L’agence zéro - Joshua Lenoir - E-Book

L’agence zéro E-Book

Joshua Lenoir

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Beschreibung

Les Etats-Unis, de nos jours. Isaac est un officier de la police de Boston, mis sur la touche pour avoir témoigné contre ses collègues dans une vaste affaire de corruption. Il est approché par un certain Muldowney, qui lui propose un poste dans l’énigmatique Agence Zéro, un bureau de renseignements dont les autres agences amé­ricaines ignorent l’existence même. Isaac accepte l’offre et est inté­gré au sein d’une équipe en charge de faire la lumière sur une série de disparitions dans l’Etat du Massachusetts. Très vite, ses certi­tudes vont être remises en question, et Isaac va devoir apprendre à se reconstruire au travers d’un univers qui s’effondre.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Joshua Lenoir est né à Strasbourg au début des années quatre-vingt. Ingénieur de formation, il développe une pas­sion pour le cinéma, les jeux vidéos, la bande dessinée, la science-fiction. Il commence à écrire ses propres histoires au travers des jeux de rôles qu’il anime auprès de ses amis. Avec l’Agence Zéro, il signe son premier roman.

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Seitenzahl: 266

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Joshua Lenoir

L’Agence Zéro

 

Introduction

Chaque année aux États-Unis, 611 000 personnes sont déclarées disparues. Et ce n’est que le chiffre des personnes dont la disparition a été rapportée par leurs proches, le cas des individus isolés étant quasiment impossible à quantifier. Sur ces disparus déclarés, les deux tiers sont des mineurs, et on compte presque autant d’hommes que de femmes. La majorité de ces cas sont des fugues, et les disparus sont pour l’essentiel retrouvés au bout de quelques semaines. Le Bureau Fédéral d’Investigation (FBI pour les intimes) communique un autre chiffre à mettre en parallèle, celui du total moyen des dossiers ouverts : 85 000. Cela signifie qu’à chaque instant sur le territoire, il y a 85 000 individus dont on ignore la situation : fugue, enlèvement, suicide ou accident dans un coin reculé. Pour une population de 327 millions, cela représente moins de 0.03 % des citoyens.

 

Dans l’absolu, un esprit froid et calculateur pourrait considérer ces chiffres comme négligeables, car c’est bien ce qu’ils sont : négligeables. D’un côté, chaque année aux États-Unis, ce sont quelques milliers d’individus qui disparaissent définitivement sans laisser de trace. Aucune conclusion satisfaisante à leur histoire, leur existence s’achève comme un livre dont les dernières pages ont été arrachées. Mais de l’autre, sur la même période, ce sont 600 000 Américains qui meurent d’une maladie cardiovasculaire. Autant sont emportés par diverses formes de cancer. Les décès par overdose s’envolent depuis quelque temps, portés par la récente crise des opioïdes, et talonnent désormais les décès liés au diabète, à hauteur de 80 000. Loin derrière, on retrouve les décès par balle, à peine 13 000 par an si on exclut les suicides.

 

Le chiffre des morts par balle peut sembler étonnamment bas dans la liste, sachant qu’il n’est même pas classé dans les dix premières causes nationales de décès. Dans un pays qu’on décrit malade de ses armes, un chiffre comme 13 000 décès semble presque anecdotique. Pourtant, on parle des fusillades tous les jours dans les journaux télévisés : intervention policière, règlement de comptes entre gangs, différend familial qui vire au drame, accident sordide impliquant un enfant et une arme non sécurisée, etc. Ces événements produisent généralement des images spectaculaires à base de gyrophares, d’hommes en tenue tactique criant férocement des ordres, de femmes en pleurs, de personnel médical au visage grave, le tout sur des décors faits de taches de sang, d’impacts de balle et de verre brisé.

 

On n’a rien de tout ça avec un accident cardiovasculaire. La vision d’un obèse sur un lit d’hôpital n’intéresse personne. Ce n’est pas une image qui génère de l’émotion. On pourrait croire que si la victime est un tant soit peu célèbre, la situation serait différente. Mais si même la mort d’Elvis Presley n’a rien changé aux habitudes de vie des Américains, rien ne le fera. Au final, c’est l’image qui prime : une illustration choquante fera toujours la une, car elle touche les spectateurs à un niveau émotionnel. Et lorsque les émotions sont impliquées, l’écart se creuse entre les faits objectifs et leur perception par le grand public.

