L'an 5865 - Hippolyte Mettais - E-Book

L'an 5865 E-Book

Hippolyte Mettais

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Beschreibung

Extrait : "Un affreux malheur faillit arriver hier sur les rivages de la mer Noire. Un de nos amis, heureusement aussi maladroit qu'intrépide chasseur, s'était lancé dans les rochers du Caucase à la piste du daim, avec une telle ardeur qu'il n'avait point vu baisser le jour et s'était égaré dans la montagne, loin de toute habitation. Ce n'était point là un grand sujet d'inquiétude pour un pareil chasseur."

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Les éditions LIGARAN proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants :

• Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin.
• Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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Introduction

Je serais bien fâché que l’on prît ce livre pour la boutade d’un humoriste ; je le serais bien plus encore que l’on me crût un frondeur quand même. Je parle sérieusement, et je ne fronde pas.

Si mes opinions sur l’histoire n’ont point l’orthodoxie que quelques personnes leur voudraient, j’en demande pardon à ces personnes, mais je garde humblement mes opinions, convaincu qu’elles ont l’orthodoxie d’un bon nombre.

Je ne voudrais pas non plus qu’on m’accusât de froisser la religion de qui que ce soit, pour avoir jeté quelque doute sur l’antiquité de notre globe. Mais je ne me regarderai jamais comme un impie, pour croire que le monde est plus vieux qu’on ne le dit ; qu’avant la création d’où date notre ère, il y avait peut-être, probablement même, un monde existant, un monde qui a dû parcourir, comme tous les mondes, ses diverses périodes de naissance ou de barbarie, d’accroissement ou de civilisation.

Et si ce monde a été précédé d’autres mondes indéfiniment même, pourquoi ne le dirais-je pas encore ? pourquoi ne dirais-je pas qu’il n’est pas logique de le nier, parce que nous n’en avons point de souvenirs, point de faits, point de traces, jusqu’à cette époque de chaos, dans laquelle Dieu, selon la Genèse, a créé notre monde à nous ?

Oh ! je sais bien qu’il y a ici des raisonnements à perte de vue de la part des savants ; je sais bien qu’il y a des théories qui calculent l’époque de la naissance de notre terre, et le terme de sa durée. Mais ces raisonnements sont si subtils et si contradictoires ; ces théories s’anéantissent si bien les unes par les autres, que l’on est réellement en droit de n’y croire qu’autant qu’on le veut bien : et je n’y crois pas.

Pour moi, le monde est très vieux, bien plus vieux qu’on ne le dit, bien que je lui reconnaisse un commencement. Mais ce commencement, qui osera le rechercher dans les ténèbres de son impénétrable antiquité ? Contentons-nous donc de conclure… Oui, que pouvons-nous conclure de cette pérennité du monde ?

À la vue de son imperfection, de la mobilité de ses êtres, de la fermentation intestine qui pervertit ou détruit sans cesse, n’avons-nous pas le droit de conclure au moins que des changements inouïs se sont produits dans toutes ses parties ? Que le globe d’aujourd’hui n’est pas le globe d’autrefois ; que le globe dans plusieurs milliers d’années, ne sera plus celui d’aujourd’hui ?

L’air, les mers, les fleuves, les terres, les villes, tout sera changé, dans son essence ? Non ; car l’eau sera toujours de l’eau ; mais tout sera changé de place, tout sera changé dans ses rapports, dans son aspect, dans ses qualités même.

Et ainsi sera-t-il de l’homme.

Veux-je dire que l’homme changera dans sa nature ? Assurément non ! dans ses passions encore moins peut-être. Pourquoi ? parce qu’il n’a jamais changé. Mais sa civilisation, ses mœurs et ses lois changeront.

Aussi, puis-je sans être grand prophète, prévoir aujourd’hui ce qu’il fera dans quatre mille ans, en donnant toutefois à ses passions les couleurs de l’avenir.

Tout cela pourrait être fort triste, à mon avis, quoique mon avis ait peut-être tort, je l’avoue, car toute question a toujours deux faces au moins, l’une gaie, l’autre triste.

La France d’aujourd’hui, qui a toujours l’esprit libre et allègre, et qui a sa civilisation dont elle est contente et frère, ne manque jamais de rire de la civilisation de nos ancêtres : il est probable que si elle pouvait lire dans l’avenir, elle rirait bien plus encore de la civilisation de ses descendants.

