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Fabrice Liaudet

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Beschreibung

Eddy Parker a perdu le goût de vivre et ne supporte plus sa vieillesse. Depuis la mort de sa femme, sa vie est fade et remplie d’amertume. À 86 ans il passe son temps à errer le long de la grande avenue de Pristel Roc, avec pour seul compagnon une déprime tenace. Pourtant alors qu’il n’espère plus rien de la vie, un événement d'une grande ampleur va le frapper de plein fouet et tout chambouler dans cette existence morne et sans saveur. Et si tous recommençaient ? Si les compteurs étaient remis à zéro ? Mais une autre épreuve vient s’ajouter, incompréhensible et d’une ampleur telle, qu’il lui faudra puiser au plus profond de lui-même. Obtiendra-t-il les réponses à ses nombreuses questions ? Et s’il n’était pas le seul à vivre ces événements incroyables ?


À PROPOS DE L'AUTEUR


Né à Nantes en 1968, Fabrice Liaudet a toujours été passionné par l’écriture et cela dès sa plus tendre enfance. Début 2020 il décide de partager ses connaissances recueillies à travers la pratique du yoga et du Do-in et se lance dans l’écriture. Il signe son troisième ouvrage, un roman fantastique, toujours empreint de philosophie ; un des genres qu’il affectionne avec la psychologie, la spiritualité et tout ce qui touche au bien-être.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Fabrice LIAUDET

Jouvence

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-220-8ISBN Numérique : 978-2-38157-221-5

Dépôt légal : Novembre 2021

© Libre2Lire, 2021

PARTIE 1 :EDDY

« La vieillesse arrive brusquement, comme la neige. Un matin au réveil, on s’aperçoit que tout est blanc. »

Jules Renard

À six heures quinze exactement, Eddy Parker quitta son appartement.

L’avenue était déserte et seuls quelques oiseaux chantonnaient avec vigueur, fêtant à leur façon ce début de matinée ensoleillé. Mais ce concerto mélodieux et aussi matinal que son arthrose – qui comme toujours commençait à le titiller – n’enleva en rien son humeur maussade. Le soleil sortait de quelques nuages blancs et lui caressait la peau d’une douce chaleur, tandis que dans les hauteurs d’un ciel encore vaporeux, un groupe d’hirondelles virevoltait allégrement. Tout était là pour lui rappeler à quel point ce début de matinée était exceptionnel, et pourtant il n’y prêta aucune attention.

À quatre-vingt-six ans, il entamait cette dernière ligne droite qui, chaque jour, le fragilisait un peu plus. Les semaines défilaient comme un interminable décompte, le conduisant vers cette issue fatale qu’il redoutait furieusement. Les matinées devenaient incertaines, les sorties du lit de plus en plus difficiles. Cette loi que mère nature avait imposée d’une règle stricte et sévère lui laissait un goût amer à chaque réveil.

C’était tout cela qu’il haïssait ; cette satanée vieillesse qui le rongeait lentement et s’agrippait à lui comme un aimant sur une pièce d’acier. Il avait beau se dire que la vie était faite ainsi et sans aucune discrimination pour chaque être vivant sur cette planète, rien n’effaçait pour autant ses idées moroses qui, ce matin comme tant d’autres, étaient à ses côtés.

Les derniers nuages qui obscurcissaient encore le ciel s’effilochèrent lentement, laissant dans leurs sillages quelques traits blancs éthérés. Tout en continuant sa promenade – le seul but étant de dérouiller ses vieilles articulations, Eddy marcha d’un pas lourd et empreint à cette dure fatalité qui lui pesait sur les épaules, puis longea le seul café de l’avenue. Celui-là même où autrefois il retrouvait sa bande de vieux copains. Ce qui était péjoratif lorsqu’à l’époque il employait le terme « vieux » sans se soucier de sa véritable signification, qui maintenant résonnait en lui comme une étrange calamité !

