L'Améthyste - Pascale Nozerac - E-Book

L'Améthyste E-Book

Pascale Nozerac

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Beschreibung

Deux histoires, deux siècles les séparent. L'une concerne Marie-Anceline, jeune bénédictine dont le couvent, situé en Lozère à Saint-Léger-de-Peyre, doit fermer ses portes au moment de la Révolution française et Fernand, ancien paysan, vivant reclus dans ce même village dans les années 50 . Quel lien peut les unir? Un matin, une découverte va déconstruire toutes les certitudes du vieil homme. Ira-t-il au bout de l'énigme?

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Seitenzahl: 220

Veröffentlichungsjahr: 2024

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À mon père Jean À ma grand-mère Marcelle

« L’écriture est la peinture de la voix. »

Voltaire.

Sommaire

Automne 1955

Printemps 1790

Automne 1790

Eté 1793

Automne 1820

Printemps 1821

Épilogue

Remerciements

Automne 1955

Il est huit heures, l’homme repose ses jumelles sur l’appui de fenêtre et regarde son chien qui soupire, le nez entre ses pattes. La scène de ménage des Brageol qui l’aurait ravi encore hier ne parvient pas à chasser ce qui le tracasse. Il se ressert un café bouilli sur le coin de la cuisinière, secoue la tête pour décrocher les questions qui l’encombrent puis d’un geste habituel essuie d’un revers de main sa moustache, témoin odorante de la dernière bouchée avalée. Une pelure d’oignon s’en détache et finit en broche sur son pull torsadé. Son gros pouce corné par les corvées soulève son béret empesé par le temps et frotte d’une seule phalange le crâne resté chevelu malgré les ans. De nouvelles questions le taraudent. L’homme colle ensuite une cigarette au coin des lèvres, crache ses poumons enfumés des ombres de sa solitude puis se soulève lourdement.

Le chien lève la truffe, remue faiblement la queue, hume l’humeur de son maitre, hésite à le suivre ou à poursuivre sa sieste mais l’homme répond à son dilemme en pointant un doigt autoritaire qui signifie « reste- là ».

L’homme saisit le panier tressé en osier, posé au pied de l’évier en pierre, décroche sa lourde veste pendue au long clou rouillé coincé entre deux lauzes et sort par la porte qui donne sur l’arrière de la maison.

Au coin du mur il attrape son bâton et avance jusqu’au fond du jardin dominé par la montagne. Il va récolter les dernières noix décrochées par le vent d’automne qui annonce l’arrivée de la mauvaise saison. Il sait que cette nuit, le gros noyer a encore distribué ses coques à son pied et bien au-delà. Pour atteindre l’arbre au moins centenaire, il lui faut grimper par les petits escaliers en mauvais état qui conduisent d’une table1 à l’autre. Chaque année la récolte devient de plus en plus difficile car ses jambes raidies par l’arthrose l’éloignent du sol. Il peine à ramasser les fruits qui se cachent sous les feuilles ou s’exposent sur les écrins de mousse. Hier son chien, toujours collé à ses sabots, a failli le faire tomber. C’est pour cela qu’il ne l’a pas amené aujourd’hui.

L’homme n’a escaladé qu’une seule table mais ressent déjà l’épuisement. Il s’arrête, il sait que ce n’est pas la fatigue qui plombe son souffle, car les ans ne l’empêchent pas de parcourir chaque jour les chemins de son village lozérien. Il sait aussi pourquoi il n’a pas emmené son chien, il lui en veut mais pas pour la raison invoquée. Il lui en veut d’avoir déniché hier cet objet au fond de la chazelle2 située deux cents mètres au nord de la maison.

Depuis le temps qu’il voulait redonner vie à cet endroit envahi par les ronces et les arbres adolescents, bousculant effrontément les pierres, il s’était senti apaisé d’avoir enfin libéré l’abri où ses grands et arrières grands-parents remisaient les outils de jardin. La découverte d’une pioche et d’un seau percé par la rouille lui avait même tiré une larme. Il avait saisi le manche, ressenti la grosse main rugueuse de son grand-père, occupé à réveiller le jardin à grands coups de pioche pendant que lui, collé au pantalon de l’aïeul, fouillait la terre de ses petits doigts pour jeter dans le seau, les tubercules précieux qui le régaleraient dans une soupe ou une truffade.

