L’Agence Bêta du scorpion - Joëlle-Etienne - E-Book

L’Agence Bêta du scorpion E-Book

Joëlle-Etienne

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Beschreibung

Ce polar écrit à quatre mains est le premier d'une série décalée composée sur le jeu littéraire du Cadavre exquis !

L'agence Bêta du Scorpion vivote dans un Paris qui la dépasse un peu. Antartica la Mitée, superbe enquêtrice un rien névrosée, et Fuck du Brouillard, look serpillière noir-polar, romantique malgré lui, se supportent.
Leur improbable association mène parfois à bien - souvent nulle part - les rares affaires que de pauvres quidams leur confient... sans doute par erreur.
Mais ce jour-là, ils comprennent que c'est du lourd. Antartica se sent en tout cas ferrée sec par le chasseur de baleine qui entre dans le bureau. Pendant ce temps, Fuck, lui, ne sent rien, il se tape l'histoire poignante des mocassins jaunes de l'amant du croupier. Et quand les vipères sonnent... les privés sursautent !

Un meurtre sordide, une concierge bien glauque, un bouton de pantalon égaré, des suspects hautement... suspects nous entraînent vers un final curieusement... final !

EXTRAIT

Pas de quoi l'émouvoir. Elle avait l'habitude de ce genre de lettre et ses occupations n'en souffraient guère. On aurait même pu penser que ces inélégances épistolaires lui plaisaient, qu'elles lui donnaient son quota de tonus quotidien, de vitamines matinales, de pêche miraculeuse. Elle se plaisait à dire que la lettre anonyme est le crabe sous le rocher. Elle nous érafle au passage et nous donne envie de gratter ! Elle se mit donc au travail après avoir pris soin de classer la pièce à conviction dans le dossier "COURRIER NON URGENT / CRABE INCONNU". Elle était experte. Sa patience et son obstination venaient à bout des plus trempés des barreaux de prison. Quand Antartica la Mitée travaillait, rien, et encore moins son associé, ne pouvait l'en distraire.

CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE

- « Réjouissant « peau-lard » carolo signé à quatre mains. Au couple d’auteurs répond un couple de personnages. Joëlle-Etienne adorent les jeux de mots délicieusement foireux. Et l’intrigue vaut son pesant d’absurdité. » (Jacques de Pierpont, Classic 21)

- « Le jeu du Cadavre exquis, c’est ce principe littéraire qu’ont suivi les auteurs pour écrire l’ouvrage. Pas de fil conducteur, pas d’histoire préconçue… une cohérence est tout de même gardée tout au long du récit. Un polar complètement décalé. » (Sud Indo)

A PROPOS DES AUTEURS

Quatre mains pianotant joyeusement sur un clavier donnèrent corps à ce livre parti de rien pour arriver nulle part. Joëlle-Etienne ou l’histoire exquise d’un cadavre. Ce premier opus de l’ Agence Bêta du Scorpion est né des cerveaux bouillonnants de deux Carolos pur jus, écrivains malgré eux, Joëlle et… Etienne (qui d’autre ?).

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Seitenzahl: 194

Veröffentlichungsjahr: 2015

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“ Quatre mains pianotant joyeusement sur un clavier donnèrent corps à ce livre parti de rien pour arriver nulle part.

Quatre mains se refilèrent, pendant des semaines, les pages magiques avec, à chaque passage, la crainte du faux pas, l’angoisse de la sortie de route, le stress de l’impasse.

Quatre mains sans prétention - en quête de dieu sait quoi - enquêtèrent au diable vauvert et alentour, fouinant au fond des poubelles des ruelles sombres, là où les mains de l’homme perdent leur latin sur le siège d’une décapotable pendant que celles de la femme y ont le dernier mot.

Quatre mains qui auraient pu aller jusqu’à plonger dans les méandres de l’âme humaine mais qui s’abstinrent, s’étant promises d’essayer de rester à l’écart de la prétention… ”

À nos victimes

Là où l’on comprend déjà tout

« Madame Antartica,

Vous êtes salope. Meler-vous de vos affaires et tout ira bien !

