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Nous sommes ici confrontés à la dure vie d'un jeune délinquant envoyé dans les bat' d'Af dans les années 30.
Vie de caserne, vie de prison, mélange des petites frappes et des gros durs, homosexualité, soumission, et bien entendu vie militaire dans des sites éloignés de toute civilisation où le grade fait la loi autant que les muscles.
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Seitenzahl: 519
Veröffentlichungsjahr: 2024
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JULIEN BLANC
Seule la vie... Joyeux fais ton fourbi
Le chemin était aussi malaisé à la descente qu’à la montée. Chacun tirant de son côté au hasard des faux pas, les gendarmes fredonnaient le refrain par quoi ils avaient tout à l’heure répondu à ma question ; ils hochaient la tête et mettaient dans leur voix une sorte de tendresse qui m’humiliait et m’irritait. Les chaînes me faisaient mal. J’étais attentif au leitmotiv lancinant, aux dénivellations où les bottes luisantes de mes gardiens s’engageaient délibérément et à ce chemin plein d’embûches qui menait j’aurais bien voulu savoir où. Je marchais entre les deux hommes, les bras en croix pour que le tiraillement du côté du faux pas fût moins saccadé. En pure perte. Je baissai bientôt les bras, et jetai un coup d’œil sur mes poignets : ils étaient violacés.
Joyeux, fais ton fourbi
Pas vu pas pris
Mais vu rousti...
Nous croisions des gens qui me dévisageaient méchamment ou me regardaient avec sympathie, selon qu’ils fussent (je l’imaginais) du côté de l’ordre ou en rupture de ban. Je savais par le Corse que Marseille regorgeait de déserteurs. Je faisais un clin d’œil à ceux qui semblaient me témoigner quelque intérêt. T’en fais pas, ma vieille, j’ai un cas de réforme ! L’un d’eux, un homme au visage basané, les bras nus et musclés, s’arrêta à notre hauteur.
Les gendarmes cessèrent de chantonner et se rapprochèrent de moi tandis que l’homme sortait de sa poche-revolver (les yeux inquiets des pandores à ce moment...) un paquet de cigarettes qu’il me tendit. Mais je ne pouvais faire un mouvement, mes bras étaient comme rivés à ceux des gendarmes.
-Vous allez tout de même pas l’empêcher de fumer ? fit l’homme.
-Non, on l’empêche pas. Mais des fois qu’il y aurait des choses pas catholiques là-dedans...
L’homme siffla, en manière d’indignation, je suppose, s’accroupit et renversa le paquet de cigarettes sur le chemin. De plus en plus sur la défensive - ce que je sentais à l’étreinte encore plus étroite des chaînes - les gendarmes regardaient avec attention.
-Alors, c’est différent, fit l’un, vous pouvez les lui donner.
-Oui, vous pouvez les lui donner, opina l’autre.
Le type au visage basané remit les cigarettes dans le paquet, calmement, se releva ; on donna du champ aux menottes et j’ouvris les mains.
-Où donc qu’ils t’emmènent ?
-Sais pas. Je sors du fort...
-Ah ! tu es militaire ?
Il paraissait étonné. J ‘avais toujours le bleu de chauffe de Viatte sur le dos - ce n’était pas un costume de soldat. Je compris soudain que mes clins d’œil ne pouvaient être compris ; le type qui me regardait, maintenant intrigué, n’avait pu les entendre. Comme les gendarmes semblaient disposés à me laisser souffler deux minutes, il me parut bon de mettre mon généreux confrère (?) au courant.
-Je crois qu’ils m’emmènent au bat d’Af’ - mais j’ai la caisse qui se dévisse.
La laryngite me donnait une voix curieusement rauque. L’homme leva les bras.
-Ils vont te réformer.
-J’y compte, répondis-je, sûr de moi.
Ce j’y compte terminait chaque période du directeur départemental des prisons quand il venait nous passer en revue à la maison d’arrêt d’Aix-en-Provence. Je m’en souvins et souris. L’homme se méprit sur la signification de mon sourire.
-Oui, ils vont te réformer. Tu es gros comme un fil de fer.
Je lui offris une cigarette, en pris une pour moi et mis le paquet dans ma poche. Les pandores se regardèrent, indécis - puis ils sortirent leur blague à tabac. L’endroit était peu fréquenté, du moins à cette heure.
-On a le temps de fumer jusqu’au pont, fit le plus âgé.
L’homme leur donna du feu. Il me sembla qu’il ricanait. Sa main gauche faisait des gestes derrière son dos ; j’en comprenais la signification : « Mais taille-toi donc . » Cependant, bien qu’occupés à tirer sur leur cigarette, les gendarmes tenaient fermement les chaînes.
-Maintenant, en route. Le type basané me fit un signe amical ; il partit ; ne se retourna pas.
Un peu plus loin, nous croisâmes une jeune fille qui me lorgna effrontément. Elle était jolie. Mais la finesse de ses traits, le mouvement voluptueux de ses cheveux dénoués étaient comme gâtés par la moue méprisante de sa bouche et l’hostilité de son regard. Je me sentis désespéré. Si jolie et si cruelle ! Ah ! si elle m’avait souri ! Mon insouciance provoquée par le cadeau de l’homme, par les quelques mots échangés avec lui, et par le court répit de tout à l’heure, fit place à l’envie de mourir sur-le-champ, devant cette belle fille. Cela est impardonnable à vingt-deux ans et demi. Je n’y pouvais rien - et pourtant je me disais (non, une voix me disait) que le mépris d’une pimbêche ne devait pas me mettre dans un tel état de désespoir. Mais cette voix était sans doute ma voix. Comme l’injure affleure facilement à l’esprit des misérables ! La voix ne disait pas pimbêche, mais catin, ou pire. Je jetai rageusement mon bout de cigarette. Si j’avais été immunisé contre l’amour-propre, j’aurais dû continuer de fumer, passer outre. Seulement, à cet instant, la dernière lettre de ma marraine où une fois de plus elle me parlait, au nom de ma mère, de mon indignité, se mit à danser devant mes yeux :
Évidemment, mon cher enfant, il ne faudrait pas que tes juges t’écrasent sous une peine trop lourde ; mais (je m’emploie à ce que l’on prenne en pitié ton enfance coupable et malheureuse) dis-toi bien que ton châtiment est le châtiment de Dieu et que tu dois tout accepter, tout supporter comme un homme digne de ce nom. Tu es coupable.
Puis le souvenir des effets volés à Ernest... Les gendarmes ne s’apercevaient de rien. Ils fumaient et chantaient leur maudit refrain. La jeune fille si jolie accentua sa moue de mépris ; elle haussa les épaules. Ses cheveux avaient des reflets cuivrés, ses jambes dorées étaient parfaites. Des jambes à caresser. Je chassai les belles phrases de ma marraine, les yeux sévères d’Ernest et songeai au plaisir magnifique que j’aurais éprouvé si la jeune fille m’eût simplement souri ; puis à ma ferveur si, comme la douce et mystérieuse apparition à la prison de Nice, trois ans plus tôt, elle eût posé ses lèvres sur les miennes. Cruelle imagination ! Rien de tout cela ne pouvait être. Je me replongeai dans le désespoir. C’est une chose bien triste que d’avoir honte de son état, de soi-même, je puis l’affirmer ; honte d’être enchaîné... Si j’étais plus fort, je tirerais un rideau de fer sur cette longue suite monotone de malheurs. Je suis faible.
Nous arrivâmes sans plus rencontrer âme qui vive à l’entrée du pont. Les gendarmes firent tomber leur mégot qu’ils écrasèrent avec soin ; ils examinèrent minutieusement les menottes et ne firent point cas de ma brusque protestation au sujet de mes poignets meurtris.
-Faut pas que tu te tailles, c’est le règlement. On est responsables, nous autres.
