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Étonnant voyageur, que cet homme dont la vie n’est qu’un bouquet de voyages : immensité de la Chine en éruption qu’il traverse à pied, lorsqu’il est enfant ; horizon sans cesse repoussé de l’océan qui le porte jusqu’à la carapace de glace du Groenland ; et surtout, infini de la peau de cette femme le long de laquelle il grandit, femme garde du corps qui fait partie de l’héritage d’un père connu comme l’un des plus grands goûteurs de thé.
Avec sa « dame aux théiers », il se construit, traverse une vie d’amour et ose réussir à planter des arbres à thé en Provence. Son goût particulier pour l’amertume ultime du thé, goût qu’il partage avec de nombreux vieux Chinois, a donné le titre de ce livre.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean Darot a passé l’essentiel de sa vie à écrire. Écriveur, journaliste, concepteur-rédacteur et éditeur, il estime que les plus beaux et les plus libres des voyages sont ceux que l’on invente. Il est le fondateur des éditions Parole.
L’amer du thé est son premier roman.
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Seitenzahl: 171
Veröffentlichungsjahr: 2020
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ISBN : 978-2-375860-57-1
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© 2020, Éditions Parole
Groupe AlterMondo 83500 La Seyne-sur-Mer
Courriel : [email protected]
Suivi commande : [email protected]
www.editions-parole.net
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Tous droits réservés pour tous pays
Page de titre
Jean Darot
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L’amer du thé
•De la Chine en éruptionà la nuit éternelle
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Pour Anne, César et Jean
qui savent que l’on peut inventer la réalité,
à condition de ne jamais la déformer.
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Pour les Fralib.
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Parenthèse :
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Parmi les rencontres qui ont marqué ma vie, deux sont sœurs : la Chine et les hauts-fourneaux. J’aime la Chine comme j’aime les hauts-fourneaux. J’aime ces mondes insondables dans lesquels on ne sait pas vraiment ce qui se passe. J’aime ces mondes gigantesques et pourtant rassurants.
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一
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Mon père fut un roi du thé. À peine né, je fus attaché à cet arbre dont on arrache les feuilles avec la main pour produire la boisson la plus bue au monde, après l’eau. De l’immense royaume de mon père, il ne reste en moi que quelques champs clairsemés. Tout le grain de ses connaissances n’a pas levé, loin s’en faut. Qu’importe qui, de la terre ou de la semence, en porte la responsabilité : la plante est bien là, enracinée dans ma vie.
À défaut d’être roi, on peut être jardinier. Je le suis devenu pour cultiver une passion dévorante pour l’arbre à thé lui-même. J’ai voué toute mon existence à ce camélia reçu en héritage, ainsi qu’à la dame qui accompagnait ce don.
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二
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Mon père disait
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Je suis né en Chine. Ma mère y est morte en me donnant la vie. D’elle, j’ai cru longtemps ne savoir que ce que l’on a bien voulu me dire. D’elle, je possède pourtant quelque chose qui ne vient pas des autres. Quelque chose qui a germé en moi bien avant que l’on ose me parler de cette mère absente. Quelque chose qui n’a pu dire son nom que lorsque l’existence de ma mère me fut révélée et nommée.
Ce quelque chose se balance au fond de mon ventre avec la subtilité discrète et pourtant bien présente d’une légère nausée. Ce quelque chose est flou comme un rêve léger et ouaté, comme le souvenir d’une bougie soufflée. Je dis nausée à dessein car cette présence s’est fait sentir plus fortement à l’occasion de vagues à l’âme ou lorsque j’ai été malheureux. Dans ces moments, ma mère se balance en moi, comme j’ai dû le faire pendant qu’elle me portait ou comme elle l’aurait fait pour bercer l’enfant que je devais être pour elle. Y aurait-il eu ce quelque chose en moi si ma mère avait vécu ? Je me demande si, n’ayant pas eu d’autre espace pour se déployer, ce n’est pas son instinct maternel qui a survécu, lové en boule au fond de moi.
