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Un amour de jeunesse, une rupture douloureuse, découvrez toutes les facettes de l'amour dans ces nouvelles passionnantes !
Passion et raison tuent les sentiments. Pourtant les protagonistes de ces trois nouvelles semblent y croire. Amants lyriques ? Sans doute appartiennent-ils à une espèce en voie de disparition ? Au fil de ces textes, question de tempo, l’amour chante ou déchante mais sa musique est entêtante.
Une petite éternité raconte l’histoire d’un éditeur confronté à la solitude après une rupture. Le temps est parfois un ami : une porte se ferme, une autre s’ouvre doucement et quelqu’un s’invite à sa table.
Dans Impossible Nadia, un jeune rentier, cultivé, un peu esthète et joueur approche celle qu’il désire. Il prend du plaisir mais ne la trouve pas à la hauteur de son attente. A-t-il été trop vite ? Sous le signe de la patience et de la tendresse, une deuxième chance n’est jamais exclue.
Avec L’amour, surtout l’amour, Paul, écrivain décalé, flâne dans Paris avec les fantômes de son passé. Par hasard, il retrouve Julie, son amour de jeunesse et ils évoquent des souvenirs. Elle doit repartir et c’est bien ainsi. Survient Sylvie, sa voisine et confidente… et qui sait, plus ?
Trois nouvelles décrivant l'amour qui vous feront rêver aussi bien que pleurer.
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Seitenzahl: 197
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Patrick Chavardès
Nouvelles
ISBN : 979-10-388-0175-2ISSN : 2111-6725
Collection : Accroch’Coeur
Dépôt légal : juin 2021
© couverture Ex Æquo
© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières Les Bains
www.editions-exaequo.com
Il y eut, il y a et il y aura un amour. C’est ce que ces trois nouvelles nous racontent.
Petite éternité, la première d’entre elles, est l’histoire d’un éditeur qui sent le temps peser sur ses épaules et qui se laisse aller à la rêverie que la campagne environnante alimente dans un rythme indolent. Il disserte avec un ami, tente un nouvel amour, se méprend, se souvient, puis un jour Angèle revient… Son amour au passé?
Impossible Nadia, la seconde, nous embarque dans l’univers d’un jeune bourgeois parisien. Il est fou de Nadia, l’emmène à Cadaquès, mais il pense à Julie. Il flâne, il doute, il s’interroge. Puis Julie resurgit, mais il y a Nadia… son amour au présent?
L’amour, surtout l’amour, la dernière, nous conte Paul, écrivain. Il traîne au lit ou dans les rues de Montparnasse à ressasser la félicité des jours vécus avec Hélène. Lydia pourrait être son second souffle, mais est-ce vraiment le cas? Puis, Sylvie sonne à sa porte… son amour au futur?
Ces trois nouvelles sont empreintes de mots qui frappent nos esprits pour y rester comme un souvenir indélébile.
Patrick Chavardès dépeint avec son savoir-écrire la nostalgie, le temps qui passe, les heures heureuses à jamais perdues, mais aussi le droit à une seconde chance et à la reconnaissance des sentiments amoureux.
Bonne lecture à vous !
Jeanne Malysa
I
Je suis l’homme à tout faire d’une petite maison d’édition que j’ai créée en solo. Anaïs doit me soumettre un premier roman. Je lui ai demandé de m’appeler régulièrement pour m’informer des avancées de son travail : habitude plutôt agréable, d’autant qu’elle est jeune et jolie. À vrai dire, elle m’apparaît trop bien élevée et un peu arriviste. De la province, en elle, j’avais vu les charmes. J’en vois maintenant les défauts.
«Avec toi, ça glisse toujours, dit-elle, tu n’es pas droit! Si tu étais plus droit, je serais plus souple.» C’est tout dire! Quel roman va sortir de cette droiture? Telle est la question.
Notre première entrevue a eu lieu à la Coupole, il y a quinze jours. La terrasse intérieure était presque déserte. Nous avons commandé des tartes des demoiselles Tatin avec du thé. Je lui ai demandé de me tutoyer pour la mettre à l’aise... Elle semblait comblée. J’étais séduit. Depuis, j’ai appris qu’elle fait partie de ces femmes qui ne sont heureuses qu’à condition qu’on leur serve tout sur un plateau d’argent.