 

Il en va de même avec les enlèvements. Chaque année, on estime à une centaine les cas d’enlèvements par des étrangers, au sens où la victime ne connaît pas son agresseur. Statistiquement, c’est un événement extrêmement rare, bien plus rare que l’enlèvement par un parent suite à une dispute sur la garde de l’enfant par exemple. Si la victime est mineure, la mobilisation va au-delà de la une des journaux télévisés : on déclenche ce qu’on appelle l’alerte AMBER (America’s Missing : Broadcast Emergency Response, également inspiré par le prénom d’une jeune victime – Amber Hagerman – dont l’enlèvement suivi du meurtre en 1996 n’a jamais été élucidé), un dispositif national qui diffuse des messages d’alerte sur tous les canaux de communication possibles : internet, télévision, radio, panneaux routiers, etc. Toute la sphère d’information est immédiatement et continuellement saturée : photos de l’enfant avec son animal de compagnie favori, plans larges des parents en pleurs assis sur le canapé de leur salon, gros plans sur les mains de la mère crispées sur une peluche, interrogations sur l’absence de larmes du père : on dépasse le cadre de l’information, on expose le citoyen lambda à une overdose d’émotions, en allant même jusqu’à lui envoyer des notifications par téléphone simplement si sa géolocalisation le place dans le périmètre des événements. Tout ça pour un dispositif dont le taux de succès ne dépasse guère les 20 % aux États-Unis. À nouveau, une logique froide et calculatrice aurait déjà abandonné le système – ou l’aurait réformé en profondeur. Ou aurait peut-être déjà commencé par lui changer son nom : lui donner le prénom d’une victime dont l’affaire n’a jamais été élucidée, c’est condamner l’histoire à se répéter. Mais le changement est impossible : un politicien ou technocrate qui s’attaquerait à ce dispositif serait accusé de négliger les enfants ou pire, de ne pas les aimer – un crime impardonnable dans une Amérique moderne et puritaine. Personne ne veut entendre que le système dans lequel il vit est horriblement faillible, que la vie est fragile et que la sensation de sécurité apportée par la société dans laquelle on paye ses impôts n’est qu’une illusion. L’être humain est génétiquement construit pour s’inquiéter pour ses enfants. Il n’y a pire cauchemar pour un parent que de voir son enfant disparaître, d’imaginer tout ce qu’il pourrait subir aux mains d’un ou plusieurs individus mal intentionnés, surtout lorsque les journaux explorent en continu tous les scénarios possibles, illustrations en trois dimensions à l’appui.

 

Dans les cas d’enlèvement d’enfants par des inconnus, l’issue – lorsqu’il y en a une – est souvent tragique. Le cycle habituel a alors lieu : on appelle aux prières et aux dons pour la famille, on souhaite une justice rapide et expéditive, et on espère que ça ne se reproduira jamais. Mais on fait rarement une analyse des causes et des défaillances dans le système. On ne se demande pas par exemple pourquoi les équivalents de l’alerte AMBER en Europe ont un taux de réussite supérieur à 90 %. On refuse de se remettre en question. C’est risquer de reconnaître ses propres erreurs, et personne ne veut de la mort d’un enfant sur la conscience.

 

Mais aussi traumatisante soit la disparition d’un enfant, c’est un événement statistiquement très rare. On parle rarement des autres disparitions, et certainement pas avec une telle couverture médiatique. C’est l’arbre qui cache la forêt. Une forêt abominable où personne n’a envie de s’aventurer, de peur de s’y perdre. Ou pire, d’y faire une mauvaise rencontre.

1

Le petit cercueil ne contenait pas le corps d’un animal cette fois-ci. Isaac s’autorisa un bref instant à penser que sa situation s’améliorait quelque peu, comme un rayon de soleil qui perçait les nuages lors d’un jour gris. Mais il savait pertinemment qu’il se leurrait. Le maigre rayon de soleil ne faisait qu’éclairer le site d’une horrible catastrophe aérienne dont les rares survivants étaient à l’agonie. L’odeur des excréments qui tapissaient les parois intérieures du cercueil se glissa dans ses narines. Isaac nota qu’ils s’y étaient mis à plusieurs, car il y avait au moins deux couleurs. Définitivement trois à juger des consistances. Il y avait en plus, au milieu de cet amalgame aux nuances marron, un grain de maïs que la teinte jaune rendait particulièrement visible. Celui-ci avait échappé à la digestion de son propriétaire, probablement quelqu’un qui ne prenait pas le temps de mastiquer correctement ses aliments. Isaac referma le cercueil miniature, ouvrit le tiroir de son bureau, en sortit un sac-poubelle et enveloppa consciencieusement le cadeau laissé par ses collègues, avant de le déposer au fond de sa corbeille à papier. Cela faisait cinq mois et quatre jours qu’Isaac endurait sans broncher ce genre de provocation. Il s’était fait un point d’honneur à ne jamais y répondre, ni même montrer la moindre émotion, et ce n’était pas aujourd’hui qu’il allait briser sa promesse. Mais ce n’était pas l’envie qui manquait. On finissait par s’habituer à tout, et la situation d’Isaac ne faisait pas exception. Les premiers jours où il avait reçu ces cadeaux, il scrutait le bureau, cherchait dans les yeux de ses collègues un air qui trahirait les responsables. Peine perdue. Il n’y trouvait qu’un sentiment général de malice et dédain. Ils étaient tous responsables. À divers degrés, certes, mais quelle différence ? Au fil des semaines, Isaac prit l’habitude de fuir les regards, et se coula un peu plus dans son travail. Ce n’étaient pas les affaires qui manquaient à la police de Boston.