Il n’y avait rien à dire. D’ailleurs, je n’avais déjà plus envie de protester. La mer, ma mer, de son souffle profond chassait devant elle les miasmes, les brouillards noirs où j’avançais à tâtons depuis la rencontre de la fille hostile. Une douce ivresse s’empara de moi. Je ne songeai plus à mon état, ni à celle qui m’avait marqué sa réprobation des yeux et de la bouche au bas du chemin pierreux. La mer était là, devant moi, si transparente qu’elle semblait vide, à peine moutonneuse sous le ciel de fin d’hiver. Des barques glissaient sur le ciel renversé, des bouffées d’air frais caressaient mon visage. L’envie de me laisser tomber dans cette eau vive devint si forte que je tirai violemment sur les chaînes ; mais les gendarmes ont de solides phalanges - je me fis très mal. S’il n’y avait eu la mer, j’eusse crié de douleur ; un peu de sang rougit les maillons cerclant mes poignets. Les gendarmes me regardèrent, irrités. Ils ne chantaient plus ; ils semblaient insensibles à la beauté du spectacle qui m’enchantait. Ils raccourcirent les chaînes et m’encadrèrent étroitement, me touchant. Nous arrivâmes ainsi de l’autre côté. Je jetai un bref regard sur le fort Saint-Nicolas où l’on voyait des sentinelles aller et venir sur les chemins de ronde, et l’éclat des baïonnettes nues. Ma gorge se serra ; je frissonnai.
-Dépêchons, dépêchons !
Une bâtisse me déroba la mer. Ce fut comme si un voile de suie s’était soudainement abattu sur moi, comme si aucun espoir n’était plus permis. Je fermai les yeux. Quand je les rouvris, j’aperçus l’entrée sombre, voûtée, du fort Saint-Jean. Une sentinelle rectifia la position quand nous passâmes devant elle. La voûte était chargée de fers comme mes poignets ; cependant, des soldats de toute arme entraient et sortaient, librement. Ce va-et-vient me parut de bon augure. Je me dis qu’on me laisserait peut-être jouir, moi aussi, de l’air libre avant de me faire passer devant une commission de réforme.
-Je n’irai pas au bat’ d’Af’. Je vais être réformé, dis-je aux gendarmes.
-Allez, pas d’histoires, mets-toi là !
Ils m’avaient poussé dans un petit bureau, et où somnolait un vieil adjudant-chef ; ils refermèrent la porte sans me lâcher. Une odeur complexe de mégot, de fumée froide, de vin et d’urine montait du corps affalé et, parfois, par la fenêtre ouverte entrait un peu d’air pur. Les gendarmes m’ôtèrent les menottes, lentement. J’approchai de la fenêtre. Elle donnait sur une cour récemment nettoyée. En face, un bâtiment grisâtre était percé de fenêtres aux vitres sales. Le plus âgé des gendarmes me tapa sur l’épaule.
-Pas de blagues, hein ? On est responsables.
Comme le vieux gradé dormait encore, les pandores toussotèrent, puis frappèrent dans leurs mains pour l’éveiller. Cela demanda quelque temps. Enfin, il sortit de son lourd sommeil et nous regarda l’un après l’autre, avec insistance, d’un air hébété, se frotta les yeux du revers de la main, émit un grognement et se dressa avec difficulté, Les gendarmes le saluèrent. Le gradé se rassit. Il se mit à parler du service, de la retraite, de la vie chère, de l’hiver finissant puis, tout à coup, demanda aux gendarmes ce qu’ils désiraient. On me montra du doigt, on sortit les pièces matricules me concernant et on les posa devant l’adjudant-chef. Après sa lecture, sur une feuille à part, le gradé donna décharge écrite du joyeux aux gendarmes qui prirent tout de suite après congé sans plus se soucier de moi - ils n’étaient plus responsables.
-Eh ben, on va te conduire en haut. Rien à demander ?
-Le médecin.
-T’es malade ?
-Oui.
-Oui qui ? Oui mon chien ?
-T’es malade ?
-Oui.
-Tu te feras porter malade demain. La visite est passée.
Il avait un vilain sourire au coin de la bouche ; quand il l’ouvrait à l’instant pour me questionner j’avais vu des chicots. Il se leva. Son pantalon était mouillé sur le devant. C’était un vieil homme, et crasseux, ridicule et pitoyable aussi avec ses sourcils épais comme ses moustaches sales. Il se pencha à la fenêtre et appela un sergent qui entra presque aussitôt dans le bureau.
-Petit, un bataillonnaire. Conduisez-le à la salle de garde pour la fouille. Cette engeance... Le reste se perdit. L’adjudant était de nouveau affalé sur le bureau, prêt à ronfler.
-Si c’est pas malheureux de voir ça ! fit le sergent Petit. Il est saoul du matin au soir.
C’était un jeune sous-officier rengagé ; chemin faisant, il me confia qu’il ne buvait jamais et qu’il avait l’intention de fonder très prochainement un foyer. Il semblait rempli de bonnes intentions à mon égard ; il enveloppait d’un sourire engageant les questions qu’il me posait sur les motifs qui m’avaient conduit devant un tribunal militaire. Je me gardai bien de lui dire que j’avais volé.
-Faut pas déserter, mon vieux. A quoi ça avance ? Moi, tu vois, je suis sergent de carrière. Je gagne ma vie. Dans dix ans, je serai adjudant. J’aurai des enfants, la médaille militaire, une retraite proportionnelle. C’est ça, la vie.
Toutefois, malgré sa propension à un moralisme affectueux, il me fouilla méticuleusement au corps de garde. Il me laissa mes cigarettes. C’est d’ailleurs tout ce que je possédais. De là, nous passâmes au magasin d’habillement où je reçus un bonnet de police, des brodequins trop grands, une capote, et une musette où je mis gamelle, cuiller, bidon et quart ; ni ceinturon, ni courroie, ni fourchette.
-Il y a un joyeux qui s’est battu avec la sienne ; alors, le capitaine défend qu’on vous en distribue.
Il était gentil. Il m’aida à mettre la capote et me laissa emplir d’eau le bidon, par fortune étamé de neuf ainsi que le quart. Quand je fus prêt, il appela une sentinelle ; durant le temps qu’il allait au corps de garde pour chercher une clé, elle me garda de loin à vue. C’était un Sénégalais, ou un Malgache, avec des yeux aiguisés comme ceux des sauvages ; il était d’une propreté exemplaire, sa baïonnette luisait comme son regard. Je bus une gorgée d’eau en faisant le moins de gestes possible. Il me parut que le noir me savait gré de ma docilité : il sourit. Son air féroce s’évanouit. Ainsi souriant, il ressemblait à un enfant qui aurait poussé trop vite et qui se serait déguisé par jeu en guerrier. Appuyé gentiment à son arme, il avait quelque chose de féminin qui me reporta loin en arrière, je ne sais où ni quand, devant un livre d ‘explorateur où des négresses juvéniles s’appuyaient à de grands bâtons. Petit revint avec la clé. Le noir se mit au garde à vous, redevint du coup viril et guerrier. Je jetai un dernier regard sur ses mains nerveuses et suivis le sergent. Constamment fermée, la chambrée réservée aux bataillonnaires se trouvait aux étages supérieurs. Petit me fit entrer, me désigna un lit et s’en fut. Les deux seuls occupants des lieux vinrent à moi. Après les présentations d’usage : Ça boume ? - Ça s’ra quand même la fuite un jour ! - Mort aux vaches ! une conversation s’engagea. L’un des deux joyeux parlait beaucoup, avec emphase et arrogance ; l’autre buvait ses paroles. Le hâbleur, Ravier, était de ma taille, peut-être plus trapu, mais noir de regard et de peau. Son compagnon, Quentin, plus petit l’œil changeant - tantôt bleu, vert ou gris - avait des mouvements de félin, de félin timide. En le voyant si peu sûr de soi, si troublé par nos regards, je lui découvris, comme à la sentinelle de tout à l’heure, quelque chose de féminin, d’étrange en ce lieu - du doux, du reposant, avec une sorte d’inquiétude. S’apercevant que je le dévisageais, Quentin rougit et alla s’allonger sur le lit ; j’eus vite la certitude qu’il écouterait attentivement ce que Ravier et moi dirions ; son immobilité était absolue. Le noiraud se mit à parler sans arrêt. Il m’eût été impossible de placer un mot si j’en eusse eu le désir, tant il sortait de paroles de ses lèvres. Parfois, il se tournait vers Quentin et lui lançait : « S’pas ma p’tite pomme ? » ou : « Hein qu’c’est vrai, Quentin ? » L’interpelé se soulevait légèrement, ouvrait plus grands ses yeux curieux, répondait : « Oui, Ravier » avec moins de vigueur que ses échos de Mort aux vaches, et reprenait son immobilité d’objet. Ravier avait depuis longtemps dépassé son interrogation et le « oui, Ravier » de Quentin se perdait dans les éclats de voix du parleur, sans que celui-ci lui en montrât la moindre reconnaissance. L’avait-il seulement entendu, avait-il seulement vu le frémissement parcourir le petit corps tendu vers lui, la bouche ouverte, pour témoigner ?
