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Biographie de Jean Lecanuet, ancien maire centriste de Rouen (1968-1993). Principale figure du centrisme français de l'après-guerre, Jean Lecanuet domina la vie politique rouennaise pendant plusieurs décennies. Son enracinement et son expérience de la gestion municipale allaient lui permettre d'écraser la vie politique locale, et permettre ainsi au centrisme démocrate social (CDS) de jouer le rôle majeur face à des formations politiques dont l'implantation électorale était pourtant plus ancienne (Républicains indépendants, Parti communiste, Parti socialiste). A partir de ce tour de force, Lecanuet imprégna ses idéaux dans la ville aux cent clochers. Ceux d'une démocratie humaniste, sociale et européenne... qu'il n'avait pu imposer lors de la présidentielle de 1965. Ainsi, avec sa liste municipale Mieux Vivre à Rouen, le "roi Jean" s'évertua à faire de Rouen une ville moderne, mêlant bâti ancien et nouveau, la tournant vers l'an 2000 et l'Europe qui se dessinait. Même si les Rouennais n'ont pas toujours compris les choix politiques de leur maire, lequel imposa une stratégie basée sur une alliance durable avec les forces politiques de droite, celle-ci n'avait qu'un but dans son esprit : préserver Rouen alors que le constat de l'impossibilité d'un centrisme autonome au niveau local se dressa rapidement, reflétant les tendances politiques nationales basées sur le rapport droite-gauche. Les notions de pouvoir et de territoire ont ici toute leur importance, pour un homme politique qui n'aura jamais suivi le cursus honorum classique de la République française...
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Seitenzahl: 1021
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Introduction
Partie 1
L’avènement politique de Jean Lecanuet sur Rouen
1. De l’opposition municipale à la désignation : des débuts en politique locale pour le moins chaotique
2. Un cumul des mandats politiques locaux et nationaux au service exclusif des ambitions de Jean Lecanuet pour sa ville
3. Jean Lecanuet, un maire bâtisseur
Partie 2
L’apogée politique du centrisme sur Rouen et la Seine-Maritime
4. Le Conseil général de la Seine-Maritime, un département au service d’une domination sans précédent sur la vie politique locale 165
5. De l’élection municipale de mars 1977 aux élections législatives de juin 1981 : les prémices de l’union des droites
6. De l’élection municipale de mars 1983 aux élections législatives de mars 1986 : l’apogée politique de Jean Lecanuet
Partie 3
Les prémices du déclin du centrisme rouennais et Seinomarin
7. Entre opérations de détail et résurgence du bâti : les contraintes d’un quart de siècle sans partage
8. Des élections régionales de mars 1986 aux élections législatives de juin 1988 : polémiques et revers électoraux
9. De l’élection municipale de mars 1989 à la disparition de Jean Lecanuet (1993) : la fin de l’état de grâce pour les lecanuetistes ?
Conclusion générale
Chronologie
Sources et bibliographie
Photos
Index
Entreprendre l’histoire de Jean Lecanuet, c’est se confronter d’entrée de jeu au problème historique du Centre dans la vie politique française. Cet espace politique, si difficile à cerner, a néanmoins fait l’objet de différentes contributions récentes en histoire politique. Parmi celles-ci, notons les travaux de recherches effectués par René Rémond, Danièle Dray-Zéraffa, Gilles Richard, Mathias Bernard, Sylvie Guillaume ou encore Jean Garrigues; travaux fondateurs en la matière pour tenter de comprendre la problématique de la place occupée par le centrisme à l’échelon local et national de la vie politique française1.
D’autant que le centrisme politique fut pendant une longue période un objet d’étude ignoré par les historiens. On peut dès lors s’interroger sur les raisons de l’absence d’intérêt des historiens pour le mouvement centriste, alors que de très nombreuses publications portent sur les partis gaullistes (UNR, UDR, RPR), les autres grandes composantes des droites sous la Ve République2, mais aussi sur leurs rivaux de gauche3.
Le Centre introuvable ?
Sylvie Guillaume et Jean-François Sirinelli évoquent différentes pistes de réflexions4 pour expliquer cette absence d’écrits sur le centrisme, et plus particulièrement sur l’Union pour la démocratie française5 (UDF). Le caractère souvent lacunaire des archives est un premier élément d’explication. Il n’existe pas d’Institut UDF comme il existe l’Institut puis la Fondation Charles de Gaulle, l’Association Georges Pompidou, l’Institut François Mitterrand, l’Institut Pierre Mendès France, ou encore la Fondation Jean Jaurès, qui ont pour mission principale de rassembler des archives en un même lieu et de les mettre à la disposition du chercheur6. Or, si on connaît l’existence de sources sur l’UDF dans les archives publiques - citons les cartons d’archives de la présidence de la République sur le mandat de Valéry Giscard d’Estaing - ou dans les archives privées, celles-ci souffrent en règle générale d’une trop grande dispersion.
La deuxième hypothèse avancée par Sylvie Guillaume et Jean-François Sirinelli, pour expliquer le petit nombre de synthèses sur le centrisme tient paradoxalement à l’importance de la personnalité de Valéry Giscard d’Estaing, président de la République entre 1974 et 1981, qui a suscité un intérêt important des historiens7. Les cinq grands colloques organisés par le Centre d’histoire de Sciences Po sur « Les années Giscard », qui ont fait l’objet de riches publications, ont permis une première ouverture des archives présidentielles et ont incontestablement enrichi la connaissance8. Néanmoins, le cœur de l’étude s’est concentré essentiellement sur la personnalité et sur l’action de Valéry Giscard d’Estaing, laissant de ce fait dans l’ombre l’étude de l’UDF et du mouvement centriste en général. L’ancien président de la République, par la singularité de son parcours politique, avait en quelque sorte « éclipsé » l’étude du centrisme pendant de longues années, comme si finalement le centre s’incarnait seulement à travers sa riche personnalité. Ajoutons que la complexité du mouvement centriste avec ses différentes composantes (Mouvement Républicain Populaire (MRP), Centre démocrate (CD), Centre des démocrates sociaux (CDS), Centre démocratie et Progrès (CDP), Union pour la démocratie française (UDF)…) a pu freiner les historiens moins bien armés que les chercheurs en science politique pour aborder les aspects organisationnels des différents partis centristes.
Différentes études ont pourtant été menées depuis le début des années 70, permettant aujourd’hui de poser le problème historique du centre en France et de ses différentes composantes politiques. Nous pensons à Gilles Richard, auteur d’une thèse d’État sur le Centre national des indépendants et paysans9 (CNIP), le parti de l’ancien président de la République à ses débuts ; à Muriel Montero10, à Danièle Dray-Zéraffa11, auteure d’une thèse de doctorat sur la démocratie-chrétienne en France.
Sylvie Guillaume, dans un de ces nombreux ouvrages12, pose clairement la question de débat : existe-t-il réellement un espace politique pour le centrisme entre la droite et la gauche ? Dans ce colloque organisé en 2005, on tentait d’expliquer les raisons des échecs répétés du centrisme en France et de son incapacité chronique à s’élever dans les hautes sphères du pouvoir politique. La culture politique française13, notion mise en valeur par Serge Berstein, ne semble pas reconnaître ce qui n’est ni la gauche, ni la droite. Le centriste est perçu bien souvent comme celui qui évolue de la gauche vers la droite, ou de la droite vers la gauche, au gré des circonstances électorales et par ambition personnelle. Ainsi, le centrisme n’aurait pas sa place dans une culture politique marquée par le conflit. Le conflit qui peut aussi s'identifier au consensus, est circonstanciel, construit mais rarement intériorisé́. On peut donc s'interroger sur cette image négative qui n'est pas celle que l'on trouve dans tous les pays européens où il existe sans doute une plus forte tradition de culture libérale ou chrétienne-démocrate14 et où le poids du Parti communiste est plus faible qu'en France.
Ni droite, ni gauche ?
Ce centre « introuvable », est-il ni de droite ni de gauche, comme va le répéter inlassablement Jean Lecanuet à partir du début des années 60 jusqu’à la fin des années 70 ? Ou bien ceci n’est-il qu’un « leurre » politique de la part des différents dirigeants politiques de la mouvance centriste qui se sont succédés des années 60 à nos jours15 ?
