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Dans un proche avenir, il sera possible de rajeunir. Chacun pourra retrouver ses vingt ans. Mais est-ce vraiment souhaitable ?
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Dystopie, pandémie, rajeunissement
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Seitenzahl: 460
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Chapitre I
Chapitre II
Je savais bien que cela allait arriver. On en avait tellement parlé, on s’était tellement disputés à ce propos, chacun avait tellement tenté de persuader l’autre. Je savais qu’elle allait le faire un jour ou l’autre.
Mais je croyais qu’elle allait au moins me le dire avant, "Ça y est, j’ai pris ma décision". Au lieu de quoi, elle est partie une semaine, sous prétexte d’un voyage d’affaire, et à son retour, c’était fait.
Je l’ai su dès qu’elle a franchi la porte. C’est incroyable, mais en quelques jours, c’était déjà visible. Je veux dire franchement visible. Elle faisait déjà quelques années de moins.
Elle est entrée, on s’est regardés, j’ai lu dans ses yeux un mélange curieux de défi et de demande d’approbation. Je ne savais pas quoi dire, je ne voulais pas provoquer une dispute dès son retour, à peine la porte franchie. J’étais en colère parce qu’elle ne m’avait pas dit qu’elle allait le faire, et qu’elle avait menti, en prétextant un déplacement professionnel. Je ne voulais pas aborder cette conversation dans cet état de ressentiment. Je l’ai donc embrassée et nous avons passé la soirée en tentant de parler comme si de rien n’était, en évitant le sujet de son évident passage chez Youngagain. C’est-à-dire que nous avons parlé de tout et de rien. Puis nous n’avons plus parlé du tout, parce qu’il n’y a pas tellement de sujets que ça, une fois qu’on a fait le tour du temps qu’il fait.
Léa est montée se coucher, je suis resté encore un peu devant l’écran mural, il y avait un vieux film hologrammisé. J’ai très vite été déçu, dans mon souvenir il était mieux. Tous les films ne gagnent pas à être transformés en hologrammes. Quand j’ai rejoint Léa dans notre lit, elle ne dormait pas encore, elle lisait. Un livre en papier, nous sommes malgré tout un peu vieux jeu. Elle a posé son livre, son regard était une prière muette pour que je la comprenne, ne la juge pas et accepte sa décision.
Je me suis tourné vers elle et me suis efforcé de parler d’une voix la plus calme possible, malgré ma colère :
-Tu sais, je suis blessé que tu l’aies fait comme ça, sans me prévenir, en me mentant, en inventant un faux prétexte pour ton absence.
-Je suis vraiment désolée de t’avoir menti. Je…je regrette.
Elle se reprit rapidement.
-Je regrette de t’avoir menti, d’avoir inventé ce voyage avec ma boîte. Par contre je ne regrette absolument pas d’être allée chez Youngagain. J’en avais besoin. Il le fallait. C’est tellement important pour moi. Je veux que tu le comprennes.
Après une pause, elle reprit, de plus en plus véhémente :
-Écoute, tu devrais le faire aussi. C’est tellement... je me sens tellement… Pas seulement plus jeune, plus en forme… Plus vivante, voilà comment je me sens.
Tu Dois le faire.
-Je n’en ai pas envie. Je suis bien comme je suis.
-Mais c’est parce que tu ne sais pas ce que c’est ! Tu n’as pas essayé ! Tu ne sens pas comme moi tout ton corps devenir plus souple, plus fort. Toutes ces petites raideurs, le matin quand tu te lèves, dans le dos, dans les mollets, elles te semblent normales, parce que tu t’y es habitué. Mais moi, fini !
Elle avait commencé sa tirade presque timidement, comme pour se faire pardonner, mais voilà qu’elle s’enflammait, devenait passionnée, l’enthousiasme s’emparait d’elle. Au fur et à mesure de ses propos, elle devenait plus démonstrative, faisait de grands gestes.
-Regarde, regarde-moi ! disait-elle en montrant son visage de ses deux mains.
Regarde, j’ai commencé le traitement il y a moins de trois jours et j’ai déjà visiblement rajeuni de dix ans au moins !
-Moi, tu me plaisais comme tu étais avant.
-Et bien moi, je pouvais plus les voir, mes rides. Tu as vu comme mes pattes d’oie ont presque disparu ?
-Tu sais pourquoi on appelle ça des rides d’expression ? C’est parce que ça donne de la personnalité.
-Oui, mais moi je me trouve mieux sans. Et mes cheveux, tu as vu mes cheveux ? Je n’ai déjà presque plus de cheveux gris.
-Oh, tu n’en avais presque pas.
-Eh bien j’en avais déjà beaucoup trop à mon goût.
-Moi j’aimais bien, ça te donnait de la personnalité.
Elle éclata de rire.
-Mais je m’en fous de cette personnalité. Je veux être jeune. Je veux être belle.
-Tu es belle. Je te trouve très belle. Même sans passer par la case Youngagain.
-Merci. Je sais que tu es sincère. Mais…je veux plus. Je veux être et me sentir comme quand j’étais jeune.
-Quel âge ?
-Comment ?
-Quel âge tu veux avoir, quel âge tu veux paraître ?
-Je sais pas, moi… trente ans. Vingt ans.
-Vingt ans ! Non, mais tu te rends compte que ta fille a vingt-cinq ans ?
-Et alors ?
-Et alors ? Non, mais tu te fiches de moi ? Déjà comme ça, on dit que vous vous ressemblez. Quand je la vois, elle me fait tellement penser à toi quand on s’est connus. Si tu reviens à cet âge, tu te rends compte, vous serez comme deux …deux jumelles, pratiquement.
-C’est super, non ? C’est ce qu’on dit toujours d’une femme qui parait jeune, qu’elle est la sœur de sa fille, qu’elle ne peut pas être sa mère.
- On dit ça comme compliment, parce que c’est impossible. C’était impossible avant Youngagain.
Mais tu imagines pour Chloé comme ça serait difficile à vivre, avoir le même âge que sa mère ?
-Pourquoi ? On s’entend bien, on sort souvent faire les magasins comme des copines. Je suis sûre qu’elle sera contente pour moi.
-Je n’en suis pas si sûr. C’est tellement bizarre. Je suis sûr qu’elle se sentira mal d’avoir une mère que tout le monde verra comme quelqu’un de son âge.
-Mais écoute, c’est comme ça maintenant, je ne suis pas la seule, tout le monde va le faire. Ça te semble bizarre aujourd’hui, mais la société change, et demain tout le monde trouvera ça normal. Une société, ça évolue. Il faut que tu t’y fasses.
À court d’arguments, je ne sais pas pourquoi je lui ai dit :
-Je ne sais pas, moi, je trouve que c’est de la triche.
Au moment où je l’ai dit, je savais que c’était une connerie.
-De la triche ? Elle éclata de rire.
De la triche ! Je m’attendais à tout, mais pas à cet argument.
-Mais c’est vrai, quoi, on ne saura plus à qui on a affaire, quel âge a réellement la personne en face de nous. C’est pas normal, on a un âge, tout le monde a son âge, et si on veut rester jeune, il faut faire attention à son alimentation, faire du sport.
C’est trop facile comme ça, une injection et hop ! vingt ans de moins. C’est trop facile.
