t-il pendant que Marchal dispose ses feuilles volantes sur le bureau. »
Comme une sensation d’être au théâtre des Marionnettes, j’constate que tout le monde se décontracte et se réjouit d’assister à la représentation ; dans mon dos, des gloussements à peine audibles me mettent déjà mal à l’aise.
Pour ma propre conscience, j’fais demi-tour sur moi-même et m’adresse succinctement à la meuf la plus proche de mon siège — car j’cause jamais aux gars —, assise trois rangées plus haut.
« Hey, toi ! Psst, ouais, toi là ! T’es Sofia, c’est ça ? sifflè-je la fille qui se trouve devant moi. Flash info : j’ai rien à voir dans ce qui va suivre. Je voulais juste que ce soit clair, donc si tu peux faire passer le mot autour de toi, ça serait vraiment coopératif de ta part !
— Euh, flash info : on a partagé toutes nos classes de lycée ensemble au cas où tu l’aurais, entre guillemets, oublié. Mais je suis ravie de constater que conserver ton image est plus important que conserver tes amis, Jenna. »
Mon prénom dans sa bouche sonne comme l’écho d’un blasphème au nom de l’insolente égocentrique que j’suis. Rien de plus normal en fin de compte ; c’était déjà une habitude de snober pas mal de monde au lycée. Il me semblait bien que son visage me rappelait vaguement quelqu’un, mais bon, pour ma défense, j’ai jamais cherché à savoir qui aussi. Maintenant, ça me revient bien.
« Ah, oui, pardon. Excuse-moi, c’est vrai que je n’ai pas conservé de potes en sortant du lycée. Excepté Laurena qui a été la seule de vous tous à s’être inquiétée de mon absence, quand j’ai dû partir quelques semaines en thérapie contre mon gré. »
Essai de tir cadré de l’improbable Sofia. Son visage est plus tendu qu’un string.
« Normal, Laurena a toujours fait dans le social ! Ça ne m’étonne pas qu’elle n’ait jamais lâché personne, et ça peu importe ce que t’as pu vivre hein, me méprise-t-elle bien ouvertement. Alors, ne trouve pas d’excuse. »
Arrêt net et formel de Jenna l’insoumise.
« C’est vrai qu’au vu de tes résultats scolaires, t’étais autant loin et déchue que le Titanic au beau milieu de l’océan Atlantique. Alors quand j’y pense, c’est vrai que je préfère conserver mon amitié avec la connaissance plutôt qu’avec des cons de naissance, des gens qui savent apprécier les différences chez les autres et non reprocher leur condescendance. »
Les rimes, je ne facture pas. Vous avez acheté ce bouquin, c’est amplement suffisant. De rien.
Après un grattement de gorge à la limite du crachat de glaire pour attirer l’attention de la salle, Marchal redresse enfin sa tête de ses feuilles pour prendre la parole.
« Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, merci de m’accepter en qualité de professeur ici. Je sais évidemment qui est Platon. Je ne connais pas son vrai nom de base, mais s’il s’est attribué le surnom d’une planète, c’est qu’il devait être haut perché dans la lune probablement, affirme-t-il en attrapant son stylo avant de se mettre à dessiner toutes sortes de formes étranges sur le tableau géant de l’amphi. Je reprends : Platon est un philosophe du dix-huitième siècle qui vivait dans une caverne et celle-ci a fini par devenir la sienne à force de se l’octroyer. Donc, là, sur mon schéma, explicite-t-il en illustrant une vague maison souterraine, vous pouvez facilement discerner qu’il s’agit de Platon, assis dans son fauteuil qui se trouve derrière des rochers, là où personne ne peut l’apercevoir. »
J’ai déjà les oreilles en grande souffrance. À ce rythme, un appareil auditif me sera nécessaire avant la fin de cette journée. J’me retourne furtivement pour observer la réaction de Gabasgan : pas la moindre expression manifeste ne se détache de son visage. J’en déduis que lui aussi doit avidement attendre la fin de cette comédie dramatique se jouant sous nos yeux à tous.