René Rémond s’est interrogé longuement sur l’existence de nouvelles droites16. Pour lui, « cette démultiplication de nouvelles droites (variant de 1 à 3) a été un effet de la durée, ou plutôt qui a fait passer des familles de pensées de gauche à droite17 ». Parmi elle, la démocratie chrétienne, dont la famille de pensée comme son nom l’indique puise son inspiration et son action dans le christianisme. Mais à la différence du radicalisme, cette famille politique n’est pas née à gauche. Or, comme le souligne Rémond, si elle n’était pas à droite, « c’est parce qu’elle s’inspirait du refus de se confondre avec la droite et de la volonté de se démarquer de la conservation politique et sociale18 ». Au départ, la démocratie-chrétienne n’a pas grand-chose en commun avec l’autre tendance des nouvelles droites évoquée par Rémond, le radicalisme, que l’on situerait volontiers plus à gauche. Et pourtant, au début des années 70, Jean Lecanuet pour le Centre démocrate, et Jean-Jacques Servan-Schreiber (JJSS) pour le Parti radical, s’uniront dans le Mouvement des Réformateurs, symbole d’une alliance d’une nouvelle droite, qu’ils incarneront lors des élections législatives de mars 1973. Et même s’il y aura quelques remous de la part de Servan-Schreiber, le Centre démocrate de Lecanuet se ralliera lui sans aucune réserve à l’Union des démocrates pour la République (UDR) de Georges Pompidou, et ce afin de faire barrage à l’Union de la gauche entre le Parti socialiste (PS) de François Mitterrand et le Parti communiste (PCF) de Georges Marchais.
Le mouvement politique de Jean Lecanuet est donc bien au cœur de notre sujet ; ses réussites et ses échecs seront particulièrement scrutés tout au long de la période qui nous concerne.
Dans ce paysage du Centre en France, où situer Jean Lecanuet ?
Dans notre étude Jean Lecanuet maire de Rouen, un homme d’État en son territoire (1968-1993), nos regards seront portés essentiellement sur la mouvance centriste démocrate chrétienne, celle dans laquelle Jean Lecanuet va jouer un rôle politique majeur entre 1965 et 1982. Le personnage politique, ses idées, son action, semble à même d’éclairer la problématique du centre. Un centrisme démocrate-chrétien à la française qui tranche complètement par son incapacité à s’élever dans les hautes sphères du pouvoir politique, et ce malgré de nombreuses tentatives aux élections présidentielles (Jean Lecanuet en 1965, Alain Poher en 1969, François Bayrou en 2002, 2007 et 2012). Cette différence est criante quand on la compare à d’autres espaces politiques nationaux, notamment en Allemagne ou le Zentrum, le parti des démocrates chrétiens allemands (CDU), a connu un succès indiscutable à la tête du pays dans les années 80-90. Incontestablement, la question de la culture politique joue un rôle dans l’échec de la démocratie-chrétienne en France, dont « (…) l’influence idéologique s’est révélée inversement proportionnelle à sa capacité de conquérir et exercer le pouvoir19 ». Pourtant, qu’il s’agisse de la solidarité sociale, de la décentralisation politique et administrative, ou encore de la construction européenne, thèmes d’importance qui ont été ensuite repris à succès par les différents gouvernements de droite et de gauche au pouvoir, les démocrates-chrétiens ont été des précurseurs dans les années 60-70. Cependant, à la différence de ce qui s’est passé en Belgique, en Italie ou en Allemagne déjà citée précédemment, cette démocratie-chrétienne n’a jamais réussi à constituer un parti assez attractif pour capter durablement les suffrages des catholiques. Si l’on excepte les succès très éphémères du Mouvement républicain populaire (MRP) à la Libération, ceux-ci, depuis l’instauration du suffrage universel, n’ont jamais cessé de disperser leurs votes entre diverses formations politiques20.
En réalité, « les catholiques français n’ont jamais été en mesure de se rassembler au sein d’une formation unique susceptible de faire prévaloir leur vision du monde sur le plan politique21 tout simplement parce qu’ils n’étaient pas d’accord sur cette vision du monde22 ». Ce pluralisme religieux et politique, présenté par Jean-Marie Donegani dans sa Liberté de choisir23, est très prégnant, même si des périodes de crispation, de « défense-religieuse », le font parfois oublier. Ainsi, « la culture politique de la démocratie chrétienne est au confluent de courants spirituels et théologiques variés qui en font la richesse, mais aussi les ambiguïtés24 ». Au départ, dans le système politique français de la Ve République, le courant centriste et réformateur se caractérise par un double refus : refus de la bipolarisation (c’est à dire rejet simultané de l’alliance gouvernementale avec le gaullisme et avec le communisme) et refus de l’axe des institutions politiques nouvelles : le pouvoir du président25. Ceci au nom de la fidélité à son passé et à un MRP qui s’identifie toujours à la IVe République. Jean Lecanuet mettra de longues années à accepter cette nouvelle donne… C’est en se ralliant à Valéry Giscard d’Estaing à l’occasion de la présidentielle de 1974 qu’il se réconcilie avec les institutions de la Ve République, prenant un virage qui s’avère définitif à droite et acceptant l’alliance du centrisme avec le gaullisme.
Edgar Faure (radical qui passera au gaullisme dans les années 70) illustre parfaitement cet état de fait d’un centrisme inévitablement écartelé dans le système politique et électoral de la Cinquième. Pour lui, le centre « est la caution de droite d’un gouvernement de gauche, la caution de gauche d’un gouvernement de droite26 ». Ce qui occasionne au tournant de la fin des années 70-début des années 80 de nombreux états d’âme dans la pensée politique de Jean Lecanuet et sur lesquels nous reviendrons. L’histoire politique du centrisme est de ce fait fort complexe en raison de ce « morcellement ». Dans un premier temps, il est indiscutablement attiré par la droite, avec une fraction importante des dirigeants centristes (dont Jean Lecanuet) qui reste fidèle à Charles de Gaulle en 1962. Ensuite, après la période lecanuetiste (1963-69) marquée par la présidentielle de 1965 et l’antigaullisme de Lecanuet ; une autre fraction des centristes rejoint Georges Pompidou en 1969 et forme le Centre démocratie et Progrès (CDP) à l’intérieur de la majorité gaulliste, au grand dam du maire de Rouen qui voit à cette occasion la fin de ses illusions de voir un jour se constituer un grand parti de masse centro-démocrate. Ajoutons que dans cette tentative désespérée de créer un parti de masse chez les centristes, l’ouvrage de Mathias Bernard, La guerre des droites27, met en évidence comment le centrisme d’opposition de Lecanuet a tenté dans les années 60 de récupérer des voix de l’extrême droite sur le plan politique national28. Il est vrai qu’à cette période, celle-ci était considérée plutôt comme marginale et non comme une menace politique de premier plan. Ce phénomène se déroule sur un cours laps de temps lors de la période 60-69. Par la suite, le Centre démocrate n’aura plus aucune relation « privilégiée » avec l’extrême droite.
Comprenant donc que sans alliés le centrisme ne peut triompher à l’échelon politique national - ce qui peut être perçu du reste comme un aveu de la faiblesse électorale du centre dans l’opinion publique - Jean Lecanuet exhorte le gros de ses troupes centristes à soutenir Valéry Giscard d’Estaing au premier tour de l’élection présidentielle de mai 1974. Au second tour, la totalité des centristes rejoignent le mouvement, définitivement convaincus par la perspective de voir enfin se créer au sommet de l’État une politique nationale située au centre. Lecanuet se présente alors en tant que ministre de la Justice (1974-1977) comme le garant de l’aile gauche du gouvernement. Pour la majorité des centristes, l’acceptation de la bipolarisation fut donc longue et pénible. Mais celle-ci leur a permis de survivre politiquement et dans le même temps de contrecarrer l’hégémonie des partis gaullistes sur la majorité (1974-1981). Notons cependant que malgré cette volonté manifeste de ne pas être assimilé au gaullisme, la prédominance du pôle de droite, en dépit des critiques de la bipolarisation, se fait durement sentir dans les compétitions électorales et sonne comme un rappel à la raison. Ainsi, après la défaite présidentielle de mai 1981, seul une minorité de l’électorat populaire du centre suit l’évolution à gauche. Ce qui tenterait à démontrer que le centrisme penche essentiellement à droite sur le plan politique.