-Facile, facile…Tu sais combien ça coûte. Il faut faire un sacré effort pour se payer ça.
-Je ne parlais pas de ce genre d’effort.
-Je sais.
C’était bizarre, j’éprouvais toujours ce sentiment d’avoir été peut-être pas trahi, mais roulé dans la farine, et cette sourde colère contre non pas Léa mais contre cette époque qui permettait de tricher sur son âge. Léa, elle, n’avait visiblement qu’une idée, celle de se réconcilier avec moi. Il eut fallu qu’elle ait tué quelqu’un pour que je refuse une réconciliation sur l’oreiller…
Les jours suivants on a évité de parler du sujet qui fâche, mais en fait rien n’était réglé. De jour en jour j’étais témoin du processus de rajeunissement, ça crevait les yeux. C’était toujours Léa, ma femme depuis bientôt trente ans et la mère de nos deux enfants, mais c’était une jeune femme d’une vingtaine d’années. C’était très déroutant.
Au bout de presque deux semaines, je n’y tins plus.
-Écoute Léa, tu dois quand même me dire, quand comptes-tu te stabiliser ?
-Me stabiliser ?
-Tu sais très bien de quoi je veux parler. Stopper le processus. Je connais un peu le protocole de Youngagain, tu parles, on ne voit que des documentaires sur eux à la télé, et des articles dans la presse. Je sais que tu dois prendre une espèce d’antidote quand tu auras atteint l’apparence de l’âge qui te convient.
Alors je te demande, à quel âge tu comptes arrêter ?
-Je ne sais pas moi, j’aime bien me sentir de plus en plus jeune. À ton avis, quel âge je fais, là, à peu près ?
-Je pense vingt-cinq, vingt-huit ans. Alors, tu arrêtes quand ?
-Tu sais, je t’ai raconté comme ma mère a cessé de me considérer comme une enfant lorsque mon père est mort. Je pense que j’ai là l’opportunité de revivre cette enfance qu’on m’a volée en un sens… -Mais tu avais huit ans ! Tu ne vas quand même pas… Léa m’interrompit en riant, j’avais crié, sa réponse m’avait fait peur. J’avais envisagé avec crainte de me retrouver marié à une très jeune femme, mais pas de devoir jouer le papa d’une gamine qui était ma femme.
-J’ai pris l’antidote, comme tu dis, hier.
Elle souriait, contente de sa blague.
J’ai ressenti un immense soulagement, comme si l’éléphant qui était assis sur ma poitrine venait soudain de se lever. Je repris, calmement cette fois :
-Tu sais que les enfants rentrent ce week-end, tu leur as dit avant, ou tu comptes leur faire la surprise ?
-Mm …je pensais attendre d’avoir stabilisé mon rajeunissement, mais comme ils viennent ce week-end, c’est un peu tard, alors autant leur ménager une petite surprise.
-Je ne suis pas sûr que cela soit une bonne idée.
-Ne t’en fais pas, de toute façon tout le monde le fait en ce moment. Il y a même une liste d’attente maintenant chez Youngagain. Tu verras, ça leur paraîtra normal aux enfants. Ils demanderont plutôt pourquoi Toi tu ne le fais pas.
-On verra. À ta place je n’en serais pas si sûr.
Le lendemain, j’étais dans la cuisine, en train de chercher la confiture. J’avais fini un pot la veille, et la réserve de confiture était au-dessus de la dernière étagère à côté de l’évier. Presque au contact du plafond. Je me suis avancé, tout contre le meuble, je me suis mis sur la pointe des pieds, et étiré de tout mon long, le bras tendu pour effleurer la face supérieure du couvercle du pot convoité. Comme ça à la verticale, mon épaule coinçait un peu. Délicatement, je fis basculer le pot vers moi et l’attrapai alors entre mes doigts.
Je le posai triomphalement sur la table, comme un trophée. Puis, avec une grimace de douleur, je me suis mis à me masser mon épaule un peu douloureuse.
À ce moment-là, alerté par un léger bruit vers la porte de la cuisine, je me suis retourné pour découvrir Léa, nonchalamment appuyée contre le chambranle. Elle avait manifestement assisté à toute la scène, et plutôt qu’un commentaire, elle me gratifia d’une légère moue, les sourcils remontant tout en haut de son front, signifiant clairement ‘ Tu vois…’
Le samedi de cette même semaine, Chloé et son frère Nicolas devaient rentrer nous voir, on ne les avait pas vus depuis plus d’un mois déjà. Au début très sereine, Léa était de plus en plus nerveuse à mesure qu’approchait la date de leur arrivée. Son processus s’était effectivement stabilisé, elle ne continuait plus à rajeunir et depuis quelques jours on lui aurait donné environ vingt-cinq ans. L’âge réel de Chloé…
Samedi matin, Nicolas arriva très tôt à la gare, puis il attendit sa sœur dont le train n’était annoncé qu’une heure plus tard, et ils prirent un taxi ensemble jusqu’à la maison.
Lorsque la sonnette retentit, Léa, pourtant dans l’attente depuis des heures, sursauta. Elle resta dans l’entrée alors que j’ouvris la porte. Chloé entra la première, me fit un long bisou proportionnel à la durée de son absence, puis s’avança vers sa mère. Arrivée devant elle pour l’embrasser, elle recula soudain de presque un mètre :
-Waouh ! Super, maman, c’est génial ! Incroyable, on dirait ma copine. Qu’est-ce que tu es belle !
Je crois que j’entendis l’éléphant se lever de la poitrine de Léa, cette fois-ci.
Elle s’autorisa enfin à sourire et à respirer.
Nicolas entre temps m’avait étreint en déclarant son plaisir de revenir à la maison après près de trois mois d’absence, puis il s’approcha de sa mère qui avait repris son air anxieux en attendant le verdict de son fils.
-Salut Maman. J’sais pas quoi dire. J’ai …j’ai l’impression de voir les photos de votre mariage.
-Et c’est bien, ça, demanda timidement Léa ?
-Et comment, tu es canon, répondit Nicolas, me regardant immédiatement pour voir s’il n’avait pas gaffé, si son commentaire n’était pas déplacé. Je lui souris pour le rassurer, même si je n’étais pas très sûr qu’il soit convenable qu’un fils tienne ce genre de propos à sa mère.
Pendant que Chloé et Nicolas montaient leurs bagages dans leurs chambres respectives, Léa se tourna vers moi, rose de plaisir.
-Tu as vu ? Ils apprécient. Aucun problème pour eux.
Elle était tout excitée.
-Bon, je vais préparer un petit apéro en attendant qu’ils descendent.
C’est en la voyant tellement soulagée, comme si elle se permettait enfin de respirer après des jours d’apnée, que je réalisai combien elle craignait la réaction de ses enfants.
Nicolas descendit le premier, il s’approcha de moi, visiblement content que Léa soit dans la cuisine et Chloé dans sa chambre, occupée à défaire sa valise.
-Écoute Papa, il faut que je te dise… Je me tournai vers lui, il avait l’air grave et gêné, ça devait être important pour lui et pas facile à dire :
-Oui, je t’écoute, qu’est-ce qu’il y a ?