Cette présence a été un refuge. J’y ai baigné avec complaisance mes souffrances. Mais nous ne nous sommes longtemps rien dit entre mère et fils. Je ne l’ai jamais appelée. Nous n’avons pas parlé et, par là, nous ne nous sommes pas disputés. Elle est là et cette existence diffuse n’a pas besoin d’être dite. Au contraire, elle est si délicate que, souvent, cela m’a gêné que l’on me parle d’elle. Plus jeune, les photos d’elle que l’on a pu me montrer me terrifiaient. J’avais peur que ces éléments, trop concrets mais sans vie, ne gomment une réalité si fragile. Je ressentais qu’il me fallait protéger ce quelque chose qui était à arme inégale, que je trouvais faible comme le crayon à papier par rapport à l’encre. Je ne savais pas encore que le graphite de la mine du crayon reste en place des siècles alors que la couleur de l’encre est dévorée par la lumière du temps.
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De mon père, par contre, je retiendrai d’abord une présence bien physique celle-là, haute et calme comme celle d’un pin parasol.
Ensuite des paroles. Car mon père disait. Il disait des choses qui étaient, pour moi, comme des dessins que je conservais. Elles étaient simples à retenir et je n’ai souvent compris le sens utile de ses paroles qu’à l’occasion de certains tournants de ma vie.
Enfin, j’ai retenu les bruits qu’il faisait, bruits qui diront toujours ce qu’il était puisqu’ils faisaient partie de son métier. Ces bruits explosèrent dans mes oreilles alors que j’étais tout jeune. « Ssslurp »... « fffloup ». Un jour, mon père aspira bruyamment du thé en public avant de le recracher dans un bassin que lui tendait un jeune chinois. Je n’avais que quatre ans et je fus horrifié d’être le témoin de ces bruits de bouche et de ces crachats que l’éducation d’alors nous interdisait totalement, même au fin fond de la Chine. Je tentais de fermer les yeux mais la honte me submergea quand il répéta son forfait plusieurs fois. Ce n’était donc pas un accident.
Avec l’habitude et l’âge, mon oreille devait modifier son écoute et ma morale son jugement. Je finis même par trouver, dans la répétition des « sslurp » suivis des « ffloup », une sorte de musique amusante qui fit que mon père m’apparut bientôt comme une locomotive à vapeur. J’appris ensuite à percevoir plusieurs bruits annexes qui enrichirent la symphonie et dévoilèrent la mécanique de son métier.
Finalement, au moment où déjà je procède aux comptes de ma vie, ce sont bien ces bruits, ancrés à tout jamais au fond de mes oreilles, qui forment l’image indestructible de mon père qui fut un des plus célèbres goûteurs de thé.
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三
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Une armée de papillons grignoteurs
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En Chine, où nous vécûmes l’essentiel de mes premières années, en Inde, au Japon, au Kenya, en Géorgie ou en Amérique latine, mon père parcourait les jardins à thé, les fabriques, les places marchandes, les bourses au thé. Il observait tout : le passage du soleil, les montagnes, les brumes, la terre, les plantations, la cueillette, le travail de transformation et sans doute des choses qui pour moi étaient invisibles. Dans les jardins, j’ai dû rester souvent une heure durant, assis à ses côtés sur une butte, parfois dans des conditions d’humidité telles que l’on se serait cru au bain turc ou dans un paquet de coton. Toutes ces choses que mon père observait n’apparaissaient parfois que par intermittence entre deux bancs de vapeur.
J’ai regardé mon père suivre des yeux les mains agitées des femmes qui cueillaient les feuilles. Ces mains qui couraient sur les buissons des théiers semblaient frénétiquement vouloir empêcher que les milliers d’arbrisseaux qui forment chaque jardin ne dépassent la taille qui leur était permis d’atteindre. Pour moi, c’était comme une armée de papillons grignoteurs. Une terrible bataille les opposait à ces pauvres théiers lancés dans une course désespérée vers le ciel.
Je n’ai jamais vu mon père prendre de notes. Je sentais pourtant que mille choses s’écrivaient en lui à l’aide de tous ses sens. Bien plus tard, avant que sa mémoire ne se referme, il m’a raconté les thés comme on raconte des voyages, des aventures, souvent en fermant les yeux. Dans le goût de l’un, il avait retrouvé la brume de l’aube qui avait mouillé sa joue en montant de la vallée. L’odeur d’un autre avait gardé les reflets de la forte senteur de la terre brusquement ouverte. Chaque récolte qu’il avait fait acheter portait avec elle sa bibliothèque de sons, de couleurs, d’odeurs, de touchers, de sensations, d’incidents associés, jusqu’aux gestes remarquables des cueilleurs. Il me dit avoir utilisé toute une année un thé qui, comme le chiffon gomme la craie sur un tableau noir, effaçait sa mélancolie ou sa mauvaise humeur. Il riait de me raconter que, dès la première tasse, il entendait le fou rire qu’un groupe de femmes avait laissé exploser alors qu’il observait leur travail de récolte.
