L'amante immobile - Michel Rouveure - E-Book

L'amante immobile E-Book

Michel Rouveure

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Beschreibung

LYON. Un vieil original, cinéphile et amateur d'art, entraine Clara, sa nouvelle voisine, dans les méandres de ses souvenirs. La jeune femme ne tarde pas à se croire sa lointaine victime et le centre d'un inacceptable secret de famille. Mais est-ce bien le hasard qui l'a conduite à habiter son étonnant immeuble et n'est-elle pas dans une absurde méprise ? Un portrait caché va la conduire à une série de mésaventures. Dès lors, Clara s'en remet à une autre piste : celle qui emprunte les grands espaces du rêve et des contes de son enfance. Les récits inachevés de son voisin lui ont montré la voie à suivre, commence alors pour elle un chemin initiatique et sans retour. Un roman foisonnant qui mêle personnages hauts en couleur, témoignages insolites et intrigues croisées. Sur fond d'analogies cinématographiques et musicales, il met sous tension le thème du double et de la confusion. « À peine commencé, on ne parvient pas à lâcher le livre jusqu'à la dernier page. Une véritable réussite pour un premier roman ». Extrait de la postface de Françoise DASTUR, Philosophe, Grand prix de Philosophie 2023 de l'Académie française

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Seitenzahl: 432

Veröffentlichungsjahr: 2019

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A Nathalie

“Dans les rêves, on ne voit jamais le soleil, bien qu'on ait souvent la perception d'une clarté beaucoup plus vive. Les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes.”

Gérard de Nerval – Aurélia

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

Chapitre 45

Chapitre 46

Chapitre 47

Chapitre 48

Chapitre 49

Chapitre 50

Chapitre 51

Chapitre 52

Chapitre 53

Chapitre 54

Chapitre 55

POSTFACE

Films suggérés dans ce roman

Les rires sont parfois plus inquiétants que les pleurs. Surtout quand ils vous tirent avec fracas d’un paisible assoupissement.

Il avait bondi de son fauteuil pour se précipiter au salon et découvert, avec stupeur, sa jeune voisine qui s’amusait à lancer un panama sur sa tourterelle pour la contraindre à se poser. Affolée, elle se heurta au mur dans une explosion de plumes grises.

En la maudissant du regard, il claqua la fenêtre.

– Pour un homme épris de liberté, c’est vraiment contradictoire…

– Petite sotte, cette liberté c’est sa mort !

Paul saisit délicatement l’oiseau tombé au sol et le glissa dans sa cage.

1

Le soleil matinal du mois de mai sur le vieux Chirvan du salon faisait vibrer ses cinq hexagones jaunes et rouges qu’encadrait une bordure ivoire à motifs de feuilles de chêne et de calices bleus.

Après s’être longuement roulé sur sa laine, le chat fit un bond sur la tablette d’une grande fenêtre de style mauresque, en évitant avec agilité les frésias mauves d’un vase Art déco.

Le petit félin noir, dans un bâillement irrésistible qui laissait entrevoir une langue rose et râpeuse, étira ses pattes sur la vitre puis s’assit délicatement, la queue en balancier. Longuement, il sembla s’intéresser aux quais qu’animaient voitures et piétons. La Saône étirait une eau sourde, parcourue de filons d’émeraudes et de micas imprimés par le vert tendre des feuilles frissonnantes des vieux platanes qui la bordaient. Une sombre péniche s’engageait sous la passerelle Saint-Georges et un groupe d’enfants qui la traversait s’était penché sur la rambarde pour cracher en riant sur les tas de sables gris qu’elle convoyait lentement.

Un vol de pigeons, venus du clocher de l’église voisine, plongea en direction du quai et comme une vague heurtant une digue invisible, fouetta l’azur d’un rouleau d’écumes argentées. Le chat, qui avait suivi le passage des bisets, se dressa sur le carreau et ouvrit la gueule pour articuler une tremblante succession de sons hypnotiques.

Le logement, situé au troisième étage d’une élégante bâtisse du quartier Saint-Georges construite au milieu du dix-neuvième siècle par un célèbre architecte lyonnais, offrait de larges vues sur la ville et l’affluent du Rhône. Véritable château, flanqué de deux tours et couvert d’ardoises, l’édifice en pierres de taille affichait une étonnante composition d’inspiration à la fois mauresque et Renaissance qui le distinguait des immeubles des quais aux façades enduites de crépis méridionaux, jaunes, ocre et roses.

Comme à Venise, et respectant la coutume des immeubles du centre-ville, les fenêtres du logis étaient pourvues de stores orientables en bois. Telles des moucharabiehs, ces grises jalousies préservaient l’intimité de l’appartement et les arcs polylobés des nombreuses ouvertures donnant sur un étroit balcon en pierre, procuraient à son occupant le délectable sentiment d’être un pacha, qui, dans la fraicheur de son palais, pouvait épier la cité ou se détacher avec langueur de ses tumultes.

La sensation de retrouver le bled ; ce mot arabe qu’il affectionnait depuis l’enfance et dont chacun usait selon sa condition : terrain ou région pour le paysan, campagne pour le citadin, village d’origine ou pays pour l’immigré.

Dans l’appartement, parcourus de tapis orientaux qui se chevauchaient parfois, des pièces lumineuses se succédaient communiquant entre elles par des portes à double battants, vitrées de petits carreaux biseautés. Des boiseries à panneaux couvraient les murs, encadraient les croisées et les trumeaux des cheminées en marbre gris. Ces façades élégantes dissimulaient de nombreuses armoires murales et on pouvait même imaginer la présence de portes secrètes ouvrant sur d’insolites cabinets de curiosité. Dépourvues ainsi de toute aspérité visuelle, les pièces de vie offraient au maître des lieux, selon ses humeurs, le choix entre le confort d’un vieux fauteuil colonial au dossier inclinable, le mœlleux des coussins de soie d’un long canapé ou l’assise en corde d’une ottomane. A moins qu’il ne préférât le petit canapé du séjour et son guéridon des Années folles sur lequel s’empilaient, dans un grand plat berbère en cuivre, quelques vieilles éditions et des feuillets manuscrits agités par le zéphyr d’un antique ventilateur de plafond.

S’il y avait une constante dans le logis, c’était la présence de grandes malles noires, cerclées de bois clairs et pourvues d’angles en laiton. Elles semblaient abriter de précieux contenus et évoquaient le départ vers de lointaines contrées. De ces voyages longuement préparés qui ouvraient à une nouvelle vie dans des pays inconnus qui n’étaient atteints qu’après une longue traversée.

Cette ambiance intemporelle portait le visiteur à d’apaisantes rêveries, mais son regard était toutefois happé par les toiles qui ponctuaient les cloisons. Devenu intime avec leur propriétaire, il aurait appris que ces muettes complices, sans aucun accord de style ou de format, avaient été les témoins de tumultueuses amours ou de tendres idylles sans lendemain et qu’aucune n’avait échappé à la curiosité d’une amante émerveillée et à la caresse de ses doigts. Et comme ces toiles n’avaient pas de cadre, il aurait compris qu’elles s’accordaient à l’éventualité de nouvelles rencontres, d’un nouveau départ ou d’une autre destinée.