Pour appuyer cette hypothèse, notons l’étude de Bertrand Rocher et Valérie Lion sur le Centre des démocrates sociaux (1976-1991), mettant en évidence cette indéfectible subordination du centre à la droite RPR29. Pour l’auteur, le CDS (créé en 1976), héritier de la démocratie chrétienne, successeur indirect du MRP, se posera toujours la question insoluble, à savoir être ou ne pas être autonome ? Or pour être autonome, il est préférable d’avoir une doctrine portée par une stratégie. Après une longue période marquée par les alliances politiques de droite, il faut attendre les années 80 pour voir le CDS s’efforcer de réaffirmer son autonomie politique… Sans la caution de Jean Lecanuet, lequel, farouche partisan des alliances condamne cette attitude en tant que président de l’UDF, et s’éloigne petit à petit de cet idéal qu’il a pourtant porté lors de la présidentielle de décembre 1965. Dès lors, un fossé politique manifeste semble se creuser entre le sénateur-maire de Rouen et sa famille politique d’origine, particulièrement avec la nouvelle génération de dirigeants centristes30. Nous avons affaire en réalité à une improbable autonomie du Centre31, utopique, que Lecanuet comprendra très vite après l’échec présidentiel de la droite et du centre en mai 1981.
Alors qu’est-ce que nous apprend l’histoire de Jean Lecanuet à Rouen sur les difficultés du centrisme ? Une bonne connaissance du contexte électoral de la période 1953-1993 est nécessaire.
Le centrisme : une idéologie ou une culture ?
Cette véritable « troisième voie32 » politique à la française pose plus de questions qu’elle n’a pour l’instant obtenue de réponses. La contribution de Stéphanie Abrial33 mettant en avant les valeurs plurielles du centrisme (Le Sillon de Marc Sangnier et d’Emmanuel Mounier, le catholicisme social, la démocratie chrétienne, puis la « société libérale avancée » de VGE) couplé à une étude poussée des centristes dans le jeu politique (organisation, programmes et en enjeux électoraux); sans oublier une instructive sociologie des dirigeants, des adhérents et des électeurs des formations centristes nous aura été précieuse pour comprendre les particularités spécifiques au centrisme politique.
[…] Le centrisme n’a évidemment de sens que dans la mesure ou l’axe du pouvoir passe par lui. Il doit choisir, sinon il n’est plus au centre du système politique ce qui occasionne dans nombre de têtes des dirigeants centristes un terrible dilemme. Il est contraint pour exister de se définir non plus comme un centrisme systématique, mais comme un centrisme idéologique, programmatique34.
Ces mots prononcés par François Borella ont un écho chez les centristes avec l’exemple puissant du lecanuetisme local, très pertinent dans cette optique de mise en valeur d’une éventuelle idéologie du centrisme politique. Car si le centrisme « a échoué à rester lui-même pour la raison fondamentale que le centre du pouvoir s’est déplacé35 », il a réussi néanmoins à survivre grâce au talent de quelques hommes politiques de stature d’État comme Jean Lecanuet en 1965 ; qui porta son mouvement à bout de bras, mais aussi à une conjoncture politique inespérée en 1969 (effritement total de l’Union de la Gauche). Ladite conjoncture permis au peu charismatique Alain Poher de porter les valeurs du centrisme démocrate-chrétien au second tour de la présidentielle. Il ne faut pourtant pas se leurrer : depuis 1958 et l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, le centrisme a perdu un grand nombre d’hommes et de composantes qui ont préféré se rallier au gaullisme. La réalité, c’est que le centre est une force politique mineure au niveau national de notre système politique, coincé au cœur de la bipolarisation droite/gauche. Mais le paradoxe vient du fait qu’il constitue une réserve non négligeable de cadres politiques prêts à prendre la relève en cas de dysfonctionnement à droite.
Le centre est donc à la recherche de lui-même. De ce fait, l’histoire du centrisme est essentiellement électorale et parlementaire. Nous n’allons cependant pas revenir sur l’histoire politique du centrisme en tant que tel, d’autres ouvrages au cours de la période 1945-1993 ayant déjà approfondi cette thématique36. En revanche, nous pouvons considérer les grandes dates de tentative de formation d’un parti de masse centriste : tout d’abord en mai 1963, lors du congrès MRP de La Baule. A l’initiative de son nouveau président Jean Lecanuet, fraîchement élu, le Mouvement républicain populaire envisage à deux ans de la présidentielle de se saborder pour permettre la constitution d’une force politique neuve à vocation majoritaire37 ; la deuxième tentative d’un centre élargi, véritable troisième force, voit le jour en mai 1965 avec la grande Fédération Defferre38, laquelle est un échec cuisant. Elle entraîne une rupture politique majeure dans les relations entre Jean Lecanuet, sénateur-maire de Rouen, et Gaston Defferre, député-maire socialiste de Marseille.
Enfin la troisième tentative, douloureuse pour Jean Lecanuet, est la création du Centre démocrate (CD) en janvier 1966, dans la foulée de son « relatif » succès lors des présidentielles de décembre 196539, revendiquant le fait d’être le principal responsable de la mise en ballotage du général de Gaulle. Persuadé de pouvoir créer enfin un parti de masse centriste qui ne serait ni à droite, ni à gauche, Lecanuet voit ses espoirs de triomphe s’envoler définitivement lors des élections législatives de 1967 ou son parti ne récolte que 12,6 % des suffrages et seulement 24 députés. Le centrisme a perdu un nombre incalculable de voix depuis la présidentielle et l’idée d’un parti de masse au centre est définitivement enterrée.
L’antagonisme de la droite et de la gauche, et ses conséquences sur la vie politique française, les centristes l’ont payé au prix fort. Car contrairement aux autres partis politiques, « la division des Français et leurs passions contraires leur déplait foncièrement40 ». Les centristes démocrates chrétiens sont au contraire attachés à l’unité. Pour René Rémond, les centristes « reportent sur la vie politique ce sentiment qu’ils tiennent de leurs convictions religieuses41 ». Cela se traduit inexorablement par une impuissance face à la bipolarisation droite/gauche, cette « comédie » selon Jean Lecanuet42. On l’a compris, l’idée force des centristes, c’est donc de mettre fin à la bipolarisation droite/gauche. C’est une des raisons pour laquelle les dirigeants de cette famille sont favorables à toute réforme du mode scrutin qui substituerait au principe majoritaire, la représentation proportionnelle43. Cette pensée politique, Lecanuet la partage jusqu’en 1974… et sera pourtant un des premiers centristes à l’abandonner. Farouche partisan du jeu des alliances à droite, le sénateur-maire de Rouen ne voudra plus entendre parler de représentation à la proportionnelle après le triomphe de Valéry Giscard d’Estaing. Certains y verront chez Lecanuet (notamment chez ses opposants) le résultat d’un opportunisme politique que l’on reprocha très régulièrement aux dirigeants de la mouvance centriste44. En revanche, pour René Rémond, il est vital pour les dirigeants centristes qu’il y ait une modification du mode de scrutin :
Faute de quoi, il n’y a pour eux aucune chance raisonnable, à court terme, de constituer une majorité de rechange qui chevauche la division traditionnelle, et moins encore d’accéder au gouvernement : ils sont immanquablement rejetés à droite45.
Mais si le mode de scrutin présidentiel et législatif est incontestablement défavorable aux centristes, d’autres raisons profondes expliquent l’échec du centrisme au niveau national. Borella pointe ainsi « l’inorganisation des partis du centre46 ». Effectivement, l’organisation de ces partis est avant tout une organisation politique des élus locaux. Ensuite, dans un deuxième temps seulement, c’est une organisation des « faiseurs d’élections47 ». Qui plus est, l’implantation populaire du centrisme est faible. Symbole d’un certain amateurisme chez ses dirigeants politiques, le Centre des démocrates sociaux (CDS) s’est doté de statuts lors de sa formation en 197648 (!). Cependant, son organisation politique resta faible, voire parfois inexistante au niveau local, ce qui posa de gros problèmes pour la remontée des informations vers le siège du parti à Paris. Les fédérations départementales sont plus le regroupement d’élus et de candidats que d’adhérents, à l’image de la Seine-Maritime, bien que le mouvement centriste ait revendiqué 30.000 membres lors de la constitution de l’UDF en 1978, chiffre contestable et contesté par les différents observateurs avisés du centrisme.