Arrivé devant le café où il n’avait pas mis les pieds depuis des lustres, Eddy s’arrêta un instant et soupira. Ses copains n’étaient plus là maintenant ! Un accident de la route pour le premier, une grave maladie pour le deuxième. Et les autres d’une mort naturelle. Ils étaient tous partis. Il ne restait que lui et cette foutue vieillesse ! En regardant le café qui malgré toutes ces années tenait encore debout, Eddy eut le cœur serré comme dans un étau et la profonde amertume qui venait de prendre possession de son corps lui produisit une réaction de colère intense. Le passé venait de se connecter à lui, comme un détonateur relié à une poudrière. L’envie de hurler le traversa ; ses poings soudés par la rage rougirent l’intérieur de ses paumes, tandis qu’une profonde giclée d’adrénaline remonta le long de son épine dorsale.

L’explosion n’eut heureusement pas lieu et dans un effort titanesque Eddy contint sa colère. Sans plus attendre, il passa son chemin, laissant ces douloureux souvenirs derrière lui. Le cœur tambourinant encore d’une brûlure persistante, il remonta l’avenue en direction du grand parc ; là, comme tous les jours s’arrêtait son périple. Comme pour chasser les démons qui l’habitaient, Eddy se mit à visiter d’un regard presque inquisiteur ces lieux qu’il connaissait par cœur, essayant ainsi de dissiper sa mauvaise humeur ; cherchant comme un vieux fouineur de brocante cette situation, ce petit quelque chose qui occuperait juste pour un temps son esprit. Mais Pristel-Roc n’était pas encore éveillée. Seul un vieux chat de gouttière aussi décrépit que son rocking-chair fouillait avec entrain l’intérieur d’une poubelle.

Il aimait ce petit bled paumé, comme il le répétait souvent et pour rien au monde il ne quitterait cet endroit où il était né. C’était une petite ville isolée et tranquille située au cœur d’une merveilleuse vallée que les plus hauts massifs montagneux de la région dominaient majestueusement. C’était un endroit calme, d’une totale plénitude. Les quelques maisons en bois de couleurs différentes donnaient à Pristel-Roc un aspect inhabituel et bigarré. Elles étaient dispersées le long d’un alignement de rues qui débouchaient, soit sur de grandes plaines vertes et chatoyantes, soit sur les rives d’un lac magnifique aux reflets d’un vert émeraude. Au bout de cette longue avenue, on apercevait le massif le plus haut de la région : le mont Harper. Il dominait le village de toute sa hauteur et sa cime enneigée apportait toute la grâce et la magnificence que reflétait cette charmante « bourgade ». Eddy aimait ce lieu. Était-il important de le répéter ? Et bien avant d’être « un village charmant », c’était avant tout chez lui. Tout en marchant, il ne cessa de se répéter que cet endroit était ce qu’il y avait de mieux au monde et cela le réconforta un peu. Ses idées noires se dissipèrent lentement, tandis qu’une légère réverbération s’échappa du bitume craquelé par la rudesse hivernale. Eddy se tenait là, au beau milieu de cette avenue dont il connaissait le moindre recoin et qui malgré une morosité trop régulière, lui apportait chaque jour le même réconfort. Ted aurait dit qu’il avait le cul entre-deux chaises ! Il était le seul ami qui lui restait. Un vieux de la vieille, un gars du pays, tout comme lui ! En un mot un type bien et comme il en existait rarement ; le seul en qui il avait toujours pu compter. En longeant son appartement, Eddy remarqua que ses grands volets bleus étaient fermés. Rien d’étonnant à cela lorsque l’on connaissait l’ami ! C’était un vrai loir, fervent adepte du farniente et rien ne l’aurait obligé de se lever à l’aube comme lui. C’était Ted ! Ces quelques mots sur son trait de caractère résumaient assez bien le personnage. Sa mauvaise foi ainsi que son franc parlé, peaufinaient l’homme lorsqu’on le poussait dans ses derniers retranchements ! Mais tout cela était bien désuet en comparaison de sa gentillesse et de sa joie de vivre. Eddy l’admirait pour cela et même s’il trouvait ridicule de ne pas profiter de ce premier jour d’été, il n’en restait pas moins attaché à ce vieil entêté ! À quoi bon dormir, alors que les derniers instants d’une courte vie étaient à leurs prémices ! Pour sa part il aurait tout le temps de dormir lorsqu’il serait mort !

À quoi bon se morfondre !

Laissant de côté l’appartement de Ted, il continua sa promenade, l’impression bizarre que quelque chose allait arriver. Il poursuivit tout de même sa route, se disant que sa mauvaise humeur commençait à lui jouer des tours !

