Kyan Rogh - Charles Chehirlian - E-Book

Kyan Rogh E-Book

Charles Chehirlian

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Beschreibung

Cette légende se déroule sur la terre d'Hashkaria, contrée où l'acier, la magie et le savoir cohabitent. Ce qui aurait dû être oublié à jamais ressurgit par l'insatiable soif de pouvoir qu'est celle de l'homme, menaçant le fragile équilibre de tout ce qui est. Le Roi Elhmor l'usurpateur et Kerek Galdine, mage noir d'Idhelheim, sont de ceux qui convoitent le Manuscrit des Anciens. Tandis que Khaynes le Roi Sanglant se prépare à l'invasion et à la destruction de toute chose, les royaumes de Chyldérie et de Maravie se livrent encore leurs futiles querelles. Une poignée d'êtres à la convergence improbable, à la force et aux intentions imprédictibles, se lancent alors dans une quête dont l'issue pourrait à jamais changer la face du monde...

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Seitenzahl: 909

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Kyan Rogh

Pages de titreL’auteur…Carte d’HashkariaGlossaire des personnagesKarévoryBaltanyIridaOsthenbourgLes BrûmesRaguagielAux solsticesL’Ordre DraconiqueGaalien HortenczeAppelLa création du mondeLa Bataille de TromagendFort TarabakLe gouffre de KyrostanLes KardavsAir fraisSorcellerie et préparatifsEvasionÀ travers la landeCourse et cirqueLa bataille de Fort TyrslakKerekHantiseMysrakLes maravaksLes feuillages de TermageuldVokgryPerpétuel changementLa forêt MargarythFyrkDame ÉnégalydeL’étangComplotLa tour KlorathiaBons et loyaux servicesHashkaria, terre de mystèresLes secrets de la forêtDes plans dans les plansLe Prince TarosKreygayls et nourricesDans la rochePère et filsVieilles connaissancesMaître et conscienceChétive puissanceLhédariaEntre Maravie et ChyldérieDiplomatieEt ainsi naquit-ilQuand les amis se rencontrentActions et réactionsIntimidationsFarces, contes et macabre découverteRévélationsUn nœud en moinsDépartUne légende de plusAffaires de familleChaos et oubliInsoupçonnables forcesChez le même éditeurPage de copyright

Charles CHEHIRLIAN

LES CHRONIQUES DE L’ANAHSMUT
Kyan Rogh
Tome 1 :
L’artéfact insoupçonné

Illustration de couverture : Vincent Lefevre

www.ptitvinc.com

2018 - COPYRIGHT – ÉDITIONS ARCHANCOURT

Tous droits réservés

www.archancourt.com

L’auteur…

C'est un gône de sang et de cœur qui naît en 1982 près deLyon. Touche à tout, dès son plus jeune âge, il se passionnepour les sciences, mais aussi pour tous les univers imaginaires, il va sans dire les mondes de la fantasy, science-fiction et autres féeries.

Après des études d'électrotechnique, il décroche son diplôme d'ingénieur informatique en 2007, et évolue dans sa carrière depuis.

C'est en 2017 qu'il commence Kyan Rogh. Partant d'unesimple envie d'écrire et de s'évader dans merveilles etimaginaire, il voulait surtout que ses enfants le lisent plus tard, souhaitant laisser un héritage derrière lui.

Auteur, musicien, cuisinier et bon vivant, cycliste, archer, maquettiste et adepte du marteau et de la scie, il se plaît à découvrir bien des domaines.

"La conception n'est que savant mélange de logique et d'imagination".

Carte d’Hashkaria

Glossaire des personnages

Aarat Karlovir : Général d'armée des Brûmes

Alamus Trend : Général d'armée de Birmagie

Albyr : Prince de Maravie, fils benjamin du Roi Hans

Anthya : jeune femme sauvée par Hellbert

Arakiel : fils d'Anthya

Aranas : sorcière, complice de Trend

Argas Tirnyamen : fin guerrier - mercenaire

Arzak XVII : Roi des Brûmes

Azuréa : fille aînée d'Anthya

Cohrt : Prince de Maravie, fils aîné du Roi Hans

Dame Enegalyde : concubine du roi Arzak

Dame Tyrsla : concubine du Roi Hans

Elhmor II : Roi de Baltany

Emiaelle : guerrière, amie de Irida

Fyrk : jeune garçon de Vokgry

Gaalien Hortencze : mage et sage

Hans : Roi de Maravie

Hellbert : chasseur habitant dans la Forêt Margaryth

Igord Brendheim : bras droit de Kerek Galdine

Irida : Reine de Chyldérie

Jartus : soldat, ami de Korgh

Jonas Tarnus : conseiller du Roi Elhmor, père de Mysrak Tarnus

Kerek Galdine : mage noir de Idhelheim

Kert : majordome de la Reine Irida

Korgh : Lieutenant d'armée de Chyldérie

Korodan Jadagazian : ancien militaire, ami de Noyl

Maître Cazar : conseiller du Roi Elhmor

Mysrak Tarnus : apprenti Mage de Baltany, fils de Jonas

Noyl Setnan : inventeur, ami de Korodan

Raguagiel : noble, capanier de Chyldérie

Roi Khaynes : Roi des Hellbards

Soran : fermier des Brûmes, ancien guerrier

Taros : Prince de Maravie, Général, fils cadet du Roi Hans

Tyor Hammer : Général d'armée de Chyldérie

Wastenger : ami de Dame Enegalyde

Karévory

La fragile et éphémère rosée du matin perlait sur les frêles pétales des premières fleurs du printemps, sur la verdure de l’étroit cirque de Kol Dakmar, la montagne aux mille fables. La nuit avait été fraîche, et une fine brume matinale recouvrait la plaine qui donnait plein Est. La petite rivière Tarm, au doux son apaisant, jaillissait de la montagne et serpentait à travers la plaine, se frayant un passage dans les herbes, lui donnant de ce fait un aspect encore plus gracieux, plus délicat. Kol Dakmar, lieu calme, paisible, où une atmosphère enchanteresse semblait régner. La végétation y était si luxuriante qu’on dit que Yun elle-même, la déesse de la nature, y aurait vécu.

Une chaumière au pied des roches, au style bucolique, s'apprêtait à recevoir les éclats flamboyants des premiers rayons de soleil qui traversaient les nuages, enflammant la cime des montagnes.

La porte s’ouvrit en grinçant. Sortit un fermier aux traits marqués, vêtu d’un long et sombre manteau à capuche quelque peu boueux et rapiécé, et monta sur son chariot. Sa femme se tenait sur le pas de la porte, en robe verte assez usée, portant dans ses bras un jeune enfant.

– Je vais finalement aller à Karevory, dit l’homme. Je suis sûr d’y trouver ce que je veux. Je ne reviendrai pas avant plusieurs semaines. Le printemps arrive...Notre terre a beau être fertile, rien ne poussera sans graines, et il me faut aussi quelques outils.

– Pense à prendre des graines de courge, Jys, répondit sa femme. On avait dit qu’on tenterait d’en faire pousser cette année, si le temps le permet.

– D’accord ma mie, au revoir.

Il claqua les rênes et quitta le cirque de Kol Dakmar. Des jours durant, il traversa le pays sud des Monts Griskor, longeant la rivière.

Il arriva bien des temps après devant les murailles de Karévory, capitale du Royaume de Chyldérie, l’un des plus grands royaumes connus et sans nul doute l’un des plus riches.

De mémoire d’homme et depuis les plus anciennes dynasties Dormoréennes remontant jusqu’au début du Sixième Âge, il tirait son incommensurable richesse de l’économie et du commerce. Sa grande capitale était Karévory, où se tenait son célèbre Marché des Étoiles, centre névralgique incontesté du négoce. C’était une immense place de plusieurs hectares au cœur même de la capitale, où marchands du monde entier commerçaient jour et nuit. « La Place qui ne dort jamais ». Chacun rêvant d’y faire fortune, la Chyldérie était le symbole de la réussite, mais aussi de la liberté d’être - bien plus que de celle de penser, disaient certains. Beaucoup d’autres royaumes plus despotiques ou plus prosaïques riaient de cette soi-disant utopie, mais que vile jalousie était-ce là, répondait-on.

La Chyldérie était gouvernée par la jeune reine Irida Ernys De Dormalon, issue d’une des plus grandes familles de l’Ouest. Monarque ferme et juste - selon ses propres principes, elle manquait passablement d’expérience, que ce fût auprès des seigneurs ou auprès du peuple. Elle n’était cependant pas dépourvue ni de flegme ni d’audace. Malgré des débuts difficiles à s’affirmer en tant que l’une des rares reines que le royaume ait eues, à force de persévérance, elle avait su gagner le respect voire l’admiration de beaucoup, tout autant que le mépris de certains réfractaires.