Jean Garrigues, qui pose la question du centre introuvable49, estime que toute l’histoire politique de la France contemporaine est dominée par le tropisme du centre, et en fait un axe majeur de réflexion. Le tropisme du centre est mis en valeur par deux colloques importants, ainsi que dans un ouvrage plus circonstanciel50. Jean Garrigues rappelle que « ce tropisme du centre, récurrent dans notre histoire contemporaine, a rarement coïncidé avec un « moment » politique du centre, permettant à une famille centriste d’exercer le pouvoir à partir d’un programme ou d’une doctrine originale et explicite51 ». On revient irrémédiablement au problème de la bipolarisation idéologique droite/gauche, laquelle n’a pas facilité cette autonomisation d’une culture politique centriste. Dans son ouvrage pionnier sur Les partis politiques (1951), Maurice Duverger déclare : « Toute politique implique un choix entre deux types de solutions : les solutions dites intermédiaires se rattachent à l’une ou à l’autre. Cela revient à dire que le centre n’existe pas en politique ». Duverger est le porte-parole d’un préjugé remontant à la Révolution française, et qui consiste à considérer le centre comme une « plaine » ou un « marais ». Ainsi, le manque d’organisation des partis du centre, leur manque de dynamisme, ou encore leur opportunisme, par opposition aux deux extrêmes de la vie politique française se fait durement sentir. Pour autant doit-on donner raison à l’illustre professeur de droit et de science politique quand il affirme ceci ? Jean Garrigues démonte cette affirmation, partant du postulat qu’il existe bien un centrisme politique, rappelant les trois grandes familles politiques le structurant (la démocratie chrétienne, le radicalisme et le courant libéral), puis en réfléchissant aux facteurs expliquant leur marginalisation récurrente. Cette démarche de distinction des trois grandes familles politiques du centrisme est quelque peu similaire à celle qu’avait inventé René Rémond en son temps, à propos des droites52.
La famille politique qui nous intéresse au premier chef, la démocratie chrétienne53, est perçue au « cœur du centre54 ». Elle se réclame de la pensée libérale et apparaît à la fois « réactionnaire » et « progressiste »55. Cependant, la démocratie chrétienne partage des valeurs communes aux deux autres familles du centrisme : l’attachement à la République et aux grands principes républicains, les libertés politique et économique, le parlementarisme, l’attention aux territoires, au régionalisme et l’européisme56. Nous n’allons pas revenir aux origines de la démocratie chrétienne, ce sujet ayant déjà été traité en profondeur par de nombreux historiens (voir ceux cités en note de cette page). Il nous a semblé néanmoins indispensable de présenter en quelques lignes la famille politique de Jean Lecanuet57, laquelle fait partie intégrante de ce centrisme qui sembla longtemps introuvable et impossible sur le plan politique national.
Le centrisme comme troisième voie58 ?
Jean Lecanuet nous rappelle le sens que comporte en France les termes de démocratie d’inspiration chrétienne, bien différent de celui qu’il peut avoir chez certains de nos voisins européens :
Qu’une action politique essaie de s’inspirer des valeurs fondamentales du christianisme et se réfère à la pensée démocratique d’inspiration chrétienne, certes oui ! Mais en France, compte tenu de notre histoire, il n’est pas dans notre tradition de prendre le christianisme comme étendard politique59.
Pour autant, ce centrisme d’inspiration démocrate-chrétien que Lecanuet tenta d’imposer dans le jeu politique français par deux fois60 dans les années 60, cette réalité du centre, se brisa nette sous les effets de la bipolarisation politique nationale. Cet échec cuisant au niveau politique national se transposa-t-il localement de la même façon pour les hommes forts du centrisme ?
L’étude de la carrière politique pendant un quart de siècle de Jean Lecanuet à Rouen va nous montrer qu’il est possible pour le courant centriste d’exister puissamment à cet échelon. Pour autant, il est légitime de se demander si ce mouvement peut s’inscrire dans la durée. Pierre Pflimlin à Strasbourg, Pierre puis Dominique Baudis à Toulouse, les exemples ne manquent pas pour illustrer ce centrisme victorieux à l’échelon de la vie politique locale sur une certaine période. Mais cet héritage peut-il pour autant perdurer au-delà d’une personnalité politique de prestige ? Pour durer, il est nécessaire d’avoir en parallèle une structure politique forte, ajouté à une habilité exceptionnelle dans le jeu des alliances politiques locales. Était-ce l’apanage de Jean Lecanuet ? A première vue, les centristes, dans ce domaine, n’ont pas les mêmes aptitudes au départ que leurs homologues du RPR à droite, ni du PS à gauche61…
A l’échelle du territoire, espace politique vécu ?
Ainsi, cette véritable « troisième voie » à la française dont Lecanuet fut un de ses meilleurs représentants ne va pas manquer de nous interroger tout au long de notre étude. Le Centre est introuvable sans doute à l’échelle nationale, est-il davantage identifiable à l’échelon du territoire local, infranational ? Cette notion de territoire/territo-rialité fait partie intégrante de notre sujet. Elle nous vient de la géographie, plus particulièrement de Claude Raffestin62, qui s’interrogea longuement sur la notion de territoire au niveau local, l’espace vécu. Jean Lecanuet va s’ingénié pendant toute sa carrière politique à développer l’espace politique vécu, un espace qui est abstrait pris hors contexte. Or, le territoire est quelque chose de concret. Le maire de Rouen (1968-1993) représenta l’idéal type du centriste puissant sur ses terres au niveau local. Il ne le partage pas, laissant quelques « miettes » de ce pouvoir à son allié du Rassemblement pour la République (RPR) afin de le contenter et de le garder sous sa coupe, dans un subtil jeu des alliances. L’échelon territorial est donc quelque chose de concret pour le sénateur-maire de Rouen (mairie, équipements, constructions…). Lecanuet se servira de cela au cœur de sa domination politique pour tenter de discréditer (voire de décrédibiliser) son grand rival socialiste Laurent Fabius; qu’il accusa d’être présent sur la rive gauche de Rouen (à Grand-Quevilly) uniquement pour disposer d’un ancrage politique local fort et ainsi assouvir ses desseins politiques nationaux, et non pour le bien de l’agglomération rouennaise63 dont il n’aurait eu cure.
Sur le plan local, il est intéressant de remarquer que Lecanuet se dit « apolitique64 », c’est à dire ni de droite, ni de gauche. Le centrisme ne serait-il viable qu’à l’échelle du territoire ? Avec en toile de fond, un idéal qui serait donc apolitique ? Nous verrons pourtant que l’action de Lecanuet pour sa ville est tout sauf apolitique, mais plutôt une mise en bonne et due forme du programme politique centriste démocrate social si cher à son cœur, celui qu’il n’avait pas réussi à imposer au sommet de l’État à grand regret… Le maire de Rouen avait ainsi reporté ses ambitions nationales d’origine vers l’échelon politique local.
La notion de l’échelle des territoires est donc une piste de réflexion à explorer et fondamentale dans une étude biographique qui ne cesse d’osciller entre la politique locale (municipale, départementale, régionale) et la politique nationale (élections législatives, présidentielles), sans oublier la politique européenne à partir de la fin des années 70 (élections européennes à partir de 1979). Ces réflexions de géographe se transposent parfaitement à la vie politique. On les retrouve également en histoire économique. Ainsi, ces réflexions d’un géographe peuvent féconder l’analyse historique comme l’a démontré Louis Bergeron de manière pionnière dans ses travaux sur l’espace et le territoire des finances65. Mais également Olivier Feiertag dans son étude sur la gouvernance d’une succursale de la Banque de France à Rouen66, qui retranscrit la notion d’espace-temps et de territoire. Son ouvrage nous montre ainsi comment, à l’échelle du territoire, l’analyse change. La vie politique à l’échelle des territoires (locaux, départementaux et nationaux) est donc fondamentale pour notre sujet. On se doit d’aborder le jeu des différentes échelles dans la carrière politique de Jean Lecanuet. Que nous apprend l’émergence ou non d’une vie politique locale avec ses clivages idéologiques ? Les différentes échelles de la vie politique ont-elles joué un rôle crucial dans la « surpuissance » du pouvoir politique acquis par Lecanuet ?