Ravier paraissait connaître à fond le bat’ d’Af’. Je me surpris à prendre une sorte de plaisir à l’écouter ; je désirais m’instruire ; il est bon de savoir où l’on va, d’avoir une vue générale des lieux où l’on doit vivre et connaître à l’avance la mentalité des gens avec qui on devra se lier, qu’on devra en tout cas coudoyer - pendant combien de temps ? Son évocation du bataillon paraissait si vraie, était si prenante que j’en arrivais à oublier où j’étais et ce que j’avais projeté de faire pour en sortir. Le bat’ d’Af’ était situé en Afrique, derrière l’Atlas (une sorte de lac) dans un désert. A plus de mille kilomètres à la ronde, on ne trouvait rien que du sable. Le camp était bâti en pierres que les hommes avaient charriées sur leurs épaules. « Marche ou crève, qu’on dit ! s’pas, ma p’tite pomme ? » De loin, on voyait des murs de prison, que les toits des casemates dépassaient à peine. Mais en s’approchant, à cause du mirage et de la fatigue - « Tu t’rends pas compte des kilomètres avalés avec le barda complet ! » - on croyait arriver dans une ville, une grande ville, « et qu’la bonne vie peinarde allait commencer ».
-Va t’faire voir, eh ! Que dalle ! C’est pas ça du tout, s’pas ma p’tite pomme ?..
-Oui, Ravier...
-... C’est l’bagne que j’te dis. Biribi, quoi ! Casser les cailloux, pas bouffer, ou des clopinettes, avec des biffins et des chleugs qui vous gardent. Et pis y a d’la bagarre, l’coup d’sonnette... Mais faudra pas qu’on m’cherche, mézigue. Si qu’on m’cherche, on m’trouve. Si qu’i’ faut en buter un, je l’bute ! Régul régul, mais gaffe au surin...
Il parlait à une vitesse folle et semblait à l’aise dans son personnage de dur. Quentin s’était assis sur son lit et regardait vers nous furtivement. Ravier avait été à rude école et il se chargeait de corriger n’importe qui, voire de casser proprement la figure de quelque caïd que ce soit qui se permettrait de lui manquer de respect, à lui, Ravier, un homme. Il prononçait respectt en me regardant avec des yeux qui disaient : Toi non plus, ne t’avise pas de me manquer, sans ça... Je n’en avais nullement l’intention ; cependant je m’efforçais d’exprimer par mes regards que toutes ces rodomontades me laissaient plutôt froid.
-J’ai un surin, un chouette, une belle lame, fit-il.
Il l’exhiba. C’était un couteau à cran d’arrêt, très effilé. Quentin détourna les yeux, frissonnant. Il était certainement très sensible. Moi aussi, je frissonnai, peut-être pas pour les mêmes raisons. C’est une impression bien désagréable que d’être assis en face d’un homme armé. Il peut devenir fou furieux tout soudain, vous tuer sans que vous ayez eu le temps d’esquisser le moindre geste de défense... Pendant une seconde je revécus les sottes terreurs qui m’assaillaient quand j’allais me faire raser chez un coiffeur de Nice, non loin de l’hôtel de Mme Honorée. Dès que j’étais assis dans le fauteuil, une angoisse sourde, irraisonnée me prenait. Le rasoir, tant que durait l’opération, prenait une vie propre, fantastique, mon imagination déréglée, affolée me le représentait comme un être vivant, mauvais, qui avait juré de me trancher la gorge, je tentais de réagir, mais en me contractant au lieu de me détendre - d’où quelques coupures insignifiantes qui me faisaient hurler... J’arrivai difficilement à dominer la peur, ma peur du couteau et, à ce moment seulement, de Ravier.
-C’est comme un rasemuche, r’luque-moi ça ! dit-il en essayant le fil de la lame sur une feuille à cigarette. A pas la trouille, tiens, essaye !
Je me coupai au pouce.
-Tu vois, mon pote, avec ça dans mes vagues, j’suis paré. Mais tu m’demandes pas comment qu’j’ai fait pour l’passer ? l’ sont pas fortiches, en bas, t’sais... J ‘l’ai mis su’ la f’nêtre, pis j’suis été le r’prendre. Le p’tit pied a rien vu, rien entendu. C’est une bande de cons que j’te dis...
Ravier mit précipitamment son couteau dans sa poche : on entendait la clé tourner dans la serrure. Quentin se leva et la porte s’ouvrit.
C’était Petit, suivi d’un noir portant notre soupe.
-Chouette, la jafe ! J’avais les crocs, mézigue, s’pas, ma p’tite pomme ?
-Oui, Ravier.
Le sergent emplit lui-même nos gamelles et nous distribua le pain. Nous mangeâmes le ragoût, assez bon. Petit nous observait. Mon bidon, le seul qui fût plein, passa de bouche en bouche. A la fin du repas, il restait un morceau de pain à Quentin que Ravier et moi partageâmes.
-Alors, ça peut passer, pas trop mauvais ? s’enquit le sergent.
-C’est pas comme chez Pascal, fit Ravier.
-Vous connaissez donc Marseille ? demanda Petit.
Il avait l’air surpris. Ravier répondit par un geste qui pouvait signifier qu’il connaissait non seulement Marseille, mais tout. -Le capitaine va y manger quelquefois. On dit que c’est très cher. -Nous, quand qu’on est libres, on gagne bien sa croûte, hein qu’c’est vrai, Quentin ? -Oui, Ravier, répondit le petit homme, mais cette fois sans enthousiasme. La repartie de Ravier avait plongé le sergent dans de grandes réflexions. Peut-être se disait-il qu’Il ne pourrait jamais déjeuner chez Pascal, à moins de circonstances imprévues - mais le foyer qu’il projetait de fonder avec une femme aussi humble que lui les entraverait sûrement à l’instant même où elles voudraient surgir. Mess des sous-off - popote familiale. Sa vie était toute tracée ; en fin de carrière peut-être qu’il gagnerait deux mille par mois : insuffisant pour manger dans un restaurant coté. Il me parut attristé des pensées que je lui prêtais - qui l’agitaient réellement, car il murmura, plus pour lui-même que pour nous :
-Il doit y avoir de belles femmes, chez Pascal !
Ravier, ce diable, lisait dans les pensées du sous-off’.
-Oui, des chouettes, des gonzesses qui en jettent, qui pètent dans la soie. Vous, vous pouvez pas aller manger là, ni l’pitaine non plus. Moi, quand que j’suis à Marseille, j’y vais souvent et ailleurs aussi où s’qu’c’est encore mieux, s’pas, p’tite branche ?
-Oui, Ravier, fit Quentin sans plus d’enthousiasme que tout à l’heure. .
