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Gabriel est un jeune marin belge, facétieux, fort en gueule mais maladroit. Il veut apprendre à naviguer mais aussi à boire, à se battre et à aimer.
Pour sa première traversée transatlantique, le voilà radio sur un cargo, d’Anvers à Buenos Aires. Hélas ! Une escale aux Açores lui révèle qu’une organisation secrète internationale vient de s’accaparer les ressources inespérées d’un recoin du pôle Sud, menaçant l’équilibre géomagnétique mondial…
Saura-t-il conjurer la catastrophe ?
Roman contemporain d’aventures maritimes, récit d’initiation tragi-comique aux accents surnaturels,
L’Aimant poursuit l’histoire d’un titre méconnu de Jules Verne,
Le Sphinx des glaces, qui reprenait déjà l’intrigue irrésolue de l’unique roman d’Edgar Allan Poe,
Aventures d’Arthur Gordon Pym.
La conclusion rocambolesque d’un mystère littéraire au long cours.
EXTRAIT
Entre les réverbères, la nuit paraissait l’avaler. Gabriel Chanteloup, c’était son nom, avait 20 ans, tout rond. Tout rond lui correspondait bien : il avait de bonnes joues glabres, pas tout à fait dégrossies de l’adolescence, des bras larges, de grandes jambes et déjà de la brioche. Le nez, comme dirait l’autre, c’était un cap – de Bonne-Espérance, qui lui permettait de distinguer les coups pendables des occasions à ne pas louper, telle cette « aimable croisière » transatlantique ; bref, ce pif, comme le cargo sur lequel on l’attendait, était au long cours, il était proéminent.
Au-dessus de ce tarbouif insubmersible, les sourcils étaient charbons et se rejoignaient presque, ligne mazout, accentuant un regard noir, vif, rieur – naïf également, mais qui deviendrait perçant.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
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« Qui mieux que Riff Reb’s est capable d’illustrer un récit d’initiation tragi-comique aux accents surnaturels qui se passe en haute mer ? Quand on découvre ses 15 illustrations N&B, on ne voit personne d’autre ! Alors courez acheter ce magnifique ouvrage… de Richard Gaitet qui vous fera voyager dans tous les sens du terme. Que du bonheur ! » -
DBD Mag
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« La prose est éclatante… Un roman d’aventures qui captive, comme ceux que l’on lisait enfant, mais résolument pour adultes. La critique du capitalisme sauvage côtoie les descriptions sensuelles et les sombres mésaventures. Un livre superbement singulier. » -
Juliette Plagnet,
Causette
À PROPOS DES AUTEURS
Richard Gaitet est né en 1981. Admiré dans toute l’Europe pour sa pratique très personnelle du sirtaki, il anime depuis 2011 l’émission « Nova Book Box » sur Radio Nova. Son premier roman, Les Heures pâles, écrit sous le pseudonyme de Gabriel Robinson, est paru en 2013 aux éditions Intervalles.
Riff Reb’s est né en 1960. Qualifié de « Baron du dessin » par Moebius, il est l’auteur d’une vingtaine d’albums de bande dessinée, dont une remarquée « trilogie maritime » :
À bord de l’Étoile Matutine (2009),
Le Loup des mers (2012, prix Fnac),
Hommes à la mer (2014).
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Seitenzahl: 401
Veröffentlichungsjahr: 2017
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contenant les détails d’un voyage à bord du cargo belge Sirius faisant route vers l’Argentine, d’une initiation à la boisson, d’un déséquilibre monétaire mondial, des atermoiements d’une mère esseulée et d’un affreux massacre ; plus, l’histoire d’une bague et d’un béret ; conjointement à l’incroyable complot d’une société secrète d’êtres cupides et malfaisants visant à exploiter les ressources D’UN EXTRÊME RECOIN DU PÔLE SUD… à l’origine de ce déplorable désastre.
Par milliers, nous arpentons la surface de la Terre, les illustres et les obscurs, gagnant par-delà les mers la gloire, l’argent ou une croûte de pain ; mais il me semble que celui d’entre nous qui regagne la patrie doit se considérer tenu de rendre des comptes. Joseph Conrad, Lord Jim
Cachalot la colère me noue le ventre et pourtant je me demande de quoi tu vis, si tu souris, sous quelles latitudes tu fais gronder le tonnerre, ton chant fantasmatique ? Près de la plage blanche où tu m’as recrachée, j’écris à la bougie, je bois à ta santé, bouteille entamée de ton rhum préféré, trop fort à mon goût. Je le bois au goulot, couchée, debout, je me prends pour mon homme parti je le sais pour la dernière fois, précisant s’il fallait qu’il ne reviendrait jamais. J’aurais dû t’arracher les ongles et verser sur les plaies tout le sel des Antilles. Tintin pour tenir la barre avec ça, pas vrai, matelot ? Ta poupée soûle qui t’aime salaud, l’entends-tu prier pour ton salut, maudire avec rage les nuits de pleine lune, jalouse à en crever des îles où s’encastre ton cargo ? Satis M., correspondance privée
TOMBER PILE
Ma vengeance est écrite dans la poussière du rocher.
Edgar Allan Poe, Aventures d’Arthur Gordon Pym
Gabriel portait à l’épaule un gros sac de toile, barda de linge, de médocs et de livres, ses affaires pour la traversée, qui durerait un mois – du moins le pensait-il…
Entre les réverbères, la nuit paraissait l’avaler. Gabriel Chanteloup, c’était son nom, avait 20 ans, tout rond. Tout rond lui correspondait bien : il avait de bonnes joues glabres, pas tout à fait dégrossies de l’adolescence, des bras larges, de grandes jambes et déjà de la brioche. Le nez, comme dirait l’autre, c’était un cap – de Bonne-Espérance, qui lui permettait de distinguer les coups pendables des occasions à ne pas louper, telle cette « aimable croisière » transatlantique ; bref, ce pif, comme le cargo sur lequel on l’attendait, était au long cours, il était proéminent.
Au-dessus de ce tarbouif insubmersible, les sourcils étaient charbons et se rejoignaient presque, ligne mazout, accentuant un regard noir, vif, rieur – naïf également, mais qui deviendrait perçant.
Gabriel courait. Sur les docks d’Anvers, ce taurillon portait à l’épaule un gros sac de toile, barda de linge, de médocs et de livres, ses affaires pour la traversée, qui durerait un mois – du moins le pensait-il – et un énorme caban corbeau. Il faut bien dire « énorme », car si ce manteau le protègerait bientôt des vents océaniques, au moment de le choisir, sa maman, douce mercière bouleversée de perdre si vite son trésor d’unique enfant, s’était montrée trop prévoyante : l’habit s’avérait deux fois trop grand pour lui. Les mains s’effaçaient dans les manches, et au lieu de se terminer à la ceinture telle celle d’un amiral britannique, cette houppelande tombait à mi-cuisses. Les huit boutons croisés, estampillés d’une ancre, semblaient plus gros que ses pupilles. Le col magnifique, qui d’ordinaire aurait offert les couleurs de l’héroïsme au plus barbant des fonctionnaires, était si disproportionné que déplié, intégralement relevé, on aurait dit que son visage émergeait d’un tuba de fanfare.
