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Glauque, perturbant et diabolique à souhait !
Un violent incendie a ravagé un orphelinat religieux. Les pensionnaires sont évacuées et Marie, l’une des jeunes filles, est placée d’office en psychiatrie à Auxerre. À des centaines de kilomètres de là, à l'exception des morts qu’il a laissés derrière lui et des années qu’il a passées dans la Légion comme tireur d’élite, rien ne distingue Fabrice des autres habitants de ce village en pays cathare où il s’est désormais retiré. Jusqu’au jour où Peter Wolff, son vieux complice de randonnée, biker au look de Viking et prêtre défroqué, va attirer sur eux les foudres d’un groupe activiste catholique. Les méthodes de l’Inquisition renaissent de leurs cendres. En quoi cette croisade mortelle concernerait Marie ? Pourquoi elle seule pourrait y mettre un terme ?
Kiaï est un thriller sombre, acéré et addictif, qui aborde les questions de barbarie, de violence, de religions, et notamment de leurs effets dévastateurs.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Un roman à quatre mains passionnant, l'écriture est très plaisante, directe et dès les premières pages la plongée dans le noir vous agrippe pour ne plus vous lâcher avant la fin. -
Pause Polars
Deux plumes brillantes pour titiller la conscience, pour interpeller, pour nous faire rebondir et nous remuer l'estomac, aucun répit, encore un thriller sombre qui déménage sec et n'oubliant pas quelques traits d'humour avec quelques références culturelles pertinentes pour alléger quelque peu la trame, juste le temps d'expirer une seconde, un dénouement à proprement dire ahurissant, l'envie de continuer l'aventure avec Alexandra Coin et Eric Kwapinski ? Sans hésitation aucune, je réponds de tout coeur ... encore ! -
Les chroniques de Laurent
Le roman se construit de belle manière, laissant la part belle à la psychologie mais sans négliger quelques passages d’action. Une belle leçon de rythme puisque l’histoire avance sans longueurs ni lenteurs en imbriquant harmonieusement les différentes sous-intrigues, toutes consacrées aux exactions des fous de dieu. Avec une science déjà confirmée du suspense et du retournement de situation, les deux auteurs conduisent le lecteur vers un twist particulièrement surprenant et finalement crédible. -
Hellrick.over-blog
À PROPOS DES AUTEURS
Alexandra Coin et
Erik Kwapinski vivent dans l’Yonne mais ils se réfugient dès qu'ils le peuvent dans un village niché, dans l’Aude, en terre cathare. Ils ont pratiqué les arts martiaux. Lui, a fait un détour chez les commandos avant d’enseigner la philo. Elle, a exercé plusieurs petits boulots avant de devenir enseignante. L’intérêt pour la psychologie et la lecture les a réunis. En 2016, ils ont signé ensemble
La Voie du Talion aux éditions Aconitum/Fleur Sauvage (roman nominé en 2016 pour le prix du jury Dora Suarez). Alexandra Coin, de son côté, a publié
Entraves, la même année, chez le même éditeur, roman préfacé par le psychiatre et écrivain Dominique Barbier, spécialiste des pervers narcissiques.
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Seitenzahl: 283
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Kiaï
Le mot kiaï désigne le cri qui, dans les arts martiaux, concentre l’énergie du corps et de l’esprit. Ce cri est utilisé notamment pour marquer une volonté d’action ou bien pour perturber la concentration de l’adversaire.
Il vient de Ki, l’énergie, composée de deux forces opposées, Yin et Yang et de ai, l’univers.
Selon la légende, le célèbre samouraï, Miyamoto Musashi, aurait tué un scorpion en poussant un kiaï inaudible faisant chuter l’animal mort devant son adversaire. Ce dernier, impressionné, prit la fuite.
Derrière l’orphelinat religieux, les collines recouvertes de forêts sombres retenaient les derniers lambeaux de la nuit et restaient invisibles. On ne distinguait à cette heure que l’imposante masse de pierre grisâtre de l’établissement qui émergeait du brouillard. La bâtisse paraissait flotter au-dessus de l’emplacement sur lequel, en des temps lointains, étaient érigés une église médiévale et son cimetière. Tous deux avaient été laissés à l’abandon par les villageois, pour une raison obscure oubliée de tous depuis longtemps. Ces ruines, tombées en poussière, avaient cependant toujours alimenté les légendes racontées au coin du feu, au fil des générations, et avaient retrouvé un regain de vigueur avec la construction de l’orphelinat sur ces terres délaissées.
Le vent qui y soufflait presque en permanence dissipa les volutes brumeuses qui serpentaient au pied de l’édifice. Un haut mur mangé par le lierre et les ronces entourait la bâtisse et le grand terrain qui la séparait de la grille d’entrée. Les copeaux de rouille qui la sculptaient et la chaîne, dont la grosseur aurait pu supporter une ancre de bateau, témoignaient du peu de passage vers ce lieu. Et hors de ce lieu.