Prêt à regagner la maison, son chien s’était soudain engouffré dans la chazelle pour renifler l’endroit devenu accessible.

— Allez viens, la nuit tombe on va plus rien voir !

Mais le chien s’excitait, jappant, éternuant et creusant sans doute puisque la bouche sombre de l’abri crachait par jets de petites mottes de terre.

— Viens donc sale cabot !

A force de lui gueuler dessus, le chien avait fini par sortir, la queue entre les jambes, attendant la rouste qui allait tomber. Mais avant de s’approcher, l’animal avait lâché un morceau de bois.

— Ah, t’as trouvé un os ! c’est pour ça que tu t’excites ? Allez, file ! On rentre.

Le chien avait recalé l’os entre ses crocs, heureux d’avoir échappé cette fois aux foudres de son maitre et avait repris le chemin du retour. Puis à peine entrés dans la maison, tous les deux s’étaient collés à l’âtre de la cheminée pour soulager leurs articulations usées par le temps, partageant leur bien-être par des regards de tendresse. En se levant pour réchauffer la soupe, l’homme avait glissé sur l’os abandonné, et de rage, prêt à le jeter dans le feu, avait été surpris par la texture de l’objet sous ses doigts.

Mais tout cela c’était hier … L’homme, planté les deux mains sur son bâton, ressent tout à coup le vent froid sous son col, lève le nez vers les grosses branches du noyer qui l’encouragent à grimper la deuxième table et à laisser tomber cette histoire. L’homme s’oblige à remettre en mouvement son corps plombé, avance progressivement et pose son panier sous le gros arbre. Il cherche d’un œil affuté les dernières noix qui complèteront sa récolte mais les coquines ont roulé comme des billes dans la pente et ses jambes sont trop flageolantes aujourd’hui pour s’ancrer solidement.

Il lève de nouveau le nez vers le sommet de la montagne et aperçoit le toit de la chazelle qui le nargue. Il y retournera pour trouver où son chien a déniché l’objet et s’il en découvre d’autres.

*****

Planté devant l’ouverture, l’homme repousse le moment d’entrer dans cette petite construction incluse dans le mur de pierres sèches. Hier elle était banale, familière et aujourd’hui il redoute presque d’être happé par sa gorge sombre qui recèle un mystère.

Il se pose sur la souche plantée à deux mètres de l’entrée et examine chaque pierre choisie par les mains expertes de ses ancêtres, des pierres larges, des longues, des petites, des grosses. Les protubérances des unes remplissent les creux des autres. Lui aussi a appris à monter des murs en pierres sèches, à les choisir pour les tendre à son père. Qu’est- ce qu’il s’est fait engueulé ! « Pas celle-là tu vois bien qu’il faut une petite pour caler ces deux-là ! Ah il en a manié ! Sous les mains de son père, les cailloux de toute forme devenaient solidaires, se soutenant pour former un mur équilibré comme un rang d’élèves alignés par le sifflet vigoureux du maitre d’école.

Bon, il doit y aller, ça suffit tous ces vieux souvenirs ressassés ! L’homme se lève, franchit l’encadrement flanqué de deux pierres qui soutiennent le linteau comme des haltérophiles. Il pénètre dans cet espace qui ne pourrait pas accueillir plus de deux hommes voutés. Il a le sentiment d’entrer dans le ventre de la montagne. Quel couillon, il aurait dû apporter une lampe !