Qu’il avait l’air gauche !
Mais il s’en accommodait, de son déguisement d’Achab. L’affectionnait, même. Parce que ce caban géant – géant pour l’heure, puisque l’avenir, généreux avec les âmes patientes, en ferait un accessoire approprié – remplissait idéalement sa fonction de saison, qui était de réchauffer. Songez que dessous, Chanteloup n’était vêtu que d’un pull de laine bleu foncé, d’un maillot de corps, d’un pantalon de toile marron, d’un boxer noir et de trois paires de chaussettes – enfilées les unes sur les autres, car il était frileux.
Un mot sur les pieds : ploucs. Ses souliers lourds en cuir de vachette avaient brillé sur le seuil du foyer maternel, mais la gadoue de cet automne anversois avait eu raison de leur impeccable état.
Non, il ne pouvait décemment pas se présenter crotté devant son commandant. Ce garçon fort bien élevé nettoya donc ses chaussures au moyen d’un mouchoir, crachant, frottant, crachant, frottant, puis repartit avec la peur d’être à la bourre.
Le galopin n’était pas seul dans ces coulisses maritimes. Des chats fouinaient dans les poubelles et des corps s’agitaient près des navires. Ces mecs, quels mecs ! Les dockers. Des armoires à casquette. Gabi les dépassa et tapota son cœur, pile à l’endroit où il avait rangé son passeport, où étaient pliés les paperasses d’embarquement et l’ordre de mission tamponné. Il longea les quais n° 667, n° 668, n° 669, mais ne trouva pas son bateau. Un agent portuaire bourru, fumant un mégot, renseignait les ombres avec son classeur et son gilet fluo.
— Bonjour monsieur.
— Mmmpff.
— Pourriez-vous me dire où est amarré le Sirius ?
— Tout droit, ‘gauche après la Yorikke, ‘core ‘gauche, tu tournes sur toi-même derrière l’Pickman, ‘suite faut longer l’Belliqueux et l’Mangeur d’archipels, pis direct au fond, ‘côté du Tasman.
— Merci !
— Mmmpfffff.
— Et, euh, vous n’auriez pas du tabac ?
Les doigts gelés d’avoir quitté les poches du caban de maman, pas facile de rouler une cigarette, surtout en marchant. Et c’était quoi ce tabac ? « Sans souci », c’était marqué sur le paquet, avec une blonde qui frise les moustaches d’un gus en marinière. Se fichait de lui ou quoi ? Bah, c’était rigolo.
Il lui manquait maintenant du feu, mais il savait à qui s’adresser : à l’un de ses nouveaux camarades.
Car il avait trouvé le Sirius, cargo de marine marchande à destination de l’Amérique du Sud, bâtiment colossal, long comme un terrain de rugby. À plein, ce bateau devait peser dans les quatre mille tonnes. Cherchant flamme nécessaire à ses volutes, il aborda l’un des costauds qui transpiraient, organisés.
Le chargement avait duré une partie de la nuit. Ils étaient trente, environ, autour des grues et des portiques, à avoir manipulé une centaine de conteneurs en acier, qui protégeaient autant de caisses en bois. Les dernières en train d’être chargées, qui intriguaient Gabriel, rejoindraient à bord toutes les autres, remplies de pommes de terre congelées, de bananes séchées, de viandes réfrigérées, de cacao, de malt, de margarine, de médicaments, de sparadraps, de barils d’antigel, de lin brut, de lait, de sable, de charbon, de sommiers, de coussins, de diamants (on se calme ! en petite quantité), d’ampoules, de chaux vive, de machines agricoles, de matériel d’impression, de papier, d’encre, de vaccins, de toxines, de poches de sang humain pour de futures transfusions, de fusils, de fleurs artificielles, de cocons de vers à soie, de gants, de bonnets, de bottes en caoutchouc, de cailloux, de graviers, de pierres concassées, de zinc, de piles, de tuyaux… dans le bruit des sirènes et le tohu-bohu des manœuvriers, d’ultimes marchandises arrivaient par camions entiers.
En fait, c’était écrit dessus, ce que ces dernières boîtes abritaient de liquide et de chantant, mais le jeune embauché n’avait pas les yeux en face des trous. Un officier le renseigna, et pas n’importe lequel : le second capitaine, qui, après avoir tendu ses allumettes, épousseta les trois galons d’or de son insigne.
— Bière de l’abbaye Val-Dieu. Quatre variétés : blonde, brune, triple, grand cru. Elle tape un peu le casque, faut la boire lentement.
Ce qui frappait chez Franz et attirait la sympathie, c’était un détail contraire au règlement de la marine, à moins d’avoir rendu de sérieux services à la nation, qui vous pardonnerait cette fantaisie : il avait les cheveux longs. Ceux-ci bouclaient de façon très désordonnée, jungle capillaire, pas même attachés dans le dos et humides comme au sortir du bain. Tout dans son uniforme était nickel, le faciès droit, dévoué, militaire, mais sa chevelure trahissait une personnalité originale, peu soucieuse des apparences ; à coup sûr, si l’alcool ou la fatigue vous encombrait les paupières, vous auriez ri de ce bouquet d’algues en guise de coiffure.
C’était de Moselle qu’il venait, plus avancé de dix années que notre héros – tout ça, et le prénom aussi, Chanteloup l’apprendrait en temps voulu. Pour le moment ce qu’il voyait, c’était un gentleman de petite stature, aux mains minuscules, que ses hommes écoutaient, qui ne parlait pas beaucoup mais avec humour, et qui lui conseilla de se poster près d’une caisse fracturée, tombée du camion… Surveiller les bouteilles, des fois qu’un chapardeur…
Gabi récupéra son sac la clope au bec et fila monter la garde. Comme il avait tendance à s’ennuyer rapidement, il improvisa pour lui-même un match de boxe avec d’invisibles brigands. « Venez-y, les marlous, pif, paf ! » Quelques déchargeurs l’aperçurent et se mirent à ricaner. Franz lui suggéra de se calmer par un geste simple, et Gabriel reprit ses esprits, non sans avoir rougi. L’embarquement commençait dans vingt minutes, on lui assignait une tâche élémentaire et voilà qu’il faisait le foldingue. Ça promettait, à bord.
Assagi, l’apprenti vigile dénoua les lacets de son bagage et sortit l’un des livres emportés pour la traversée. Son grand-père, un galeriste à la retraite, lui en avait offert deux lors de leur partie dominicale de backgammon : les Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe, et sa vraie fausse suite, Le Sphinx des glaces de Jules Verne.
