Journal d'un pervers narcissique - Narcisse Pervers - E-Book

Journal d'un pervers narcissique E-Book

Narcisse Pervers

0,0

Beschreibung

Journal à deux mains et dialogue de thérapeutes autour des amours passionnées entre un Pervers narcissique (?) et une Sado-Machochiste (?) le lecteur en jugera.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 270

Veröffentlichungsjahr: 2017

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



« Il n’y a que trois choses que l’on puisse faire avec une femme.

On peut l’aimer, souffrir pour elle ou en faire de la littérature.

Le Quatuor d’Alexandrie Lawrence Durrell

Table

I

Lettre du docteur Dufer au docteur Gouny

II

Journal de Charles S.

Commentaire du docteur Dufer sur le ‘Journal d’un Pervers narcissique’

Notes du premier entretien d’analyse du patient Pierre N. / Charles S. par le docteur Dufer

III

Journal de Sophie M.

Note du docteur Dufer sur le ‘Journal de Sophie M.’

IV

Réponse du docteur Gouny au docteur Dufer

V

Epilogues

I

Lettre du docteur Dufer au docteur Gouny

Ce qui importe, c'est que la victime paraisse responsable de ce qui lui arrive ».

Le Harcèlement Moral - Marie-France Hirigoyen

A l’attention du Docteur Gouny Service des placements volontaires Hôpital Sainte-Anne Paris

Paris, le 23 décembre 2013

Cher collègue et ami,

Tu viens de m’informer, par message téléphonique que mon patient Pierre Neveu a quitté hier, 22 décembre, de son plein gré, votre service de Sainte-Anne où il avait demandé son placement volontaire, une semaine auparavant.

J’apprends, par la même occasion, la véritable identité, telle qu'elle ressort des documents d'admission, de celui qui, se faisant passer pour Pierre Neveu, dans ma pratique, se dénommait en réalité Charles S.

Je t'avais adressé ce patient début décembre.

Je t'envoie en urgence ce courrier par mail car avant son placement, il m’avait envoyé un document intitulé ‘Journal d’un Pervers Narcissique’ (PN), document que je joints à la présente. Je l'avais classé dans son dossier sans prendre le temps de le lire en cette veille de Noël.

Ce document permet de mieux cerner le profil psychologique de Charles S., et, je le crains, sa dangerosité pour Sophie M, son ancienne compagne. Sophie M. est, en effet, également ma patiente ; j’ai découvert, en lisant son envoi, qu’elle était la victime de son comportement pervers et qu’il m’avait dissimulé sciemment qu’il savait que j’étais son analyste.

Je suis Sophie M. depuis prés de cinq ans. Elle ne me semblait pas souffrir pas de troubles psychologiques graves mais d’un manque de confiance, une recherche pathologique d'hommes dominants, généré par un Œdipe mal surmonté. Nous avions beaucoup parlé de sa relation douloureuse, sans espoir, qui la détruisait, avec celui qu'elle désignait par Charles S. Je lui avais recommandé de le quitter ce qu'elle s'était, enfin ; décidé à faire en mars dernier.

Sa fille est, également, en analyse, sur la recommandation de sa mère, chez notre confrère Calan. Sophie M. a manqué les deux dernières séances sans explications. J’avais négligé de Calan.

Sophie M. a manqué les deux dernières séances sans explications. J’avais négligé de l’appeler car c’est une patiente ‘au long cours’, sans risques, mais suite à la lecture de ce journal, j’ai tenté de la joindre par téléphone. Elle est sur messagerie vocale or je pense qu’il faut la protéger contre son ex qui me semble dangereux à la lecture de son journal.

Charles S. est venu me consulter en janvier dernier, donc avant la fuite de Sophie M., pour, se dissimulant sous les traits joués d’un patient soufrant d'une rupture amoureuse, tenter, par nos échanges, d’obtenir des informations sur Sophie M., me cerner psychologiquement, évaluer mon influence sur sa compagne, renforcer sa capacité de contrôle sur sa victime. Pour se venger de moi également ne serait-ce que par l'humiliante révélation qu'il m'avait berné ?

Pierre N. est, je le comprends maintenant un pseudo, un jeu de mot douteux sur PN (pervers narcissique). Ce patient m'a toujours réglé les séances en espèces, je n'ai pas pu vérifier son identité et nous avons toujours correspondu par des courriels ou des sms. Je réalise aujourd’hui qu'il m'a donné une fausse adresse postale voire une adresse qui n'existe pas.