Retenez bien ceci : Robert a tuer personne, alor Laisser le tranquil !

X »

Pas de quoi l’émouvoir. Elle avait l’habitude de ce genre de lettre et ses occupations n’en souffraient guère. On aurait même pu penser que ces inélégances épistolaires lui plaisaient, qu’elles lui donnaient son quota de tonus quotidien, de vitamines matinales, de pêche miraculeuse. Elle se plaisait à dire que la lettre anonyme est le crabe sous le rocher. Elle nous érafle au passage et nous donne envie de gratter !

Elle se mit donc au travail après avoir pris soin de classer la pièce à conviction dans le dossier “ COURRIER NON URGENT / CRABE INCONNU ”. Elle était experte. Sa patience et son obstination venaient à bout des plus trempés des barreaux de prison. Quand Antartica la Mitée travaillait, rien, et encore moins son associé, ne pouvait l’en distraire.

Ponctuelle, elle arrivait au bureau à onze heures et l’histoire voulait qu’elle commençât sa journée par se faire les ongles. Elle dépliait sur le bureau un mouchoir blanc, le mouchoir à ongles, et y étalait ses quatre limes de grains différents, le dissolvant, le rouge à ongles ou le jaune, le bleu, le noir… Elle sacrifiait à ce rituel par une coquetterie somme toute bien naturelle, mais aussi par pur professionnalisme. Le vernis fixe le client et mes doigts le guident là où je le décide. En fait, le rituel des ongles lui permettait de plonger dans les méandres des affaires en cours. S’il n’y en avait pas, elle peaufinait sans mal ses rêves de lagons désertiques. Experte jusqu’au bout des ongles. Aujourd’hui, mercredi 31 juillet, dix heures dix, elle avait l’intuition qu’il ne se passerait rien de spécial de la semaine. Il fallait bien qu’un jour le cours de l’histoire la fasse mentir…

- Antartica !, lança-t-il d’un ton guerrier avant de claquer la porte derrière lui.

- Oui, Fuck ? répondit-elle d’un air détaché, le majeur en l’air, t’es tombé du lit ou t’as été jeté par la blondasse d’hier ?

- Écoute, c’est une histoire de f… Quelle blondasse ?!?

- C’est ça, prend moi pour une blonde !…

- On tient un pigeon !…

- Tu veux dire que nous avons un client ? dit-elle en pensant il est encore tombé sur une épouse jalouse plutôt bien carénée qui veut prendre son mari la main dans la petite culotte d’une autre.

- Oui, enfin, plutôt une cliente.

- Hum… Tiens donc…

- Elle soupçonne son fils de fumer du haschich et veut le confondre.

- Hum hum…

La sonnerie rouillée de l’antique téléphone retentit.

- A.B.S., affaires spéciales, filatures, démasquages et enquêtes en tous genres, Antartica la Mitée j’écoute !… Oui… oui… oui… Non, Monsieur, non, je vous l’ai déjà dit hier, avant-hier et la semaine dernière, nous n’avons pas violé votre femme dans un photomaton pendant la nuit de Noël… Non, Monsieur, ce doit être une erreur… Au revoir Monsieur !

Elle raccrocha irritée.

- Bon, on en était à ta cliente.

- Euh… Oui… Donc, j’étais ici à l’agence hier soir quand elle a téléphoné. Et sa voix, fit-il avec un énorme zeste de volupté dans la sienne, Ô sa voix… Cette voix… Une v…

- Oui, oui, bon, ça va Fuck, j’ai compris, elle n’était pas muette ! Tu m’énerves !, lâcha-t-elle en ventilant sa main gauche.

- Une voix qui…, commença-t-il en lançant la main vers les cieux, se donnant un petit air d’Hamlet, une voix qui, hier soir…

- Comment ça, hier soir ? le coupa-t-elle, tu viens à l’agence le soir maintenant, c’est nouveau, ça !

- Hein ? Quoi ? Hier soir ?! Heu… Ah oui, hier soir ! Ben oui, c’est très simple…

- Je t’écoute !, murmura-t-elle en soufflant sur ses ongles.