Une faible lumière vacillait à travers le petit carré de la fenêtre crasseuse d’une grange adossée à l’orphelinat encore endormi. Tellement endormi que personne n’entendit le cri, mélange de grognement et de rugissement, qui succéda au carrousel d’ombres derrière la petite fenêtre. Seul le grincement de la vieille girouette perchée sur le clocheton de l’édifice déchirait le silence. L’unique mouvement était celui de l’épouvantail planté à côté du poulailler dans le verger et l’on ne savait jamais vraiment si ce n’était que le vent qui l’animait.
La lourde porte de la grange s’ouvrit avec ce couinement si caractéristique qui perce les tympans pour s’enfoncer dans le cerveau comme une vrille. Une silhouette longiligne d’adolescente apparut dans l’entrebâillement de la porte. Elle souleva une bassine en fer, fit quelques pas dans la cour détrempée en clignant des yeux devant un ciel pas plus lumineux que le cendrier d’un poêle à bois. Baissant la tête, une flaque d’eau lui renvoya un visage qu’elle ne reconnaissait pas. Deux billes sans expression la regardaient, des mèches de cheveux ondulaient, pareilles à des serpents. D’autres étaient collées sur son front et sur ses joues émaciées par une substance visqueuse. Ce reflet d’elle-même était brouillé, distordu. Elle restait pourtant imperturbable, comme si cela ne la concernait pas. Elle reprit sa marche vers la souille à cochons. Indifférente à la course effrénée des nuages noirs d’automne sur leur autoroute de grisaille, elle dépassa le puits délabré qui achevait de s’affaisser au milieu des orties, insensible à l’haleine putride de ce cercle noir que les religieuses exhortaient à ne pas approcher. Elle fixait l’enclos, un sourire incongru sur le visage. À chaque nouveau pas, ses bottes de caoutchouc s’extirpaient de la boue collante dans un bruit dégoûtant de succion.
Les couinements hystériques des porcs couvrirent les gargouillis boueux. Ils se ruaient contre la barrière de l’enclos. Le fumet exhalé par la bassine les rendait fous. L’impressionnante taille des bêtes contrastait avec la silhouette gracile qui déposa la pitance à ses pieds. Elle se redressa. Les pupilles de ses yeux se dilatèrent comme deux soleils noirs sur le point d’exploser. Les quatre porcs, dans un état d’agitation extrême, se reflétaient dans les sphères d’onyx. La jeune fille se racla la gorge. Le son inhumain qu’elle produisit calma net les animaux.
Pendant un instant, il n’y eut plus que le grincement de la girouette loin derrière et le feulement du vent dans les branches décharnées des arbres. Elle se pencha au-dessus du récipient et prit un morceau au hasard. C’était une grosse main boudinée prolongée de son imposant avant-bras. Une voix saturée de basses proféra cette imprécation :
— Car tu es porc et tu retourneras porc !
Elle lança par-dessus la clôture la pièce sanguinolente qui chut dans la fange spongieuse en un bruit mou. Féroce ruée et hurlements porcins à chaque nouvelle offrande : cuisses grasses, pieds adipeux… l’odeur ferrugineuse du sang la renvoya dans la boucherie que son père tenait jadis. Elle l’y observait débiter des pièces de viande des heures durant.
Lorsqu’il ne resta plus que la tête du gros lard libidineux, elle s’en saisit de ses deux mains, par les larges oreilles gélatineuses, et l’éleva vers le ciel d’apocalypse pour le fixer dans les yeux. Ils étaient vitreux, délavés, globuleux et enchâssés dans les replis graisseux des joues. Ils n’exprimaient rien d’autre qu’une terreur pure. Elle expectora un énorme crachat sur le front du vieux pervers. Le mollusque pulmonaire, digne de l’Exorciste, resta plaqué sur la peau moite et grisâtre. Elle balança la tête du porc aux porcs.
Sa bonne action accomplie, elle reprit la direction de la grange en essuyant ses mains poisseuses sur le tablier de cuir patiné par l’hémoglobine au fil des ans. À l’intérieur de la grange, les sanglots avaient cessé. Marie avait disparu.
Quinze ans plus tard
Assis en tailleur devant sa tente de haute montagne, Fabrice regardait Roc-Cabardès, petit village de l’Aude accroché sur l’autre versant en contrebas. Les lumières des maisons s’éteignaient ici et là au fur et à mesure que la fin de soirée laissait place à la nuit. Alors que le monde se mettait en veilleuse, ses sens à lui s’éveillaient, en osmose avec la nature et avec lui-même. Il était à l’affût.
Son ancienne vie de sniper dans la légion lui manquait, mais les événements passés ne lui avaient pas laissé le choix. Il avait tourné la page. Du moins en grande partie, car ainsi que le lui répétait son ami Taisho, « Ce que l’on a appris, on ne peut le désapprendre, ce que le corps a enregistré, on ne peut l’oublier ».