Elle estime tant sa force et sa science, qu’elle est loin de penser qu’on les égalera jamais, et surtout que l’une et l’autre soient à l’heure de leur décadence.

Il est à souhaiter, pour tout bon patriote, que la France ne se trompe pas ; qu’elle reste ce qu’elle est ; qu’elle progresse même encore, et toujours. Aussi, prendrais-je un plaisir infini à la voir peinte sous les traits les plus beaux et les plus vivaces, non avec ses vêtements du passé, mais avec ceux de l’avenir, de cet avenir que je lui souhaite de tout cœur.

Mais qui nous dit qu’il n’en sera point autrement ; que dans quatre mille ans, elle n’aura pas le visage décrépit de la vieillesse et de l’abrutissement ? Qui nous dit qu’au lieu de ce luxe qui la rend si belle ; de cette science qui la relève si haut ; de cette vaillance qui la rend si redoutable aujourd’hui, il n’y aura pas chez elle alors que petitesse, ignorance et misère ? Qui nous dit que ses palais si luxueux ne seront pas des huttes ; ses places si splendides, des carrefours de forêts ; ses rues si magnifiques, des sentiers épineux ; ses rivières, des marais fangeux ? Qui nous dit que sa population si puissante, si frère et si nombreuse, ne sera pas une petite tribu d’esclaves, tombée sous la coupe régulière des barbares ?…

Fasse Dieu qu’il n’en soit jamais ainsi !

Mais quand je vois l’ennemi semer l’ivraie dans le champ de notre civilisation, n’ai-je pas le droit de craindre que notre civilisation ne soit étouffée un jour ? Quand ? je n’en sais rien… dans cinquante, dans cent, dans deux cents ans peut-être, que sais-je !

Quand je vois tant de vices poindre chez nous de toutes parts, l’égoïsme à leur tête, j’ai peur pour notre société, parce que je sais qu’un bâtiment ne croule jamais si sûrement que lorsque ses fondations sont minées par les insectes.

Quand je vois le Dieu du sage détrôné de ses autels par le Dieu du fou ; quand je vois la vertu au-dessous du savoir-faire ; la misère au-dessous de l’argent, que voulez-vous que j’espère ?…

Et puis, que veulent dire tous ces tiraillements des grands et des petits, toutes ces discussions incroyables du pauvre et du riche, toutes ces plaidoiries contradictoires sur le contrat social ?

Que veulent dire tous ces cliquetis d’armes qui se font entendre d’un bout de l’univers à l’autre ; ces prétentions orgueilleuses des peuples forts contre les faibles ; ces massacres sans but, à moins que ce ne soit un but que de se faire obéir d’un grand nombre ; ces pillages à main armée ?

Il n’y a plus d’autres lois que celles du plus fort ; plus d’autre logique pour régler les intérêts communs que la logique du canon. Il n’y a plus que des luttes à outrance entre tous, les uns pour prendre, les autres pour défendre.

Ne sont-ce pas là les symptômes de la dissolution de la société ?

Tous les peuples qui sont tombés, sont-ils tombés autrement ?

Ne suis-je pas alors autorisé, sans vouloir paraphraser le mot d’un grand homme, à croire que la France dans quatre mille ans sera Cosaque ?

– Cosaque ! et pourquoi ?

– L’histoire est faite, je ne la referai pas ici ; mais pourquoi pas Cosaque ? Si je voulais faire de la philosophie politique, je prouverais que cela est possible ; si je voulais faire de la politique, je prouverais que cela sera. Nous n’avons, pour nous en convaincre, qu’à bien regarder ce qui se passe autour de nous.

– Utopies !

– Si ce sont des utopies, tant mieux. Mais n’est-ce pas de ce nom-là qu’on eût flétri autrefois les dires du Ninivite, du Babylonien, du Carthaginois, qui aurait parlé, au temps de la plus grande splendeur de son pays, de Ninive, de Babylone, de Carthage, pour prédire la physionomie que nous lui voyons en l’an 1865 de notre ère ?

Là aussi les huttes ont remplacé les palais, la barbarie la civilisation.