 

Malgré sa situation de paria, Isaac ne s’était pas pour autant retrouvé au placard. Certes, on l’avait muté de la patrouille de rue à un poste de bureau. On lui avait donné une petite table en plein milieu de l’espace ouvert. Mal assis, le dos dans le passage, Isaac était exposé et vulnérable. On continuait à lui donner du travail, des dossiers à analyser, compléter, classer, archiver. C’était une rétrogradation qui n’en portait pas le nom. Son rôle décisif dans l’affaire Ortega, le scandale qui avait ébranlé l’ensemble du service jusque dans ses plus profondes fondations, interdisait toute forme de licenciement ou déclassement. La police de Boston ne pouvait pas se permettre un deuxième scandale en mettant à la porte un lanceur d’alerte. En tout cas, pas aussi tôt. On espérait simplement que l’isolation et les petites humiliations quotidiennes le pousseraient à la démission ou mieux, au suicide. Une sortie discrète, sans faire de vagues. Mais Isaac était un idéaliste, et avait une fierté mal placée qui lui interdisait de partir. C’était aux autres de changer, pas à lui. Contrairement au reste du service, il n’avait rien à se reprocher.

– C’est moi ou ça sent la merde ?

Un officier s’était arrêté à quelques pas de son bureau. Il reniflait avec force, marchait lentement dans la direction d’Isaac. Il fit le tour de sa table de travail, dérangeant au passage les dossiers en laissant ses doigts glisser sur la surface, et se pencha sur la nuque d’Isaac, violant toutes les barrières de sa distance intime, et renifla bruyamment en remontant au niveau de son oreille.

– Ah non, c’est juste Isaac !

Il éclata de rire, accompagné d’une poignée d’officiers qui avaient assisté à la scène d’un air goguenard. Héroïquement, Isaac réprima le réflexe de s’imaginer l’intérieur des muqueuses nasales de son bourreau. L’image était pourtant toute prête, haute en formes et en couleurs, mais elle resta enfouie quelque part dans son subconscient. Elle reviendra le hanter plus tard, dans son sommeil.

– Agent Cortez, s’exclama Isaac avec un sourire artificiel, encore écœuré par le bruit du reniflement qui résonnait en lui, ravi de vous voir en pleine possession de vos capacités olfactives. Surtout pour quelqu’un pour qui l’argent n’a pas d’odeur.

Les sourires s’effacèrent d’un coup. Chacun se replia sur son travail. Cortez s’éloigna, gardant la tête haute.

– T’es un homme mort, souffla Cortez avant de disparaître dans le couloir.

Isaac replongea dans ses dossiers. C’était un jeudi matin ordinaire.

 

Quelques heures plus tard, les premières livraisons de pizzas, sandwichs et plateaux de sushis – invariablement préparés par des cuistots chinois – commencèrent à arriver, signifiant qu’on n’était plus très loin de la pause de midi, même si la notion de pause était toute relative. La plupart des officiers mangeaient à leur poste ou se regroupaient autour d’un bureau. Isaac préférait déjeuner à l’extérieur, évitant ainsi les situations inconfortables. On ne lui demandait plus depuis longtemps de participer au pot commun lors des commandes. Isaac le regrettait, car il avait une repartie toute prête qu’il n’a juste jamais eu l’occasion de placer. Il prit sa cantine et sa poubelle qu’il vida en chemin vers le parc. C’était une précaution nécessaire, certains de ses cadeaux avaient déjà été recyclés et lui avaient été réofferts.

