Je vous écris de Porrentruy - André Klopmann - E-Book

Je vous écris de Porrentruy E-Book

André Klopmann

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Beschreibung

"Genève se tient en haute estime mais ses veaux d’or vacillent. Elle répète des mantras, les cales prennent l’eau et la société se fend comme la coque du navire. Elle s’agite dans l’insouciance du naufrage qui vient. Un peu plus loin, le Jura, terre de luttes devenue indépendante à coups de bélier. L’auteur découvre en Ajoie une histoire singulière et puissante dont il s’empare.

Il suit les traces de la Mère Royaume, de Guillaume Tell et de la Sorcière d’Asuel. Il voit apparaître un trésor et va commettre un crime. Vrai ? Faux ? Ce roman au vitriol questionne les mythes et les illusions collectives. C’est un récit sur le pouvoir, sur les valeurs et sur l’esprit de révolte."

À PROPOS DE L'AUTEUR

André Klopmann a publié une quarantaine de titres. Il a reçu le Prix du Quai des Orfèvres, le Grand Prix Fnac et le Prix des écrivains genevois. Il a été aussi journaliste et haut fonctionnaire.

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Seitenzahl: 185

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

PREMIÈRE PARTIE Des eaux qui montent

Il ne reste que le roman pour questionner la vérité

Daniel de Roulet

Je vous écris de Porrentruy.

C’est inattendu et moi-même je m’en étonne.

Beaucoup de mes proches quittent Genève. Le plus souvent, ils s’installent en Valais. Moi, c’est le Jura.

De Genève, je connais chaque pierre et chaque brin d’herbe par son prénom. Je pensais ne jamais la quitter. Oui, la quitter, parce que Genève est féminine. Déjà là, on flaire la coquetterie. On parle de la Genève internationale, bancaire, horlogère. Genève, la rayonnante. Elle se dit volontiers « la plus petite des grandes capitales », comme Locarno offre au cinéma « le plus petit des grands festivals ».

C’est très suisse, cette propension à se dire le-plus-petit-parmi les grands. Quand on ne peut pas être grand parmi les grands, on se monte le col un peu comme les cygnes du Léman. À l’autre bout du monde, dans le Nevada, une cité de taille semblable, Reno, se fait appeler « la plus grande des petites villes ». Genève, c’est l’inverse. Parce qu’elle est internationale sans doute. Ce fut sa gloire et ce sera son boulet.

Au théâtre des mégapoles, la Plus-Petite occupe un strapontin. On a tort de mépriser les strapontins. Ces sièges d’appoint sont inconfortables mais ils présentent un avantage. Positionnés sur le passage parce que c’est leur nature, ils permettent d’étendre les jambes et aussi d’être bien vu. On peut même faire, de là, des croche-pattes aux concurrents. C’est à ce prix, souvent, qu’on se hisse. C’est dangereux à tout point de vue. Il peut y avoir retour de manivelle. Justement, on y est : à présent la fière s’étiole. Les rivaux démontent le strapontin. Ne resteront bientôt que des ambitions contrariées.

Chaque année, on enregistre quatre mille passages de VIP à l’aéroport, situé quasiment en ville, à quatre kilomètres exactement du centre. « À une minute en taxi », prétend un site mensonger qui donne le tarif de la course – onéreux surtout s’il faut écouter pour ce prix durant vingt minutes les jérémiades d’un chauffeur mécontent de la circulation ou d’une chauffeuse irritée par le machisme de la profession.

Sur la carte européenne et même mondiale, Genève joue encore son rôle de Plus-Petite-des-grandes-capitales. C’est amusant parce qu’elle n’est même pas, en réalité, la capitale d’un pays qui d’ailleurs n’en possède pas. Si déjà, c’est Berne, « ville fédérale », lieu de gouvernance de ce que les cantons souverains délèguent au pouvoir faîtier, pas central.

Vous saisissez la différence. Toutes les cités entrepreneuses sont les capitales de quelque chose. Zurich, de l’économie. Bâle, de la pharma. Bienne, Le Locle, Les Breuleux, Le Brassus – une capitale multisites c’est rare – de l’horlogerie. Et de quoi Genève est-elle la capitale ? De tout.

