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Stéphanie vingt-huit ans, découvre son compagnon dans le lit de sa meilleure amie. C’est tout son monde qui s’écroule. Pas le temps de s’apitoyer sur son sort, la tempête approche, elle décide de tout quitter.
Cinq ans après, Stéphanie s’apprête à vivre sa première expérience en tant qu’art-thérapeute aux « Jonquilles ». Elle ne sait pas encore que cette maison de retraite regorge de son lot de surprises et de rencontres tout aussi étonnantes ! Elle ne se doute pas non plus de la richesse et de la dangerosité des chemins qu’elle va devoir emprunter pour se libérer de toutes ses chaînes et partir à la rencontre de la femme qu’elle aurait toujours souhaité être.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Comédienne, metteuse en scène et éducatrice, Valéry Grima joue et transmet sa passion pour le théâtre depuis plus de vingt ans. La créativité comme résilience, c’est tout naturellement qu’elle devient art-thérapeute. Un métier qui va la conduire au cœur de la relation et sur le chemin de l’écriture. Cette fiction est son tout premier roman.
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Seitenzahl: 248
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Grima Valéry
Je ne meurs pas…
Je danse
À ma grand-mère…
« Vis maintenant
Risque-toi aujourd’hui
Agis tout de suite
Ne te laisse pas mourir lentement
Ne te prive pas d’être heureux »
Pablo Neruda
Prologue
J’ai la nausée. Les lacets montagnards se succèdent. Ça chante, ça rit dans ce tombeau en mouvement. Grisé, il conduit vite, il conduit mal. Je suis la seule à ne pas avoir bu. Je suis spectatrice de mon destin. Il m’échappe soudain. Nous nous dirigeons vers le barrage, le Géant nous y attend, sera-t-il assez puissant pour nous retenir, pour nous éviter cette plongée inévitable dans ces eaux glacées ? Je ferme les yeux. Il roule de plus en plus vite, de plus en plus fort ! Des congères s’amoncellent, le verglas recouvre la route d’une fine pellicule de glace. Je ne la vois pas. Je la sens défier les pneus contacts, s’épaissir insidieusement, traquer la faille. Quelle heure est-il ? J’appuie mes mains sur mes oreilles, j’ai mal mais je ne veux plus rien entendre, ne plus rien sentir. Juste les battements de mon cœur. Ils défoncent ma poitrine. Des gouttes de sueur coulent sur mon visage, la mort n’est pas loin, je tremble… je crie. Il accélère encore, elles chantent toujours, toujours plus faux, toujours plus fort. Des spasmes envahissent mon corps tout entier. Je perçois des lumières vives, elles dansent autour de moi, tout tourne. Elles chantent. Il rit. Un tourbillon m’emporte. Les battements de mon cœur s’accélèrent, la voiture s’envole, je plane. Elles ne chantent plus, il ne rit plus. Les visages se déforment. La glace, la mort, nous y sommes. Le grand saut. Mon cœur s’arrête. D’un bond je me réveille. Le chien couché à mes pieds sursaute.
PREMIÈRE PARTIE
La tempête
J’ouvris les yeux et repris mon souffle. Les battements s’apaisèrent. Le silence. D’un geste automatique, ma main effleura l’autre côté du lit. Le sien. Elle tâtonna. Je savais déjà qu’il n’était pas là, je l’avais su à la minute où il m’avait dit au revoir la veille, enfin tard dans la nuit. Il m’avait embrassée saoul d’alcool et d’habitudes. Un baiser froid, mécanique, un baiser d’adieu. Je lui avais alors promis une guitare, je lui avais promis la lune, je lui avais promis une nouvelle lune de miel, je lui avais promis d’être « l’ombre de son ombre ». Je l’avais supplié de rester. Enfin je crois.
Les images de la soirée défilaient en boucle dans ma tête. Des flashs, des cris, de l’alcool, une boîte de nuit. Les filles se trémoussaient, chantaient, il les prenait par la taille. Je m’enfilai cul sec mon shot de vodka. Lui qui n’avait jamais voulu danser, il se déhanchait maintenant sur la piste, je m’enfonçai un peu plus dans mon siège. Il me jeta un regard, s’approcha de la table, but un énième verre.