 

C’était une belle journée de printemps. Peut-être encore un peu fraîche pour certains, mais déjà trop ensoleillée pour Isaac dont les yeux toléraient mal la lumière trop vive. Aujourd’hui comme hier, il marchait d’un pas égal vers son havre de paix habituel : le parc Christophe Colomb, un espace vert particulièrement inintéressant. Pas de plantations rares, pas de construction remarquable, il n’était même pas localisé dans un quartier animé. Son aménagement était notamment mal fichu, avec de nombreux sentiers finissant en impasse, et des bancs pour la plupart exposés au soleil. Il n’y avait même pas une statue de Christophe Colomb, un détail qui néanmoins réjouissait Isaac. Il avait toujours nourri un mépris amer pour l’Espagnol génocidaire que les historiens américains avaient totalement absous de ses péchés. L’histoire était toujours écrite par les vainqueurs, et cela impliquait le retrait des manuels d’histoire de toutes les atrocités commises en son nom, que ce soient les mutilations en masse, le trafic d’êtres humains ou l’usage systématique du viol comme outil d’oppression, y compris sur les enfants. Christophe Colomb était un monstre, et il avait des parcs et des rues à son nom. Il jouissait même d’un jour de fête sur le calendrier, célébrant sa découverte du continent, alors qu’il n’était même pas le premier Européen à y avoir posé le pied. Isaac se demandait souvent dans quelle mesure le reste de l’Histoire telle qu’on l’enseignait était juste.

 

Ses pensées furent interrompues par une anomalie. Le parc était toujours vide à cette heure de la journée, ce qui signifiait que le seul banc à l’ombre devait être libre. Mais pas ce jour-là. Ce jour-là, un homme était assis à sa place. Quadragénaire, costume gris, l’homme lisait le journal. Froissé dans ses habitudes, Isaac hésita quant à la marche à suivre. Il pouvait s’installer sur un autre banc, mais il serait exposé au soleil. Il pouvait déjeuner dans un autre parc, mais le plus proche était à une quinzaine de minutes de marche. L’indécision le gagna. Un instant passa, ainsi qu’une joggeuse en leggings noirs. Finalement décidé à profiter de son seul instant de paix dans la journée, il se dirigea vers son banc.

– Est-ce que ça vous ennuie si je m’assieds ici ?

– C’est un pays libre, répondit d’un ton égal l’homme sans lever les yeux.

Toujours légèrement contrarié, Isaac s’assit, ouvrit sa cantine et déballa son sandwich au poulet. À la troisième bouchée, il se rendit compte que l’homme n’avait littéralement pas bougé depuis leur rencontre. Il n’avait pas tourné une page, pas échangé un regard. Il n’aurait pas répondu à sa question, l’homme aurait aussi bien pu être un mannequin de grande surface. Isaac l’inspecta discrètement : l’homme portait un costume bien taillé, des chaussures cirées, des lunettes de soleil noires aux montures fines, une montre en acier poli. Aucune bague, pas de tatouage visible. Ses lunettes masquaient mal de nombreux cernes, l’homme ne devait pas avoir dormi depuis des jours. Il avait une cravate rayée dans les vert-de-gris, et une épinglette représentant le drapeau américain au revers de son veston. Pas d’attaché-case. Il ressemblait à n’importe quel employé de bureau qui prenait sur sa pause pour lire son journal. Un journal daté d’hier.

 

Isaac vivait dans un monde cartésien, un monde où il existe une explication logique et rationnelle pour tout. Cet homme et son journal étaient une anomalie. Et Isaac devait en savoir plus.

– Ils ont vu juste ? demanda-t-il en tournant ostensiblement sa tête vers l’homme.

– Je vous demande pardon ?

– La météo, ils ont vu juste pour aujourd’hui ? dit-il en pointant la date sur le journal.

L’homme sourit et plia soigneusement le quotidien avant de le jeter dans la poubelle à côté du banc. Sa composition venait de changer, il tentait de garder une expression impassible mais Isaac devina une pointe de fébrilité.

– Toujours aussi observateur, Isaac.

Le cœur d’Isaac manqua un battement. Il regarda immédiatement autour de lui, cherchant véhicules et personnes suspectes, identifiant les issues du parc et les zones pour se mettre à couvert en cas d’échange de tirs. Mais l’homme et lui étaient les seuls visiteurs du parc. Quelques oiseaux chantaient dans les arbres, le trafic était minimal sur la route.

Son instinct lui hurlait de s’échapper, mais sa curiosité était piquée au vif. Il voulait en savoir plus sur l’homme qui avait ruiné d’un pic de stress son repas et unique moment de répit de la journée.

