Jacques Borlée, l'irréductible - Alain van den Abeele - E-Book

Jacques Borlée, l'irréductible E-Book

Alain van den Abeele

0,0

Beschreibung

Jacques Borlée, né en 1963, était un sprinter belge, spécialisé dans les 100 m, 200 m et 400 m, remportant huit titres belges au total. En 1980, il participe aux Jeux olympiques d'été à Moscou, pour atteindre les quarts de finale du 400 m. C’est après les J.O., qu’il décide d’arrêter sa carrière sportive pour devenir l'entraîneur de sa fille Olivia tout d’abord puis de ses 3 garçons avec les succès que nous connaissons. C'est ce moment, ce basculement, qui a intéressé tout particulièrement l’auteur tant du point de vue psychologique que du point de vue humain. Ses doutes et ses réflexions en tant qu'entraîneur notamment sur les technologies de pointe et ce qu’il a pu observer à l’étranger, ses nombreux échecs, ses premiers succès avec sa fille, son départ de la ligue francophone d’athlétisme pour l’aile flamande, ses projets... Jacques Borlée, l’homme pudique, se confie sans détours car une grande complicité s’installe entre les deux hommes.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 161

Veröffentlichungsjahr: 2021

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Jacques Borlée, l’irréductible

Éditions Luc Pire [Renaissance SA]

Drève Richelle, 159 – 1410 Waterloo

Éditions Luc Pire

www.editionslucpire.be

Jacques Borlée, l’irréductible

Édition : Valérie Calvez

Relecture : Ariane Le Fort

e-ISBN : 9782875422576

Dépôt légal : D/2021/12.379/16

Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne peut être reproduit, introduit dans une banque de données ni publié sous quelque forme que ce soit, soit électronique, soit mécanique ou de toute autre manière, sans l’accord écrit et préalable de l’éditeur.

Alain van den Abeele

Jacques Borlée

L’IRRÉDUCTIBLE

J’ai longtemps hésité, par respect pour l’homme, à ajouter ce courrier qu’il m’a fait parvenir au début de nos rencontres. Après de nombreuses réflexions, ma décision a été prise. Il me paraissait logique de le présenter, car il témoigne clairement de l’état d’esprit de Jacques Borlée, un homme qui gagne à être connu du grand public et dont l’image a été ternie par ses conflits avec la Ligue belge d’athlétisme.

Chacun possède ses musées aux souvenirs, ses dérisoires archives. Une vie, c’est un livre d’images qu’on feuillette en marchant. Dans le bric-à-brac, dissimulés dans la poussière des ans, apparaissent des bouts d’histoires et de nouvelles sensations.

À bon entendeur.

Alain van den Abeele

Un courrier inspiré

À Alain van den Abeele

Nous sommes dans une année olympique et les athlètes ont travaillé comme des dingues pour récolter des résultats exceptionnels. Nous pouvons faire nettement mieux. L’ambiance entre les garçons est excellente. La motivation est extrême. Les seuls soucis que je rencontre et qui sont malheureusement les sujets de conversations que je dois tenter d’éliminer sont les problèmes de paiement de la fédération des primes gagnées lors des grands championnats et les soucis de contrat.

Le système est-il incapable de s’investir pour donner de la considération et s’impliquer dans l’ambition de jeunes qui se donnent corps et âmes à leur sport ? L’organisation du système doit faire en sorte que tout soit parfait et que l’on porte l’équipe vers la sublimation et que tous ensemble nous allions vers le rêve suprême. 

La Quête de Jacques Brel, c’est la chanson que je préfère et qui me correspond le mieux. Je vous joins ici une version modifiée.

Rêver un impossible rêve 

Porter la joie des courses

Partir où personne ne part Courir jusqu’à perdre la raison

Courir même trop, même mal Tenter, avec force et avec armure D’atteindre l’inaccessible étoile

Telle est ma quête Suivre l’étoile Peu m’importent mes chances Peu m’importent les chronos Ou mon espérance Et puis lutter toujours Sans questions ni repos Se battre Pour l’or  Je ne sais si nous serons ces héros Mais mon cœur serait tranquille Si mon pays s’éclaboussait de joie Parce qu’un team a la foi

Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé Brûle encore, même trop, même mal Pour atteindre à s’en écarteler Pour atteindre l’inaccessible étoile

Voici ma quête adaptée de Jacques BREL

Bien à vous,

Jacques Borlée  10 septembre 2020

PRÉAMBULE Les cavaliers de l’espoir

Il est un temps pour tout : un temps de poursuivre un rêve ou de se l’interdire.