- C’est très simple…

- Tu l’as déjà dit.

- Laisse-moi finir !

Il aurait dû dire pour rester proche de la réalité : Antartica. Faut que je t’avoue un truc. Hier soir, j’étais en planque devantton appartement pour prendre des photos. Ben oui, tu ne fermes jamais les tentures roses de ta salle de bain qui donne sur la ruelle. J’avais pris un 36 poses argentiques de la plus haute qualité, de ceux qui révèlent tous les détails, qui rendent palpables les moindres creux et déliés, qui vous font bander dans la chambre noire quoi. Et me suis laissé entraîner par ma verve photographique. T’es trop bien merde, c’est pas de ma faute quoi ! Le film fut terminé en deux minutes et je ne t’avais encore prise que de dos. En photo j’veux dire. Faut me comprendre aussi, je ne suis qu’un homme et, n’écoutant que mon courage, je me ruai dare-dare au bureau pour prendre le stock restant lorsque ce maudit téléphone me fit perdre le fil de mon reportage !

Mais Fuck s’abstint prudemment en se disant que c’était trop long à dire sans respirer et que cette version honnête n’aurait peut-être pas reçu un accueil triomphal. Intuition masculine.

- Alors ? insista-t-elle, grouille, ça va être sec !

- Je ne sais plus moi…, mentit-il, c’est vrai qu’il fait sec ici…

Antartica le foudroya d’un regard glacial qui fit fondre instantanément le regard noir de noir de Fuck de Fuck.

- Voilà, je sens que ça me revient. Figure-toi que je… J’avais complètement oublié de… Je suis repassé chercher un… un dossier ! Mais oui, tu sais, je t’ai dit que je voulais relire le dossier du vieux pervers du parc et je… je l’avais oublié…

- Hummm…

- Si ! C’est dingue, non ? Oublier un dossier, moi !…

- Tu travailles chez toi maintenant ? Ça aussi, c’est nouveau !

- Ho, ça va hein !… Bon, soit, en fait, elle m’a dit qu’elle avait déposé une enveloppe dans notre boîte aux lettres. Il y avait une photo d’elle avec son fils…

- Montre !

Fuck lui tendit la photo sans enthousiasme. Antartica fit la moue, la garce valait le détour. Elle était roulée comme Adriana par Wonderbra ! Qu’à cela ne tienne, elle connaissait la parade.

- Désolé Fuck, mais tu le sais aussi bien que moi, on ne traite pas les drogues douces…

- Pffff…, souffla-t-il en se disant que, faute de désaltérant, il tirerait bien une taffe.

- Bon, affaire classée…

Fuck ne dit rien. Il préféra prendre un air détaché pour aller recoller le “ F ” de “ Fuck ” qui battait de l’aile sur la porte vitrée où l’on pouvait lire :

-- AGENCE BÊTA DU SCORPION -- Affaires spéciales, filatures, démasquages et enquêtes en tous genres Antartica la Mitée - Fuck du Brouillard

Ceci fait, il s’assit satisfait sur le sofa usé pour lisser sensuellement ses favoris.

Depuis quelques jours en effet, Fuck écoutait ses favoris pousser, eu égard à de vilains petits boutons qui devaient s’être donné rendez-vous sur ses joues pour leur rencontre annuelle. Antartica trouvait cela très drôle et le surnommait “ Vidocq ” !

Il sentait, en nez fin qu’il était, qu’il avait eu sa dose de contrariétés hebdomadaire et, que hormis quelques rapports à terminer et un chèque à réclamer, il ne ferait rien de sa semaine. Ce qui ne se vérifia pas du tout !

Il n’avait encore lissé que le favori gauche lorsque son œil de lynx aperçut derrière la porte, sangsue de compétition ventousée à la vitre, la tête et les mains de Josette Teuse, la concierge de l’immeuble, qu’ils appelaient “ la Pie Teuse ”. Il ne se passait pas un jour sans qu’elle ne vînt les épier discrètement les deux mains et le nez écrasés contre la vitre. Son souffle humide était d’ailleurs plus que probablement à l’origine du décollement prématuré du “ F ” et les traces de bave rendaient dangereusement glissante l’entrée du bureau en fin de journée.