Il était clair qu’il n’avait jamais dû s’asseoir à une table de grand restaurant. Ravier continua ; puis, de fil en aiguille, la conversation en vint à rouler sur le bataillon. Quentin retourna s’allonger.
-Vous pouvez pas imaginer c’que c’est, sergent, qu’le bat’ d’Af’. C’est un bagne oùsqu’on est sûr et certain d’crever, disait Ravier en regardant Petit dans le blanc des yeux. Parlez pas d’malheur, vaut mieux s’couper une guibolle que d’venir un macchabée officiel, s’pas, ma p’tite pomme ?
-Taisez-vous ! fit Petit avec une véhémence impromptue (il voulait sans doute prendre sa revanche...). -Vous n’y avez jamais été. Ce que vous dites est faux.
-Mon frangin y a été, lui. Il a été libéré y a de ça six mois. Vous allez pas dire que c’est un con ni un menteur, non ? Hein, Quentin ? Moi, j’peux vous dire une chose, c’est que...
-Vous dites des blagues, Ravier. C’est pas du tout comme vous dites, à preuve que votre frère n’est pas mort... Ha !
-Permettez, sergent, mon frangin y est pas mort parce que c’est un marle...
-Je permets rien du tout, fit le sergent avec force.
Je le regardai, stupéfait. Sa voix était cassante, toute son attitude tellement à l’opposé de celle du petit sergent si gentil avec moi à mon arrivée... Aussi stupéfait que moi, Ravier haussa néanmoins les épaules, imperceptiblement.
-Vous allez pas m’dire que vous z’y avez été, vous, non ? fit Ravier - d’une voix assez hésitante.
-Silence, Ravier. J’aime pas les bluffeurs.
-C’que j’en dis... histoire de causer, quoi! fit Ravier, soudain conciliant.
Il était devenu tout rouge et avait rectifié insensiblement la position, cependant qu’une ébauche de grimace hypocrite distendait sa bouche.
-On vous demande pas votre avis ! S’il y avait que des gars comme vous, tout le monde déserterait. Le bataillon d’Afrique, c’est pas la mer à boire. C’est pas le bagne, c’est pas Biribi. Et l’Atlas, c’est une montagne, pas un lac.
Petit était lancé. Je me dis qu’il ne s’arrêterait pas qu’il n’eût donné sur la question toute la lumière désirable. Laissant Ravier debout, avec sa grîmace-sourire en coin, j’allai m’étendre sur le lit voisin. A la porte, le noir de corvée, cherchant à bien comprendre ce qui se disait, roulait des yeux de caniche dans sa face cirage. Le regard de Quentin était brillant à travers l’écran blond de ses cils.
Le sergent, en petites phrases martelées, s’acharnait à détruire « les stupidités dites par Ravier ». Son bat’ d’Af’ était différent de celui du parleur, coi à présent : le camp se trouvait au cœur d’un Maroc pacifié, adossé à l’Atlas et baigné par un oued où les joyeux pouvaient se baigner et pêcher librement. Le village comptait une centaine d’indigènes ; il y avait un bureau de renseignements indigène, une gare, des cafés et des bousbirs. C’était un village agréable, riant. De mœurs simples, les indigènes étaient les grands amis des Français - nous leur avions apporté la liberté. Ils cultivaient leurs champs, élevaient des moutons ; ils vivaient simplement. Quant au climat, il était tempéré, comme celui de notre Côte d’Azur (je pensai à l’hiver 1928-1929 passé à la prison de Nice...) ; les joyeux disposaient de cantonnements bien aménagés ; la discipline était douce - si douce que beaucoup de prétendues fortes têtes demandaient à rengager, au titre du bataillon, leur temps de service légal accompli. Les cadres étaient très gentils, ils recevaient une paie bien supérieure à celle de leurs collègues des corps réguliers, des allocations, des tas de primes diverses ; et ils reconnaissaient loyalement que s’il n’y avait pas eu de joyeux, ils eussent vécu avec leur famille dans de moins bonnes conditions matérielles.
-Quand je serai marié, j’irai avec ma femme, comme mon camarade Vayron qui me dit toujours de venir. Mais je veux fonder ma famille avant. Ma fiancée est Marseillaise.
La vie était donc agréable pour tous au bat’ d’Af’. Vayron avait écrit à Petit que certains bataillonnaires contractaient de vrais mariages avec les filles du pays, des enfants douces et belles ; que d’autres avaient leur maîtresse attitrée placée comme bonne chez tel officier qui ne pouvait se contenter d’une seule ordonnance réglementaire pour le service de sa maison.
-Enfin, comme vous voyez, la vie est pas la même qu’en France. Vayron dit que jamais personne déserte. C’est une preuve, ça !
Comme je restais muet, il me regarda et répéta :
-C’est une preuve, ça !
-Oui, répondis-je, c’est une preuve.
-Si on vous y avait mis tout de suite, vous auriez pas fait le Jacques.
-C’est possible, sergent.
-C’est sûr, qu’il faut dire. Il se pencha sur moi et me dit tout bas -N’écoutez pas Ravier. Je lui dis qu’écouter Ravier n’était pas tellement dans mes intentions, étant donné que la réforme... Mais, en moi-même, je me demandais si le récit du parleur n’était pas, au fond, plus vrai que celui de Petit.
-Vous partirez dans une huitaine, sur un grand bateau. Ah, veinards ! Partir, partir...
Le sergent répéta plusieurs fois partir, soupirant entre chaque répétition ; il avait l’œil plein de feu et humide à la fois ; sa voix avait repris un je ne sais quoi de caressant. Ce n’était plus du tout celle qui avait sèchement imposé le silence à Ravier. Je me surpris à sourire, à répéter partir en écho, comme si ce mot avait eu le pouvoir de me montrer, par le défilé des images qu’il contenait, combien magnifique et rare (car le sergent n’était pas élu, lui, bien que sergent de carrière) était le bonheur qui m’attendait.
Ravier restait silencieux, les yeux obstinément baissés. Quentin, après un regard sur le sergent, se mit à m’observer en dessous.
Il me semblait que l’air de la chambrée avait été renouvelé et que je respirais mieux depuis que le petit sergent avait combattu les mensonges de Ravier par d’autres mensonges auxquels je ne croyais pas mais qui avaient chassé le cafard. Je savais bien que je n’irais pas au bagne décrit par Ravier, car j’étais malade, car je serais réformé - mais d’autres que moi (ce petit Quentin, entre autres) iraient... N’était-ce pas suffisant pour que j’eusse le cafard ? Tandis que maintenant, mon imagination ne demandait rien moins que me berner, le cafard s’enfuyait - je respirais. Petit, par la vertu de ses galons, avait vaincu Ravier. J’avoue que j’en étais heureux. Quentin aussi, je crois : depuis la mise au point du sergent, il ne regardait plus du tout Ravier, même à la dérobée, mais tour à tour le gradé et moi-même.
Cependant, la porte refermée, le visage animé et candide de Petit fit place dans mon esprit à la grimace camouflée du sous-off’ qui veut avoir raison à tout prix sur un inférieur. Ravier haussa les épaules et jura.
-C’est qu’un con, t’entends ? Un con, un enculé qui s’a rengagé. Ça a pas d’couilles au cul...
Il ne se passa plus rien d’extraordinaire ce jour-là. Nous allâmes en promenade dans une cour, sous la surveillance d’un autre sergent muet comme un mur ; nous mangeâmes la soupe du soir.