Premier centre de coopération multilatérale au monde, siège de l’ONU en Europe, épicentre de Rolex, la Plus-Petite compte 500 000 habitants à tout casser répartis sur 45 communes. C’est modeste, mais c’est là que, en 1985, les présidents Reagan et Gorbatchev sont venus se serrer la main pour amorcer la fin de la guerre froide. C’est là aussi que leurs successeurs Biden et Poutine sont venus se dire en 2021 combien ils se méprisaient l’un et l’autre. Le monde avait changé.

Pour une bonne part, l’histoire moderne du globe s’est écrite à Genève. La Société des Nations, le Comité international de la Croix-Rouge, l’Organisation des Nations unies, le Conseil européen de la recherche nucléaire et un chapelet d’organisations intergouvernementales y ont pris berceau. Groupées autour d’elles, des centaines d’organisations non gouvernementales étendent leur influence dans tous les domaines, droits humains, commerce, durabilité, et délivrent des labels en tout genre.

Genève, c’est Courbet : l’origine du monde. C’est là que ça se passe. La Plus-Petite a capté ou généré plus de prix Nobel et de médailles Fields qu’on ne peut en compter ailleurs au mètre carré.

Et c’est là que Joe Biden ne s’est finalement pas rendu en 2024 pour un sommet sur l’Ukraine qui n’a rien donné, sauf de la communication, le principal belligérant n’ayant pas été invité et l’autre s’étant montré sous son mauvais jour. Pour faire la paix, c’est bien connu, il faut être deux. Comme pour danser le tango. Tous les ministères usent de cette métaphore éculée. Curiosité helvète, l’organisateur en chef était un diplomate membre, et même élu local, d’un parti national hostile à ce sommet. En Suisse, c’est possible. Mignon pays.

Genève ne s’en vante pas mais elle s’est fait souffler ce grand rassemblement. La rencontre a eu lieu dans les Alpes, au Bürgenstock, canton de Nidwald, lieu de quiétude et de grand luxe doté d’une vue de carte postale. Quand bien même on s’y agite beaucoup, Genève n’est plus au centre des réflexes diplomatiques. Vaincue, elle a feint le soulagement au vu des coûts sécuritaires d’une telle affaire. En réalité, ce fut pour elle une déception. Une atteinte à son prestige. Elle perd son sex-appeal.

En 1985, quand les présidents Reagan et Gorbatchev ont amorcé à Genève le début de la fin de la guerre froide, les discussions se sont tenues principalement dans un domaine familial privé et au Centre international de conférences. En 2024, au Bürgenstock, l’hôte, propriétaire des lieux, est le fonds souverain du Qatar. La neutralité suisse ne couvre pas les prestations hôtelières.

* * *

J’avais le projet de vivre et de mourir dans ce bout de pays natal charmant et cossu, sur ce lopin content de lui, satisfait de ses montagnes proches et fier de son lac au point de dire du Léman qu’il est le « lac de Genève », ce qui fait s’étrangler les Vaudois. J’étais heureux d’une topographie d’exception qui permet de sauter d’un coup d’aile de la Nautique aux Alpes. J’aimais ce canton raillé pour sa propension à se perdre en débats politiques saugrenus, et cependant tellement envié.

Envié pour quoi ? Pour le taux exceptionnel de Porsche, de Bentley et de Ferrari qui encombrent le quartier de Rive, ce confetti urbain peuplé d’avocats et de négociants en matières premières ? J’y vivais près de la Halle vivrière sans la fréquentation de laquelle on ne sait rien du pouls de la cité. Et j’ai choisi de m’en aller. La décision fut prise un soir de bagarre au coin de chez moi. Bagarre à coups de clubs de golf. Ce n’est pas une métaphore. À Rive, on trouve moins de battes de baseball que de clubs de golf. Je n’étais pas impliqué, mais ça fait quand même bizarre.

Je suis parti à Plainpalais, où subsistent des bars PMU, de vieux zincs, des étudiants, des trognes à goutte et de salutaires trappes à fondues pour compenser les lounges-quinoa. Je m’y suis installé longuement mais pas définitivement. Rien n’est jamais acquis. Un temps seulement. Quand Plainpalais à son tour s’est bobo-embourgeoisé, phénomène qui se mesure à la fréquence d’ouverture des bar branchés et des boutiques déco, j’ai à nouveau migré.