Fuck, nerfs à vif, voulut lui retourner le groin d’un direct du gauche.

- Tiens, prends ça, vieille peau, larve de truie, bave de poulpe !

Il frappa violemment. La vitre, blindée (commandée à l’époque où Fuck croyait encore que le métier de détective était dangereux et payait bien), encaissa sans broncher à l’inverse de Fuck qui, ayant vraiment frappé très fort et n’étant ni blindé ni boxeur, broncha. Hurla en fait. Antartica évita de peu l’éclat de rire et la Pie effrayée redescendit les trois étages en marmonnant, mains en l’air et nez en patate, encore toute secouée de la vibrante intervention de Fuck.

- Fa f’est fûr maintenant, ils préparent un maufais coup ! Faites-moi confianfe ! Ils font pas catholiques, fes vens-là, f’est fûr !

Fuck jura, ça, c’est sûr ! Une logorrhée, un barrage rompu, une diarrhée tsunamesque, grandiose et vaine. Tout son dictionnaire y passa et force était de constater que celui-ci ressemblait, en tout cas dans ce domaine, plus à l’encyclopédie qu’au post-it…

Ils abandonnèrent la journée à son triste sort. Vu qu’il n’y avait pas le feu à la cuvette, les affaires de l’agence devant mûrirun peu pour nous tomber pile-poil blettes dans les mains…, ils s’en retournèrent chez eux panser l’un son poignet explosé, l’autre son doigt mordu en sursautant lors du direct…

Là où Antartica s’océanographise

« Monsieur Fuck, Vous et votre colite, vous êtes qu’une Bande de nulle, vous pourrirer tous en anfer si vous continuer !

X »

C’était le petit mot du jour. Antartica sourit en pensant que Fuck n’était pas épargné. Elle éclata de rire en constatant que l’abruti de correspondant anonyme avait écrit bande avec un “ a ”.

- Encore un ex-cancre de radiateur reconverti en cancrelat délateur !

“ Bande ” s’écrivait bien avec un “ a ”, mais elle aimait se faire passer pour une gourde, surtout lorsqu’elle était seule, et ceci dans le seul et unique but de se sentir intelligente !

Pas de quoi la déstabiliser. Elle se remit donc au travail sans tarder après avoir pris soin de classer la lettre anonyme dans le volumineux dossier “ COURRIER NON URGENT / CRABE INCONNU ”.

Le travail du matin, enfin celui qui venait après les ongles, requérait une attention soutenue. Il s’agissait pour Antartica d’effectuer sa “ gym-tonic-visage ” quotidienne destinée à conserver jeunesse, beauté et teint de pêche, de lys, de rose en toutes circonstances. Cette pratique lui avait été transmise par le grand maître Ton-Liu-Taï lors des séances de régénérescence proactive du corps et de l’esprit qu’elle avait suivies assidûment, et ce biquotidiennement, durant trois longues années. Mais c’était pour la bonne cause et, comme l’indiquait d’ailleurs le prospectus publicitaire qu’elle avait conservé religieusement, “ Le vénéré maître avait lui-même découvert cette pratique révolutionnaire lors d’un voyage dans la presqu’île du Kamtchatka où les gens ne font pas leur âge, mais celui de leurs enfants ! ” et au dos, on pouvait lire sous la photo du maître “ CETTE PHOTO EN EST LA PREUVE : aujourd’hui âgé de 87 ans bien frappés, vous pouvez constater que le grand maître Ton-Liu-Taï en paraît à peine 25 ! ”

S’efforçant donc de suivre la trace de son mentor (à qui elle avait d’ailleurs sacrifié plusieurs nuits au cours desquelles il lui enseigna l’art magique du placement de poches d’eau de mer surgelées sur les zones du visage “ à risques ”), Antartica attaquait le premier exercice d’une longue série. Il consistait en l’étirement des lèvres style “ cul de poule ” ou “ poisson en bocal ”. elle devait écarquiller les yeux au maximum et étirer les pommettes vers le bas tout en tentant de rentrer le menton le plus possible. Ensuite, en un mouvement souple et aérien, il convenait d’inverser le processus et d’étirer au maximum les commissures de lèvres vers les oreilles, toutes dents dehors (elle les avait très blanches heureusement !), en plissant les yeux. Elle récitait alors la phrase salvatrice tout en prenant soin de bien tenir la position.