-Voilà, je… je… je n’aime pas du tout que Maman soit comme ça, jeune et belle et tout. Je… je suis content pour elle si elle se sent bien, si elle est heureuse, je suis content pour toi, que tu aies une femme jeune et sexy, c’est vrai, mais… Mais ça me met super mal à l’aise.
Tu comprends, elle est… elle est comme mes copines, comme les filles avec qui je sors. C’est… c’est déstabilisant. C’est ma mère, je sais bien que c’est elle, mais en même temps ce que je vois, c’est une fille de mon âge, très jolie, je vais pas te faire le coup du complexe d’Œdipe, mais moi ça me met super mal à l’aise.
Je sais qu’au début t’étais super contre le fait qu’elle fasse ça.
Mais pourquoi t’as accepté finalement ?!
Il avait haussé le ton sur sa dernière phrase, criant presque en me reprochant mon revirement.
-Mais j’ai rien accepté, j’ai pas changé d’idée, elle a fait ça dans mon dos, et maintenant elle fait le forcing pour que je le fasse aussi.
Nicolas est resté bouche bée à me regarder gravement.
-Non, pas toi, tu vas pas faire ça !!??
-J’en ai vraiment pas envie, mais tu sais, la pression est grande, c’est vrai que tout le monde le fait, surtout les gens de notre âge.
-Pas toi Papa, tu t’en fous toi, des autres.
-Des autres oui, mais pas de ta mère. Tu sais, maintenant je suis marié à une gamine de vingt-cinq ans. Ça donne à réfléchir. Il faut que je me maintienne au niveau.
Il prit l’air songeur.
-Mmhh c’est vrai ça. J’avais pas pensé à ça. C’est vrai que ça doit être une sacrée pression.
À ce moment-là Léa entra dans le salon, portant – outre son sourire merveilleux - un plateau de jus de fruits et de quartiers de carottes et de choux-fleurs. Depuis sa décision de rajeunir, je n’avais plus droit ni au mojito, ni aux chips.
Nicolas se tut et évita de la regarder, visiblement gêné.
Léa posa son plateau sur la table basse et nous invita à nous asseoir. Je pris place sur le canapé, pour qu’elle s’assied près de moi, pendant que Nicolas s’installait dans un fauteuil. Mais Léa, rayonnante, alla s’asseoir sur l’accoudoir de ce fauteuil et entreprit de faire des câlins à son fils qu’elle n’avait pas vu depuis plusieurs mois. Rien de plus normal, ce n’était pas la première fois. Mais je voyais bien que Nicolas était tendu, il se tortillait sur son siège, me lançant des regards désespérés. Tout à son bonheur de revoir son fils et d’avoir reçu l’approbation de sa fille, Léa ne se rendait compte de rien et l’assommait de bisous et de questions.
-Alors mon Nico, dis-moi, comment ça va ? Tes partiels, ça s’est bien passé ?
Nicolas tenta de se dégager pour répondre :
-Les partiels, oui, oui, ça va.
-Et les filles alors, dis-moi, toujours pas de copine sérieuse, tu continues à papillonner ? Tu sais nous ici, on aimerait bien que tu nous ramènes une fille avec qui tu aurais une relation… sérieuse.
Elle me fit un clin d’œil ce qui l’empêcha de voir que Nicolas ne savait plus où se mettre.
Voyant qu’il n’arrivait pas à échapper aux câlins de sa mère, il se leva brusquement et fit mine de se resservir à boire, malgré son verre plein. Dans le mouvement, Léa faillit tomber de l’accoudoir. Heureusement, Chloé fit son entrée à ce moment-là.
Elle s’était douchée et changée, elle arborait un vieux pantalon de survêt et un T-shirt bien trop grand pour elle. Pour couronner le tout, le bas de son survêt était rentré dans ses chaussettes épaisses qui lui servaient de chaussons. Elle vint se blottir contre moi.
-Eh ben, tu t’es mise à l’aise, lui soufflai-je.
-Ouf oui, si tu savais comme j’en ai marre des jupes et des talons hauts, parfois.
On est tellement bien chez soi.
J’appréciais en silence qu’elle parle de la maison de ses parents comme étant chez elle, alors qu’elle avait son appartement à Paris depuis trois ans. Cela me faisait chaud au cœur. Je remarquais aussi qu’ainsi attifée, toute négligée, démaquillée, les cheveux mouillés, elle paraissait nettement moins fringante que sa mère bien apprêtée. De toute façon Léa depuis des mois s’habillait pratiquement comme une ado, mais une ado soignée. Chloé aussi remarqua comme sa maman était apprêtée. Elle se tourna vers elle, souriante :
-Vraiment Maman, c’est bluffant, tu es une pub ambulante pour Youngagain.
Personne ne pourrait croire que tu as cinquante ans. Et comment tu te sens ?
-Jeune, tellement jeune ! Le meilleur, tu sais, ce n’est pas l’aspect extérieur.
C’est éminemment important, bien sûr, pour une femme. Mais ce que je ressens dans tout mon corps, c’est encore plus extraordinaire. Cette vitalité, j’avais oublié ce que c’est que cette vitalité de la jeunesse.
Là, elle se tourna vers moi :
-On ne s’en rend pas compte, parce qu’on la perd très progressivement, mais on a perdu la vitalité qu’on avait à vingt ans. Et là, grâce au traitement, en quelques jours, on récupère cette pêche, on se retrouve plein d’énergie, on a… on a envie de bouffer la vie. C’est ça le meilleur, encore mieux que de perdre ses rides et ses cheveux gris.
Chloé aussi se tourna vers moi :
-Toi, tu vas devoir t’accrocher. Fini les soirées en pantoufles devant la télé. Va falloir la sortir, aller danser, aller au ciné, aller au restau. Va falloir recommencer comme quand vous étiez un jeune couple.
Léa était aux anges, elle avait rencontré une alliée, apparemment :
-Oui, dis-lui, toi aussi, il faut qu’il le fasse, lui aussi.
Chloé se tourna brusquement vers sa mère.
-Qu’il fasse quoi ?
-Ben, comme moi, qu’il aille chez Youngagain.
-Quoi ? Papa ?
Le sourire avait quitté le visage de Chloé.
-Bien sûr, reprit Léa. Il faut qu’il se mette à mon niveau. C’est un challenge maintenant. J’ai placé la barre très haut, niveau vitalité. Il va falloir que tu t’accroches, rajouta-t-elle en me tapotant le genou.
Je voyais que Chloé n’était pas du tout d’accord, je voyais aussi que Léa ne se rendait compte de rien, depuis que les enfants avaient mis les pieds à la maison, son soulagement était tel qu’elle flottait sur un nuage.
-Ah mais non, je ne veux pas que Papa le fasse, jeta soudain Chloé, elle était pâle et au bord des larmes.
Léa ne comprenait pas.
-Quoi ? Mais pourquoi ? Je croyais que tu…Tu trouves ça bien pour moi, alors pourquoi ton père ne devrait pas… -En fait je ne trouve pas ça bien, la coupa Chloé. Je suis contente pour toi, super si tu te sens bien… mais moi ça me gêne. C’est ça la vérité. Ça me gêne de reconnaître à peine ma mère. Ça me gêne que ma maman ait le même âge que moi. C’est flippant.