« Il était un peu peintre dans l’âme : il représentait des ombres et des formes contre les murs de la grotte à l’aide d’objet qu’il maniait avec ses mains, continue de partager Marchal avec son talent d’artiste. Mais l’truc, c’est qu’il pouvait inventer les histoires qu’ils voulaient, les gens regardaient ces ombres se déplacer et prendre des formes différentes sans jamais s’en lasser. Ils étaient tellement tous obnubilés par elles qu’ils ne décollaient jamais leurs yeux des murs pour constater que quelqu’un les prenait pour des cons. En vrai, Platon avait le pouvoir de faire voir et de faire croire n’importe quoi à qui voulait bien contempler ses illusions. Il a fait ça tout le long du dix-huitième siècle et, donc, il a rendu les gens ignorants à force, achève-t-il fièrement en me lançant son regard d’attardé à la tronche. »
Si la médaille du plus gros débit de conneries sorti à la minute en moins de dix avait sa place aux J.O., j’vous jure, j’la lui aurais décernée moi-même un bon paquet de fois.
J’observe le prof avec insistance, mais lui insiste à ne pas daigner réagir. Sérieux, il attend quoi pour le corriger ? C’est vraiment gênant pour moi là…
« Mais la bonne nouvelle, c’est que grâce à l’expérience des gens, ils ont pu s’extirper de la caverne de Platon pour s’apercevoir des vraies choses de la vie et non plus ces fausses ombres représentées contre le mur, conclut Marchal encore guilleret de son exposé absurde. »
Je vous peins le décor. Il est debout, mais avachi, devant son tableau, inlassablement en train de peaufiner son « chef-d’œuvre » : des individus au visage satisfaits d’avoir pris connaissance de la vie et des réelles expériences en dehors de ce trou béant qui sert de caverne. En fait, à l’exception de ce qui peut ressembler à des murs, le reste de ses représentations semblent néanmoins incongrues au plus haut point. Mais bon. L’art, c’est subjectif après tout. En particulier pour lui qui s’est lancé dans ce domaine.
« Bien, pourriez-vous maintenant nous faire le lien avec l’obscurantisme ? Définissez ce terme d’une simple phrase, afin qu’elle corresponde avec notre allégorie, surenchère Gab-Gab qui continue de faire la sourde oreille. »
Gros soupir. Seigneur, donne-moi suffisamment de patience, parce que si tu me donnes la force, j’vais distribuer des clés de genoux en rotation, ça va pas être fascinant à voir.
« Ouais, l’obscurantisme, ouais bien sûr ! En fait, les gens se trouvaient à l’intérieur de la caverne dans laquelle il n’y avait que peu de lumière et quand ils sont sortis de là, il faisait grand jour ; donc par déduction, l’obscurantisme est le pouvoir de sortir de l’ombre et d’être un peu moins ignorant. »
Oui. Mais. Non. Putain. De. Merde.
Les bruissements qui tendent à la dérision provenant du fond de la salle veulent tout dire. La honte intégrale. Comment tu peux encore avoir l’audace de respirer quand autant d’incohérences sortent de ta bouche sur un principe aussi simple ?
« Bien, je crois que vous avez fait le tour, monsieur Roussel. C’était plutôt vague sur certains points, mais je pense que vous avez été globalement assez explicatif. Merci pour ce développement, s’exclame outrageusement Gab-Gab à mon plus grand désespoir. Maintenant, nous allons développer les éléments principaux du fanatisme, enchaine-t-il alors qu’il est déjà en route pour récupérer sa place de prof incompétent. »
J’hallucine. Il a vraiment rien trouvé à redire là ?
« Euh, excusez-moi, monsieur ? Pardon… Mais je peine à croire que vous allez nous laisser là-dessus. »
Nullement surpris, il se fige sur place, fait un 180 degrés, et finit par poser le regard et son attention sur moi.