Non, il n’y a point là d’utopies : ce qui a été sera. Les peuples ne changent jamais que de lois et d’habits. Leur nature est toujours la même ; leur vie s’agite toujours au milieu d’une mer de passions, et la fin de tous se ressemble.

La vie d’un peuple, comme la civilisation, est une montagne que chacun doit gravir, sans s’arrêter jamais. Arrivé au sommet, l’on n’a plus qu’à descendre.

La France est-elle au faite de la montagne ? En l’an 5865 y aura-t-il déjà longtemps qu’elle en sera descendue ?

On peut se faire cette question, mais on ne la fait jamais par boutade. C’est toujours sérieusement que l’on regarde sa patrie mettant le pied sur le versant qui baisse.

Mais si en l’an 5865, la France a descendu la montagne, pour se trouver dans les ruines et les forêts de la Nouvelle-Cosaquie, si Paris a changé alors ses palais pour les huttes de Figuig, la montagne de la civilisation n’aura pas disparu pour cela ; elle sera occupée par d’autres peuples.

Mais quels peuples ?

C’est la question que je me fais. Pour la résoudre avec probabilité, j’ai regardé en arrière, et, d’après ce que j’ai vu, je crois pouvoir dire que la civilisation et la vie seront déplacées dans le monde ; que là où nous voyons aujourd’hui l’activité et la science sociales, on verra la barbarie, et que là où l’on voit la barbarie, les sages du temps verront la civilisation, et une civilisation peut-être plus avancée que la nôtre, quoi que nous en pensions.

Est-ce improbable ?

Je n’ai pas perdu un seul instant de vue ce haut point philosophique, qu’a su mettre en relief mon savant voyageur Caucasien, Daghestan, dans ses différentes pérégrinations, soit dans les contrées les plus civilisées du temps, telles que le Bornéo, le Soudan, le Congo, la Caucasie et le Seeland, soit dans les contrées les plus désertes et les plus abaissées, telle que la France, qui avait perdu jusqu’à son nom, pour prendre celui de Nouvelle-Cosaquie.

Si, du reste, les mœurs des peuples de ce temps ressemblent un peu aux nôtres ; si nous les voyons s’enivrer dans la coupe où nous trempons nos lèvres, qu’on ne me le reproche pas ! Qu’y a-t-il d’étonnant que l’homme, qui n’a qu’un cercle de passions à parcourir, soit dévoré en l’an 5865 des mêmes passions qui l’ont dévoré en 1865 ?

Quoiqu’il en soit, je n’accepte point la responsabilité de l’opinion de nos personnages, et je ne garantis pas plus la véracité historique des peuples qu’ils passent en revue, que nos historiens du jour ne nous garantissent la véracité de leurs récits.

Je ne suis qu’un historien comme tous, et un historien très humble ; mais je suis un historien impartial qui cherche à mettre de son mieux au net les mœurs de peuples qu’il a vus dans les mirages de l’avenir.

Avis de l’éditeur

Caucasipol, le 15 ventôse 5002

L’immense popularité qu’a obtenue l’an passé dans la Gazette de la Caucasie la publication de l’an 5865, par le citoyen Daghestan, nous engage à réunir cette année en un volume ses feuilles éparses.

Nous osons espérer que les habitués de la librairie feront à notre publication l’accueil que lui ont fait les abonnés du journal. Cette édition, revue très soigneusement par l’ami de l’auteur, eût peut-être dû revêtir une autre forme, en perdant son cachet de périodicité ; nous avons cru bien faire cependant de la livrer telle qu’elle a paru d’abord, de lui conserver sa sève et sa saveur primitives, en lui laissant tout le franc-parler du journal, et, bien plus, en n’en retranchant pas même les quelques appréciations du journaliste, qui n’ont fait que compléter la pensée de son ami.

C’est, en un mot, la Gazette de la Caucasie, que nous ajustons à la taille et aux allures du volume, avec tout le respect que l’on doit aux œuvres consciencieuses.

L’éditeur GURIEL.

ILe chasseur du Caucase

Gazette de la Caucasie

Caucasipol, le 5 prairial 5001.

