Je m'appelle Jennylyn - Francis Bonca - E-Book

Je m'appelle Jennylyn E-Book

Francis Bonca

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Beschreibung

Jennylyn entreprend un voyage à travers l'Europe, sur les traces de son père inconnu...

À 20 ans, Jennylyn décide de prendre une année sabbatique pour partir à la recherche de son père qu’elle n’a jamais connu. Ce poète russe a autrefois vécu un été passionné avec sa mère, avant de disparaître sans savoir qu’il allait devenir père.

De Genève à Odessa, en passant par Paris, Vienne et Prague, Jennylyn recrée le passé de son mystérieux père, remplissant en même temps les trous de sa mémoire. Cela lui permet d’asseoir son identité. Les lieux, comme des tableaux, prennent réellement vie au fur et à mesure que la jeune femme avance dans sa quête.

Ce roman retrace avec sensibilité un parcours initiatique féminin à l'aube de l'âge adulte.

EXTRAIT

Je m’appelle Jennylyn. Les gens aiment ce prénom, du moins ceux qui m’entourent, comme la plupart de mes nouvelles connaissances. Quand mon père et ma mère se sont rencontrés, ils sont partis quelques jours à la montagne dans un petit chalet rustique caché au milieu des mélèzes. C’est dans ce nid d’amour que j’ai été conçue, selon les dires de ma mère. Le chalet s’appelait Jennylyn, ce nom était gravé sur une planche au-dessus de la porte d’entrée.
L’habitat en question avait appartenu à des Anglais. Ils y avaient résidé, année après année, du printemps jusqu’à l’automne, durant presque quatre décennies. John Lee, qui avait baptisé la maison du prénom de son épouse, formait avec celle-ci un couple uni, exemplaire, que seule la mort sépara, pas pour longtemps cependant puisqu’ils décédèrent à quelques mois d’intervalle. Les héritiers – un fils et une fille à Londres – confièrent le chalet à une agence de la région qui le louait aux touristes amoureux de l’endroit : une station alpestre perchée à 1500 mètres d’altitude.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Une aventure humaine écrite avec finesse. Un ouvrage très agréable à lire. - Anne-Catherine Biner, Weblittera

À PROPOS DE L'AUTEUR

Peintre, musicien et écrivain, Pierre von Gunten, alias Francis Bonca – anagramme du peintre Francis Bacon, qu’il admire – mène la double carrière de chef d’orchestre et d’artiste peintre. En tant qu’écrivain, il est l’auteur de romans, Peindre l’éternité, et de récits, Les miroirs du temps. Il a collaboré à diverses reprises aux revues Intervalles et Le Persil. Il préside et organise depuis huit ans les Soirées littéraires biennoises.

Francis Bonca est né en 1946 dans le Jura bernois et vit et travaille à Bienne depuis 1960.

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Seitenzahl: 215

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Pour Christiane

« La mémoire, où sont confonduesavec les miennes les images quemon père y a fait germer […] »

Émile Henriot,Vie de mon père

I

Je m’appelle Jennylyn. Les gens aiment ce prénom, du moins ceux qui m’entourent, comme la plupart de mes nouvelles connaissances. Quand mon père et ma mère se sont rencontrés, ils sont partis quelques jours à la montagne dans un petit chalet rustique caché au milieu des mélèzes. C’est dans ce nid d’amour que j’ai été conçue, selon les dires de ma mère. Le chalet s’appelait Jennylyn, ce nom était gravé sur une planche au-dessus de la porte d’entrée.

L’habitat en question avait appartenu à des Anglais. Ils y avaient résidé, année après année, du printemps jusqu’à l’automne, durant presque quatre décennies. John Lee, qui avait baptisé la maison du prénom de son épouse, formait avec celle-ci un couple uni, exemplaire, que seule la mort sépara, pas pour longtemps cependant puisqu’ils décédèrent à quelques mois d’intervalle. Les héritiers – un fils et une fille à Londres – confièrent le chalet à une agence de la région qui le louait aux touristes amoureux de l’endroit : une station alpestre perchée à 1500 mètres d’altitude.

Quelques semaines après leur séjour à la montagne, ma mère, en rentrant du travail, trouva une lettre dans sa chambre à coucher.