Bossuet 

Jacques Borlée ! Un nom connu aux quatre coins de la planète sportive. Ses fils, les frères Borlée, sa fille, Olivia, les records, les médailles… vous y êtes ? Vous situez ? Oui, il s’agit d’athlétisme et c’est du belge. De l’athlétisme de haut niveau avec Brabançonne, drapeau national et tout le toutim.

Écrire un livre racontant la vie de l’athlète et de ses enfants prodiges est une aventure que l’on peut qualifier de passionnante, car cet homme ne lésine pas. Il y a trop d’années que ses attitudes et ses propos expriment sans feinte ni manière sa personne. Il ne déserte pas.

Commençons par le début… La saga mérite que l’on s’attarde.

Quatre cavaliers ont franchi la porte de l’Europe, à l’aube, sans bruit, sans fuir, sans se retourner, le cœur battant. Deux jeunes gens, un homme, une jeune femme. Personne ne savait où ils allaient, à part sans doute l’aîné, le père, celui qui les commandait. Ils allaient, sans se presser, accompagnés par le son d’une cloche montant de la ville. Un tintement qui s’acharnait à les suivre en tintant de plus en plus doucement, irrégulièrement, avant d’expirer. En écoutant bien, on pouvait ouïr :

« Revenez… Revenez… Vous allez échouer… »

Jacques Borlée emmenait ses enfants sur des pistes que tous ignoraient mais que lui, poussé par un élan irrésistible, pressentait. Le risque était grand de faillir. Renoncer à son projet ? Jamais. Jamais plus il ne céderait aux conseilleurs qui ne sont jamais les payeurs.

Et les trois silhouettes encore frêles qui le suivaient s’étaient portées volontaires. Ainsi, il ne laissait personne derrière lui qu’il ne puisse regretter. Certains se rendent au bout du monde afin d’approvisionner leur mémoire. Sans doute peut-on voir en cette échappée une irrésistible envie de créer quelque chose de nouveau, du jamais vu, un flagrant délit d’affirmation d’une volonté et d’exigences.

Quand il parle, Jacques Borlée semble remonter d’on ne sait quel abîme. Des souvenirs blottis au creux de son cœur remontent à la surface mais, vite, il les classe comme pour mieux s’expliquer. Une affaire de volonté et d’orgueil, on peut le concevoir. Voilà l’llustration parfaite de l’éternel antagonisme du pouvoir et du vouloir. Sans oublier ce conflit intérieur qui mine les hommes : « Qui a raison de la société ou de moi ? » Quand sa tête est remplie de souvenirs douloureux, on s’accroche au souvenir d’un bonheur rêvé. Or, cet homme a priori austère, au regard piqué de fierté, n’acceptait plus les injustices sécrétées par son entourage, sa ville, son pays et les profiteurs qui, selon lui, prêchent l’ennui en attendant de se trouver une place dans le système. Ce monde-là lui semblait être comme une boîte de conserve vide qui grinçait lugubrement. Et que l’on ne lui parle plus du monde politique ! La politique et ses grimaces ! Assez de compromissions et de génuflexions. Il entendait désormais mener son projet librement, sans aucune retenue parce qu’il croyait en lui et en ses idées. Il entendait vivre et offrir à ses enfants une bouffée d’air frais, l’éternité…

Sa fille Olivia et ses fils aînés, les jumeaux, Kevin et Jonathan, l’avaient suivi précipitamment, rougissant, tout en préparant maladroitement le maigre équipement de leur jeunesse. Ils sentaient que la mission allait être longue et difficile mais ils avaient placé leur totale confiance en ce père pour l’exécution de cette aventure sportive. Le père avait souri, honoré par la confiance qu’ils lui accordaient et dit, en quelques mots, comment il aurait à cœur de ne point les décevoir. Il retint les mots qui lui venaient, les mots d’affection. Un petit signe de la tête avait suffi pour nouer leur serment silencieux.