Elle m’a téléphoné quotidiennement la première semaine. Mais voilà bientôt sept jours qu’elle n’a pas appelé. J’en déduis que, «finalement», nous n’avons rien à nous dire. J’aurais aimé qu’elle vienne ici. Elle aurait pu s’installer à l’étage pour écrire. Nous aurions pris nos repas, tantôt dehors sous la tonnelle, tantôt à l’intérieur près de la cheminée. Je l’aurais laissée choisir, en fonction du fond de l’air. J’aurais manié l’éventail… ou le soufflet. Je lui aurais fait du feu, des sorbets glacés à la fraise avec de la crème chantilly et surtout...
Elle ne sait pas ce qu’elle perd : l’aube sur la montagne, la pleine lune, le chant des rivières, le recueillement sous les étoiles, tout ce qui se donne absolument, ne se vole pas, ne s’arrache pas, ne s’invente pas… Quel roman peut-elle écrire, enfermée dans sa chambre ou dans les cafés bobos du dixième arrondissement? Je ne suis pas sûr de lui faire franchir la Seine une seconde fois.
Le mystère d’une femme ne dure-t-il que le temps où l’on peut espérer qu’elle se donnera à vous? Passée cette limite, le ticket est périmé, elle devient banale. Peut-être faudrait-il rester dans une chaste vision du monde, ne touchant l’autre qu’avec les yeux... Très peu pour moi. On finirait aveugle… Peut-être, quelquefois le mystère demeure-t-il, même si l’amour a fait naufrage... En tout cas, rares sont celles dont scintille encore la poussière d’étoiles collée à leurs chaussures.
Anaïs m’appelle. Il est sept heures du soir : son heure. Ni trop tôt ni trop tard. Elle me parle en long et en large de son roman. J’essaie de lire entre les lignes. Je pressens beaucoup de vide, beaucoup d’ennui. Je la laisse causer puis, après un long silence, je dis :
— Bah, on verra, enfin… tu verras.
Je n’ai pas envie de parler de son livre. Je n’ai pas envie d’avoir avec elle des rapports professionnels. D’ailleurs, je lui ai déjà conseillé de l’adresser aux «grands éditeurs». Je croyais en elle. J’admirais sa détermination et elle m’attirait. Elle a rompu le charme. Sa détermination est froide, sa personne aussi.
J’ai toujours pensé que tout allait ensemble : l’amour, la littérature et le reste. D’ailleurs l’amour, en général, c’est de la littérature ratée et la littérature, de l’amour raté. Où trouver son bonheur? Elle me semble bien jeune pour avoir réfléchi à tout cela. Je ne suis pas sûr qu’écrire représente une nécessité pour elle… Comme le silence s’éternise, je mets fin à l’entretien.
— Bon, je te laisse à tes affaires?
Naturellement, elle ne sait que répondre. Elle ne s’attendait pas à ce que je la renvoie à son statut d’écrivaine sérieuse. Elle se veut droite, sans doute, mais la ligne droite est souvent le plus court chemin pour arriver à un mur. Je l’imagine chez elle, assise sur sa natte, devant son ordinateur immaculé, pendant que cuit le riz complet qu’elle mangera méthodiquement en buvant le pénultième thé à la bergamote.
— Je t’envoie quand même le manuscrit? demande-t-elle.
— Pourquoi «quand même»?
— Je ne sais pas, tu n’as pas l’air très chaud.
— Moi? Je suis brûlant!
— Hum… Bon… D’accord, je te l’envoie… À bientôt?
Elle a eu un début de rire, rien qu’un début. Mais sa droiture l’a rattrapée très vite. Avec elle, je sens qu’il n’y aura que des débuts. Le monde peut être cruel pour les gens trop droits.
— À bientôt, dis-je, et je raccroche.
Innocente? Non. Naïve? Je ne sais pas. Pathétique? Quelquefois. Intéressée? Oui. C’est normal, après tout…
Mais elle ignore encore qu’il faut arroser pour que ça pousse. Pour prendre, il faut surprendre. Pour gagner, il faut jouer à l’excès. Pour jouir, aimer à la folie… La malheureuse ne connaît pas les règles du jeu. Donc, elle ne peut pas tricher.