Mais ses pas se firent plus difficiles, ses rhumatismes se rappelant à lui comme une bonne gueule de bois un lendemain de fête !

Il continua malgré tout. Pristel-Roc était à peine éveillé et paradoxalement, il se sentit seul au milieu de cette avenue qui était aussi grande que sa déprime. Eddy avança le regard rivé sur les hauteurs du massif, que les neiges éternelles maculaient sur plus de la moitié, se perdant au hasard d’un destin qu’il n’espérait plus, puis décida de faire demi-tour.

***

Une première voiture, la seule depuis presque une heure qu’il errait le long de l’avenue passa à ses côtés. Mais Eddy n’y prêta aucune attention. Il avançait comme si plus rien n’existait autour de lui, d’un pas aussi lourd que cette éternelle question qui le dévorait intérieurement. Pourquoi vieillir ? Oui, pourquoi ? C’était une question absurde, mais elle s’immisça en lui une fraction de seconde et frôla son esprit comme la brise légère caressant son visage. Question inutile, visant à alimenter un peu plus sa déprime ! Il s’arrêta, puis revint sur ses pas. Ses jambes en avaient assez supporté ! Il décida de rentrer dans son humble demeure et attendre que la journée s’écoule… Pour quoi faire d’ailleurs ?

Comme toujours, il s’allongerait dans son rocking-chair d’un cuir noir délavé et aussi usé que son vieux corps d’octogénaire et allumerait sa télévision. Puis il finirait par s’assoupir et se réveillerait peut-être (oui peut-être) deux ou trois heures plus tard. Mais quelle importance ! Il devait voir Ted en début d’après-midi et c’était d’ailleurs la seule chose importante de toute sa misérable journée ! C’était une des raisons qui le poussait à marcher. Occuper son temps et son esprit en errant ici et là, comme un vieux cabotabandonné ; lanécessité d’entretenir son corps en pleine dégénérescence. C’était toujours ce même et éternel refrain qui revenait perpétuellement dans son esprit « Vieillir et mourir un jour. » Sa femme était partie ainsi. Sans s’être rendu compte que cet interminable décompte s’était écoulé plus vite qu’il n’aurait dû.

 

Le 15 novembre de l’année 99, Agnès succombait à son cancer.

Au plus profond de sa mémoire, Eddy gardait cette terrible image de sa femme alitée et dans un état difficilement soutenable. Une femme d’une grande beauté et que la maladie avait rendue méconnaissable. Une femme d’une générosité sans égale et qui croquait la vie à pleine dent ! Il ne s’était rendu compte de rien et pendant longtemps ! Jusqu’à ce qu’elle ne puisse lui cacher la vérité. Jusqu’à la fin, elle était restée silencieuse ! Laissant le mal la ronger aussi lentement qu’une goutte d’acide sur un morceau de métal ! Une tumeur bénigne au niveau du sein droit, c’était ce que les toubibs avaient diagnostiqué. Sans gravité avaient-ils rajouté comme si Eddy n’avait pu saisir le sens de l’adjectif bénin ? Mais ils s’étaient trompés et son cancer s’était généralisé. Elle le laissa un soir d’automne alors que les feuilles des vieux platanes ornant majestueusement l’avenue se ramassaient encore à la pelle, alors qu’un vent glacial annonçait l’arrivée prématurée de l’hiver. Malgré cela, la vie avait dû continuer. Comme si Agnès ne l’avait jamais quitté, gardant au plus profond de son cœur, l’éternel remords de ne pas être parti à sa place. Il dut se battre de toutes ses forces et s’obliger à ne plus penser à tout cela, au risque de sombrer dans une mélancolie sans retour. Alors dans une volonté de fer qui lui était propre, ses souvenirs se dirigèrent vers un tout autre horizon et bizarrement, il eut de nouveau cette étrange impression. Un pressentiment très fort qui le tenaillait et s’insufflait au plus profond de son esprit. Il lui restait une dernière chose à accomplir. C’était la première fois qu’il ressentait cela. Une sensation bizarre et qui n’avait aucun sens. Son esprit s’en trouva embrouillé. Sa raison vacillait, oui. C’était ça. Une lutte acharnée contre le peu de lucidité qu’il estimait de plus en plus mince ! Son regard se tourna de l’autre côté de la route où se trouvait le grand parc et sans trop savoir pourquoi, Eddy s’y sentit attiré.