Au moment où je me déshabillais, mon regard rencontra celui de Quentin, qu’il quitta aussitôt. Quentin se rapprocha alors de Ravier qui se mit à invectiver bassement contre lui, sans que les ordures jetées à la face du petit blond provoquassent des réactions de défense. C’était bien étrange. Quentin n’avait pas la tête d’une bourrique ; il avait plutôt une figure ouverte, sympathique ; seuls, ses yeux mobiles à l’excès, si changeants, m’inquiétaient un peu. Je me demandai pourquoi il ne répondait pas à Ravier par des injures analogues, ou par des coups de poings. Avait-il tellement horreur des gros mots ? A mon arrivée, il avait cependant répété après le parleur : Mort aux vaches !... Au moment peut-être où j’allais prier Ravier de faire moins de bruit (je ne pensais plus à son couteau), grande fut ma stupéfaction de percevoir soudain, insolite, un court silence suivi aussitôt de paroles inintelligibles, mais douces, et de bruits étouffés de baisers - puis des soupirs, un halètement enfin. Je me défendis de jeter les yeux sur le couple.
Mon sac de couchage sentait la sueur d’un autre, ou de plusieurs. Je dormis très mal et fus tôt sur pied. Ravier ni son petit complice ne marquèrent la moindre gêne quand mon regard se posa interrogatif, mais nullement complaisant sur eux. Ravier, sûr de lui comme la veille ; Quentin, doux, effacé, timide, avec en plus dans ses yeux moins mobiles une sorte de mélancolie.
Nous revîmes Petit et l’homme de corvée noir. Vers neuf heures, un caporal vint demander s’il y avait des malades. Je dis que je l’étais.
-Je vais tenter la réforme, dis-je à Ravier. A force de se maquiller on arrive à un résultat.
-Moi, si j’voudrais, j’s’rais réformé tout t’suite. Mais j’attends encore un peu... Il coula un regard aigu sur Quentin occupé à dessiner et ajouta : -Faut que j’remette le truc en branle. Ça fait trois coups. Dans quat’ à cinq jours, j’suis bon.
J’écarquillai le visage, mais Ravier dédaigna de satisfaire à ma curiosité. Quentin prêtait l’oreille, tout en continuant de dessiner. Je m’approchai de son lit ; il retourna vivement sa feuille de papier. Ses yeux étaient moins changeants, mais fiévreux, ses paupières bistrées. Je remarquai la pâleur de ses joues, la sécheresse de ses lèvres exsangues. Plus aucune trace de mélancolie sur sa figure crispée. Tout cela était bien étrange.
-Oui, j’suis bon, s’pas ma p’tite poule ?
Ravier rit bruyamment. Je revins m’asseoir sur mon lit, et Quentin reprit son dessin.
-Tu peux pas piger, mon p’tit Quentin, ma p’tite salope sucrée, mais c’est grâce à toi que...
-Pardon ! fis-je. Ne voudrais-tu pas m’expliquer ?
-Ah, ah, t’entraves que dalle ? J’peux pas maint’nant. Quand qu’on s’ra qu’tous les deux, j’dis pas non.
Ces paroles agirent curieusement sur Quentin. Son visage devint gris cendre, ses yeux s’agrandirent - si grands, si remplis de peur, de terreur. Des fenêtres ouvrant sur un précipice intérieur. Mouvements fébriles des mains ; tremblements des lèvres. J’aurais voulu l’accabler de questions - mais, au moment où j’allais m’approcher de lui, il tourna sauvagement la tête. Ravier riait bêtement en se tapant sur les cuisses. Puis l’un se calma et l’autre reprit son dessin, se cala sur sa paillasse, regardant droit devant lui un instant, sans se soucier autrement de nous, puis abaissant son regard sur sa feuille de papier, et crayonnant - plus beau, qu’avant sa peur, me sembla-t-il. J’aurais désiré savoir, mais quelque chose me mettait en garde contre ce désir. Je voulus découvrir la nature de ce quelque chose - et m’endormis dessus.
Quand je me réveillai, Petit était au pied du lit et Ravier penchait sur moi une face ricanante, une face de maniaque où des flammes de perversité dansaient dans les prunelles rétrécies .
-C’est l’heure de la visite, fit le sergent.
-T’as pioncé, mon pote, fit Ravier en distendant sa bouche.
Je suivis le sergent, une sentinelle noire en armes derrière moi. Ce n’était pas de mon goût. Je frissonnai, comme chez le coiffeur de Nice, comme la veille jetant des regards effrayés sur la baïonnette luisante. J’étais ridicule et je le savais ; la sentinelle n’avait aucune mauvaise intention. Mais tant que je l’eus dans le dos, il me fut impossible de ne pas craindre le pire. Ce n’est qu’à la porte de l’infirmerie que je repris de l’assurance. J’entrai hardiment dans la salle. Le major était assis à une table.
-Allons, vite, vite ! dit-il. A poil, complètement.
Je pensai que j’aurais dû me faire porter malade au lit, afin d’embêter le médecin qui était rogue et surtout pressé. Quand je fus nu, il me lorgna et dit à Petit que j’étais bien bâti, fort, et en excellente santé. D’une voix que j’assourdis encore, je me risquai à faire état de ma laryngite. Le médecin ne bougea pas de sa chaise ; il prescrivit des pastilles de chlorate de potasse, un badigeonnage - et des ventouses si ça continuait, « ce qui m’étonnerait ».
-Rhabille-toi.
Il était expéditif. Au moment où je remettais mes brodequins, il se pinça le nez, sortit son mouchoir et, rageusement, me demanda si dans mon pays on se lavait quelquefois les pieds.
-Je sue, même en hiver.
-Philopode. Graisse-toi nom d’un chien ! Donnez-lui du philopode, dit-il à un infirmier que je n’avais par remarqué, trop occupé que j’étais à tenter de me faire reconnaître.
Après avoir signé le registre de consultation, le médecin s’en alla, tout courant.
-Consultation motivée, lut Petit.
L’infirmier me fit ouvrir la bouche, me badigeonna de son mieux au bleu de méthylène, me donna une boîte de philopode et se mit à vanter la science du médecin-chef. J’écoutais vaguement, songeant au moyen de forcer le médecin à m’hospitaliser. Ne pas dormir. Serviette mouillée sur la poitrine. Il faut qu’on me réforme.
Nous reprîmes le chemin de la chambrée ; la sentinelle étant non plus dans mon dos, mais moi dans le sien, je n’eus plus peur de la baïonnette. Je demandai à Petit pourquoi il s’était adjoint le noir, quand la veille il m’avait conduit seul ici.
-C’est les ordres du juteux. Ça dépend comment il est luné, comment il a son plein de blanc. C’est pas par manque de confiance, vous savez.
Il ouvrit la porte, s’excusa et me laissa.
-Alors ? fit Ravier.
Je lui rapportai mon entrevue avec le médecin. Quentin écoutait sans en avoir l’air.
-T’es pas marle, mon pote, s’exclama ironiquement Ravier avant que j’eusse terminé. Moi, comme me v’là... Lui, il avait un moyen sûr pour aller à l’hosto. Il me l’indiquerait.
-Avec plaisir ! dis-je.
Seulement, il eût fallu que nous fussions seuls, car Ravier se défiait de Quentin.
-J’peux pas maint’nant, à cause du moujingue, mais c’est radical... T’auras qu’à lui faire du plat quand j’s’rai pus là.
Comme le matin (j’en eus le pressentiment et tournai la tête vers lui), Quentin devint tout fébrile, son visage se couvrit de cendres, ses yeux s’écarquillèrent tant que son visage sembla disparaître. Plus de nez fin ; ni de front, légèrement bombé ; ni de bouche, dont la forme était plaisante. Ravier suivit mon regard. Avant que j’eusse pu faire quoi que ce soit pour l’en détourner, il se précipita sur Quentin et se mit à le rouer de coups - puis à l’étreindre et à l’embrasser furieusement.
-Si qu’t’espionnes, p’tite salope en sucre, j’te fais avaler ton extrait d’naissance, fit-il en sortant son couteau, qu’il referma aussitôt.