Je refermai les yeux comme pour balayer ces images. Mais chacune de mes cellules semblait s’être nourrie de la moindre trace de cette folle soirée. La dernière. La musique et les paroles d’Higelin me percutèrent « Je ne peux plus dire je t’aime, ne me demande pas pourquoi » et avec elle ce tableau dans lequel je n’avais plus ma place. La triste réalité, celle que je pressentais depuis quelques semaines, celle que je voulais fuir, celle que je redoutais, m’explosait à la figure. Des éclats de mots, de paroles, de regards, de musiques, poignardaient notre histoire, notre confort, notre amour, ma dignité.
Le chien s’étira, bondit du lit, s’impatienta. Il m’attendait, il m’appelait. Lui aussi avait compris. Il sentait son maître à une centaine de mètres. Je savais où il se trouvait, où il décuvait, détruisait salement nos sept années de vie commune. Le beauceron n’avait pas besoin de me guider. Machinalement je lui octroyai une caresse, lui aussi avait fait son choix. Il transpirait l’amour pour son maître, sa fidélité, sa complicité.
La neige tombait en abondance, une tempête s’annonçait. D’épais nimbus venus du glacier et de la plaine se percutaient. Je devais me dépêcher, vérifier, enfoncer cette lame un peu plus, être sûre, atteindre le sommet de ma souffrance pour ne pas avoir de regrets et fuir !
En état d’urgence absolue, je sautai dans mon jean, mon pull, mes boots, mon blouson. Je claquai la porte du chalet. L’épais manteau de neige recouvrait maintenant la route. Je tenais le chien en laisse, il me tira, je patinai. Il tira de plus en plus. Il sentait son maître, il était là tout près. Le chien marcha de plus en plus vite, je courus, je m’essoufflai, je glissai, je tombai. Il ne m’attendit pas, je lâchai sa laisse. Il me laissa là. Je me relevai, accélérai à mon tour le pas.
Je franchis enfin le seuil de l’immeuble, rez-de-chaussée, appartement trois. Le chien assis devant la porte, patientait, la gueule ouverte, la langue pendante. J’avais chaud, j’avais froid, j’avais mal. Mes muscles se contractaient, mon sang se glaçait étouffant ma colère latente. Anesthésiée, j’appuyai sur la poignée, la porte s’ouvrit. Elle n’était pas fermée à clé, comme s’ils m’attendaient. Je m’engageai dans le couloir, j’avançai, j’avançai… Combien de soirées, de repas, de confidences cet appartement avait-il en sa mémoire ? La pièce était plongée dans la pénombre, j’entendais le chien haletant. Rien ne bougeait. Le tabac froid tentait de masquer l’unique odeur qui envahissait chacun de mes sens. Celle du déshonneur, de la trahison, celle qui me traînait dans les égouts de leurs ébats.
J’appuyai sur l’interrupteur, et dans un silence éloquent, oppressant, je scrutai la pièce, la scène du crime. Des vêtements épars jonchaient le sol, un jean, un pull, une jupe, des bas, un slip, une culotte… et plus loin juste à côté des pompes une capote souillée, dégoulinante.
Je ravalai d’un coup sec le flux de gerbe qui me submergea soudain. Mes yeux me piquèrent, ma gorge s’enflamma. Fuir ! fuir ! Oui, mais pas avant de l’avoir entendu, pas avant d’avoir rompu cette glace qui muselait mes cris.
– Qu’est-ce que tu fais là ?
Il ne me répondit pas. « L’Autre » s’enfonça un peu plus dans le matelas.
– Oh, tu me réponds, qu’est-ce que tu fous là ?
Il souffla, se retourna, « l’ Autre » mit l’oreiller sur sa tête. L’envie de l’étouffer et de lui faire bouffer une par une les plumes d’oie, s’imposa. Je sentis la glace fondre, mon sang circuler à nouveau dans mes veines, à me brûler, presque. Les battements de mon cœur s’accélérèrent, mes lèvres tremblèrent, mes poings se serrèrent, tout mon corps se tendit. Je me devais de rester digne.
– Qu’est-ce que tu fous là ?
J’ouvris en grand la baie vitrée, les volets, « l’Autre » gémit. La neige tombait maintenant à gros flocons, le vent commençait à souffler, la tempête se précisait. Si je voulais partir, c’était maintenant, je n’avais plus une minute à perdre ! Tout était dit.