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四
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Mon château de sableet les langues féroces
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Jusqu’à mes vingt ans, je fis partie des bagages de mon père. Petit, j’ai même eu le sentiment d’être un paquet. En fait il me couvait. La disparition de sa femme, ma mère, avait fait naître en lui une peur terrible que mon tour ne vienne. Il avait donc pris la décision que je serais avec lui partout où il serait. Sa réputation était alors telle que personne ne trouva rien à redire. Les jardins, les fabriques, les bureaux et les bourses au thé prirent l’habitude de voir l’ombre de cet homme – qui avait cinquante ans quand je suis né – toujours fleurie d’un bouquet d’ombrelles ou de parapluies sous lesquels s’agitait une maisonnée de gouvernantes et d’éducateurs, de servantes et de gardes du corps de toutes les couleurs.
Mon père savait s’entourer, nous entourer. Il m’a fallu attendre d’être adulte pour prendre la mesure de la sauvagerie du monde et réaliser, rétrospectivement, de quelle façon les cercles concentriques qui nous servaient de remparts pouvaient s’user. Enfant, j’avais seulement la sensation de vivre dans un château de sable que des vagues déchaînées venaient râper de leur langue féroce.
Les raisons pour lesquelles mon père dressait des murs de protection autour de nos personnes étaient simples : ces années-là, c’est l’emballement de l’immense marché du thé biologique qui alimentait la guerre économique. Les équilibres étaient rompus. Les places étaient à prendre. L’odeur de l’argent avait attiré des requins affamés qui n’hésitaient pas à réveiller des démons que l’on ne savait pas remettre dans leurs cages. Pour faire échouer l’autre, on n’hésitait pas à attiser dans les populations les peurs et les fantasmes. Là où la haine du plus riche que soi était devenue alors le seul remède à la migraine de la misère, il était facile de désigner, comme bouc émissaire, l’acheteur étranger venu d’un pays riche.
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五
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Trier les hommes par couleurs
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Pour nous entourer, mon père recrutait toujours des gens du cru. Certains sont restés même quand nous avons changé de cru. De nos voyages dans le monde du thé est donc né un entourage de gens de toutes couleurs. Trompé par la vue de notre petit microcosme, j’ai longtemps pensé que le monde était composé de la même façon : des gens de toutes les couleurs vivant ensemble. Il m’a fallu attendre quelques années avant de découvrir, qu’à l’inverse de la représentation que la vie m’avait donnée, les hommes vivaient par groupes séparés selon les couleurs, les origines et les religions. Cela a constitué un formidable étonnement et je me suis demandé, au début, comment on avait fait pour trier les hommes par couleurs et comment on les avait groupés par pays.
Plus tard, j’ai même cru que, riche de la présence d’un morceau de beaucoup de peuples dans mon petit monde, je serais partout chez moi dans le grand monde. Je me suis lourdement trompé. À n’avoir ni souche ni racines, à ne pas être culturellement pur, je fus en fait condamné à une exclusion continuelle, à l’exil permanent, cet exil qui fait de l’homme un « gens du voyage ».
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六
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Des hommes et des feuilles
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Mon père offrait volontiers ce qu’il savait sur le thé. Il aimait partager ses expériences et ses découvertes, exprimer ses goûts et ses points de vue. Il parlait sans retenue d’une matière qui lui a toujours donné du plaisir. Sans sa répugnance instinctive pour tout dogme, il aurait pu être un grand prêtre, voire un prophète du théisme. C’est ce que l’on a trop souvent attendu de lui. Mille fois, on a tenté de lui arracher des certitudes, des préceptes, des commandements. Pour lui, il y avait tant à inventer avec une simple feuille qu’il s’est toujours refusé à réduire l’utilisation du thé à un nombre limité de pratiques préférentielles. Après avoir cédé, dans sa jeunesse de spécialiste, aux sirènes de la publication, il s’est rapidement abstenu d’écrire articles ou livres sur le thé. Lui, qui aimait tant l’écriture et les livres, redoutait de mettre noir sur blanc des affirmations qui auraient été prises par certains comme définitives. Il avait le refus net de théoriser. Pour lui, théoriser, c’était figer, mettre fin aux jours d’une connaissance. « Il y a déjà bien assez d’une humanité qui s’échine à tuer le père. Il ne sera pas dit que je serai celui qui a tué le thé », lui est-il arrivé de dire en riant.