Le fermier pénétra dans la ville en passant les massives portes en chêne, qui ne semblaient point avoir pris ride depuis des décennies, sous l’imposante grille d’entrée de cinq épaisseurs d’acier trempé. Il longea l’interminable et monumentale Avenue des Commerçants, menant tout droit à la place centrale, le Marché des Étoiles.

Elle était aussi la ville en « k’ar gumar », la pierre grise d’argent. Karevory était entièrement construite avec ce minerai qu’on ne trouvait que dans le royaume. À première vue, d’un gris clair mat, il n’avait rien de bien exceptionnel. Mais il avait la particularité de refléter les rayons de lumière, que ce fût ceux du soleil ou de la lune, donnant à la ville des reflets argentés de jour comme de nuit.

L’une des autres singularités de cette ville était l’harmonie des constructions. Les bâtisses étaient en pierres taillées, de quatre à six étages tout au plus, avec de grandes fenêtres en boiseries fines vernies, et des portes d’entrée suffisamment hautes pour laisser passer un cavalier. Cours intérieures étaient de rigueur dans ce quartier. Les toits, assez pentus pour la neige en hiver, étaient en tuile de naguyn, un minerai marron opaque, très dense et très solide. Ils étaient généralement parsemés de lucarnes et ornés de lambrequins dorés, accentuant l’effet d’éclat des bâtisses.

Les rues, quant à elles, allaient du plus étroit et lugubre coupe-gorge jusqu’à la fastueuse avenue, où luxe et raffinement s’évertuaient à resplendir. Organisée selon un plan hippodamien, Karévory était également l’une des rares villes du monde connu équipée de lanternes.

« Karévory, la ville des rêves, et de la magnificence. Karévory, la ville des Lumières ».

Jys passa près du quartier des Lusts. Ce quartier n’était qu’alignement de tavernes et de Pandoks, ces établissements réservés aux gens fortunés, où étaient proposés d’extravagants spectacles de toutes sortes. « Karévory, ville de l’opulence, où tout n’est qu’abus et surabondance ».

Le fermier arriva enfin au Marché des Étoiles.

Le Marché des Étoiles, une immense place en géométrie circulaire, recouverte de pavés de granit marbré, où des milliers de commerçants et artisans posaient leurs étals, vendaient, achetaient, négociaient, où des centaines d’artistes se produisaient, où des milliers de personnes venaient des quatre coins du monde pour acheter ou seulement assister à ce spectacle. Grouillait une marée humaine, avec un tumulte constant, des clameurs, des cris et des criées de toutes parts, des échoppes de toutes sortes : maraîchers, épiciers, vendeurs d’étoffes, forgerons, bijoutiers, artisans en tous genres, diseuses de bonne aventure, jongleurs, prêcheurs des Adeptes, membres des Gitakans, etc. S'entremêlaient les effluves de fleurs et d’épices, les odeurs de viande grillée et de pain fraîchement sorti du four, laissant leurs senteurs se distinguer pour tout odorat averti et inondant toute la place.  « Délicieux… »

De nombreux édifices historiques parsemaient la ville. Le plus emblématique était sans nul doute la Colonne des soldats Hulsins1, se dressant fièrement au centre du marché. Elle avait été érigée il y avait près de quatre siècles en l’honneur des exploits de la légendaire armée des Hulsins, et de leur chef Melbius. À l’image des soldats honorés, elle était d’allure très sobre, de près de soixante mètres de haut, formée d’un simple pilier surmonté d’un abaque orné de boucliers en bronze. L’anniversaire de leur bataille était devenu jour de fête au royaume chyldérien. Chaque année, pour rendre hommage à leurs aïeux morts au combat, le peuple se réunissait sur la place au pied du pilier, pour le banquet des « Soldats de la lune » ou des « Âmes braves ». La tradition s’était perpétuée, et tous pouvaient y être conviés. Devenu gargantuesque, on y comptait plusieurs milliers de convives.

Une petite foule était rassemblée devant un prêcheur prosélyte des Adeptes, en longue robe rouge bordeaux aux coutures dorées, à la barbe tombante et bien taillée.

– Oyez, Oyez ! Mes enfants, entendez la bonne parole de Kyan Rogh2, Dieu de toutes choses, de la Source de la Vie. Kyan Rogh le tout-puissant créa le monde et apporta toute vie. Kyan Rogh créa l’homme, tel qu’il est. Il dicte notre conduite, nous protège, nous accompagne dans la vie aussi bien que dans la mort. Il rend l’homme éternel. La vie n’est qu’un cycle infini, immortel. La vie est liée à la Mort. La Mort fait partie de la Vie. Tout n’est que cycle éternel. Une vie après la mort, une mort après la vie. À chaque mort qui survient, une vie s’éclaire. À chaque vie qui s’éteint, une mort jaillit. La vie ne disparaîtra jamais, grâce à Kyan Rogh. La vie ne peut mourir, car la mort n’est que vie. À sa mort, l’homme rejoindra Kyan Rogh à ses côtés, pour l’éternité.

Kyan Rogh, Dieu créateur de toute chose, dans la nuée des onze mondes. D’aussi loin que l’on se souvînt, ou de ce que les prêcheurs prétendaient, l’homme avait toujours vénéré ce dieu. Bon nombre d’autres cultes existaient,  parfois aussi ancestraux, polythéistes, mais le culte voué à Kyan Rogh était sans nul doute le plus répandu.

Il existait de ce fait une multitude de branches et d’ordres existants ayant chacun leur vision. Ils pouvaient s’avérer assez drastiques sur la rigueur de la pratique. Certains prêchaient la liberté de culte, quel qu’il fût, d’autres étaient bien moins ouverts, voire inextensibles à quelconque autre philosophie. Un Dieu était là pour guider et offrir une philosophie de vie, disait-on, nullement pour détruire. Pour grand nombre d’âmes, Kyan Rogh était la force créatrice, qui veillait sur eux chaque jour et qui les accompagnerait dans la mort. Sans en être obnubilé, ni comprendre toute la portée du culte en l’étudiant sous toutes ses facettes, elle était « La » Religion. Nombre étaient croyants sans toutefois être d’assidus pratiquants.

Les temples parsemaient les villes et ses autels les campagnes. Ils étaient parfois à l’image de ce culte, démesurés. Leur architecture était tel le cycle infini de la vie, circulaire. Un voyageur des lointains pays Kordavor non initié à la culture des royaumes du Nord, aurait aisément pu considérer cela comme une arène. Piliers et voûtes entouraient les édifices, surplombés par nombre de statues, de fresques, d’icônes et de mosaïques d’une remarquable excellence artistique, parfaitement entretenues. Fort courantes étaient constatations murmurées sur leur nombre oppressant.

Il existait, entre autres, deux branches très disparates : les Enfants de Kyan Rogh et les Génésiens.

Les Génésiens avaient une vision très inflexible, ils vivaient selon des préceptes très rigoureux, considérés comme malsains par les profanes. Ils étaient persuadés que le monde serait voué à disparaître par la volonté de Kyan Rogh, car les hommes ne lui avaient que trop manqué de respect. Seuls resteraient et seraient récompensés par la Vie Éternelle ses plus fidèles serviteurs : les Génésiens. Ainsi, à leur trépas, ils rejoindraient les fabuleux et majestueux Eradès, aux côtés de leur dieu. Inéluctablement fanatiques, ils se sentaient investis d’une mission divine qui leur commandait de répandre la bonne parole de Kyan Rogh et de châtier les impies. Autrefois protagonistes de nombre de guerres et massacres innommables, ils restaient aujourd’hui assez discrets à travers le monde, un peu trop d’ailleurs. Ils ne souhaitaient guère que nez soit mis dans leurs affaires, même si bien des Guildes les tenaient sous surveillance. Sombres, énigmatiques, cruels, beaucoup redoutaient de les affronter.

Des murmures, des rumeurs circulaient à leur sujet. Des soupçons laissaient entendre que leurs intentions allaient au-delà, que leurs regards et leur vénération se dirigeaient vers autre chose, mais nul ne savait dire quoi.

Les Enfants de Kyan Rogh avaient une vision bien plus sobre. Pour beaucoup de non-initiés, elle était pure et pacifique. Ils se considéraient, comme leur nom le laissait comprendre, comme des enfants de Dieu, vivant de manière infiniment plus paisible. Contrairement aux Génésiens, ils respectaient la vie et allaient jusqu’à la vénérer. Leurs idéaux leur interdisaient de l’ôter. Ils attachaient beaucoup d’importance à sa fragilité, à son éphémérité.