Lors de notre première séance, il me dit, de manière provocatrice, qu’ « il n’aimait pas les psys », mais venir me voir pour dépression, suite au départ de sa compagne, « et se conforter en ce que je ne pouvais rien pour lui ! ». Sa prévention affichée persista, mais il sembla accepter le protocole de l’analyse et ne manqua aucune des séances hebdomadaires. Cette franchise m’apparaît aujourd’hui comme un leurre cachant ses vrais motifs, une forme de provocation pour s’enorgueillir de ma naïveté.

Au retour de ses vacances d’été, il me fit part de pulsions suicidaires. Je lui prescrivis du Deroxat mais sa neurasthénie ne fit que s’aggraver. Il m’avoua ne pas prendre ses anti-anxiolytiques. Devant la dégradation rapide de son humeur, j’ai fini par céder à sa demande en te l’adressant. Tu as bien voulu le prendre en placement volontaire en décembre dernier dans votre service à Sainte-Anne, le temps de lui permettre de reprendre pied dans sa dépression.

La confession jointe montre qu’il n’a cessé de composer un personnage de dépressif pour cacher ses véritables motivations. Il est ici à Paris, menaçant les autres, se menaçant lui-même ? J’emploie le présent car, malgré l’annonce de son suicide qui clôt son journal, l’hypothèse du suicide me semble peu probable car la pulsion suicidaire est, on le sait, incompatible avec un profil de PN ce qu’est, ou était, Charles S. Un PN détruit les autres par frustration, mais ne se détruit pas.

Je dois avouer avoir été dupe de l’écran de fumée qu’il a développé au cours de nos séances. Je n'ai pas décelé le manipulateur pensant avoir affaire à une dépression suite à une rupture amoureuse. Certains traits de caractère dénonçaient le PN mais c’est une catégorie qui ne fait pas, on le sait, l’unanimité entre psychiatres et nourrit les articles à sensation sans toujours la rigueur scientifique nécessaire et elle est un peu 'fourre-tout '. Provocateur, Charles S. a utilisé ce terme au détour d’une de nos dernières séances, à la manière d’une pierre qu’il plaçait derrière lui, pour que je puisse me reprocher plus tard mon manque de clairvoyance, car il avait alors déjà choisi d’interrompre nos séances pour cette pseudo ( ?) hospitalisation volontaire.

La veille de son internement volontaire, quelques jours avant les fêtes de Noël, - ironie de sa part ?-, Charles S. m’a, en effet, envoyé, par mail, ce long texte, intitulé ‘Journal d’un Pervers Narcissique’ que je joints à la présente mais que je regrette de n'avoir pas pris le temps de lire avant votre appel m’informant de sa disparition. Je me suis donc décidé à la lecture de ce journal pour déterminer s’il me fallait m’inquiéter de son départ de votre service, voire journal pour déterminer s’il me fallait m’inquiéter de son départ de votre service, voire signaler sa disparition aux services de police. Je n’ai malheureusement les coordonnées d’aucun de ses proches et ne dispose que d’un mail et d’un numéro de portable ; il a prétendu d’aucun de ses proches et ne dispose que d’un mail et d’un numéro de portable ; il a prétendu vivre seul, sans contact avec les siens. Le journal joint montre qu’il n’en est rien…

J’ai ainsi découvert, en lisant son soi-disant journal, que la personne qui aurait subi ses comportements de PN est Sophie M., qui est une de mes patientes. Il ne dissimule pas son nom véritable, trop heureux de me prendre à défaut, moi le psy !

Après cette lecture, ‘édifiante’ mais inquiétante, j’ai tenté de joindre bien évidemment Sophie M. Elle ne répond pas à mes appels ; son portable reste ouvert mais on passe sur sa boite vocale qui, saturée, ne peut plus prendre de messages.

Je crains que Charles S. n’ait des pulsions meurtrières à l’égard de Sophie M. qui l'a quitté. Le journal de Sophie M. qu’il m’a envoyé avec son ‘Journal d’un PN’ est probablement sa propre création, en forme de pastiche, de dérision, ou, pire, le véritable journal de sa victime, au propre comme au figuré. Impossible d'en trancher.