Il continua un long temps à le battre, le secouer, à l’embrasser goulûment, à l’injurier. Il m’aurait fallu une passoire pour retenir les expressions que sa bouche distendue débitait à un rythme extraordinaire ; elles étaient assez différentes, moins savoureuses, plus fangeuses que celles que j’avais apprises en prison, et ailleurs. Quentin se laissait embrasser et molester sans plus réagir que la veille. Ravier me faisait des coups d’œil triomphants : Vois comme je sais le dresser !
-Allez, tourne ta p’tite gueule cont’e l’mur et r’luque pas c’qu’on fabrique, hein ! Quentin, passivement, docilement, se tourna contre le mur du fond. -Alors, on va faire not’ truc, tous les deux, me dit Ravier. V’là quoi qu’ c’est...
Je ne devais pas en savoir davantage.ce jour-là : la porte s’ouvrit et un arrivant, suivi du sergent Petit tout rouge, tout animé, entra dans notre chambrée. Quentin se retourna vivement, quémandant l’assentiment de Ravier - qui le lui donna d’un geste brusque - et, comme si rien ne s’était passé, retourna sur son lit où il reprit son dessin.
Petit tournait autour du nouveau ; je n’entendais pas ce qu’il lui disait, mais ce devait être important. J’approchai.
-Fichez-moi la paix, nom de Dieu ! J’ai rien dans les poches, que je vous dis.
Le sergent cessa de tourner autour du nouveau ; il me parut médusé. Il le regardait comme on dévisage un phénomène rare, hochant la tête. Il se retira en levant les bras. Je dis bonjour à l’arrivant qui me tendit la main. C’était un colosse, avec un visage poupin qu’éclairaient de petits yeux dont la sclérotique bleutée atténuait la fixité, des pattes énormes et des pieds à l’avenant. Il broya ma main, s’en excusa sur-le-champ - mais il était encore en rogne, ce qui ne se voyait pas beaucoup, tant son visage frais comme un émail offrait de placidité, peut-être de sérénité.
-Tu te rends compte, le microbe (Petit) voulait me fouiller ! J’arrive de Bordeaux, en compagnie des cognes... Qu’est-ce qu’il croit ? Que j’ai un canon dans mes profondes ? Il est sinoque, ce frère-là.
Il avait un curieux accent méridional, une espèce de mélange de provençal et de languedocien, qui ajoutait à la bonhomie que dégageaient ses joues roses. Il riait franchement, d’un bon gros rire. Incontinent, il se mit à me raconter pourquoi il était là. Ses parents l’avaient mis de bonne heure en apprentissage ; il avait appris le métier de mécanicien où à ses dires il excellait. Il s’était engagé dans l’aviation, car dans l’aviation « on est aviateur, on n’est pas troufion ». Il avait connu une fille, une fille bien, comme il n’en existe nulle part ailleurs ; il l’avait eue. Elle l’aimait. Il voulait se marier avec elle, mais les futurs beaux-parents avaient d’autres vues pour leur fille. Ils tenaient un café, non loin du camp de M... et ils comptaient bien que Léone épouserait un sous-officier pilote, ou, à défaut, un jeune homme riche. Or, le prétendant était sans le sou, simple mécano, dans le rang, pas même élève pilote. Malgré l’interdiction formelle de sa famille, Léone continua de voir son amant. Celui-ci forma le projet de conquérir les vieux comme il avait conquis la fille. Il était sans le sou - il aurait de l’argent ; et il deviendrait pilote. Il n’était pas plus bête qu’un autre. Il fit des démarches en vue de se faire verser dans le personnel navigant, malheureusement, il avait peu d’orthographe, moins encore de calcul... N’importe ! Il suivrait des cours par correspondance, voilà tout et des leçons de pilotage à une école privée. Près du camp de M... se trouvait un terrain civil où un moniteur se faisait fort de lui faire passer son premier brevet. Mais les leçons coûtaient beaucoup d’argent. Alors, le brave garçon, sans malice ni perversité, fit ce que faisaient quelques-uns de ses camarades : il vola de l’essence, en grandes quantités, et la vendit... puis il se fit prendre, en flagrant délit. Tribunal militaire, condamnation. Lors d’un transfert, il faussa compagnie aux gendarmes, revit Léone - qui lui jura fidélité - et voyagea. Il fut repris à Bordeaux.
-Et voilà l’histoire. Maintenant, je vais finir mon temps au bat’ d’Af”. Encore deux ans. Mais on n’est pas que deux dans cette piaule !
Il me montra Ravier qui jouait négligemment avec son couteau, et Quentin qui nous regardait timidement.
-Alors, quoi, on dit pas bonjour ? Moi, je suis Trobé. Je suis été condamné pour vol et désertion.
Ravier vint à nous en se dandinant ; puis Quentin sembla, plus félin que jamais, glisser sur le parquet. Tous deux esquissèrent la même grimace de douleur après que Trobé leur eut serré la poigne. L’un répétant servilement ce que disait l’autre, ils mirent les vaches et les donneuses à mort, affirmèrent que nous verrions bientôt la fin de nos ennuis, c’est-à-dire que la classe arriverait, puis tombèrent dans une méditation que Trobé respecta tant que ses yeux ne furent pas tombés sur l’eustache de Ravier.
-Pssss... Tu as un yatagan !
Ravier fit admirer son arme, le tranchant de la lame, le ressort de sûreté, la fermant et la rouvrant, à gestes précis et lents, afin que Trobé pût se faire une idée exacte du fonctionnement.
-Mais pourquoi que tu as un couteau comme ça ? s’enquit Trobé sans regarder Ravier.
-Pour là-bas. L’premier con qui m’emmerde...
Il fit le geste de pourfendre un adversaire invisible. Je frissonnai une fois de plus. Vraiment, les couteaux coupant comme des rasoirs sont extrêmement dangereux. Trobé restait impassible, lui.
On se bat au poing quand c’est qu’on vous cherche, fit-il. Moi, j’veux pas qu’on m’cherche, qu’on m’emmerde, s’pas, Quentin ?.. et...
-Oui, Ravier...
-... c’lui-là qui m’cherche, i’ m’trouve, tant pis pour lui. On m’app’lait l’surineur, ajouta-t-il en louchant sur les grosses mains musclées de Trobé.
-Ce que j’en dis, tu sais, fit celui-ci.
La conversation tomba peu après. Quentin reprit une cfois de plus son dessin qu’il déchira bientôt en mille morceaux. Nous nous allongeâmes sur nos lits respectifs et nous nous mîmes à rêver - Ravier et Quentin à je ne sais quoi ; Trobé sûrement à sa Léone, moi à la visite médicale du lendemain.
Le soir, n’y tenant plus, Ravier parla longuement de ses aventures. Le plus clair de son histoire, c’est qu’il avait fait de nombreux coups sans jamais se faire prendre, qu’il avait livré de nombreuses batailles au couteau ou au revolver et qu’il avait toujours eu le dessus. Je ne lui objectai point que s’il était parmi nous c’était sans doute parce qu’il s’était laissé prendre, ni qu’il est peu courant qu’un batailleur professionnel ne trouve jamais son maître. S’il se frotte à Trobé, je ne donne pas cher de sa peau ! Il est vrai qu’il est armé ; puis Trobé était bien tranquille... Je dormais à moitié quand Ravier se tut. J’entendis ronfler. Oublieux de ma résolution du matin, la poitrine bien au chaud dans le sac à viande sale, je m’endormis tout à fait.
Le jour précéda de peu mon réveil. Trobé, mon voisin de lit, ne dormait pas. Il me fit un signe ; je vis Ravier sortir de son lit et entrer dans celui de Quentin. Des non très fermes nous parvinrent, avec des chut ponctués de coups assourdis.
-Attends un peu, ma p’tite vache, tu vas y passer encore, à la cass’role. J ‘ai b’soin d’tes miches, enculé, pour la visite... Tu veux pus ?
-Non, pas ce matin, gémit Quentin. J’ai mal à la tête.