- CHANG KAI-CHEK REMONTE LE COURS DU YANG-TSEU-KIANG… CHANG KAI-CHEK REMONTE LE COURS DU YANNNNN…

C’est ce moment précis que Fuck choisit pour faire irruption dans la pièce avec sa délicatesse légendaire et les bras encombrés de paquets. Essoufflé par les trois étages, soufflé par le sourire béat d’Antartica et fasciné par ses murmures suggestifs, il imagina naïvement que tout cela lui était miraculeusement destiné. Il ne put réprimer un élan romantique.

- Bonjour Antartica, comme tu es belle ce matin !, clama-t-il à deux doigts de sortir enfin sa déclaration enflammée.

Il eut droit pour toute réponse à un C’est à cette heure-ci que tu arrives ! Elle désigna les paquets.

- Je suppose que c’est encore ton lot quotidien de Jack Daniel’s et biscuits apéritif nécessaires à ton état comateux dû à une longue nuit de luxure !

Ce cinglant camouflet le coupa net dans son élan. Il prit piteusement le chemin de son bureau, s’y installa, les yeux battus et le cœur ravagé. Antartica l’observa. Oui une de tes longues nuits de luxure avec une pétasse une radasse une roulure une blondasse à grosses miches siliconées alors que moi moi je suis là seule dans mon lit moi blonde de haut en bas les seins hauts fermes dodus à souhait et j’te parle pas du cerveau, mais non il préfère des grosses truies béates et inconsistantes !

Et c’est tout à ses fiévreuses pensées qu’elle replongea, pour se donner la contenance glacée qu’elle affectait, dans le numéro d’avril de “ Marie-Claire ” où une psychologue très fine et très intelligente (normal, c’est une psychologue !) donnait divers et judicieux conseils pour parvenir à… arriver au… enfin, bon… (ce numéro lui avait insidieusement été transmis par la “ Teuse ” qu’elle soupçonnait d’ailleurs d’avoir tenté avec son vibromasseur toutes les caresses et positions décrites).

Au bout de quelques minutes, elle leva l’œil droit, habilement dissimulé par une mèche rebelle et examina Fuck à la dérobée. Dieu qu’il est mignon ainsi nonchalamment installé dans son fauteuil les pieds sur le bureau avec son air d’enfant triste et son verre de whisky à la main et quelle main forte large virile comme le reste d’ailleurs pas mal foutu quand même un rien libertin avec sa mèche brune lui tombant sur le front et bon détective avec ça de la vivacité de l’esprit, mais un cavaleur de première et toutes ces radasses ces pétasses ces roulures qui tournent au…

“ TOC, TOC ” (ou plutôt ” Cling, cling ”, porte vitrée oblige).

Le bruit était peu courant en ces lieux, incongru même. On frappait à la porte. Antartica sortit fort à propos de la colère qui montait en elle et qui lui était pénible, car génératrice de rides.

- Entrez !, lança-t-elle avec emphase.

L’homme entra. Antartica se figea. Le choc ! Se tenait devant elle la plus belle créature masculine qu’elle eût jamais rencontrée. Un étonnant et savoureux mélange de Brad Pitt, Russell Crowe, Jude Law et Jack Nicholson. Et avec ça, des yeux noirs, des cheveux noirs, des dents blanches et un corps à faire pâmer d’envie JCVD lui-même !

L’ébahissement fut d’ailleurs réciproque et il fallut plusieurs secondes à l’apparition pour réagir face au regard bleu glacier d’Antartica. Il tendit la main.

- Antartica la Mitée je présume ?

- Ouiiiiii…, susurra-t-elle tout en faisant discrètement disparaître la pile de magazines féminins de son bureau et poussant à l’avant-plan le premier livre qui lui tombait sous la main, en l’occurrence une superbe encyclopédie sur les baleines offerte à son anniversaire par son grand-oncle François.