Espace et territoire politiques
Cette distinction entre espace et territoire est importante. Elle est au fondement de la carrière d’un homme politique de la dimension locale et nationale que fut Jean Lecanuet. A ce titre, l’ouvrage de Stéphane Cadiou sur le pouvoir local en France67, ouvrage référence, notamment la partie sur les dirigeants politiques locaux, s’inscrit parfaitement dans l’idéal de « faire carrière68 » qui anima Jean Lecanuet à Rouen. Cadiou émet l’hypothèse d’une nationalisation des élections locales69 par les grands élus locaux qui disposent d’une envergure nationale importante. Ainsi, le profil de l’élu et sa longévité politique vont de pairs avec le cumul des mandats, propre à une personnalité politique de la stature de l’ancien sénateur-maire de Rouen. L’homme d’État le « plus cumulard de France », comme avait coutume de dire la presse et ses opposants les plus virulents, avait de cette manière indubitablement fermé l’espace politique local à Rouen pendant vingt-cinq ans et empêché toute émergence éventuelle d’un dauphin ou d’un successeur dans son fief centriste… La constitution de ce fief70, unique dans l’histoire politique de la ville, était à ce prix. Le verrouillage politique exercé par Jean Lecanuet lui permit ainsi d’empêcher le retour en force du gaullisme sur Rouen. En muselant ses élus, affaiblis à son propre profit, le « roi Jean » (comme il était appelé sur ses terres d’élection), allait mettre au point un système lecanuetiste dont l’objectif principal fut la consolidation de son pouvoir durant ces vingt-cinq années de règne. Nous pouvons d’ores et déjà mettre en avant la différence frappante entre un centrisme victorieux sur le plan politique local et cette sorte de « désespérance » sur le plan politique national. Il appartiendra à nous de la démontrer dans le développement. Ce centre « réfugié » à l’échelle locale, territoriale et régionale peut-il vraiment être apolitique comme le suggère Lecanuet ?
Pendant trois décennies, Jean Lecanuet mena le combat politique au service du courant démocrate d’inspiration chrétienne, du centrisme et de la construction d’une Europe unie, assise sur les valeurs de la démocratie chrétienne. Ce sont les idées qu’il défendit dans un ouvrage publié en 1973 : le Projet réformateur, puis dans la revue France-Forum qu’il avait contribué à créer en 195771.
La trajectoire de Jean Lecanuet entre l’État-Nation et le territoire
Nous allons maintenant retracer brièvement la trajectoire politique hors du commun d’un des personnages les plus marquants de l’histoire politique de la Ve République72. Qui était Jean Lecanuet ?
Né le 4 mars 1920 à Rouen dans le quartier Saint-Sever, sur la rive gauche de la ville, issu d’une famille normande73, catholique et républicaine, l’ancien maire de Rouen se présentait ainsi à un journaliste venu l’interroger au début des années 70 :
Mes origines sont celles d’un milieu de commerçants, d’artisans… J’appartiens à ce milieu populaire, à ces classes modestes… On n’avait ni faim ni froid, bien sûr, mais on menait une vie économe74…
Fils de petits commerçants et enfant unique, il vit ses premières années placées sous le double signe du sens de la discipline et de l’affection. Ses oncles et tantes, tous catholiques pratiquants, participèrent également à son éducation. Lecanuet évoqua lui-même la piété qui entoura son enfance, laquelle se manifestait par « (…) la prière du matin et du soir, la longue et complète prière à genoux. Le benedicite, l’observance stricte du carême… la récitation du chapelet. Naturellement, la grand-messe du dimanche, suivie des vêpres. Jusqu’à seize ou dix-sept ans, mon dimanche profane commençait à quatre heures et demie ou cinq heures moins le quart de l’après-midi75… ».
Ce catholicisme austère, il pensera longtemps qu’il pourra le concilier avec le politique, notamment sur les thématiques de la justice sociale et du progrès…
Dans sa jeunesse, Jean Lecanuet fréquenta les établissements Saint-Joseph, Belle-fonds, Jean-Baptiste de La Salle et Pierre Corneille, des lieux imprégnés par la culture catholique et où l’on retrouvait les enfants de la bourgeoisie rouennaise. Pourtant, étrangement, il n’intégra aucune association à caractère catholique (Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC)…). Dans l’impossibilité (à l’époque) de poursuivre des études supérieures dans la cité aux cent clochers, Lecanuet découvrit Paris (qui deviendra, avec le temps, sa deuxième ville d’adoption). Dans la capitale, il continua son parcours scolaire brillant au lycée Henri IV (hypokhâgne), puis en 1942, sous l’Occupation, il arriva premier au concours de l’agrégation de philosophie pour la zone occupée (à égalité avec Maurice Clavel). Plus jeune agrégé de France à 22 ans, cette réussite lui permit alors d’exercer le métier auquel il aspirait dans sa jeunesse : professeur de philosophie. Jean Lecanuet fut muté à Lille, où il enseigna la philosophie en 1943-1944. Parallèlement à son travail, il participa à la Résistance dans le département du Nord (dans un réseau de sabotage des voies ferrées), n’hésitant pas à prendre des risques pour aider à la libération de la France occupée. Arrêté en juin 1944 par les Allemands, il réussit à s’évader, puis se cache jusqu’à la fin de la guerre.
Ce qu’il faut dire, c’est que la Seconde Guerre mondiale (comme pour bon nombre de politiciens de la période) aura eu un impact décisif dans sa volonté de s’engager dans le domaine public. Délaissant un avenir qu’on lui prédisait brillant dans l’enseignement, Lecanuet vit sa carrière politique commencer véritablement en avril 1945, où il devint inspecteur général au ministère de l’Information du cabinet d’André Malraux, puis directeur de cabinet du secrétaire d’Etat à la présidence du Conseil. Après être passé des années durant de ministère en ministère, il se présenta pour la toute première fois à une élection en juin 1951. Sous la bannière du Mouvement républicain populaire (MRP), il fut élu député de la première circonscription de la Seine-Inférieure76, mettant en avant une situation politique peu banale : il se fit d’abord connaître sur le plan politique national (député MRP en 1951, président national du mouvement en 1963, candidat à la présidentielle en décembre 1965) avant d’émerger sur le plan local. Ce qui ne correspond en rien au cursus honorum classique de la République française…
L’homme de stature d’État, à la carrière politique pour le moins singulière, commença donc d’abord par se révéler sur le plan politique national, avant ensuite d’exploser sur la scène locale. Sa candidature à la présidentielle de 1965 pour défendre les valeurs du centre donna une « impulsion décisive au centrisme77 ». Si celle-ci fut marquée par une élimination dès le premier tour de scrutin et resta douloureuse, elle aida indubitablement Lecanuet à gagner en crédit politique et en renommée. Ainsi, cette reconnaissance de l’élu centriste au niveau national accéléra sa carrière politique de façon fulgurante sur Rouen et son département de la Seine-Maritime. De 1953 à 1965, Jean Lecanuet n’est que simple conseiller municipal. D’abord d’opposition de 1953 à 1958, puis dans la majorité avec les républicains indépendants de Bernard Tissot. En mars 1965, il fut nommé premier-adjoint, conformément à l’accord de soutien de ses troupes centristes qu’il avait passé avec le maire de Rouen. Lecanuet avait donc attendu douze longues années avant d’obtenir enfin un poste à responsabilité sur le plan local... cette nomination coïncidant avec sa montée en puissance sur le plan politique national. Aussi, arguons que lorsque Jean Lecanuet succéda à Bernard Tissot, malade, à la tête de la municipalité en avril 1968, élu par le conseil municipal, sa renommée nationale avait incontestablement joué.
Trois ans plus tard, en 1971, il créa le Mouvement réformateur en alliant son parti, le Centre démocrate au Parti radical de Jean-Jacques Servan Schreiber, dans l’espoir d’offrir un nouveau visage conquérant au centrisme dans l’opinion publique. Grâce à une alliance portée par les partisans d’un centrisme authentique, les radicaux et quelques socialistes locaux qui n’ont pas encore cédé à la tentation grandissante du « ralliement » de leur parti au Parti communiste ; il fut élu maire de Rouen par l’électorat rouennais dès le premier tour de scrutin, rejetant, de fait, les gaullistes et les républicains indépendants dans l’opposition municipale. En 1974, il apporta les voix du Centre à Valéry Giscard d’Estaing lors de la présidentielle. La victoire de ce dernier au second tour de l’élection représenta un triomphe national pour Jean Lecanuet, lequel revendiqua être l’aile gauche du centrisme dans un gouvernement de droite, ou se côtoyèrent centristes de diverses origines et gaullistes. Cette année 1974 fut particulièrement faste, puisqu’en septembre, il devint président du conseil général de la Seine-Maritime. Le " roi Jean " pouvait alors commencer sa période de domination territoriale sur Rouen et son département.