La lecture de ces textes semble me faire obligation de rompre le secret médical et d’alerter les services de police sur la disparition d’un malade potentiellement dangereux.

Pour éclairer la lecture de ce Journal d’un PN, voici quelques éléments de profil personnel de Charles S.

Charles S. est ancien élève de Normale et de l’École Nationale d’Administration. L’écriture de ce journal traduit, ‘ad nauseam’, sa culture littéraire dont il s’enorgueillissait tant lors de nos entretiens. Il a trouvé dans la perversion narcissique un thème de création littéraire et chaque ligne trahit l’ambition d’écrire un ouvrage capable de rivaliser avec le Journal d’un fou de Gogol ou les Mémoires de Jean-Jacques Rousseau. Cette confession égotiste reflète bien le personnage, brillant, cultivé, maître de lui, impossible à déstabiliser, m’enfermant dans sa dialectique à tiroirs, dans sa sophistique qui était comme une vis sans fin, comme un trou noir qui absorbe la matière et retient jusqu’à la lumière. Voilà, c’est cela, les PN sont des ‘trous noirs’ comme ceux formés par les étoiles mortes, écroulées sur elles mêmes, d’une densité énorme qui avalent les corps célestes dans un ultime flamboiement de lumière. Les PN mangent leur proie et restent seuls avec leur besoin de nouvelles victimes après sacrifice fait à leur propre vacuité.

Relisant ces dernières phrases, je constate qu’elles trahissent une rancœur bien peu professionnelle et un lyrisme peu professionnel, merci de m’en excuser mais reconstituant le souvenir des analyses parallèles de Charles S. et Sophie M. je suis de plus en plus inquiet pour elle.

Pour faire de ces pseudo-confessions, un usage utile pour de futures thérapies, il faudra déconstruire, à loisir, ce texte, lire l’inverse des sentiments exprimés, chercher le sens occulte des manifestations factices, ne pas succomber à l’empathie avec les expressions fallacieuses de l’auteur. Soigner un PN c’est ‘taquiner les moustaches du tigre’ tant le PN est déstabilisant pour nous autres psychiatres malgré notre formation. D’ailleurs peut-on vraiment soigner un PN ? Les PN, qui s’ignorent, se jugent parfaitement sains et, ceux, qui s’assument, en tirent une gloriole, mieux, une jouissance. Charles S. me déclara, lors d’une de nos premières

séances, que : « Bien évidemment, si je lui disais qu’il était malade, et qu’il refusait cette appréciation, je lui répondrais que cette négation était l’expression même de son mal être car, pour les psys » blagua-t-il, « nous ne sommes pas tous des malades qui s’ignorent, comme affirmait le docteur Knock, mais des malades dans le déni !».

L’homme était séduisant, la cinquantaine avancée, mais en paraissant quarante, avec sa silhouette conservée musclée par la pratique intensive de la natation, plastronnait-il. « Je suis comme Dorian Gray » ironisait-il « vermoulu en dedans mais intacte à l’extérieur ». Il tenta même, au début de me séduire, puis il cessa ce jeu, comme un chat qui délaisse une souris même, au début de me séduire, puis il cessa ce jeu, comme un chat qui délaisse une souris faute d’appétit. J’ai ressenti une certaine frustration de son passage à un mode neutre dans nos rapports, où était-ce une manœuvre, un peu comme Valmont dans les Liaisons dangereuses fait semblant de se détourner de la malheureuse Présidente de Tourvel, pour la harponner mieux à sa ligne amoureuse. Je me suis reprochée bien évidemment cette empathie avec mon patient mais n’ai pas interrompu l’analyse, ce que j’aurais du, je le comprends maintenant, faire d’emblée alors.