Deux romans du XIXe siècle, publiés à soixante ans d’écart. « Deux romans sur la perte, deux voyages sans but, deux récits de désorientation… Deux romans sans femmes, aussi. Conserve-les précieusement, mon grand. Tu en auras besoin là où tu te rends », avait dit René Chanteloup.
Sans attendre, il avait entamé Gordon Pym dans le train qui l’avait mené à Anvers. Parvenu au chapitre IV, qui décrivait une révolte à bord d’un brick américain, il lut cet extrait avec stupeur :
« … un Anglais, qui s’était embarqué comme novice, grimpa en pleurant pitoyablement et suppliant le second, de la manière la plus humble, de vouloir bien épargner sa vie. La seule réponse à sa prière fut un bon coup de hache sur le front. »
S’ensuivit une épouvantable boucherie. Quels risques prenait-il en grimpant sur le Sirius, soumis tel un vieux cocu à des météos très variables ? La carte du monde avait-elle révélé tous ses mystères ? Dans l’estuaire du Río de la Plata, sous l’Himalaya, dans les replis d’Iwo Jima, n’y avait-il pas des cascades dissimulant des citadelles imprenables ? Des despotes en déroute pendus aux branches d’un palétuvier ?
Chanteloup rêvait d’une nouvelle Nouvelle-Guinée où survivraient des indigènes aux mœurs préhistoriques, de têtus chasseurs de têtes à propos desquels on tisserait des fariboles, rumeurs de sorcellerie et de touristes découpés en morceaux – sans compter l’hypothèse pirate, plus cruelle encore qu’au temps du capitaine Cook. Las ! On disait que l’œil des États était partout, que tout était quadrillé à jamais. Que l’aventure était morte, archi-archivée, numérisée, cuite au bain-marie de la modernité. Pourtant, on ne connaissait que 2 % des profondeurs sous-marines. Et quand un Boeing disparaissait dans l’océan Indien, on mettait parfois des années avant de retrouver sa trace. Alors !
De toute façon, si quelque anthropophage devait le dévorer, gourmand et serviable comme il avait toujours été, Gabriel Chanteloup de Messitert saurait recommander la sauce appropriée pour accompagner sa tendre chair belge. Quant aux corsaires qui sévissaient aux Philippines ou vers la corne de l’Afrique et dont les exactions barbares terrifiaient sa mère, Gabriel entendait développer dans les prochains mois, suivant l’enseignement des tatoués qui continuaient de remplir les cales de Val-Dieu, sa pratique du combat à mains nues, au couteau, le maniement de la machette tropicale, et pourquoi pas l’usage de la poudre. Pan ! Pan ! Il s’énervait tout seul, dissimulé derrière ces bières qu’il était fier de défendre, un pauvre bout de planche en guise de pistolet.
Franz, sur le quai, se massait le front d’un air suspicieux. Qu’est-ce que c’était que cet énergumène ?
Réveillé, le soleil sortit sa caboche des couvertures nuageuses. Le chargement touchait à sa fin et l’équipage s’était regroupé sur le gaillard d’avant, surélevé. Accoudé contre la rambarde, en retrait, proche de la passerelle, comme pour se laisser la possibilité de fuir, Gabriel n’osait pas trop s’immiscer. Il lisait, plongé dans son Poe, enfin faisait mine de. Observait. Tapes dans le dos, blagues viriles, surnoms affectueux : malgré quelques nouvelles recrues, la population du Sirius était plus ou moins identique à celle des traversées précédentes ; une trentaine d’hommes en âge d’êtres maris, pères, dont certains tiraient nonchalamment vers la soixantaine, Européens pour la plupart, parfois Roumains, souvent Philippins.
Ainsi que, sapristi, deux femmes en blouse grise, des sœurs jumelles. Mais comme elles étaient vieilles et vilaines, cela ne risquait point de perturber l’osmose masculine propre aux longs séjours en mer.
Il était le benjamin du navire, le poussin bleu.
Tous attendaient donc l’apparition de leur commandant.
On se passait le journal et des thermos de café, il était déjà six heures et demie. Le premier habitant du Sirius ne se montrant pas, son second, embêté, admit qu’il ne savait « foutre Dieu pas » où il se cachait. Une vague inquiétude naquit vers huit heures moins le quart – personne ne prit ses quartiers en cabine, le désœuvrement régnait sur le pont – et ne fut troublée que par un événement cocasse de l’ordre du carambolage.
À l’entrée des quais, on le vit courir ventre à terre, gondolé, haletant, enragé, plus rougeaud que le cul d’un babouin congestionné, perdant d’abord une valise dont le contenu s’éparpilla, puis une botte qu’il ramassa sans la remettre et son galure de loulou des faubourgs auquel il renonça en escaladant à toute berzingue la passerelle – au bout de laquelle siégeait toujours, accroupi à la chinoise, un lecteur concentré, à qui revint d’un coup cette phrase du capitaine Nemo (« Ce ne sont pas de nouveaux continents qu’il faut à la Terre, mais de nouveaux hommes ! ») au point de se redresser si brusquement, non pas à cause des aboiements des moussaillons devant l’athlète couillon qui s’acheminait jusqu’à eux tant bien que mal, mais en raison de cette exclamation à la mélodie d’oracle qui lui fit d’adhésion lever le poing – pour atterrir précisément dans le menton du suant retardataire. Le choc de ce magistral uppercut involontaire, digne d’Arthur Cravan, fit rebondir contre une écoutille sa victime. Se croyant attaquée, elle répliqua par deux baffes canoniques qui eurent pour effet, outre de colorer les joues de Gabriel, d’expédier son exemplaire de Gordon Pym par-dessus bord.
Adieu, roman chéri !
Les passagers du Sirius s’esclaffèrent d’un tel embouteillage (« Quels zozos ! », « De vrais paille-zizis, oui ! »), mais Chanteloup ne riait pas. Ce galapiat venait de lui faire perdre la face devant tout l’équipage, ainsi que le livre qui le captivait. De son côté, son adversaire cracha sur le sol une dent noyée de sang et dans l’assistance les moqueries redoublèrent, brouhaha que l’édenté, malin, tourna à son avantage, en renversant d’une balayette épatante le balourd Gabi. Oh Gabi ! Les babines sur le bois sale, c’en était trop pour lui. Le natif de Messitert remonta sur ses pattes et retira théâtralement son caban et son pull ; à la première provocation lorsqu’on débarque en prison, aussi logiquement que dans n’importe quelle communauté où les mâles sont en surnombre, il faut taper vite et fort et son ennemi le savait aussi ; une réputation de poltron s’attrapant plus aisément que la chtouille à Toulon, Gabriel ne lui laisserait aucun répit.