En mars 1977, on assista au tournant à droite de Lecanuet, avec une alliance fortuite avec le RPR rouennais et le rejet définitif des socialistes. Avec sa présence au gouvernement depuis 1974, il ne pouvait agir autrement dans le jeu des alliances locales78. Fort d’une nouvelle victoire aux municipales dès le premier tour de scrutin, et alors que bon nombre de ses amis politiques avaient été sanctionné localement par le mécontentement des Français au sujet de la politique gouvernementale, Jean Lecanuet s’en retrouva renforcé dans ses convictions. Aux élections législatives de mars 1978, l’alliance UDF-RPR s’imposa à la surprise générale, alors que la plupart des médias donnaient la victoire pour acquise à l’Union de la Gauche entre le PS, le PCF et les radicaux de gauche. Assurément, le sénateur-maire de Rouen avait effectué le bon calcul politique eut égard à sa volonté première de conservation du pouvoir local.
Puis vint le « choc » présidentiel de 1981. La défaite de la droite UDF-RPR occasionna un tournant politique définitif, Lecanuet basculant à droite toute localement et nationalement (alors qu’il n’avait jamais désespéré de voir un jour les socialistes s’alliés aux centristes de sa mouvance politique). Sa réaction fut à la hauteur de sa déception : intransigeante. Son rejet complet du socialisme le conduisit dès lors à un antisocialisme puissant au cours de la période 81-93, rappelant son anticommunisme notoire sur le plan politique au cours des années 60-70. L’année 81 correspondait également à une césure, Lecanuet semblant s’orienter vers une carrière politique strictement locale, perdant incontestablement de son influence sur la scène nationale. Il se concentra ainsi essentiellement sur la conservation de ses mandats locaux afin de renforcer ses prérogatives sur Rouen et la Seine-Maritime, son surnom de " roi Jean " venant de sa toute puissance politique territoriale.
En 1982, il réussissait son pari de gagner les cantonales grâce à l’alliance fortuite entre l’UDF et le RPR face à ses rivaux du Parti socialiste et du Parti communiste. Alors que la nouvelle répartition des cantons effectuée par le gouvernement ne lui était pas avantageuse, le sénateur-maire de Rouen conserva la présidence du conseil général de la Seine-Maritime. Dans l’opposition politique nationale, paradoxalement, jamais Lecanuet ne sera aussi fort et aussi peu inquiété sur le plan politique : triomphe absolu et record lors des élections municipales de mars 1983 à Rouen ou il est réélu à une écrasante majorité ; grand chelem aux élections cantonales de mars 1985 ou tous les conseillers généraux des circonscriptions rouennaises élus sont des centristes ; réélection dans un fauteuil à son poste de président du conseil général en 1988. La seule ombre au tableau fut toutefois la loi gouvernementale de 1985 sur le cumul des mandats, limitant ces derniers à deux mandats exercés dans la durée. Ceci n’arrangea clairement pas les affaires de Lecanuet, bien que la transition s’effectua en douceur, lui laissant le temps de se conformer à la loi électorale sur la durée.
En 1986, il participa activement à la victoire de la liste UDF-RPR aux élections législatives en Seine-Maritime, dont il fut le chef de file de la droite. Il œuvra également de toutes ses forces pour que l’alliance RPR-UDF conserve le conseil régional de Haute-Normandie, et ce pour que continu le subtil partage du territoire haut-normand : le conseil général de la Seine-Maritime à l’UDF, le conseil régional de Haute-Normandie à ses amis du RPR, dont le président était Roger Fossé. Jean Lecanuet savait faire preuve d’une grande habilité pour ne pas froisser ses alliés et obtenir leur soutien politique…
La défaite de la droite UDF-RPR lors des présidentielles de 1988 coïncida avec un nouveau tournant : les débuts du déclin du centrisme à Rouen. En mars 1989 lors des élections municipales, Jean Lecanuet était certes réélu dès le premier tour de scrutin, mais les Rouennais accordèrent une confiance modérée à leur maire. Ce fut d’extrême justesse qu’il évita un second tour de tous les dangers face à l’Union de la gauche, récoltant difficilement plus de 50 % des voix. Était-ce le début d’une certaine lassitude de la population rouennaise ? Après tout, il n’y avait rien d’illogique, après que Lecanuet ait été élu quatre fois de suite dès le premier tour de scrutin. Les Rouennais se faisaient peut-être (ce serait à démontrer) à l’idée qu’après un si long règne sans partage des lecanuetistes à la tête de leur ville, un changement de municipalité pourrait redonner un second souffle en vue du passage à l’an 2000…
En revanche, Jean Lecanuet continua à n’éprouver aucune difficulté à conserver la présidence du conseil général de la Seine-Maritime, et l’alliance UDF-RPR domina invariablement depuis 1976 l’institution départementale. Ce qui tendrait à édulcorer quelque peu cette hypothèse du déclin des droites sur Rouen et la Seine-Maritime. Ce résultat était néanmoins à relativiser compte tenu des difficultés qu’éprouvèrent les élus socialistes du département, sanctionnés pour la plupart en raison de l’impopularité gouvernementale.
En septembre 1992, Jean Lecanuet, malade et souffrant d’un cancer des poumons diagnostiqué à la fin de l’année 1991, effectua son dernier grand discours sur l’Europe à l’occasion de la ratification du traité de Maastricht. Il décéda le 22 février 1993, laissant orphelin tous les centristes rouennais, faute d’avoir choisi un éventuel dauphin pour lui succéder. Cette situation inédite, après des années de domination au centre, devint propice aux divisions au sein de la droite départementale, les gaullistes étant restés trop longtemps dans l’ombre du pouvoir et avide de revanche. La conjoncture politique était dorénavant en faveur du Parti socialiste sur Rouen à l’aube de l’an 2000.
La question des sources
Entreprendre une thèse sur Jean Lecanuet sur le plan local pose le problème des archives et des sources, ou plutôt de la difficulté à y accéder. Jean Lecanuet a marqué incontestablement la vie politique nationale et locale française pendant un quart de siècle. Pourtant, à l’image de son mouvement politique, le centre, les archives le concernant sont rares, ce qui pose un premier problème à l’historien. Nous disposons néanmoins de la Fondation Jean Lecanuet à Paris79, qui regroupe des archives sur la carrière nationale de l’ancien ministre d’Etat, mais toutefois aucune archive sur la mairie de Rouen, ainsi que sur les actions locales de l’ancien sénateur-maire. Nous avons constaté, à regret, que les archives municipales (AMR) concernant Jean Lecanuet à la mairie de Rouen n’étaient pas classées au moment de notre étude (elles le sont cependant depuis 2019), ce qui nous a surpris, étant donnée l’importance politique qu’a pu avoir Lecanuet pour la ville. Néanmoins, même dans le désordre, le fonds politique local sur l’ancien maire de Rouen s’avéra être très précieux, recelant quantités d’informations. On y retrouve les délibérations du conseil municipal de 1968 à 1993, les bulletins d’informations municipaux, notamment l’importante publication Mieux Vivre à Rouen, créée par Jean Lecanuet et sa municipalité en 1971 après son élection à la tête de la ville. Sont également disponibles des séries d’articles de presse sur la période, des fiches sur la carrière politique des principaux protagonistes de la municipalité rouennaise, ainsi que quelques clichés d’époque de très bonnes qualités. Nous en profitons ici pour remercier toute l’équipe des archives municipales de Rouen pour leur spontanéité, leur gentillesse et leur écoute, pendant toutes ses années de recherche.
Notons, dans un même ordre d’idée, que les archives personnelles d’Antoine Rufenacht (décédé en 2020), ancien maire du Havre (1995-2008) et gaulliste historique de la Seine-Maritime, sont classées aux archives municipales du Havre (AMH). Il exista donc un fonds Rufenacht important de son vivant. La bibliothèque municipale Jacques Villon Rouen (BMR), regroupe, quant à elle, un dossier Lecanuet80, témoignant de nombreux articles de presse sur la période 1953-1993 concernant la vie politique locale et nationale de Jean Lecanuet, ainsi qu’un fonds important sur les élections à caractère politique local de la période étudiée.