Ils disparurent à l’horizon de la vue de tous, enfin, de ceux qui regardaient sans voir et sans comprendre. L’un des quatre cavaliers se retourna et observa cette ville de ce pays sans légende qui plongeait dans le silence et la solitude d’un temps indéterminé. Ils contemplaient désormais le vide inconnu de leur destin, farouchement déterminés à revenir glorieux, quelles que soient les épreuves à endurer, car ils avaient du caractère. Alors, ils se regardèrent et se trouvèrent bien seuls. Et le monde des vivants les oublia. La vie est une énorme illusion !

Le destin n’aime pas les grandes orgues. Il agit par petites touches, sûr de son fait. Les étapes succèdent aux étapes sans cesser de se distiller dans la fuite du temps.

Quatre cavaliers ont franchi la porte de l’Europe, à l’aube, sans bruit, sans se retourner, le cœur battant. Ils portaient le nom de Borlée et le père s’appelait Jacques. Une fuite ? Non. Une échappée pour façonner une aventure sans pareille. Il est difficile de raconter les petites vies où il ne se passe rien, que des routines. Les aventures librement consenties ont, par contre, de ces saveurs qui attirent l’attention quand elles réussissent. Avec le recul, nous pouvons affirmer aujourd’hui que celle de Jacques Borlée et de ses enfants déboule comme un torrent, tumultueuse, débordante de rêves loin des béatitudes qui font des existences sans âmes.

Il est dur d’être en avance sur son temps. Cela s’arrange parfois mais il faut du caractère et en fait de caractère, Jacques Borlée en a à revendre. Encore doit-il le canaliser. De son allure, de son comportement se dégage une imposante autorité.

Une mission trotte dans sa tête, lointaine.

Ces cavaliers lancés vers l’inconnu vont cheminer longtemps, évitant d’abord toute présence humaine trop envahissante. Les grands projets mûrissent là où on ne les attend pas. Dans le silence. En secret. Dans une solitude volontaire.

Il emmène ses enfants afin de leur enseigner leur futur métier, l’athlétisme. Pas n’importe quelle forme d’athlétisme, celle qui fait des champions. Il a imaginé un plan de travail, dur, sans concessions, insensé ou fade aux yeux des prétentieux qui compulsent livres et méthodes classiques. Il a décidé d’innover. Il ne craint pas d’imposer sa vision sans ménagement, lui conférant du caractère et des accents inattendus. Terrible défi : l’apothéose ou l’échec.

Voilà l’enjeu mis sur le tapis par cet homme.

Laissez-moi vous raconter son histoire.

*

CHAPITRE1 J’étais Eddy Merckx !

Il vaut mieux gâcher sa jeunesse que de n’en rien faire du tout.

Georges Courteline

Jacques raconte, assis dans le salon, face à la grande bibliothèque de chêne. Installé dans le sofa, il me fait comprendre qu’il éprouve le désir de parler, d’échanger des idées, de se surprendre à vérifier sa mémoire en interrogeant celle de l’autre. Il s’offre des repères dans le temps.

Il est grand, élancé. Solide comme un roc, il se déplace avec souplesse. Il a des traits nets et précis, taillés à la serpe, des yeux attentifs. Il donne, parfois, l’impression d’être plus gauche et lent qu’il ne l’est en réalité.

Je le regarde, ce grand gaillard sportif qui me parle dans le salon. Ses histoires, ses aveux, il les exprime sur un ton de défi. Une sorte de justification face à la réussite qu’il a forgée. Je songe à un personnage de film, un de ces hommes qui éprouve le besoin de se prévaloir pour expliquer ses errances. Je me demande en l’écoutant, le stylo à la main, s’il a lu Les Trois Mousquetaires. Alexandre Dumas père et ses nombreux nègres travaillant à sa renommée !  Et, au moment où il boit doucement une tasse de thé Russian Caravan, je me dis qu’il ne doit pas connaître l’auteur de Scaramouche, le brillant Rafael Sabatini qui « naquit avec le don du rire » ! Nous aurions un mystérieux point de rencontre. Patience. Attendons la suite.

Il a une façon singulière de s’asseoir en face de son interlocuteur, les jambes étendues de travers. Est-ce confortable ?