Un affreux malheur faillit arriver hier sur les rivages de la mer Noire. Un de nos amis, heureusement aussi maladroit qu’intrépide chasseur, s’était lancé dans les rochers du Caucase à la piste du daim, avec une telle ardeur, qu’il n’avait point vu baisser le jour et s’était égaré dans la montagne, loin de toute habitation. Ce n’était point là un grand sujet d’inquiétude pour un pareil chasseur. Le parti de notre ami fut bientôt pris : il se blottit sous l’auvent d’un roc, que la nature prévoyante paraissait avoir suspendu là tout exprès pour lui, et s’y endormit d’un œil.

Au petit jour il fut sur pied, juché sur le rocher le plus élevé et flairant son gibier de la veille. Mais le gibier de la veille n’avait point attendu, et il n’en paraissait pas d’autre.

Notre ami descendit alors sur le versant de la montagne assez bas pour n’avoir bientôt plus devant lui que les flots de la mer, puis aussi pourtant cette petite langue de terre qui les sépare des pieds du Caucase, et qui est si petite, que le moindre village ne pourrait s’y loger, quoiqu’elle fût pourtant, dit-on, si grande autrefois, qu’il y avait là des villes, les villes de la tribu guerrière des vieux Abases.

Il faisait à peine jour, nous l’avons dit, et de plus un brouillard épais couvrait les monts et leurs alentours. Ce qui n’empêcha point l’œil ardent de notre chasseur d’entrevoir à quelque distance une masse noire, à peu près immobile, se dressant sur les bords de la mer. Pourtant son œil était fatigué du mauvais sommeil de la nuit, ou le jour était trop faible encore, car il ne put distinguer la nature de ce gibier, un gibier volumineux toutefois, un groupe peut-être de daims endormis ou faisant leur toilette à la fraîcheur des flots. Peut-être aussi était-ce un gibier plus redoutable.

Dans le doute, notre chasseur garnit soigneusement son fusil, se rapproche à pas de loup le plus près possible, puis il ajuste ; le coup part…

Lorsque la fumée fut dissipée, il vit le groupe toujours parfaitement immobile. Notre ami est un chasseur sans orgueil, il comprit sans rougir l’immobilité de son gibier. Aussi, rechargeant son fusil avec toute la précaution d’un homme qui veut réussir, il s’approche quelque peu encore, le gibier ne paraissant pas très timide, et le met de nouveau en joue…

Un rayon de soleil dissipa en ce moment le brouillard du matin et vint éclairer son coup d’œil ; mais le coup ne partit pas. Le fusil lui tomba des mains. Son cœur fut tellement serré par un sentiment indicible, qu’il faillit rouler du sommet du rocher sur lequel il se tenait perché.

Son gibier n’était autre qu’une femme assise sur un quartier de roc, tenant sur ses genoux la tête décolorée d’un jeune homme étendu à ses pieds. Elle avait les allures d’une jeune femme : si elle était belle, notre ami ne put en juger du lieu qu’il occupait. Il lui sembla que sa chevelure était d’un blond cendré, nattée et formant deux anses gracieuses autour des joues. Sur la tête elle portait une toque légèrement conique et ornée de plumes blanches, selon la mode de la haute société des contrées sauvages de l’occident. Son costume, du reste, indiquait bien aussi une femme étrangère à nos pays. Elle ne portait point cet ample et chaste péplum qui sied si bien à la pudeur de nos dames de Caucasie : son buste était serré dans un corsage parfaitement ajusté sur la poitrine dont il dessinait tous les contours, pour aller descendre jusqu’aux genoux, à peu près, par deux basques à larges plis flottants. Elle portait un pantalon fort large aussi et serré au bas des jambes par des rubans dont le nœud formait en dehors une rose fort élégamment exprimée.

Dans une de ses mains elle tenait la main pendante de celui dont ses genoux soutenaient la tête ; son autre main était appuyée sur la poitrine du mort ou du mourant, pour étudier sans doute les chances de sa vie. Ses yeux étaient inquiets ; sa figure, morne d’angoisse, ne s’éveillait par instants qu’à l’aiguillon de quelque pensée d’espoir. Dans un moment pourtant elle s’illumina et tressaillit d’aise : une palpitation sans doute avait frappé la poitrine du mourant. Aussi, le déposant doucement à terre, elle courut puiser de l’eau dans la mer, et revint en inonder le visage de celui qu’elle brûlait sans doute de rendre à la vie.