-J’te vas guérir, mézigue ! J’te dis qu’j’ai b’soin d’tes miches pour la visite, nom de Dieu d’sacrée bourrique d’enfoiré !
-Non.
-On va voir ça, bordel de merde.
Ravier sauta du lit, revint au sien, leva la paillasse ; Trobé et moi nous dressâmes en voyant luire dans le petit jour la lame du couteau à cran d’arrêt.
-Tu veux pus, dis, ma p’tite pomme ?
-Non, j’ai mal à la tête.
Ravier leva le bras et le maintint en l’air un moment qui me parut interminable.
-Fous-lui la paix ! criai-je en me levant.
Je saisis mes brodequins par la tige et m’avançai vers Ravier. Je n’avais plus aucune peur de son couteau.
-Reste tranquille, fit Trobé en se levant à son tour. On va faire la police, puisqu’il faut.
En chemise, il était encore plus formidable que dans sa capote bleue d’aviateur. Mais Ravier était moins enclin que moi à compter avec les muscles de Trobé.
-De quoi, Môssieu prend la défense de ma femme ! ricana-t-il en se mettant debout.
J’eus peur que Trobé qui s’avançait sereinement vers Ravier ne reçût un mauvais coup ; je lançai les godillots sur le couteau, mais je manquai mon but. Je démontai alors rapidement le pied de châlit. Cet exercice était bien inutile. Trobé (j’en suis encore étonné) fit une sorte de saut périlleux devant Ravier qui reçut les deux pieds nus du colosse dans la poitrine. Le combat était terminé. Trobé ramassa le couteau, le ferma et me le tendit. Je le jetai par la fenêtre entre les barreaux. Quentin voulut remercier, mais Trobé, d’un geste très doux, lui imposa silence. Nous nous recouchâmes. Ravier resta sans connaissance un bon moment.
Le caporal vint après le jus demander s’il y avait des malades. Ravier, qui ne s’était pas levé et dissimulait sa honte sous la couverture, se fit inscrire. J’hésitai un instant à l’imiter. Mais le Corse à la prison militaire m’avait bien conseillé de « repiquer au truc en cas que le toubib il voudrait pas marcher ».
-Moi aussi, caporal.
Petit vint nous chercher. Je m’arrangeai pour que Ravier eût la sentinelle dans le dos. Nous entrâmes ensemble dans la salle de consultation. Le médecin nous fit déshabiller et nous lorgna.
-Toi, tu n’as rien, rhabille-toi, me dit-il. Quant à toi, fit-il à Ravier qui décidément avait perdu de sa morgue et de son assurance, approche !
Ravier approcha. Le médecin lui regarda longuement le sexe, le fit décalotter, hocha la tête.
-Chancre induré... syphilis... Ouvre la bouche... Hôpital...
J’étais plutôt ébahi. Les mots que le médecin venait de prononcer n’éveillaient rien de particulier en moi, j’ignorais à l’époque leur valeur exacte. Je ne savais pas que la syphilis est une maladie vénérienne ni que le chancre induré en est la preuve. Je ne voyais qu’une chose, c’est que Ravier allait à l’hôpital et que moi je n’y allais pas. Malgré que Ravier eût mérité d’être knock-outé par Trobé (mais le colosse m’eût assommé pareillement si...), un sursaut d’estime affleura à mon esprit pour celui qui était plus débrouillard que moi. Malheureusement, l’ignoble Ravier se plaignit au médecin d’avoir été frappé à la poitrine par Trobé. Le médecin l’ausculta. Il n’y avait rien de cassé, mais la peau sur le sternum était violacée.
-Il faudra signaler ce Trobé au commandant, fit le médecin au sergent Petit.
-Oui, mon capitaine, fit Petit, en faisant claquer les talons.
Il avait dit ce oui d’une voix humble où je sentis comme une arrière-pensée. Nous croisâmes nos regards une seconde, mais sans insistance. Cela me rasséréna : Petit ne dirait rien, ne signalerait pas Trobé au commandant du dépôt et le mouchard en serait pour ses frais. Il était rhabillé. Je cherchai à rencontrer ses yeux noirs, en pure perte. Nous remontâmes tous à la chambrée. Ravier prit ses affaires sous le regard impassible du sergent, de Trobé et de moi-même. Quentin, seul, manifesta quelque nervosité.
-Je vais à l’hosto, lui dit Ravier sans daigner le regarder.
-C’est de ma faute, c’est de ma faute, gémit Quentin.
Il était tout pantelant, avec un visage marqué d’effroi que je lui avais vu par deux fois déjà. Il serrait les lèvres comme pour les punir d’avoir osé dire non à celui à qui il avait pourtant cédé avant ce matin-là. Il pensait que Trobé avait dû le blesser et il le dit à Ravier, à haute voix, en lui demandant pardon. Son désarroi était affreux et me fit soudain horreur - au sergent aussi sans doute qui mit les choses au point :
-Non, Trobé n’y est pour rien. Ravier est syphilitique.
L’effet de ce mot fut foudroyant sur Quentin. Il fonça droit devant lui, comme un aveugle halluciné qui court lui semble-t-il vers la lumière, sans entendre Petit continuer de démonter le sinistre surineur, comme un être qui cherche à se fuir, comme une horreur que sa propre horreur terrifie. Il semblait ivre d’épouvante - et je ne comprenais toujours pas.
-Et il vous a dénoncé au médecin-chef, fit Petit à Trobé. Mais j’arrangerai ça.
-Ça fait rien, sergent. Alors, il est syphilo ?
-Il a un chancre qui lui ronge la... Petit, par pudeur, s’abstint de citer la partie rongée ;
je commençais enfin de comprendre de quoi il s’agissait.
-Le salaud ! Tu mériterais...
-Trobé, laissez-le ! Il a eu son compte déjà. Mais pourquoi l’avez-vous frappé?
-Il voulait enculer Quentin.
-Quoi ! Il voulait...
-Oui. Le petit ne voulait pas.
Quentin cessa de marcher en rond dans la chambrée.
-Nous avons déjà...
-Vous avez déjà... fit le sergent. Mais c’est contagieux !
Je me souvins alors du truc infaillible que Ravier voulait m’indiquer pour la réforme. Je crachai de dégoût et, avant que Petit eût pu s’interposer, j’étais sur Ravier que je bourrai de coups de poings maladroits mais vengeurs. Cela ne sembla pas lui faire grand mal ; néanmoins il se protégeait le visage.
Petit et Trobé me tirèrent par derrière. J’étais essoufflé et heureux, au fond, que l’on m’empêchât de continuer à envoyer des coups de poings sans force ni précision sur une carcasse habituée sans doute à de plus rudes assauts.
-Hier soir, ils ont couché ensemble, dis-je à Trobé et Ravier m’avait dit, sans que je comprenne, qu’il devait remettre le truc en mouvement pour être bon.
Je crachai encore, Trobé et le sergent en firent autant. Dans l’encadrement de la porte, la sentinelle noire souriait de toutes ses dents.
-Venez aussi Quentin, on va voir le commandant. Vous passerez à la contre-visite cet après-midi.
Nous restâmes seuls, Trobé et moi. Toute la journée nous ne parlâmes que de cela. J’appris ce qu’était exactement la syphilis et la blennorragie. Je ne retournai pas voir le médecin.
Ҩ
La semaine suivante, d’autres arrivants vinrent s’installer dans la chambrée. Puis, un joyeux permissionnaire - rengagé et caporal - qui nous parla avec chaleur du bat’ d’Af’. Enfin, un soir, nous reçûmes l’ordre de préparer nos affaires. Nous allions partir.
Petit vint nous faire ses dernières recommandations. Il nous parla une fois encore de son ami le sergent Vaylon, que le caporal permissionnaire (l’heureux mortel avait eu la faculté de dîner en ville durant le temps qu’il passa au fort) connaissait intimement et nous adjura d’être bien sages. On eût dit d’un père de famille qui exhorte ses enfants avant de les laisser partir au loin faire leur vie, tenter de la vivre par leurs propres moyens.