Et il est hors de question que mon papa ait vingt ans. Je… je ne pourrais pas le supporter. Ce serait trop bizarre.
Léa était complètement sous le choc. Elle avait craint cette réaction pendant des jours, Chloé l’avait rassurée à son arrivée à la maison, et voilà que d’un seul coup tout se retournait, sa crainte se réalisait au moment même où elle se croyait à l’abri.
Elle était anéantie et cherchait du soutien autour d’elle. Nicolas détournait la tête, fuyant son regard. Je ne l’avais jamais vu comme ça, c’était plutôt un gars carré, affrontant les problèmes même, d’habitude, pas du genre à esquiver les difficultés. Mais là, visiblement, il ne savait plus où se mettre.
-Écoutez, j’ai dit pour calmer la situation. Maintenant on va manger tranquillement, le temps pour tout le monde de s’habituer à la nouvelle situation. C’est normal que les enfants soient un peu perturbés, c’est trop nouveau pour eux, dis-je à l’intention de Léa qui avaient les larmes aux yeux.
On va manger, discuter, et essayer de ne pas se blesser mutuellement. Votre mère a pris une décision mûrement réfléchie, elle avait vraiment vraiment envie de le faire, voyons si on peut tous s’y habituer et comment faire pour trouver nos nouvelles marques.
Le repas se déroula dans un silence lourd, on n’entendait que le bruit des couverts et de la mastication. Je devinais que Nicolas et Chloé se sentaient mal de peiner leur mère, et que celle-ci était assaillie de mille sentiments simultanés s’affrontant en tourbillons dans son esprit tourmenté.
Elle se sentait à la fois coupable de mettre ses enfants dans une situation difficile à vivre, mais en même temps éprouvait un sentiment d’injustice car on lui reprochait une décision pourtant légitime.
Elle se sentait également abandonnée parce que je n’avais pas bondi immédiatement pour partager sa décision.
À tout cela s’ajoutait de la tristesse de gâcher un de ces rares moments de retrouvailles familiales et de la déception que nous ne partagions pas son bonheur d’être à nouveau jeune et tonique.
Je sentais que ces sentiments et bien d’autres encore que je devinais mais que j’étais incapable de nommer, se livraient une bataille désordonnée au plus profond d’elle.
Une fois le dessert consommé en silence – elle avait préparé pour chacun sa douceur préférée – nous nous sommes tous levés, sans nous regarder. Chloé fut la première à rompre ce silence inhabituel dans une famille d’ordinaire unie et joyeuse.
-Bon, je monte me coucher, dit-elle d’une voix douce, comme une personne blessée qui se retire pour panser ses plaies.
-Non, attends, la supplia Léa. Reste. S’il te plaît ….
Elles se regardèrent un instant, les yeux de Léa suppliants, Chloé pleine de colère contenue.
-Pourquoi ?
-Pour parler, viens, on va parler, tu peux pas monter comme ça. S’il te plaît… -Ok, parlons, qu’est-ce que tu as à dire ?
-Pourquoi tu es fâchée comme ça ?
-Pourquoi ? Ben, j’avais une maman, de cinquante ans, encore jolie, la dernière fois que je l’ai vue, ici, en tout cas, elle avait cinquante ans. Et là je reviens et… et il y a une autre personne à sa place, qui a mon âge et qui prétend être ma mère. Mais je ne la reconnais pas ! Et le pire, c’est qu’elle veut faire subir le même sort à mon papa !
-Chloé, c’est moi, tu sais très bien que c’est moi ! éclata Léa en pleurant.
-Je sais que c’est toi, lui répondit Chloé en pleurant elle aussi, mais c’est comme s’il y avait une partie de mon cerveau qui ne voulait pas l’accepter.
Tu…Tu aurais dû nous consulter avant de le faire.
-Mais c’est mon corps, mon visage, ma vie. Je suis désolée, mais c’est moi. C’est moi ! Je… je suis maître de ma vie. J’avais besoin de le faire. Il fallait que je le fasse.
-Sans tenir compte de l’avis de ceux qui t’aiment. Nous, tes enfants, ton mari, dit-elle en me désignant. Tu t’en fous de ce qu’on en pense ?
- Non, c’est important pour moi, je t’assure, mais… je ne pensais pas que vous seriez tellement égoïstes.
-Égoïste ? Mais c’est toi qui es égoïste, de changer notre vie à tous comme ça, sans nous demander.
-C’est ma vie !
-Merde, Maman, c’est ta vie, mais nous on fait partie de ta vie, et toi tu fais partie de nos vies, de la vie de chacun d’entre nous. Tu es la partie la plus importante de la vie de chaque personne ici.
Encore une fois, Chloé s’était tournée vers moi en prononçant la fin de sa phrase, encore une fois j’avais soutenu son regard sans rien dire.
Chloé poursuivit :
-Écoute, mets-toi à ma place. Imagine que Mamie, ta maman, soudain ait eu à nouveau vingt ans quand toi-même tu avais vingt ans. Ça t’aurait plu ? Tu aurais apprécié, un jour de rentrer à la maison et de découvrir qu’elle avait le même âge que toi, que, tout en sachant que c’était elle, tu ne pouvais pas la reconnaître ?
-Je… je ne sais pas. Ça n’était pas possible à l’époque.
-Oui, mais imagine.
-Oui, non, je ne sais pas. C’est pas pareil.
-Oui, je vois. Tu as du mal à imaginer. L’idée ne te plaît pas trop, hein ?
Léa ne nia pas. Chloé ne lâcha pas l’affaire :
-Écoute, je comprends que tu aies eu envie de faire disparaître quelques rides.
Ça je peux le comprendre. Mais tu as aussi complètement changé nos vies. Je… je ne sais pas où est ma maman.
-Mais je suis là. Je suis là, implora Léa en ouvrant les bras. Mais Chloé fit non de la tête et sortit de la pièce.
J’ai pris ma femme dans mes bras et je l’ai laissée pleurer tout contre moi.
Le lendemain matin, Léa se leva les yeux gonflés et bondit dans la cuisine pour préparer le petit-déjeuner. Café noir et œufs sur le plat pour moi, café sucré et fromage sur pain légèrement grillé pour Chloé, chocolat au lait avec deux croissants pour Nicolas.
Nicolas descendit le premier et se jeta sur ses croissants, moi qui prenais mon café caché derrière mon journal, je pus constater qu’il avait toujours du mal à regarder sa mère. Léa s’affairait dans la cuisine, elle essayait de faire en sorte que tout soit parfait.
-Viens t’asseoir, lui dis-je en tapotant le tabouret à côté de moi.
-Tu crois que ce Comté fera l’affaire, elle préfère le Cantal, je devrais peut-être aller acheter du Cantal ?
-Le Comté ira très bien. Viens boire ton café avec moi.
-Et toi, Nico, ça va, les croissants sont bons ? Tu veux que j’aille à la boulangerie en acheter plus ?
Nicolas, la bouche pleine, m’appela au secours du regard.
-Léa, ça suffit, tout est parfait, calme-toi et viens t’asseoir.
Elle soupira, jeta le torchon qu’elle avait à la main sur le plan de travail, et prit place entre nous deux.
Elle prit une gorgée de café puis se tourna vers son fils.