Un cercle se forma autour d’eux. Des paris s’engageaient (« Dix euros sur la canine ! », « Vingt balles sur le môme ! »), des insultes volaient (« Protozoaires ! », « Branquignols ! », « Petzouillards ! »).
Le type était aussi grand que lui, guère plus âgé, mais maigre comme un clou et pâle à crever. Gabriel la joua au bluff :
— Si t’es venu pour les emmerdes, tu frappes à la bonne porte.
— Sure, big piece of shit ?
Un Amerloque. Certains spectateurs se frottaient les mimines. D’autres, et parmi eux Franz, gueulaient d’arrêter ça tout de suite, mais le goût pour la bagarre emporta les suffrages. Échauffés, les deux gladiateurs se tournèrent autour en travaillant leur jeu de jambes. Gabriel exécutait de drôles de figures, des moulinets et des chassés qu’il avait vus dans un reportage consacré à la savate. L’autre, un peu crânement, fit craquer ses cervicales, retira son manteau, il semblait détendu, prêt à donner l’assaut – il leva deux doigts à l’attention du public, comme pour obtenir deux secondes de liberté. Mais pour quoi faire ?
Pour récupérer sa godasse, pardi. Était-ce là, littéralement, sa botte secrète ? On pouvait le craindre. Sourcils froncés, le coquelet de la province de Liège s’élança en armant ses bras comme deux boucliers pour balancer, couvert, une série de crochets (« C’est qu’il avoine, le petit buffle ») malheureusement trop lourds pour atteindre leur cible. Il y eut des cris, Gabriel s’essouffla, baissa la garde et récolta six ou sept mornifles. Paf-paf-paf et repaf ! Bim ! Bim ! Ouch !, que l’anglophone distribua avec un sourire retors ouvert sur le trou saignant de sa dent manquante.
Sonné, l’œil poché, les lèvres gonflées, le maillot de corps maculé, Chanteloup morflait, mais ne pouvait se résoudre à abandonner.
— C’est tout c’qu’ t’as dans l’ventre, sone ôf a bitche ?
— Taste it, you dirty scumbag.
Sa grosse semelle s’abattit sur les abattis de Gabi sans que ce dernier ait l’opportunité d’esquiver. Étendu, il vit un ciel couvert de trentesix étoiles, ainsi que des marins applaudir (« Les Ricains, quand ils débarquent, ça fait pas dans la dentelle ») ou fustiger (« US go home ! ») son challenger qui frimait en tirant sur ses bretelles. Il vit aussi… une éponge, qui traînait dans un coin près d’un balai et d’un seau d’eau savonneuse. Jeter l’éponge, c’était ce qu’il fallait faire. Gabriel rampa jusqu’à elle, tandis que l’émissaire de la Navy lui tournait le dos. Il se saisit du seau, cria « feuque iou asse aule ! » et l’autre se retourna et reçut splash trois litres d’eau froide à la figure. Ses yeux piquèrent, les encouragements repartirent à l’unisson pour la Belgique, disposant l’éponge sous les souliers de l’aveuglé qui, ben oui, glissa dessus (s’ils n’étaient pas aussi concentrés à se bastonner, on interrogerait volontiers les deux lutteurs pour savoir si cette histoire d’éponge n’était pas un hommage au génie burlesque d’Harold Lloyd – quoiqu’il leur manquât un canotier) et chuta telle une otarie sur la banquise.
Hourra pour le plat pays !
Toutefois, Gabriel n’en avait pas terminé. Il agrippa le balai et dévissa la brosse du bâton dans l’idée de rosser sa Némésis en plein sur les côtes et le public hurla de plaisir – jusqu’à ce qu’une paluche poilue ne se mît à serrer le cou freluquet du Wallon, qui lâcha derechef le bâton sous le coup de la douleur ; l’autre à terre voulut profiter de cette irruption pour se venger mais fut chopé à la gorge par la bête et pétrifié contre un conteneur.
Un Gargantua, un ours brun des Pyrénées vêtu d’un tablier les tenait tous deux, sans mot dire.
— Merci, mon cher Felipe. Veuillez maintenant libérer ces deux imbéciles pour qu’ils se présentent à moi.
Sur le pont, le peuple du Sirius s’était creusé pour laisser passer celui qui s’exprima d’une voix claire, sans hausser le ton, mais également sans lâcher du regard le duo de castagneurs amochés que l’ours cuisinier venait de déposer aux pieds du commandant Rémi Saint-Ogan.
Un Gargantua, un ours brun des Pyrénées vêtu d’un tablier, les tenait tous deux, sans mot dire.
Côte à côte, deux écoliers punis qu’un professeur scrupuleux avait mis tout devant pour que la classe entière les observe. Côte à côte, deux disciples du dieu Chahut qui comprenaient, après la sanction du silence impassible et ses vertus éducatives, qu’ils pouvaient relever la tête. Côte à côte, deux apprentis marins qui, quel comble, n’en menaient pas large.
Rémi Saint-Ogan avança d’un pas.
— Déclinez votre identité. Vous d’abord, le Belge.
— Gabriel Chanteloup, matelot de troisième classe. Mon commandant, je vous prie solennellement d’accepter mes ex…
— Taisez-vous.
Le jeune rossé obtempéra. Il avait honte, honte d’avoir été dominé par ses nerfs, ce n’était pas comme ça qu’il envisageait son premier jour, ainsi dévisagé, même si les rires avaient fusé après l’éponge, ayant réussi par ce coup clownesque à se mettre dans la poche la majorité des gars sur le pont. Cette fierté sotte, selon lui, était indigne d’un homme de mer et méritait pour sûr le regard plein d’admonestation que lui jetait son commandant, qu’il n’osait affronter, d’autant qu’il avait mal : ses joues chauffaient, son corps le lançait de partout, il y avait déjà des bleus qui bientôt deviendraient violacés, puis jaunes.
Le juge suprême du Sirius toisait cette fois l’adversaire de Gabriel, trempé comme un chien.
— Et vous ?
— I’m an able seaman, sir.
— Veuillez vous exprimer en français, monsieur.
— …
L’olibrius anglophone peinant à ouvrir la bouche – certainement, se dit Gabriel, pour masquer le trou désobligeant de sa quenotte en moins, dans ta poire, sale type ! –, l’illustre gentilhomme poursuivit d’une voix ferme :
— Si vous en êtes incapable, débarquez sur-le-champ. L’équipage doit pouvoir vous comprendre et nous n’avons pris que trop de retard.
— I… Je suis Thompson Atticus, able seaman, sir. S’il vous plaît de pardonner moi, mais je connais pas le mot français pour vous donner my, my…
— Votre grade, répondit l’autorité en lui posant l’index sur la poitrine. Vous êtes matelot breveté, je me souviens de votre dossier. Né à Chicago, vous avez effectué ces deux dernières années plusieurs traversées entre votre pays et les Antilles. Est-ce exact ?