Son regard se posa sur son chien Ajax, étendu à ses pieds et somnolant d’un œil, la tête entre les pattes de devant. Fabrice ne pouvait oublier les circonstances dans lesquelles il avait recueilli son fidèle Ajax. Le chalet, où il vivait naguère, avait été le seul refuge pour le jeune animal abandonné dans la montagne. Fabrice l’avait immédiatement adopté malgré sa misanthropie. À la pensée de la mort inéluctable qui guettait cette pauvre bête, si elle restait livrée à elle-même, de douloureux souvenirs avaient alors refait surface. Abandons et autres lâchetés qu’il n’avait que trop vus et qu’il refusait d’endurer encore. Émotions verrouillées depuis bien longtemps. La complicité avait pourtant été immédiate. Le chien et l’homme s’étaient vite compris, d’un geste ou d’un regard, partageant les repas et les longues soirées. L’animal dans les pas de son maître. Et c’était toujours le cas.
Fabrice soupira et saisit la bouteille thermos posée à côté de lui. Il remplit son bol de thé genmaicha, avec pour seul éclairage une lampe électrique qui diffusait une faible lueur rouge. Pas de feu pour son bivouac. Pas de nourriture. Il n’était pas question de se faire repérer par des odeurs de cuisine.
Les minutes se succédaient, muettes. Le temps n’était rythmé que par l’apparition de lumignons dans le firmament. La lumière scintillante des étoiles couvrait peu à peu celle des habitations qui s’éteignaient au creux de la vallée, jusqu’à l’extinction totale des éclairages domestiques. Alors Fabrice se leva, se dirigea sous sa tente et se glissa dans son sac de couchage. Quelques grillons répondaient en écho à des coassements de grenouilles. Il se laissa pénétrer par les bruits de la nature et s’endormit quelques heures pour se réveiller aux premières lueurs du jour.
Il souleva la toile de tente et observa l’environnement. Ce serait bientôt l’heure. Il alluma son réchaud, versa de sa gourde vers son quart d’aluminium le café qu’il avait préparé la veille et le fit chauffer. Pendant ce temps, il réalisa quelques mouvements d’étirement et d’assouplissement avant de retourner près de son réchaud.
Puis, assis sur une souche, il contempla le camaïeu bleu nuit à l’est et but son café lentement. L’esprit clair, il prit son matériel et ordonna à Ajax qui frétillait d’impatience de rester couché là et de monter la garde.
Fabrice s’enfonça en mode ghost, parmi les immenses silhouettes de châtaigniers encore nimbées de leur couleur nocturne. Il s’accroupit à l’endroit qu’il avait repéré la veille, derrière de vastes buissons de fougères et de genêts. Il n’attendit pas longtemps. Exactement là où il l’avait prévu, il perçut les bruits de pas dans les fourrés et sur les branches mortes qu’il avait déposées aux endroits stratégiques. Lorsque, face à lui, le feuillage s’écarta, Fabrice se redressa et, dans le même mouvement, banda son arc au-dessus de la tête, selon la technique japonaise. Il inspira profondément et décocha la longue flèche de bambou en libérant un kiaï. Le silence de la canopée se fissura.
Il se dirigea vers sa cible, se pencha au-dessus du corps. La mort était imminente. La flèche était plantée là où elle devait être, à proximité du cœur. Il dégaina son poignard et égorgea le sanglier d’un geste vif, afin de libérer sa proie d’une douleur inutile. Il essuya soigneusement le sang sur la lame du bushman, ainsi que sur la poignée recouverte d’une bande de chambres à air de vélo qui constituait un excellent antidérapant. Achever le gibier ne lui plaisait pas du tout, mais il fallait bien aller au bout de la logique de la chasse. Pas comme les consommateurs hypocrites qui s’en délecteraient devant leur menu au restaurant auquel l’animal était destiné. Des clients frappés d’amnésie quant à sa provenance et hésitants devant les appellations exotiques inscrites sur la carte… terrine aux trois baies, rôti sauce aux fruits rouges, pavé au poivre de Sichuan, civet de sanglier aux airelles. De bien jolis noms qui faisaient oublier l’exécution et le dépeçage de la bête.
Dépecer, il fallait qu’il s’y mette. Étant seul, il dut effectuer cette tâche au sol. Il choisit un terrain en pente où coucher l’animal. Pour empêcher la carcasse de basculer, il coupa les sabots et les plaça sous le corps du sanglier. Il commença à retirer la peau, évitant de toucher la cavité intestinale, écorchant un côté jusqu’au milieu du dos. Il étala la peau puis roula la bête par-dessus pour procéder de même de l’autre côté afin de ne pas souiller la viande.
Il lui fallait maintenant éviscérer le gibier. Après avoir vidé les tripes, il recueillit les abats. Il s’agissait de ne rien gaspiller. Il avait ôté la vie de cet animal qu’il respectait. Tout ce qui pouvait être comestible ou utile serait conservé. Y compris le sang qu’il avait récupéré dans un bidon, et dont un pâtre africain rencontré sur le front lui avait appris à reconnaître la valeur à la fois nutritive et spirituelle.