Le chat sembla détailler, au-dessus d’un sofa d’Asie Centrale recouvert d'un tapis de nomade, les surprenants méandres d’un grand tableau de Ted Appleby.

En traversant la croisée, la lumière du matin ajoutait sa touche à la composition de formes colorées, mouchetées de teintes ocre, brunes et grises, traversées de fins réseaux blancs.

A l’abstraction de cette peinture dont les pans lumineux pouvaient suggérer la complexité des tissus cellulaires répondait sur une autre cloison, une toile figurative et cubiste de Kees Van Willigen présentant une vue plongeante sur une nuée d’aigles bleu-cobalt, au corps et rémiges structurés en multiples triangles surlignés de noir. C’était une escadrille d’oiseaux mécaniques, identiques et parfaitement alignés, venant sans fin d’un horizon bleu nuit et planant sur de vastes étendues désertes, traversées par les méandres d’un fleuve turquoise. Ce paysage, ponctué d’obscures trouées cylindriques, devenait une lumineuse prairie sur le bas de la toile. On apercevait à son angle inférieur, sous l’aile d’un rapace qui échappait du cadre, les toits en tuiles d’un paisible hameau de montagne.

L’imposante porte d’entrée en chêne blond s’ouvrit brusquement sur le hall du logement en apportant un courant d’air frais empli de senteurs de lessive et de vieux vernis. Le chat bondit de la fenêtre et la queue dressée accompagna les jambes de son maître d’une série de caressants méandres. Un homme élancé, élégamment vêtu d’une veste et pantalon blancs en lin, jeta avec un soupir son panama sur un fauteuil. Il passa les doigts dans sa chevelure brune et vigoureuse qui n’avait pas pris le sel des années bien qu’il ait largement dépassé l’âge de la retraite.

Vidant sur la table de la cuisine les courses qu’il venait de faire, l’homme au teint hâlé déposa un quotidien sur le buffet, déjà encombré de courriers, de boîtes à thé, de bocaux remplis de fruits secs et de pommes à la peau soigneusement lustrée.

Le bruissement du papier glacé qu’il ouvrit, déclencha aussitôt le ronronnement de son chat qui se dressa sur sa jambe.

– Pépite, j’ai pensé à toi !

Il caressa de l’index la base de son oreille et déposa un beefsteak haché dans sa soucoupe.

L’homme avait toujours partagé sa vie avec des chats, sauvés de la rue ou dangereusement arrivés par les toits. De ces compagnons en fourrure, il admirait les yeux qui saisissent tout mouvement et fixent sans interroger dans une douce et implacable cruauté. Et pour lui, leur liberté de décider l’instant d’une caresse ou de s’y soustraire d’un coup de patte signait indéniablement la griffe des seigneurs. De tempérament hédoniste, il appréciait enfin de ces félins domestiqués, comme un suprême raffinement, leur quête permanente du plaisir par un frottement, par la recherche de la chaleur du soleil derrière une croisée ou, étendu sur le flanc, de la bienfaisante fraicheur estivale d’un carrelage.

Tout en admirant l’avidité de l’animal, l’homme se servit un ballon de Saint Véran. Le chardonnay aromatique et frais roula sur sa langue, aéré par une petite inspiration d’air entre ses lèvres pour en révéler toutes les subtilités. Un claquement de langue signifia que le vin du mâconnais était loyal : sec et fruité pour accompagner avec bonheur l’andouillette de Fleury prévue pour le déjeuner. En connaisseur, il savait que celui-ci était particulièrement bon parce que le ciel était pur et qu’une légère brise du nord s’était mise à souffler.

La journée débutait sous les meilleurs auspices et l’homme se réjouissait déjà du film qu’il allait visionner.

A cet instant, il n’avait pas encore choisi l’histoire qui allait accompagner son après-midi et ses pensées se laissaient promener entre filmographie ancienne et récente, entre noirs et blancs dramatiques et comédies colorées.

Un dilemme car le cinéma avait dépassé le stade d’un simple délassement pour devenir une dévorante addiction à laquelle il abandonnait une partie de ses journées et de ses nuits. Ce besoin de vivre les histoires des autres l’avait transformé en collectionneur boulimique. De cette insatiable envie de posséder toute la filmographie de réalisateurs tels que Coppola, Fritz Lang, Melville, Losey ou Mankiewicz était née une impressionnante mais discrète vidéothèque qui occupait toute une armoire murale du salon, lui permettant à loisir de revoir, sur le large écran de son téléviseur, un film ou plus souvent d’en extraire une scène fétiche.

S’il y avait un raffinement dans la passion, fût-elle addictive, c’était bien celui de faire durer l’attente pour augmenter le désir. Dès lors, le choix d’un film devait s’accorder à l’instant et une seconde rasade de blanc s’imposait. Elle ouvrit son esprit à un plaisant cheminement entre terroirs, voyages et réalités citadines.

Tout à coup, la lymphe de la vigne illumina sa raison : il était d’humeur joyeuse mais n’habitait pas la Ville éternelle…

Alors, après le déjeuner d’un jour qui s’annonçait très chaud, Paul décida de revoir une savoureuse comédie romaine : Le Déjeuner du 15 août.

2

Loin de l’agitation, au soleil matinal qui baignait sa petite terrasse, il aimait bien prendre un café dans ce petit bistrot de la place Bellecour.

Ce jour-là, il avait négligé son journal et observait le passage d’un groupe d’écoliers sous la voûte fleurie des marronniers de l’esplanade. Les vieux arbres qui mêlaient leurs senteurs aux rosées de la nuit lui rappelaient que le citadin est parfois plus sensible à la beauté d’une nature qui lui est comptée et que s’enivrer au détour d’un square des fragrances d’une haie et même s’attendrir de la seule présence d’une abeille s’avéraient un réconfortant contrepoint à sa vie urbaine.

« Because the sky is blue, it makes me cry » des Beatles tournait en boucle dans la tête de Ronan. Non pas qu’il fût triste mais il avait le sentiment que si un ciel chargé écrase les êtres et les intériorise dans un écho réflexif, un ciel immaculé les élève vers un bien plus terrible néant. Sa contemplation le mettait en expansion de lui-même, gonflé d’une langueur aussi aérienne qu’infinie. L’azur semblait happer son corps et bien qu’il n’eût pas envie de pleurer, sa démesure aurait pu lui soutirer des larmes. Une exaltation le gagnait peu à peu, immense comme ce ciel matinal et à l’étendue de son état, il aurait imaginé le terme de planitude. Celle-ci lui faisait ressentir que les émotions ne naissent pas à l’intérieur de l’être mais pénètrent son enveloppe. Dès lors, il s’abandonnait aux tristes flots d’un azur qui battaient les plages de son corps et s’effondraient en vague à l’âme.