– La fenêtre, oh, tu fermes la fenêtre !
– Qu’est-ce que tu fous là, je t’ai demandé ? Réponds-moi ?
– Je dors.
– Dors bien alors, salut !
Je tournai les talons, en omettant de gommer derrière moi les marques de mon passage.
– Putain la fenêtre je t’ai dit !
Je claquai la porte au nez du chien, de mon ancienne vie. Je n’avais aucun remords. C’était bel et bien fini.
Ma colère était à son apogée, elle me projeta en un temps record dans le salon de mon chalet. Je ne réfléchissais plus. Je saisis un sac-poubelle et d’un geste assuré je vidai son armoire. Du costume Hugo Boss aux chaussettes Calvin Klein, trouvés miraculeusement aux derniers vide-greniers l’été dernier, j’écumai chaque millimètre carré de sa présence. Je virai ses bouquins reliés, ses CD, ses collections de bd, sa montre, son parfum… sa vie tout entière, nos souvenirs.
Les sacs s’empilaient dans l’entrée, étape transitoire avant la benne, qui la gueule bien ouverte attendait immobile que je la nourrisse de notre naufrage.
Dans la foulée j’appelai le serrurier. Il passerait dans une heure. Je fis place nette, frottai, astiquai, désinfectai, aspirai les moutons sous le lit, la poussière, les traces. Sept ans ! Un cap symbolique à passer. Visiblement c’était loupé ! Je retirai les draps, direction la benne. Le chalet était prêt à s’afficher sur les vitrines des agences immobilières. Il m’appartenait ! Unique héritage de mes parents… Je savais qu’il se vendrait vite ! Il était temps, urgent d’avancer, d’écouter les signes qui se profilaient mais dont je ne voyais pas encore les contours.
Le responsable de l’agence arriva. « Cela commence sérieusement à tomber ! » me dit-il. J’acquiesçai poliment en lui tendant les plans que le notaire m’avait transmis huit ans auparavant. Je me retirai pour le laisser exercer techniquement, objectivement son métier, avec des plus, des moins, des cotes, des critères, des prix du marché. Ce bien était précieux, bien plus que tous ces chiffres. Sur le mur de l’entrée, je jetai un regard nostalgique sur la toise que mon père avait dessinée. D’un geste j’ouvris la porte et sortis.
Le vent tourbillonnait entraînant dans sa spirale des flocons de neige de plus en plus épais. Je connaissais la montagne, ses alertes, la rencontre d’épais nuages de la vallée et de la plaine était sans appel. Dans cinq heures tout au plus, l’unique route qui descendait à la gare de Bourg Saint Maurice serait bloquée. J’avais toujours détesté conduire sur cette départementale sinueuse ! La tempête ! Dans un même mouvement j’appelai la banque, multipliai les opérations sur mon compte courant, bloquai celui où séjournaient mes quelques économies.
Trois heures après, un contrat de mise en vente dans les mains, je sautai finalement dans le premier taxi, sans doute le dernier. Je regardai une ultime fois les majestueuses et hostiles montagnes qui nous avaient accueillis tous les deux quelques années plus tôt et d’un geste comme pour les saluer, je tirai le voile. Des rafales m’accompagnèrent dans ma fuite.
La fuite
– Je vous dépose où madame ?
– À la gare, merci.
Le trajet fut silencieux. D’un de ces silences pesants qui tue toute tentative d’approche. Le chauffeur jetait régulièrement, furtivement un œil dans le rétroviseur. Je détournai la tête. Il attendait un signe, un souffle, une larme, un son pour engager la conversation. Il ne l’aurait pas ! Je ne pouvais pas. Je n’avais alors plus de jambes, plus de colère, plus de mots pour le dire, sans doute à cet instant plus de désir ni la force de penser. Vide, j’étais vide. Vide de lui, vide de promesse, vide d’un avenir. Sept ans de ma vie venaient en une nuit de se réduire en morceaux dont j’avais récupéré quelques miettes. Toute ma colère laissait maintenant la place au néant. Plus aucune branche, aucun rocher pour me raccrocher, pas même la lueur d’un espoir. Mes amis c’étaient les siens, les nôtres et mon amie, l’unique, se trouvait actuellement dans son lit. Depuis quand lui tournait-elle autour ? Celle à qui je confiais tous mes secrets, même les plus intimes, comment avait-elle pu, comment avait elle fait ?