Cependant, d’aucuns ne voyaient pas ceci de bon augure, car quelle que fût la manière, il était en définitive néfaste de vouloir répandre quelconque religion ou dogme.

Jys passa son chemin et arriva devant un étal de livres des Gitakans. La Gitak, le culte du savoir, de la science, où divinités n’avaient aucunement lieu d’exister, seule la science était, demeurait et perdurerait.

Logiciens, tout savoir, toute connaissance et toute science quels qu'ils fussent, étaient les seuls fondements inébranlables du monde. Ils plaçaient l’homme et ses capacités au-dessus de toute divinité. Ils étaient pour beaucoup considérés comme des profanateurs, et étaient donc, de ce fait, particulièrement détestés des Génésiens. Ils avaient été par le passé les victimes de bon nombre de génocides, dont le plus sanglant épisode fut le mois Karmirusin. Mais, comme le disait un de leurs préceptes : « L’Homme est mortel, le Savoir est éternel. ».

Aux antipodes d’une Religion ou d’une secte, la Gitak n’imposait en rien sa philosophie, ni son expansion forcée. C’était un courant de liberté d’idées. « Sois libre de penser par toi-même. Il est complexe de se faire une idée propre en raison de la subjectivité des informations. Ne te vois jamais imposer un idéal par la masse ».

Certains Gitakans, quoique très ouverts d’esprit, mais d’un réalisme cru, se montraient très réticents à la notion même de religion. Pour eux, la croyance en une divinité n’était qu’une manière détournée d’assouvir et diriger les peuples. L’homme ne devrait avoir nul besoin de croire en une force occulte - dont l’existence, ni la non-existence ne pouvaient être prouvées. Outre le fait de se rassurer sur l’après-mort ou sur tout autre événement inexplicable, certains ne voyaient là qu’un prétexte pour motiver sa volonté d’être, ou se déresponsabiliser de ses actes. Son propre intellect et son libre arbitre devraient être ses seuls outils, la science et ses mystères ses seules croyances.

Pour oser penser ainsi, les Gitakans furent affublés du terme « Anhavat »  - les blasphémateurs – par bien des Adeptes.

Les Gitakans avaient également leurs théories sur Kyan Rogh, théories qui leur avaient fatidiquement attiré les foudres des Adeptes.

Selon eux, par rapport à l’échelle humaine, la vie était apparue de manière presque instantanée sur leur monde. Les Adeptes voyaient en cela une intervention divine. Les Gitakans avaient une explication plus rationnelle, quoique non moins intrigante, selon laquelle la vie aurait été apportée d’un des autres mondes de l’Anahsmut.  Les théories divergeaient cependant sur la cause : un peuple ancien, des éclats de Pierres Astrales, une collision avec un autre monde…Les Gitakans étaient conscients que l’Homme n’avait qu’effleuré du doigt la surface du Savoir et de l’Anahsmut.

Cet état de conscience assez avancé pour l’âge actuel ne s’arrêtait pas là. Ils étaient intimement persuadés qu’autre chose existait par-delà la nuée des onze mondes. Pour eux, l’inverse aurait été absurde et dénué de sens. Leurs connaissances en astronomie leur permettaient d’admettre l’existence d’autres corps et phénomènes, à des distances inimaginables pour l’esprit humain.

Les Gitakans avaient des postes assez importants dans tout ce qui touchait de près ou de loin le savoir : enseignants, scientifiques, artisans, conseillers, etc. Ils étaient de toutes classes, de tous rangs. La Gitak basait également sa philosophie sur la force, la volonté mentale et le renforcement psychologique. Nombre de grands militaires en tiraient bonnes leçons.

Sur un des pans de la place se tenait une des Académies de la Guilde des Kahards, les mages.

Un imposant bâtiment d’une façade en pierres brunes se dressait, avec à l’entrée deux piliers ornés de runes ; peu de fenêtres, seules quelques ouvertures ressemblant étrangement à des meurtrières.

Tout comme les Gitakans, les Mages avaient déjà eu à subir le courroux sanglant des Génésiens, envieux de leurs pouvoirs. Tel fut le cas lors de la nuit des Aryunlich.

La magie était sujette à de grands débats chez les Gitakans. Beaucoup parlaient d’une connaissance ou d’une maîtrise avancée de certaines capacités de l’esprit, qui restait un des grands mystères de la vie. Les mages, souhaitant rester très énigmatiques sur le sujet, décrivaient brièvement la magie comme l’exploitation de l’énergie mystique dont chaque être vivant était doté, mais de manière inéquitable. Seuls ceux qui en possédaient suffisamment étaient capables de devenir mages. Les Mages et les Gitakans étaient assez ressemblants, les deux mettaient le savoir en avant, à ceci près que les Mages ne reniaient pas nécessairement l’idée de l’existence d’une divinité quelconque, bien au contraire.

Cette Guilde était très hétérogène. Certains étaient notables, d’autres plus discrets, voire reclus tels des ermites. Beaucoup de monarques aimaient s’entourer de Mages, cultivés et aux pouvoirs occultes. Aux capacités aussi diverses qu’inimaginables, ils ressentaient les énergies et les maîtrisaient, que ce fût les sources de pouvoirs, les éléments, ou bien d’autres notions incompréhensibles pour le commun des mortels.

« Il faut de tout pour faire un monde », pensa Jys en regardant l’Académie.

Absorbé par la représentation théâtrale qui lui était offerte, et ne prêtant pas attention, Jys évita de justesse une jeune femme. Il lui présenta ses plus humbles excuses, et reprit son chemin.

La jeune femme était de taille à peine moyenne, svelte, châtain clair aux cheveux très courts. Son visage était posé, alerte, mais magnifique, aux traits fins. Sa coupe de cheveux et sa tenue pouvaient laisser croire qu’elle était peu préoccupée par sa féminité, voire la reniait volontairement. Toute menue qu’elle était, la jeune femme n’en était pas pour le moins robuste. Elle était habillée en chasseur, avec un plastron de cuir bien ajusté, mais non trop serré, un pantalon noir et des bottes. D’une main, elle empoignait fermement une courte épée. Ce n’était pas une de ses banales et coûteuses épées destinées à l’apparat, qu’il ne fallait surtout pas frotter contre quelconque autre fer. C’était bien une véritable arme, aussi fragile que tranchante, dont il fallait prendre soin, et qui n’était utilisée qu’à bon escient. De l’autre main, la jeune femme tenait la poupée basse d’un arc, tenu dans le dos. Arc recourbé, en bois, tendons et cornes, il était collé au carquois rempli de flèches aux plumes d’Artsvik. De telles plûmes forçaient le respect, mais encore fallait-il en avoir l’usage. Savoir tirer avec ce genre de traits n’était pas donné à tout le monde. L’Artsvik était un animal à corps de rapace et à gueule de loup, de plus de dix mètres d’envergure, aussi sauvage que dangereux. Ses griffes acérées pouvaient déchiqueter de la pierre. Son grand plumage majestueux aux reflets vert et magenta fournissait des plumes d’une incroyable solidité et d'une rare souplesse, parfait pour les flèches. Ce n’était pas un animal rare, et les chasseurs ne s’amusaient pas à le traquer par plaisir. Ils ne le faisaient qu’en cas de besoin ou de danger pour les populaces.

La jeune femme traversa la Place du Marché et s’enfonça rapidement dans de petites ruelles, en direction des quartiers Ouest. La réputation mal famée de ces lieux n’était plus à faire. Repère de criminels en tout genre, de nombreuses bandes y avaient établi leur siège, suivant une organisation rigoureuse et basée sur la prudence et la corruption de qui de droit. Les petits larcins se faisaient aux yeux de tous, mais les véritables affaires se faisaient en dessous-de -table. Pour les autorités, mettre à mal ces bandes était aussi dangereux qu’infaisable. À cela s’ajoutaient les pots-de-vin versés aux prévôts ainsi que les intérêts et profits générés par ce commerce. L’ordre comme on l’entendait, ne pouvait régner dans ce secteur. « Comment mettre à mal l’un des plus vieux métiers au monde ? Mais après tout, qu’est-ce que l’ordre ? Cette notion est bien subjective, et bien pédant celui qui prétend oser connaître la réponse, si ce n’est quelconque échevin conformiste. Après tout, c’est un commerce comme un autre… »

La jeune femme était sur ses gardes et redoublait de vigilance à chaque pas.

Les rues étaient bien plus sordides, les bâtiments moins entretenus que dans le reste de la ville. L’air était humide, les rues en pavés jonchés de cadavres de bouteilles, d'excréments et autres putréfactions dont il valait mieux ne pas connaître l’origine. Il était probable que quelconques restes humains devaient se décomposer dans de sombres recoins. Une atmosphère angoissante et pesante régnait ici. Tout dissuadait les gens du peuple de s’aventurer dans ce quartier. Mais pour la jeune femme, tout ceci n’était que monnaie courante.