Venons-en aux archives départementales de la Seine-Maritime (ADSM), qui ont permis de rassembler un nombre conséquent d’informations sur Jean Lecanuet, étant donné son statut de président du conseil général de la Seine-Maritime de 1974 à 1993. Les archives départementales de la Seine-Maritime sont réparties en trois pôles, deux à Rouen81 et un à Darnétal. Elles regroupent des fonds privés et des fonds publics que nous avons pu consulter pour la période 1968 à 1993. Il faut tout de même signaler la lenteur des procédures d’autorisation pour consulter les fonds privés, l’attente ayant duré plus d’un an pour obtenir une réponse positive des services concernés. Les fonds privés de Darnétal et de Rouen mettent en avant de nombreux rapports des Renseignements généraux (RG), source à manier avec précaution évidemment, mais intéressante car non partisane. Ces archives mettent en valeur des dossiers individuels sur les personnalités politiques de la Seine-Maritime82 et des dossiers concernant toutes les élections politiques qui ont eu lieu dans le département (élections législatives, européennes, cantonales, municipales, départementales).
Concernant la bibliographie, deux ouvrages sont sortis au début des années 2000 sur Jean Lecanuet. Le livre de Nadine-Josette Chaline83 intitulé Jean Lecanuet, paru en 2000 aux éditions Beauchesne, explore sur plus d’une centaine de pages de la vie politique de Jean Lecanuet depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale à 1993, date de sa mort. Il y est aussi question des années de formation de Lecanuet et de son rôle joué dans la Résistance face à l’occupant (1940-1944), période fondamentale dans le développement de ses idéaux politiques. C’est un ouvrage d’historien avec ses codes universitaires84. L’ouvrage de Philippe Priol85, intitulé Jean Lecanuet, le vol de l’Albatros paru en 2001 aux éditions Maître Jacques, n’est pas un ouvrage universitaire, mais plutôt un livre philosophique retraçant les différentes périodes de la vie de Jean Lecanuet. Le sujet démarre avec son enfance, l’influence qu’a pu avoir la Seconde Guerre mondiale dans sa sensibilité politique puis égrène les différentes périodes marquantes de sa carrière locale et nationale jusqu’à sa mort (1921-1993). La politique nationale y est toutefois privilégiée.
Une thèse de science politique à en revanche était écrite sur Jean Lecanuet par Michel Rivet86 et soutenue en 2000 sous la direction d’Hugues Portelli. Jean Lecanuet, itinéraire d’un démocrate chrétien87, retrace la carrière politique nationale de Jean Lecanuet. Michel Rivet met ainsi en exergue comment le sénateur-maire de Rouen s’est battu avec acharnement pour faire exister le centrisme sur le plan national, face aux deux monstres politique que sont la droite gaulliste et la gauche socialiste dans les années 60-80. Il livre sa réflexion sur cette impasse dans laquelle s’est retrouvée enfermer la démocratie chrétienne après ses échecs de la décennie 60-70, qui a conduit au renoncement de Lecanuet dans cette voie et sa préférence pour les alliances de droite. Il revient également sur l’éloignement progressif du sénateur-maire de Rouen (dans la deuxième partie de sa vie politique) de ses idéaux de centriste social. Ainsi, Lecanuet est passé d’une volonté d’alliance avec la gauche socialiste à un virage à droite toute avec le RPR, entretenant par ailleurs une position ambiguë vis à vis du Front national (FN) selon l’auteur88. Michel Rivet n’hésite pas à employer le terme de « destin politique raté89 » quand il évoque la carrière nationale de Jean Lecanuet. Cependant, tous ces travaux de qualité ne permettent pas de comprendre les enjeux des territoires politiques locaux ainsi que les phénomènes de politisation à l’échelon local, des thématiques majeures de notre étude.
Notons également la maîtrise rédigée par Olivier Freibourg sur Jean Lecanuet en 198790, et la tenue d’un colloque intitulé Jean Lecanuet ou la passion du Centre à Paris en février 200491. Ce dernier aborde des détails précis sur la vie politique nationale de l’ancien maire de Rouen et pour ce qui nous intéresse, de son contexte particulier entre 1945 et 1988 (la démocratie chrétienne de 1945 à 1965, la présidentielle menée par Lecanuet en 1965, Lecanuet et l’Europe).
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Principale figure du centrisme français de l’après-guerre92, Jean Lecanuet voit sa carrière politique généralement réduite à deux ou trois clichés tenaces :
- Le brillant agrégé, issu d’un milieu familial modeste de la rive gauche de Rouen ;
- Le « Kennedy français », qui mit Charles de Gaulle en ballotage aux présidentielles de décembre 1965 ;
- L’indéboulonnable maire de Rouen, à qui l’on doit la construction de la première zone piétonne en France au début des années 70, le Théâtre des Arts, ou encore le projet de métro, au milieu des années 80.
Partant de ce postulat, il demeure assez insaisissable et cet axe de recherche pose d’emblée la difficulté des sources privées : Jean Lecanuet n’était pas un homme de papiers. Peu d’écrits de sa part donc, hormis les discours des Fêtes Jeanne d’Arc, qu’il célébrait tous les ans au mois de juin avec la plus grande minutie ; ou encore les écrits qu’il laissa dans la revue France-Forum. Le Projet réformateur (1973), qu’il corédigea avec Jean-Jacques Servan-Schreiber demeure le seul ouvrage ou il expose son projet de gouvernement. Ceci demeure bien maigre. Il n’a pas laissé non plus derrière lui des archives personnelles auxquelles nous pourrions nous adosser. Ceci pose le problème d’ensemble : Jean Lecanuet faisait partie de la « vieille école » politicienne de l’oral. Dans un sens, il correspond parfaitement au centre muet que nous tenterons de mettre en évidence. A ce sujet, on peut effectuer ici un parallèle en citant la thèse d’Olivier Feiertag sur Wilfrid Baumgartner93, un personnage secret qui n’était pas non plus un homme d’écrit. Ceci pose clairement un problème épistémologique. En effet, qu’est-ce que faire une biographie quand on n’a pas la source de ses archives personnelles ?
Pourtant, Jean Lecanuet est un personnage clé de l’histoire politique française et normande. Un homme politique qui n’a pas, non plus, laissé de journal personnel. Le fait que Jean Lecanuet soit une personne secrète rend compte également de la force du personnage. Notre tentative consiste donc à saisir ce personnage à l’échelle de Rouen, l’idée étant avant tout de contribuer à l’histoire politique du centre et du centrisme en France. Le défi (et l’intérêt) majeur d’une histoire menée à l’échelon municipal est qu’elle concentre tous les enjeux d’une époque (politiques, mutations urbaines, économiques et sociales de la France des Trente Glorieuses et de la décennie 80). C’est sans doute pour cette raison que l’histoire des politiques municipales n’est pas souvent abordée, bien que le « modèle » du parlementaire-maire, dont le nom reste attaché durablement à une grande ville mériterait d’être davantage intégré dans les champs de recherche sur le 20e siècle94.
Nous aborderons, enfin, le rôle clé du lecanuetisme. L’ancien sénateur-maire de Rouen était un homme politique moderne dans sa volonté affichée de rassembler au-delà des partis politiques traditionnels. C’est l’idéologie première du lecanuetisme… avant de se raidir de manière spectaculaire au tournant des années 80. Nous essaierons donc de définir les principaux aspects et particularités de cette véritable idéologie du centrisme local au cours de notre étude. Car si le centrisme semble introuvable sur le plan idéologique, il correspond incontestablement à une culture politique.