Son espérance ne fut point trahie. La respiration devint abondante ; le moribond entrouvrit les yeux ; puis relevant la tête, il porta tout autour de lui des regards hébétés…

Il était seul.

Cette compagne si attentive, si inquiète, venait de s’enfuir, légère comme la gazelle du désert, et glissant sur les eaux avec la rapidité de la mouette, à l’aide d’une sorte d’ailes qui se développèrent subitement autour de ses bras. Elle atteignit ainsi une barque qui paraissait l’attendre au loin, et sur laquelle elle se dressa de toute sa hauteur, contemplant avec un sentiment indéfinissable les lieux qu’elle venait de quitter et son protégé sans doute, qui, complètement revenu à lui-même, s’était relevé et se tenait droit, immobile sur le sommet de son quartier de roc, cherchant à deviner avec son regard faible encore la scène de cette barque qui paraissait l’occuper vivement.

Notre chasseur, profondément ému de ce tableau dont il ne comprenait qu’une partie, s’était insensiblement et instinctivement approché ; mais la discrétion et le respect pour le malheur l’avaient retenu à distance. Lorsqu’il vit seul le pauvre moribond, il vint affectueusement lui offrir ses soins.

– Merci, monsieur, lui dit celui-ci ! je n’ai besoin que d’être seul en ce moment.

Le chasseur s’inclina sans répondre, et partit.

– Pardon, monsieur, reprit le naufragé en le rappelant, mon cœur et mon esprit sont engourdis : vous excuserez un malheureux qui ne peut comprendre encore la loyauté et la gracieuseté de vos offres. J’ai eu tort. Je ne refuse pas vos services, j’en ai besoin. Accordez-moi seulement la grâce de rester seul quelques moments encore. Je vous attendrai ici.

Notre ami jeta son fusil sur l’épaule, puis alla chasser une heure, et revint.

Le naufragé était assis sur son roc, tenant sur ses genoux un calepin sur lequel il écrivait. À l’arrivée du chasseur, il releva la tête, et lui sourit ; puis, fermant la lettre, qu’il venait d’achever, il la lui donna.

– Allez-vous à Caucasipol, lui dit-il ?

– J’y demeure.

– Pourriez-vous alors déposer cette lettre au bureau de la Gazette de la Caucasie ?

– J’y ai un ami, je la remettrai à lui-même, répondit le chasseur.

– Merci, monsieur, dit alors avec effusion le naufragé, qui parut ne pas désirer une plus longue conversation.

Son interlocuteur brûlait de continuer, pourtant il se tut, prit la lettre, la mit dans son carnier et partit.

Mais il avait à peine fait quelques pas, qu’il revint.

– Serais-je indiscret, monsieur, lui dit-il, de demander votre nom ?

– Comment ! ne vous l’ai-je pas dit, s’écria le naufragé tout confus ? Je m’appelle Daghestan…

C’était Daghestan, notre ami, notre intime ami ; notre illustre collaborateur Daghestan, la gloire de la Caucasie ?…

– Daghestan ! s’écria avec stupéfaction notre ami le chasseur.

Mais il n’ajouta rien : Daghestan paraissait absorbé par un sentiment profondément intime, les yeux toujours immobiles et fixés sur la mer.

L’ami du chasseur du Caucase, c’était nous. La lettre de Daghestan nous fut donc remise hier même.

Trop profondément ému pour la faire précéder d’aucun commentaire, nous la publions tout de suite, renfermant dans notre cœur toute la vénération que l’on éprouve toujours pour une grande infortune.

Des bords de la mer Noire, le 4 prairial 5001.

« M’as-tu pardonné, mon très cher ? En revoyant ma patrie, vais-je retrouver mon meilleur ami ? Si j’ai péché, ah ! pardonne-le-moi pour les souffrances que j’ai endurées ! Que de fois, depuis mon départ, je me suis repenti d’avoir trompé ton amitié, de ne t’avoir point avoué le voyage que je voulais entreprendre, de ne t’avoir point fait mes suprêmes adieux, puisque je pouvais ne pas revenir !