Elle arriva devant la porte d’une taverne fort bruyante. De dehors, on entendait autant de chants paillards que de rires bestiaux et de gloussements féminins.

Elle entra. La scène était bien celle qu’elle avait imaginée de l’extérieur. La grande salle était parsemée de tables en bois brut, remplie de dévergondés, de chants, d’ivrognes, d’alcool coulant à flots, de bagarres, le tout avec un épais nuage de fumée flottant dans l’air. À l’étage supérieur se trouvaient les alcôves et boudoirs privés. La jeune femme se faufila parmi les tablées, les odeurs putrides d’alcool et de fumée, en évitant çà et là coups de poing perdus, chaises ou verres volants.

Au fond, elle prit l’escalier en bois bien délabré, le genre dont les marches étaient si craquantes qu’elles pouvaient se rompre à chaque pas.

Un veilleur se tenait devant l’entrée d’un boudoir, tel un pilier, un colosse, aussi haut que large, les bras croisés et le regard morne. La porte était ouverte. La jeune femme pouvait entrevoir l’homme qu’elle cherchait, entouré de plusieurs demoiselles de compagnie.

J’aimerais voir Diante, pour affaires.

– Pas possible, Monsieur Diante n’est pas disponible pour le moment.

– Je me moque éperdument qu’il ne soit pas disponible ou indisposé à me voir. Il s’amusera plus tard, j’ai à lui parler, c’est urgent.

– Je te conseille de dégager vite fait fillette, ça m’embêterait d’abîmer un aussi joli minois comme le tien.

– Je n’ai vraiment pas le temps pour ça. Tu vas me laisser bien gentiment rentrer, voilà tout.

L’homme dut se contenir pour ne pas rire.

– Tu te moques de moi bougresse ? Attends voir...

Il décroisa les bras et en tendit un pour la saisir. Il eut à peine le temps de s’approcher que la jeune fille avait déjà fait trois pas de côté. Elle décocha un vif coup de pied dans le genou du veilleur, qui fléchit net à terre en poussant un cri strident de douleur.

– Je t’avais prévenu, lui dit-elle.

– Laisse-la entrer Marnir, tout va bien, dit Diante. Je la connais. Va soigner ça et laisse-nous.

Le veilleur tenta difficilement de se relever et disposa.

– Pour soigner ton genou, de la crème à base de feuilles de Mariva, ça calmera...un peu, dit la femme avec un ton cocasse.

L’homme qu’elle était venue voir avait assisté à la scène. Il était resté stoïque, et n’avait laissé transparaître aucun signe d'inquiétude. Il invita ses amies à prendre congé.

– Emiaelle Bilcorvin ! Que me vaut ce plaisir ?

Emiaelle entra dans le boudoir, très luxueux, en forme de “L”. Diante était au fond, décontracté, les bras écartés, sur un canapé circulaire en velours, devant une table remplie de ciboires, d’alcool et de pipes à tabac encore fumantes. Prenant tout le mur, il y avait juste à côté une ouverture menant à un couloir.

– Bonjour Diante. Alors, on ne laisse pas entrer les vieilles amies ?

– Que veux-tu, les habitudes ont la vie dure, je n’aime pas être dérangé dans ces moments-là. Mais je t’en prie, assieds-toi.

Elle posa arc et carquois à côté d’elle, les plaçant de manière à pouvoir s’en saisir aisément. Elle prit également soin de s’asseoir au bord du canapé, vers l’entrée et en face de ce couloir qui ne l’inspirait guère. À cette place, elle était ainsi prête à se défendre face à d'éventuels assaillants provenant de part et d’autre, ou à s’échapper rapidement.

– Désires-tu boire quelque chose ?

– Non merci, jamais pendant le travail.

– Soit, soit. Mais ce n’est pas vraiment le travail aujourd’hui, nous sommes ici pour nous détendre.

– Diante, pas de politesses inutiles. Je suis venue pour la fameuse marchandise. J’ai cru comprendre que tu l’avais enfin récupérée.

– Oui en effet, et cela n’a pas été facile du tout, mais nous l’avons.

– Je me doute, et c’est pour cela que nous avons fait appel à toi.

– Il a déjà fallu faire très vite, comprends-tu, et cela n’a pas été simple de retrouver ces hommes.

– Je sais, et je te répète que c’est bien pour cela que j’ai requis tes services. Qui d’autre qu’un brigand serait plus à même de retrouver d’autres brigands ? Allons, Diante, cesse de tourner autour du pot. Qu’as-tu à me dire ?

– Nous l’avons, rassure-toi. Mais comme je te disais, cela a été plus difficile que prévu, et il y a eu plus de frais. Comprends-tu ? Et j’y ai perdu plusieurs hommes, et aussi pas mal de matériel.

– Non Diante, mon commanditaire a déjà été assez généreux, bien trop à mon goût. Cela n’aurait tenu qu’à moi, je t’aurais donné à peine le quart. Je considère cela trop bien payé pour simplement récupérer une marchandise volée à mon tomonier3. N’oublie pas que nous avons fait appel à toi uniquement parce que tu as bien plus de contacts que les autorités. Un acompte t’a été versé, et le reste le sera à de la livraison. Or pour le moment, la livraison n’a toujours pas été effectuée.

– Je sais, mais tu vois, cette marchandise a éveillé ma curiosité. Un coffre en bois, banal, quelconque, fermé, mais...sans serrure ni cadenas, et impossible à ouvrir.

– Tu as donc essayé de l’ouvrir...

– Qui ne l’aurait pas fait ? C’est intrigant un tel coffre, non ? Un objet si curieux, si singulier, doit avoir une valeur considérable. À voir la somme qui m’a été versée, et le fait que tu sois l’émissaire, son propriétaire doit être prodigieusement riche, et…puissante.

– Rien ne t’échappe à ce que je vois.

– Tu l’as dit, j’ai de très bons contacts.

– Pour ta sécurité, j’espère que tu es le seul à connaître cette information, et que tu comptes la garder pour toi ?

– Pour le moment, oui.

– Pour le moment ? Crois-tu qu’il te sera versé le moindre pers pour ton silence ? Ton silence garantira ta sécurité, c’est tout. Je ne te menace pas, je ne suis pas du tout une tueuse, mais il y en a dont c’est le métier. Et comme tu le sais maintenant, mon instigatrice a des moyens considérables, et te faire taire lui sera aisé.

– Mais qu’entends-je ? Des menaces ? Cela faisait si longtemps. La dernière personne qui m’a menacée a terminé, me semble-t-il, attachée vivante à un arbre et laissée aux loups.

– Ton petit jeu d’intimidation de bas étage ne m’impressionne pas Diante. Sois conscient de tout ce qui peut t’arriver, en bien comme en mal.

– Que faisons-nous alors ? Tu n’as pas l’air disposée à me faire une rallonge.

– Un contrat est un contrat, donne-moi ce coffre et tu auras le reste de la somme convenue.

– Et si je le gardais ? Je suis sûr que je pourrais faire exploser les enchères, un coffre si mystérieux appartenant à …

– Diante, pas un mot de plus, le coupa Emiaelle.

– Calme-toi, ma chère. Ne sois pas si nerveuse.

– Ma patience a des limites. Donne-moi ce coffre.

– Finalement, tout bien réfléchi, ma réponse est non. Je le garde.

– Tu ne sais pas ce que tu viens de faire…

– Oh que si, je viens de m’assurer un enrichissement conséquent.

Il claqua des doigts. Quatre hommes, hache et bouclier à la main, firent leur apparition par le couloir en face, à quelques mètres à peine d’Emiaelle.

– Qu’il en soit ainsi, dit-elle.

D’un mouvement fulgurant, elle saisit son arc et arma une flèche qu’elle décocha dans la tête de l’homme le plus proche. Les trois autres se jetèrent immédiatement sur elle. Elle lâcha son bois et tira rapidement sa courte lame en effectuant quelques pas de côté. Le premier assaillant reçut sa lame en plein ventre, placée dans un interstice non protégé par son bouclier.

Le second, gêné par la chute de l’autre, ne put attaquer comme il voulut, et son coup fut exempt de précision. Celui d’Emiaelle n’en manqua pas, et elle lui porta un sec coup au visage.

Le dernier homme ne se précipita pas comme ses camarades. Il se mit en garde, fer en avant, écu levé. Le problème d’être chasseur comme Emiaelle, c’est qu’on ne porte pas le bouclier, et cette déconvenue pouvait être fatale dans ce genre de situation.

L’homme était devant l’entrée du couloir, et Emiaelle juste devant lui, non loin de la porte.