Il décida de suivre cette étrange intuition et traversa. Sans trop se poser de questions, il se dirigea vers ce banc en bois de couleur blanc, qui semblait avoir été repeint depuis peu, tant son éclat jurait avec le décor verdoyant qui l’entourait. Il se laissa lourdement tomber sur celui-ci et étendit ses jambes qui étaient à la limite de l’ankylose. Cet engourdissement profond lui rappela d’ailleurs à quel point il n’avait cessé de marcher. Peut-être un peu trop ! Eddy savoura d’autant plus ce repos. Qu’est-ce qui avait bien pu le pousser à venir ici ? Car il restait persuadé qu’il ne s’était pas aventuré dans ce parc par hasard. Ses yeux se fermèrent un instant, tandis que les rayons d’un soleil radieux se posèrent sur son visage. Ce qu’il ressentit lui parut étrange. Un bien-être profond emplit tout doucement son corps, effaçant comme par enchantement ce profond malaise qui le rongeait. Ses muscles se relâchèrent peu à peu. Eddy aurait pu à ce moment précis rouvrir ses yeux et cela aurait immédiatement cessé, mais il décida de se laisser dériver, comme une embarcation emportée par le gré du vent. Puis subitement et à sa grande surprise, cette impression de bien-être disparu subitement et laissa place à ce qui lui parut être une emprise insolite. Tout en restant conscient, Eddy ne put empêcher le déroulement de ce qui ressemblait à une force attractive puissante et qui prenait doucement possession de son esprit. Ses jambes s’engourdirent de nouveau, tandis qu’un fourmillement à la limite du supportable remonta jusqu’à l’épicentre de son épine dorsale et cela dans un va-et-vient incessant. Il tenta d’ouvrir les yeux, mais cette énergie venue d’ailleurs s’y opposa fermement ! Son corps ne parvint plus à esquisser le moindre mouvement et bien au-delà, son esprit semblait investi d’une directive occulte et surnaturelle et qui semblait lui dire « Laisse-toi faire, laisse-toi aller ! » Eddy tenta de réagir, mais ses pensées devenaient difficiles. Ce qui venait de s’emparer du peu de conscience qui lui restait refoulait toutes oppositions contraires à sa volonté. Dans ce qui lui apparut avec difficulté comme étant une ultime tentative, il tenta dans un effort titanesque de sortir de cette emprise, mais se sentit glissé dans une spirale infernale et sans fin et cela dans une impression de légèreté extrême. Eddy se retrouva happé en une vitesse vertigineuse vers ce qui ressemblait à un tourbillon d’une lueur paradoxalement apaisante. Son état sensoriel étant tout ce qui semblait lui rester, lui communiqua la sensation étrange d’être observé. Quelqu’un ou quelque chose (car plus rien ne lui permettait d’analyser clairement ce qui se déroulait) semblait le manipuler, tel un pantin entres des mains démoniaques et l’entraînait vers une contrée obscure où l’espace d’un monde parallèle semblait y prendre sa source. Puis avec brutalité, plus rien ! Le noir complet ; un peu comme un coma profond, un vide absolu…

***

Lorsque Eddy rouvrit les yeux, la vision du lieu qui l’entourait lui apparut légèrement flou et l’obligea un bref instant, à cligner des paupières. Ses mains tremblaient bizarrement et malgré la chaleur qui était encore omniprésente, il avait froid et frissonnait de tout son corps. Au bout de quelques secondes, sa vue redevint normale, et il put observer à sa grande stupéfaction où il se trouvait. C’était incroyable, car il ne se souvenait de rien ! Que faisait-il ici à cette heure tardive ! Il se leva et d’un pas fébrile, marcha un peu. Dans un état de désorientation intense, il pivota sur lui-même et constata une fois de plus que la nuit tombait.

Je suis seul au beau milieu de ce parc et je ne sais pour quelle raison ! songea-t-il avec affolement.

Eddy eut soudainement peur en pensant à ce terrible nom : Alzheimer ! Cette ignoble maladie l’aurait-elle happé subitement ? Et cette amnésie, qu’il espérait temporaire, en serait-elle la cause ? Non ! Avec toute la bonne volonté du monde, il ne pouvait se résoudre à cette éventualité !