Je me suis posé aux Charmilles, près des arcades balkaniques, africaines, indiennes, afghanes et maghrébines de la Servette, reléguées rive droite parce que c’est moins chic, du moins tant qu’on n’a pas atteint la ceinture où siègent les organisations internationales qui de toute manière vivent sur une autre planète.

Servette, tout le monde connaît. En 1890, quelques Anglais qui taquinaient le ballon ovale sur le gazon du Grand-Pré Wendt ont appelé leur club Servette parce que c’est le nom du quartier. C’est resté. Des expatriés, déjà. Aujourd’hui les fameux clubs de football, de rugby et de hockey qui fédèrent Genève s’appellent Servette. Ailleurs en Suisse, où de grands clubs s’appellent Sauterelles (Grashoppers), Jeunes garçons (Youngs Boys), portent le surnom d’un homme (Xamax : Max Abegglen) ou plus classiquement celui d’une ville (Lausanne, Sion…), beaucoup ignorent que Servette est le nom d’un quartier.

De cette ville je connais tout. Son histoire, ses salons, ses sociétés, ses stades, ses théâtres. Ses rues, aussi, que j’ai balayées, car c’est avec les éboueurs à cinq heures qu’on apprend à connaître une ville, au petit matin quand le fauve s’ébroue. J’en ai poussé les portails des cours, quand elles n’étaient pas closes par des serrures à codes.

J’ai tant de fois écrit le mot Genève qu’un sac à malice peinerait à les contenir tous. J’ai bu les paroles de ses dirigeants. Parfois aussi, je les ai composées, plaisant exercice qui transmet la vision des grands et masque l’inavouable incertitude des petits.

Mais voilà. La Plus-Petite est en danger. Je ne vais pas la changer. Je constate. C’est fou d’ailleurs le nombre de Genevois qui viennent à la quitter passés la soixantaine. C’est un phénomène de balancier, car, en même temps, on y vient de partout pour s’installer dans des appartements de plus en plus chers.

Il faut admettre que la Plus-Petite est séduisante quand on la connaît mal. On peut y faire fortune et en croiser beaucoup. Il est facile aussi d’en planquer. Rive gauche, les établissements spécialisés ne manquent pas. Rive droite, les organisations internationales attirent la lumière et dépensent des milliards. Sans elles, l’économie locale s’effondrerait. C’est une belle étape, Genève, pour doper une carrière diplomatique ou pour faire fructifier ses avoirs.

La fin du secret bancaire a arraché au secteur financier les cris déchirants d’une éléphante quand son petit se noie mais cela n’a pas changé grand-chose. Sous des dehors assez conservateurs, parce que le conservatisme rassure, le milieu est souple et réactif. C’est à ça qu’on le reconnaît.

La cité investit dans la notabilité. Plus d’une fois, j’ai vu un délégué de petit rang devenir ministre. Genève escompte alors un retour sur investissement. La Suisse aime choyer les délégués de passage ou en résidence. On ne sait jamais. En toute neutralité bien sûr. Le jour venu, un ministre heureux de ses premières années à Genève la choisira plus facilement comme site de conférences.

Ce concept justifie les relations qu’elle entretient sans états d’âme avec tout le monde d’une manière tellement égalitaire que les voyous aussi ont droit à des égards. On sait depuis Orwell que, dans la ferme, certains animaux sont plus égaux que d’autres. Genève est une ferme mais si elle n’y prend pas garde, bientôt ses poules ne pondront plus.

* * *

La Plus-Petite vit à double vitesse. Ici, le monde international et là, celui local. D’élégantes fondations cultivent l’inventivité pour les mêler l’un à l’autre mais ça ne marche pas. Les deux se côtoient et s’ignorent. On crée des événements sympathiques mais cela reste entre soi et, le plus souvent, éphémère.

Je m’interrogeais à ce sujet quand, sur Facebook, est apparue une photo ainsi légendée : « Tapis rouge au Grand Théâtre afin de renforcer les ponts entre la communauté locale et internationale ». La manifestation s’appelle Geneva Opera Pool. Elle est très sympathique. Une fois l’an, la communauté diplomatique et les décideurs locaux se retrouvent pour une soirée d’opéra ou un grand concert à l’œil. On se croise à l’entracte. On se salue aimablement, forcément, c’est le concept. J’y suis souvent allé. C’est un bel événement. Prétendre pour autant qu’il « renforce les ponts entre la communauté locale et internationale », c’est éclairer la trilogie entre-soi, suffisance et nombrilisme dont la persistance entretient l’aveuglement.