Corinne,

Je crains que mes sentiments pour toi ne soient pas assez forts. À vrai dire, je ne suis sûr de rien ; le doute m’assaille. Et à cause de ce doute, je préfère mettre un terme à notre liaison pendant qu’il en est encore temps : nous nous connaissons depuis deux mois à peine. Nous avons vécu ensemble un moment de bonheur intense à Montana entre les quatre murs du Jennylyn. Toutefois, je ne me sens pas prêt pour la vie à deux. Je m’en rendais compte au fil des jours qui passaient, là-haut à la montagne. Je suis au début d’une carrière littéraire et veux pouvoir y consacrer tout mon temps, mes forces et mon énergie. Aussi, je vais voyager quelques mois durant avant de me fixer dans une ville d’Europe – ailleurs qu’en Suisse où j’étouffe – où je pourrai travailler dans le calme, l’esprit libre de toutes contraintes, si tant est que cela soit possible.

Corinne, j’espère qu’avec le temps tu me pardonneras pour ce qui arrive si brusquement sans que nous ayons pu en parler ensemble. J’ai préféré cette solution, les larmes et les adieux déchirants sont vains, ils ne font qu’attiser la douleur inutilement. Tu as à peine vingt ans, tu es belle et très désirable, tu peux entrevoir l’avenir sans crainte, il est devant toi. Pour nous deux, cet avenir aurait été tourmenté, à tout le moins chaotique. Tu mérites mieux. Quelqu’un a dit que partir, c’est mourir un peu. Il serait donc bon, pour toi comme pour moi, que tu m’oublies vite, que tu ne cherches pas à me retrouver, ni même à me contacter.

Je publie – et continuerai de publier – mes livres sous un pseudonyme que tu ignores, puisque je n’ai pas pris la peine de t’en parler.

Tu sais que ma mère est ukrainienne, née là-bas, qu’elle vit maintenant à Prague, mais que mes grands-parents sont toujours en URSS. Pour l’heure, je vais les retrouver en Crimée, cette terre que j’aime et où règne un éternel printemps. J’y resterai quelques semaines, quelques mois peut-être. Après, c’est l’inconnu…

Je te demande pardon et t’embrasse tendrement.

Mikhaïl

Ce que Mikhaïl ignorait, c’est que Corinne était enceinte. Elle s’apprêtait à lui en faire part – la surprise, comme elle disait naïvement –, mais l’oiseau s’était envolé.

Quelques connaissances et amies de Corinne, et même ses parents, lui suggérèrent de se faire avorter. Elle n’en fit rien. Jeune femme sensible et romantique, dans toute l’acception du terme, elle considérait que l’enfant qu’elle allait mettre au monde témoignerait de son amour, un amour immense dont il serait le prolongement.

Je vis donc le jour quelque huit mois plus tard dans une clinique de Genève, en plein mois d’août, sous le signe du Lion. Ma mère n’eut aucune peine à me trouver un prénom : Jennylyn s’était imposé comme une évidence. Mes grands-parents, qui furent finalement très heureux de ma venue, m’appelèrent souvent leur « petite Jennylyn de l’été ».

Mon enfance se déroula sans problèmes particuliers. En classe, j’étais une élève studieuse. Dès l’âge de cinq ans, ma mère m’inscrivit dans une école de danse. Très vite, je passai pour un élément doué, si bien que les cours étaient devenus pour moi une partie de plaisir. Les heures passées à la barre ne m’ont jamais rebutée. Après quelques années, elles étaient devenues mon pain quotidien. Il sembla donc logique à mes professeurs que je fasse de la danse ma profession. Ma mère ne s’y opposa pas, mais elle me demanda d’envisager une maturité parallèlement au ballet, « Afin de t’ouvrir des portes », disait-elle. Comme j’avais de la facilité pour l’étude – on me reconnaissait une mémoire bien au-dessus de la moyenne, ce qui n’est pas forcément une preuve d’intelligence, mais cette aptitude peut rendre service – j’ai fait ce que ma mère demandait. Je partageais mes journées entre les cours du lycée et le studio de danse. Je préparais une maturité latin/grec et lisais beaucoup. Maman me parlait si souvent de ce père inconnu, écrivain qui vivait quelque part en Europe, que mon intérêt pour les lettres alla croissant et que, petit à petit, la danse céda du terrain à la littérature. Même si j’avais bien les pieds sur terre concernant mon travail scolaire, l’étude de la danse ou mes activités dans la société, je vivais par moments dans un état de rêverie qui me faisait échafauder toutes sortes d’histoires concernant mon père. Je me disais qu’un jour j’allais le rencontrer, que le moment serait venu où nous pourrions parler ensemble de toutes ces années écoulées, du passé de chacun, de ce que nous avions l’un et l’autre accompli dans la vie, et qu’enfin je serais délivrée d’une entrave, d’un poids trop lourd que j’avais eu à porter jusqu’ici.