-On... on a eu quelques mots avec Chloé hier soir. Je crois…je crois qu’elle a du mal à accepter… mon nouvel aspect. Tu crois… tu crois qu’elle finira par s’y faire ?
Nicolas se racla la gorge.
-Euh…
-C’est quand même pas un crime. Je suis toujours sa mère, simplement j’ai l’air plus jeune. Je suis plus jeune. Mais je suis toujours la même. Je suis toujours sa mère. C’est vrai, non ?
Je craignais le pire, Nicolas acceptait mal la situation, lui aussi, mais il préférait éviter de peiner sa maman, s’il le pouvait. Mais il ne savait pas mentir et finissait toujours par dire leurs vérités à ses interlocuteurs.
-Écoute Maman, euh, tu sais, c’est… c’est déroutant au début.
-Oui, mais toi, tu as bien pris la chose, non, tu ne m’as pas fait une scène comme ta sœur ?
-Ben, la vérité c’est que je ne prends pas ça très bien.
-Comment ça ?
-Ben… tu vois, c’est inconfortable d’avoir une mère qui a le même âge que les filles qu’on drague d’habitude.
Le pauvre, il n’arrêtait pas de croiser et décroiser les jambes, de regarder sa mère et de baisser le regard, tout en touillant sa tasse vide.
-Donc tu n’es pas d’accord non plus, comme Chloé ?
Léa avait dit ça sur un ton mi peiné, mi fâché.
-Il ne s’agit pas d’être d’accord ou pas, c’est ton corps, ta décision. Tu l’as fait, tu l’as fait, c’est over. Mais il n’en reste pas moins que ça peut être très déroutant, très inconfortable pour tes enfants.
Léa soupira :
-Je suis désolée de vous mettre dans cet embarras. Je ne pensais pas que cela mettrait ainsi en péril l’équilibre de la famille.
Nicolas allait répliquer qu’il aurait fallu y penser avant, je le connaissais, mais je lui fis les gros yeux pour le faire taire et je répondis à sa place :
-L’équilibre de la famille n’est pas en péril, ne dramatise pas, ils vont s’y faire, ne t’en fais pas, tout le monde va s’y faire. C’est nouveau, c’est tout. Ça a été une sacrée surprise pour eux quand ils sont entrés dans la maison. Mets-toi à leur place. Je fis signe à Nico de la grimace la plus expressive dont j’étais capable.
-Oui, c’est ça, on a été super surpris. Pour une surprise, c’était une surprise.
Mais on va s’y faire, c’est sûr. Faut juste que je m’habitue à avoir une mère super canon, plus jolie que mes copines.
Encouragé par mes mimiques, il parvint même à lui sourire. J’aurais souhaité qu’il lui fasse un bisou, mais vu les circonstances, c’était peut-être un peu trop demander… À ce moment-là Chloé nous rejoignit tous dans la cuisine.
-Bonjour tout le monde. Oh, tu m’as fait mon pain comme je l’aime, avec du fromage dessus, merci Maman.
Ouf, elle descendait avec de meilleures intentions que la veille, tant mieux. Je notais cependant qu’elle ne fit pas la bise à sa maman, ce qu’elle faisait d’habitude, surtout lorsqu’elle voulait la remercier de quelque chose. La tension n’était donc pas entièrement retombée.
J’espérais qu’on allait en rester là, du moins pour le moment, mais Léa relança le truc :
-Chloé, ton frère vient de m’expliquer que la surprise avait été un peu rude pour vous deux hier soir, ce qui vous a mis dans une position incommode. Je suis désolée, j’aurais peut-être dû vous informer avant. Je voulais vous faire la surprise, je n’aurais pas dû, visiblement.
Chloé garda le silence, soufflant machinalement sur son café, le regard fixe devant elle.
La réponse vint de Nicolas.
-Le problème ne vient pas du fait que tu ne nous aies pas prévenus, le problème vient du fait que tu l’aies fait. On n’est pas gênés parce qu’on n’était pas au courant, on est gênés parce tu as le même âge que nous. C’est dur à vivre pour tes enfants.
Chloé ne disait rien, mais il était évident qu’elle était d’accord avec les propos de son frère.
Léa les regarda tous les deux, les yeux pleins de larmes, fit demi-tour et remonta dans notre chambre.
Je regardai mes deux enfants en silence, Nicolas haussa les épaules et Chloé me fit une moue dubitative.
Le week-end allait être long.
Les enfants étaient repartis depuis quelques jours déjà, le week-end avait effectivement été long et embarrassant, chacun cherchant ses marques pour ne blesser personne. Léa continuait de me pousser à m’inscrire chez Youngagain, mais moins directement, vu que les enfants semblaient s’y opposer.
On sortait plus fréquemment, et il ne se passait pas une soirée sans que l’on ne rencontre quelqu’un qui avait subitement vingt ans ou trente ans de moins que lors de notre dernière rencontre. Certains étaient méconnaissables et devaient se présenter si on ne les avaient pas connus jeunes.
Malgré la banalité de cette nouvelle situation, les regards se faisaient parfois lourds devant notre couple formé d’un vieux de cinquante ans et d’une jeune de vingt, vingt-cinq ans.
Partout il n’était question que de Youngagain, dans les journaux, à la télé, sur les réseaux sociaux.
Puis vint la vague des vieilles gloires faisant leur come-back sous les traits qu’ils avaient arborés cinquante ou soixante ans auparavant.
Catherine Deneuve qui avait plus de cent ans et n’avait plus tourné depuis des décennies, coulant une retraite bien méritée dans le Luberon, fit soudain sa réapparition, dans un navet sans aucun intérêt autre que de la revoir avec l’apparence qu’elle présentait lors de ses débuts, quatre-vingt ans auparavant.
De même Delon et Depardieu. Le problème est que même s’ils semblaient avoir vingt ans, à nouveau, la jeune génération n’avait jamais entendu parler d’eux. Et leur jeu d’acteur était celui que l’on pratiquait quand les grandsparents des spectateurs actuels allaient au cinéma.
Eddy Mitchell tenta un come-back, avec le même physique qui lui avait permis de percer dans les années soixante. Mille neuf cent soixante. Mais la mode de ce look était passée, ce genre de musique était dépassé.
Même des sportifs s’y mirent. On revit Platini avec son visage et sa silhouette de jeune homme, Guy Drut, et tant d’autres. Mais aucun ne parvint à reprendre le devant de la scène. Peut-être les méthodes d’entraînement avaient-elles trop changé depuis le temps de leurs exploits passés. Peut-être les nouveaux champions étaient-ils trop forts, surentraînés, surmotivés, par rapport aux vieilles gloires. Les nouveaux champions étaient sûrement trop motivés par l’argent, leur carrière, c’étaient des professionnels sans état d’âme, alors que ceux d’hier qui tentaient un retour couraient après un idéal de gloire.
Seul un Raymond Poulidor rajeuni parvint à s’imposer. Il gagna enfin le tour de France, à l’âge de cent dix ans. Ce qui amena les instances du sport international à interdire la compétition aux sujets ayant subi le traitement de Youngagain. L’Agence internationale antidopage décida de considérer dorénavant ce type de traitement comme un dopage.