Déduction hâtive et franchement tirée par les cheveux, Parker !

Il y avait une raison et il lui fallait la trouver !

Eddy Parker, tu deviens zinzin, voilà tout !

— Nom d’un chien ! Je perds les pédales ! continua-t-il à haute voix sans s’en rendre compte.

 

Eddy décida de rentrer chez lui, aux deux Lincoln avenue. C’était là qu’il habitait, et ça, il s’en souvenait ! Alors pourquoi le reste était-il effacé de sa mémoire ? Les lampadaires dispersés le long du trottoir, s’éclairèrent subitement et dans un halo presque bleuté, illuminèrent l’avenue. L’un d’eux l’arrêta brusquement et, d’une réaction presque effrayée, lui fit relever la tête. Celui-ci clignotait anormalement, tel un spot, crachant son éclat versatile sur le bitume. Un détail l’assaillit subitement. Il se rappelait être parti de chez lui ce matin, comme tous les jours d’ailleurs et en cela rien de nouveau !

Mais ce n’était pas ça qui le turlupinait, non ! Mais le faite qu’un laps de temps considérable – treize heures remarqua-t-il en regardant sa montre – s’était écoulé entre le moment où il avait quitté son domicile et cet instant où il s’était retrouvé sur ce banc. Entre ces deux périodes, c’était l’amnésie totale. Puis il y avait aussi cette espèce de flash intermittent, revenant sans cesse dans son esprit. Ce qui le tourmentait au point d’éveiller en lui une sensation étrange. Une lumière vive et intense et qui semblait se répéter comme un interminable décompte au milieu de ce qui ressemblait à un long tunnel d’une blancheur aveuglante. Pourquoi donc cette image se répétait-elle dans sa tête, au point de lui provoquer une soudaine migraine ? Que lui était-il arrivé ? Autant de questions qui l’agacèrent furieusement et qui d’une conclusion un peu trop hâtive lui fît se demandersi tout celan’étaitpas plutôt le fruit d’un pauvre cerveau ramolli par le temps. Eddy se sentit complètement déboussolé, perdu comme un vulgaire chien errant que l’on aurait abandonné sur le trottoir. Rien, de ce qu’il pouvait ressentir ne lui apparaissait comme étant normal. Le moindre effort de concentration ressemblait à un parcours du combattant qu’il ne se sentait pas de taille à affronter. Il accéléra donc ses pas, poussé par une paranoïa exacerbée ; celle de devenir complètement fou, s’il restait une seconde de plus au milieu de cette avenue. Une avenue qui lui était pourtant familière, mais qui venait de prendre la forme d’un mauvais rêve, un cauchemar atroce, puissance mille sur l’échelle des songes horrible !

Je deviens fou, marmonna-t-il. Je deviens complètement fou !

***

Éreinté, lorsqu’il arriva chez lui, Eddy grimpa avec difficulté les quelques marches du perron et s’arrêta devant sa porte. Un bout de papier y était accroché avec un mot écrit à la va-vite. Il reconnut immédiatement l’écriture. C’était Ted. Il s’inquiétait apparemment de sa disparition et dans un style qui lui était propre, l’excusait en ces termes :

 

Après une disparition de plusieurs heures et des recherches désespérées pour te trouver, je pense être en droit de m’inquiéter ! Il faut vraiment qu’elle soit à ce point merveilleuse, pour en oublier le reste, qui soit, n’étant pas de grand intérêt, aurait pu, si tu m’avais prévenu de ton absence, empêché de me ronger les sangs ! J’espère vivement être présenté ! N’oublie pas de lui parler de moi ! Juste au cas où tu ne ferais pas l’affaire !

TED

P.S. Quel cachottier !

 

Malgré ce qui venait de lui arriver, Eddy ne put s’empêcher de sourire. Comment pouvait-il imaginer une chose pareille, alors que le souvenir de sa femme était encore présent dans sa mémoire ? Il n’était donc pas rentré chez lui. Qu’avait-il bien pu faire tout ce temps ? Tout ce qui était antérieur à cette maudite journée restait intact ! Alors pourquoi aujourd’hui ? Ses mains lui faisaient mal. Très mal ! Et il avait de la peine à plier ses doigts. Pourtant le bout de papier fut froissé à la va-vite et tomba sur le pas de sa porte dans une totale indifférence.