Sa motivation à se soigner ne me convainquait pourtant pas. Quelque chose clochait dans les traits de caractère qu’il me livrait complaisamment et le tableau d’une dépression qu'il peignait avec des mots choisis, appropriés, qu'il avait, je le sais maintenant, appris de ses recherches sur internet sonnait faux. Tout d’abord, il n’était pas sincère dans sa volonté de guérir ; il restait sur ses gardes, affichant une sincérité de façade. Il se comportait comme un bon commercial qui vend un produit auquel il ne croit pas mais avec le bagout nécessaire. Son produit, c’était lui-même, son ego, son plaisir à se regarder dans le miroir de son intelligence réflexive. Il venait chercher en moi un partenaire pour sa dialectique narcissique ayant perdu le jouet de son jeu pervers qu’était sa compagne qui s’était enfuie et lui avait échappé. Il avait décidé d’aller affronter le psychiatre qu’il méprisait pour sa prétention à départir normalité et pathologie. Il voulait m’affronter, les armes analytiques à la main, pour se convaincre de sa supériorité. Sa morgue était celle d’un possédé qui provoque le prêtre exorciste. Pour mieux me vaincre, il mimait la subordination du patient et répondait calmement à mes réponses. Tout cela n’était qu’un conditionnement de sa part ; il voulait me mettre en confiance pour mieux cerner ma personnalité comme le judoka recherche les failles dans la garde de son adversaire.

Peut-être espérait-il, sachant que Sophie M. était en analyse chez moi, obtenir des nouvelles d’elle et, plus directement, construire des armes dialectiques pour contrebattre mon influence. Il préparait également le dénouement de sa fausse hospitalisation, préalable à la révélation de son Journal d'un Pervers Narcissique, ultime (?) pied de nez.

Il n'y a pas consensus au sein de la communauté psychiatrique pour faire des PN une catégorie psychiatrique. J’ai eu immédiatement la conviction d’en rencontrer un exemplaire type en lisant ce journal. Je livre ce Journal à votre sagacité.

Par contre, il n’est manifestement pas fou ; s’il a pensé monter ce subterfuge pour être pénalement irresponsable d’un éventuel atteinte à l’intégrité physique de sa compagne, qu’il ne compte pas sur moi devant la justice, bien au contraire.

Durant son analyse, il me fournit avec méthode tous les traits d’un dépressif. Je le soupçonne d’avoir étudié le profil, fait une fiche ‘Sc Po’ pour conduire nos entretiens. Seules sa fatuité et ses provocations contre les psychiatres n’étaient pas cohérentes avec le profil d’un patient neurasthénique mais je mis cela sur la suffisance des énarques sans chercher plus loin. J’ai eu tort, car il livrait, volontairement une clé sur sa vraie personnalité pour voir si j’aurais l’intelligence de l’utiliser pour déjouer sa comédie et il tira, certainement, grande jouissance de ma naïveté.

Je lui avais objecté, bien pauvrement, que, sans envie vraie de se soigner, toute thérapie était vaine. Il parlait de manière vague de ses échecs sentimentaux successifs, se plaignant que plusieurs femmes, qui l’avaient aimé, l’avaient quitté et qu’il était arrivé à un âge où il souhaitait stabiliser, enfin, sa vie amoureuse. Ses soi-disant avanies amoureuses étaient autant de leurres. Il me fournissait ces informations comme de la menue monnaie, de la fausse monnaie ; je comprenais bien que ne n’était que des paravents mais nous sommes habitués à ces préliminaires des patients qui ne se livrent qu’après plusieurs séances.

Il me déclara, à compter de septembre, être tellement désespéré de cette impasse qu’il ressentait des pulsions suicidaires. Cette déclaration était inattendue, mais je jugeai prudent de lui prescrire du Deroxat par précaution, comme je te l’ai dit, je crois déjà dans ce mail un peu désordonné et trop long.

Je ne comprends que, maintenant, à la lecture de son Journal, la véritable motivation de sa venue. Il pratiquait son analyse comme un Cluedo, livrant des indices tous faux pour me lancer sur de fausses pistes et pour explorer à travers son analyse la psyché de sa victime. Je lui servais de miroir à sa propre interrogation sur lui et sur elle. Ayant été le psychiatre de sa compagne, il cherchait à me lire pour découvrir les conseils que j’avais pu lui donner pour la protéger contre lui, pour mieux cerner sa proie. Pour se venger ensuite de moi, en me livrant ce journal qui publiait sa duplicité et ma naïveté, qui triomphait, à travers moi, des ‘shrinks’. Il y avoue/affirme/fantasme que sa dernière victime s’est suicidée et que cela le convainc de Il y avoue/affirme/fantasme que sa dernière victime s’est suicidée et que cela le convainc de la nécessité de se guérir, l’autre alternative étant son propre suicide mais, comme il se complaît à se contredire, plus loin, dans son écrit, il ne s’agit là encore que d’une gesticulation complaît à se contredire, plus loin, dans son écrit, il ne s’agit là encore que d’une gesticulation car il n’a aucune envie de se suicider. Sophie M. s’est-elle suicidée, l’a-t-il tuée, réellement ou symboliquement ?