Mes larmes pour la première fois vinrent rincer ma souffrance, laver mon visage dénué de tout artifice. Le chauffeur alluma le poste radio pour combler le silence.
– Nous y sommes, me fit-il en se retournant.
Je lui réglai rapidement la course, il ouvrit le coffre, me tendit mes bagages.
Affublée d’un sac à dos, d’une grosse doudoune et d’une valise à roulettes, je m’engouffrai alors dans la chaleur de la gare de Bourg Saint Maurice. Debout, immobile, je restai là, planté comme un bâton de ski sur la piste sans espoir que quiconque ne vienne me récupérer. Des personnes se pressaient autour de moi, des enfants couraient, des parents criaient, les vacances étaient finies pour certains, la trace des lunettes, les joues légèrement cramoisies des imprudents témoignaient de leur semaine sur les pistes tandis que la blancheur, le stress, annonçaient aux sommets l’arrivée de nouveaux traceurs. Le mouvement m’entraîna, je manquai de me faire percuter par un surfeur maladroit. Il croisa mon regard, me sourit en guise d’excuse. Je préférai m’asseoir. Quelques sièges venaient de se libérer. Je posai mes sacs à mes côtés.
Le tableau d’affichage clignota, un train était en retard, l’autre n’allait pas tarder à partir, les voyageurs couraient vite, pestaient plus fort. Un hall de gare, c’est Wall Streets ou l’hippodrome de Vincennes avec ses gagnants, ses perdants, des parieurs qui ont misé sur le mauvais cheval et qui vont devoir cultiver l’art de la patience avec des marmots qui braillent, des blousons trop chauds et des bagages trop encombrants.
J’observai cette scène avec un total décalage. Tout semblait me traverser. L’attente ! Quelle attente ? Pour attendre il aurait fallu savoir où j’allais, qui j’étais… Bercée par les mouvements et les bruits de la foule, je fermai les yeux. J’entendis l’annonce de l’arrivée d’un nouveau train, le bruit du sifflet qui lançait le départ d’un autre.
Le temps s’égrenait, je restais là, assise sur ce banc. Un contrôleur multipliait ses allers-retours… Les aiguilles de l’horloge tournaient, les lumières de la gare s’allumèrent, la tempête sévissait. L’épais manteau de neige recouvrait maintenant totalement l’asphalte de la ville, les voitures roulaient au ralenti, les têtes à queue se multipliaient. La vie battait son plein, tandis que les battements de mon cœur ralentissaient.
La voix d’une hôtesse annonça que le dernier trajet en navette vers les stations était prévu dans quinze minutes. Le dernier. Les vacanciers se précipitèrent vers la sortie et en quelques minutes la gare fut désertée. Le silence s’imposa alors, les bruits de ma conscience refirent surface.
Le contrôleur continuait sa ronde. À chaque passage, il m’interrogeait un peu plus du regard. Combien de temps allais-je rester là à attendre sur ce banc ? Banc des accusés, banc des victimes ? Accusée de ne pas avoir entendu les signes, les non-dits, les alarmes. Accusée d’avoir posé sur mes yeux des œillères de plus en plus opaques. D’avoir enfoncé ma tête et mon corps tout entier dans le sable. D’avoir tu mes désirs et sans doute tué les siens. Le froid parcourut mon corps tel un courant électrique. La secousse fut si forte que les ramifications s’étendirent dans tous mes membres. Bouger, m’extraire de ce siège, sauter dans le premier train, peu importe la destination. Personne ne m’attendait nulle part, personne ne savait, à qui aurais-je pu le dire ? À vingt-huit ans j’allais, je me devais de sortir seule de ce naufrage.
Je regardai à nouveau le tableau d’affichage, me dirigeai vers la borne. J’achetai mon billet, filai avec mes bagages sur le quai annoncé. Le train arriva. Je m’y engouffrai, rangeai ma valise, trouvai ma place, collai mon sac à main contre mon ventre et ma tête contre la vitre. Le quai était vide, le contrôleur siffla le départ.
Un livre contre un sandwich !