Ҩ
Des sentinelles noires nous encadrèrent, un officier nous fit un discours d’où il ressortait que nous avions intérêt à nous bien tenir, et, en file par quatre, nous fûmes conduits au port. « C’est un grand bateau ! » avait dit le sergent Petit. Il était plus grand que celui sur lequel j’avais été à New-York, mais moins grand que celui que j’avais manqué à Cherbourg vers ma quinzième année. On nous introduisit dans la cale. Défense de monter sur le pont tant que nous ne serions pas au large, défense de ceci, de cela, de tout. Le navire s’appelait le Duc d’Aumale, une fameuse coque de noix dont je n’oublierai jamais la cale puante, ni le tangage invraisemblable ni le roulis désordonné. Il servait surtout à transporter des troupes, aux dires des matelots avec lesquels nous causâmes, entre deux vomissements, sur le pont. Il y avait des coloniaux, des zouaves, du génie et des artilleurs dans la cale, mais nous étions soigneusement séparés d’eux. Je dois dire qu’ayant appris notre qualité de bataillonnaire, ils ne firent rien pour se rapprocher de nous ni ne se permirent la moindre allusion déplacée à notre égard. Comme la plupart d’entre nous, ils s’enivrèrent du mieux qu’il est possible et furent généralement très malades.
Nous, les bataillonnaires, une trentaine, on nous avait parqués dans le recoin le plus puant de la cale, le plus exigu, le plus sombre.
Certains, de tout jeunes gens, avaient un visage pensif où passaient par moments les reflets de leur inquiétude. Ils étaient maigres et beaux, d’une beauté spéciale, maladive - mais attachante. Nul enthousiasme pour l’aventure que ce voyage était malgré tout pour moi. Ils étaient en tête à tête avec leur angoisse qui transparaissait sous leur peau et dans leurs yeux rivés à quelque image d’un passé tout proche. Ils sortirent de leur somnambulisme dès que le Duc d’Aumale se mit à danser sur une mer mauvaise et, comme les autres, burent jusqu’à saturation.
D’autres, jeunes hommes assurés de leur supériorité, aux ongles nets, rasés, propres, parfumés, porteurs de valises qu’ils couvaient jalousement, parlaient avec une froide politesse et, debout, bombaient le torse. Tout cela n’était que mise en scène, masque ; il y avait en eux un soupçon de contradiction, leurs manières cérémonieuses et distantes, l’effort qu’ils s’imposaient de rester le plus longtemps possible en état d’inspiration forcenée, les faisaient ressembler à certains nouveaux riches. Ils en étaient bouffons - d’autant qu’ils ne parvenaient pas, bien qu’ils en eussent, à épouser tout à fait le personnage pris pour modèle. Ils fléchissaient parfois sur leurs jambes, de la peur dansait dans leurs prunelles : ils n’avaient pas su s’envoûter à fond. Ils perdirent d’ailleurs toute leur assurance en haute mer et ils furent très malades.
Quelques-uns d’entre nous étaient du type Ravier. Ils faisaient beaucoup de bruit, de grands gestes. Ils en firent moins quelques heures plus tard.
Trobé et moi, silencieux, nous observions attentivement nos camarades comme si nous les voyions pour la première fois. Nous deux aussi nous fûmes très malades.
A l’écart, le caporal rengagé permissionnaire s’était arrangé un petit coin personnel et, par son attitude, donnait clairement à entendre qu’il ne tenait pas à se commettre avec nous.
Mais, au large, nous devînmes tous semblables sous l’effet du mal de mer ; il n’y eut plus, sur le bout du pont qui nous était réservé, que des faces hagardes, des bouches vomissantes et des yeux révulsés - une pauvre humanité qui allait vers son bagne.
Ҩ
Au large d’Oran, féerique et blanche dans la douce lumière du matin, la mer se calma. Je n’y demeurai point insensible bien qu’il faille se défier un peu de la douceur apparente de la nature : le 13 juin 1928, la Méditerranée était si belle... Mes yeux regardaient la mer et mon esprit songeait à autre chose, à Jean, à Ernest, à des filles entrevues...
Jusqu’à l’heure du débarquement, je restai plongé dans mon passé, en ressassant toute la substance transparente et triste, honteux d’en être arrivé là, et prenant à ma tristesse un plaisir morbide. A un moment donné, cependant, je songeai à Viatte qui m’avait chipé mon costume et je me dis qu’Ernest, s’il avait eu ma mentalité, aurait peut-être fait taire son ressentiment à mon égard. Mais, allant jusqu’au bout de ma pensée, je découvris que j’avais éprouvé - après le premier instinct de propriété lésée contrecarré une sorte de joie à être volé, donc que je n’avais aucun mérite à m’être tu. Ernest en fut du coup absous, et mon remords s’agrandit d’autant. Allant plus loin encore, je découvris que j’avais senti la même jouissance secrète quand j’avais jeté le portefeuille de Cloclo par la portière et volé le Nordique et la bonne, cette jouissance étant encore amplifiée par la sensation légitime de me venger justement.
En descendant la passerelle, soutenu par Trobé, la paix entra en moi avec l’image de ma mère. Après, je n’eus plus le temps de penser.
Notre convoi de bataillonnaires fut réuni devant le port. Je notai qu’il n’y avait pas de sentinelles, mais simplement quelques sous-officiers du bataillon, commandés par un lieutenant sans âge, pour nous encadrer. Le caporal permissionnaire fit un salut avec claquement de talons à l’officier et à chaque sous-off’ - lesquels, ensuite, lui serrèrent la main, ce dont il se montra extrêmement ravi. Le lieutenant donna ses ordres et les sergents, tels des chiens de berger, se mirent en devoir de nous faire mettre en bon ordre, nous les bœufs du grand troupeau. Quand ces préliminaires furent achevés, l’officier nous harangua d’une voix molle, nasillarde, sans contours nets. Il était question de discipline et de « l’honneur du bataillon d’infanterie légère auquel vous appartenez dorénavant ».
-Garde à vous, rugit un sergent-chef.
L’officier nous tourna le dos, comme si notre vue l’offusquait - peut-être parce qu’il avait besoin de méditer sur son rôle de chef. Les sous-officiers étaient raidis dans un garde à vous proche de l’anxiété. Nous, nous faisions semblant. Trobé clignait de l’œil, trouvant ces attitudes d’automatisme militaire cocasses - et je répondais à ses clins d’yeux par des mimiques appropriées. Enfin, sur l’ordre du sergent-chef, les cadres sortirent de cet état rigide, leurs visages s’animèrent un peu, puis se refigèrent comme la figure de Tartuffe qui se dissimule sous son masque d’hypocrisie dangereux à jeter bas.
-Garde à vous ! En avant... marche ! Une, deux, une, deux...
Comme une chenille agacée par un fétu, notre colonne se met en mouvement. Une chenille dont la tête, le lieutenant sans âge, se crispe en un sourire léger, narquois, fugitif, dont le corps, nous, se meut sans gaîté, aiguillonné à chaque instant par l’arête vive de la paille rappelant à l’ordre quelque anneau paresseux. Sous-off’s aux faces hargneuses, sardoniques - images de l’ennui accepté, dont ils se repaissent.
Ҩ
Dépôt à Oran ; dépôt à Oudjda ; dépôt à Guercif. Jamais de sentinelles, mais toujours les sous-officiers à nos grègues et le lieutenant méditatif et sermonneur. Quelques-uns d’entre nous furent punis. Aucune importance.
A Guercif, on nous enfourna dans deux wagons et la draisine à voie de 60 se mit en branle.
-Outat-el-Hadj ! cria un employé de la gare.
Nous étions attendus : indigènes, femmes européennes, officiers, sous-officiers, chasseurs regardèrent curieusement notre chenille lasse reformée se diriger vers le camp.