« Madame Braun…, souffle-t-il avec éreintement. Quand je vous ai vue franchir le seuil de cet auditoire, j’ai su pertinemment que ce moment où vous m’empêcheriez de poursuivre dans mon cours se manifesterait, m’adresse-t-il avec un air hautement dédaigneux à mon égard. J’en déduis donc par votre consternation que c’est plutôt vous qui souhaitiez ajouter une remarque ? »
Les profs, c’est plus ce que c’était. Les miens me manquent terriblement ; les anciens me manquent.
« Pardonnez-moi, mais après avoir entendu de pareilles confusions, je m’attendais principalement à ce que vous, vous reformuliez plus concrètement ses propos pour le moins imprécis. Il faut que tout le monde ici puisse analyser en détail ce qu’il a essayé de nous faire comprendre.
— De mon point de vue, ces explications et ce schéma étaient relativement bien explicités, avise-t-il en toute détente sans rien avoir à se reprocher. Il s’agit d’une simple allégorie après tout, chacun ici devrait en connaitre son sens. On ne va pas épiloguer ni revenir sur des détails aussi futiles. Nous avons un programme à suivre. »
Je vois. OK monsieur le fonctionnaire, on a hâte de recevoir son jeton de présence à la fin du mois, mais pas si pressé de savoir enseigner correctement d’après mon constat. Voilà une des raisons à ma vocation qui se délecte immanquablement dans l’enseignement : relever le niveau de ceux qui l’ont injustement fait descendre.
« Est-ce que je vous apprends quelque chose si je vous dis qu’aucun étudiant ici n’a retenu une seule phrase des explications sans queue ni tête que monsieur Roussel ici présent nous a déblatérées ? Ses explications n’avaient aucun sens ! On se serait cru à Bagdad avec des rondpoints plantés à chaque coin de rue. Et puis, il a pas effleuré le tiers de ce qu’il aurait fallu ! Alors, je vous repose la question professeur, vous n’avez vraiment rien à ajouter ? »
Dans le fond de la salle, j’sens le jugement autant que l’adhésion. Rien à foutre. Faut pas m’éreinter quand on s’attaque à ma précieuse philosophie ; je suis un vrai chien de garde.
« Je t’entends Jéjé, j’suis encore là, hein ! J’suis pas encore parti, vocifère Marchal qui nous fait sa scène depuis le deuxième rang. »
Ça tombe bien, je voulais que tu m’entendes, crétin.
« Je sens comme une pointe de sarcasme dans votre intonation, madame Braun, vous souhaitez peut-être refaire le même exercice que votre ami en rejoignant le tableau ? me propose enfin Gab-Gab qui se décompose sur place à l’idée de perdre encore inutilement du temps à cet exercice. »
Ah bah, tiens ! J’fais plus que de l’souhaiter, je l’exige même ! Parce que celui qui ne corrige pas Marchal quand il débite plus de merde à la minute qu’un bovin, sa maman c’est une pépipatéticienne. Sorry, mais ma chère mère n’est pas une travailleuse du sexe, monsieur. J’me lève dignement de ma chaise, avance en grande pompe jusqu’à hauteur du prof en le calomniant, puis monte sur l’estrade en me tournant face à l’auditoire que très peu rempli. Malgré tout, j’me sens scrutée de tous les côtés. Néanmoins, cette sensation annonce ma prochaine satisfaction personnelle à m’enrôler dans ma vraie nature.
Et, à en juger par sa tronche de scandalisé restée à l’écart de cette scène, j’pars du principe que Gabasgan ressent l’intense envie de m’claquer. Rapport à mon récent caprice. Mais il peut s’en prendre qu’à lui ; il est seul responsable de cette situation absurde.
« Combien d’entre vous dans cet espace connait Platon et saurait parfaitement définir le terme d’obscurantisme en faisant le lien avec l’ignorance ? À priori, je dirais personne. Dans le cas contraire, vous auriez tous interrompu Marchal au minimum 118 fois… »
J’laisse un blanc de quelques secondes, puis me tourne légèrement vers le prof, le regard insolent. Dans un cas sans doute peu probable, j’me demande finalement — vu le contexte — s’il ne lui manque pas quelques lacunes sur le sujet à lui aussi.