Sa tâche accomplie, il creusa un large trou, peu profond, dans lequel il mit les boyaux de l’animal. Tribut versé aux autres hôtes de la forêt. Il alla chercher son bard, un brancard à l’indienne, qu’il s’était fabriqué pour transporter le produit de sa chasse jusqu’à sa voiture. Il avait ajouté deux roues de brouettes aux extrémités des perches afin de faciliter la manutention. Il allait maintenant pouvoir livrer le gibier tout frais aux restaurateurs des environs de Carcassonne. La vente du produit de sa chasse aux restaurants et celle de ses yumi, arcs japonais, aux magasins de sport et armureries, lui permettaient désormais de gagner sa vie. Différemment de par le passé. Cette simplicité agreste lui convenait. Il fabriquait ses arcs selon la méthode traditionnelle que son ami Taisho lui avait transmise. Ils étaient conçus pour le kyudo, art martial japonais. Et les yumi de Fabrice étaient prisés des pratiquants.
De retour au campement, son chien s’approcha pour renifler avec intérêt l’odeur de gibier sur ses mains et s’en désintéressa aussitôt. Ce n’était pas pour lui, il le savait bien… La toile de tente fut repliée en quelques minutes. Fabrice la déposa avec son sac à dos et son arc court sur le bard à roues. Il inspecta une dernière fois les lieux. Tout était en ordre, il pouvait aller chercher le sanglier. Il appellerait Wolff pour l’aider à décharger, lorsqu’il serait redescendu jusqu’au pick-up. Puis, pour découper l’animal.
Gabrielle pénétra dans le centre commercial par l’entrée F. Dès qu’elle franchit les portes automatiques, elle dépassa le vigile, posté comme elle s’y attendait devant l’entrée, figé tel une plante verte.
Elle remarqua aussi le groupe de cinq jeunes zonards, arborant fièrement l’uniforme de reconnaissance : casquette, baskets, survêt. Agglutinés sur un banc une quinzaine de mètres plus loin, ils sifflaient ou interpellaient lourdement les adolescentes ou les femmes qui passaient devant eux. Au milieu de la foule dense en ce samedi après-midi, une silhouette en niqab entrait dans un magasin de lingerie fine. Venait aussi de pénétrer dans le centre commercial, derrière elle, un gars dont l’allure ne trompait pas. Militaire ou ancien militaire. À l’instant même, il venait de la dépasser et le tatouage sur son avant-bras confirma son intuition à Gabrielle. 2e REP, cela ne faisait aucun doute. Patrick lui avait appris à reconnaître les tatouages les plus courants dans l’armée. Elle ralentit pour le laisser s’éloigner. Il lui fallait être vigilante, car ce genre de type était susceptible de lui créer davantage d’ennui que les petits délinquants. Il pouvait facilement devenir un grain de sable dans l’opération.
La jeune femme leva discrètement les yeux vers les trois caméras qui quadrillaient le hall. Trois des cent dix caméras qui balayaient la zone commerciale et ses trois niveaux, cent vingt boutiques et huit entrées. Dont deux qui communiquaient par un escalator avec le parking situé au sous-sol. Cet équipement permettait d’assurer la sécurité des douze mille visiteurs qui se pressaient là, en moyenne, chaque jour. Douze vigiles complétaient le dispositif. Le nombre d’agents venait d’être doublé, depuis les trois attentats qui avaient éclaté en France au cours des deux derniers mois. Un dans un centre commercial, un autre dans une école, le troisième dans une mosquée. Deux avaient été revendiqués par des fanatiques islamistes, le dernier par un groupe intégriste catholique encore non identifié. Gabrielle réajusta sa jupe et remonta son sac à main sur son épaule. Quand elle passa devant le groupe de jeunes, l’un d’eux donna un coup de coude à l’un de ses potes et l’interpella :
— Eh, la meuf ! tu viens nous sucer ?
Gabrielle prit le parti d’ignorer les barbares.
— Wouhaaa ! Chouf moi l’vent qu’elle t’a mis la pouf ! ricana l’un de la bande.
Ils éclatèrent d’un rire gouailleur en regardant la belle brune dans sa minijupe et son cuir noir cintré. Gabrielle se consolait intérieurement. Un jour, ils paieraient ! Elle ne s’étonna pas que le vigile ignore le petit jeu de harcèlement auquel se livrait la vermine en toute impunité. Ils étaient surtout là comme « force de dissuasion », chargés d’interpeller les chapardeurs, pas pour lutter véritablement contre l’insécurité et les incivilités. Autrement dit, ils ne servaient pas à grand-chose, pas plus que les flics ou les gendarmes, castrés par leur hiérarchie. C’est ce qui expliquait pour elle l’état du pays et la confortait dans ses convictions.