« Je peux essayer de sortir pour l’affronter dehors, j’y aurais plus de place que dans ce maudit boudoir minuscule...Non, si je sors, je risque de m’empêtrer parmi les soulards, et il me rattrapera. Il y a aussi de fortes chances pour que des hommes de Diante soient en bas. Non, je dois l’abattre ici et maintenant ».

Elle jeta un rapide coup d’œil sur le côté.

« Un tabouret, c’est toujours mieux que rien ».

Elle fit un léger bond pour s’en saisir par un pied. Il n’était pas bien grand, mais assez lourd pour sa taille.

« Parfait, cela me fera une masse pour me défendre et le brusquer ».

Diante observait la scène, tranquillement.

– Emiaelle, si je ne fuis pas, c’est que je connais bien ton adversaire. Alkor est un combattant hors pair, tu ne peux rien contre lui. Alkor, ne joue pas avec elle, je te prie, finissons-en.

Elle ne lui laissa pas le temps d’attaquer en premier. Elle s’élança sur lui, tabouret en avant, le bousculant, et il se bloqua contre la table basse. Cela ne suffit pas à le faire tomber, mais dans un mouvement de reprise il découvrit brièvement sa jambe en l'avançant. Emiaelle ne laissa pas passer cette occasion, et lui entailla le mollet. Alkor ne put s’empêcher de faiblir. Elle en profita pour le frapper au visage avec le tabouret, et il s’écroula par terre. Au sol, il tenta encore de donner des coups de fer aux jambes d’Emiaelle. Celle-ci anticipa, fit un vif bond pour éviter les coups, et retomba lame pointée sur lui, enfonçant le fer dans sa poitrine.

Elle se retourna aussi net et mit en joue Diante, approchant la lame de son visage.

– Si tu me tues, tu ne sauras pas où est le coffre. Tu es une redoutable combattante. Une femme comme toi dans mes rangs...

– Laisse tomber. Le coffre ? dit-elle toute époumonée.

– Tu ne me tueras pas, et si je pars je pourrai toujours le revendre. Alors que comptes-tu faire ?

– Je ne te laisserais pas partir sans avoir eu ce que je suis venue chercher. On va se la faire simple. Soit tu me le donnes maintenant, sans histoire, et je te laisse la vie sauve, soit j’applique d’autres méthodes plus persuasives.

– Tu n’es pas comme cela. Torturer, toi ?

– Il y a cinq minutes, tu ne me croyais pas capable d’abattre tes hommes, dont ton meilleur. Es-tu bien sûr de savoir qui je suis ? Avec tout le vacarme qu’il y a en bas, personne ne t’entendra crier. Personne n’est venu quand on s’est battu. C’est si banal ici.

Diante ne dit mot, son visage se figea.

– J’ai visé juste. Alors ?

Diante hocha négativement de la tête. Elle lui donna un coup de lame sur le bras, déclenchant une fluette hémorragie dont même un enfant ne se serait préoccupé, mais qui fut pire qu’une amputation pour la petite nature qu’était Diante.

– Tu es malade, mon bras ! hurla-t-il. Vite, donne-moi de quoi…

– Silence ! Je te l’ai dit, tu ne m’écoutes pas. Tu me donnes la marchandise et tu pourras aller te soigner, ou je te laisse te vider devant moi. Après je donnerai tes restes aux loups, tu as l’air d’apprécier ce genre de choses.

– Espèce de…

Elle toucha sa plaie avec son fer, il grinça des dents.

– Tu ne t’en sortiras pas comme ça, je te jure que je te le ferai payer.

Il tenait fermement son bras pour empêcher le saignement, comme s’il avait reçu un coup de hache. Il la fixait, d’une expression à la fois en proie de colère et de terreur.

– Décide-toi, sinon je coupe quelque chose d’autre…qui ne guérira pas aussi bien, dit-elle en baissant la lame vers son entrejambe.

– D’accord, on se calme. Il est dans le canapé, je suis assis dessus.

– Tu gardes ça ici ? Dans une telle gargote ? C’est une honte !

– Je le garde surtout près de moi, je ne m’en sépare jamais !

– Pourquoi pas. Allons, lève-toi et montre-le-moi.

Il se leva lentement, feignant en partie la douleur. D’un bras, il leva difficilement le coussin du canapé.

– Pousse-toi de là ! dit-elle avec un violent coup de pied qui l’envoya à terre.

Il était là, d’une dizaine de pouces de large tout au plus, d’aspect simple, en bois verni, avec juste quelques ferrures de renforcements. Il n’était en effet pourvu d’aucune serrure, et pourtant bien fermé.

Elle approcha le coffre de son visage et murmura quelques mots qui ne semblaient pas être du likarien - la langue commune. Un cliquetis se fit entendre, elle l’entrouvrit, y jeta un bref coup d’œil et le referma aussitôt.

– C’est bon, tout y est, dit-elle. Tu peux être soulagé.

– Soulagé de quoi ? demanda-t-il, toujours à terre. Tu crois que je me fais du souci pour ma vie. Je ne te crois pas capable de tuer un homme de sang-froid comme ça. C’est toi qui devrais te faire du souci. Dès que tu sortiras d'ici…

– Non mon ami, le coupa-t-elle. Pas soulagé d’avoir la vie sauve, mais plutôt soulagé de ne pas t’être enfui et de m’avoir à tes trousses. Tu n’es pas le seul à mentir. Vois-tu, à propos de la tueuse... Disons que oui, certes, je ne tue pas pour de l’argent, mais je sais le faire lorsqu’il le faut. Or ici, qu’ai-je ? Un homme qui a tenté de m’escroquer, de me tuer, et qui est certainement le seul à connaître l’identité de ma tomonière. Donc une menace potentielle. Qui plus est, cet homme est un malfrat que beaucoup aimeraient voir à l'échafaud. Mon commanditaire a été très clair sur le sujet, « S’il devient dangereux et qu’il existe ne serait-ce qu’un infime risque de compromission, fais ce qu’il est nécessaire de faire ».

– Épargne-moi et je ferai de toi une femme prodigieusement riche. Tu as ma parole.

– La parole d’un homme qui a agi comme tu l’as fait ces derniers instants ? Non, tu n’as aucune parole. Et puis, je suis déjà riche, mais pas au sens où tu l’entends. Si tu en avais été digne, tu aurais appris qu’il existe bien d’autres formes de richesses que celles de l’argent et du pouvoir.

– Réfléchis.

– Non, toi réfléchis, à tes derniers mots. Je te laisse les choisir avec soin. C’est une exécution, certes, mais j’ai un minimum de respect, moi !

– Que les Karamaks t’emportent !

– Qui te dit que ce n’est pas déjà fait ?

Froidement, elle planta sa lame à un endroit vital, mais pas assez profondément pour lui donner la mort tout de suite. Il suffoqua, de sa plaie ondulèrent des vagues vermillon, éraillant sa respiration.

– La vie va te quitter lentement. Voici la mort que tu mérites, pour tous les crimes que tu as commis. Tu ne peux pas appeler à l’aide, et personne ne peut plus rien pour toi. Adieu Diante !

Elle le regarda ainsi, impassiblement, agoniser et rendre l’âme durant les minutes qui suivirent, pour lever tout doute sur sa mort. Elle reprit son arc et partit, emportant avec elle le précieux coffre.

« Je me demande bien pourquoi elle tenait tant à récupérer cela ? »

Hulsins : en phonétique : [ylzin] (ulsine)

Kyan : en phonétique [kian] (kiane)

Tomonier : employeur, patron

Baltany

Le royaume de Baltany était gouverné depuis près de deux décennies par le Roi Elhmor II, l’usurpateur. Sa forteresse, érigée au sommet et à flanc du Mont Norden, était réputée pour être imprenable. D’une structure complexe, construite en grès ferrugineux et en granit, sa position lui garantissait une surveillance parfaite des alentours, et une défense à toute épreuve. La forteresse était en partie incrustée dans la roche, ses formes suivaient le relief et les contours de la montagne, plusieurs pans de murailles se terminant directement dans la pierre, ou même dans le vide. Un seul et unique passage sinueux permettait l’accès aux portes du château, point le mieux gardé de la forteresse. Une garnison de trois compagnies occupait les murs. Le donjon était en avant du fort, au bord de la falaise, donnant dans le vide de la plaine. Le Mont Norden culminait à mille cinq cents mètres d’altitude, et faisait partie d’un petit massif qui, d’un côté, dominait toute la plaine du royaume où se trouvait la capitale Baratania, et de l’autre la mer Sovania.