Je me rends compte avec le recul qu’il avait la démarche d’un scientifique. Chaque voyage, chaque confrontation avec une façon d’utiliser le thé, faisait grandir en lui le sentiment, la perception d’un monde infini se diversifiant, s’enrichissant, s’épanouissant à l’image de l’extension de l’univers.
Cette vision d’un monde du thé ouvert à l’innovation, à l’invention, donc à l’infini, faisait peur. On attendait de lui qu’il affirme une vérité, la vérité. « Quel est l’état de l’art ? » soufflaient, confits et sournois, ceux qui, en bonnes grenouilles du bénitier théiste, avaient déjà leurs réponses. Chez certains prêtres du thé, la question sentait le soufre et jaillissait comme la flamme de l’inquisition. Je sentais mon père frémir. Il faisait attendre sa réponse pour éponger la colère qui naissait en lui face à ces haleines de bûcher animées de la volonté d’enfermer le thé.
« Il n’y a pas d’art dans le thé, répondait-il. Il y a des hommes et des feuilles. Chaque homme, influencé par sa culture et les circonstances, va faire quelque chose d’unique avec les feuilles de thé dont il dispose, à un moment donné, quelque part sur la terre. »
Mon père avait des formules qui lui venaient de sa gourmandise pour les mots et leurs assemblages. J’en ai retenu un certain nombre que je savoure pour les avoir entendues dans des circonstances que je visionne encore. Il en avait quelques-unes fort coupantes destinées aux plus agressifs de ses interlocuteurs.
L’écouter était pour moi l’occasion d’un bain vivifiant dans une pensée qui chantait le goût : celui du bonheur, du plaisir, de la vie. Un regard sur la vie qui chantait également la liberté de chacun :
« Je me refuse à dire à quiconque comment il doit préparer le thé, répondait-il quand on insistait trop lourdement. Seuls les dogmes peuvent le faire, mais je me suis toujours écarté de leur chemin. Pour moi, le thé n’est pas une religion. Comme l’univers, c’est un infini qui permet toutes les libertés et offre de la place pour le cheminement de chacun.
Une sorte d’homme reste assise au pied de la même source vérifiant chaque jour que son eau a le même goût que la veille. Elle préfère que la vie bégaye, qu’elle reproduise indéfiniment le même instant connu et rassurant. Cette sorte d’homme ci a besoin de règles, de recettes, de rites. Nous lui devons le respect pour ses choix tant qu’elle n’est pas intégriste, tant qu’elle ne cherche pas à imposer à l’autre une façon de faire.
Une autre sorte d’homme suit la goutte d’eau, de la pluie à la mer. Elle plonge çà et là son doigt dans cette eau qui, de filet en ruisseau, de rivière en lac et de fleuve en mer, goûte aux terres qu’elle visite et leur emprunte leurs sels, leurs couleurs et peut-être même leurs idées. Cette sorte d’homme là suit des chemins selon son inspiration, bifurque brutalement, revient en arrière, se contredit, change ses goûts et ses habitudes. Elle n’est ni plus ni moins honorable que la première. Elle est différente. Entre elle et l’autre existent autant de sortes d’hommes que d’hommes, peut-être.
Avec la même poignée de feuilles, le même homme peut obtenir un nombre infini de boissons et de préparations culinaires différentes. Cela dépend bien sûr de la façon de faire. Mais pas seulement. Mille choses vont rendre différente chaque préparation. Dans les ingrédients on peut compter aussi bien l’eau que le goût que l’on a dans la bouche, les sentiments que l’on a dans le cœur, les pensées que l’on a dans la tête, et même, la couleur du ciel. »
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« Les indications de quantité de feuilles, de température d’eau, de temps d’infusion que l’on trouve dans les livres ou sur les paquets sont faites uniquement pour les personnes qui n’ont jamais fait de thé. Pour la première fois, il faut bien un mode d’emploi. Après, il faut pouvoir s’affranchir de ces règles. Ensuite, pour celui qui le veut, il y a la découverte d’un monde.