 Mais que veux-tu ? j’étais si plein de désirs et d’espoirs ! Comment pouvais-je attrister mes amis, en leur montrant les feux follets de mes illusions, en prenant devant eux le bâton du voyageur et le calepin du chroniqueur en délire, qui brûlait de s’élancer au-delà des mers, d’aller explorer les terres les plus éloignées, les plus inconnues et peut-être les plus inhospitalières, seul avec ses rêves de jeune homme et d’amant passionné de la science…

 Enfin, me voici de retour ! Mais comment ? Je n’en sais, en vérité, rien. Qui m’a jeté là aux portes de ma patrie, sur le rivage de la mer Noire ? Est-ce une main amie ou la fureur d’un ennemi ? Sont-ce les flots ou les hommes ?

 Il me semble qu’hier… Mon Dieu, mais où étais-je hier ?

 Mon ami, je ne sais plus si j’ai rêvé et si je rêve encore. Pourtant hier… Non, je ne sais plus rien ; je ne me rappelle plus rien…

 Tout ce que je sais, c’est que je viens de me réveiller d’un profond et douloureux sommeil, que je suis seul et sans secours, que mon bâton de voyageur et mon calepin sont là, à côté de moi, tout souillés de sang. Triste tableau qui vient de frapper mon premier regard ! Eh bien, te le dirai-je, mon ami ? Ma première pensée, mon premier soupir… hélas ! ils n’ont pas été pour eux, et, pardonne-le-moi, mon très bon, ils n’ont pas été non plus pour toi, ni pour la patrie. Assis sur un roc du Caucase dont je vois les pieds s’enfouir sous les eaux, je tourne le dos à la patrie et à mes amis, tandis que mes yeux pleins de larmes cherchent au loin, bien loin, au-delà de notre mer, des souvenirs navrants, que je n’entrevois encore que comme un mirage obscur, qui pourtant fait violemment palpiter mon cœur, comme un rêve… Oh ! non, non, mon ami, ce n’est pas un rêve que j’ai fait ! Cette main qui t’écrit et qui a tant de peine à tenir son crayon entre ses doigts sanglants, ces pieds qui refusent de me porter, endoloris par des plaies toutes béantes encore, mon corps tout couvert de blessures et qui peut à peine se remuer sur le roc, tout me dit que non, je ne rêve pas, je n’ai pas rêvé.

 Je viens d’un pays sauvage ; j’ai parcouru de vastes déserts habités par des bêtes féroces qui ne m’ont fait aucun mal, et par des hommes qui se sont rués sur moi, comme pour me dévorer… Et pourtant, je te l’avoue, je pleure de volupté au souvenir de ce pays. Mon esprit, mon cœur mon âme, tout est là. Si tu savais aussi qu’elles émotions j’y ai éprouvées ! quel bonheur…

 Enfin, je voulais mourir là, loin de la patrie. Pauvre fou ! La patrie, ce beau fleuron de la civilisation, ce séjour de bonheur et de gloire ne me disait plus rien au cœur. Je lui préférais une gloire morte, un bonheur éteint, la barbarie, la barbarie la plus ignoble peut-être des contrées de l’occident.

 Ah ! c’est que là aussi, mon ami, il n’y avait plus pour moi ni désordre ni chaos… et pourtant j’étais au sein de la Nouvelle Cosaquie, cette France de l’antiquité, cette si belle France, dit-on, où règnent maintenant le désespoir, la désolation et la mort. J’aspirais par tous mes sens les souvenirs embaumés des ruines de Paris, la grande capitale des premiers âges du monde ; je rêvais de bonheur sur les décombres des palais de ses rois si fiers, sur ses œuvres d’art si renommées, que recouvrent maintenant les huttes de quelques sauvages, les descendants des Cosaques incivilisés qui habitaient autrefois notre beau pays et que la main de Dieu a repoussés si loin, sans doute pour cacher au monde de nos jours la dégradation et l’ignominie de la barbarie, et punir un peuple qui devait être puni, disent les Livres sacrés…