II
Je décide d’aller voir un ami à Marseille. En moins d’une demi-heure, j’ai jeté quelques habits dans une valise puis rabattu les volets. Je ferme la porte à clef. Me voilà parti. Je rejoins l’autoroute à Lyon. Sur France Musique, les fantaisies se suivent. Elles conviennent à mes états d’âme du moment : Liszt, Beethoven, Wagner... J’arrive vers minuit chez Mario. Je sonne. La porte s’ouvre. Nous nous embrassons. Nous avons une foule d’histoires à nous raconter, entre autres, sur le petit monde de l’édition : les lâchetés, les complaisances, les postures, les rivalités, les haines, tout ce terreau sur lesquels pousse, de temps en temps, un romancier ou un poète digne de ce titre (je n’ai pas de nom sur la langue, alors je passe). La mode est à la performance. Le mot est assez significatif. Tout réside dans l’apparence et la mise en scène. Le sens et le texte s’effacent. On rencontre de plus en plus de jeunes gens qui prétendent avoir déjà tout lu et tout digéré. Or ils ne font que répéter ce que les lettristes et les surréalistes ont déjà fait il y a près de quatre-vingts ans.
Mario me demande où j’en suis.
— Nulle part... Je recommence dix fois le même bouquin. Et toi?
— J’ai arrêté d’écrire.
— L’essentiel n’est pas d’arrêter, mais de ne pas recommencer.
— Ça va. J’ai un suivi psychologique.
— Sans blague! Et Sandrine?
— Plus de nouvelles. Ça a été dur, au début, mais ça va mieux.
— Quelqu’un d’autre?
— Peut-être...
— Je te le souhaite. La solitude n’a rien de drôle.
Il me raconte sa séparation. Il a confiance en moi, alors il parle. Cela nous fait du bien à tous les deux. L’amitié, c’est pouvoir tout se dire ou presque. C’est assez rare.
Son appartement se situe dans une petite rue du quartier du Panier. De la fenêtre, on aperçoit la mer, une grande tache claire dans la nuit comme un vide qui aspire tout, et qui sait nos paroles avec… On dirait qu’un bras de mer entoure Marseille, ville de tous les crimes et joue un rôle de sourdine. Nous continuons un long moment à conspirer sur l’univers, tantôt écumant de révolte, tantôt rêvant encore de changer la vie. Nous avons sérieusement faim. Trop tard pour aller au restaurant... Mario propose des spaghettis al dente, sa spécialité. En attendant, nous grignotons des cacahuètes salées avec un verre de vin blanc. Je lui parle un peu d’Anaïs.
— Tu vas trop vite, dit-il, tu la désires parce que tu es seul en ce moment, mais tu ne l’aimes pas.
— Qu’est-ce que l’amour?
— Je ne sais pas.
Nous rions tous les deux, comme deux gosses.
— Je m’inquiète, dis-je, parce que mes liaisons durent de moins en moins longtemps. Avec Angèle, c’était la passion, mais le feu est tombé très vite. Des conneries… tu sais, quand l’autre ne met pas les bons mots sur les choses ou qu’il ne réagit pas à ce que tu dis. Alors tout est décalé, les mots, les silences, les choses, les désirs… et là, c’est foutu. Mais tu as raison, je vais trop vite, je sens une urgence. Laquelle? Peut-être simplement profiter de la vie au maximum.
— Ça doit être dur à la campagne, tout seul.
— Quand je n’écris pas, oui. Mais l’écriture m’aide à tenir les fantômes à distance. En plus, à la campagne, la nuit est noire : tout se referme sur toi, le soir, à l’intérieur des murs. On a froid, même en été. Alors, le feu dans l’âtre, c’est mieux à deux.
— Tout est mieux à deux!
— Ça s’appelle le bonheur. Je n’ai jamais dépassé les sept ans.
— Moi non plus, et encore, dans les sept ans, il y avait du malheur!
J’ai soudain envie de parler de moi à Mario :
— Tu sais, là-bas, je reste la plupart du temps dans la grande cuisine d’où j’aperçois la route. Avec d’un côté les champs et de l’autre un sous-bois, le bureau est trop calme.
-- Ici, c’est bien, il y a le bruit de la mer et, la nuit, le phare qui balaie les mauvais rêves.
-- Tu ne fermes jamais les volets.