Cependant, le précédent de Poulidor, en dehors du fait d’avoir provoqué cette décision, aurait dû donner à réfléchir. Ceux qui avaient connu le succès durant leur première jeunesse n’arrivaient plus au sommet une fois passés par Youngagain. Seul Poulidor, l’éternel second, qui n’avait jamais gagné, y arrivait enfin, plus de soixante ans après. Ce n’était donc pas qu’une question de renouvellement cellulaire, de taux d’enzymes et d’hormones. Il s’agissait d’envie, de motivation. Quand on a déjà vécu sa vie, on est forcément un peu blasé. On est déjà passé par là, on a déjà vécu ça. Ils avaient brillé, puis vieilli, et une fois jeunes à nouveau, la motivation n’était plus là. Poulidor, lui, avait gardé cette soif de victoire jamais étanchée. Être vieux, ce n’est pas que dans les artères et les cellules. C’est surtout dans la tête.
Tout ceci était vrai aussi pour tout un chacun. Ces « nouveaux jeunes », comme les appelaient certains journaux, à l’instar des nouveaux riches, avaient déjà vécu, avait déjà eu une jeunesse puis un âge mûr, très mûr même pour certains d’entre eux. Les nouveaux jeunes étaient peut-être plein du dynamisme et de la vitalité que leur permettaient leurs échanges cellulaires, leurs médiateurs chimiques, leurs hormones arrangés, mais ils n’en étaient pas moins mûrs dans leur tête.
Je le voyais bien avec Léa, qui pétait le feu, voulait à nouveau sortir en semaine, mais n’aspirait ensuite qu’à rentrer sagement se coucher. Elle parlait de vacances, de voyages, de sports extrêmes, mais son enthousiasme retombait vite et rien ne valait la compagnie d’un bon livre pour elle. Depuis des années elle m’avait fait part de ses regrets de n’avoir pas pratiqué le parachutisme et la boxe dans sa jeunesse, mais maintenant que c’était à nouveau possible, cela semblait perdre de son attrait. Elle alla bien deux fois dans une salle de combat, mais revint en se plaignant de la sottise des gens rencontrés là-bas et se mit plutôt à lire « Million dollar baby. » Elle était à nouveau jeune, c’est vrai, mais une jeunesse, elle en avait déjà vécu une. La nouvelle vitalité qui coulait en elle s’exprimait donc plus par un dynamisme quotidien que par un comportement juvénile. Et heureusement, car il lui arrivait fréquemment de se faire draguer par de très jeunes hommes, et si cela la flattait au début, cela la mettait rapidement très mal à l’aise. Les premières fois où cela arriva, j’étais inquiet, jaloux, me sentant menacé par ces jeunes loups, moi bedonnant et grisonnant. C’est surtout au travail que son dynamisme trouvait à s’exprimer, et son boss n’eut qu’à s’en féliciter.
Je sentais bien que ce qui la perturbait le plus, c’était la réaction de Chloé et Nicolas. Elle aurait tellement voulu qu’ils acceptent sa décision et son rajeunissement. Processus était le terme encouragé par Youngagain, mais moi je parlais de son rajeunissement. Il y eut quelques explications au téléphone, mais chacun campait sur ses arguments. Puis Chloé annonça son prochain passage chez nous, pour un week-end prolongé, et Léa oscilla entre joie et appréhension. Nicolas lui ne semblait pas pressé de repasser à la maison, il trouvait toujours un autre prétexte pour passer le prochain week-end à Paris.
Je savais bien qu’il se sentait tellement mal l’aise face à sa jolie maman du même âge que lui qu’il préférait éviter cette confrontation pour le moment.
Léa ressortit de sa garde-robe quelques vêtements qu’elle ne mettait plus depuis qu’elle avait perdu vingt-cinq ans, pour moins sembler avoir le même âge que Chloé.
Le vendredi du retour prévu de Chloé, la sonnette de la porte d’entrée retentit, alors que notre fille ne devait arriver que le soir. Je pensai qu’elle voulait peut-être nous faire la surprise plus tôt que prévu, mais en ouvrant la porte, je tombai sur deux hommes en costume.
-Bonjour Monsieur, nous voudrions parler à Madame Léa Blanchard, c’est bien ici ?
-Oui, en effet, mais elle est déjà partie, elle commence très tôt le matin. Je peux savoir de quoi il s’agit ?
-Bien sûr, me répondit le plus âgé des deux, nous travaillons pour Youngagain, et nous passions pour voir si tout allait bien.
Je marquais un temps de surprise, je trouvais leur démarche et leur question surprenantes.
-Oui, tout va bien, mais… vous passez chez tout le monde comme ça ?
Le plus jeune émît un petit rire poli :
-Non, pas chez tout le monde, vous pensez bien. Mais nous n’avons aucune nouvelle de Madame Blanchard depuis sa sortie de nos locaux, or nous insistons bien sur le fait qu’il est indispensable de prendre rendez -vous pour un contrôle après l’arrêt du processus.
-Ah, d’accord, je vois, ma femme a été très occupée ces derniers temps et elle a dû zapper cette visite. Mais je vous assure que tout va très bien, elle est en pleine forme, merci d’être passés, dis-je en les poussant vers la porte.
Les deux types ne se laissèrent pas faire, et je commençais à les trouver un peu lourds. Limite malpolis. Ils s’opposaient presque physiquement à moi alors que je les poussais vers la sortie. Heureusement ils restaient très souriants, pas du tout menaçants, mais je commençais à apprécier très moyennement leur comportement.
-Excusez-nous d’insister, Monsieur, mais c’est très important, votre épouse doit impérativement passer chez Youngagain.
-Écoutez, elle va très bien, merci.
Je leur montrai à nouveau la porte.
-Désolé, mais il est indispensable qu’un membre de Youngagain s’en assure, vous comprenez. Je vous prie de bien vouloir demander à votre épouse de prendre contact avec nos services au plus vite. Tenez, voici une de nos cartes pour qu’elle n’ait pas à chercher le numéro à contacter.
-Merci, je lui donnerai.
Le plus jeune d’entre eux se tourna encore vers moi avant que je ne puisse fermer la porte, me regardant droit dans les yeux l’air très sérieux :
-C’est très important. Il faut qu’elle passe à Youngagain.
J’arrivai enfin à fermer la porte. Ils commençaient à me courir, ces deux-là.
Le soir même, alors que Léa rentrait dans notre appartement, jetant son sac sur une chaise et me réclamant une boisson forte parce qu’elle avait passé une journée merdique, je lui tendis la carte que m’avaient donnée les deux épouvantails en costume. Tout en la laissant en prendre connaissance, je commençais à lui masser la nuque et les épaules, ce qui était ce qu’elle me demandait réellement lorsqu’elle réclamait une boisson forte, car Léa ne buvait pratiquement jamais d’alcool. Plus du tout même depuis qu’elle avait décidé de rajeunir. La carte dans sa main fermée, posée sur sa cuisse, elle se laissait faire, les yeux fermés. Au bout de quelques instants, elle ouvrit les yeux et la main.
Lorsqu’elle lut la carte, elle sursauta en criant presque de joie :
-Ça y est, tu t’es décidé, tu les as appelés ?
Conscient de la confusion, je la détrompai rapidement, lui racontant la visite des deux croque-morts.
Elle se rassît, un peu déçue.