Deux ans après ma naissance, ma mère se trouva un ami. Ayant décidé de ne pas vivre ensemble, pour des raisons plus ou moins pertinentes, ils se retrouvaient durant les week-ends, pendant les vacances et à certaines occasions, chacun souhaitant rester indépendant. Maman était institutrice. Son travail scolaire et mon éducation, qu’elle prenait très à cœur, l’occupaient à plein temps et même au-delà, tandis que son ami Alain se rendait régulièrement à l’étranger pour l’entreprise d’appareils électroniques dont il était le directeur. Ce « beau-père », qui ne l’était qu’à moitié, m’aimait beaucoup et je l’aimais pareillement. C’était un homme calme, pondéré, qui savait écouter tout un chacun, se montrer aimable et courtois. S’il avait été pour ma mère quelqu’un de rassurant sur qui elle pouvait s’appuyer, il était pour moi un « père à distance ». En y repensant aujourd’hui, je puis affirmer que cette situation familiale me convenait. Je n’étais nullement en manque d’autorité paternelle. Mes professeurs de danse, mes maîtres d’école, les hommes que j’admirais, et surtout ce père inconnu que je ne cessais d’imaginer, comblaient largement les vides. Ce père existait, il vivait quelque part sur la planète et je voulais savoir qui il était. Ce désir s’implantait en moi de plus en plus fort. Je n’avais qu’une idée en tête : le retrouver. Pour le moment, il n’était encore qu’un père virtuel.

Ma maturité en poche, j’optai pour l’Université de Genève : français, philosophie, anglais. Ainsi, je renonçai à la danse en tant que profession, ayant pris conscience depuis un certain temps déjà des sacrifices nombreux auxquels il me faudrait consentir, des années durant, sans la moindre garantie de réussir une carrière. Beaucoup d’appelés, peu d’élus. Refrain connu.

De mon père, je savais peu de choses, le peu que ma mère a pu m’en dire. Trois fois rien ! Ils ont été amants deux mois à peine. Et encore, ils n’étaient pas toujours ensemble.

Mikhaïl Vidal avait trente ans à l’époque, maman en avait vingt. Ils s’étaient connus à Genève dans un club privé où maman avait été invitée par une amie à passer la soirée.

Mikhaïl, bel homme, le genre séducteur et beau parleur, avait étudié l’art dramatique à Paris. Assez vite, l’écriture prit le pas sur la comédie. Il vivait d’expédients ou signait çà et là des critiques de théâtre, de cinéma ou de littérature. Il avait pondu quelques scénarios qui n’avaient pas trouvé preneur, des poèmes publiés dans quelque obscure revue – nous ignorions laquelle – enfin, édité à Paris sous un pseudonyme, un roman dont on ne savait rien, ni le titre, ni le nom de l’éditeur. Mikhaïl Vidal avait été élevé par sa mère, également comédienne, russe d’origine et divorcée peu de temps après son mariage. Elle vivait à Prague depuis quelques années à l’époque où maman et Mikhaïl se sont rencontrés.

À la mi-novembre 1979 ils vont passer une quinzaine de jours en Valais, à Montana. Je savais encore qu’il parlait le russe, qu’il avait de la tendresse et de l’admiration pour sa mère. Mikhaïl venait d’arriver à Genève où il ne connaissait personne. Descendu dans un petit hôtel, il s’était fait enregistrer sous son patronyme - les archives de l’établissement en question me l’ont confirmé. Voilà à peu près tous les renseignements que je détenais.

Vouloir retrouver cet homme, vingt ans après son départ soudain, tenait de la gageure, de l’aventure absolue. Il vivait quelque part en Europe, mais où ? En France, à Paris ? Vivait-il en Crimée, ou ailleurs ?

J’allais avoir bientôt vingt ans, j’avais tout le temps de m’inscrire à l’Université. Je décidai alors d’entreprendre des recherches. J’y mettrais le temps qu’il faudrait, même si je devais y passer quelques années. Une détermination inébranlable m’animait comme s’il s’était agi d’une question de vie ou de mort. J’avais la certitude que rien ne pourrait m’arrêter.