Brusquement, il fut tiré de la douce asthénie qui le portait aux filtres d’un attendrissement aussi béat que sans objet. Une jeune femme venait de s’asseoir à une table devant lui. Un foulard bleu noué sur les cheveux, à la façon d’un chèche, elle était habillée d’une tunique safran et d’un jean délavé. Pendant un instant, il la crut étrangère certainement parce qu’il souhaitait, sans se l’expliquer vraiment, la venue d’une comète dans sa vie.

Pendant qu’elle commandait un thé au garçon qu’elle appela - sans accent - par son prénom, il observa attentivement, sur le haut de son cou, le départ de fins cheveux blonds qui étaient remontés sous le tissu de soie brute. Cette partie de l’anatomie féminine était à son avis la plus sensuelle qui soit. La nuque alliait à l’autorité de son port, un doux creux de vague qui dévoilait la finesse du grain de la peau, la naissance d’un duvet puis l’émergence du cheveu. Il aurait aimé remonter ses doigts sur ce tendre sillon d’une féminité qui présageait, pour lui et sans aucun doute possible, les grâces et voluptés de ses parties intimes.

Le regard de Ronan ne pouvait se détacher de cette nuque qu’elle ne pourrait jamais contempler ni apprécier à sa juste valeur. De la peau d’une inconnue, posée comme par enchantement à deux doigts de ses mains qui caressaient sans raison l’anse de sa tasse.

Se sentant probablement observée, la jeune femme mit fin à son attendrissement. Elle tourna la tête et croisant le regard qui se portait sur elle, lui lança un bonjour franc et radieux. Si ses lèvres s’étaient ouvertes aux mots, Ronan ne saisit que ses grands yeux bleus qui avaient l’inflexion sauvage et déterminée du félin et embrasaient la grâce de ses traits.

Son corps fut parcouru d’un frisson voluptueux qui sembla s’achever dans son crâne par un crépitement. Comme sonné par l’impulsion électrique d’un visiteur inattendu, son édifice était chancelant. Tout son être basculait, irrésistiblement capté par l’aimant d’une planète égarée dont les atomes en fusion consumaient sa peau. Dépossédé de toute résistance et happé par une nymphe qui l’emportait d’un tour de main dans un tourbillon enchanteur, il se laissa ravir, totalement hébété. Dès lors, sa voix qu’il ne maitrisait plus le consterna d’une réponse affligeante :

– Bonjour… quel temps !

– En effet, après toutes ses pluies… confirma-t-elle, un brin caustique.

Ronan voulut y voir un message codé, confié en signe d’identification par un contact inconnu. Il le déchiffra dans l’instant, au regard de sa vie : le soleil d’une rencontre arrive après les orages de la séparation. Il acquiesça de la tête l’exactitude du mot de passe. Elle était la bonne interlocutrice dont il espérait fermement la venue. La relation étant établie, il poursuivit sa mission de reconnaissance par une nouvelle missive à caractère esthétique, sinon de la personne mais du lieu. Elle dissimulait en fait, sa satisfaction d’être présent dans ce café, le bon jour, à la bonne heure et à la bonne minute :

– Il est vraiment sympa ce café avec ses grandes glaces biseautées et ses tableaux.

– Surtout tranquille, mais les aquarelles…

Elle fit une moue dubitative puis tourna sa chaise face à lui pour reprendre :

– Si vous vous intéressez à la peinture, je peux vous indiquer de bonnes galeries.

– Je les trouvais pas mal… Vous peignez peut-être ?

– Un peu pour moi et beaucoup pour les autres.

Ronan inclina la tête pour qu’elle s’explique.

– J’ai fait les Beaux-Arts… comme je n’ai certainement pas assez de talent pour vivre de ma peinture, j’ai suivi une école pour être restauratrice de tableaux, ce qui m’a permis d’ouvrir un atelier.

– De nos jours, ce ne doit pas être facile de trouver des clients.

– C’est vrai, alors entre deux restaurations, je réalise des fresques et des copies pour quelques connaissances en mal de Renoir …

– Vous êtes faussaire ? Il arbora un petit sourire.

– Bien-sûr, mais il ne faut pas le répéter. Elle dressa l’index sur ses lèvres puis reprit plus sérieusement : les copies sont toujours faites dans des formats différents des tableaux orignaux. De plus, j’ajoute toujours une petite note personnelle dans la composition.

– C’est vous qui tenez la boutique de la rue du Plat, juste à côté ? Je passe devant assez souvent…

– Oui, depuis trois ans. Auparavant, il y avait un relieur d’art qui recevait ses clients dans sa boutique et travaillait au-dessus avec trois ouvriers, dans un petit atelier très bas de plafond. Cette pièce n’ayant qu’une baie cintrée, je m’en sers de lieu de stockage et je travaille en bas pour avoir plus de lumière.

– C’est drôle, je bosse également dans le domaine artistique mais pour la métropole de Lyon, dans le secteur du spectacle vivant et des musiques actuelles.

– Ce doit être un boulot et des contacts intéressants.

– Passionnant, je dirais. Si vous aimez la musique, je peux vous avoir des invitations, lança avec malice Ronan.

Elle trouvait le garçon plutôt séduisant : à peu près son âge, blond aux yeux bleus, avec des pattes d’oies qui confirmaient son côté rieur. Bien que la drague fût évidente, elle était courtoise, aussi, elle répondit aimablement :

– Peut-être si l’occasion se retrouve d’une nouvelle rencontre dans ce café… Je ne connais pas trop les musiques actuelles. Je suis plus Beatles et Chopin que…

– Bashung… je vous invite à son prochain concert !

– Là, vous me prenez pour une cruche, elle fronça les sourcils pour simuler la déception, il est mort depuis des années.

– Un chanteur est comme le vent, il ne meurt jamais. Le plus dur quand on perd ses proches, c’est de perdre également, au fil des années, le souvenir de leur voix.

Curieuse confidence… Pour faire un parallèle aussi intime, il devait être marqué par le poids d’un deuil familial. Elle eut à cet instant une pensée pour ses parents qui vivaient loin d’elle. Elle consulta sa montre ; un souffle bref indiqua qu’elle était déjà en retard.

Il se leva pour saluer l’importance de leur rencontre et, après un grand sourire, se lança :

– Je m’appelle Ronan. Je passerai vous voir dans votre atelier pour que nous échangions places de concert contre quelques cours de peinture. Je ne suis pas maladroit… sauf avec les filles séduisantes dont j’ignore le prénom.

– Mathilde ! Vous pouvez venir si vous n’avez pas peur que je vous barbouille car je peux également être maladroite. En fait, j’adore la version des Mots bleus de Bashung. Sur scène ça doit être géant !