Il ne livre pas le nom de sa victime, seulement des initiales, Sophie. M, voire SM, dans son journal, par un très mauvais jeu de mot sur Sadomasochiste. Il expose avec finesse et perfidie le rapport, de fait, assez sadomasochiste entre lui et sa victime. Il décrit sa compagne comme faible car amoureuse, tout en voyant dans son amour non pas un sentiment mature d’adulte mais une exaltation possessive d’une personne n’ayant pas réglé une pulsion incestueuse de son père. Abusant de sa domination sur son amante, il s’exonère largement sa culpabilité voire de sa responsabilité en incriminant le déséquilibre caractériel de sa compagne.

Le suicide de sa compagne est-il réel ou fantasmé ? Sophie M. est-elle morte à l’heure où je t’envoie ce mail ou s’est-il contenté de la tuer symboliquement par ce faux journal de sa victime ? L’a-t-il tuée après l’avoir tant dominée ? La perversion morbide de Charles S. s’est-obsessionnel et il libère sa proie dans le même mouvement où il se construit une douleur et une culpabilité, propices à une auto flagellation jouissive. Le chat joue avec la souris jusqu’au moment où, lassé, il la laisse filer ou la croque. La mort de Sophie M., qu’il prétend subir et non avoir provoquée, le place, lui-même, en victime autant qu’en bourreau. Victime, il se pleure, ignorant la douleur de celle qu’il a blessée voire poussée au suicide.

Ce Journal, rédigé comme une provocation et une pierre de plus dans son jeu de piste pervers. C’est aussi une pièce de son dossier médical, voire une pièce d’instruction policière. Il me faudra confier ces pseudo-confessions aux services de police, s’il s’avère que Sophie M. est introuvable, pour qu’ils lancent un avis de recherchent sur Charles S. également et s’assurent qu’il n’a pris aucune part dans sa disparition. J’ai plutôt la conviction d’une ultime manipulation de la part de Charles S. qui, me laissant ces aveux, cherche à me duper en me conduisant à une démarche d’alerte auprès des services de police qui, s’il se révélait que sa fiancée ne s’est pas suicidée, me ridiculiserait encore en démontrant ma naïveté. Mais la ‘bonne farce’ est peut-être tragique…

Comme tu le liras, ce journal est construit à plusieurs voix. Charles S. intègre dans son journal, des épisodes repris dans le journal intime de Sophie M. qui racontent à la fois la même histoire et une tout autre perspective sentimentale, comme le reflet décalé d’un miroir. La construction de son journal se veut habile, volontairement labyrinthique. Des portes s’ouvrent pour précipiter le lecteur dans des chausse-trappes. Autant de pièges et d’illusions, Charles S., qui se complaisait dans les références cinéphiles, l'aurait comparé à la galerie des miroirs ‘à la Dame de Shanghai’ ou dans celle de l’Homme au Pistolet d’or avec une scène finale de duel entre lui et moi.

Pour le style, il prétend au style classique Grand siècle. Cela sent son normalien comme cette manie d’insérer des citations qui sont autant de leurres car le plus souvent ces citations contredisent plus qu’elles n’annoncent les sentiments développés dans le chapitre qu’elles contredisent plus qu’elles n’annoncent les sentiments développés dans le chapitre qu’elles introduisent en exergue, ou bien faut-il y voir le clin d’œil du menteur ?

S’il y avait quatre personnages principaux narrateurs, et non seulement le pervers et sa victime, il nous offrirait le Quatuor d’Alexandrie du PN, à moins que nous soyons, toi et moi, les deux autres narrateurs de sa perversité ?

Avant de saisir les services de Police de mes inquiétudes, je te livre ce journal à tiroirs en vous remerciant par avance de ton conseil sur la conduite à tenir au vu de votre pratique de ce vous remerciant par avance de ton conseil sur la conduite à tenir au vu de votre pratique de ce patient.

Je te laisse car on sonne à ma porte.

Curieux car je n’attends pas de patient à cette heure ci !?

En espérant que tu trouves rapidement ce mail, N’hésite pas à m'appeler sur mon portable.

Amitiés

Docteur Florence Dufer

II

Journal de Charles S.