Arrivée au bout du hall, Gabrielle bifurqua dans la grande allée sur sa droite et repéra le café Nostra à vingt mètres sur sa gauche, juste en face d’une boutique de vêtements. Au même moment, un gros beauf graisseux qui s’enfilait un sandwich dégoulinant de mayonnaise, venait de lui rentrer dedans sans s’excuser. C’était le deuxième qui la bousculait, depuis qu’elle avait pénétré dans le centre commercial. Gabrielle respira profondément. Le plus difficile pour elle était de faire abstraction de ces bovins de la grande consommation, en transhumance dans les galeries marchandes. Grouillantes telle une fourmilière. Bourdonnantes à l’instar d’une horde de guêpes. Elle dut se faire violence pour ne pas ressortir aussi sec de ce nid de nuisibles.
Elle s’engouffra sans attendre dans le magasin de fringues qui lui déversa aussitôt sa musique neuromarketing au fond des tympans. Elle s’efforça de ne pas froncer les sourcils. Elle avait l’allure parfaite de la bimbo branchée venue faire ses emplettes. Dans ses tripes, ce n’était pourtant que haine, violence et révolte. Une bombe à retardement.
Tournée vers le rayon des tenues estivales – alors que l’on n’était qu’en février –, Gabrielle scrutait en réalité le café de l’autre côté de la devanture. Lecorbier était installé à sa table habituelle, sirotant son expresso, les yeux rivés sur son journal. La jeune femme jeta un coup d’œil à sa montre, même si elle savait déjà qu’il était 13 h 52 et que, dans trois minutes, Lecorbier sortirait pour rejoindre son Audi garée allée 18. Des habitudes étaient immuables chez certains types.
Quand elle le vit replier son quotidien et déposer dans la coupelle la monnaie de sa consommation, Gabrielle se dirigea à son tour vers les portes automatiques de la boutique, replaçant avec une superficialité travaillée une mèche de cheveux derrière son oreille. En même temps, elle avait fait le calcul. Dans trente secondes, elle croiserait Lecorbier au moment même où il sortirait et, elle, entrerait dans le café Nostra.
C’est ce qui se passa. Et, à cet instant-là, ils furent si proches que leurs corps se frôlèrent. Lui, si concentré à détailler la belle brune, des jambes à la poitrine, et à lui lancer l’un de ses sourires clientélistes coutumiers, ne remarqua pas la main qui sortait de la poche et brandissait une seringue. Les deux caméras qui filmaient le café 24 h/24 étaient orientées de telle façon que Gabrielle s’y tiendrait de dos sur les bandes enregistrées. Sa main dissimulée par son propre corps.
1… 2… 3… 4… 5… Gabrielle venait de pénétrer dans le café et se dirigeait vers le serveur derrière le comptoir. Il l’accueillit en mâchouillant son chewing-gum et en souriant en même temps. Genre d’attitude que les trousseurs de jupons imaginent être sexy. Infect, songea-t-elle. Lecorbier, lui, qui était resté à l’entrée, avait à peine senti la piqûre près de sa poitrine. Il devait certainement y porter sa main droite.
6… 7… 8… 9… 10…
— Un thé citron, demanda la jeune femme d’une voix qu’elle voulut suave, malgré son dégoût.
La sueur devait déjà perler sur le front plein d’assurance de Lecorbier.
11… 12… 13…
— Bien sûr, mademoiselle.
Le serveur avait les yeux plantés dans ceux de Gabrielle pour un nouveau numéro de charme vite interrompu par le cri strident d’une cliente. Une autre voix hurlait qu’un homme avait fait un malaise. Arrêt sur image.
Les regards se tournèrent vers la porte d’entrée derrière laquelle gisait le maire adjoint de la ville. Gabrielle savait qu’il était déjà mort. Il ne fallait pas plus de vingt secondes à l’aconit, concentré à une dose létale, pour provoquer un arrêt cardiaque fulgurant.
Un attroupement s’était déjà formé autour du corps. Un homme qui devait avoir des talents de secouriste tentait un massage cardiaque qui s’avérerait inefficace. De nombreux passants assistaient à la scène, comme s’il s’agissait d’une séquence de télé-réalité. Le groupe de zonards était aux premières loges, occupé à filmer. D’autres prenaient aussi des photos. Certaines d’entre elles avaient déjà été postées sur Twitter et une vidéo était en cours de chargement sur YouTube. Gabrielle observait à travers la vitre du café cette… « humanité dégueulatoire ». Puis elle s’éclipsa en même temps que les premiers badauds à la curiosité repue.
Elle emprunta la sortie D et regagna sur le parking la fourgonnette dans laquelle les trois autres membres de la phalange Sicarius du CLOU, la Croix Lumineuse de l’Occident Unifiée, l’attendaient. Elle pénétra à l’arrière et les trois hommes se retournèrent vers elle au moment où elle lança froidement :
— Mission accomplie.
Patrick, le conducteur, dégagea le crucifix qu’il portait sous son tee-shirt. Selon son rituel, il le baisa. Puis, il démarra la camionnette.