En la regardant s’éloigner puis disparaitre au détour de la rue, Ronan songea que son jour de chance était arrivé. Il n’aimait pas draguer. Tout au plus, voulait-il être apprécié pour son caractère sensible et attentionné, peut-être également pour le charme que ses compagnes lui avaient reconnu. Il était seul mais disponible à l’attention d’une autre. Sans forcer le destin, il ressentait cependant l’impérieuse nécessité de ne pas laisser échapper la providence qui comblerait son attente d’un grand amour. L’émoi qu’il avait éprouvé à la rencontre de cette inconnue pouvait être le signe tangible d’un bel avenir. Son espoir prendrait forme si l’envoûtante Mathilde était libre. Déjà, elle avait accepté de le revoir et c’était un bon présage pour tenter sa conquête.

De son côté, Mathilde filait comme si elle avait été honteuse de s’être trop facilement laissée aborder. Sentimentale mais pas naïve, elle n’était pas une fille qui cherche une relation sans lendemain et se méfiait des hommes. Quant aux femmes, elle avait remarqué que beaucoup la percevaient comme une rivale. La beauté qu’on lui prêtait s’avérait une entrave à des rapports sereins et elle en avait conçu une forme de culpabilité qui lui faisait fuir les regards insistants. Elle feignait même l’inattention lorsque des inconnus, ressentant son physique comme une provocation, lui adressaient des compliments déplacés. Alors, pour échapper aux immuables flagorneries devisées par des hommes accoudés au zinc, ce territoire essentiellement viril et solitaire où s’exercent sans retenue la gausserie et la drague la plus frustre, elle évitait tout bonnement d’entrer dans les cafés et préférait la tranquillité de leur terrasse.

Pourtant, ce matin-là, elle n’avait pas manifesté l’habituelle indifférence qu’elle opposait aux habitués de ces lieux et, à vrai dire, qu’un beau garçon l’aborde lui avait été plutôt plaisant.

Son cœur était libre et cependant la sourde énergie qu’il brassait n’irriguait pas son esprit de la douce sensation de vivre pleinement. D’exister réellement par le regard d’un autre. Accaparée par la nécessité de réussir dans son activité professionnelle, sa vie amoureuse était en situation d’attente comme mise en veille dans l’espoir d’une possible et salutaire réactivation. Depuis trop longtemps, elle n’avait pas aimé et le sentiment de ne pas pouvoir donner et recevoir en échange lui semblait chaque jour plus pesant.

Si elle chérissait ses années d’insouciante liberté, elle avait aussi conscience que cette indépendance revendiquée la portait lentement mais sûrement à ne plus pouvoir enfanter. Cet état de latence du célibat avait quelque chose d’irresponsable car il allait à l’encontre de son désir de porter un enfant. Pour un jour devenir mère, elle devait penser sérieusement à se mettre en couple, et pour cela être disponible et attentive à la bonne étoile qui pouvait croiser son chemin. Alors, elle s’amusa à la pensée que l’homme qu’elle venait de rencontrer était beau et pourrait lui faire de magnifiques enfants.

Toutefois, en ouvrant son atelier, elle se ravisa de son exaltation. Le garçon n’était peut-être pas libre, il feignait la timidité et abordait dix filles par jour, c’était un blond et elle préférait les bruns. Mais les bruns qu’elle avait connus n’avaient été que des compagnons peu attentionnés… Alors, pourquoi pas un blond ? Mais elle se faisait des illusions, il ne passerait pas, juste une rencontre sans lendemain… Elle devait vraiment penser à autre chose.

Confusément partagée entre le rêve d’un possible et la lucidité sur son passé, elle se recentra sur le travail qui l’attendait. Au fil de la journée, sa perplexité s’évapora rapidement comme les produits qu’elle appliquait pour nettoyer la crasse de ses tableaux et se dilua dans la douce euphorie d’avoir été de nouveau séduite par un homme dont elle attendrait fébrilement l’hypothétique passage.

3

En ce début de soirée, le quartier de Saint-Jean était silencieux et les rares piétons qui foulaient le pavé du Vieux Lyon semblaient pressés de rejoindre leur domicile. Les boutiques avaient baissé leur rideau tandis que les cuisines des restaurants s’activaient déjà en attendant les premiers clients.

Après une journée sans vente, il n’allait pas tarder à éteindre les élégantes suspensions Art nouveau et à baisser la bruyante grille du magasin quand une jeune femme, aux cheveux blonds coupés au carré, pénétra dans sa profonde boutique aux senteurs de cire et de vieux cuir.

L’antiquaire leva les yeux du livre de stock qu’il consultait. Il saisit immédiatement que sa journée ne serait pas vaine et allait tardivement lui apporter sa part d’imprévu. Chez un client qui passait sa porte et simulait en préambule un intérêt trop rapide aux objets exposés, il avait appris à reconnaitre les signes de la gêne qui annoncent l’intention de se défaire d’un bien de famille.

Sa visiteuse ne lui présenterait pas la photo d’un objet : elle portait sous le bras un mince carton qu’il identifia immédiatement comme l’emballage d’une gravure ou d’une toile. Le petit homme rond, le regard porté audessus de fines lunettes de lecture, posa néanmoins la question habituelle :

– Bonsoir ! Vous recherchez quelque chose de particulier ?

En montrant son paquet, elle répondit qu’elle désirait seulement connaître la valeur d’un tableau, avant de prendre la décision de sa vente. Il l’invita poliment à le déposer sur un grand bureau Empire qu’il débarrassa de quelques plats ovales en faïence de Moustiers et d’une cave à liqueurs Napoléon III. Son regard désabusé trahissait toutefois la lassitude d’avoir à annoncer que la toile ne présentait que peu d’intérêt. L’homme avait vu, au cours d’une longue carrière qui touchait à son terme, tellement de croûtes d’amateurs, de mauvaises copies de tournesols avachis ou de marines saumâtres, qu’il ouvrit néanmoins le carton avec toutes les précautions qui marquent le respect pour la démarche.

Pourtant et à sa grande surprise, l’emballage dissimulait une huile sur toile de si belle facture qu’il en détailla le moindre détail et la moindre nuance colorée. Elle montrait une jeune femme assise sur une chaise provençale, les jambes croisées et l’avant-bras gauche posé sur le genou. Elle portait une longue robe abricot à empiècement noir sur le buste et à manches terminées à hauteur du coude par une délicate passementerie noire. Un très large chapeau brun, portant un camée et retenu à son cou par un ruban, dissimulait sa chevelure. Il ombrait partiellement un visage harmonieux, tourné de trois-quarts et porté vers le sol, dont on ne pouvait saisir les yeux. Un tour de cou en argent, agrémenté d’un pendentif rond et nacré, ornait sa gorge. Le personnage s’inscrivait sur un fond de nuances bleues et roses qui paraissait être un paravent en tissu, dressé devant un mur écru.

Curieusement, les mains du modèle avaient été négligées par le peintre : ses doigts blancs, pendants et effilés comme des lames de couteaux, semblaient totalement irréels. Ce choix détonnait de son application à transcrire, par de subtiles touches de couleurs, les plis de sa robe ou l’imprimé de l’arrière-plan.