Il y a autant de façon de faire le thé que de régions et dans chaque région que de pays et dans chaque pays que d’ethnies et dans chaque ethnie que de métiers, de clans ou de familles et dans chaque famille que d’individus. Car si chacun respecte ce que les siens lui ont transmis, il y met aussi un petit peu de lui-même, fait qu’il est de rencontres, de rêve et de révolte. La variante individuelle ayant pour limite ce qui est offert par le marché local du thé dans son groupe social. »
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« Tout est possible, tout est autorisé selon moi. J’ai connu un moine catholique en Écosse qui se contentait d’immerger ses feuilles dans une eau à température ambiante et d’attendre. Il se refusait à détériorer la feuille de thé en la chauffant. Il la laissait subtilement infuser alors que son voisin du même monastère faisait allégrement bouillir son thé comme au temps de la dynastie Tang.
Entre ces deux façons de faire, empreintes soit de conviction, soit d’habitudes ou d’éducation, je choisis de voyager et de faire en fonction des circonstances et de mes envies ou besoins du moment. Je crois n’avoir jamais fait le même thé deux fois. Mon grand désespoir est que ma vie ne suffira pas à goûter tous les thés du monde et de mille façons pour chacun. Dans la seule Chine d’aujourd’hui, il y a plus de jardins à thé que de vignobles sur la Terre entière. »
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Dans le même temps, mon père se méfiait de ses propres affirmations, autant que de celles des autres. « Affirmer que l’on a raison, c’est fermer sa porte à double tour, estimait-il, et se priver de l’entrée chez soi d’un voyageur porteur d’une nouvelle vraiment nouvelle. Quand Confucius dit qu’un sage est sans idée, il invite à réfléchir au fait qu’avoir une idée, c’est déjà faire un choix, avoir un parti pris, et donc laisser dans l’ombre une partie de la réalité. »
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Conscient du danger que constitue la mise en avant d’un savoir trop important dans un échange que l’on souhaite équilibré, mon père laissait donc aux autres la place de s’exprimer et la possibilité d’être, eux aussi, en position de lui apporter un élément de savoir. Il disait d’ailleurs apprendre beaucoup de ces rencontres, puisque chacun apportait généralement la pratique de son pays, de sa région ou de son groupe social. Ces trocs de savoir avec de nombreuses personnes constituaient, disait-il, son encyclopédie, toujours à jour, des rapports avec le thé dans tous les lieux de l’humanité. Pour lui, la façon d’utiliser le thé était différente entre les Néerlandais – les premiers à l’importer et à le consommer en Europe – et les Britanniques qui furent les troisièmes après les Français à admettre ces feuilles exotiques dans leurs îles. Les différences étaient tout aussi importantes entre les régions de Chine. De plus, à l’échelle du temps, les pratiques étaient en constante évolution au Yunnan, en France ou ailleurs.
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Mon père était un homme extrêmement courtois et serviable. C’est pourquoi il faisait généralement l’effort de ne pas décevoir ceux – et c’était la majorité – qui étaient venus sincèrement chercher auprès de lui une recette ou au moins une réponse.
Il parlait d’abord des pratiques ayant cours dans l’environnement habituel de son visiteur. Puis il en évoquait d’autres fort éloignées. C’est comme cela qu’arrivaient sur la table, ou le tapis, les soupes de thé, les beignets de feuilles de thé ou l’huile du thé, huile obtenue à partir des graines du thé oléagineux et dont les femmes Miao enduisent leurs cheveux. Il évoquait parfois aussi la choucroute de thé de Thaïlande et, quand j’étais présent, regardait le sourire qui se formait sur mon visage. De mon enfance à Beijing, j’ai gardé, en effet, le souvenir gourmand de cette préparation dans laquelle excellait une de nos cuisinières.
Cette double réponse était à la fois rassurante, si le visiteur venait chercher une confirmation de ses pratiques, et une fenêtre ouverte, s’il venait chercher de l’air. Car mon père n’avait rien à imposer puisqu’il estimait que toute façon était bonne dans la mesure où elle convient à son pratiquant.
Quand il était particulièrement en harmonie avec le visiteur, il finissait par dire ce qu’il m’a souvent dit : « Si tu veux absolument un conseil : ne discute jamais de ce sujet avec quiconque. Fuis les spécialistes et les gourous. Invente ton thé et ton plaisir et laisse les autres en faire autant. N’écoute jamais personne d’autre que ton inspiration, même pas moi. D’ailleurs je ne t’ai rien dit. »