Durant le trajet qui les ramenait au CLOU, Gabrielle regardait le paysage de banlieue défiler sous ses yeux. Alors, elle prit véritablement conscience qu’elle venait de réussir sa première mission. Le Père Francis allait certainement être fier d’elle. Le sourire béat collé sur son visage témoignait de ce que cela représentait pour celle qui n’avait jamais véritablement reçu jusque-là d’affection, de quelque nature que ce soit. Hormis celle de Marie. Elle mesura le chemin parcouru depuis l’orphelinat. Tout lui paraissait si loin et en même temps si proche.
Il était loin le jour où elle s’était débarrassée du curé. Elle était loin Marie qui n’avait pas eu le courage de la suivre. Comme certains portent un tatouage, le regard anéanti de la petite Marie lors de son départ restait gravé dans le cerveau de Gabrielle. Cicatrice indélébile qui réveillait sa haine et sa culpabilité de l’avoir abandonnée à son sort, elle qui, en aînée protectrice, lui avait pourtant juré de toujours la protéger.
Gabrielle avait pleuré, lorsqu’elle avait découvert dans la presse ce que sa sœur d’infortune était devenue. Marie avait fini par trouver sa propre rédemption en incendiant l’orphelinat, seule manière pour elle de fuir le lieu maudit de son enfance. Et, en effet, elle l’avait quitté. Pourtant, ce n’était pas un avenir plus radieux qui s’était offert à elle. Les murs d’un hôpital psychiatrique avaient remplacé ceux de l’orphelinat. Quand Gabrielle avait appris ce qui lui était arrivé, cela faisait tout juste un an qu’elle avait rejoint le CLOU au gré d’une rencontre sur le chemin de Compostelle. L’une de ces circonstances qui peuvent modifier le cours d’une existence. Ce jour-là, elle se l’était juré, il n’y aurait plus de hasard. Elle irait au bout de son destin. Elle s’était aussi promis de ne plus jamais pleurer. Et de sortir Marie de sa prison. Un jour. Quand le moment serait venu…
Peter Wolff pénétra le premier dans le Bastaross. Les trois habitués alignés au comptoir du bar jetèrent simultanément un coup d’œil vers l’entrée et reconnurent celui qu’ils surnommaient « le Viking » à cause de ses longues moustaches et de sa crinière blanche. Sans prendre la peine de saluer quiconque, Peter Wolff lança en occitan à la serveuse, une maigrichonne aux yeux cernés :
— Ont es Jòrgi ?
L’employée lui répondit d’un hochement de tête en désignant la porte du fond qui conduisait dans la salle de restaurant, à l’arrière du Bastaross. La jeune femme se remit à astiquer les verres derrière son comptoir, indifférente à ceux qui l’entouraient. Les trois habitués levèrent à nouveau les yeux vers l’antique télévision qui trônait derrière le bar, au moment où le jingle de BFM retentissait encore une fois après la énième page de publicité. Tous restèrent silencieux. À l’évidence, l’entrée de Wolff avait jeté un froid dans ce bar-restaurant d’une vallée retirée de l’Aude. Tous préféraient adopter un profil bas. Il est vrai que Wolff n’était pas un marrant. Son look à la ZZ Top et son tee-shirt marqué d’une tête de mort affichaient d’emblée la couleur. Il valait mieux ne pas le chercher si on voulait éviter les ennuis. Ici, tous le savaient. Rien ne laissait deviner que cette brute au look de Norvégien était un enfant du pays et l’ancien curé d’un village voisin, de surcroît.
Fabrice, vêtu comme à l’accoutumée de son treillis usagé, seule tenue qu’on lui connaissait, entra à son tour dans le bar. Il rejoignit Wolff. Les deux hommes se dirigèrent vers la porte du fond, surmontée d’une tête de cerf, et pénétrèrent dans la salle de restaurant entièrement lambrissée et aux poutres basses. Le nom du lieu, Bastaross, morceau de bois en langue occitane, n’était pas usurpé et annonçait d’emblée le décor rustique. Les trois autres clients en profitèrent pour reprendre leur conversation au sujet du match de rugby de la veille. Rejouant la partie mieux que les joueurs eux-mêmes.
Le propriétaire du lieu, Georges, Jòrgi pour les locaux, déboula des cuisines, un tablier blanc autour de la taille, sur lequel il essuya des mains poisseuses de restes d’œuf et de farine.
— Ah ! vous voilà ! Toujours à l’heure à ce que je vois !
Wolff tendit sa main, coup de poing américain à cause des bagues énormes qu’il portait à chaque doigt. Il veilla à ne pas écraser celle de Georges qui disparut dans sa grosse pogne. Fabrice se contenta d’un simple signe de tête. Avec l’ancien légionnaire, l’expression « l’habit ne fait pas le moine » était démentie. Battle-dress, barbe de plusieurs jours… il était ce dont il avait l’air.