Sans doute possible, la peinture était du genre impressionniste et le peintre de grand talent. La structure de l’huile et ses fines craquelures permirent au marchand de le penser comme « bon ». Il était bien en présence d’une toile ancienne, assurément de la seconde moitié du dixneuvième, en accord avec la tenue vestimentaire du modèle.

Il dissimula son émotion de saisir, entre ses petites mains calleuses et aguerries au toucher des patines du temps, une peinture d’une telle qualité. Comme aucune signature n’était visible, il saisit une loupe et la promenant sur le pourtour puis sur le moindre détail coloré, il rechercha patiemment la marque de l’artiste. Etonnamment, la toile n’avait pas été signée. Poursuivant sa recherche sur le dos du tableau, car certains peintres avaient pour habitude de dissimuler leur signature au revers, il découvrit que le châssis était curieusement recouvert d’une poussiéreuse toile écrue, récemment agrafée sur les bois. L’antiquaire reposa délicatement la toile sur la table et glissa la loupe dans sa poche.

Une moue signifia à sa cliente sa perplexité. Sans détacher son regard du tableau, il murmura son désappointement :

– Dommage… aucune signature !

En affaires, l’homme avait appris à ne pas marquer trop d’enthousiasme. La retenue qu’il feignait devait attester sa qualité d’expert et sa grande habitude des biens de valeur. Cette attitude, en cas de négociation, lui permettait de prendre un ascendant certain sur le vendeur. Elevant son regard au-dessus de ses verres, il voyait sa visiteuse le fixer, anxieuse de son verdict et d’une estimation en deçà de ses espérances.

Repoussant à plus tard sa légitime attente, il la questionna avec un fort accent lyonnais, autant pour connaitre sa réponse que pour épier les réactions de son visage.

– Cette peinture peut être intéressante… Pouvez-vous m’en dire plus et pour le moins, m’en indiquer l’origine ?

La jeune femme blonde marqua un temps d’arrêt comme si elle ne s’attendait pas à une question aussi évidente. Elle avait dû saisir dans les yeux du boutiquier son intérêt mais également une légitime suspicion.

Car sous une apparence débonnaire et courtoise, le marchand était roué et d’un naturel méfiant. Les objets inanimés accompagnaient ses jours d’une sécurisante compagnie et cet univers figé qui révélait de nobles époques et témoignait d’un savoir-faire de précision, lui faisait redouter l’imprévisible indignité de ses semblables. Ces reliques qu’il ne faisait que religieusement transmettre à des acheteurs initiés portaient les traces loyales de l’usage et de l’entretien régulier de générations de possesseurs attentifs à leur conservation et à leur transmission. Pourtant, ce vécu rassurant de l’objet ou du meuble ancien dont il pouvait déterminer l’époque et parfois le lieu de production, apprécier la qualité et définir la valeur marchande, était bouleversé par la pièce que lui présentait sa cliente. A cet instant mémorable, il était en présence de la quintessence des antiquités : une pièce unique, réalisée par un maître et que l’on résume simplement sous le vocable d’œuvre d’art.

Toutefois, l’homme savait que la découverte d’une œuvre d’art résultait toujours d’un concours de circonstances et révélait un passé complexe sinon obscur. Il tenait entre ses mains un revenant, un orphelin dont il devait retrouver la filiation. S’était-il librement défait de son attache domestique ou avait-il été soustrait d’un patrimoine ? Une inquiétude taraudait son esprit car le seul danger de sa profession était de ne pas s’assurer de la légitime possession du vendeur, au risque d’être poursuivi pour le recel d’un bien volé.

Aussi, sa longue expérience d’antiquaire lui avait appris à s’inquiéter du manque d’adéquation entre l’apparence du vendeur et la valeur du bien dont il souhaitait se défaire. Il en était même arrivé à déceler le vol dans des attitudes assurées ou dédaigneuses, autant que par des hésitations feignant l’innocence et la naïveté. Dès lors, circonspect et attentif, l’homme fixait la jeune femme et attendait de connaître l’origine d’une telle rareté.

– Elle me vient de mon grand-père qui a été haut fonctionnaire à Rome… il me l’a donnée peu de temps avant son décès, dit-elle avec peu d’assurance.

– Votre aïeul a-t-il acheté la toile chez un marchand ou lors d’une vente ? Cela faciliterait mes recherches.

– Elle lui appartenait depuis longtemps… il m’a dit l’avoir acquise dans sa jeunesse, en échange d’une dette de jeu.

– Votre grand-père n’a certainement pas perdu au change !

Le boutiquier marqua un temps d’arrêt pour saisir la réaction de sa cliente. Il pensa que c’était une manière peu commune d’entrer en possession d’un bien. Une dette honorée par un tableau indiquait toutefois que les protagonistes avaient été tous deux conscients de sa valeur marchande. Comme sa visiteuse était interdite et ne semblait pas vouloir donner d’autres informations, il poursuivit :

– Cette toile peut avoir une certaine valeur, mais curieusement, elle ne semble pas signée. Vous avez dû vous en rendre compte, ce qui explique certainement votre démarche auprès d’un professionnel. Il me faut faire des recherches pour pouvoir l’authentifier et peut-être en déceler l’auteur.

– Je comprends… murmura la jeune femme avec un brin de déception.

– Pouvez-vous me la confier quelques jours ? Je vous délivrerais naturellement un reçu de dépôt pour expertise. Il ouvrit le tiroir de son bureau et en tira un bloc de papier.

Elle réfléchit un court instant et accepta la proposition. Sur le reçu autocopiant, elle inscrivit le nom d’Emma Calvet et à la place de l’adresse, seulement un numéro de portable. Il compléta le document en inscrivant : « Pour recherches et expertise d’une toile représentant une femme assise sur une chaise provençale. » Il mit la date et apposa une élégante signature sur le timbre de son magasin. En remettant l’original à la jeune femme, il voulut se montrer digne de sa confiance et solide partenaire pour une éventuelle transaction :

– Je vous tiens au courant rapidement mademoiselle. De plus, si ce tableau lui plait, je pourrais même vous mettre en relation avec un très bon client… moyennant une commission à définir entre nous.

– On verra… répondit-elle, sans le regarder.

– Je vous fais remarquer que je ne vous demande aucune rémunération pour mes recherches.

La jeune femme le remercia de cette attention avec si peu d’empressement qu’il décela une certaine irrévérence pour son travail d’expertise. Elle ne devait avoir aucune connaissance des antiquités et plus encore, aucun sens artistique ni intérêt pour la peinture.

Il voyait dans cette attitude la marque d’une jeunesse tournée vers le présent et souvent indifférente à l’histoire et aux choses anciennes. Il hésita à lui faire confirmer qu’elle était bien propriétaire de la toile et à lui demander si elle possédait un quelconque justificatif. Mais il se ravisa, pensant qu’elle pouvait s’offusquer de cette démarche suspicieuse et reprendre sur le champ son bien. Elle était désormais contrainte de repasser dans sa boutique et il se sentait en position de force pour la convaincre de lui céder à bon prix le tableau.