Déjà une heure, le TGV roulait à pleine vitesse. J’avais fermé les yeux. Je sentais une présence à mes côtés. Celle d’un homme, aucun doute. Sa manière brusque de s’installer, de se lever, de s’ajuster, de se relever, de soupirer, de prendre un accessoire dans son sac à fermeture éclair. Il l’ouvrait, la fermait, l’ouvrait à nouveau. Les yeux toujours fermés je ne bronchais pas. Seuls mes sens tentaient de décrypter le flot d’informations qui se succédaient. Je n’avais aucune envie de parler, d’écouter et encore moins d’être polie. Je me foutais des convenances et du politiquement correct. Je ne désirais qu’une chose : que l’on me foute la paix. Dans ma précipitation je n’avais pas pensé à acheter deux places côte à côte, ma tranquillité. Tranquillité toute relative car la vie était partout, devant derrière, dans le couloir, sur les quais, dans le micro.
J’aurai voulu être morte, ne plus respirer, m’endormir contre cette vitre glacée sur laquelle ma joue s’écrasait. Des fourmis envahirent soudainement mon visage. Je résistais en cherchant une position plus confortable. Très rapidement ce fut le tour de mon épaule, puis de mon bras tout entier qui me supplia de m’ouvrir un peu plus sur le monde. Je me redressai alors. L’homme était là, tout proche, j’entendais sa respiration et râlais intérieurement contre celui qui, pour optimiser l’espace, n’avait pas laissé au moins cinquante centimètres d’intimité entre les deux fauteuils. Il y a sept ans, ma tête s’était posée sur son épaule, je regrettais d’ailleurs que les sièges ne soient pas plus rapprochés, pestais justement contre ce manque d’intimité, j’avais envie de lui, envie de cette nouvelle vie, affamée par l’altitude que celle-ci nous promettait. Envie de retrouver mes racines, mon chalet.
N’en pouvant plus, je me réajustai enfin. L’odeur des chips bien grasses me donna la nausée, le bruit de ses dents sur les pétales qui s’éclataient dans sa bouche attisa un peu plus mon désir de disparaître.
Il mâchouillait, encore ! Excédée, je lui jetai un regard.
– Vous en voulez ? me fit-il la bouche pleine, en me tendant le sachet.
Je tus mon envie de lui exploser son sachet de deux cent cinquante grammes à la figure. Mais ma bonne éducation vint étouffer dans l’œuf cette fulgurance.
– Non merci !
Je fis mine de chercher un livre dans mon sac, pour couper court à une éventuelle discussion.
– Vous allez où ?
Encore un qui ne comprenait pas les signes. Pourvu qu’il descende au prochain arrêt ! Je m’entendis lui répondre :
– À Marseille !
– À Marseille ! moi aussi !
– Ah !
J’ouvris mon livre.
– Vous au moins vous avez tout prévu, je n’ai même pas eu le temps de m’acheter une revue. En même temps pour ce qu’elle m’aurait proposé. C’est franchement du vol, autant se gaver de pub à la tv, vous ne trouvez pas ?
– Si, si, c’est pour ça que j’emporte toujours un livre avec moi. Mais vous n’avez pas de portable ?
– Si, mais je n’ai pas la 4G. Alors jouer au tarot en ligne sans connexion ça va bien cinq minutes ! Et puis quitte à jouer au tarot, autant jouer avec des amis autour d’une table avec un bon verre de vin et une pizza !
– Vous êtes joueur ?
– Non !
– Ah !
– Vous lisez quoi ?
En guise de réponse je lui tendis mon bouquin. Il me le rendit.
– Connais pas ! C’est bien ?
Il attendait quoi de moi, que je lui fasse un résumé et ensuite la lecture ou quoi ? Il fallait que je trouve rapidement le moyen de m’en débarrasser.
– Pas mal ! J’ai un autre livre du même auteur dans mon sac, ça vous tente ?
– Pourquoi pas, tiens !
– Il est pas mal. Il en a écrit plusieurs, mais celui-ci je crois que c’est son meilleur !
– « La délicatesse » ! Le titre est joli.
– Il n’y a pas que le titre. Lisez, vous verrez !
– Je mange mon sandwich et je m’y mets.
En plus, il avait fallu que je tombe sur un vorace !
– Vous en voulez un bout, je ne mangerai pas tout ! Un sandwich contre un livre, je vous arnaque un peu, mais bon je n’ai pas plus ! Ah, si une compote trois fruits en dessert !