Quand nous entamons la discussion, il acquiesce lentement, comme avec un certain doute raisonnable et bienveillant. Il est sur ses gardes. Quoi de plus normal, nous nous engageons à raconter l’histoire de sa vie. Je repense à Dumas à qui l’on reprochait de maltraiter l’Histoire. Son respect de l’exactitude des faits était tout relatif, y compris et surtout dans Les Trois Mousquetaires. À ceux qui l’accusaient de violer l’Histoire, le grand homme répondait malicieusement : « Je la viole, certes, mais je lui fais de beaux enfants ! » 

Une autre question me vient à l’esprit : « A-t-il été rançonné par la vie ? »

Toujours est-il que Jacques Borlée n’a aucune difficulté pour expliquer ses errances, ses choix et sa façon d’aborder la vie. Séjourner dans le passé inverse le sablier. Il est dans les starting-blocks.

Je suis né le 17juillet 1957 à Stanleyville. Mon père, Pierre, y a été envoyé par la Belgique, ayant reçu la charge de gouverneur du Kivu. Il a quitté la Belgique en 1937, bardé de son diplôme d’avocat, suivi par son épouse, Florette, et ses sept enfants, en 1946. Un huitième enfant, Daniel, naîtra dans ce pays. Rejoindre son poste officiel représentait une aventure en soi. Sept jours de bateau pour atteindre le Congo belge depuis le port d’Anvers, sept jours de bateau sur le fleuve Congo pour enfin déposer ses valises au terme d’un voyage épuisant. Ma mère, embarquée à la suite de mon père en Afrique avec courage et détermination, prend à bras-le-corps l’éducation de ses enfants. De quoi occuper ses journées, en effet, surtout quand son mari partait en tournée d’inspection sur le territoire en la laissant seule pour plusieurs jours. Cet homme avait un côté très cosmopolite dû à sa fonction.  

La résidence du gouverneur à Bukavu possède un look colonial des années cinquante assez proche des villas à colonnes de celles des États du sud des États-Unis. Toute en longueur, blanche, aux larges portes-fenêtres et présentant des balcons à l’étage comprenant six chambres ombragées, cette vaste demeure sera la leur pendant un peu plus d’un an et demi. Un paradis pour les enfants. La passion du sport y est née chez ses frères et lui. Ils couraient dans l’immense jardin, se baignaient dans les eaux chaudes du lac Kivu, à plus de 1500 mètres d’altitude.

Les souvenirs sont précis. L’air, au bord du lac, est parfois lourd, léthargique. Certains jours, le ciel est un miracle de pureté, un miracle d’azur. Alors le grand lac brille comme un joyau posé là. C’est un endroit béni du globe. Lac ou mer ? Il étale son insolence lisse comme du verre, miroitant sous une brise douce et chaude. Parfois un souffle tiède se charge d’étranges senteurs de fleurs exubérantes, de bois aromatiques. Ces soupirs sur mon visage, jamais je ne les oublierai.

Il sombre dans ses pensées. Il se sourit à lui-même. L’immobilité envahit le salon. Pas un bruit. Pas un craquement. L’attente du retour au temps présent sans doute douloureux. Sans doute.

Il se reprend, le regard gêné. Il a besoin d’expliquer. Il doit ajouter quelque chose de profond, une pensée qui le hante et monte du plus profond de son âme.

L’Afrique me hante. Je pense que je vais y terminer ma vie. Ce continent me passionne et je suis honteux de voir comment des pays aussi civilisés que le nôtre l’ont abandonné. Lorsque l’indépendance du Congo est arrivée, brutalement, mon père, désespéré, s’est exclamé : «  Ils ne sont pas prêts. Nous ne les avons pas formés. Ils vont courir à la catastrophe ! » Et cet homme était sincèrement triste de comprendre ce qui allait survenir. Nous avons souvent évoqué le Congo après notre retour en Belgique. Nous sentions comme une blessure ouverte. Détail de l’Histoire, mon père a inauguré l’aéroport de Goma. Ce sera son dernier geste officiel posé avant l’indépendance qui a eu lieu en juin.

Jacques Borlée est intarissable. Il accumule les anecdotes. Il faut être plus qu’attentif pour ne rien perdre d’une logorrhée rapide désordonnée. Il parle et l’imprévu surgit au rythme un peu chaotique de ses évocations.

Le roi Baudouin, lors d’un voyage officiel au Congo, a passé trois nuits dans la maison de son gouverneur. Pour honorer la visite du souverain, madame Borlée avait fait mettre le champagne au frais mais le roi préférait le Coca-Cola, une boisson que personne ne buvait dans la famille. Il a fallu courir au magasin le plus proche pour en acheter !