Ce n’est pas l’événement qui est ringard. C’est le discours sur les ponts. En plus d’être rabâché, il recèle une certaine part d’ironie. Depuis cent ans, on parle à Genève de construire des ponts, des vrais ou, à défaut, des passerelles. Mais Genève ne construit pas des ponts. Elle dessine des bretzels.

Les diplomates affluent volontiers pour de telles célébrations. Cela fait partie du job. Or, l’eau et l’huile en général se mélangent mal. Les marquis de la haute diplomatie internationale n’ont que faire des barons de la cité, souvent plus intéressés à leur contact qu’à l’inverse. Comme le propre d’un diplomate est d’être diplomate, ils n’en laissent rien paraître.

Quand le maire ou quelque ministre les reçoit en sandales ou en baskets, chemise froissée comme un Issey Miyake, sauf que c’est plutôt du Hennes & Mauritz de l’avant-veille, eux, tirés à quatre épingles comme s’ils remettaient leurs lettres de créance à Charles III, se forgent rapidement une opinion. Les codes protocolaires sont internationaux. Les négliger peut confiner à l’offense.

Les jeunes expats sont anglophones et hispanophones pour la plupart. L’usage du mandarin se développe aussi. Ils et elles vivent entre eux, bossent entre eux, sortent entre eux, baisent entre eux et quelquefois se mettent en ménage. Les loyers sont tellement chers. Seuls les CEO des multis se démarquent. À eux, des appartements sont proposés d’autant plus facilement qu’ils peuvent les payer cher. Eux trouvent intérêt à fréquenter les décideurs locaux. C’est bon pour les affaires et on peut toujours parler fiscalité. Déjà, là, ce sont des mondes différents.

J’entends dans la cité les slogans énoncés comme des mantras sur le rayonnement, les ponts, ou encore le vivre-ensemble et la co-construction participative. Vraiment ? La réalité fait échouer ces chimères. Elles se fracassent comme des navires mal barrés contre les icebergs dérivants. Il y a de plus en plus d’icebergs et les navires paraissent de plus en plus désorientés. Dans la mesure où les bateaux et les icebergs ne sont pas faits pour vivre ensemble, les eaux deviennent franchement dangereuses.

Les locaux et les expats ne sont pas faits pour vivre ensemble, tressés dans une communauté unique et multiforme. Longtemps, j’ai prétendu l’inverse mais j’avais tort. J’étais sincère, moi aussi je récitais des mantras. En réalité, les pauvres restent avec les pauvres et les riches avec les riches. De même, les expats restent avec les expats. Ils vivent en tribus d’autant qu’ils n’ont pas de projets locaux à long terme.

Le plus souvent, la Plus-Petite est une étape, un fil d’or dans un CV. Le seul endroit où véritablement se côtoient à Genève tous les âges, tous les genres, toutes les nationalités, tous les styles vestimentaires et toutes les classes sociales, ce sont les Bains des Pâquis. Se côtoient, pas se mélangent. C’est déjà ça.

Pendant ce temps, la société se tend. Catalyseur démocratique, révélateur des colères rentrées, outil d’expression qui fait rêver dans d’autres pays des populations corsetées, le bulletin de vote ne délivre plus le pouls réel de la société. Le taux d’abstention reste élevé. Sur les objets soumis, le dépouillement exprime souvent les intentions d’une minorité, celle qui vote. Donc le résultat est faussé. Pas faux, mais faussé. Biaisé.

Le sésame absolu de l’expression populaire sert régulièrement de levier, dans une indifférence cotonneuse, à l’émergence de personnes sans carrure. Pas toujours mais souvent. Cela se voit et ça lasse. Quelques scandales ont éclairé les limites d’élus maladroits auxquels on a facilement prêté de sombres desseins. Vraiment ? Je pense avec Michel Rocard qu’il faut « toujours privilégier l’hypothèse de la connerie à celle du complot ». N’empêche, le mal est durable.