Par expérience et à la différence d’un chèque, il savait que la vue de l’argent décidait souvent le vendeur le plus récalcitrant à baisser ses prétentions. Ainsi, l’antiquaire avait appris à manier son portefeuille comme un appât. Il le sortait et semblait consulter la liasse de billets qui l’emplissait. Puis subitement, comme si l’achat était devenu déraisonnable, il l’enfouissait malicieusement dans sa poche. Ce mouvement de retrait déclenchait immédiatement chez le vendeur le sentiment de ne pas avoir su saisir sa chance. De ce fait, la seconde apparition du portefeuille, quelques minutes plus tard et sous prétexte d’une nouvelle consultation, s’accompagnait immanquablement de l’acception du prix proposé. Le vendeur pouvait enfin saisir les précieuses coupures et cette manne en appelant d’autres, il était alors prêt à tout vendre, et à n’importe quel prix.

En attendant l’instant fatidique où la proie perd toute raison, le commerçant accompagna la visiteuse à la porte de la boutique. Il la remercia de s’être adressée à lui et se voulut une nouvelle fois rassurant :

– Pas d’inquiétude, j’vais y faire rapidement !

Elle sembla déchiffrer et s’amuser de la curieuse syntaxe de son parler lyonnais. Il la voyait se décrisper un peu et pensa que cela pourrait être de bons augures en cas de tractations. Sur le pas de sa porte, la jeune femme blonde jeta un regard furtif à droite puis à gauche et fila dans la rue piétonne.

L’antiquaire, encore sous le coup de cette visite tardive, cligna des yeux comme s’il voulait se persuader qu’il ne rêvait point et la regarda presser sa marche sur les pavés luisants, en direction de la cathédrale.

Ce début de soirée apportait à son aigreur du jour ce qui l’avait toujours passionné dans le métier et n’arrivait plus : la découverte du bel objet, rare ou inconnu, qui demandait des recherches dans des livres pour en trouver l’époque, l’origine ou simplement la fonction. Il avait à la vente des portraits de bourgeois repus, aux visages ovales comme leurs cadres dorés, de vieux aristocrates perruqués au regard suffisant et quelques marines sans grand cachet, mais aucune de ses huiles n’était digne d’intérêt et aurait nécessité d’en connaître l’auteur. Alors, frémissant comme à ses débuts de l’énigme que lui posait le tableau, le marchand désirait sans attendre se plonger dans les monographies consacrées au courant impressionniste.

A l’évidence, il n’allait pas rentrer de bonne heure chez lui et comme personne ne l’attendait...

4

S’il avait lu que la tourterelle turque gémit, pour lui son chant était plutôt un joyeux crou…crou accentué sur la deuxième syllabe. L’oiseau de Paul s’appelait donc tout simplement Croucrou. Son cou blanc présentait à sa base une élégante collerette noire et sa robe grise n’aurait pas révélé une vieille complice d’une trentaine d’années. Elle était née en cage et n’ayant connu que cette quiétude, Paul ne pouvait lui accorder la liberté qu’il souhaitait à chaque être.

Comme elle n’avait jamais voyagé et qu’il en savait les saveurs, il confiait à sa garde les pierres les plus précieuses qu’il connaissait. Elles avaient été soigneusement collectées lors de séjours dans les vignobles : un granite du coteau de l’Hermitage, un schiste rouge de La Coulée de Serrant, un éclat des graves du Médoc ou plus simplement un gabbro ramassé sur une plage du Finistère. Curieusement, comme si l’oiseau en appréciait la valeur, il s’imposait de ne pas les salir de ses fientes blanches. Et parfois, en escrimeur livré à la conquête de nouveaux territoires, il se faisait le bec sur ces mystérieux cailloux, négligeant le tendre os de seiche qui traversait ses barreaux.

L’oiseau avait cependant besoin d’exercices. Aussi, Paul s’égayait à le faire voleter dans l’appartement. Il saisissait alors délicatement la tourterelle entre ses grandes mains et la retournant, équipait le fuseau de son petit derrière blanc d’un morceau de ruban adhésif. Ainsi pourvu, le volatil pouvait à loisir parcourir proprement son salon, épousseter la patine d’un bronze ou trouver un perchoir sur une lampe. Une fois reposé de son acrobatique prestation, son corps reconnaissant se balançait comme pour saluer et de longues et tendres roucoulades remerciaient son maître de sa bienveillante attention. Paul était le meilleur des publics et s’il n’applaudissait pas à la féérie d’un oiseau volant dans son salon, il se réjouissait secrètement du volatil bonheur procuré par l’éventail de ses gracieuses manches plumées.

Cependant, l’instant volage qu’il partageait avec sa vieille compagne lui faisait craindre la fausse indifférence de son chat, mais plus encore, redouter le passage de sa distraite voisine Clara qui lui rendait de fréquentes et amicales visites.

5

Quelques semaines plus tôt, sur les coups de midi, la sonnette de l’appartement de Paul avait retenti avec insistance. Vêtu d’une robe de chambre en soie noire et chaussé de fines babouches brodées, il avait fini par ouvrir sa porte.

– Ah, c’est toi Clara. Entre ! avait-il lancé d’une voix éraillée, je vais te préparer un petit café.

– Bonjour monsieur Paul. Vous n’avez pas bonne mine. Un peu trop de bibine ou de bobines cette nuit ?

– Très drôle ! Tu sais bien que je ne suis pas matinal. J’ai revu Le Parain I et II cette nuit et je crois m’être un peu abandonné à la grappa sicilienne.

– En effet ! Elle émit un sifflement à deux tons. Je ne vous demande pas si vous avez aimé, vous les avez vus cent fois… C’était juste pour faire glisser ?

– Tu sais bien que les films où on ne voit jamais les acteurs boire un verre, ça n’existe pas.

– Paul, vous êtes acteur maintenant ? Clara arborait un sourire moqueur.

– Acteur de ma propre vie. L’alcool ça fait partie de la vie. Les cinéastes américains font boire à leurs interprètes un verre de Chablis, en signe de raffinement quand ils invitent leur maîtresse au restaurant; les westerns ne se conçoivent pas sans le passage du cow-boy par le saloon pour régler ses comptes après avoir fait glisser une bouteille de whisky sur le comptoir ou se donner du courage avant un duel… Même les indiens sont plus sauvages quand ils boivent de l’eau de feu; les bons thrillers passent toujours par la case tripot et je ne te parle pas de L'Équipée sauvage.

– Pour vous, « l’équipée sauvage » s’est visiblement transformée en naufrage en solitaire…

– Marlon Brando, tu ne connais même pas. Si ? Mais je t’emmerde avec mes films, tu t’en fous toi du cinéma !