L’histoire de l’histoire prend un tour imprévu. La vie aventureuse de son père a de quoi nous emporter dans le temps avec son lot de surprises.

La gestion de son territoire était relativement aisée. Par contre, et ce fait est peu connu aujourd’hui, mon père a pris part à la bataille de Saïo, en Abyssinie, en 1941, bataille qui mettait aux prises les forces de l’Italie mussolinienne et les forces congolaises de l’empire colonial belge dans l’ouest de l’Abyssinie, le 2 juillet. Trois brigades, les Forces belges libres qui ont continué le combat contre les puissances de l’Axe après la reddition de l’armée belge et l’occupation du pays par les Allemands, furent mobilisées au sein de la Force publique du Congo dans le but de combattre aux côtés des Alliés en Afrique. Ces troupes ont franchi les frontières de l’Abyssinie et de l’Éthiopie pour rencontrer les Italiens. C’est finalement à la bataille d’Asosa que le lieutenant-général Gilliaert a forcé le général Gazzera, portant le titre de vice-roi d’Éthiopie, à se rendre à la tête de 7000 de ses hommes.

Un rappel historique qui, pour beaucoup d’entre nous, sera tout simplement une découverte.

Pour le souvenir, la 1re Brigade coloniale motorisée belge tint, par la suite, un rôle de garnison protégeant les arrières britanniques au Caire et en Palestine.

La suite de l’histoire est connue. 1960, l’Indépendance du Congo belge, le retour au pays des colons, les tensions naissantes… Dans ce maelström, madame Borlée rentre en Belgique au mois d’août avec ses huit enfants pour s’installer dans une maison à Etterbeek. Son mari l’y rejoint en décembre, gouverneur sans territoire et bientôt sans titre en raison de l’inutilité soudaine de sa fonction. L’administration coloniale est devenue désuète du jour au lendemain.

Pourtant, mon père avait le sens de l’État. Il s’est retrouvé démuni, sans doute un peu trahi, au moment où nous entamions une période de bonheur. D’insouciance aussi. J’avais un peu plus de trois ans. Des souvenirs du Congo ? En a-t-on à cet âge ? Cependant, il y a quelques années, quand je suis retourné en République démocratique du Congo, j’ai pleuré en revoyant le fleuve Zaïre. Le Zaïre ! Ou le Congo ou le Lualaba, peu importe le nom. C’est un fleuve de plus de 4700 kilomètres de long, le huitième plus long du monde, détail que peu de gens savent : il est le second après l’Amazone en termes de débit.

La remontée du fleuve, c’est comme remonter le temps, remonter au commencement du monde. Les végétations sont reines. Les grands arbres rois. Le fleuve vide coule dans une gorge infinie faite de forêts impénétrables d’où montent des cris, des hurlements brutaux à vous glacer le sang. Ils strient l’air et soudain retombent. Le silence s’abat sur l’onde et vous guettez l’improbable derrière le mur de végétation.

Le son de l’Afrique noire s’est emparé de vous. Il ne vous lâchera plus jamais.

Il fronce légèrement les sourcils, confirmant son propos par un petit hochement de tête. Il oscille un peu et reprend avec une austère dignité, comme s’il revenait dans le salon après un long voyage dans le temps.

Mon père s’est mis en quête d’un nouveau travail. Il est entré, après de longues recherches, au sein d’une grande compagnie d’assurances où il a gravi les échelons jusqu’au sommet. Pendant cette période difficile pour lui, il nous a fait comprendre que le monde est un système clos où tout influe sur tout. Une vérité que je n’ai jamais oubliée. Il nous a aussi appris que l’intolérance n’a pas à être tolérée et que l’intolérance a pour limite l’intolérable.

Notre famille s’appuyait sur le devoir, le goût de la liberté et de la démocratie, l’amour des parents pour les enfants et l’amour des enfants pour les parents. J’imagine que nous étions une famille qui incarnait le présent, le passé et l’avenir. Une famille unie. Nos parents nous ont appris à détester l’hypocrisie, le mensonge. Ils trimbalaient avec nous leurs valeurs et leurs certitudes.

Et puis, la vie nouvelle est un aide-mémoire. C’est la récolte des souvenirs à chaque instant. Elle fait réapparaître des fragments d’existence.