Avait-il de l’humour ? Je n’avais rien mangé depuis plus de vingt-quatre heures et mon ventre criait famine. De la nourriture intellectuelle contre un sandwich qui me paraissait plus appétissant et moins industriel que le reste, le deal était plus que correct. Ce serait sans doute moins pénible que de l’entendre mâcher tout seul.
– Marché conclu. Juste un petit bémol, je n’ai pas l’habitude de partager un sandwich et encore moins un livre avec un inconnu sans au moins connaître son prénom.
– C’est sûr, à vrai dire moi non plus, je n’ai pas l’habitude de partager mon sandwich. Je m’appelle Pierre.
– Moi c’est Stéphanie.
Il m’adressa un sourire. Sans un morceau de chips collé sur une de ses incisives, il aurait été presque charmant. Je m’attardai alors sur son visage. Il devait avoir grosso modo la trentaine, quelques rides naissantes bordaient ses yeux tout aussi noirs que ses cheveux longs qu’il attachait en queue-de-cheval. Son front ainsi dégagé était large. Sa bouche était épaisse et bien dessinée. Je fus surprise par la finesse de ses traits, de son nez. Enfant, on avait dû souvent le prendre pour une fille.
Je saisis la part qu’il me tendit. Je notai au passage que ses mains étaient tout aussi fines que son visage. Des mains de pianiste ou de guitariste, il ne devait pas faire un métier manuel. Je croquai enfin dans le sandwich.
– Ah, vous voyez, vous aviez faim !
– C’est délicieux merci !
– Un classique, et la sauce, un secret !
Je savourai ! Mon corps lui était reconnaissant. L’énergie qui semblait l’avoir déserté refit surface.
– Dites donc ça vous fait du bien de manger ! Vous êtes moins pâlotte d’un coup !
– Merci…
– J’espère que le livre tiendra ses promesses.
– Je pense… Après chacun ses goûts, c’est terriblement subjectif le fait d’aimer ou pas un roman !
– Comme un sandwich ! Mais quand même, l’association de certains ingrédients fait généralement carton plein. Si l’enrobage est à la hauteur…
– Je pense que tous les ingrédients sont réunis alors !
– Un petit coup de thé glacé maison pour faire passer tout ça !
– Thé glacé maison !
– À part les chips, je m’arrange toujours pour savoir ce que j’ingurgite !
– Moi, c’est généralement l’étiquette des plats cuisinés qui me l’indique !
– Chacun son truc !
– C’est ça !
– Alors un verre, ça vous tente ou pas !
– Oui merci.
Je lui adressai un sourire.
– Vous souriez en plus, ça va bien avec vos nouvelles couleurs !
Les livres nous appelèrent, le calme s’invita. Enfin ! Quoique ce n’était pas si désagréable tout compte fait un peu de bruit ! Certains bruits sont plus agréables que d’autres !
L’ultime coup de fil
Le voyage se poursuivit. Bercée par les mouvements du train et la présence bienveillante de mon voisin, je m’autorisais une petite sieste.
La sonnerie de mon portable retentit. En un quart de seconde je décrochai ! Je décollai instinctivement l’appareil de mon oreille. À l’autre bout du wagon sa voix raisonnait encore ! Mon voisin, quant à lui plongea un peu plus sa tête dans les lignes de Foekinos.
– Putain, Steph, t’es où ?
– Bonjour David ! On ne t’a jamais appris à dire bonjour ?
– T’es où bordel ?
– Je ne suis pas certaine que le mec au fond du deuxième wagon ait bien compris. Attends ! je mets le haut-parleur ! Articule surtout !
– Steph arrête ça de suite !
– Toi tu baisses d’un ton ou je raccroche !
– Ok, je me calme. Mais t’es où, c’est quoi ce tintamarre que j’entends ?
– Le bruit d’un train qui se déplace.
– T’es où, tu vas où ? Y a la tempête ici ! J’ai pas pu rentrer chez nous, les clés ne marchent plus. Je me gèle !
– Pourquoi ta douce t’a mis dehors ? Elle ne t’a pas gardé au chaud dans son deux-pièces ! Eh bien elle commence mal votre histoire !
– Steph, arrête !