-Ah oui, qu’est-ce qu’ils voulaient ?
-Et bien je ne suis pas sûr, ils disaient vouloir te voir parce que c’est spécifié dans le protocole, tu dois passer après l’arrêt du traitement.
-Oui, je crois qu’on me l’avait bien dit, mais tu sais… Elle fit un geste vague de la main, comme pour chasser les choses de peu d’importance.
-Je crois même que j’ai dû signer un truc comme ça, m’engageant à passer dans leur labo une fois que je serai stabilisée.
-Et bien c’est ce qu’ils attendent de toi… -Oui, bof… Elle répéta son geste.
- Tu sais, ils avaient l’air sérieux. Ils avaient même quelque chose de… menaçant. Je ne sais pas si c’est l’expression qui convient, parce qu’ils ont toujours été souriants et très polis, mais… c’est comme ça que je l’ai ressenti.
Leur présence était menaçante. De toute façon, ils repasseront. Mais tu ferais mieux d’aller les voir toi.
Elle refit son geste qui commençait à m’énerver. Ok, elle faisait jeune, mais ce n’était pas une raison pour afficher l’attitude ostensiblement décontractée et jemenfoutiste des adolescents.
Bon moi, de toute façon, j’avais fait mon boulot, je lui avais donné la carte et transmis le message, je ne pouvais rien faire de plus. Même si je paraissais trente ans de plus qu’elle, je n’étais pas son père. Juste son mari. À elle de jouer maintenant. Même si penser qu’elle n’allait rien faire du tout ne me plaisait pas beaucoup, après l’impression que la visite des deux types m’avait laissée.
Puis Chloé revient à la maison pour un long week-end et ce fut très pénible.
Je crois qu’elle était venue avec de bonnes intentions, au départ elle était pleine de gentillesse et de compliments pour sa mère, qui, du coup, crut qu’elle s’était enfin faite à l’idée de la transformation. Mais elles sortirent en ville faire des courses entre filles, comme elles en avaient l’habitude, et lorsqu’elles revinrent, elles portaient leur tête des mauvais jours en plus des nombreux sacs pleins d’achats.
Maussade, Chloé monta dans sa chambre sans rien me dire. Léa, les larmes aux yeux une fois de plus, me raconta qu’elles s’étaient fait draguer par de très jeunes hommes qui les prenaient pour des sœurs jumelles. C’est vrai qu’elles avaient les mêmes yeux bleus, les mêmes pommettes hautes, les mêmes cheveux blonds légèrement bouclés. Le problème c’est que Léa avait voulu jouer un peu de la situation, pensant créer ainsi une sorte de complicité avec sa fille. Elle avait répondu avec un peu de coquetterie aux avances, mais très vite cela avait mal tourné, les hommes se montrant de vrais goujats, tenant des propos pornographiques et les invitant à une partie carrée. Chloé s’en était offusquée et tenait sa mère pour responsable, l’accusant de les avoir provoqués. Elle avait tenu à rentrer sur le champ, disant qu’elle se sentait de plus en plus mal à l’aise en compagnie de sa « mère -jumelle ».
J’ai bien tenté de calmer Léa, en lui racontant d’une voix caressante que Chloé allait bien finir par s’y faire, même si j’en doutais moi-même. J’ajoutai que les choses allaient bien, qu’elles étaient sorties ensemble comme si de rien n’était, mais qu’elles avaient juste eu la malchance de tomber sur ces gros nuls.
Vraiment une malchance, c’était juste le jour où ça tombait vraiment mal.
Elle commençait à sourire à travers ses larmes, un peu rassérénée, quand Chloé descendit bruyamment avec ses valises. Normalement elle ne devait partir que le lendemain soir.
-Je m’en vais. Je ne peux pas rester ici. Salut, je ne sais pas quand je reviendrai.
On est restés comme deux idiots, Léa et moi, j’ai cru qu’elle allait s’effondrer dans mes bras.
-Attends, je vais arranger ça, je murmurai à Léa.
Je me précipitai derrière Chloé qui avait déjà parcouru plusieurs mètres dans la rue, les petites roulettes de son bagage tressautant avec vacarme sur le trottoir.
-Attends, je lui dis, reste encore un peu.
Elle s’arrêta et se tourna vers moi :
-Désolée papa, mais je peux pas. Je sais que c’est maman, je finirai bien par m’y faire et revenir, mais là, c’est trop. Désolée, je sais que c’est dur pour toi, mais je peux pas.
-Ok, laisse-moi au moins te conduire à la gare.
-C’est pas la peine.
-S’il te plaît… Elle poussa un grand soupir et finit par accepter. Une minute plus tard, j’étais garé à côté d’elle et la faisait entrer dans ma voiture. En chemin vers la gare, je ne dis rien, et elle finit par se sentir obligée de s’expliquer :
-Je sais que c’est injuste pour toi, tu n’as rien fait de mal et je semble te fuir… Je sais aussi que c’est même injuste pour Maman, elle n’a fait que vouloir être jeune et belle, toutes les femmes veulent ça. Probablement que moi à sa place je ferais la même chose. C’est presque sûr que je ferais la même chose. Mais… c’est trop bizarre pour moi. Je ne sais pas comment réagir. Je ne pars pas pour punir qui que ce soit. Je pars pour fuir une situation que je ne supporte pas. Tu comprends, Papa ?
Je hochai la tête pour confirmer que j’avais compris.
Arrivés devant la gare, nous sortîmes tous deux du véhicule. Lorsque j’eus extrait sa valise du coffre, elle se réfugia dans mes bras en soupirant. Elle m’adressa un sourire triste :
-Fais un bisou à Maman de ma part. Dis-lui que je finirai par m’y faire. Mais c’est dur, ajouta-t-elle en pleurant soudain. Elle se reprit.
-En fait, je crois que j’en veux plus à Youngagain qu’à elle, dit-elle encore en riant à travers ses larmes.
De retour à la maison, je dus expliquer à Léa que j’avais conduit Chloé à la gare. Elle ne me crut pas quand je lui dis que Chloé m’avait demandé de lui faire un bisou.
-Tu parles ! Elle me déteste.
- Mais non. Elle déteste Youngagain. Elle est juste très déstabilisée. Elle ne sait pas comment se comporter en ta présence. Laisse-lui le temps de trouver sa place avec une maman qui a le même âge qu’elle. Mets-toi à sa place. C’est pas facile, tu sais.
Les jours suivants, je vis Léa s’enfoncer lentement dans la dépression. Les enfants m’appelaient, moins souvent qu’auparavant, mais au moins continuaient-ils à me parler. Avec Léa, les échanges étaient froids et distants.
Chaque jour qui passait je la sentais plus triste. Le contraste entre son nouveau corps, tout jeune, tout beau, et son attitude abattue était frappant.
Je passais mon temps à la consoler, à essayer de lui remonter le moral. Mais malgré tous mes efforts, je percevais que Léa se sentait rejetée de la famille.
Ou plutôt qu’elle ressentait que deux clans s’étaient formés dans la famille :
ceux qui n’étaient pas passés chez Youngagain et présentaient donc leur âge véritable, d’un côté, et de l’autre, elle, qui avait confié sa vie aux apprentis sorciers de Youngagain.