Une fois dans la place, il ressent instantanément le bien-être de se trouver dans un cocon. Ses narines hument le fumet sec de la terre. Malgré les années, la petite bâtisse n’a pas pris l’eau. Il entend sous ses semelles, craquer les quelques feuilles sèches poussées par le vent. Les rideaux de l’obscurité s’ouvrent les uns après les autres jusqu’à ce que ses yeux puissent détailler la base des murs à hauteur de museau. Mais il a beau regarder, avoir fait un tour complet, il ne voit pas trace de fouille. Pourtant il n’a pas rêvé, son chien est sorti de l’endroit avec l’objet dans la gueule. Il lève son regard sachant pourtant que la partie fouillée ne peut être qu’au sol et se trouve soudain nez à nez avec la figure du christ suspendu la tête en bas. Etonné de trouver ce petit crucifix, sa grosse main s’en saisit pour le replacer dans le bon sens mais une seule attache existe aux pieds. Cela l’ennuie de laisser le christ dans cette position même s’il n’est pas vraiment croyant. Alors il le cale un mètre plus bas sur une pierre dessertie du mur. En déposant l’objet à tâtons, ses doigts collent à la terre saupoudrée sur le socle. Il comprend alors qu’il vient de trouver l’endroit où son chien a gratté, non pas au sol mais sur le mur autour de cette pierre. Il glisse ses doigts dans la petite cavité mais ne sent aucun autre objet. La semi-obscurité l’empêche de distinguer avec précision la partie fouillée, alors il rajuste son béret et sort de la chazelle.

1 Terrasse façonnée par l’homme dans la montagne

2 Petite construction en pierre servant d’abri

Printemps 1790

— Sœur Marie-Anceline, venez vite ! Notre révérende Mère Marguerite est tombée !

Marie-Anceline Chambon est la plus jeune des sœurs, une des deux novices, elle doit bientôt prononcer ses vœux mais avec le pays qui gronde sa Révolution, l’abbesse n’est guère optimiste et lui a fait comprendre que pour le moment l’avenir reste brouillé. « L’évêché se bat depuis plusieurs années pour maintenir ce monastère, avait-elle dit en levant les yeux au ciel, devrait-on dire ce prieuré au regard des religieuses qui s’amenuisent autant que les dons, bénissons le Seigneur d’avoir encore un toit ».

Sœur Raymonde est toute rouge. Le voile de travers et la robe bombée par les effets de sa gourmandise, font sourire Marie-Anceline mais devant son œil affolé, la novice lâche sa serpette, pose la touffe de menthe poivrée qui lui parfume les mains et franchit le petit portillon du potager pour suivre sa sœur qui reprend lourdement sa course vers la chambre située à l’autre bout du domaine.

— Il faut… que ça arrive… quand nous sommes toutes seules !

Sœur Raymonde est de plus en plus congestionnée, ses jambes peinent à se soulever dès qu’une touffe d’herbes ou une motte de taupe entravent sa course. Au fil du trajet, des auréoles malodorantes s’agrandissent sous ses aisselles et ses reniflements alternent avec ses soupirs.

Marie-Anceline n’ose pas demander de détails sur la chute de leur mère supérieure, craignant que sœur Raymonde ne s’étouffe avant d’avoir rejoint celle qui est la source de tant d’émois. Elle ne voudrait pas secourir deux personnes à la fois !

La lourde porte au fond du porche les accueille pour les engloutir dans un long couloir. Sœur Raymonde ne devient plus qu’un dos massif dont les contours sont gommés par l’obscurité. Marie-Anceline manque de le heurter au moment où la religieuse s’arrête soudainement pour ouvrir avec nervosité une petite porte. Derrière, un corridor dessert les cellules alignées dans une symétrie obsessionnelle. La course reprend pour rejoindre au fond un escalier de pierre, masqué par un rideau de velours verdâtre, tenture qui dans un temps lointain avait dû marquer d’un vert magistral l’accès à la seule grande chambre de l’étage.

Là-haut, seule l’abbesse a ce privilège mais peut-on parler de privilège aujourd’hui quand depuis des semaines, une fracture du fémur la maintient claquemurée.

Ahanant, Sœur Raymonde gravit les marches usées par les milliers de pas, les mains appuyées sur les murs chaulés, maquillés de salpêtre.