– Comment ! Moi je m’arrête ? Tu dors plus, j’en suis désolée ! Tu te gèles, encore plus ! Mais maintenant tu vas bien écouter ce que je vais te dire. Prends des notes, je te le conseille car c’est la dernière fois que tu m’entends !
– Steph, s’il te plait, pardonne-moi !
– Donc je continue. Le chalet c’est le mien et tu le sais. Les serrures ont été changées à la minute où tu as choisi de tout bousiller.
– Steph !
– Je continue. Ne cherche pas à récupérer tes affaires à l’intérieur, elles n’y sont plus. Avec un peu de chance la tempête va te sauver, le camion ne passera pas aujourd’hui. Elles sont dans la benne au sous-sol !
– Putain Stéphanie !
– Non soit pas grossier, ça ne te va pas bien. Quoi que ! Tu devrais y aller vite d’ailleurs à la benne, car je pense que son contenu actuel va faire des heureux !
– T’as tout viré ?
– Tout. Absolument tout… Tu comprends pour la vente, c’est mieux !
– Quoi !
– Oui une agence est passée ce matin, si tu attends quarante-huit heures, le chalet devrait faire la une sur leur vitrine !
– T’as pas fait ça ?
– Si ! Et à mon avis il va se vendre rapidement ! « C’est un très beau produit, très recherché » m’a dit texto le responsable de l’agence… Ah, et puis si tu désires faire marcher tes relations pour avoir les clés, loupé, là encore j’ai tout assuré !
– Tu n’es qu’une salope, une garce…
– Je te reconnais bien là… Bon écoute, je ne vais pas polluer l’ambiance sereine de ce train par tes insultes. Y a des enfants tu comprends et la télé réalité, tu sais très bien que c’est pas mon truc.
– Mais Steph, pardon, excuse-moi ! Je me calme ! Je ne suis qu’un goujat, un rustre, une ordure…
– C’est toi qui le dis !
– Je vais me battre, tu vas lécher le sol, me supplier d’arrêter…
– Libre à toi ! Salut David !
Je raccrochai, soulagée. Ce coup de fil m’avait réveillée, j’étais vivante, j’étais vivante ! La couleur de mes joues en témoignait, le regard admiratif que me lançait mon voisin aussi.
– Ben dites donc, vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère vous !
– En même temps de son côté, il a tout détruit à coups de machette !
– Je comprends un peu plus maintenant !
– Quoi, qu’est-ce que vous comprenez ?
– Eh tout doux ! Moi c’est Pierre !
– Excusez-moi !
– Votre pâleur, cette tristesse dans vos yeux, l’absence d’espoir…
– Vous avez vu tout ça ?
– Ben oui.
– Alors chapeau bas, monsieur ! Et maintenant qu’est-ce que vous voyez ?
– Une belle femme pleine de vie !
C’était donc ça, l’image que je renvoyais, « une belle femme pleine de vie ». David ne m’avait donc pas anéantie, j’avais gardé en moi de la lumière, de la beauté. J’avais vingt-huit ans, la vie devant moi, et un inconnu me trouvait belle.
Éclaircie
La vie. Ma vie… Il allait bien falloir que je la reprenne en main. Je quittais la station et ses petits boulots, un univers confortable, intime, isolé du reste du monde, qui accueillait chaque semaine des nationalités différentes, des milliers de touristes avec lesquels je sympathisais parfois. Mais somme toute entre les saisons, nous n’étions qu’une petite communauté à vivre la montagne et sa beauté, la montagne et son immensité, la montagne et ses secrets. En station l’enchaînement de jobs successifs me permettait d’avoir un salaire correct tout au long de l’année. Mais réellement quelles compétences avais-je acquises ? Sept années s’étaient écoulées ainsi, dans une sorte de cocon douillet. Mais qu’avais-je fait vraiment ? La vente de mon chalet et mes quelques économies me laisseraient le temps de me retourner. J’avais une question plus urgente à régler. Sans David qui étais-je ? Quels étaient mes désirs, vers quoi allais-je maintenant me diriger ?
Perdue dans mes pensées, la voix de Pierre me sortit de mes divagations.
– Merci Stéphanie de m’avoir fait découvrir ce livre. Je n’en suis qu’à la moitié mais l’écriture de cet auteur est délicate, tout comme son titre.
– Je suis ravie qu’il vous plaise, vous lisez vite !