-- Non, chez nous, il n’y en avait pas. Mon père n’avait pas de bureau : il bricolait dans son garage. Il est mort comme ça, d’ailleurs, en réparant je ne sais quoi. J’avais quatorze ans. Il réparait tout le temps, entre autres les conneries de la famille. Je suis un peu comme lui : Sandrine cassait tout, je réparais. C’est une enfant gâtée.
-- Tu vois, le milieu sépare les gens et les mots n’y peuvent rien. Au contraire, ils ne font qu’envenimer la situation parce qu’ils sont le plus souvent mal dits, mal compris. Le drame des intellectuels est de croire aux mots, d’y croire plus qu’aux choses elles-mêmes...
-- Tu vas bientôt me dire que c’est pour ça que tu n’es pas un intellectuel.
-- Peut-être pas tant que j’en ai l’air.
Mario se tait un moment et regarde par la fenêtre.
— Tiens, on dirait qu’une tempête se prépare. J’adore ça.
– Et si on allait marcher au bord de la mer? dis-je, encore plus gamin que lui.
— Bonne idée. On y va! Prenons des impers, on ne sait jamais.
Nous descendons l’escalier, puis la rue. Sur la place de Lenche, nous empruntons une autre rue très étroite et le quai est tout de suite là. Le vent souffle si fort que nous peinons à avancer. Mario me regarde en riant. À presque quarante ans, je lui trouve un visage d’enfant. Je me retourne et marche à reculons pour lui parler. Je crie. Il ne m’entend pas. Il crie à son tour. Je ris aussi. Je dois faire attention pour ne pas tomber à l’eau. Je nage si mal. Mario me fait un signe. Nous nous arrêtons. Il se retourne à son tour et tente d’allumer une cigarette pour lui et une pour moi. Nous reprenons la marche mais, bientôt, un vent mouillé éteint nos mégots. Sur le quai, nous nous asseyons sur un banc en retrait sous un abri en ciment. Au loin, nous distinguons Notre-Dame de la Garde, quelques bâtiments blancs, mais surtout, devant nous, cette masse sombre, confuse et tourmentée, la mer.
De proche en proche, des vagues viennent se fracasser à nos pieds et, parfois, nous éclaboussent.
Nous poursuivons notre promenade, parcourons la jetée. Le vent souffle maintenant transversalement. Nous cheminons tête baissée, en silence, les yeux presque fermés, puis nous rebroussons chemin, car les vagues deviennent menaçantes. Nous accédons par un escalier à la rue et nous nous penchons au-dessus de la balustrade surplombant le rivage. On aperçoit quelques lumières vers le port. Il est deux heures et demie du matin.
— La tempête m’a bien réveillé, dit Mario.
— Impressionnant! Cela arrive souvent?
— Non. C’est drôle, pendant ce temps, je n’ai pensé à rien, et toi?
— J’ai pensé à Angèle qui n’est jamais venue à Marseille et qui n’a presque jamais voyagé à l’étranger.
— Sandrine était toujours partie ici ou là : spectacles, réunions, soirées... Elle arrivait pour repartir. Cela a beaucoup nui à notre relation. On raconte, mais on ne se parle pas. Si j’avais été comédien, peut-être aurions-nous mené une vie passionnante, mais voilà, je fais des traductions et je donne des cours dans un collège privé. «Un p’tit prof», comme elle disait. De toute façon, avec des si... J’attends qu’elle fasse ses preuves. Elle se prend déjà pour une star.
— N’attends rien. Anaïs, c’est pareil. Il y a toujours plein de gens pour leur faire croire qu’elles sont géniales. Angèle, c’est l’inverse : un vrai talent de peintre, une vraie œuvre, mais qui reste à l’atelier, faute de relations. Une fille réservée qui glace ceux qui ne cherchent que la chaleur! Encore une histoire de langage, de fausse monnaie.
— Chez certains artistes, l’inflation verbale est proportionnelle au manque de talent. Mais tout ça va exploser. Tant mieux, tant pis. Bientôt la famine.
— Alors je vais planter des légumes à la campagne. Tu viendras?
— S’il n’y a pas trop d’artistes bidons réfugiés chez toi, oui, je viendrai.
— Ça ne risque pas.
— Tope là, dit-il en riant et en frappant dans ma main.