– Ok, qui êtes-vous et que voulez-vous ? souffla Isaac en déglutissant.

– Mon nom est Muldowney. James Muldowney, dit l’homme en lui tendant sa carte de visite.

Celle-ci, dont la maquette était d’une banalité affligeante, indiquait un poste de vice responsable des ressources humaines pour Omega Shipments, une société d’import-export à en croire le logo. Isaac glissa la carte dans la poche de sa chemise.

– Je vous présente mes excuses quant au caractère peu orthodoxe de notre rencontre. Nous vivons une époque où nous privilégions la prudence, en particulier pendant nos recrutements.

Isaac tentait de focaliser son attention sur l’homme, mais il ne pouvait s’empêcher de guetter les alentours dans le parc. Cette situation n’était pas normale. Elle était inattendue, et la vie d’Isaac n’avait pas besoin de surprises en ce moment. Isaac perdait le peu de contrôle qu’il lui restait sur son existence et c’était inacceptable.

– Comment savez-vous qui je suis ?

– Vous n’êtes pas tout à fait un anonyme. L’affaire Ortega a fait du bruit, beaucoup de bruit. Et provoqué de sacrés remous. Vous n’êtes certainement pas passé inaperçu : votre rôle dans l’enquête a été remarquable. Et témoigner contre d’autres policiers dans une affaire de corruption de cette envergure, c’était courageux.

Ou suicidaire, pensa Isaac.

– J’ai fait ce qui était juste, murmura Isaac.

– Exactement. Et c’est pourquoi vous vivez un enfer depuis maintenant quoi, six mois ?

– Cinq mois et quatre jours.

– Et est-ce que ça en valait la peine ?

Isaac ne répondit pas. Il se posait la question chaque matin en se regardant dans le miroir.

– Vous ne m’avez pas encore dit ce que vous voulez, esquiva-t-il.

– J’ai un poste qui vient de se libérer, et j’ai besoin de quelqu’un avec vos capacités d’analyse. Le poste est basé à Boston, et le salaire est bon. Et je peux vous garantir que ce travail est beaucoup plus stimulant que celui que vous occupez actuellement.

– J’ai beaucoup de stimuli à mon bureau en ce moment, fit remarquer narquoisement Isaac, visualisant malgré lui Cortez et ses cadeaux.

Muldowney ne releva pas. Son ton se fit perçant.

– Vous pensez sincèrement avoir encore de l’avenir dans votre branche ?

Isaac resta silencieux.

– Les choses ne s’amélioreront pas. Vous vous ferez peut-être oublier – et encore, je ne parierai pas dessus – mais il est certain que votre carrière ne s’en relèvera jamais. Vous êtes bien placé pour savoir que la purge qui a suivi cette affaire n’a pas été complète. Certes, quelques seconds couteaux et boucs émissaires sont tombés, mais vous savez très bien que c’était avant tout une opération de communication. Il reste encore de nombreux officiers, toujours en poste, des hommes et femmes dont vous avez ruiné les compléments de revenu du jour au lendemain. Je ne pense pas qu’ils vous pardonneront de sitôt. Moi, je vous offre une chance de reconversion, un boulot où vos compétences seront utiles. Réfléchissez-y, et passez me voir à mon bureau, dit-il en pointant du doigt la poche qui abritait la carte de visite. Je vous y donnerai tous les détails.

 

L’entretien semblait toucher à sa fin, l’homme était déjà sur le départ à juger de sa posture. Muldowney se leva, réajusta ses lunettes et tendit la main à Isaac. Il hésita une seconde et lui serra la main avec une neutralité calculée.

– Pensez-y, répéta Muldowney.

– Pourquoi moi ? Mes compétences ne sont pas si rares, j’imagine.

– C’est vrai. Mais vous, vous avez démontré que vous avez de l’intégrité. Un talent plutôt rare dans mon milieu.

Muldowney lui fit un signe de la tête, tourna sur ses talons puis quitta le parc, laissant Isaac seul avec son sandwich.