Il lui fut impossible d’évacuer cette impression étrange qui le transperçait de part en part. Il se sentait comme une éponge imbibée d’une substance inconnue. Ce qui s’était passé, il en restait convaincu, n’était pas normal. Il se dirigea d’un pas fatigué vers le salon, traînant derrière lui comme un bagnard des temps passés, un boulet de dix kilos. Il était fatigué. Briser des cailloux à Cayenne aurait été aussi éreintant, pour se rappeler le reportage de la veille sur une chaîne du câble. Ça aussi il s’en souvenait. Et bien plus loin encore, il se rappelait ce qu’il avait fait trois jours auparavant ! Alors qu’une simple journée s’était volatilisée. Un énorme trou dans un emploi du temps, loin d’être surchargé. Plutôt ironique ! Passer son temps à combattre l’ennui d’une vie monotone et risquer à tout moment d’être happé par une bon Dieu de sénilité ! Après tout, peut-être était-ce cela. La folie latente d’une vieillesse en puissance !

Eddy déboutonna le col de sa chemise etouvrit la fenêtre qui donnait sur la rue. Un léger courant d’air effleura son visage, tandis que sur le trottoir d’en face quelques gamins jouaient et se chamaillaient le plus innocemment du monde. Il les regarda quelques secondes s’imaginant à leurs places, profitant de cette jeunesse qui lui semblait bien lointaine ; oui bien lointaine se répétèrent ces derniers mots dans sa tête, comme un mauvais écho, tandis que les cris des gamins lui redonnaient un peu de baume au cœur. Ce vacarme réconfortant d’une jeunesse oubliée apaisa sa mélancolie et lui rappela à quel point le temps défilait irrémédiablement et ne laissait aucuns choix, quant à la nature de son déroulement ; alors que son vieux corps s’écrasait dans le rocking-chair. D’un geste rapide, il empoigna la télécommande et alluma son téléviseur. Il fallait à tout prix qu’il se change les idées ; ne plus penser, focaliser son attention sur autre chose, ainsi la mémoire lui reviendrait peut-être. Sans aucune conviction, il fixa l’écran et reconnut immédiatement le film diffusé et qui était son préféré ; « Rencontre du troisième type. » Il était déjà commencé, mais quelle importance ! Il regarda d’un air songeur, Richard Dreyfus, s’amuser avec sa purée pour en faire un petit monticule et ne put m’empêcher malgré tout de repenser à cet étrange événement ! Son regard se détourna du poste, fixa la photo de sa femme qui se trouvait posée sur le meuble du salon et se mit à penser que :

Rien de tout cela ne serait arrivé, si Agnès était encore là, non jamais !

***

Il avait faim, vraiment très faim ! Eddy avait petit déjeuné ce matin, mais pour ce qui était du repas du midi, comme le reste… l’amnésie. Alors, il éteignit la télévision devant laquelle, il lui était impossible de rester concentrer et d’un pas fébrile se dirigea vers la cuisine pour en ouvrir le réfrigérateur. La lumière ne fonctionnait pas.

L’ampoule doit être grillée !

Peu lui importait, c’était vraiment le dernier de ses soucis ! La fonction principale d’un réfrigérateur n’était-elle pas de conserver les aliments au frais ? Encore aurait-il fallu que celui-ci en soit pourvu, ce qui fut loin d’être le cas. C’était mercredi aujourd’hui et c’était le jour où il allait à l’épicerie, pas très loin de chez lui, à environ cinq cents mètres de son appartement. De toute évidence, il n’y était pas allé. Le mystère si tant soit peu il y en avait un, s’épaississait un peu plus. Il avait beau essayer de toutes ses forces de ne pas repenser à tout cela, aussi fort qu’il le pouvait, il y avait toujours quelque chose pour lui rappeler sa malheureuse aventure ! Un événement insignifiant, un geste banal ; un peu comme si cette histoire ne devait pas tomber dans l’oubli. Oui et c’est le genre de jeux de motsdont je me passerais bien ! se surprit-il à penser ironiquement.