1 René Rémond, « La démocratie chrétienne », in René Rémond Les droites aujourd’hui, Paris, Éditions Louis Audibert, 2005, p. 212-238 ; Danièle Dray-Zéraffa, « Centre, Centrisme », in Jean-François Sirinelli, Dictionnaire historique de la vie politique française, au XXe siècle, Paris, PUF, 1995, p. 191-194 ; Gilles Richard, « L’UDF de 1978 à 1981 : une insertion réussie dans le système partisan français », in Gilles Richard, Sylvie Guillaume et Jean-François Sirinelli, Histoire de L’UDF. L’Union pour la démocratie française, 1978-2007, Rennes, PUR, 2013, p. 13-25 ; Mathias Bernard, La dérive des modérés : la Fédération républicaine du Rhône sous la Troisième République, Paris, L’Harmattan, 1998 ; Sylvie Guillaume, Antoine Pinay ou la confiance en politique, Paris, FNSP, 1984 ; mais aussi ses publications : « Le centrisme, stratégie d’autonomie de Lecanuet ? », in France-Forum, 1965 : Itinéraire d’une campagne, p. 46-50. Sylvie Guillaume, « Le centrisme dans la Troisième Force », in Sylvie Guillaume (dir.), Le centrisme en France au XIXe et XXe siècle : un échec ?, Bordeaux, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine (MSHA), 2005, p. 51-68 et p. 121-131. Jean Garrigues, « Le centre introuvable ? », in Jean Garrigues, Sylvie Guillaume et Jean-François Sirinelli, Comprendre la Ve République, Paris, PUF, 2010, p. 277-294 ; Jean Garrigues, « Centristes », in Jean Garrigues (dir.), La France de la Ve République. 1958-2008, Paris, Armand Colin, 2008, p. 284-288.
2 Citons pour la droite bien sûr René Rémond, Les droites en France, Paris, Aubier Montaigne, 1992 (première édition 1954) ; Les droites aujourd’hui, Paris, Éditions Louis Audibert, 2005 ; Jean-François Sirinelli, Histoire des droites. Politique, Paris, Éditions Gallimard, 1992 ; Gilles Richard, Histoire des droites (1815-2017), Paris, Perrin, 2017.
3 Pour les travaux sur la gauche socialiste et communiste, citons Jean Touchard, La gauche en France (1900-1981), Paris, Points, 1977 ; Marc Lazar, Le communisme, une passion française, Paris, Perrin, 2002 ; Alain Bergounioux (dir.), L’ambition et le remords. Les socialistes français et le pouvoir (1905-2005), Paris, Fayard, 2005.
4 Sylvie Guillaume et Jean-François Sirinelli, « L’UDF, 1978-2007 : histoire d’un grand parti entre néolibéralisme et centrisme », in Gilles Richard, Sylvie Guillaume et Jean-François Sirinelli, Histoire de l’UDF. L’Union pour la démocratie française, 1978-2007, op. cit., p. 7-11.
5 L’UDF est née en 1978, quatre années après l’arrivée à l’Elysée de Valéry Giscard d’Estaing. Son nom fait précisément référence à l’ouvrage Démocratie française, publié par le président de la République en 1976 chez Fayard.
6 Sylvie Guillaume et Jean-François Sirinelli, « L’UDF, 1978-2007 : histoire d’un grand parti entre néolibéralisme et centrisme », in Gilles Richard, Sylvie Guillaume et Jean-François Sirinelli, Histoire de l’UDF. L’Union pour la démocratie française, 1978-2007, op. cit., p. 7-8.
7 Citons Jean-François Sirinelli, Les Vingt Décisives, 1965-1985, Paris, Fayard, 2012 ; et aussi Jean-Claude Colliard, Les Républicains indépendants. Valéry Giscard d’Estaing, Paris, PUF, 1972.
8 Notons les trois tomes fondamentaux sortis sur la présidence de « VGE » : Serge Berstein, Jean-François Sirinelli, Les Années Giscard. Institutions et pratiques politiques (1974-1978), Paris, Fayard, 2003 ; Serge Berstein, Jean-François Sirinelli, Les Années Giscard. Valéry Giscard d’Estaing et l’Europe (1974-1981, Paris, Armand Colin, 2006 ; Serge Berstein, Jean-François Sirinelli, Les Années Giscard. Les réformes de la société (1974-1981), Paris, Armand Colin, 2007.
9Gilles Richard, « Le Centre national des indépendants de 1948 à 1962, ou l’échec de l’union des droites françaises dans le parti des modérés », thèse pour le doctorat, IEP Paris, 1998.
10 Muriel Montero, « Le centrisme sous la Ve République, de 1962 à 1976. L’affirmation d’une force politique et la conquête du pouvoir : deux défis impossibles ? », Thèse de Doctorat, Université de Paris IV-Sorbonne, 2003, 1233p.
11 Danièle Dray-Zéraffa, « Du Mouvement républicain populaire au Centre des démocrates sociaux : aspects du discours centriste », Thèse de Doctorat, Paris X-Nanterre, 1983, 676 p.
12 Sylvie Guillaume, Le centrisme en France au XIXe et XXe siècle : un échec ?, op. cit.
13 Serge Berstein, Les cultures politiques en France, Paris, Éditions du Seuil, 2003.
14 A cet égard, l’exemple du Zentrum allemand victorieux est particulièrement pertinent. Voir Jean Garrigues, Sylvie Guillaume, Centre et centrisme en Europe au XIXe et XXe siècle, Paris, 2006. L’ouvrage en question, qui reprend les actes du colloque effectué sur ce thème au Sénat en 2005, tente de réaliser une synthèse sur le centrisme qui n’a guère suscité jusqu’à présent l’intérêt des chercheurs et tout particulièrement des historiens alors que les travaux sur les familles politiques bien identifiées de la droite et de la gauche abondent.
15 Il y avait un décalage certain entre la politique plutôt à gauche prônée par les dirigeants et un électorat conservateur situé indiscutablement à droite. Voir Bertrand Rocher, Valérie Lion, Le Centre des démocrates sociaux, Mémoire de Science politique, Université Panthéon-Assas, 1994 ; et également François Borella, Les partis politiques dans la France d’aujourd’hui, Paris, Éditions du Seuil, 1990.
16 René Rémond, Les droites aujourd’hui, op. cit., p. 109-268.
17 René Rémond, Ibid., op. cit., p. 210.
18Ibid., p. 212.
19 Jean-Luc Pouthier, « Émergence et ambiguïtés de la culture politique démocrate chrétienne », in Serge Berstein, Les cultures politiques en France, op. cit., p. 305.
20 Les voix de l’électorat centriste sont essentiellement captées par les partis gaullistes au cours de la période 19581993. Une autre partie des voix, plus minime toutefois, est captée par le Parti socialiste.
21 Jean-Luc Pouthier, « Émergence et ambiguïtés de la culture politique démocrate chrétienne », in Serge Berstein, Les cultures politiques en France, op. cit., p. 305.
22 Pour une explication « politologique » de cette « exception » française, voir Stathis N. Kalyvas, The Rise of Christian Democracy in Europe, Ithaca, Cornell University Press, 1996.
23La Liberté de choisir. Pluralisme religieux et pluralisme politique dans le catholicisme français contemporain, Paris, Presses de la FNSP, 1993.
24Jean-Luc Pouthier, « Émergence et ambiguïtés de la culture politique démocrate chrétienne », inSerge Berstein, Les cultures politiques en France, op. cit., p. 306.
25François Borella, Les partis politiques dans la France d’aujourd’hui, op. cit., p. 125.
26Ibid., p. 125.
27 Mathias Bernard, La guerre des droites. De l’affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Odile Jacob, 2007.
28Ibid., p. 169-171.
29 Bertrand Rocher, « Une indéfectible subordination à la droite », in Bertrand Rocher, Valérie Lion, Le Centre des démocrates sociaux, op. cit., p. 79.
30 Nous parlons ici des « 3B », François Bayrou, Dominique Baudis, et Bernard Bosson, lesquels ne se semblent pas entièrement fermés à une ouverture du centrisme sur sa gauche, contrairement aux anciens « barons » du Centre des démocrates sociaux (CDS).
31 Bertrand Rocher, « Une indéfectible subordination à la droite », in Bertrand Rocher, Valérie Lion, Le Centre des démocrates sociaux, op. cit., p. 79.
32Pascal Ory, Nouvelle histoire des idées politiques, Paris, Hachette, 1987, p. 451-459.
33 Stéphanie Abrial, « Les partis au centre de l’échiquier », in Pierre Bréchon, Les partis politiques français, Paris, La documentation Française, 2011, p. 77-102.
34 François Borella, op. cit., p. 126.
35Ibid., op. cit., p. 126.
36 Nous nous reporterons en priorité à : Jean-Pierre Rioux, Les centristes de Mirabeau à Bayrou, Paris, Fayard, 2010 ; Michel Winock, La droite hier et aujourd’hui, Paris, Perrin, 2012 ; Jean-Jacques Becker, Histoire politique de la France depuis 1945, Paris, Armand Colin, 2011 ;