 

De retour au bureau, Isaac lança une recherche Internet qu’il recoupa avec les fichiers de la police. Omega Shipments était une entreprise d’une trentaine de salariés, basée à Boston, dont le business était bien l’import et export de matériaux. L’entreprise était déclarée au registre des impôts, ses bilans étaient disponibles en ligne, et les dernières années étaient positives. Le site internet affichait son organigramme, et Muldowney était en effet vice responsable des ressources humaines. Son CV était également disponible en ligne, mais n’était que très peu détaillé : un diplôme de droit, quelques missions de prestation à l’étranger. Aucune trace de l’homme sur les réseaux sociaux en revanche. Pour un homme de sa tranche d’âge, c’était un cinquante pour cent suspect, cinquante pour cent normal. À y regarder de plus près, il n’y avait aucune photo de cet homme, sur aucun site. À défaut d’être suspicieux, c’était au moins surprenant. Parallèlement, Omega Shipments n’avait posté aucune offre d’emploi récente sur les sites de recrutement. La dernière offre remontait à quatre mois, pour un poste de commercial. Toutefois, dans le cas d’Isaac, poster une offre en ligne n’avait aucun intérêt si le recruteur allait directement à la rencontre des candidats. Isaac ne trouvait aucun lien entre son profil et celui de l’entreprise. Ses compétences « d’analyste » – pour reprendre l’expression de Muldowney – n’avaient que peu d’intérêt pour une entreprise de ce type, ce qui rendait la rencontre avec Muldowney d’autant plus étrange. La curiosité d’Isaac était à son paroxysme, une sensation qui lui avait manqué depuis qu’il avait été contraint à quitter le terrain.

 

Isaac se frotta les yeux. Il prit un peu de recul et s’adossa contre sa chaise. Sa concentration dans la recherche l’avait entraîné dans un effet tunnel, l’isolant complètement du reste de son environnement. Celui-ci revenait peu à peu, les décors redevenaient nets, l’ambiance sonore remontait jusqu’à atteindre un niveau normal. Pendant quelques instants, Isaac s’était senti à sa place. Cette sensation s’estompait graduellement, au fur et à mesure que son environnement l’avalait. Isaac était revenu à la réalité, et celle-ci n’était guère réjouissante. Le reste de la journée se déroula néanmoins sans incident, et Isaac se promit de réfléchir à la proposition en rentrant chez lui.

2

Le lendemain matin, devant un miroir qui lui renvoyait une image déplorable, Isaac se rendit compte qu’il n’avait pas réfléchi à la proposition. Il était rentré chez lui et s’était inconsciemment abruti devant la télévision jusqu’à ce qu’il s’endormit. C’était comme s’il n’avait pas voulu y réfléchir. Ou peut-être que, sans le savoir, il avait déjà pris sa décision. Il n’avait aucun moyen de le savoir à ce moment-là, mais s’il avait refusé l’offre de Muldowney, Isaac aurait prématurément fini sa vie en hurlant silencieusement, dans un endroit reculé et sans nom, dans le noir et oublié de tous.

 

Isaac alluma la télévision tandis qu’il reprit sa routine matinale : rasage, douche, vêtements, petit déjeuner, boite à sandwich. En arrière-plan, il avait choisi une chaîne d’information en continu, Fox News aujourd’hui. L’identité du chroniqueur n’échappa pas à Isaac : Oliver North. Il donnait aujourd’hui librement son avis sur les dernières déclarations du Président, et son avis était pris au sérieux, nonobstant son statut de traître à sa patrie pour avoir vendu des missiles à l’Iran, scandale rendu public lors de l’affaire Iran-Contra dans les années 80. « La fin ne justifie pas toujours les moyens », pensa Isaac, considérant l’hypocrisie de la guerre froide et tous les États qui s’étaient affrontés au profit de deux superpuissances dont les enjeux les dépassaient. Sa routine achevée, il quitta son appartement et alla attendre le bus.

Chaque matin, Isaac avait cette petite appréhension en franchissant les portes des locaux de la police : Qu’allait-il trouver au bureau ce matin ? Cercueil ? Déjà fait la veille. Colle dans les serrures de ses tiroirs ? Sans intérêt, Isaac ne gardait rien d’important sous clé. Chaise remplacée par un petit tabouret ? Trop créatif pour le niveau de ses collègues.

 

Isaac prit une grande inspiration et franchit la double porte qui donnait sur l’espace de travail. Il eut un mouvement d’arrêt. Une corde de pendu était suspendue aux canalisations, et pointait juste au-dessus de sa chaise. C’était une première. Le message était clair, mais prenait une dimension particulière dans l’affaire Ortega : deux policiers s’étaient suicidés, l’un suite à sa mise à pied, l’autre à l’issue du procès. Ils étaient passés à l’acte avec leur arme de service, mais l’issue restait la même. Alentour, les officiers semblaient vaquer à leurs occupations, mais chacun guettait en coin la réaction de l’intéressé. S’approchant lentement de son bureau, Isaac fut d’autant plus choqué que le nœud coulant était grossièrement mal ficelé. Isaac était attristé qu’ils n’aient pas eu la décence de le nouer correctement, comme s’il n’en valait même pas l’effort. Isaac escalada son bureau, détacha la corde, défit le nœud, puis refit le nœud coulant, proprement cette fois-ci. Satisfait, il le laissa sur son bureau, et entama sa journée de travail. Il ne guetta même pas la réaction de ses collègues, Isaac avait perdu suffisamment de temps et d’énergie dans cet environnement.