- Comme c’est étrange… Ainsi vous aimez les baleines ? dit-il sans détacher son regard du fascinant visage d’Antartica.

- Ouiiiiii… C’est toute ma viiie…, s’entendit-elle répondre, elle qui ne connaissait des baleines que la graisse utilisée dans les rouges à lèvres.

- Vraiment étrange… Figurez-vous que j’ai été plongeur intérimaire chez Cousteau Society et, qu’à cette occasion, j’ai eu l’immense privilège de nager auprès de moult baleines…

- Ouiiiiii…

- C’était il y a trois ans et… Je n’avais pas à l’époque l’inégalable bonheur de vous connaître et de pouvoir plonger mon regard dans le bleu apocalyptique de vos yeux somptueux…

- Ouiiiiii…

- C’était donc il y a trois ans et… et… vous faites quelque chose ce soir ?

- Ouiiiiii… Euh… NOOoooon !…

C’est cet instant que Fuck choisit pour sortir de la torpeur dans laquelle l’avaient plongé la moiteur torride et l’électricité palpable de l’échange entre Antartica et le bel inconnu.

- Cher Monsieur ? lâcha-t-il d’un ton glacial subtilement emprunté au large répertoire d’Antartica, que pouvons-nous pour votre service ?

Là où se croisent les tragédies

- Bob, remets-moi ça…

- Et un double pour Mister Fuck, ça roule !, lança Bob à la cantonade en se penchant pour prendre la bouteille de Jack Daniel’s “ Cuvée spéciale 18 ans d’âge ”. Le “ 18 ans d’âge ” avait été judicieusement biffé pour laisser place à une inscription manuscrite : “ Cuvée FuduBr ”…

Rester à l’agence était au-dessus de ses forces. Sans attendre la réponse du bellâtre, il était sorti tête haute, regard noir-polar en prenant soin d’afficher un sourire détaché, de ne rien dire et de marcher droit, mais en claquant tout de même un peu la porte, histoire d’exister. Merde quoi !

Direction le “ Bob’s Bar ”, son Q.G., sa source, son havre, son port, son phare et, faut-il le dire, en fin de soirée, son point de chute. Ce qui tombait bien, car il tombait souvent…

- J’vois vraiment pas ce qu’elle lui trouve… Il est sûrement con comme une pieuvre, le scaphandrier ! Fallait bien que ça tombe sur moi… Et la blonde qui fond comme un glacier devant Belzébuth, y’a pas de justice…

Il marmonnait, affalé sur le zinc, sans oublier de ponctuer ses phrases d’une gorgée.

- Y’a que Jack qui me comprend… J’parie qu’il est aussi plongeur que je suis la mère de Brad Pitt. Si ça se trouve, il venait pour se plaindre de son mari qui veut toujours faire l’homme ! Non, avec son regard de fouine, il est plutôt du genre à sauter sa petite sœur dans les toilettes et rouler des gamelles aux vieilles pour piquer leur pognon… De toute façon, si elle tombe dans son piège, c’est qu’elle n’est pas digne de moi, alors bon… Allez, un autre, Bob !

- On broie de la série noire extra-fine, Mister Fuck ?

- C’est ça, c’est ça, Bob, moque-toi du privé raté qui se mord la langue pour ne pas chialer !

- Non ! C’est pas vrai ! Vous n’allez pas me dire que…

- Laisse tomber…

Bob fit un large sourire qui révéla malgré lui une dentition peu avenante.

- Vous n’êtes pas…

- Laisse tomber !

- A…moureux ?

- Dépité, Bob, dépité. U-ni-que-ment dépité…

À l’instant où Bob leva la bouteille pour la tournée du patron, fait assez exceptionnel pour le souligner, on entendit :

- C’est pour moi !

Celui qui venait d’avoir cette idée non dénuée d’intérêt n’était pas un habitué du bar. Ni Bob ni Fuck ne le connaissaient. L’homme portait un alpaga bleu ciel qui seyait parfaitement à sa longue silhouette. Du sur-mesure, pensa immédiatement notre fin limier. Le cheveu blond coupé court et le cigarillo entre des doigts manucurés soulignaient son élégance naturelle. Il s’approcha.