En attendant, son réfrigérateur était vide ; du moins presque ! Un yaourt entamé la veille attendait tristement d’être terminé, tandis qu’une tranche de viande d’une épaisseur conséquente gisait dans une assiette écornée. Une odeur nauséabonde s’en dégagea subitement. Un relent insoutenable et écœurant, lui arriva tout droit dans les narines et lui décrocha une grimace. La gorge serrée par un haut-le-cœur, il retint sa respiration et d’un geste précipité empoigna l’assiette. La poubelle qui se trouvait sous l’évier, fut sortie avec précipitation et en tenant l’assiette derrière lui, Eddy souleva le couvercle. La tranche de viande se retrouva projetée au fond de celle-ci dans un élan de dégoût prononcé. Mais avant de refermer la poubelle en toute hâte, Eddy eut le temps de découvrir que sous la tranche, qui par la chute s’était retrouvée à l’envers, grouillaient une multitude de petits vers qui se tortillaient lamentablement. Eddy se précipita alors à la vitesse d’un homme dépourvu de tout sens de l’orientation au-dessus de l’évier et sans retenue, y vomit. Le peu d’aliments ingurgité au petit déjeuner s’étala comme une crêpe ratée sur un inox usé par le temps et le manque d’entretien. D’une main tremblante, il ouvrit le robinet et rinça le mélange visqueux. Celui-ci s’écoula en unevitesse vertigineuse dans le siphon en un bruit d’aspiration prononcé.

Ce bruit dénoué de toute poésie, lui rappela « le gros Bud. Ce gros bonhomme ragoûtant, mais pourtant sympathique, qui fréquentait le club du troisième âge de Pristel-Roc. Un endroit où il n’allait plus depuis qu’Agnès était partie. Il y avait quelques vieilles commères coincées du cul qui se faisait un plaisir de colporter quelques ragots et d’autres, bien plus intéressantes, que fréquentait Agnès. Pendant ce temps Eddy et quelques compères se disputaient quelques parties de cartes ! Le seul à ne pas se soucier de ses parlottes était ce bon gros Bud et pour se rappeler qu’il avait la fâcheuse manie, lorsqu’il sirotait son Coca, de produire ce même bruit d’aspiration excessive et déconvenue ! Cette comparaison un peu bizarre l’amena à repenser une nouvelle fois que tout cela ne serait jamais arrivé si Agnès était encore à ses côtés ! C’était elle qui s’occupait de tout !

Elle s’occupait de « la paperasserie », qui pour sa part était loin de le préoccuper et c’était une cuisinière hors pair. Il se reposait entièrement sur elle ! Non par pur machisme, mais parce qu’il ne savait rien faire de tout ça. Les chiffres, les factures, et surtout la cuisine ne faisait pas bon ménage et lui passaient au-dessus de la tête ! Eddy était avant tout un manuel, charpentier de son métier. Aller à l’épicerie du coin, avec une liste explicitement écrite et la charge de réparer tout ce qui n’allait pas dans l’appartement. Ça, il savait le faire ! Et il était ce que l’on pouvait appeler un fin bricoleur ! Le Mac Gyver de Pristel-Roc ! Bien sûr le fait d’habiter dans un appartement ne lui laissait guère l’avantage de mettre en pratique ses talents ! Les seuls travaux se limitant à la plomberie, l’électricité ou de simples réparations ménagères. Oui. Si seulement elle était encore là ! Rien de tout cela ne serait arrivé. Elle veillait sur lui, comme une mère sur son enfant !

En attendant, son réfrigérateur était vide. Aussi vide que sa mémoire, qui se refusait toujours à lui et il n’avait plus faim. Les nausées dues à cet incident regrettable et qui auraient été évitées avec un peu plus de vigilance se dissipaient trop lentement pour envisager un autre repas ! Eddy ne me sentait pas dans son « assiette » et bizarrement, cet appartement dans lequel il vivait depuis plus de trente ans le rendit mal à l’aise ; il lui fallait prendre l’air !