Un soir où Alain et maman sont à la maison, je demande à leur parler et leur fais part de mon projet un peu fou. Je déballe tout, en bloc, et leur explique également que je pourrai commencer l’Université en automne 2001, peut-être même l’année suivante. Maman paraît effrayée. L’idée que je veuille retrouver l’homme qu’elle a aimé vingt ans auparavant la déconcerte. Même si elle comprend que j’éprouve le besoin de rencontrer un jour mon père, elle a peur que j’aille au-devant de nombreuses déceptions sans jamais parvenir à mes fins, que tout ce que j’idéalise soit finalement réduit à néant par des découvertes inattendues, une réalité différente de celle que j’avais imaginée et que je revienne fragilisée, meurtrie. Alain, qui ne se départ jamais de son calme, voit la situation d’un tout autre œil. Il pense au contraire que quoi qu’il arrive je n’aurai pas cherché en vain, que la vie m’aura appris beaucoup même si je dois être déçue. Me connaissant, il est sûr que j’en sortirai grandie et que l’expérience vaut la peine d’être tentée. Alain est très pragmatique, aussi la réalité matérielle d’un tel projet s’impose-t-elle à lui immédiatement : je devrai voyager, sillonner l’Europe. Il est prêt à m’aider. Il me propose de travailler quelques mois dans son entreprise contre un salaire convenable. Si cet apport ne devait pas suffire, il m’avancerait le reste. Maman ne dit plus rien, elle semble abasourdie, tandis qu’Alain cherche à la rassurer. « Ta fille a la tête sur les épaules, elle se débrouillera parfaitement. »

J’ai parlé de mon projet à mes grands-parents, ils m’ont également offert leur aide.

J’ai donc passé quatre mois devant un écran d’ordinateur dans les bureaux de mon beau-père à rédiger du courrier, taper des offres ou des factures. Pendant ce temps, j’ai commencé mes premières investigations. J’ai pris contact avec l’ambassade de la République tchèque. Est-ce que Madame Maïka Vidal, française par son mariage, russe d’origine, dont j’ignore le nom de jeune fille, habitait à Prague ? La réponse, négative, mit du temps à venir, mais elle m’apprit qu’aucune personne de ce nom ne résidait dans la capitale tchèque, ni même ailleurs dans le pays. Je supposai que Maïka Vidal, si elle vivait réellement à Prague depuis quelque vingt-cinq années, devait avoir repris son nom russe. Ayant divorcé peu de temps après son mariage à Paris, il est probable qu’elle ait renoncé assez vite à son patronyme français, du moins avant de quitter Paris pour retourner dans un pays de l’Est. L’ambassade d’Ukraine n’a pu me fournir aucune information à ce sujet. Tout s’était passé sous le régime communiste de l’époque. Les chamboulements survenus dans le monde diplomatique et consulaire d’alors ne permettaient pas de remonter si loin. Il était également probable que Madame Vidal soit venue en France sous un faux nom en quittant l’URSS illégalement. Elle était donc inconnue au bataillon, selon l’expression chère à mon grand-père. De l’ambassade de France à Berne, je n’obtins guère plus d’informations concernant le fils. Il y avait de nombreux Vidal à Paris et de par la France, mais aucun ne se prénommait Mikhaïl et aucun n’était né de mère russe. Ce Mikhaïl Vidal devait pourtant exister quelque part. Parfois, je me demandais si c’était là son vrai nom. En 1979, serait-il venu ici sous une fausse identité, l’attribuant du même coup à sa mère ? Le cas échéant, pourquoi ? Mes recherches se révélèrent plus difficiles que prévu. Maman m’incitait à renoncer, mais je n’en fis rien.