— Yes, sir.
Le maître s’assombrit, invitant l’élève à la reprise.
— I mean, woui, my commandant.
— Dites-moi, Thompson : est-ce dans vos habitudes de vous battre sur les bateaux qui vous emploient ? Vos états de service ne le précisent pas.
— No, my commandant.
— J’en déduis que le regrettable épisode auquel nous venons d’assister ne saurait résumer votre comportement à bord, n’est-ce pas ? Que nous ne pouvons naturellement pas en déduire, au mépris des stéréotypes, que les matelots américains sont tous de fieffés abrutis, incapables de se maîtriser ?
— No, my commandant.
— Quant à vous, Chanteloup – le Belge tressaillit – vous savez qu’au lieu de répondre à la violence par la violence, il est parfois utile d’avoir recours au dialogue, à la tempérance, surtout quand on s’engage pour plusieurs mois sur un bâtiment rempli de caractères solides ?
— Oui, mon commandant.
— Très bien. Vous comprendrez donc que vous méritez tous les deux un blâme qui prendra effet dès qu’il sera prononcé, c’est-à-dire immédiatement. Felipe, veuillez montrer leur cabine à ces trublions.
L’homme-ours resserra la prise de ses membres velus et traîna Thompson et Chanteloup par le cou. Proche de l’asphyxie, Gabriel articula une question qui ne lui sembla pas insolente.
— Mais commandant, quel est notre blâme ?
— Je viens de vous le dire : jusqu’à Buenos Aires, vous partagerez la même cabine que votre partenaire de boxing-club. Et si j’entends parler du moindre incident, vous débarquez à la prochaine escale. — WHAT DID HE SAY ?, beugla l’Américain.
Et les deux combattants disparurent dans les entrailles du Sirius, la face rougie sous les aisselles d’un ursidé.
Ils étaient partis. Évadé d’Anvers avec une heure de retard, le cargo du commandant Saint-Ogan fendait les flots du petit matin, bourré de ces bières liégeoises qui provoqueraient des ivresses sur trois continents. Car, sauf attaque brutale d’une troupe égarée de poulpes de Humboldt (ces calamars aux trente-six mille dents que les Mexicains surnomment « les diables rouges »), le Sirius ferait route, après une étape carburatrice en Galice, vers l’archipel des Açores, puis descendrait sur les hanches du Portugal pour dépasser Gibraltar, tracer aux Canaries et embrasser Dakar, la capitale du Sénégal, avant de mettre cap sur le Brésil, pour une danse de l’immobilité au port de Rio durant quelques jours, avant de longer les côtes de l’Uruguay et de l’Argentine à destination de Buenos Aires. Une opération transatlantique élémentaire, où chaque homme avait sa fonction, qu’il fallait encore définir pour les deux bagarreurs qui venaient d’être matés…
… et qui se mataient maintenant, seuls dans un espace d’environ quinze mètres carrés où l’ours humain les avait escortés, en attendant le verdict de leur affectation ; deux garnements en retenue, collés sur une banquette, qui pour l’instant étudiaient leur intérieur pour les semaines à venir : une table basse, deux fauteuils de lecture, un seul bureau tourné vers un vaste hublot avec vue dégagée sur la mer, deux penderies, cinq cintres et deux serviettes, une salle de bains aussi large qu’un scaphandre en comptant les toilettes et, gag, deux lits superposés.
Qui en haut, qui en bas, ça se jouait là. Chanteloup préférait en bas. Atticus ouvrit la bouche.
— I don’t want to be on top, buddy.
Il avait dit ça comme ça, appuyé d’un coup d’œil et d’un demi-sourire qui sous-entendait faisons la paix. Mais c’était de la manipulation, pour affirmer en douceur son autorité : Moi, j’veux pas être en haut, mon pote.
Gabriel avança un pion.
— Tu parles pas du tout français ?
— Un peu. I dated some French-Canadian girl called Brigitte, a photographer, and she told me quelques troucs.
— Des troucs ?
— Trucs, OK.
— Comme quoi ?
— Like putting some cravate around the neck during…
— Une cravate ? Pendant l’acte ? Gabriel se demandait comment ça pouvait augmenter le plaisir ou améliorer la performance, par manque d’oxygène ou quoi ? C’était sexy, excitant, intéressant aussi d’avoir sous la main quelqu’un d’un peu plus expérimenté que lui sur le sujet. Car on n’embarquait pas sur un cargo que pour se déniaiser les yeux. Il fallait penser aux couilles.
— For that, en revanche, I like to be on top.
Il revenait à la charge, le salaud. Well-well-well, c’était le moment de ruser. Gabriel eut une idée.
— On pourrait faire un jeu.
— Some game ?
— Yes, un game. Do you like geography ?
— Woui.
— Very good. Tu vois, on pourrait jouer les lits en se posant des questions sur les pays qu’on va rallier pendant le voyage. Cinq questions chacun, chacun son tour, un point par bonne réponse. Celui qui marque le plus de points gagne le lit du bas. T’as compris ?
— Woui.
— Je commence. De combien d’îles est composé l’archipel des Açores ?
Atticus ne répondit rien. Ça allait être du gâteau, a piece of cake.
— Sérieux, tu sais pas ? Les Açores ? Combien d’îles ?
— Nine. Thompson était devenu très sérieux.
— Neuf îles, tu as raison : São Miguel, Santa Maria, Faial, Terceira, Graciosa, São Jorge, Pico et, plus éloignées, Flores et Corvo. Selon certaines théories pas si farfelues, l’ensemble constitue l’ultime vestige de l’Atlantide, pérora Gabriel à la manière d’un prof d’université pompeux.
— Dans quels textes Platon parle le première fois de the Atlantide ?
— C’est ta première question ?
— Of course.
— Ça compte pas, c’est pas de la géographie.
— Tou dis ça parce que tou ne sais pas que c’est dans le Timée et le Critias.
— Mais si ! Dans le Timée, qui, euh, est l’un de ses derniers dialogues, Platon parle d’une île-continent d’une puissance inouïe où vivait un peuple, les Atlantes, qui ambitionnait de devenir les maîtres du monde entier ! Ils furent détruits « en un jour et une nuit » par des tremblements de terre et des inondations terribles. On y trouvait même de grands troupeaux d’éléphants. Ah !
— Not bad.
— Allez, j’passe mon tour, pose ta question, j’suis chaud.
— Hmm… En combien de temps, depouis la descente du boat, te faudra-t-il pour rejoindre à pied le parc Güell, à Barcelone ?
— Très facile. À peu près quarante minutes, depuis la colonne Christophe Colomb. Je le sais parce que j’avais l’habitude d’y retrouver une petite potière brésilienne que j’attendais sous les palmiers en faisant la sieste tous les après-midi jusqu’à ce qu’elle ait terminé sa journée et…
— Wrong.