 

La pause de midi arriva, avec son cortège de livraisons. Isaac fit mine de se rendre au parc, mais héla un taxi sur sa route et lui donna l’adresse de Omega Shipments. Sur la route, Isaac se rendit compte qu’il n’avait pas pris rendez-vous. Il sortit la carte de visite de son portefeuille et composa le numéro de la ligne directe de Muldowney. Celui-ci décrocha à la première sonnerie. Isaac s’excusa et demanda s’il était libre pour une visite à l’improviste. Sans aucune hésitation, Muldowney lui dit qu’il était bienvenu et raccrocha. Peut-être un peu trop rapidement au goût d’Isaac.

 

Le bâtiment d’Omega Shipments était à l’image de la carte de visite de Muldowney : particulièrement quelconque. C’était un immeuble de bureaux d’une quinzaine d’étages, qui accueillait une poignée d’entreprises, d’activités et tailles diverses. Isaac se présenta à l’accueil et demanda à voir Muldowney, d’Omega Shipments. La standardiste en tailleur rouge – coiffure et maquillage professionnels irréprochables – décrocha son téléphone, pressa trois touches, échangea quelques mots et raccrocha.

– On vous attend au septième étage, minauda-t-elle.

 

Isaac prit seul l’ascenseur. Les portes s’ouvrirent sur le septième étage, où Muldowney l’attendait. Il portait le même costume et lunettes que la veille, mais sa cravate était différente. L’épinglette américaine était toujours bien en place, plus brillante que jamais. Il lui serra la main fébrilement et le dirigea vers son bureau. Le bureau de Muldowney était terriblement impersonnel. Pas de tableau, pas de plante, juste une petite photo de famille encadrée dont l’angle ne permettait pas à Isaac de saisir les détails. Une femme et une fille peut-être. Étonnant pour un homme qui ne portait pas d’alliance, mais Isaac avait déjà décidé que Muldowney était une anomalie. Un simple dossier reposait sur un coin du bureau. Isaac avait vu des bureaux Ikea mieux décorés que ça. La vue était néanmoins remarquable, la pièce disposait d’une baie vitrée qui donnait sur l’océan et la zone portuaire la plus proche. Muldowney fit signe à Isaac de s’asseoir et le remercia d’avoir considéré son offre.

– Disons que je suis curieux de nature, hasarda Isaac en prenant une chaise. Vous avez été très vague sur le poste, j’ai envie d’en savoir plus.

– Ok, que pensez-vous que nous faisons ici ?

– De l’import-export de matériaux, mais…

– Mais ?

– Mais mon poste n’aura rien à voir avec ça. Je n’ai aucune expertise dans ce domaine, et selon toute vraisemblance vous connaissez mon CV. De plus il n’y a aucune offre de recrutement public pour cette entreprise.

– Votre conclusion ? fit Muldowney avec une légère excitation.

– Omega est une couverture pour une agence de renseignement, et vous avez besoin d’un enquêteur. Ma première question est donc « laquelle ? ».

Muldowney resta un instant silencieux, puis ne put s’empêcher d’avoir un petit sourire.

– Vous comprenez rapidement les choses, c’est pourquoi j’apprécie particulièrement votre profil. Petite précision sur Omega néanmoins, c’est bien une vraie entreprise : je suis la seule personne de l’Agence dans ces murs. Les autres sont des employés normaux qui travaillent réellement dans l’import-export. L’intérêt, c’est que j’ai un bureau dans un immeuble non gouvernemental, avec de nombreuses allées et venues.

– Ce qui vous donne la capacité à parler à qui vous voulez sans éveiller les soupçons.

Muldowney hocha la tête.

– Mais du coup, vous ne pourrez pas me prouver avec certitude pour qui vous travaillez réellement.

– Je pourrais techniquement organiser un rendez-vous au Pentagone, mais vous y rendre vous mettrait sur certaines listes, ce qui ruinerait tout le processus que nous avons ici. Votre nom serait lié aux services de renseignement, ce que mon organisation souhaite éviter à tout prix.

– Elle a un nom cette organisation ?