J’en tirais donc la conclusion que si je voulais sauver Léa, je n’avais pas le choix.
Je devais me mettre de son côté, dans son camp. Même si je n’en avais vraiment pas envie, je décidai d’aller à mon tour me faire rajeunir.
Un soir où elle était particulièrement triste, je la pris dans mes bras dans notre lit, au moment d’éteindre la lumière.
-Ça va finir par s’arranger, je lui dis doucement. Ils vont s’habituer.
Je savais bien que c’était au moins la centième fois que je prononçais ces mots.
Elle fit Non de la tête et en essuyant une larme, me dit :
-Laisse tomber. Je ne veux plus parler de ça. Raconte-moi une histoire.
-Une histoire ?
J’étais totalement pris au dépourvu.
-Oui, une histoire. Comme celles que tu racontais aux enfants, le soir pour les coucher.
Il est vrai que quand Chloé puis Nicolas étaient enfants, je les endormais tous les soirs en leur racontant une histoire. Parfois lue dans un livre de contes, le plus souvent inventée. Mais cela faisait des années que cela ne m’était plus arrivé. Trouverai-je encore l’inspiration ?
Je me tournai vers elle. Une larme brillait dans ses yeux et commençait à rouler sur la peau lisse de sa joue.
Je pris une grande inspiration, et commençai doucement :
-Il était une fois une goutte d’eau.
Elle sourit et ferma les yeux.
-Cette goutte d’eau, toute petite, toute jeune, était perdue au milieu de milliards et de milliards d’autres petites gouttes comme elle, qui formaient un vaste océan. Toute la journée, toute la nuit, elle était ballottée par les vagues et les courants. Elle voyait passer des poissons, des reptiles, des mollusques, et caressait leur flancs, parfois elle était aspirée ou bue par l’un d’entre eux, le traversait et était expulsée pour rejoindre à nouveau les milliards de gouttes avec qui elle formait un océan. Parfois elle descendait dans les profondeurs de la mer, où la lumière ne pénètre pas et où toutes les petites gouttes étaient comprimées les unes contre les autres. Parfois elle remontait près de la surface où le soleil la réchauffait et la faisait scintiller.
Un jour, sans qu’elle s’y attende, le soleil l’aspira. Elle se sentit dilater, devenir légère, légère, et s’élever dans les airs. Au début, elle était affolée, cela ne lui était jamais arrivé. Le sel lui manquait, elle n’en avait jamais été séparée jusqu’à présent. Elle avait le vertige, la mer dont elle avait toujours fait partie jusque-là lui semblait s’éloigner, toujours plus bas, toujours plus bas. Puis elle rejoignit d’autres gouttes comme elle, très distantes les unes des autres, flottant dans les cieux, mais formant une sorte de mer aérienne, ce qui la rassura. Elle commençait à apprécier de flotter loin au-dessus de la mer, de sentir le vent la promener de-ci, de-là. Même poussée au sommet d’une vague puissante, elle ne s’était jamais sentie aussi légère. Pour la première fois, elle voyait la terre, loin au-dessous d’elle. Elle n’avait jamais connu que la mer.
Cette surface tantôt verte, tantôt brune, tantôt plane tantôt vallonnée la fascinait. Elle n’avait vu jusqu’à présent que de l’eau, toujours de l’eau. Parfois verte, parfois bleue, parfois lisse comme un miroir, parfois démontée comme un liquide en furie, mais cependant bien plus uniforme que la terre ferme. Elle aurait souhaité connaître ce monde, nouveau pour elle, de plus près.
Elle ne pensait pas être si vite exaucée. Le vent se mit à forcir, la poussant de plus en plus vite, la lumière commença à faiblir, les nuages qu’elle contribuait à composer devinrent noirs, lourds et menaçants. Elle ne s’inquiétait pas trop, elle avait connu du très gros temps en mer, et avait l’habitude d’être ballottée.
Même lorsque le tonnerre gronda au sein de son nuage, elle ne s’effraya pas trop. Elle avait déjà entendu le tonnerre. Quoique là, elle était très près… le vacarme dépassait tout ce qu’elle avait connu jusqu’alors. La lumière de l’éclair aussi dépassait en luminosité tout ce qu’elle avait connu, même si elle avait déjà vu des éclairs zébrer le ciel au-dessus d’elle et s’abattre dans les flots.
C’est quand elle commença à chuter comme une pierre qu’elle prit réellement peur. Ça, non, elle n’avait jamais connu. La sensation de chute était terrible, horrifiante. Il lui semblait que cela ne finirait jamais, et en même temps l’anticipation de l’écrasement au sol la terrifiait. Elle savait que le sol est bien plus solide que la surface des flots. Elle se préparait au pire. Et puis vint l’impact. Elle se découvrit bien plus élastique qu’elle ne pensait l’être. Elle rebondit dans l’herbe légère et glissa le long d’une longue tige d’herbe. Ses congénères tombaient autour d’elle comme des bombes, commençant à s’accumuler au sol en mini-mers. Elle était bien, là, regardant avidement autour d’elle ce nouveau monde. Tout était tellement étrange. La pluie cessa, le soleil revint et la réchauffa, l’aspirant à nouveau.
Elle connaissait maintenant, elle n’avait plus peur. Elle subit plusieurs cycles de montée aérienne dans les nuages et de chute lourde sur le sol. Toujours dans un autre endroit. Elle connut la prairie, la forêt, la roche. La roche, c’était un peu dur. Elle préférait s’écraser dans l’herbe, c’était plus voluptueux.
Un jour où, agrippée à une feuille tout en haut d’un arbre immense, elle profitait du point de vue pour admirer ce monde solide en attendant d’être évaporée pour un nouveau cycle, un animal immense s’approcha de l’arbre. Il était vraiment gigantesque, quatre pattes comme des troncs, une longue queue se terminant des mètres et des mètres derrière le corps, et un cou presque aussi long, terminé par une tête minuscule. Elle se sentait petite mais à l’abri, l’animal était loin loin au sol, elle était tout en haut de son arbre. Mais l’énorme bête se redressa, se dressa sur ses postérieures, étira son long long cou vers elle, et soudain la tête de l’animal se trouva à quelques centimètres d’elle. Vue de près, sa tête ne semblait plus si minuscule. Le saurien ouvrit grand sa gueule, pleine de petites dents pointues, l’avança, saisit une branche et tira en arrière. Ses petites dents retenaient les feuilles et laissaient filer la branche, la dénudant ainsi. L’animal mastiqua quelques secondes puis déglutit et la petite goutte, mêlée à d’autres gouttes gluantes et à une pâte de feuilles, descendit le long du cou interminable comme dans un toboggan. Il faisait noir comme au fond des océans, là-dedans. Après quelques péripéties (estomac, intestins…), la petite goutte se retrouva dans le flot rouge du sang de son hôte.
L’énorme cœur la propulsait vite dans les artères, puis elle remontait de plus en plus lentement le long des veines. Elle s’amusa follement dans ce nouveau cycle, visitant de l’intérieur tous les organes gigantesques du diplodocus qui l’avait engloutie.
Ensuite…la circulation de son hôte s’accéléra, elle ressentit son stress, il était attaqué par un monstre terrifiant, nettement plus petit mais géant malgré tout.