Accédant à ce lieu pour la première fois, Marie-Anceline appréhende de se retrouver dans l’intimité de sa supérieure. Sa taille haute, son visage de paysanne aux traits anguleux, coupés à la serpe bien qu’issue d’une famille de la noblesse mendoise, l’impressionnent. Pourtant, sa voix grave et délicate est plutôt apaisante à écouter pendant ses lectures dans la salle du chapitre.

— Nous voilà, j’ai accouru le plus vite possible mais sœur Marie-Anceline était au jardin.

Sœur Raymonde tourne autour de l’abbesse comme un bourdon prisonnier d’une fenêtre refermée.

Une moribonde gît sur le plancher , le visage émacié , une main décharnée accrochée à la couverture du lit pendant que l’autre main et son pied gauche, tentent de prendre appui sur le sol pour regagner le lit surélevé par deux lauzes.

Dans un premier temps, Marie-Anceline se dit qu’il s’agit d’une autre personne, cachée là pour fuir un danger. Pourtant la planche soutenant la totalité de sa jambe droite signe l’identité de l’abbesse. Il s’agit bien de la révérende Mère Marguerite de Saint Dubois du Chambon.

— Oh mon dieu ma Mère , quel malheur ! Cela ne va pas arranger… gémit sœur Raymonde.

— Je vous prie de garder le silence, la coupe l’abbesse d’une voix étonnamment vigoureuse. Maintenant que vous êtes deux , aidez-moi à regagner mon lit.

Marie-Anceline constatant l’immobilité de sœur Raymonde paralysée par son grand stress, prend spontanément la situation en mains. Elle se place à la tête de l’abbesse, l’encadre de ses pieds et interpelle sa sœur le plus calmement possible.

— Mettez-vous là, dit-elle en indiquant les pieds de l’abbesse. Et vous ma mère, si vous en êtes d’accord, nous vous soulèverons dès que vous vous sentirez prête. N’hésitez pas à nous dire si vos souffrances sont trop grandes.

L’abbesse se contente d’un signe de tête, surprise par le sang froid de sa jeune novice et par l’exécution immédiate de l’autre bénédictine à se placer à ses pieds.

Marie-Anceline glisse ses bras sous les épaules de la malade, croise ses mains pour bander ses muscles et voyant que sœur Raymonde reste empruntée pour saisir à la fois la jambe valide et l’autre ficelée sur la planche, la conseille :

— Le mieux est de glisser tout votre bras sous la planche et vous ma Mère, si vous pouviez faire appui sur votre jambe valide, je pense qu’on pourrait y arriver.

— Oui, cela me semble plus facile pour moi, répond d’une voix cette fois affaiblie la supérieure du Chambon.

— Alors je compte jusqu’à trois et nous soulevons, un…deux… trois.

Marie-Anceline est surprise par la légèreté de cette grande femme et sent sa maigreur sous son habit noir. Malgré son alitement, l’abbesse est revêtue de tous ses vêtements religieux. Sœur Raymonde s’applique à suivre les consignes et reste silencieuse pendant la délicate opération. Marie-Anceline au-dessus de la révérende Mère aperçoit ses mâchoires crispées, scellant une plainte qui risquerait d’interrompre son sauvetage.

Après l’avoir redressée sur ses oreillers, les deux religieuses postées au pied du lit, attendent que l’abbesse reprenne des couleurs. Marie-Anceline regarde la petite fenêtre à meneau où ni le souffle léger du dehors ni le soleil, ne doivent être invités au vu de la froideur de la pièce et surtout de son odeur de renfermé. Si elle ne craignait l’autorité de l’abbesse, Marie-Anceline ouvrirait le battant pour laisser entrer le printemps. Faute de quoi, son regard se porte sur l’imposant tableau dont le cadre doré détonne avec la sobriété de la chambre. Des ornements aux lignes entrelacées alternent avec des feuillages en relief, le tout cernant le portrait d’une religieuse d’un âge avancé. Sur sa robe noire à larges manches, le peintre semble avoir exagéré la taille de la guimpe couvrant la poitrine. Peut-être a-t-il voulu contraster les pierres violettes incrustées dans la croix suspendue par un ruban à son cou, avec la blancheur de l’étoffe ? Sur l’anneau de la main qui tient une lettre, une pierre octogonale de la même couleur violette attire l’œil. Ce sont les seules taches lumineuses du tableau sur le camaïeu de noir et blanc.