II

Mes recherches avaient tout d’une enquête policière. Je me posais mille questions, je supputais, je déduisais. Je consultais des annuaires téléphoniques sur CD-ROM, pour la France, la République tchèque ou l’Ukraine. Je me renseignais partout où l’on voulait bien me renseigner : ambassades, agents consulaires, bureaux de l’immigration, etc… J’imaginais surtout, et mon imagination était fertile. Je me rendais compte qu’elle m’éloignait la plupart du temps de la réalité, du moins de ce que devait être la réalité. Il me fallait souvent redescendre sur terre, procéder systématiquement pour parvenir à des déductions logiques, éviter des scénarios abracadabrants ou trop alambiqués. En quelques semaines, les murs de ma chambre ont été tapissés de graphiques, de feuilles où je notais des réflexions en tous genres. J’ai rassemblé des posters et les photos qui m’avaient accompagnée durant mon adolescence. J’ai mis le tout dans un cartable qui disparut sous mon lit. Ma chambre eut vite l’aspect d’un commissariat de police. Je n’avais gardé que ma chaîne stéréo, mon ordinateur, le téléphone, un fax et ma petite bibliothèque bourrée de livres.

Voici quelques extraits des feuilles épinglées aux murs :

Réflexions (pour la suite ! ?)

1) Pas de Mikhaïl Vidal en France, fils d’une femme russe, comédienne, vivant vraisemblablement à Prague depuis bientôt vingt-cinq ans, mais introuvable en République tchèque sous ce nom.

2) Pas de Maïka Vidal à Prague ou ailleurs !

Réflexions premières

a) Peut-être que le père de Mikhaïl V. n’était pas français. Peut-être que la mère de Mikhaïl V. n’a jamais été mariée à un Français. Peut-être qu’elle est tombée enceinte de quelqu’un ayant appartenu au milieu du théâtre et que l’enfant portait le nom de sa mère, c’est-à-dire un nom russe. Si oui, lequel ?

b) Mikhaïl V. était-il vraiment écrivain ou s’en vantait-il seulement ? Maman se souvient qu’ils parlaient souvent de littérature ensemble. Mikhaïl aimait particulièrement les auteurs slaves. Outre le russe, il parlait bien l’anglais. II semblait connaître parfaitement l’œuvre de Dostoïevsky, de Pouchkine. II en savait des pages entières par coeur, en français et en russe (n’avait-il pas été comédien ?). Il affirmait que la traduction anglaise d’Eugène Onéguine par Nabokov était la meilleure qui existait, etc…

c) Mikhaïl V. ne semblait pas être le premier venu.

d) Le prétendu pseudonyme de Mikhaïl V. serait vraisemblablement un nom russe, son nom russe, celui de sa mère ! ?

e) Faut-il alors chercher dans les milieux de l’édition française, ou dans les milieux du théâtre ?

Autant chercher une aiguille dans une botte de foin !

* * *

Compte tenu de ces réflexions, si Mikhaïl V. écrivait réellement, il publierait ses livres sous son vrai nom. Par des libraires, j’obtins les catalogues de nombreuses maisons d’éditions françaises. La plupart des auteurs aux patronymes slaves dont j’avais établi la liste étaient traduits du russe et, parmi ceux qui écrivaient en français, ils étaient soit trop jeunes soit trop vieux pour correspondre à Mikhaïl V., qui devait être quinquagénaire, ou alors décédés. Il ne figurait pas non plus parmi les quelques rares écrivains russes dont les âges correspondaient au sien. Les renseignements obtenus sur ces auteurs – ils étaient au nombre de quatre – par les maisons d’éditions ou par des archives de journaux, les écartaient à coup sûr.

L’été finissait. Nous sortions d’un siècle pour aller vers un nouveau millénaire. Nous vivions dans cette ambiance particulière, faite d’incertitude, de crainte et de questionnement, qui régnait en l’an 2000. J’ai soufflé mes vingt bougies cet été-là. Mon ami Jan, avec qui je sortais depuis deux ans, me soutenait dans mes recherches. Toutefois, je craignais qu’il ne se lasse si elles devaient trop durer. Comme j’avais besoin d’argent, j’avais renoncé aux vacances d’été que nous devions passer ensemble pour travailler chez mon beau-père. Jan s’en était accommodé aimablement. Étudiant en informatique à Lausanne, il avait également trouvé un emploi temporaire. « Après tout, disait-il, je me ferai un peu de fric. »

Vers la fin novembre, je décidai de partir pour Paris. Il fallait que je sois sur place. J’irais dans les écoles de théâtre. Peut-être qu’on retrouverait la trace d’un jeune comédien au nom slave qui y aurait étudié vers la fin des années soixante, début des années soixante-dix. Je disposais de quelques milliers de francs qui me permettraient de vivre un moment en France, d’aller peut-être à Prague ou même en Crimée, si mes recherches l’exigeaient.