Le désarroi gagne du terrain. La confiance s’estompe. Les partis ont une inquiétante responsabilité dans cet affadissement. Le monde doute et ils ne l’entendent pas. Tout renchérit et, pour beaucoup, les fins de mois deviennent difficiles. Sauf pour les ultra-riches bien sûr, si nombreux à Genève.

Écoutez braves gens

D’où que vous veniez

Constatez que les eaux

Autour de vous ont monté

Et acceptez donc que bientôt

Vous serez trempés jusqu’à l’os

Bob Dylan, 1964. Difficile à traduire mais c’est bien ça.

À chaque élection, à chaque votation on lit encore des slogans débiles du genre « avec nous un avenir meilleur » ou « parce que j’aime Genève ». Il ne manquerait plus que ce soit le contraire, quand on aspire à la diriger. Les partis se serrent à cent au parlement local qu’on appelle le Grand Conseil (au moins quelque chose qui est grand – je plaisante) mais ils patinent. Trop de retard dans le traitement des dossiers, trop d’interventions inutiles, trop d’emphase, souvent, irritent comme les orties. Les discours vides trompent les esprits creux. Qui se ressemble s’assemble.

L’observation attentive d’une cité où rien, absolument rien, n’avance sans que recours et référendums soient opposés à tout projet consterne quand elle ne désespère pas. De législature en législature, le gouvernement paraît à chaque fois au moins aussi distendu que le précédent.

Eh bien maintenant, nous sommes trempés.

Je vous écris de Porrentruy.

C’est une étrange histoire que je vais vous conter. Un roman planté dans une terre de sortilèges, un conte philosophique. Moi qui pensais ne jamais quitter Genève, me voilà réalisant que la vraie vie est au-delà du champ. C’est bien connu, l’herbe est toujours plus verte ailleurs. Les trésors et les mystères n’ayant pas de frontières, j’ai accompli pour ma sérénité un crime dont l’impératif besoin me taraudait.

* * *

Le Jura suisse a ceci de commun avec Genève qu’il est frondeur aux yeux des autres Suisses. Les deux cantons sont les seuls à avoir voté en 1989 en faveur de l’abolition de l’armée. Ça crée des liens.

Il a ceci de différent qu’il n’a pas été meurtri par un calvinisme que la Plus-Petite célèbre comme le fondement de sa prospérité locale. C’est assez vrai mais cette filiation autoproclamée lui a ôté le goût de la fantaisie. C’est un totem ancien dont les injonctions renforcent l’entre-soi et verrouillent les codes sociaux.

Aujourd’hui, 9 % de la population s’y déclare protestante et pas davantage. C’est l’élite qui est protestante. Celle de la banque et de la finance, issue de la Réforme et prudemment dynastique. Elle se fiche du nombre. Sauf bien sûr quand il s’agit du montant d’un dépôt. Pour ce qui est de la vie quotidienne, qu’importe le nombre pourvu que perdure l’influence.

Les codes. Je me souviens d’un banquier renommé qui un jour m’a offert, dans sa salle à manger privée, en entrée, des crevettes habillées de leurs carapaces joliment disposées sur un bouquet de feuilles vertes chiffonnées. Pas facile à manger, les crevettes. Fallait-il utiliser les couverts ou pas ? Il n’avait pas à se poser la question. Il avait fait remplacer pour lui cette entrée par une salade. Juste les feuilles vertes. Impossible de prendre exemple. Quelle perversité. Peut-être était-il allergique aux crustacés mais c’est peu crédible. Il n’en aurait pas fait servir à son inter-locuteur, face à lui.

Après que le majordome a déposé les assiettes, nous abandonnant chacun au constat solitaire de notre différence, j’étais privé de repères. Mon hôte souriant a commencé de manier son bout de pain afin d’amener les feuilles à sa fourchette. Sans les couper bien sûr. Je le sentais qui m’observait avec l’intérêt d’un entomologiste.

– Je vous en prie…

Cela voulait dire « Allez-y, mangez ». Autre test. Surtout, ne pas répondre « bon appétit », banalité grossière qui trahit le prolétariat. Qui prononce ces mots interdits en maniant des couverts d’argent ruine à jamais son crédit, dans la bourgeoisie.