Clara avait l’habitude des envolées passionnelles de Paul qui finissaient toujours par marquer son indignation de sa méconnaissance du cinéma. Comme le jugement était exact mais agaçant, elle se rebiffa :

– Cela doit vous rassurer de revoir en boucle tous ces vieux films. Je pense que nous ne vivons pas dans le même monde. Le vôtre commence par un titre et s’achève par le mot fin. Cinéphile, cinéphage, cinéraire… cimetière.

Elle s’amusa de son énumération et reprit :

– Pour moi, la vie c’est tout autre chose. C’est pas de vivre par procuration en Mad Max, le cul planté dans un canapé avec la zappette pour revenir en arrière.

– Quand on est cinéphile, on aime la nostalgie : il était une fois… Le passé, c’est le choix et la liberté. Tu l’apprendras, vivre c’est mourir à chaque seconde.

– Pour vous peut-être. Pour moi, la vie c’est « en avant toute ! » Un voyage plein d’imprévus et d’inconnus.

– Petite sotte… des voyages, j’en ai faits toute ma vie. J’ai vu des choses que tu n’imagines même pas et j’ai une vie encore bien occupée : je vois des amis, je cuisine…

– Je bois aussi, elle mima le mot super par un pouce dressé.

– Arrête, je lis également…

– Des bouquins sur le cinéma ! Regardez ça traine de partout… Paul, on ne va pas se disputer. Je vois simplement que vous avez peu dormi. Je passais pour le chat. Vous voulez que je n’en occupe quand ?

Depuis la fin de l’été dernier, Clara habitait l’immeuble, dans une petite location mansardée au dernier étage. Ils s’étaient donc naturellement rencontrés, au hasard d’un sac poubelle à jeter ou du relevé de leur boîte à lettres et Paul s’était arrangé pour qu’ils se revoient sous le prétexte de petits services, bien rémunérés, à lui rendre pendant ses absences. La jeune femme, au physique méditerranéen, avait immédiatement accepté sa proposition en précisant qu’elle était justement à la recherche de petits boulots. Elle avait dit suivre des cours de licence d’espagnol, ce que sembla ultérieurement contredire sa permanente disponibilité. Elle avait également déclaré subvenir à ses charges par de petits emplois ponctuels : un temps, elle était vendeuse dans une boulangerie du centre-ville, un autre, elle aidait un primeur sur le marché du quai St Antoine, parfois elle repeignait l’appartement d’une connaissance ou faisait des enquêtes de satisfaction dans le métro. Ces sources de revenus étaient plausibles mais il supposait qu’en réalité, quelques amants plus âgés l’aidaient à vivre.

Brune aux cheveux très courts, avec de pétillants yeux verts, Clara disposait d’un corps gracieux qui ne pouvait qu’attirer le regard les hommes et Paul n’était pas indifférent aux épices que distillait la sulfureuse et insaisissable jeune femme. Il s’en serait voulu que son âge fût une raison suffisante pour ne plus s’attendrir des beautés de ce monde et même d’en rechercher la présence. Dès lors, secrètement réjoui d’avoir attiré l’attention de Clara, Paul avait tout fait pour se faire apprécier et leur relation était si rapidement devenue familière qu’ils avaient tous deux le sentiment de s’être toujours connus. Pour autant, le charme et la prestance que lui procuraient l’expérience du vécu, lui permettaient de feindre un détachement aussi désabusé que rassurant aux atours de sa jeunesse.

– Je pars en fin de semaine quelques jours à Paris, chez un ami. Tu as les clés. Tu sais où sont la litière et les boîtes pour le chat. Pas trop à la fois, sinon il vomit sur les tapis et pas de lait, ça lui file la courante.

– A vos ordres monsieur l’Ambassadeur ! Les consignes seront respectées à la lettre.

Elle inclina le buste en signe de déférence. Il s’en amusa mais reprit fermement :

– Je compte sur ta présence… régulière.

– On s’entend bien avec Pépite, même qu’il me dit être saturé de tous ces films que vous passez. Il aimerait bien des documentaires animaliers, surtout sur les oiseaux, puis elle prit un ton faussement compassionnel, une pauvre bête qui ne connait pas la campagne…

– A ce sujet, tu n’oublieras pas de nourrir la tourterelle et pas de sortie, tu entends bien !

– Alors là…, elle fit une moue boudeuse, vous êtes vraiment rancunier monsieur Paul !

– J’ai juste une bonne mémoire. Alors, encore une dernière consigne : aucun arrosage de mon baobab !

Paul lui montra du doigt une sorte de bonsaï au tronc annelé, qu’elle avait appris être un arbre de Jade. Certainement parce qu’il pouvait évoquer un arbre de la savane et attendre très patiemment la saison des pluies, l’homme se réjouissait de cette énorme plante au feuillage de plante grasse qui se dressait dans un angle du salon. Clara s’était étonnée d’apprendre qu’elle était classée dans les succulentes. Elle avait déclaré qu’elle n’avait pas pour autant envie de manger ses feuilles et Paul s’était amusé de son ignorance concernant les végétaux. Clara aurait pu lui dire qu’elle apprenait vite car elle avait rapidement découvert que ses branches grises étaient extrêmement cassantes et elle avait déjà sournoisement dissimulé à son attentif horticulteur, le bris de quelques rameaux. Alors, elle répondit d’un air innocent :

– Votre plante n’aime surtout pas les courants d’air…

– C’est peut-être toi qui ne manque pas d’air ?

– Et votre chat, elle agita les mains, il vole ? Il ne se frotte jamais ?

– Il n’a surtout jamais appris à ouvrir le couvercle d’une poubelle. Enfin pas encore…

Comme une enfant, Clara haussa les épaules. Elle savait Paul indulgent et sans rancune.

Lui la voyait toujours prête à rendre un service, extrêmement joyeuse et sa présence emplissait sa vie d’ondes inattendues. Directe, elle avait réponse à tout et pourtant ignorait l’essentiel. L’homme s’amusait de l’aplomb de cette petite voisine et les jugements qu’elle portait sans retenue sur sa vie le divertissaient. Malgré son inexpérience, elle faisait parfois mouche mais il se gardait de reconnaitre sa clairvoyance. Il y opposait plutôt des dénégations d’une telle mauvaise foi qu’ils en riaient comme de vieux complices. C’était pour lui l’occasion d’une pirouette et de citer une réplique d’acteur. Ainsi, Paul lui avait appris l’émouvante réplique de Gabriele dans le film Une journée particulière, d’Ettore Scola : « Pleurer est une chose que l'on peut faire seul, mais rire, il faut être deux pour rire. »

Réjoui d’être écouté mais également chahuté, Paul acceptait l’impertinence de la jeune femme comme un jeu. Par exemple, elle n’hésitait pas à qualifier son appartement de « véritable piège à fille ». S’il percevait que ce compliment n’était dû qu’à la tendresse qu’elle éprouvait pour un Don Juan vieillissant, il feignait l’innocence. Flatté mais un peu jésuite, il répondait à cette assertion en la traitant de gamine effrontée.