— Il s’agit là, Sœur Marie-Anceline, de la révérende Mère Marie-Agathe de Saint For, abbesse de notre monastère Saint Pierre de Chambon d’où la croix à l’envers en arrière-plan. Elle fut nommée en 1610 et contribua à de nombreux travaux de restauration des bâtisses en partie détruites par Mathieu Merle3 et ses troupes et par une crue de la Coulagne4. Malheureusement, elle dut se réfugier avec toutes les religieuses sur Maruejols5, rue Daurade. A cause des Huguenots… Je suis trop fatiguée maintenant mais si cela vous intéresse, je pourrais vous entretenir de son courage et de ses prises de position pour sauver notre monastère.

Marie-Anceline, totalement absorbée par la contemplation du tableau, sursaute puis d’une inclinaison de tête remercie l’abbesse de sa proposition.

— Maintenant, veuillez me laisser, vous devez préparer le repas. La matinée est déjà bien avancée. Nos sœurs ne devraient pas tarder à revenir des obsèques de Madame de la Tour de Chatel.

3 Capitaine de confession protestante qui a combattu sur Marvejols et ses environs

4 Rivière la Colagne

5 Marvejols

Surpris par la légèreté de « l’os » et de sa rugosité maillée, l’homme suspend son geste en direction du feu. Est-ce du cuir très abimé ou une vieille toile raidie par le temps ? Ses yeux autant que ses doigts scrutent chaque millimètre des extrémités jusqu’au centre, le faisant pivoter comme un axe calé entre deux écrous. Il pose la chose sur la table ronde et baisse la suspension pour mieux éclairer l’autopsie qu’il va opérer sur cette petite momie.

Devant ce mystère, l’homme sort le laguiole de sa poche, commence par couper une rondelle et avec la pointe du couteau extirpe délicatement un fin morceau de tissu semblant envelopper quelque chose de dur. De ses gros doigts il desserre délicatement le nœud d’une fine cordelette et déshabille l’objet. Un éclat scintille soudainement sous l’éclairage de la lampe et l’homme découvre avec surprise une grosse bague sertie d’une pierre violette.

Qu’est-ce que c’est que cette affaire ? A qui appartient-elle ? Sûrement pas à sa famille qui a toujours tiré le diable par la queue. Pourtant il sait que la chazelle est bâtie sur des terres qui ont depuis longtemps appartenu à ses ancêtres. Alors ? Et bien alors, rien. Son cerveau est vide, anesthésié, aucune image ne vient répondre à ses questions, aucun souvenir. Un vol ? Il n’ose pas y penser ! Non, pas sa famille si droite et si fière qu’elle a toujours préféré se débrouiller seule plutôt que d’aller pleurer chez les autres pour un bout de lard à mettre dans la soupe.

Il regarde son chien, le maudit d’avoir déterré ce secret. L’animal doit sentir le regard de reproche de son maitre car il s’éloigne du feu pour se cacher sous le buffet.

*****

L’homme est revenu de sa deuxième visite matinale de la chazelle, il sait qu’il y retournera dès son repas englouti. C’est une obsession. Son chien l’accueille sans rancune d’avoir été exclu et sort se dégourdir les pattes. L’homme a rapporté le petit crucifix pour l’examiner de plus prêt. Il ne se rappelle pas avoir vu l’objet quand il était gosse. Il pose le ragoût de lièvre sur la grosse plaque en fonte après avoir balancé un morceau de bois dans la gueule de la cuisinière et tire une chaise de la table, pour s’asseoir. Le christ est en métal comme la croix sur laquelle il est cloué. A la base, sous les pieds, des lettres ou peut-être une gravure décorent un petit médaillon de couleur crème. Bizarrement, comme il l’avait constaté dans la chazelle, l’attache du crucifix est bien fixée au bas de la croix sous la forme d’un anneau serti dans le métal.