Une telle position pour un château royal renforçait l’image du monarque tout-puissant, et c’était bien ce que voulait refléter le Roi Elhmor. Il était réputé pour avoir un égo surdimensionné, d’un rare narcissisme. Vingt ans plus tôt, il avait accédé au trône dans le sang du Roi Ktir, qu’il avait fait odieusement assassiner. Capricieux, dépensier et festoyeur, il s'adonnait à tous les plaisirs sans retenue. Il avait conquis quelques terres et défait d’insignifiants Barons des alentours, mais il n’avait nulle capacité à faire davantage, malgré son ambition puérile. Heureusement, disaient certains. Bien loin était le temps où la Baltany rayonnait, s’étendant jusqu’aux monts Griskor, lors du Cinquième Âge.

Le Roi n’était pas connu pour sa grande vivacité d’esprit ni pour sa clairvoyance et sa sagesse, et au vu de ses actes et du besoin de façonnement de son image, beaucoup n’hésitaient pas à dire - en secret - que ce n’était qu’un vieil enfant incapable de gouverner. L’état du royaume serait devenu catastrophique sans la bienveillance des conseillers.

Elhmor ne faisait confiance qu’à un nombre très limité de personnes, craignant pour sa vie et son pouvoir, car il savait ses ennemis nombreux. Sur cela, on ne pouvait le blâmer. De ce fait, la confiance du Roi était d’une valeur inestimable. Les rares qui l’avaient gagnée jouissaient de privilèges conséquents et rentraient dans toutes ses bonnes grâces. C’était le cas de ses deux conseillers, Jonas Tarnus et Cazar Thanys.

Ils étaient réunis tous les trois dans la salle du conseil, autour de la table ronde des greffiers, dans un coin, murmurant à l’abri des oreilles indiscrètes.

– Maître Cazar, dit Elhmor, si ce que j’ai lu est avéré, j’estime que cela vaut la peine de s’aventurer dans un tel périple. Nous n’avons rien à perdre.

Le roi était un grand homme trapu, de plus de soixante ans. Rasé de près, d’une chevelure frisée et épaisse, sa couronne était à la hauteur de sa démesure, large et lourde, ornée de bien des pierres. Souvent trop gênante, les monarques ne portaient leur couronne que lors des cérémonies officielles, et la rangeaient dans le coffre du trésor le reste du temps. Elhmor aimait la sienne, « il se sentait encore plus royal », comme certains disaient. Il était habillé d’une tunique vert sombre et bardé d’une ceinture tout à fait assortie à sa couronne.

– Sire, répondit Cazar. Prenez-garde. Mes sources, quoique provenant de la Grande Bibliothèque d’Osthenbourg, ne sont peut-être pas d’une parfaite fiabilité, je le crains. Tout ceci paraît tellement insensé. Je ne sais quoi en penser. Certes, ces écrits sont signés Julius MacCornus, qui est un auteur renommé et dont les ouvrages sur les légendes de ce monde sont réputés, mais point nécessairement pour leur véracité. Cet ouvrage en particulier est principalement consulté par des archéologues et historiens en raison de la rareté de sa calligraphie, de ses illustrations et l’interprétation métaphorique de son contenu. Il représente allégoriquement notre Histoire, mais rien de plus. Vous Sire, de par votre statut et votre passion pour les contes et légendes de ce monde, avez eu le privilège d’y plonger votre regard. Je ne puis cependant que vous recommander la plus grande prudence quant à l’objectivité de si hâtives conclusions.

Il était difficile de donner un âge à Cazar, il paraissait au moins soixante-dix ans, mais son intellect, sa prestance, sa posture et sa vivacité de corps et d’esprit pouvaient laisser croire qu’il n’avait que quarante ans à peine. Habillé très sobrement d’une robe de notable bleu sombre et d’une ceinture en cuir, à la longue barbe grise, il avait l’habitude de relever sa capuche, de jour comme de nuit, pour être dans sa « bulle psychique », disait-il. Cazar était devenu conseiller du Roi il y avait quelques années, et on ne cachait pas le fait qu’il était de ceux qui gouvernaient et régissaient réellement le royaume, le maintenant à flot, laissant le Roi vaquer à ses folâtreries. Il était doté d’une culture incommensurable, d’une rare sagesse, mais restait assez mystérieux et discret sur sa vie qu’il ne souhaitait forcément étaler. En revanche, il était fort probable, au vu de ses connaissances et de ses capacités, qu’il avait été instruit par l’ordre des Kahards, ainsi que par celui des Gitakans. Certains en venaient à se demander si expérience militaire il n’avait pas eu. Cet homme avait vécu, et en avait vu plus qu’homme n’aurait dû.

– Je suis en accord avec Cazar, Sire, dit Jonas. Restons prudents et surtout, faisons preuve de discrétion.

Jonas Tarnus, conseiller du Roi, Mage de la guilde des Kahards, grand sage. Beaucoup se demandaient pourquoi il s’évertuait à servir ce roi capricieux, alors qu’il pouvait prétendre à bien plus. Le Roi, une fois sous confiance, était si aisément manipulable. Proche de la soixantaine, il était petit, presque fluet. Plus jeune que Cazar, il paraissait pourtant plus vieux que lui. Habillé dans une robe de Mage qui lui semblait trop grande, ces yeux bleus brillaient comme deux saphirs, redonnant à son visage ridé un peu de jeunesse. Sa barbichette, presque négligée, n’arrangeait rien à son apparence.

– Soit, dit le Roi. Je propose que nous mettions sur l’affaire nos meilleurs hommes, les plus dignes de confiance. Toute information qui nous parviendra devra être fiable. Ne risquons rien.

– Si ces rumeurs arrivent à la populace, Dieu sait ce qu’il pourrait arriver, dit Jonas.

– Que vont pouvoir découvrir nos hommes ? Et surtout où ? demanda Cazar. Ce n’est que par le fruit du hasard que vous avez eu accès à ces informations, dans des livres poussiéreux au fin fond d’une immense bibliothèque. Sachant cela, où souhaiteriez-vous débuter les recherches, si ce n’est dans des livres ? Et cela, Maître Jonas et moi pouvons le faire bien mieux que quiconque.

Jonas approuva.

– Nous mènerons donc les premières investigations, dit le Roi. Nos espions ne seront que nos émissaires. Que l’on se mette à la tâche sur-le-champ.

– Oui sire, répondit Cazar. Gardez cependant à l’esprit que nous ne savons si chose il y a à trouver et si nous la trouverons.

– Mon Roi, si je puis me permettre, dit Jonas, ne nous galvanisons point trop prestement. Il y a de fortes chances, comme l’a si bien expliqué Maître Cazar, que ces informations ne soient que simagrées. Je me permets d’insister, mais restons prudents avant tout.

– Je comprends vos craintes, dit le Roi. Mais imaginez, si cela était vrai…J’en jubile d’avance. Que tous les moyens nécessaires soient mis en œuvre, ne regardez pas à la dépense, vous avez carte blanche. Mais restez prudents oui ! Très prudents. Personne ne doit savoir pour le moment. Je ne tolérerais pas qu’on me prenne cela.

– Pourrais-je confier cette tâche à un homme d’une indéfectible confiance ? demanda Jonas.

– Je devine celui que vous suggérez. Je comptais précisément requérir ses services.

– Mon seigneur, ce sera pour lui un immense honneur de vous servir.

– Parfait, faites messieurs.

Cazar et Jonas croisèrent leurs regards, puis se levèrent.

– Oui Votre Altesse. Il sera fait selon vos désirs, répondit Jonas.

Irida

Le palais royal chyldérien était situé sur une colline dans la partie nord de la ville, non loin du flanc de la montagne des Katadraks. « L’un des plus beaux palais du monde ». De couleur très claire, voire d’un blanc d'ivoire, le palais resplendissait comme le reste de la ville, avec comme symbole sa tour principale renommée, la tour Ashterryle. De près de cent cinquante mètres de haut, elle surplombait les alentours et était visible à plusieurs dizaines de lieues. Un nombre impressionnant de poivrières, d’échauguettes et de tours parsemaient le château, pour la plupart jointes par des arcs-boutants, des voûtes et des croisées d’ogives, tous ornés. Les toitures, fortement coniques, étaient faites de tuiles d’érépar, une roche d’un bleu clair particulier, une des couleurs du royaume. Toutes les toitures reposaient sur des bretèches à moulures fines, sur lesquelles flottaient au vent les blasons chyldériens. Ils étaient d’or, à bande d’érépar, au loup fier de sable – tête de loup noire sur fond d’or avec une bande diagonale du haut gauche vers le bas droit. Le loup était le symbole de force et de vaillance, l’or symbole de richesse, et l’érépar, symbole de volonté. Ce palais avait plusieurs siècles, construit au fil des âges. Beaucoup d’architectes et d’artistes de différentes époques avaient participé à son évolution.