– Pas vraiment, non, je ne suis pas un grand lecteur. Je n’arrive jamais à trouver le temps de me poser et de lire. Mais là je me suis laissé embarquer sans m’en rendre compte. Pour tout vous dire, seule votre dispute tout à l’heure a pu me sortir de ma lecture !
– J’aurai bien aimé vous épargner ce passage peu glorieux.
– Je vous ai trouvée plutôt pas mal et visiblement cette discussion houleuse vous a fait du bien. Si je peux me permettre, qu’est-ce que vous allez faire maintenant ?
Que répondre à cet homme avec qui j’avais partagé un livre et un sandwich ? Sa délicatesse justement, son humour aussi, me soufflaient de me laisser aller, peut-être de vider mon sac. De toute façon qu’est-ce que je risquais de parler à un parfait inconnu ? Dans une paire d’heures, nos chemins se sépareraient. Je sentais dans sa voix de la bienveillance, je n’avais bizarrement pas peur d’être jugée ! Peut-être serait-il même de bon conseil !
– Enfin, vous n’êtes pas obligée de me répondre… Excusez-moi, j’ai tendance parfois à être intrusif sans m’en rendre compte !
– Non Pierre, ne vous excusez pas. En fait je n’en sais rien. Je vais à Marseille parce que c’est la destination qui s’est affichée lorsque j’ai décidé de me lever de mon siège à la gare et de prendre le premier train qui passait.
– Vous ne vouliez pas aller à Marseille ?
– Je suis montée dans ce train sans réfléchir, peut-être juste pour que le contrôleur me lâche du regard ou peut-être pour me prouver que je pouvais encore prendre une décision.
– Vous voulez me raconter ?
– Que dire ? Qu’hier encore, je ne pensais pas raconter ma vie à un quasi inconnu dans un train en direction de Marseille. Que jusqu’à hier soir, je croyais que ma vie était bien rangée, que mon couple malgré ses hauts et ses bas était fort et que rien, enfin rien de très grave, ne pouvait lui arriver. Vous comprenez, jusqu’à hier soir, j’avais un boulot, une meilleure amie, un mec et un toit !
– Et ce n’est plus le cas ?
– Y a plus rien de tout ça ! J’ai mis mon chalet en vente, sans réfléchir, au moment où avec le chien j’ai découvert mon homme dans le lit de Béa !
– Votre meilleure amie ?
J’acquiesçai.
– Et le chien qu’est-ce que vous en avez fait ?
– C’était lui son maître, il est resté là-bas.
– Qu’est-ce que vous comptez faire maintenant ?
– Je n’en sais rien. Descendre de ce train à Marseille, prendre un taxi, trouver un hôtel. Pour la suite c’est le vide total. Je ne sais plus ce que je vaux, et même qui je suis.
– Vous avez je suis sûr des compétences professionnelles. Qu’est-ce que vous avez fait pendant sept ans ?
– Des petits boulots, serveuse, agent immobilier, femme de ménage. Rien de très stable, ni de très passionnant.
– Et maintenant si je vous pose cette question : dans tous ces petits boulots qu’est-ce qui vous a le plus plu ?
– Comment ça qu’est-ce qui m’a le plus plu ?
– Je ne sais pas, vous détestiez ce que vous faisiez ? Qu’est-ce qui faisait que vous vous leviez le matin à part bien sûr gagner de l’argent ?
Pierre était pertinent, fin sans être intrusif, tout en douceur je sentais une main capable de me guider, de m’accompagner dans ma réflexion. Ses questions me faisaient du bien, elles donnaient un cadre à mes élucubrations. Qu’est-ce que j’aimais dans ces différents métiers ? Pierre me laissa réfléchir, sans intervenir, j’appréciai son silence.
– Les gens.
– Comment ça les gens. Les touristes ?
– Oui, la relation avec les gens, les discussions sans lendemain que nous pouvions avoir. Vous voyez par exemple lorsqu’une famille arrivait chargée comme un mulet, épuisée, avec le seul désir après des heures de train de se poser enfin, j’aimais être là pour eux, les accompagner dans leur appartement, ou leur servir un bon chocolat. Parfois même dans l’attente d’une clé, je me surprenais à proposer aux enfants des jeux créatifs…
– Et l’attente était moins longue ?