— What, « wrong » ?
— Stupide garçon. Barcelone donne sur la Méditerranée, pas sur l’Atlantique. Si tou descends du boat à la Coruña comme nous devons le faire avant les Açores, tou marcheras, à oune vitesse moyenne de 5 km/h, 5 540 heures, soit 226 jours sans dormir pour parcourir 1 088 kilomètres jusqu’aux palmiers à filles. Là, woui, tu voudras take a nap, c’est sure !
— Quoi ? Non mais c’est de la triche ! Je sais très bien que Barcelone…
En le voyant inscrire « A : 1 » et « G : 0 » sur un carnet sorti de l’une des poches latérales de son pantalon, Gabriel commença à saisir la rigueur perfide tapissant l’effrayant cerveau mathématique de son interlocuteur. Il décida de suivre son exemple.
— Laissons tomber le trajet. Quel western maudit fut jugé anti-américain parce qu’il montrait, à partir d’une histoire vraie d’immigrés décimés par une poignée d’éleveurs de bétails, que la nation US a les éperons tachés de sang ?
— Heaven’s Gate, de ce coco weirdo de Cimino. J’adore quand Christopher Walken observe une procession de chariots dans les plaines du Wyoming, condouites par des centaines de pauvres venous de Pologne ou d’Irlande. Et Walken de gueuler : « Tas de bestiaux, imbéciles. Retournez d’où vous venez. » Alors que chez eux, c’est chez loui ! Tou as choisi ça parce tou aimes les poneys ?, demanda Atticus, en corrigeant son score.
Chanteloup avait envie de l’assassiner avec un cintre, mais se retint en entendant In The Lap of The Gods revisited de Queen résonner sur le pont, à un volume modéré et vaguement crapoteux. Il enchaîna.
— De quelle île est originaire Freddie Mercury ?
— Easy. Zanzibar. Il est né en 1946, di-z-ouit années avant que cet ancien protectorat britannique ne fousionne avec le Tanganyika pour former la Tanzanie.
— Quel est son vrai nom ?
— Farrokh Bulsara. Ses ancêtres étaient perses. Est-ce que tou savais qu’avant Queen, il a chanté dans un groupe qui s’appelait Wreckage, which means naufrage ?
— Tu es désespérant. Prends le lit du dessous.
Gabriel grimpa sur le plumard supérieur. Les barreaux de l’échelle étaient fins, le plafond très proche, il pouvait à peine tenir assis, gare à celui qui éternuait, paniquait ou voulait gerber en catastrophe – un cercueil quoi, avec une loupiote et un coin pour poser son portefeuille et son portable. Et donc un placard en bas qu’il pourrait décorer, sans trop savoir comment, puisqu’il n’avait rien.
Gabriel jeta ses chaussures délacées par terre et s’allongea en songeant à son colocataire, l’Encyclopedia Universalis incarnée avec laquelle il allait devoir cohabiter pour les prochaines semaines. De fait, ce type avait bourlingué, il avait lu, connaissait la Grèce antique et le rock anglais, ça va, ça aurait pu être pire. Gabriel rembourra son oreiller et lui demanda, couché, avec le ton de celui qui ne s’en fiche qu’à moitié :
— Atticus, pourquoi t’es là, toi ?
L’Américain, qui se coupait les ongles, n’eut pas le temps de répondre à cette question. Franz, le second du Sirius, entra dans la cabine et leur balança leurs sacs à la tronche. Puis leur indiqua la voilerie où ils iraient récupérer des draps et déclara :
— Thompson, on t’attend en salle des machines. Chanteloup, j’espère que t’as la tchatche, t’as rendez-vous à la radio.
— Kenavo.
Kenavo ? Késako ? Et puis tous ces boutons, oh ? L’officier radio, un Italo-Breton grognon, venait de se barrer. Gabi avait juste dit bonjour. Des micros, des émetteurs, des ordinateurs, quatre écrans, deux casques, des dizaines et des dizaines de touches, de curseurs, d’indicateurs. Le second capitaine l’avait planté sur une chaise à roulettes devant tout ce matériel et était reparti. Seul dans le logement, le Wallon dépoussiéra une batte de base-ball du Nicaragua, posée dans un coin.
Un gros classeur était ouvert sur le bureau. Chanteloup roula jusqu’à lui. Et se saisit d’une feuille volante, un mail imprimé signé Léon68, qui se présentait comme un ancien radio du Sirius ayant mis « sac à terre, avec regrets », en raison de « l’évolution prévisible du métier ». Il listait ses responsabilités passées, dont « la veille des horaires de quart au fil des fuseaux », la transmission des messages entre le bateau et la compagnie, l’équipage et les familles, la maintenance des appareils électroniques de navigation (les radars, et d’autres, « gonios », « lorans ») et, selon les employeurs, un chouïa d’administratif, de courrier, voire d’intendance : aller au marché à chaque cabotage le distrayait énormément, quand par exemple il approvisionnait la cambuse en zébu de Fort-Dauphin, en whisky de Durban… Car Léon avait beaucoup barboté du côté indien du littoral sud-africain. « D’une façon générale, le radio dispose de beaucoup de temps libre lors des escales qui durent parfois une semaine ou deux. Il a ainsi le temps d’assurer l’entretien de ses équipements, mais aussi de faire du tourisme… »
C’était peut-être une aubaine, cette affectation surprise. Chanteloup n’avait aucune compétence préalable pour être radio, aucun brevet, zéro certificat, mais ça n’avait pas l’air trop dur. Et puis tirer au flanc de temps à autre, qui s’en plaindrait ?
Seulement, ouais, le job était pris. Ça expliquait la réaction première de l’officier radio, un quinquagénaire tardif et fin comme un oiseau, qui était revenu dans son bureau – kenavo n’était qu’un au revoir –, visiblement agacé.
Il avait du poil aux oreilles, en quantité industrielle. Quel était l’instant de floraison, dans la vie d’un tympan ? Y avait-il des saisons ? Un déclic hormonal ? Ne fallait-il pas couper court, passer la tondeuse, hop, place nette, à chaque rendez-vous galant ? Sur ces critères, l’officier radio qui s’assit face à lui était certainement célibataire. Et pas très professionnel, a priori : qu’entendait-il, à travers la forêt noire de ses portugaises, des messages envoyés par la terre ferme ? Oreilles qui, par ailleurs, étaient volumineuses – de vraies feuilles de chou. Qu’il tendit en levant une patte derrière l’un de ses lobes.
— J’ai pas compris ton nom. C’est quoi ?
— Chanteloup, Gabriel.
— Gabriel. J’ai connu un cheval qui s’appelait Gabriel. Personne ne tenait dessus plus de trois minutes.
— Je…
— Je prends pas de stagiaire.