Il y avait un nombre infini de détails, des ornements, des sculptures, des statues, des enluminures, qui pouvaient donner un aspect certes très chargé, mais le résultat n’en était pas moins parfaitement harmonieux et dégageait quelque chose d’unique, une magnificence presque envoûtante. Même les plus grands spécialistes et historiens ne connaissaient tous les détails de ce château. Il restait toujours quelque chose à découvrir, un détail chargé d’histoire, sur lequel il fallait mener des recherches de plus en plus ardues, un de plus devant lequel s’émerveiller.

« Karévory se doit d’être resplendissante ».

Emiaelle arriva devant les grilles du palais. Seize gardes du corps ancestral des Vorakans, la garde royale, étaient postés en rang à l’entrée. En épaisse cotte de mailles, spalière aux épaules, gantelets et jambières lourds, et coiffés d’une barbute, leurs hallebardes reluisant au soleil imposaient le respect.

Devant la rangée de Vorakans, le garde des clefs, le « Hemnor » inspectait quiconque voulait entrer.

– Bonjour Ô Grand Hemnor Redrig, lui dit Emiaelle. Je suis attendue.

– Bonjour Dame Emiaelle, j’ai été prévenu, je vous en prie, entrez.

Elle emprunta la longue passerelle en pierres blanches de granit marbré menant au palais, portant dissimulé sous un drap le fameux coffre qui l’avait contrainte à verser le sang.

Le feu crépitait dans l’âtre de la cheminée, illuminant à peine la pièce, peu décorée, avec uniquement quelques armoiries aux murs et une table en bois de chêne dans le fond. Les flammes faisaient luire une bague en or sertie d’une émeraude, portée sur une petite main féminine et délicate, posée sur l'accoudoir d’un fauteuil en velours vert. Un diadème d’or reposait sur sa tête. De longs cheveux s’étalaient, châtain avec des reflets appuyés de roux, ondulés, voire frisottants et parfaitement coiffés. Aux traits jeunes et fins, respirant une certaine force de caractère, elle était vêtue d’une robe bleu d’érépar. La pureté de ses yeux absolument sublimes n’avait d’égal que leur rareté, semblables au tendre feuillage sur les douces mousses d’automne, et pour cause, car ils étaient roux. Elle semblait attendre, patiemment, légèrement anxieuse.

On frappa à la porte. Kert, le chambellan, annonça Dame Bilcorvin.

Emiaelle entra sans cérémonie et s’approcha de l’âtre. La jeune femme se leva et lui fit face, les mains croisées, inquiète.

– Ne te ronge pas les sangs plus longtemps Irida, je l’ai, dit Emiaelle.

– Quel soulagement, dit Irida, tentant de conserver un certain flegme.

Elle se mit enfin à sourire et étreignit son amie.

– Merci Emiaelle, merci pour tout. Comment cela s’est-il passé ?

– Comme nous l’avions prévu, il voulait tout garder. J’ai essayé de le raisonner, un peu, mais il n’a rien voulu entendre.

– À t’entendre, tu n’as guère dû essayer longtemps.

– Il ne m’en a pas laissé le choix.

– Est-il hors d’état de nuire ?

– Oui. Mais...vas-tu m’expliquer le fin mot de cette histoire ? Je ne t’ai jamais vue aussi nerveuse. Tu restes d’habitude parfaitement et odieusement calme dans toutes les situations, telle…une reine ! Cela en devient presque dérangeant. Alors qu’est-ce qui peut te mettre dans un tel état ? J’ai ouvert le coffre comme tu me l’as montré, quelle est cette babiole ?

– Asseyons-nous. Je suppose que tu as faim ?

– Je ne suis pas contre…

– Très bien. Kert, que l’on apporte à manger !

Les victuailles arrivèrent peu après. Les domestiques éclairèrent les lanternes de la pièce qui s’illumina et révéla sa belle architecture, ses voûtes et ses ornements au plafond. Les deux jeunes femmes commencèrent à se restaurer.

– Tu me dois quelques explications Irida.

– En effet… Depuis combien de temps se connaît-on ? Dix ans ?

– Où veux-tu en venir ?

« Nous devions avoir la vingtaine quand on s’est rencontrées. Tu travaillais avec ton père, qui était un des intendants du Roi. La première fois qu’on s’est vues, c’était avec lui, il avait requis mes services. Nous avons naturellement noué des liens, tout est parti de là ».

Irida semblait hésiter, elle eut du mal à rassembler ses idées.

– Et bien, je pensais, comme mes souvenirs semblaient me le rappeler, que j’avais eu une enfance tout à fait normale, très aisée, élevée par une famille aimante, dès le plus jeune âge.

– N’est-ce pas le cas ?

– Là est le problème. Aujourd’hui, je ne saurais dire, je n’en suis pas sûre. Il y a peu de temps, j’ai découvert certaines choses qui m’ont troublée. C’est comme si ma mémoire me jouait des tours. Tout est confus, je n’arrive pas à dire si mes souvenirs sont réels ou fictifs. Cela m’inquiète. J’ai la sensation qu’un lourd passé me hante, tout comme toi…

Emiaelle n’était pas devenue telle qu’elle était par envie. Sa vie avait été tout autre. Elle avait passé son enfance dans un petit village plus à l’est. Peu de temps après avoir fêté sa première décennie, un filon d’or fut découvert non loin, attirant aussi bien les convoitises que les malfrats.  Quelque temps après, son village fut attaqué par des pillards persuadés que les habitants cachaient des monceaux d’or dans leur cave, ce qui n’était en rien le cas. Tout fut entièrement brûlé et les habitants massacrés, dont la famille d’Emiaelle. Elle fut l’une des seules rescapées, et put s’enfuir. Elle fut livrée à elle-même durant des années, vivant dans la forêt telle une vagabonde. Pour sa survie, elle dut devenir autre chose, une guerrière, une chasseuse et une pisteuse hors pair. Elle se mit à vivre de ses talents durement acquis. Même en respectant ses principes d’honneur, certains contrats la contraignirent à se salir les mains. Aujourd’hui ses démons la hantent encore. Comme cet armurier qui avait eu le malheur de vendre une contrefaçon d’épée à la mauvaise personne…Ou cet usurier qui demandait encore et encore plus d’intérêts à ces emprunteurs, qui devaient parfois le payer de leur vie...

Mais son pire démon remontait à une froide nuit d’hiver, nuit dont elle ne se releva jamais totalement. Ce fut la fois de trop, son dernier contrat de la sorte.

Sa rencontre avec Irida avait été une bénédiction. À cette époque, tout le monde était bien loin de penser que Irida allait être pressentie pour être reine. Dans le clan de Chyldérie, on ne montait pas forcément sur le trône par l’hérédité, mais par le mérite – encore une des raisons pour laquelle les autres royaumes moquaient la Chyldérie, qui en réalité, les faisait jalouser.

« Il y a deux uniques raisons à la haine : la rancœur justifiée et la jalousie. La jalousie est la gangrène qui ronge ce monde. En vérité, la jalousie est la seule et unique source de tout conflit. »

Chaque monarque cherchait et choisissait son successeur, sans limite d’âge ou de rang féodal. Tout homme pouvait par ses qualités, espérer accéder au trône, du moins en théorie. Car il était avéré qu’au final, tout se jouait dans les mêmes familles. Quelle ne fut pas la surprise quand le précédent roi, Alatar IV, choisit une femme, Irida, au lieu du populaire Duc Hectovak, que tout le monde considérait comme le seul et unique prétendant digne. Mais Alatar ne l’entendait pas de cette oreille et se méfiait du Duc, trop influent à son goût dans certains milieux non pour le moins douteux. À côté de cela, il avait été séduit par Irida, son intelligence, sa vivacité d’esprit, sa force de caractère, ses principes, son honneur, sa bonté, et son profond respect du peuple. En neuf siècles, seules deux reines avaient gouverné la Chyldérie.

Aujourd’hui, Emiaelle et Irida étaient proches telles des sœurs. Emiaelle continuait son métier, et ses contrats étaient bien plus honorables, du moins en façade. Ayant une confiance aveugle en Irida, elle exécutait ses ordres sans la moindre contestation, n’ayant jamais eu de doute quant à ses intentions et ses motivations. Cependant, on ne pouvait nier que parfois, certaines requêtes de la reine étaient quelque peu brutales, voire définitives. Tout n’était pas blanc dans les affaires royales, on ne menait règne et on ne tenait royaume avec du velours. Manigances, complots, espionnages et trahisons étaient de mise pour devoir arriver à ses fins. La reine l’avait vite compris, malgré l’image généreuse et magnanime qu’elle se plaisait à donner. C’était « pour le bien de la couronne », se déculpabilisait Emiaelle en faisant couler le sang.