« Je veux former une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateurs. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi »

Jean-Jacques Rousseau - Confessions

2008

Mai

Initiation de Sophie M.

« Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie … Tu seras un homme, mon fils. »

Rudyard Kipling

Hier soir, avait lieu la tenue de ma loge bleue Rudyard Kipling. Le Vénérable Maître(VM), par ailleurs Très Respectable Grand Maître (TRGM) de la Grande Loge Tradition et Spiritualité (GLTS), me fit l’honneur de me faire monter à l’Orient.

J’ai rejoint cette obédience après avoir démissionné de la Grande Loge Nationale de France, à l’issue de deux vénéralats, fatigué des jeux des petits chefs à grands tabliers bleus, des politiques immobilières mafieuses du Grand Maître qui finira en prison si la justice fait son travail. La GLTS est une obédience mixte où règne une ambiance très réellement fraternelle et bon enfant. Avec quelques centaines de membres seulement, c’est comme, j’aime à l’appeler, ‘une start-up maçonnique !’ née d’un ‘spin off’ de la GL Nationale Française. Les Francs Maçons (FM) ont un goût poussé pour la balkanisation en petites chapelles revendiquant la régularité, la plus pure tradition Maçonnique dans des discussions alambiquées qui rivalisent de glose obscure avec celle des Pères de l’Église discutant à longueur de siècles de l’unité du Saint Esprit ou du caractère humain et/ou divin du Christ.

J’aime, me disait-il, l’humanité, mais, à ma grande surprise, plus j’aime l’humanité en général, moins, j’aime les gens en particulier, comme individus.

Dostoïevski – Les Frères Karamazov

C’était une tenue d’initiation. Six profanes, hommes et femmes - nous sommes une obédience mixte - étaient sur les parvis. Ils étaient passés sous le bandeau lors de la tenue du mois dernier. Le Vénérable Maître, demanda aux dignitaires assis à l’Orient de se joindre à lui pour recevoir les serments des nouveaux initiés. Ce n’est pas parfaitement conforme au rituel mais il dirige son atelier comme un régiment… Comme il lui manquait un officier pour faire face aux impétrants, il me fit l’honneur de me faire monter à l’Orient pour pouvoir procéder, en parallèle, aux six initiations.

‘Les français adorent former des régiments pour en être les colonels’

Vie de Napoléon de Stendhal

Laurent Carmel, le Très Respectable Grand Maître, est un ancien officier de la Légion étrangère qui a fait la guerre d’Algérie, et disent les mauvaises langues de l’atelier, aurait eu une faiblesse pour Salan. Plusieurs Frères (FF) sont, de fait, des anciens d’Algérie française, formant une fraternité dans la fraternité ; je compris depuis, que c’était, non seulement une virile phalange échangeant des souvenirs de para, mais, tout autant, une mafia servant l’imperium du TRGM sur l’Obédience. Quelques mois après la fondation de l’obédience, une ‘nuit des longs couteaux’ l’a débarrassé de tous les autres Papabile qui prétendaient introduire un fonctionnement collégial, comme il est de tradition maçonnique... La spin off est devenue ‘sa petite entreprise Maçonnique’, dirigée de manière dictatoriale, par ‘Les Thénardiers’ comme je les appelle, c'est-à-dire le couple formé du TRGM et de sa compagne à laquelle il fait parcourir les trente trois degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté à la rapidité des FM américains qui confondent maçonnerie et Rotary.

Dans la chaire du roi Salomon, le TRGM alterne, de manière abrupte, des douceurs jésuitiques avec un ton martial pour sanctionner le comportement de tel ou tel. Son charisme naturel et son commandement appris en font un habille manieur d’hommes. Il conduit le ballet bien réglé du rituel comme une parade militaire. Peu intellectuel, il s’énerve des digressions et gloses savantes de certains vaniteux qui font assaut de citations parfois absconses et comprises d’eux seuls. Il cloue au pilori ces ‘sachants’ qui se congratulent après la fin de la tenue, avec des mines de premiers de la classe, sur leurs obscurs commentaires de gnoses mal digérées par son antienne favorite : « Je reste assoiffé, devant votre puits de science, de l’eau fraîche de la simple fraternité ! ». Les Pic de la Mirandole au petit pied baissent la tête, faussement contrits, mais, en leur for intérieur, solidaires comme des conspirateurs.