– Pas officiellement. Les petits malins à la tête ont décidé de l’appeler simplement l’Agence, ce qui rendrait le recoupement d’information plus compliqué en cas de fuite.

– C’est ce qui s’est passé ? C’est pour ça qu’un poste est ouvert pour quelqu’un avec de l’intégrité ?

Muldowney grimaça. Le sujet était arrivé un peu trop tôt dans la conversation. Il changea de posture, se pencha vers Isaac.

– Ecoutez, il n’est pas encore trop tard pour décliner mon offre. Vous pouvez retourner à votre bureau et nos chemins ne se recroiseront jamais. Toutefois, si vous souhaitez en savoir plus, je vais devoir vous faire signer une clause de confidentialité. Et sans vouloir paraître menaçant, je peux vous garantir que tout le poids de l’administration américaine s’abat sur quiconque rompt ce contrat. Avec violence. Et plusieurs fois.

Muldowney fit une pause, laissant le temps à Isaac de s’imprégner de la menace maladroitement déguisée en avertissement. Maniant avec habileté le chaud et le froid, Muldowney enchaîna.

– Mais si vous nous rejoignez, vous ferez partie de la famille. Vous aurez tout le support de l’Agence. Cela implique accès à des moyens dont vous n’avez pas la moindre idée. Cela inclut de rejoindre une équipe d’hommes et femmes triés sur le volet, des experts dans leur domaine. Cela implique de mener le bon combat, et mettre la lumière sur quelque chose que nous soupçonnons d’atroce. Quelque chose qui menace l’ordre naturel de notre grande civilisation.

Encore une pause. Muldowney se tenait debout, faisait face à l’Atlantique sans pour autant le regarder, puis il poursuivit.

– Si cela peut vous aider à vous convaincre de mon affiliation, je n’ai qu’un coup de fil à passer pour que vous soyez officiellement promu et muté ailleurs. Mais ce « ailleurs » n’aura aucune connaissance de votre existence. Aux yeux de l’État, vous serez toujours un policier, mais en pratique vous travaillerez à plein temps pour moi, au sein de mon équipe à Boston. Et vous toucherez un bonus en nature, loin des yeux de l’IRS.

– Vous avez d’autres équipes ?

– C’est vraisemblable, répondit-il avec un air lointain.

– On dirait que vous ne voulez pas qu’on sache que je travaille pour vous. Ou que je sois lié à une quelconque agence de renseignement.

– C’est exact. Je vais vous donner un chiffre. Dix-sept. C’est le nombre d’agences de renseignement majeures qui opèrent dans notre grande nation. CIA, NSA, FBI pour n’en citer que quelques-unes. Créées à diverses époques pour diverses missions, elles constituent un réseau d’information dont l’efficacité a réellement pris son envol lorsque le regretté président Reagan les a réunies sous l’égide de la Communauté du renseignement des États-Unis, en 1981. Pendant vingt ans, les agences ont travaillé en parfaite harmonie, traquant sans relâche tous les ennemis de l’Amérique. Terroristes ou Communistes, ils nous craignaient tous et à juste titre.

Muldowney prit un air sombre. Il poursuivit.

– Et puis il y a eu le 11 septembre. L’Amérique a changé ce jour-là. Toute l’Amérique. Tous ses citoyens. Malgré notre formidable réseau, nous avons dû nous rendre à l’évidence que nous étions toujours vulnérables. Et nous en avons tiré les mauvaises leçons. Le gouvernement a paniqué. Plutôt que d’augmenter significativement les budgets des agences existantes, le gouvernement a décidé d’en créer des nouvelles. Quelque quarante-trois nouvelles agences ont vu le jour en l’espace de quelques mois. Certaines pilotées par des intérêts privés. Coordination minimale, budgets sans contrôle, recrutements ubuesques. L’anarchie. On estime qu’aujourd’hui, avec la multiplication des agences, ce sont près de 854 000 personnes qui ont l’accréditation top secret. C’est délirant. Je veux dire, il y a des pays dans le monde qui ont tout simplement moins de citoyens que ça. Impossible d’être sûr qu’il n’y a pas un agneau galeux dans le lot. Bref, la situation actuelle est chaotique. Il n’y a plus de vision d’ensemble, plus de coordination. Seulement des agences concurrentes qui se revendiquent autonomes, mais qui au final ne sont que des enfants autistes avançant dans le noir sans se tenir la main.

Isaac corrigea mentalement l’expression « agneau galeux » en « brebis galeuse », mais se garda de faire la remarque à son interlocuteur. Il le relança.

– Et qui êtes-vous dans tout ça ?