Sans autre question ni remarque, les trois hommes regagnèrent le bar puis sortirent pour se diriger vers le pickup boueux et cabossé de Fabrice garé juste devant. L’ex-légionnaire abaissa la ridelle à l’arrière et empoigna les caisses frigorifiques. Georges en profita pour extirper une cigarette tordue d’un paquet fripé qu’il avait tiré de la poche arrière de son pantalon de travail. Son briquet en plastique n’était pas en meilleur état, mais il réussit néanmoins après plusieurs tentatives à allumer le tube de papier d’où s’échappaient des brins de tabac.
— Quel poids celui-ci ?
Le restaurateur désigna en même temps d’un geste du menton les bacs alimentaires, dans lesquels se trouvaient les morceaux de sanglier, que Fabrice et Wolff venaient tout juste de découper.
— 200, répondit Fabrice. Enfin, au départ… vidé, 170.
Georges lança un sifflement admiratif. Il écrasa sa clope qu’il venait juste d’allumer et s’empara de l’une des caisses. En moins de cinq minutes, le pick-up fut déchargé. Fabrice reçut son enveloppe.
— Adieussiatz ! A lèu ! salua Georges avant de disparaître à l’intérieur de son restaurant.
Les deux taiseux reprirent place dans le véhicule. Fabrice suivit la petite rue jusqu’à la sortie du village où il bifurqua à droite sur la route encore plus étroite qui conduisait à Roc-Cabardès. Il ne semblait pas se soucier des virages pourtant aussi serrés qu’une épingle à cheveux. Il connaissait cette route de montagne par cœur. Il savait que les gens du coin klaxonnaient en descendant et il n’y avait guère que les autochtones pour poursuivre la route de la Montagne Noire jusqu’à Roc-Cabardès. Peter rompit le silence après quelques kilomètres :
— Toujours aussi cons, ces cons ! Jamais rien entendu sortir de leurs grandes gueules que leurs conneries sur la politique, le sport ou la religion.
— Tu oublies le cul ! et les iPhone…, ajouta Fabrice avec un sourire en coin.
— Ah non ! ne me parle pas de cette merde !
Wolff n’était pas prêt d’oublier, et encore moins de digérer la conversation de comptoir qui avait dégénéré, et pas qu’un peu, quelques mois auparavant. Il faut dire que « téléphone portable », « applications connectées », « géolocalisation » et « loi sur le renseignement » étaient quelques-uns des mots-clés qu’il ne fallait jamais prononcer à la légère devant le Viking. Car en plus d’être un ours, Wolff était aussi un fervent défenseur des libertés individuelles. Et il y avait une chose qui le faisait exploser à coup sûr… la connerie humaine. Connerie, par exemple, de ceux qui s’extasiaient devant ces nouveaux gadgets de la technologie sans se rendre compte à quel point ils étaient fliqués avec. C’est peut-être parce que c’était l’ancien curé que le gars n’avait pas osé porter plainte, quand l’altercation autour de l’iPhone s’était soldée par huit points de suture pour celui que le Viking avait désormais surnommé lo colhon. Oui, un sacré couillon ! Et surtout parce que personne ne savait jusqu’où Wolff pouvait aller quand il pétait les plombs.
— C’est bientôt ton anniversaire, je me disais justement qu’un iPhone…
Wolff éclata de rire cette fois. Un rire franc et sonore. Fabrice était le seul qui se permettait de faire de l’humour avec lui. Parce que c’était son unique pote dans les parages, même si cela ne faisait que quelques années qu’ils se connaissaient. Cinq ans exactement. Depuis que Fabrice avait dû changer d’identité. Et cet épisode qui avait fait basculer sa vie, ils n’étaient que quatre à le connaître. Wolff était de ceux-là. Il partageait ce non-dit qui était bien plus lourd qu’un secret. Des confidences, l’ancien prêtre en avait reçu en confession et s’il y avait une chose à laquelle il n’avait jamais renoncé depuis qu’il avait abandonné les ordres, c’était le respect de la parole confiée. Il était une tombe.
Le silence s’installa de nouveau dans l’habitacle, alors que le pick-up franchissait les derniers kilomètres de la route sinueuse. Les deux hommes semblaient s’être à nouveau repliés sur eux-mêmes. Monolithes de granit. Ou bien d’ardoise, tant ils se fondaient dans le paysage minéral.