— Je suis pas…
— T’es pas stagiaire, je sais. Franz m’a demandé de te prendre comme auxiliaire, sur requête officielle de Saint-Ogan. Tu le connais ? T’es son fils, son neveu ?
— Non, je…
— J’ai toujours bossé seul, OK ? Je pige pas le plan qu’ils me font, là.
— Je…
— T’y connais quoi à la radio ?
— Honnêtement, rien.
— Bon Dieu, c’est pas gagné.
— C’est vous qui avez mis Queen tout à l’heure ?
— Ça te défrise ?
— Non, non, je trouve ça cool.
— Cool ? Je préfère me faire griller les boules à la plancha plutôt que d’entendre ce mot encore une fois dans ce bureau. La marine marchande, c’est pas ça.
Ainsi s’exprimait Sagamore Belli, ombrageux bonhomme, en mer onze mois par an depuis plus de deux décennies, frais disposé à râler contre : les médias, le patronat, la bêtise, la paresse ou… la cuisson des pâtes. Car intraitable et casse-bonbons, il l’était, surtout sur deux sujets : la nourriture (il fallait l’entendre évoquer le parfum d’une tomate cœur de bœuf de Milan, ou telle huile d’olive des Pouilles) et les femmes, qui l’avaient toutes brisé, trompé, drapant son discours d’un vernis de misogynie tout en sous-entendant, dans sa façon d’exagérer, qu’il n’en pensait pas un mot, qu’il ressassait ça pour montrer que cette vache de vie, avec ses coups de tabac et ses bâtons de merde à avaler, n’était pas simple, putain de bordel à queues.
Ce mentor radiophonique inattendu, sa gouaille et sa sensualité d’épicurien mal luné, Gabriel allait donc se les farcir sept jours sur sept, de 8:00 à 17:00, sans compter certaines nuits, en alternance, quand l’essentiel du métier serait appris, enregistré, de quoi intervenir de manière autonome lors des périodes de veille. La variable dans cette équation, c’était la raison un peu énigmatique pour laquelle Franz ou Saint-Ogan l’avait placé là, lui, alors que les matelots qualifiés, diplômés en maniement de microphone, ne devaient pas manquer en terre d’Anvers. Pourquoi ?
La réponse mettrait longtemps à lui apparaître. Le commandant, que ses hommes voyaient rarement, s’exprimait généralement par l’intermédiaire de son second, qui avait transmis à Sagamore, au matin de l’embarquement, la note suivante : « Belli, utilisez le Belge pour dynamiser les ressources intellectuelles de l’équipage. R. S.-O. »
— Dynamiser les ressources intellectuelles ? Ça veut dire quoi ? Tu taffes à la RTBF ? Tu vas nous les briser en remontant jusqu’aux Phéniciens ? pestait-il en agitant la consigne de son supérieur sous le nez de Chanteloup, qui ne savait que répondre, abasourdi par cette responsabilité.
Pour aider le lecteur à se représenter la portée de la tâche qui lui était assignée, il est important d’observer que le Sirius pratiquait une politique pour le moins originale en ce qui concernait la radio. Contrairement aux usages, on pouvait entendre celle-ci en permanence sur la passerelle mais aussi sur chaque pont et dans chaque cabine, au moyen d’une centaine de haut-parleurs. Il n’y avait qu’une fréquence, celle du bateau. Sa programmation avait été confiée à Sagamore qui, en sus des obligations énoncées précédemment, se montrait enchanté d’exprimer chaque jour, ou plutôt le soir, sa mélomanie compulsive à tous ses camarades. Armé de ses vinyles classés par genre et par année, rangés dans des bacs jaunes, Belli se faisait DJ et jouait du jazz éthiopien, du trip-hop libanais, du funk norvégien, du reggae tourangeau, du gwoka guadeloupéen, des reprises de la Motown exécutées par des G.I. au Vietnam, aussi bien Les Nuits d’une Demoiselle de Colette Renard et ses vingt-huit manières de nommer l’acte de chair qui plaisaient tant aux marins, ou l’album calypso de Robert Mitchum, qui avait les faveurs de Saint-Ogan…
C’était à son chef, justement, que le cargo devait cette bizarrerie.
— Un an auparavant, il est venu me trouver pour me dire qu’il fallait divertir les hommes avec de la musique. J’ai demandé laquelle, il a répondu : « Toutes. » Toutes ?, j’ai demandé, et il a redit : « Toutes : toutes les époques, tous les styles, tous les pays, mais sélectionnées avec goût. Je peux vous faire confiance, Belli ? » Et il est reparti. C’était franchement étrange, parce qu’on n’échangeait pas deux mots par an, d’habitude. Mon travail lui convenait, je suppose, mais quand on se croisait c’était cordial, sans plus. Ce jour-là pourtant, il était… absent à lui-même, sympa, tout en restant lointain. Et le fait que tu sois là, devant moi, les bras ballants, me confirme quelque chose. »
Gabriel se redressa sur sa chaise.
— J’ai pas voulu en savoir plus, c’était bien son idée, alors j’ai ramené mes disques de chez moi, d’abord quelques-uns, puis quand j’ai vu que ça prenait, que les gars aimaient ça et que je pouvais vraiment passer de tout, j’ai tout apporté, progressivement. Maintenant dans les ports, quand on s’arrête, je chine, je demande où me procurer la musique locale, les bons trucs… Souvent, ce sont des CD pirates, quand on ne me refourgue pas des K7 merdiques… mais y a parfois des machins rigolos. Tiens, écoute ça.
Des notes entremêlées de guitare claire résonnèrent dans le logement. D’une voix chaleureuse, un homme africain racontait à un ami, en français, ses mésaventures dans l’Hexagone : on lui avait refilé une voiture qui n’avait ni pneus, ni roues, ni pare-brise, ni rétroviseurs. « Mais je vais rouler comment ? » Sa complainte fort légitime s’étoffait de percussions modestes, de chœurs féminins rieurs, d’un refrain haut perché irrésistible qui s’accélérait tout doucement, où le migrant berné appelait sa maman. Au deuxième couplet, nouvelle arnaque : la télé qu’on venait de lui offrir ne marchait pas non plus. Et pour finir, sa femme et une copine se moquaient de lui… La chanson s’appelait Cadeau empoisonné.
« Réveille-toi mon chéri, c’est l’heure. »
Maman était là, en peignoir, il fallait se lever, il ne l’avait pas entendue entrer, croyait à un jour de grasse matinée, mais non. « Debout », sa main sur sa poitrine pour le secouer, « Debout mon ange », « OK, OK, j’arrive ». Gabriel ouvrit un œil, la cabine était calme, pas de roulis, à peine, il regarda son portable, 5:18, il pouvait encore dormir, c’était sa troisième nuit sur le bateau et il n’était toujours pas malade, rien de sérieux, quelques nausées.
Amariné.
Le Sirius venait de dépasser Bordeaux.