 Et aujourd’hui me voici meurtri, jeté sur nos rivages, le cœur brisé de douleur. Oh ! non, ce n’était point un rêve, les souvenirs me reviennent… Et puis là-bas, là-bas ce vaisseau qui s’agite sur le dos des vagues… Je ne voudrais point en croire mes yeux, et pourtant je le vois, je le vois bien : tant que je suis demeuré immobile, étendu sur le roc, où l’on m’avait déposé sans doute, le vaisseau est reste aussi sans mouvement au milieu des eaux. Je l’ai vu s’agiter, dès que j’ai pu me soulever un peu, et depuis un instant la vie est revenue plus active chez lui : il se balance sur les vagues comme pour prendre son essor ; des hommes reparaissent sur son large dos ; ses machines tournoient dans l’air et dans les flots tour-à-tour comme les ailes d’un oiseau. Il va s’élancer au loin, à n’en pas douter. Un homme, un homme seul est debout, immobile, les bras croisés sur la poitrine et le visage tourné de mon côté…

 Avant de terminer la lettre que je t’écris, mon ami, je me lève encore une fois sur la pointe des pieds, pour porter mes yeux aussi loin qu’il m’est possible, pour deviner enfin quel est cet homme… cet homme qui me regarde si fixement et m’envoie de son vaisseau de gracieux saluts… Ah ! le vaisseau part… il part comme un éclair…

 Hélas ! mon ami, mon ami… ce vaisseau… mais il emporte mon dernier espoir, ma dernière affection, ma dernière illusion… Oh ! quelle affreuse séparation ! cet homme… mais ce n’est pas un homme, mon ami ! ne l’as-tu pas deviné ?…

 Pardonne-moi, mon très cher, toutes mes divagations ! je crois que je rêve encore : laisse-moi m’éveiller. Plus tard, oui, plus tard je prendrai mon cœur à deux mains, je l’étreindrai de toutes mes forces pour le rendre impassible et en faire sortir la vérité du voyageur. Mes yeux te diront alors ce qu’ils auront vu et mon âme ce qu’elle a senti, ses plaisirs et ses angoisses.

 À bientôt ! Adieu ! »

IIDaghestan

Gazette de la Caucasie

Caucasipol, le 6 prairial 5001.

Nous ne rappellerons point ici les titres de Daghestan à l’admiration de notre patrie et du monde entier. Cet éloge, qu’il nous serait impossible de faire de sang-froid, pourrait paraître suspect à ceux qui savent combien il est notre ami. Tout le monde d’ailleurs connaît ses importantes et très curieuses publications historiques sur l’antiquité. La presse entière de la Caucasie s’en est enrichie depuis vingt ans. Notre journal, plus qu’aucun autre, a contribué de tout son pouvoir à les répandre dans toute l’étendue, au-delà même des tribus caucasiennes.

Mais si je ne veux rien dire de lui en ce moment, je ne puis cependant résister au désir de rappeler son dernier mot sur l’histoire, qui résume si bien, à mon avis, l’esprit et la portée de ses importants travaux, et qui souleva tant de clameurs.

« L’histoire ancienne, a dit Daghestan, est un beau logogriphe tombé des vieux âges, pour exercer la sagacité des savants et la verve des romanciers… »

– Donc vous niez l’existence des temps et des peuples anciens, lui répondit-on de toutes parts !

On oubliait sans doute, en disant cela, cette si jolie fable que nous trouvons dans les œuvres de l’illustre écrivain.

« Reni, dit cette fable, fut, avec son père et sa mère, ses frères et ses sœurs, jeté par un naufrage dans une île perdue dans l’immensité des mers. Le père se tut sur ce naufrage, pour ne point donner de regrets à ses enfants et s’arrangea à vivre là du mieux qu’il put. Reni grandit donc sans connaître autre chose que le sol de son île, le ciel et la mer ; au-delà, rien. Après avoir chassé, péché longtemps, il s’ennuya. Il écrivit alors, pour la postérité sans aucun doute, ses impressions d’ennui, puis son histoire et celle de son île. Le monde, bien entendu, commençait à son père, que Dieu certainement avait créé pour perpétuer une espèce inconnue avant lui… Mais un jour il découvrit le moyen de s’aventurer sur l’eau et bientôt il aperçut d’autres îles habitées comme la sienne et même plus que la sienne. Cela lui donna à réfléchir : il relut ses impressions et son histoire… puis il se prit à rire à gorge déployée de la naïveté de ses récits. »

– Comme nous ririons aussi, ajoute Daghestan, si nous pouvions traverser cette mer qui nous dérobe le passé et nous cache des îles peut-être plus peuplées que la nôtre, nous qui fixons avec tant d’assurance l’heure précise où le monde est né !…