Il s’abstenait de lui confier que son appartement n’avait pas d’autres fonctions que celles d’accompagner harmonieusement ses jours et de reposer son regard des aberrations citadines. Que confortable et empli de beaux objets, son logis le disposait seulement à l’oisiveté, à la rêverie et au libre cheminement de ses souvenirs. Et plus que la recherche du plaisir, il s’évertuait à chaque instant de sa vie à en encarter les déplaisirs.

Clara ne voulait pas prendre de café. Il sortit une bouteille de Condrieu de sa cave réfrigérée et héla la tourterelle qui lissait avec son bec les plumes de ses ailes. Le délicieux cépage viognier ravit ses papilles expertes et il lui tendit un verre qu’elle ne désirait pas vraiment.

– Vous réamorcer la pompe ? Elle ricana en mimant sa répartie d’un mouvement du bras.

– Non, juste pour aiguiser l’appétit.

Clara savait que ce moment introspectif sur les arômes du vin ouvrirait la porte à d’autres recueillements. Elle voulait, en partageant ce rituel, continuer à s’enrichir du passé de son étonnant voisin. Il se plaisait à évoquer sa vie et, bien qu’elle se gardât de lui dire, elle ressentait dans ce besoin de transmettre son vécu, le signe d’une vieillesse qu’il se refusait à admettre.

Comme elle était assez libre de son temps et adorait qu’on lui conte des histoires, elle l’encourageait souvent, par ses multiples questions, à ne pas condenser ses souvenirs.

Ainsi lors de précédentes visites, elle avait appris que la passion des terroirs viticoles l’avait conduit, très jeune, à exercer la carrière de représentant multicartes pour de célèbres domaines et négociants de la vallée du Rhône. Cette profession lui avait laissé une grande liberté dans l’organisation de son travail et par là-même de sa vie. Dans son bureau, il organisait librement ses tournées auprès de grands distributeurs français, belges ou africains qu’il visitait après leur avoir envoyé des échantillons. Ces vins étant toujours réputés et de belle qualité, il lui était permis de restreindre, pour certains crus peu productifs et en fonction de ses dotations, les commandes de ses clients. Ce pouvoir avait fait de lui un commercial estimé dont on attendait la visite, les faveurs et qui devait être reçu avec tous les égards. Il avait très bien vécu du pourcentage perçu sur les commandes et elles étaient régulièrement renouvelées sans qu’il n’ait à démarcher de nouveau. Les affaires étant assurées, il pouvait dès lors, régulièrement s’accorder des journées de repos ou programmer d’amicales visites dans « le vignoble ».

Ainsi, Paul « allait au vignoble » comme on va au jardin. Un jardin qu’il chérissait mais était travaillé par d’autres… Clara avait bien compris que sa longue carrière dans le négoce de vins prestigieux avait fait de lui, bien qu’il s’en défendît, un bourgeois aisé, satisfait et friand des bonnes choses de la vie.

Clara lut un message sur son mobile et déclara qu’elle devait se rendre à la fac. Paul fit mine de ne pas douter du motif qu’elle avançait pour mettre un terme à leur entrevue. Il s’était habitué aux brusques changements d’emploi du temps de la jeune femme. En lui faisant confirmer qu’elle n’avait pas égaré les clés de son appartement, il l’accompagna à la porte.

– Je pars vendredi prochain, tu as bien entendu ?

– Pas d’inquiétude Paul et si on ne se revoit d’ici-là, bon séjour à Paris.

– Je compte vraiment sur toi, dit-il en appuyant sur chaque mot. Tu as mon numéro. A bientôt Clara.

Paul aurait bien aimé déposer un baiser sur ses joues. Ce plaisir allait encore attendre. Déjà, ils avaient dépassé la simple poignée de main, pour un furtif attouchement du bras ou de l’épaule. Ce contact était à son avis, explicitement plus sensuel et complice pour marquer leur attachement.

Il vit l’ingénue dévaler l’escalier en balançant ses petites fesses rebondies sous sa courte jupe. Il s’émut à penser qu’elle avait un petit côté Audrey Hepburn dans Vacances Romaines. Mais son caractère d’ingénue provocante lui fit réviser sa filmographie : la Dolorès de Kubrick convenait mieux à Clara, une piquante Lolita qui émoustillait ses sens. Insouciant de leur grande différence d’âge, il se sentait un jeune galant. Cependant, comme il n’attendait aucune inclination de Clara, il voulait à sa fréquentation seulement se divertir des délices de l’approche, de la séduction et du badinage. Par ce jeu frivole, Paul éprouvait la pérennité de son charme ; ce flux tangible qu’il savait ne pas dépendre de la beauté mais d’obscures vibrations. Et au jeu de ses ondes séductrices, l’affectueuse et taquine Clara s’amusait à répondre. Il s’était même rendu compte, qu’au-delà de son attente et sous de futiles prétextes, elle recherchait même son contact.

Paul referma sa porte sur l’imprévisible et l’insouciance. Clara apportait à sa vie un tourbillon de nouvelles impressions et de rires futiles. Mais ces étincelles, parfumées des senteurs de la jeunesse et qu’il savait être la partie fleurie de son individu, cachaient en réalité de plus étranges effluves.

Depuis leur rencontre, il avait longuement observé les comportements de sa jeune voisine. Il avait découvert un caractère surprenant qui contrastait avec celui des jeunes adultes qu’il côtoyait. S’il aimait la vie et ses imprévus, comme la majorité des jeunes, il s’émouvait de constater que Clara vivait la sienne sans résolutions ni projets. Frivole, elle papillonnait joyeusement dans un jardin sans en connaître les dangers et même saisir la brièveté de son existence. Dans un éternel présent, elle semblait s’ignorer un avenir. Le temps n’était que l’air qui gonflait sa poitrine et, toujours disponible et généreux, il ne paraissait pas lui être compté. Pour preuve, il avait rapidement décelé qu’elle n’avait jamais conscience de l’heure et encore moins du temps nécessaire pour accomplir une tâche. Elle ne se projetait jamais dans le lendemain et, malgré les rappels à l’ordre des adultes, voulait toujours dilater l’instant présent. Telle une balle d’enfant, elle semblait condamnée à rebondir sur la dureté des réalités et le carreau cassé lui rappelait toujours son inconséquence. La pensée qu’on pût agir autrement lui était étrangère. Dès lors, en attendant l’ordalie de ses proches, Clara ne pouvait se défendre qu’en objectant qu’elle ne savait pas.

Ne pas avoir appris ou ne pas avoir compris ? Paul restait dans l’expectative. De puériles justifications à sa désinvolture semblaient toujours excuser les errements de Clara, tandis qu’un rire de petite fille confirmait que son innocent esprit, ignorant la gravité de ses actes, n’attendait en retour qu’une clémence attendrie