Nous remontons par une ruelle qui aboutit sur une place déserte. Un vent très doux nous pousse maintenant dans le dos. Nous marchons lentement, comme si nous cherchions à orienter nos pensées. Arrivés chez lui, Mario me propose de boire un verre.
— Il est tard, dis-je.
— Et alors? Tu as des obligations demain?
— On est déjà demain, et je n’ai aucune obligation. J’aimerais bien voir l’aube. Qu’à cela ne tienne! Que dirais-tu d’une vodka pour garder la forme?
-- Soit!
— Avec du Coca ou du jus d’orange?
— Sec.
Mario pose les verres sur une table basse, puis s’assied sur le divan, à côté de moi.
— Est-ce que tu imagines Henri Miller lisant Rilke? me demande-t-il au bout de quelques minutes.
— Ce serait plutôt cocasse.
— Eh bien, le type que je traduis en ce moment, c’est à peu près ça. Il fait une critique de Lettre à un jeune poète, c’est assez drôle.
— Ça m’intéresse, tu as les références?
— Le titre est : Le soleil se couche aussi et l’auteur s’appelle Abel Garcia. Il habite Cordoue. Ce n’est pas loin d’ici à vol d’oiseau. On y va?
Instinctivement, je tourne la tête et regarde par la fenêtre. Un jour gris bleu se lève sur la mer calmée. Notre-Dame de la Garde sonne quatre heures.
— J’ai quand même un peu sommeil, pas toi?
— On va dormir un peu. Je règle le réveil sur dix heures.
— Excellente idée!
Une bibliothèque avec un lit au milieu tient lieu de chambre d’ami. Je suis épuisé et je coule à pic dans le néant alors qu’un innocent rayon de soleil se glisse à travers la fente des volets.
III
Aujourd’hui est un jour d’après tempête. On dirait que les éléments doutent d’eux-mêmes et se tiennent sur leur garde. Seul un vent débonnaire s’amuse à assener quelques claques, ici et là, pour mettre en ordre les nuages.
Mario est déjà debout. Il a fait des courses et prépare une salade marocaine. Du salon parviennent les phrases enjouées de Glenn Gould. Je ne connais personne de plus délicat que Mario. Sur la table, il y a du café, du pain et de la confiture d’oranges. Je sais que ce calme après la tempête forme une parenthèse dans laquelle cette amitié naissante est bienvenue. Il me sert un café et s’assied face à moi. Nous levons nos tasses en même temps, comme pour trinquer. Je bois très vite. Il allume une cigarette d’un air malicieux.
— En fait, ton Anaïs, tu voudrais en faire une star?
— Je ne sais pas. Sa droiture m’exaspère. J’attends le manuscrit. Je lui ferai réécrire vingt fois, s’il le faut.
— Pas d’à-valoir, pas de contrat?
— À quoi bon?
— C’est du travail au noir!
— Elle pourra toujours refiler le texte à un autre éditeur qui se fera un plaisir de le publier.
— En fait, tu as déjà décidé de ne pas la publier.
— Tu es un fin psychologue. Toujours d’accord pour la balade?
— Qu’à cela ne tienne, amigo!
— Vamos!
Nous gagnons le boulevard qui mène au port. Je lui demande s’il y a toujours autant d’animation et nous commençons à parler des lieux où nous avons vécu.
— Tous les endroits ont leur charme, dit-il. J’ai un copain qui a eu une enfance pourrie par l’argent à Auteuil. Il s’est flingué à vingt ans. Il était dépressif à longueur de temps.
— Auteuil est assez triste. Je préfère Belleville. J’y suis resté dix ans. Il y règne une vraie vie de quartier. On allait les uns chez les autres, sans prévenir. On écoutait Janis Joplin et Léo Ferré.
— Tu deviens nostalgique, camarade. Tu veux dire que la liberté s’est perdue?
— Oui. Je ne sais quel chemin elle a pris, mais elle s’est évaporée.
— Moi, là où j’ai été le plus heureux c’est à Champigny. On partageait un appartement à trois étudiants, sur les bords de Marne. On organisait de sacrées fêtes. Je ne sais pas comment j’ai réussi à obtenir mes diplômes! Je révisais la nuit en travaillant comme gardien d’un entrepôt avec une pompe à essence. J’étais tout seul dans un bureau, avec la radio. J’écoutais France Culture sans arrêt, ce qui m’a vraiment donné le goût de la lecture et des grands écrivains méconnus.