J’avais gardé mon veston. Lui portait sa veste d’étrange manière, un bras dedans, un bras dehors. Qu’était-ce à dire ? Devais-je ôter le mien ou non ? J’ai remarqué l’absence de bouton aux derniers œillets de manchette, signe d’un costume fait sur mesure. Mais pour la posture générale, on fait quoi ? Des réponses dictées par mon attitude allait dépendre à ses yeux le niveau d’intérêt qu’il pouvait m’accorder. Je le sentais bien. Située sur une grille mentale allant horizontalement de superficialité à profondeur et verticalement de mépris à respect, l’appréciation de l’hôte aimable et cruel m’est restée inconnue. C’était, je crois, son dîner de cons.

On en était au dessert lorsqu’il est passé au test numéro trois. L’air faussement empathique des grands prédateurs, il voulait savoir si j’étais protestant.

– Car sauf erreur, André, votre père est banquier ?

C’est à ce genre d’épreuves qu’on en vient à réviser ses certitudes.

* * *

Le Jura est catholique. Diocèse de Bâle. Il chérit Alexandre Voisard comme Genève adore Nicolas Bouvier. Du monde, Bouvier a fait connaître l’usage. Du Jura, Voisard a fait connaître l’intensité jusqu’à l’émergence, en 1978, d’un étonnant canton neuf.

Mon pays d’argile, ma liberté renaissante

Ma liberté refluante, mon pays infroissable,

Mon pays ineffacé, ineffaçable,

Ivre du bond sans retour et farouche

De ta liberté nue.

Voisard, c’est Félix Leclerc sans la guitare et loin du Québec, ce frère. Son verbe chante du pays. Bouvier, c’est la Topolino qui file au loin sur des routes cahoteuses. On ne le lit jamais assez Bouvier. Quelques privilégiés ont reçu de parents lettrés L’Usage du monde en cadeau, à vingt ans avec un coup de pied au cul pour s’en aller sur les routes, mais l’expérience a manqué au plus grand nombre. On ne fait pas un voyage, dit Bouvier. C’est le voyage qui nous fait, ou nous défait. Tout le monde n’a pas cette chance.

On voyage pour faire connaître le monde et connaître

avec lui comme avec une femme

de trop brefs moments

d’unité indicible et de totale réconciliation.

Porrentruy n’est ni Shanghai ni New York. Ce n’est pas Sydney et encore moins Rio. C’est loin des caravansérails des sables roses de l’Est iranien, des auberges chaulées des hameaux balkaniques, des temples shingon de Kyoto aux jardins peignés et des rudes falaises d’Inis Mór. Mais c’est une terre magnétique aussi. Un lieu calme. Une cité peu éloignée de la Plus-Petite mais suffisamment au large pour paraître établie sur une autre planète.

Le Jura est pauvre. La fermeture de l’usine Burrus a provoqué en 2023 un traumatisme comparable à celui de Boulogne-Billancourt après la révocation en 1992 des usines Renault. À sa tête, six générations s’étaient succédé depuis 1814. La cigarette Parisienne, une institution suisse, c’était Burrus. À Genève, au stade des Charmilles, une Parisienne géante accueillait le public. C’était le temps où l’on fumait partout. David Lynch, Emir Kusturica, Anne-Marie Miéville et Jean-Luc Godard – se pastichant – ont en commun d’avoir tourné des pubs pour Burrus. Quand American Tobacco a racheté la marque en 1999, la manufacture a commencé de sentir le sapin.

Genève est riche. Le nombre des pauvres qu’on y croise s’accroît tous les jours mais Genève est riche. Le centre-ville dégouline d’or et de brillance. C’est la Fifth Avenue et l’avenue Montaigne, c’est Rodeo Drive et Victoria Peak. Sous les enseignes clinquantes, la rencontre de l’argent visible et de la misère tenace est explosive. Elle génère de petits trafics exaspérants. Les paillettes attirent les voyous comme la flamme les insectes.

Par petits trafics je veux dire petite délinquance. Celle que pratiquent des gamins acculturés et désespérés. La grande, celle qui tient le monde, se cache dans d’élégants bureaux souvent situés rue du Rhône ou, pour le moins, rive gauche. Ses vêtements de bonnes marques ne sont pas des imitations chinoises. Elle roule avec chauffeur et elle ne passe pas la frontière blottie au fond du tram 17 en sweat à capuche, visage penché sur un smartphone.