Jan ne fut pas très heureux d’apprendre mon départ. Il était certain que mon absence durerait, surtout si je devais me rendre à Prague ou en Ukraine, ou ailleurs après Paris. Je ne reviendrais peut-être pas avant de longs mois. Il craignait que notre relation ne s’en ressente, il insinuait que les nombreuses personnes rencontrées lors de mes pérégrinations m’éloigneraient de lui. Je tentai de le rassurer, car il me semblait qu’on pouvait s’aimer à distance. Cette séparation allait être un test pour chacun de nous et notre amour n’en serait que consolidé. Pourtant, je ne devais pas être vraiment convaincue par mes propos car j’étais loin de persuader. J’étais si préoccupée par mes projets que tout ce qui ne les concernait pas directement passait au second plan. Découvrir mon père allait faire de moi une autre personne. Ce serait en quelque sorte une nouvelle naissance. Il y aurait tout ce que j’avais vécu avant cet instant, et il y aurait tout ce qui allait suivre. C’est du moins ce que je pensais. Je suis une imaginative, une rêveuse, et quand je me représente un futur possible, je suis capable de le vivre comme s’il existait déjà. Je le crée de toutes pièces, il s’installe en moi avec une telle force qu’il m’éloigne des réalités présentes.

Mon seul désir était donc de partir, de me lancer dans cette aventure totalement. Même si j’aimais Jan, je n’arrivais pas, tout au fond de moi, à l’inclure dans mes rêves. Je retardai cependant mon départ de quelques semaines en laissant passer les fêtes de fin d’année.

À la mi-janvier, je pris le train pour Paris.

* * *

Simone Lavoyer habite au cinquième étage d’un vieil immeuble de la rue du Ruisseau, dans le XVIIIe. On tourne un interrupteur en porcelaine et un « clac » sonore résonne dans la cage d’escalier qui s’illumine. Un compteur se met à ronronner. Sur les parois, à hauteur d’épaule, sont peints des motifs floraux aux couleurs passées, rose, ocre, vert et bleu. Simone est la tante d’Alain. Veuve depuis quelques années, elle vit seule à Paris. Sa fille Anna, mariée et mère de famille, habite Quimper. Je suis là depuis trois jours, dans une chambre douillette, celle d’Anna, laissée telle quelle depuis son départ de la maison. Un grand lit où trônent trois poupées aux robes de couleurs vives, une coiffeuse laquée, un pouf et une armoire ancienne composent l’ameublement de la pièce. L’unique fenêtre aux rideaux de cretonne donne sur une cour pavée encombrée de containers à poubelles.

Dès que j’eus pris la décision de me rendre à Paris, Alain contacta sa tante, lui conta mon histoire et lui demanda de m’accueillir chez elle pour un temps indéterminé. Dans sa solitude, Simone fut heureuse de ma venue et m’offrit gracieusement son hospitalité. En échange, je lui proposai de faire le ménage et les courses. Elle se montra réticente, malgré ses soixante-treize ans, affirmant qu’elle était suffisamment en forme et encore en mesure de rendre service à la belle-fille de son cher neveu, considérant également que l’aide qu’elle pouvait m’apporter relevait du « devoir familial ».

J’allais commencer par visiter les écoles d’art dramatique : tous les conservatoires, les cours privés de Paris et de sa banlieue. Je persévérerais, fouillerais toute la ville, partout où ce serait possible. Mon entêtement finirait bien par payer, il me fournirait un indice, aussi ténu fût-il, sur Mikhaïl ou sur sa mère. J’avais en moi la « foi qui déplace les montagnes ». J’étais libre, j’avais tout mon temps. Rien ne m’arrêterait.

Le soir, après une journée de vagabondage dans Paris, seule sur mon lit, en compagnie des trois Grâces, Aglaé, Thalie et Euphrosyne – c’est ainsi que j’avais baptisé les poupées d’Anna –, les yeux clos, je rêvais de mon père. Je me le représentais d’après les descriptions que m’en faisait maman. Il paraît que je lui ressemble. Il était blond avec des yeux très bleus, comme beaucoup de Russes. J’ai ces yeux-là, et les mêmes cheveux. « Tu lui ressembles de plus en plus », répétait maman.