Vénus sortie des eaux

La profane qui me faisait face, et que je devais initier, était une jeune femme qui me sembla d’une quarantaine d’année, blonde, svelte, racée dans son tailleur noir et son chemisier blanc. Les lumières basses du temple et la clarté des bougies sur le plateau du Vénérable éclairaient doucement son visage. Elle est belle même si son sein n’est pas dénudé, me fis-je la réflexion en me remémorant, avec amusement, un Frère expert qui, ayant trop longtemps travaillé dans une obédience masculine, voulait déshabiller une impétrante en lui dénudant la poitrine droite jusqu’à ce que je lui dise que la mixité nous conduisait à ne dénuder que le genou gauche. L’impétrante me faisait face, et entre nous passa quelque chose de l’ordre de l’intime. A l’issue des travaux, je lui demandais sa carte de visite, ce qui ne se fait pas, mais j’avais décidé de la revoir. Je savais qu’elle serait mienne ; peut-être ne le sait-elle pas, ou ne se l’avoue-t-elle pas encore ?

Elle s’appelle Sophie M. et est avocate m’informa sa carte de visite.

Je lui ai téléphoné dés ce matin pour l’inviter à la réunion annuelle d’une association inter-obédientielle qui a lieu en juin prochain. Elle a semblé un peu surprise d’un appel si prompt mais, m’ayant reconnu dans l’inconnu d’hier, elle a accepté.

Je suis heureux et serein.

Juin

Banquet maçonnique

« Vous aviez de sens froid un dessein de m’enflammer, vous n’avez regardé ma passion que comme une victoire et votre cœur n’en a jamais été profondément été touché »

Lettres de la religieuse portugaise

Je suis arrivé volontairement un peu en retard au dîner. J’ai enlevé Sophie à un groupe de frères et de sœurs qui bavardaient gaiement. S portait un ensemble pantalon tailleur noir très sobre qui lui faisait une silhouette déliée et élégante. J’étais gai, enjoué, charmeur. Les ‘tri bises’ que nous nous dispensâmes installèrent, d’emblée, une atmosphère naturelle entre nous.

« Il soutint avec beaucoup d’adresse notre conversation particulière, en ne paraissant s’occuper que de la conversation générale, dont il eu l’air de faire tous les frais »

Les Liaisons dangereuses – Lettre 85 - Choderlos de Laclos

Le TRGM nous proposa de nous joindre à sa table. Nous étions trois couples à sa table. Je ne parlais qu’à elle. Les voix des autres tables nous parvenaient comme un bruit de mer lointain. Nous nous parlions avec les mots, avec les yeux. Bientôt nous perdîmes jusqu’à la conscience des autres convives et c’est, au moment où chacun quittait la table, que je réalisais l’impolitesse de notre conversation exclusive.

« Donc, je jouais le jeu. Je savais qu’elles aimaient qu’on n’allât pas trop vite au but. Il fallait d’abord de la conversation, de la tendresse, comme elles disent…J’avais alors gagné, et deux fois, puisque, outre le désir que j’avais d’elles, je satisfaisais l’amour que je me portais, en vérifiant chaque fois mes beaux pouvoirs »

La chute – Albert Camus

Je lui expliquai ma détresse quand j’avais été séparé brutalement de mon fils par le départ ‘à la cloche de bois’ de sa mère qui refusait de voir mes filles et exigeait presque que je les renie pour m’occuper exclusivement d’elle et de notre fils. Elle me dit sortir elle aussi d’une « histoire douloureuse ». Nous étions tous deux échoués sur la même plage des amours malheureuses. Ma solitude l’émouvait car c’était le miroir de la sienne.

« C’est pour mieux faire diversion que ce pénétrant impénétrable laisse croire à une relation bilatérale alors qu’il évite à tout prix l’échange »

La Bruyère, Caractères VIII

Je la raccompagnais au métro et lui demandais de la revoir. Elle accepta et cela était déjà un consentement à devenir mienne.

Juin

Amants

« J’aime bien mieux être malheureuse en vous aimant que de ne vous avoir jamais vu »

Lettres de la religieuse portugaise

Hier soir, elle a accepté de venir dîner chez moi.

Elle m’en dit plus sur elle. Elle sort d’une liaison de quatre ans avec un homme qui l’a sacrifiée à ses enfants et elle ne se sent pas repartir dans une ‘histoire nouvelle’ ; notre rencontre lui semble trop rapide.