Sa mère lui avait répété « Prends des médicaments contre le mal de mer, tu es toujours malade, tu vomis, tu vas vomir. » Il s’était fait à cette idée, beurk, des journées à gerber, il s’était vu au lit la première semaine, trois jours au moins, une bassine à ses côtés, incapable d’ingurgiter autre chose que du riz et du Coca, pour colmater, avec un mot de l’infirmerie pour s’excuser d’être inutile, prostré, déshydraté, mais non, ça allait, il mangeait à sa faim matin, midi et soir, estomac lesté, enfin sans exagérer.
Il bossait bien.
Sous l’autorité de Sagamore, Chanteloup distribuait les transmissions, les horaires de quart, faisait le coursier, merci, hello, ah ah, ce qui lui permettait de lier connaissance à tous les étages, poser des questions, de tenter de petites blagues qui prenaient, ou pas. Peut-être qu’il avait ça dans le sang, le pied marin, on ne sait jamais – même de grands pêcheurs hauturiers dégueulent de temps à autre quand la houle est dure, dans ce cas il faut rester au centre du navire, stabilisé, sur le pont dans un espace aéré, loin des odeurs de peinture, de gaz ou de goudron, fixer les astres ou l’horizon, s’habiller chaudement, mâcher des racines de gingembre. « Tu as pris ton gingembre ? Tes patchs contre le mal de mer ? Ton bracelet d’acupuncture ? Ton bonnet, tu l’as ton bonnet ? Quand est-ce que tu reviens ? Ton linge ? Il y a une machine à bord ? Tu sauras faire ? 40 °C pour la couleur, 500 tours ça suffit, je t’ai tout noté, sinon ça rétrécit t’auras l’air tout bête. Et la cantine ? Qu’est-ce qu’ils vont te faire à manger ? » Sa mère s’inquiétait, c’était sûr, il ne l’avait pas encore appelée, n’avait pas écrit, n’en avait pas envie, mais il le fallait.
Il entendait le souffle d’Atticus, sa respiration, au-dessous. Atticus qui pionçait comme un tamanoir. Au petit déjeuner il lui demanderait qui étaient ses parents, ce qu’ils faisaient, s’ils étaient encore en vie, tous les deux.
« Oiseau blanc de bon augure
Dans ton panier d’osier ma progéniture
Couvera-t-elle tantôt à ta manière
Sa pauvre mère de ses plumes délétères ? »
Les cigognes sur son toit inspiraient à Elisabeth Chanteloup des poèmes de qualité très moyenne.
Messitert, où elle vivait depuis vingt et un ans. Derrière la bâtisse, de la prairie sur un hectare et demi. Pour elle toute seule, enfin pas tout à fait. Dans les boxes et les enclos, des poules et un coq, des chèvres, un bouc et un lapin fou, voisins de trois alpagas de Bolivie. Alpagas qui, tondus de leur laine une fois l’an, mettaient du beurre dans les épinards. Sans oublier cinq bichons et un chihuahua, qui jappaient dès le réveil de leur maîtresse.
Pourquoi dormait-elle si mal, pourquoi se levait-elle si tôt ? C’était samedi, nom de zou.
À cause de ce zoo.
Quand elle ouvrit les yeux, vers 6:30, la télé marchait encore. Certaines émissions la berçaient. Le premier JT de la journée lui apprit que la station polaire belge Princesse Elisabeth, en Antarctique, inaugurée en 2010, envisageait « d’organiser une loterie pour permettre à cinq de nos compatriotes de passer Noël sur la banquise ». Elle éteignit le poste.
Elle se fit chauffer une tasse de café, remplit les gamelles des chiens mais ne mangea rien. Le reste de la ménagerie attendrait. Elle s’habilla, se maquilla, lut un peu. La vaisselle de la veille était faite. Elle avait rendez-vous chez le coiffeur, dont le salon n’était qu’à quelques encablures de sa mercerie Chrysalide, dans le faubourg d’Amercœur, à Liège.
De sa maison blanche à deux étages du 334 rue de Messitert, Aubel, plateau de Herve, il n’y avait pas long. Avec sa vaillante Méhari vert Tibesti, qui toussotait mais qu’elle pouvait décapoter quand il faisait grand beau comme aujourd’hui, il suffisait de traverser un bois dense qu’on disait hanté par une sorcière, de passer tendrement devant la bicoque où elle était née dans les années 1960, avant de rallier la place Albert Ier en tentant de faire coucou à madame Stassen entre les tonneaux et les bouteilles de sa vitrine, pour emprunter la route vallonnée, alternance de mansardes rouges et de vergers, de pommiers et de poiriers dont on tirait des jus et des sirops à tartiner.
L’écusson Standard champion virevoltait sous le rétro. Le ciel était d’un bleu confondant, sans le moindre nuage. Des vaches pie noire paissaient avec flegme. Les sols étaient riches et humides et l’herbe grasse, ce qui donnait du très bon lait. L’automobile, longeant la Meuse, quittait la campagne pour retrouver ces paysages de hauts-fourneaux. Au bord du fleuve, quelqu’un avait tagué « anticonstitutionnellement » sur des dizaines de mètres, en blanc.
« C’est pour ma couleur », dit-elle en entrant dans le salon, pimpante. « Installez-vous madame, on s’occupe de vous. » Elle était en avance, mais ça ne faisait rien. Il y avait des magazines, des ragots, des stars, de jolies photos sur papier glacé. « Thé, café ? » « Du thé, avec joie. » « La boîte est là, servez-vous. » Framboises et violettes. Ça faisait presque dix ans qu’elle venait, Lysiane la chouchoutait.
Nuances de blond. Blond blanc, blond doré, blond Bardot. Une hésitation, comme les parfums d’un sorbet. Blond blanc. Choix paradoxal, quand on souhaite dissimuler ses cheveux… blancs. Mais ce blanc peroxydé, discret, ces quelques mèches, la frange surtout, ça lui rappelait Ostende, leurs vacances à la plage étirées, et sa chevelure à elle qui, au soleil, s’éclaircissait.
— Et le magasin ? Vous n’ouvrez pas, ce matin ?
— Oh, là, là, non. En début d’après-midi, peut-être.
— C’est l’avantage d’être sa propre patronne. Moi, si je m’écoutais…
— Et puis j’ai mal dormi la nuit passée, je me fais du souci. C’est mon garçon. Il est parti.
— Ah ça y est ? demanda Lysiane en terminant de protéger les tempes et le front de sa cliente avec une crème hydratante très agréable.
— Pour un mois en mer, jusqu’en Argentine.
— Magnifique. Mon beau-frère y était pour le nouvel an, ça l’a passionné. Il paraît que les gens sont très beaux, là-bas. J’adore le tango.
— Il est parti pour le travail. En bateau. Sur un cargo.
— C’est un marin ?