Toc toc toc, on frappe aux carreaux ! Son chien n’a même pas aboyé, il a dû partir flairer un lapin ou un sanglier. Personne n’a jamais le culot de monter jusque-là à part la factrice mais c’est très rare. Une tête colle son nez et pose sa main en visière pour chasser les reflets de la vitre.

— Mais, on dirait la drôle qui passe prendre ses cagettes de plants pour les vendre à Marvejols !

La colère le lève brutalement et surprend la chaise qui tombe à la renverse.

Qu’est- ce qu’elle fout là la gamine ? Le marché entre eux était pourtant clair, il veut voir personne chez lui, il dépose lui-même ses cagettes le jeudi au bord de son chemin, la gamine les ramasse et lui remet l’argent dans sa boite aux lettres, moins sa commission. C’est avec son père qu’il a fait «la pâcho6 », avec Michel, le fils des Brageol, ceux logés sur le pan de montagne en face, ceux qui s’engueulent au moins une fois par semaine quand le père revient fin saoul du bistrot. Le fils, lui est sobre comme la lauze qui laisse glisser la pluie. Il n’a pas le moindre bout de terre pour survivre alors il se loue pour les travaux agricoles et accepte tous les services contre quelques pièces, du bois ou des vivres. Faut dire qu’il est veuf avec cette gamine sur les bras !

L’homme attrape la poignée de la fenêtre, l’ouvre brutalement, son expression doit être effrayante car la gamine sursaute, prête à fuir.

— Y a un problème ?

La question est éructée et la fillette reste tétanisée la bouche ouverte, chiffonnant son tablier bleu délavé comme ses yeux agrandis par la peur.

— Ben alors, tu réponds ? Ton père t’a bien dit que je voulais voir personne ici ?

La fillette se tortille ne sachant pas si elle doit repartir les mains vides et se faire houspiller par son père ou demander au vieux pourquoi les cagettes étaient absentes ce matin.

Soudain, surgissant du chemin, le chien rompt la glace de ce face à face, saute sur la poitrine creuse de la gamine et lui lèche le visage. L’enfant se réchauffe, s’enfouit dans la fourrure épaisse de l’animal et pousse de petits cris joyeux.

Tiens ! Ils se connaissent ces deux-là ?

— Diane, acci7 !

L’animal fixe son maitre, surpris de le voir là, s’approche et d’un bond franchit l’appui de la fenêtre pour sauter dans la pièce. Le regard de l’homme se porte ensuite sur la fillette dont les yeux reflètent cette fois plus d’inquiétude que de peur.

Il s’aperçoit qu’il ne connait même pas son prénom, il ne l’a vue qu’une ou deux fois accompagner sa grand-mère lors des processions qui passent devant chez lui pour se poser à la dernière croix du village. Marie quelque chose … un prénom simple pourtant mais ça ne lui revient pas. Se forçant à adoucir sa voix, il l’interroge :

— Qu’est-ce tu veux la drôle?

L’enfant lui répond par une autre question :

— Les cagettes, y en avait pas aujourd’hui ?

Hou le couillon ! Avec ces histoires, il a oublié de déposer les plants d’oignons et de poireaux.

— Et c’est maintenant que le marché est fini que tu me les demandes ?

— Mais j’suis passée à huit heures ce matin, j’ai même frappé à la fenêtre mais vous étiez pas là, alors mon père m’a dit de repasser pour savoir.

— Ah, j’ai pas entendu, j’étais au lit avec un « tour de rein », j’ai pas pu les descendre sur le chemin.

Marie-Thérèse sait qu’il ment car ce matin le chien a aboyé très fort derrière la vitre et le vieux n’a pas l’air sourd, il a forcément entendu ou alors il était pas chez lui.

— Si vous voulez, je les reprends maintenant, j’ai laissé la carriole en bas du chemin, et mon père les vendra samedi.