Je compris qu’elle me demandait un peu de temps pour céder et me contentais d’un chaste baiser ce premier soir.

Au sortir d’un second dîner chez moi, elle m’en voulut d’avoir cédé. Elle se reprocha cette faiblesse physique qui l’avait détourné de la prudence qu’aurait du susciter chez elle les très nombreuses photos de mon fils et de mes filles, qui peuplent mon appartement. L’importance avouée de ma relation, jugée par elle fusionnelle, avec mon fils, l’inquiète.

Je ne lui avais en effet rien caché des conditions du départ à la cloche de bois de la mère de mon fils.

J’étais rentré de congés d’été passés à l’île de Ré, devant travailler la dernière semaine de juillet, la laissant avec notre fils Paul, âgé alors de quatre ans, pour, me mentit-elle, rejoindre une amie dans sa maison de campagne. J’étais rentré à vingt et une heures après une dernière étreinte la veille et un dernier baiser à mon fils sur le quai de gare. Ils avaient pris un train du matin mais, comme je le compris alors, pour une destination inconnue de moi. Je fus surpris de la disparition d’un tableau dans l’entrée, crut d’abord à un cambriolage. Allant de pièces en pièces, je découvris les vides laissés par les meubles emmenés. Le lit lui-même, qui lui appartenait, était parti. Une lettre posée sur une table m’informait de sa décision de me quitter sans me donner ses raisons.

Elle m’avait dit avoir quitté son compagnon parce qu’il s’était obstiné à appeler ses enfants un soir de Noël alors qu’elle lui avait offert un réveillon en amoureux à Londres. Mon histoire aurait dû, me dit-elle, la dissuader de me céder mais elle était amoureuse.

Ma douceur avait vaincu sa prudence. Je compris aussi, quand elle fut dans mes bras, que la volupté est, pour elle, une fuite, une ivresse, un moteur nécessaire. Elle est comme ces plantes du désert qui se contractent en une boule sèche attendant la pluie pour s’épanouir.

Juin

Les inséparables ou le couple de l’année maçonnique

L’homme est ainsi, cher monsieur, il a deux faces : il ne peut aimer sans s’aimer

La Chute – Albert Camus

Nous sommes devenus le couple emblématique de l’obédience. Nous sommes seulement quelques centaines et nous connaissons tous. Elle ne marque pas sa cinquantaine et j’en parais moins me dit-on. Sportifs, amoureux, engagés tous deux dans nos activités maçonniques, nous sommes devenus inséparables comme les inséparables du Quai de la Mégisserie.

Septembre

Légion d’honneur

« Décoration de la Légion d’honneur : La blaguer mais la convoiter. Quand on l’obtient, toujours dire qu’on ne l’a pas demandée. »

Dictionnaire des idées reçues - Gustave Flaubert

J’ai été fait, hier, Chevalier de la Légion d’honneur.

J’avais reçu il y a quelques mois une lettre autographe ( ?) du Président de la République Nicolas Sarkozy m’annonçant qu’il me faisait Chevalier de la Légion d’honneur. Je garde précieusement la missive même si je sais bien qu’il ne sait pas qui je suis et que c’est par son cabinet que je l’ai obtenue sur son ‘contingent' de décorations.

J’ai invité ma famille à assister à la cérémonie. Une remise de Légion d’honneur, c’est comme un mariage ou un enterrement, l’occasion de rassembler des membres de la famille qui ne se sont pas vus depuis des années. Mon père arbore un pin’s du Lions sur une veste de velours noir. Ma mère s’est mise sur son trente et un également.

Une trentaine d’invités, amis et officiels, sont réunis dans la salle Monet du ministère de l’économie numérique. La décoration doit m’être remise par le ministre Brice Sonne. J’ai fixé la date à un lundi soir après un week-end de garde qui m’a permis de garder Paul avec moi. Je lui ai acheté une veste en toile et agrafé une médaille au revers pour qu’il soit lui aussi à l’honneur. Il est tard ; à cinq ans il est fatigué d’avoir couru tout l’après midi. Je l’ai pris sur l’épaule car le ministre est, comme il est habituel, en retard. Paul s’endort sur mon épaule pendant que nous attendons le Ministre. Je suis comme Saint-Christophe portant l’enfant Jésus.