Un jour, j’ai demandé à Alain de me prêter un de ses costumes, une chemise, une cravate et son chapeau. Devant le miroir, j’avais l’allure d’un jeune homme, un rien dandy. D’après Alain, j’aurais fait « un sacré beau mec ». Mon père devait être beau – il doit être beau –, pas de doute là-dessus. J’avais fait une longue liste de tous les cours de théâtre de la ville. Après en avoir visité plusieurs, je réalisai que beaucoup n’existaient pas dans les années soixante, soixante-dix. Mon champ d’investigation se rétrécissait chaque jour davantage. Aussi, avant de m’y rendre, je m’informais par téléphone. Au cours d’une journée, je passais dans deux, parfois trois écoles, ne pouvant faire plus. Dans les conservatoires, l’accès aux secrétariats et réceptions était limité quotidiennement à quelques heures, ce qui réduisait considérablement mes recherches. Une fois ma requête exposée, après force explications, je subissais souvent le même scénario : on me suggérait de revenir un autre jour ou de téléphoner à telle ou telle heure en demandant une personne dont je notais le nom dans mon agenda. La personne en question, responsable des archives, était absente. Ou alors, ce que je cherchais remontait à une trentaine d’années et pour le moment, l’ordinateur n’allait pas si loin. Il faudrait consulter les vieux registres ce qui prendrait du temps. Et quand enfin on pouvait me renseigner, il n’existait nulle trace d’un Mikhaïl Vidal ou d’une autre personne au patronyme russe qui eût été élève dans l’établissement en question. Point final.

Pourtant, chaque jour je recommençais. Je téléphonais, je prenais le métro, un bus, parfois un taxi. La tâche me semblait sisyphéenne. Sans résultat. Simone m’encourageait. Le soir, nous dînions ensemble, elle préparait d’excellents repas. Elle était mon refuge, j’égayais sa solitude. Paul Lavoyer, ingénieur aux Ponts et Chaussées de la ville de Paris, était décédé en 1992 d’un cancer du poumon. Simone, suisse et genevoise, avait fait sa connaissance à Belleville, où elle passait quelques jours de vacances chez une amie. Épousailles en 1955. Naissance d’Anna, leur unique enfant, deux ans plus tard. Quand Simone devint veuve, sa fille vivait à Quimper avec sa famille depuis plus de dix ans. La rente que la ville de Paris allouait à Mme Lavoyer, complétée par quelques travaux de bureau dans une agence immobilière, lui permettait de vivre confortablement dans l’appartement de la rue du Ruisseau dont elle était propriétaire. Chaque été, ses deux petits-enfants et leurs parents venaient passer quelques jours à Paris. À son tour, Simone se rendait à Quimper pour les fêtes de Noël et de Nouvel-An.

Un soir, alors que je me plaignais de mes recherches infructueuses, Simone s’est souvenue que Paul avait fréquenté un club de billard durant les dernières années de sa vie. Il y rencontrait, entre autres partenaires de jeux, trois Russes, en particulier un Ukrainien, chauffeur de taxi, avec qui il s’était lié d’amitié : un certain Sergei Koudriavtsev. Depuis la mort de Paul, Simone l’avait perdu de vue et ignorait s’il vivait encore. En supposant que nous le retrouvions, peut-être pourrait-il nous fournir quelque indice sur les milieux russes des années cinquante, époque où Maïka mit au monde son fils Mikhaïl.

En consultant des carnets d’adresses, Simone retrouva celle de Monsieur Koudriavtsev avec un numéro de téléphone qui, par la suite, s’avéra être le même qu’à l’époque. Après trois jours d’appels sans réponse, quelqu’un décrocha enfin le combiné. Sergei Koudriavtsev, âgé de quatre-vingt-trois ans, vivait toujours au même endroit. Il serait heureux de nous recevoir, de nous aider dans la mesure du possible et de pouvoir parler de Paul avec Simone.

Il y a plusieurs décennies, les Ukrainiens émigrés à Paris se sont rapidement constitués en société, sorte d’amicale qui leur permettait de se rencontrer et d’être tenus au courant de ce qui se passait dans leur patrie et leurs familles restées là-bas ; presque tous les Ukrainiens de Paris se connaissaient, du moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Aussi, j’espérai de tout mon cœur que Monsieur Koudriavtsev, ou quelques-uns de ses proches, aient connu Maïka Vidal, émigrée ukrainienne en France au début des années cinquante.

* * *