— Non, je les descendrai moi-même à ton père, faut que je descende au village pour mon tabac.

La gamine n’a pas l’air satisfait

— Qu’est-ce t’as ?

— Mon père va râler il va croire que j’ai pas voulu y retourner.

— Attends deux secondes.

L’homme recule et se fond dans l’obscurité de la pièce, il reste un moment et revient avec une gamelle.

— Tiens, c’est un morceau de lièvre, ça me fait trop, tu lui donneras pour la peine.

Mais fièrement, le petit menton levé et les poings sur les hanches, Marie- Thérèse répète une phrase souvent entendue dans la bouche de son père :

— On n’est pas des mendiants ! Pas de travail, pas de présent8 !

Et elle tourne les talons, laissant l’homme les bras tendus dans le vide.

Quelle morveuse ! Elle a du caractère celle-là ! On dirait Aimée quand elle était môme.

6 « Conclure un marché », en patois

7 « Ici » en patois

8 Don en nature

Automne 1790

La lettre est arrivée ce matin, portant le cachet de l’évêché de Mende. Les courriers sont rares, pourtant l’abbesse a attendu le seul moment de repos octroyé aux bénédictines après le déjeuner pour découvrir l’annonce qu’elle recèle. Elle veut être seule pour affronter son contenu avant d’en faire lecture aux autres sœurs, ce soir dans la salle du chapitre pendant leur réunion quotidienne. Elle pressent les mots couchés sur les feuillets. Cela fait des années que des négociations se trament entre l’État et l’évêché pour maintenir ou fermer le couvent.

L’adoption de la Constitution civile du clergé 9 cet été, le 12 juillet 1790 précisément, a sonné la fin des ordres monastiques. Pourtant de nombreux habitants du Gévaudan, de la Lozère doit-on dire désormais, se rebellent contre l’arrestation et la chasse aux prêtres qui refusent de prêter serment à cette Constitution qui ne reconnait plus le catholicisme comme religion d’Etat. Un nouveau décret de l’Assemblée leur enjoint pourtant de respecter la loi.

Assise sur son lit, une main caressant la croix de bois nichée dans les plis de sa robe, l’abbesse contemple l’enveloppe, grande, épaisse dont le poids laisse pressentir un couperet lourd de conséquences.

Ses doigts perclus d’arthrite tremblent pour décacheter l’enveloppe. Si elle n’était pas si oppressée, la religieuse prendrait le temps d’admirer la calligraphie de l’Évêque, aux majuscules alambiquées. Mais après avoir survolé les premières formules d’usage, les témoignages de reconnaissance, les compliments, les remerciements pour son grand dévouement, elle se précipite sur la lecture du dernier paragraphe après avoir fait l’impasse sur les autres.

« Selon l’arrêt du conseil d’État du 26 février 1753 qui éteignait et supprimait à perpétuité le titre du monastère de Saint-Pierre du Chambon de l’ordre de Saint -Benoit mais qui n’a jamais été appliqué grâce aux nombreux soutiens qui se sont opposés à la fermeture de ce lieu dont …

Suit une liste exhaustive de personnes issues de la noblesse dont le premier n’est autre que le comte de Peyre, des chanoines de Maruéjols, des membres de l’évêché de Mende et bien d’autres encore.

…à l’époque Monseigneur de Choiseul a réussi à différer l’exécution de son ordonnance et d’autres plus tard l’ont suivi. Mais aujourd’hui, suivant la Constitution civile du clergé adoptée par l’Assemblée nationale constituante, la décision de fermeture définitive du monastère est sans appel et… »

C’est terminé, elle avait pourtant espéré vivre ses dernières années avec les moniales de la communauté, toutes d’un âge relativement avancé, à part deux ou trois religieuses. Quelques-unes retourneront dans leur famille, mais toutes les autres ? Les anciennes, où iront-elles avec la pension misérable qui leur sera proposée ? La plupart des sœurs sont sans familles. Qui sera assez charitable pour les héberger ? Et sœur Raymonde avec ses jambes d’infirme, finira t’elle oubliée dans un hospice ?