Mario a une façon de s’exprimer très douce, presque naïve, avec un côté légèrement pince-sans-rire. Il me reparle d’Abel Garcia qui fait l’apologie de Beckett. Je me dis justement que Mario ressemble à Beckett par sa grande taille et cet humour tragicomique dont on se demande si ce n’est pas sa première nature.
Nous sommes maintenant sur le port, juste à l’heure d’affluence. Nous nous faufilons à travers la foule.
— Je connais un café tranquille, dit-il en me désignant vaguement la rive d’en face. Il faut faire tout le tour.
— Allons-y.
Marseille tient la mer entre ses bras. Nous suivons le trajet en U que décrit le rivage. Il fait chaud. Il y a longtemps que je ne me suis pas baigné. J’en caresse l’idée un instant mais, très vite, je trouve de bonnes raisons de ne pas la cultiver.
Nous passons devant le Théâtre de la Mer. Les cafés se suivent, tous plus animés et bruyants les uns que les autres. Bien qu’il ne soit que quinze heures, toute une jeunesse s’est donné rendez-vous pour aller à la plage, au cinéma, ou simplement flâner aux terrasses. La liberté et la joie s’exposent sous le ciel d’un bleu implacable.
— Je me demande comment on fait la fête aujourd’hui. Tu sais, toi? demandé-je.
— On parle, on boit, on danse, on rit. Comme avant. Des fois, on pleure!
— Peut-être vient un âge où l’on a moins besoin d’être avec les autres… On veut se garder pour soi, ou pour quelqu’un, suivre un chemin plus calme.
— C’est à partir du moment où l’on croit ne plus perdre son temps qu’on est perdant avec la vie.
— Comme tu y vas!
— Imagine une montagne. On est monté tranquillement au sommet. On regarde le vaste monde tout autour de soi. Soudain le vertige nous prend. On a peur. On se dit qu’il faut vite redescendre dans la plaine, là où l’air est moins pur, là où il n’y a pas de silence, mais où on est assuré de manger à peu près la même soupe tous les soirs, devant la même télé et de trouver l’eau de source au robinet.
— Même en bas, tu sais, on ne sait jamais de quoi demain sera fait, quelle maladie, quelle mort nous guettent.
— Ou si ta femme te trompe en ce moment… Question qu’on ne se pose pas quand on est jeune. C’est ça la vieillesse quand les sentiments, les désirs, les paroles se figent.
— Il y a des gens sur lesquels le temps glisse. Angèle a quarante ans. J’ai l’impression qu’elle en a vingt. Nous avons fait l’amour mille fois, mais c’est comme si cela ne comptait pas. Si je pense à elle, je vois seulement un visage. Du corps que je connais par cœur, quelque chose m’échappe toujours et cela m’inquiète.
— C’est toi qui es comme ça. Je trouve que c’est la fille la plus normale que je connaisse, bien hanchée, bien plantée sur ses jambes, juste un peu craintive.
— La plupart du temps, elle reste silencieuse. Cette absence de mots m’empêche de me situer par rapport à elle. Je finis par douter de mon existence. Ne sommes-nous pas définis par ce que nous disent les autres? Mais sans doute as-tu raison, cela vient de moi.
— Tu vois bien que tu es définitivement un intellectuel!
À présent, nous marchons sur un trottoir qui longe une rue qui monte, s’éloigne un moment du rivage qu’elle surplombe puis s’en rapproche. Nous prenons des escaliers jusqu’à une petite crique dans laquelle se niche un bar-restaurant avec une grande terrasse. Nous choisissons une table avec un parasol. Je me rends compte que j’ai beaucoup parlé, sans doute parce que je viens de rester longtemps seul à la campagne. Mais j’ai envie de savoir où en est Mario. Alors je l’interroge simplement :
— Et toi?
— Sandrine est partie avec le metteur en scène. J’ai appris par un des comédiens qu’ils avaient une liaison depuis un an. Nous avions une relation de frère et sœur depuis longtemps. Je m’étais un peu endormi sur mes lauriers, dit-il avec un sourire mélancolique… Nous n’irons plus au bois.
Pauvre Mario