Irida s’était tue, pensive, bien trop au goût d’Emiaelle.

– Je ne me rappelle pas du tout, mais je sais aujourd’hui qu’il s’est passé quelque chose, sans savoir quoi ni quand. Je ne puis encore l’expliquer.

– Comment le sais-tu ? Je ne comprends pas grand-chose à vrai dire.

– Cela doit remonter à quelques semaines, j’étais en visite pour affaires, dans la petite ville d’Hytragirk. En journée, lasse de les entendre parler des heures durant de profits avec un vocabulaire que je ne suivais plus, je me suis éclipsée pour flâner toute seule. Il me plaît de le faire de temps en temps, cela me détend. Dans mon manteau personne ne me reconnaît, et cela me permet aussi de voir certaines réalités.

– Certes. Qu’y as-tu découvert ?

– Je suis allée faire un tour au marché, histoire d’écouter çà et là, de faire mine de trouver un ou deux bibelots…Mais j’y ai trouvé autre chose. À un étal, une femme assez âgée s’est approchée de moi en me dévisageant, comme si elle avait vu un fantôme. Au début j’ai cru être démasquée, mais il n’en était rien. Elle a posé ses mains sur mon visage et m’a appelé « Élianthe », sans autre parole. Elle était entre stupéfaction et bonheur, mais n’avait plus l’air d’avoir toute sa tête. Elle m’a demandé de la suivre et m’a emmené chez elle en ville. Elle vivait dans une seule pièce, toute petite, au rez-de-chaussée d’une maison. Elle ne m’a pas fait asseoir, rien, elle s’est contentée de me donner quelque chose enroulé dans un tissu. Subitement, elle s’est mise à fondre en sanglots et s’est écroulée sur sa chaise en m’implorant de partir. Je n’ai osé insister je l'avoue, j’étais un peu désorientée par tout cela, et je suis sortie.

– Et dans ce tissu, il y avait cette chose ?

– Oui.

Irida ouvrit la boîte, en récitant les fameux mots en chyldérien ancien « olirta cojaria » - ouvre-toi coffre. Elle prit ladite pièce et la donna à Emiaelle. Cela ressemblait à une amulette, en forme de losange, dorée, mais il était évident que ce n’était pas de l’or. Ornementée, elle avait au centre une fausse pierre rouge.

– Qu’est-ce ? On dirait un simple pendentif, ou une amulette.  Je ne vois pas ce qui a pu te troubler ?

– Retourne-la.

Au dos de l’amulette, il y avait un dessin, un portrait de quelques pouces. Le portrait d’une jeune fille de huit ou dix ans qui ressemblait à s’y méprendre à Irida.

– On dirait le portrait de toi dans ta chambre, mal fait, mais tout de même.

– Ce n’est pas tant ce portrait, mais l’émotion que j’ai ressentie en le voyant, quelque chose s’est éveillé, a ressurgi en moi. Une sensation d’horreur, de peur. J’ai eu l’impression d’entendre des cris, des hurlements, puis du chaud, comme des flammes. C’était insupportable.

– Et tu n’es pas allée revoir cette vieille dame ?

– Si bien sûr, j’ai essayé, mais elle avait fermé sa porte, et ne m’a pas laissé rentrer de nouveau.

– Ton père étant mort il y a quelques années, il ne pourra pas t’en apprendre plus. Pourquoi avoir emporté cette amulette à Kugila ?

– Je ne saurais trop dire. Ne sachant que faire de cela, j’ai d’abord voulu m’en débarrasser, mais je voulais savoir. Je suis allé à l’oublonnerie1 de Kugila pour le mettre à la fois en sûreté dans les coffres, mais aussi loin de moi.

– Tu es revenue ici, et après avoir retrouvé tes esprits, tu as décidé d’en savoir plus. Tu as fait rapatrier le coffre, le convoi s’est fait détrousser, et on connaît la suite.

– C’est cela.

– Je ne t’ai jamais vue dans cet état, toi qui restes si réfléchie quelle que soit la situation, jusqu’à faire preuve parfois de pragmatisme. Cela a vraiment dû t'affecter. Et moi, je n’étais pas présente ces dernières semaines, j’étais sur un gros contrat, je ne t’ai pas vu, je n’ai pas pu t’aider. Si j’avais été là…

– Tu n’es nullement responsable, dit la reine. Cela n’aurait rien changé.

– Soit, et maintenant ? La seule piste que nous ayons est cette vieille dame. Il faut que nous retournions la voir.

– Merci, infiniment.

– Quand partons-nous ?

– J’ai quelques affaires à traiter d’abord, dit Irida. Je ne puis tout laisser ainsi en plan. Qui plus est, personne ne doit être au courant pour notre voyage. Nous pouvons partir après-demain matin, si cela te convient.

– Ce sera parfait. Je suis éreintée, j’ai besoin d’aller me reposer. Je rentre à mon auberge. À dans deux jours alors.

Oublonnerie: équivalent d’une banque

Osthenbourg

Osthenbourg, la ville du Savoir, était située dans le royaume de Rodania, là où étaient implantées les plus prestigieuses académies et universités du monde. La Grande Bibliothèque d’Osthenbourg comptait des centaines de milliers d’ouvrages, riche d’une collection de livres et manuscrits anciens, rares et uniques, d’une valeur inestimable. La ville était elle aussi ancienne, à l’origine une forteresse. La géométrie n’était pas aussi structurée que celle de Karévory : des rues pavées étroites, des croisements en biais, de longues rues courbées  - suivant la ligne d’anciens remparts, et de nombreux culs-de-sac. Les maisons à colombages, de deux ou trois étages tout au plus, portaient chacune un élément qui les distinguait des autres : une couleur particulière de boiserie ou de hourdage, un toit plus ou moins large, la sculpture des lambrequins, etc.

La ville était tout à fait coquette et d’un charme romantique. Les pièces de théâtre, les récits et contes ne se comptaient plus et animaient la ville chaque nuit. Son charme attirait ainsi les artistes, qui trouvaient ici le calme, l’inspiration, s’épanouissant dans leur art.

C’était la ville des nouvelles tendances artistiques et intellectuelles, des courants philosophiques en tout genre, et une villégiature de la bourgeoisie.

Osthenbourg était située en pleine campagne, le long de la Sapyugha, la rivière de saphir, nom donné en raison de sa forte concentration en pierres précieuses. À une vingtaine de kilomètres en amont de la Sapyugha, on trouvait plusieurs camps de mineurs, chercheurs de joyaux. On ne comptait plus les vols et les meurtres pour cet or bleu. La plupart faisaient appel à des gardes du corps pour se protéger, mais cela n’arrangeait rien au final, car ils devenaient leurs hommes de main, effectuant les sales besognes pour leur compte. Les autorités avaient abandonné l’idée de réguler la situation, et là aussi, les pots-de-vin coulaient à flots.

Rodania était le seul royaume connu à être gouverné par une assemblée majoritairement composée de mages, la Chambre des Hyntrel,  - au nombre de soixante - , avec à sa tête, le Grand Instigateur et grand protecteur de l’Arbre de Litaria, Older Kerzog, sage parmi les sages, dont on ne connaissait pas tout à fait l’âge, mais qui était de ceux qui savaient bien des choses. Naturellement, arts mystiques étaient mis en avant et étaient aisément plus accessibles que dans d’autres royaumes. Dans leur infinie sagesse, les Hyntrel encourageaient surtout la soif de savoir et la liberté de créativité, à l’instar des Gitaks. Telle était l’âme de Rodania.

Certains des mages avaient l’insigne honneur de faire partie de la prestigieuse Chambre des Kahards, représentant les vingt-neuf Ordres de Mages connus et officiels à ce jour. Aux pouvoirs et à la sagesse immensurables, d’aucuns disaient qu’une telle Guilde composée de si puissants êtres ne pouvait que régir Hashkaria dans l’ombre, tirant les ficelles adéquates, jouant avec rois et reines, créateurs fous et tours armées, ainsi que tous les innombrables pions de ce monde.

Le fait que la Rodania fût dirigée par des Mages n’était en rien anodin. Seule une telle assemblée était en capacité et légitimement en droit de protéger l’Arbre de Litaria, mais aussi et surtout, le site sacré de Kharnaran. Ce site sacré, qui se trouvait au nord du royaume, était la seule preuve connue de manifestation de Kyan Rogh sur le monde. Il était impensable que monarques et seigneurs avides, cupides et corrompus puissent avoir la responsabilité de tels lieux, sources religieuses, spirituelles et mystiques. Seuls les mages avaient pleine conscience de ce qui devait être fait pour leur préservation.