Au détour d’un dernier virage, un minuscule hameau apparut, à flanc de rocher. Les habitations, ici, semblaient faire corps avec la pierre qui marquait leur histoire. C’était Roc-Cabardès, village natal de Wolff et dernier bastion où était retranché Fabrice. L’ancien militaire se gara sur le petit parking de cinq places, nid d’aigle à position dominante vertigineuse, œil de la vallée. Il récupéra sa sacoche à l’arrière pendant que Wolff démarrait son side-car stationné juste à côté. Fabrice le rejoignit et glissa laborieusement sa grande carcasse dans la nacelle. Aucun des deux ne portait de casque. Une chose avait étonné Fabrice, quand son ami Taisho lui avait proposé de se retirer ici dans une des maisons de son oncle, restaurateur à Paris dans le triangle de Choisy où il avait bâti sa petite fortune : « tu verras, ici, on ne te demandera jamais rien. À partir du moment où tu te montres droit et que tu respectes les quelques ermites qui vivent dans ce hameau, ils t’accueilleront en retour avec bienveillance. » Fabrice avait vite découvert qu’à Roc-Cabardès, les gens vivaient totalement hors du temps, dans une austérité surprenante. Il avait immédiatement songé à l’irréductible village gaulois d’Astérix. Roc-Cabardès résistait lui aussi, imperméable à la surenchère technologique qui sévissait ailleurs. Il faisait face au siège, naturellement, comme une ancienne cité cathare. Quant aux règles, ne s’imposaient que celles qui favorisaient les liens de solidarité.
Wolff actionna la clé et se délecta du ronronnement du moteur de la grosse Norton. Il se demandait encore, comment il avait pu se cantonner aussi longtemps au vélo qui avait été son unique moyen de locomotion pendant la quinzaine d’années où il avait été dans les ordres. Le side s’était peu à peu imposé à lui et lui avait permis de concilier sa passion pour la moto et la nécessité de trimballer partout Antigone, sa chienne. Une femelle colley à poil long, âgée de neuf ans.
Le side était aussi l’unique véhicule à moteur qui pouvait circuler dans ce petit village aux ruelles étroites. Le seul que les habitants toléraient ici, parce que, tout de même, l’engin avait vraiment de la gueule avec ses chromes et son rouge flamboyant. Et puis la moto était un symbole de liberté qui parlait autant à Peter qu’aux gens du coin. Cette tolérance répondait aussi à une marque de respect, car Wolff ne perturbait que très rarement les petites ruelles intérieures, empruntant habituellement la grand’voie qui contournait le cœur du village.
Il s’engagea dans la rue de la mairie, bifurqua à droite en passant devant l’église puis prit la minuscule rue Montante qui portait bien son nom. Elle grimpait abruptement jusqu’à la maisonnette de Fabrice. Son logis était une curiosité dans le village, car cette construction tout en hauteur, sur trois niveaux, calée entre deux ruelles, avait l’allure de la proue d’un navire. Fabrice descendit.
— Tu restes dîner ?
— Merci, mais Antigone doit m’attendre.
— Ajax aussi doit s’impatienter de me voir rentrer.
Après une dernière poignée de main fraternelle, Wolff regagna sa propre maison héritée de ses parents. La bâtisse en pierres du pays était d’une rusticité à son image. Elle était camouflée un peu plus bas, au fond du vallon, au bord d’un torrent. En retrait total de la route.
Il dépassa la fontaine où tous venaient se servir en eau potable. Celle qui coulait au robinet n’était pas vraiment claire sans que personne ne se soit soucié d’y remédier, mettant simplement cela sur le compte de la vétusté des canalisations. L’eau de source coulait à la fontaine. Ils s’y rendaient donc pour remplir leurs bouteilles quotidiennement et sans rechigner. C’était aussi simple que cela.
Le side s’engagea sur un chemin écroûté par l’usure du temps, passa un petit pont brinquebalant au-dessus du torrent et disparut dans un jardin laissé à l’état sauvage. Wolff, qu’on surnommait aussi quelquefois « le loup » à cause de son patronyme, avait rejoint sa tanière.
Quand il ouvrit la porte d’entrée, Antigone vint lui faire la fête, comme toujours. Wolff s’accroupit et la couvrit de caresses en la flattant. Puis il se releva, se débarrassa de son cuir sur son portemanteau, une simple branche de pin taillée qu’il avait fixée au mur du couloir d’entrée. Il jeta les clés du side sur le petit guéridon où s’entassait du courrier, puis pénétra à gauche dans sa cuisine.
Viens ma belle, je vais te donner ta pitance !
Antigone avait parfaitement compris son maître et le précéda en direction de sa gamelle en jappant. Une fois sa chienne nourrie, il mit la cafetière en route. Il gagna le salon et se dirigea vers une véranda faite de bois ancien et de bambous. Il ouvrit la baie et foula sa terrasse en ardoise du pays.
Face à lui s’étalait le manteau brun d’une forêt de châtaigniers. À ses pieds, à quelques mètres seulement derrière les figuiers, le petit torrent faisait entendre son clapotis. Wolff laissa son esprit dériver un long moment sur cette sonorité apaisante, puis il rentra le temps de se servir un café dans sa tasse préférée, celle en terre cuite émaillée, d’un bleu-gris usé par les années.
Il ressortit et trempa les lèvres dans son nectar qui exhalait un puissant arôme. Il s’installa sur son vieux fauteuil à bascule qui craqua légèrement sous son poids. Antigone qui l’avait rejoint, enfin repue, se coucha à ses côtés. Le regard de Wolff se posa sur la table devant lui. Il y avait laissé traîner un cahier d’écolier rempli de ses pattes de mouche.