***

Assis sur les marches du perron, Eddy contempla d’un air désabusé les premières étoiles qui d’un scintillement fébrile, tapissaient délicatement le ciel ; tandis que d’une lenteur apaisante la nuit enveloppait de son épais manteau noir la petite bourgade. Quelques lumières s’allumèrent et s’éparpillèrent comme une nuée de papillons désorientés. Pour beaucoup, la chaleur n’était plus qu’un mauvais souvenir, mais pour Eddy, le regard perdu sur le trottoir qui lui faisait face, cela n’avait aucune importance ! Les soucis qui le tenaillaient étaient tout autres et ce premier jour d’été caniculaire un simple détail. Les villageois s’agitaient subitement, telle une fourmilière restée inactive durant cette longue journée et profitaient d’une fraîcheur revigorante. Madame Renfield, américaine de surcroît et fière de le clamer dès qu’elle en avait l’occasion, promenait son caniche sur le trottoir d’en face. Eddy se tenait assis à quelques mètres, aussi immobile qu’une statue de cire et baissa son regard sur ses souliers déformés par le temps. Il soupira un grand coup, espérant chasser par un reflex naïf, l’énorme stress qui lui collait à la peau. Sa femme lui disait toujours quand il agissait de la sorte : « Qui soupire n’a pas ce qu’il désire ! » Et avec ce fameux sourire au coin des lèvres, elle le regardait en attendant une réponse ; toujours la même. Alors il la fixait d’un regard tendre et complice et lui répondait amoureusement, « Mes désirs seront toujours comblés, tant que je serais avec toi ! » Elle lui disait aussi très souvent que le passé ne devait à aucun prix grignoter le présent, au risque de voir celui-ci s’effriter plus rapidement ! Elle avait raison et il le comprenait beaucoup mieux maintenant. Cette profonde mélancolie dont il n’arrivait pas à se débarrasser commençait vraiment à l’agacer ! Il releva la tête et aperçu deux pâtés de maisons plus loin, un groupe de gamins se disputant avec enthousiasme, sur un bout de pelouse pas plus grand que son salon, une partie de football endiablé. Ce spectacle plein de fougue et d’innocence réussit à lui décrocher un sourire, mais n’apaisa pas pour autant sa souffrance.

— Nom d’un chien ! jura-t-il si fort en descendant les marches, alors que Madame Renfield le dévisagea surprise. Qu’est-ce qui m’arrive ?
— Il y a deux solutions… s’exclama une voix juste derrière lui. Pour qu’un vieil entêté de ton genre se mette à bavasser ainsi ! L’alcool ; un abus considérable et inconsidéré et c’est le dérapage ! Ce qui serait très néfaste pour ta vieille carcasse, tu en conviendras ! Ou alors cette satanée sénilité qui nous touchera tous un jour et qui refoulée au plus profond de ta caboche, semblerait en jaillir aussi vite qu’une armée d’hémorroïdes en plein milieu de mon trou de balle !

Dans un sursaut désordonné, Eddy se retourna brusquement. C’était Ted.

— Nom d’un chien ! jura-t-il nouveau. Tu veux me faire mourir d’une crise cardiaque ou quoi ?
— Holà ! répondit Ted de sa grosse voix rocailleuse. La mauvaise herbe, tu sais bien que ça ne crève jamais !

Eddy n’était pas d’humeur à plaisanter, vraiment pas ! D’un air renfrogné, il retourna s’asseoir sur les marches. Ted qui le connaissait bien, s’installa à ses côtés et comprit qu’il y avait un problème.

— Elle n’est pas blonde, brune ou rousse, n’est-ce pas ?
— Non, ce n’est pas ce que tu as pu imaginer. Tu le sais très bien.
— Bon ! si ce n’est pas ça et si tu veux bien me raconter ce qui ne va pas, je pourrai peut-être t’aider !

Eddy baissa les yeux, gêné. Comment relater ce qui lui était arrivé, alors qu’il ne le savait pas lui-même ! Ils avaient beau se connaître depuis des années, cela ne facilitait pas pour autant sa tâche.

— Ça fait combien de temps que l’on se connaît ? demanda-t-il.
— Houlà ! Des lustres. Au moins ça, si ce n’est pas plus !
— Et depuis tout ce temps… Y a-t-il ne serait-ce une seule fois où j’ai pu t’apparaître… disons perturbé mentalement, souffrant de trouble de mémoire ou je ne sais quoi encore ?

Ted le regarda, étonné.

— Pourquoi cette question ? Je ne comprends pas.
— Réponds-moi, je t’en prie.
— Non… pas que je sache. Un peu, abrutis de temps à autre, mais je t’ai toujours connu comme ça !
— Arrête tes conneries tu veux bien. Je n’ai vraiment pas le cœur à plaisanter !