- Veuillez excuser mon intrusion. Je me présente : Robert Tison, croupier.

- Fuck du Brouillard, privé… privé de tout, d’ailleurs, ajouta-t-il dans un murmure.

- Pardon ?

- Rien…

- Monsieur du Brouillard, j’ai besoin de vous !

- …Et moi d’elle…

- Pardon ?

- Rien… mais alors rien du tout…

- Voilà, je dois vous entretenir d’une affaire, disons…

Il se pencha pour souffler à l’oreille de Fuck.

- … délicate.

- C’est vrai qu’elle peut être délicate, attentionnée même. Je me souviens du jour où elle m’a invité à…

- Pardon ?

- Rien… mais alors, vraiment plus rien…

- Ne pourrions-nous pas en parler dans un lieu plus discret, votre bureau par exemple ?

- NON, cria-t-il dans un spasme, enfin, je veux dire… dans mon bureau, ce n’est pas possible pour le moment, il y règne une effervescence inadéquate à votre désir de discrétion, mais suivez-moi, je connais un endroit où nous serons à l’aise pour deviser en toute tranquillité.

Fuck fit son traditionnel petit geste de l’index “ Tu mets ça sur mon compte… ” et Bob lui répondit du geste discret ” C’est la danseuse en alpaga qui régale ! ”. Fuck ne s’en plaignit pas, Bob non plus. Fuck sortit, Tison paya et suivit. Ils descendirent dans la station de métro “ Sentier ” toute proche. Fuck se dirigea vers les toilettes, fit un discret signe de la tête à la préposée et, voyant celle du croupier s’allonger, le rassura.

- Vous inquiétez pas, Marie-Madeleine est une amie de longue date qui, de plus, est très observatrice, ce qui n’est pas négligeable…

Et en passant devant elle, il ajouta.

- Rassurez-vous, elle ne dira rien, elle est plus discrète que l’urne funéraire d’un mongol aveugle. En fait, elle est sourde-muette malvoyante et deuxième dan.

- Mon dieu, la pauvre…

- Je blague. Elle n’est que premier dan.

La pièce dans laquelle ils pénétrèrent était certes exiguë, mais confortable : deux fauteuils club, un divan, quelques bouteilles, un appareillage complet d’écoute ainsi qu’une grande garde-robe pleine de déguisements. Ils s’assirent dans les clubs.

- Je vous sers quelque chose ?

- Une larme de Gin tonic si ce n’est pas vous priver.

Fuck servit son client et prit une eau minérale. Voyant l’étonnement de son hôte, il s’expliqua avec le sérieux qui sied aux plus grands professionnels.

- Jamais pendant le service !

Il avait en effet des principes, du moins le prétendait-il. Dans le cas présent, il n’aurait pu avaler un verre de plus sans se précipiter dans un des box de Marie-Madeleine.

- Je vous écoute, lui dit-il en enclenchant son dictaphone.

- Voilà, je… Tout d’abord, je tiens à ce que vous sachiez que je suis affreusement gêné d’étaler devant un étranger certaines péripéties à caractère privé, familial même, intime parfois, et ce à mon grand dam.

- Je suis un privé, monsieur Tison. Qui dit privé dit vie privée et qui dit vie privée dit discrétion absolue. La mienne vous est toute acquise.

- Merci. Alors voilà…

Robert Tison se lança dans l’histoire de sa vie, des bobos d’enfance à la réussite professionnelle en passant par les déboires amoureux d’adolescent boutonneux. Au fil du récit, il devint évident pour Fuck que son interlocuteur en était ! Ses manières et son élocution précieuse ne laissaient aucun doute. Fallait encore que je tombe sur une pédale …, pensa-t-il. La position de Fuck sur les homosexuels était floue et il avait coutume de dire qu’il préférait ne pas en prendre, ce qui était pour lui la manière la plus simple de souligner qu’il n’en était pas.