Il est donc bien loin de la pensée de Daghestan de vouloir nier l’antiquité. Mais il a voulu dire que ses livres, si elle en avait, que ses monuments, si elle en a élevé, ont été si bien ruinés ou si bien cachés pour nous, que notre imagination même est à la gêne pour dire quelque chose sur elle. Les historiens qui veulent être appelés des historiens sérieux, se contentent d’appeler ces temps des temps de barbarie, et ces peuples des barbares auxquels ils n’accordent qu’une vie à peu près végétative. D’autres historiens, plus hardis au contraire, placent dans ces temps et chez ces peuples le siège de leurs illusions monstrueuses, de leurs rêves fantasmagoriques, de leurs idéalités plaisantes.

C’est le temps des dieux, des demi-dieux et des génies. C’est la Chine avant Sione-Fine ; c’est l’Égypte avant Méhémet-Ali ; c’est la Nouvelle-Cosaquie avant Nhohel premier. Heureux temps ! notre poésie vit de lui, notre littérature la plus gracieuse vient de lui. C’est le temps des légendes, des chants héroïques, où les hommes sont des géants, des ogres, des pourfendeurs d’armées. C’est le temps de notre Sheikh-Mansour, l’invincible, qui, d’un revers de son cimeterre, détruisit une armée entière.

Voilà l’histoire ancienne.

Peut-être, me dit quelqu’un : mais, enfin, quand même Daghestan aurait quelque raison d’incriminer la véracité de l’histoire ancienne, au moins devrait-il respecter l’histoire moderne, que l’on voit, que l’on sent, que l’on touche du doigt, qui nous écrase de sa réalité… Et pourtant il a dit aussi qu’il n’abordait qu’en tremblant cette histoire-là ! Mais pourquoi ?

Pourquoi ! Parce que, malheureusement, celui qui veut écrire l’histoire, ne peut tout voir ; parce qu’il est obligé de s’appuyer sur des documents puisés de toutes parts et qui lui sont tout à fait étrangers. Si donc ces documents sont pris chez ces peuples dont la société est divisée par vingt partis divers, et il y a beaucoup de ces peuples, par vingt camps opposés qui se surveillent l’arme au bras, qui se déchirent par des bulletins mensongers, qui se calomnient à chaque heure, à chaque minute ; chez ces peuples où la vérité se tait, et où règne une presse intéressée et toute puissante dont la voix parle seule à son gré, et si haut que l’on n’entend qu’elle, comment pourra-t-il écrire l’histoire ?

Aussi, je tremble d’inquiétude comme Daghestan, chaque fois que je veux avoir une idée juste sur ce que je n’ai point vu. Ce héros dont l’histoire me parle est-il bien un héros ? Ce brigand est-il bien un brigand ?

Je ne sais que ce que mon historien me dit : je vois par ses yeux, je pense par son esprit. Mais a-t-il bien vu ? Il est homme, il a des passions. Et puis n’a-t-il pas vu de trop loin ou de trop près ? N’avait-il pas un intérêt au travers duquel il a regardé, ne fût-ce que l’intérêt de l’amour-propre ?…

Pauvre histoire !

Qui pourrait me dire, après cela, que l’histoire ancienne a été écrite avec un autre burin que la nôtre, et que les anciens n’ont pas regardé aussi les faits au travers de la naïveté de leurs croyances, sous le mirage des préjugés sucés dans les mœurs d’un temps où la civilisation était loin d’être avancée ?… Puis, lorsqu’ils se sont tus, qui a parlé pour eux, après tout ?

Tout le monde sait que d’horribles catastrophes ont plusieurs fois bouleversé notre globe ; la science le dit. La tradition nous parle de déluges universels ; est-ce impossible ? d’incendies effroyables, d’irruptions de barbares qui ont décimé, anéanti même les peuples civilisés ? Qui tient alors le burin pour nous transmettre ces faits importants ? Et les écrits primitifs, et les monuments, et les documents de toutes sortes, où sont-ils ? Anéantis, enfouis sous les eaux corruptrices, ou brûlés par les flammes de l’incendie.

Inclinons-nous donc alors ; nous ne savons rien… rien que ce que d’aimables conteurs ont bien voulu inventer pour nous, aidés peut-être par quelques bribes historiques qu’ils ont saisies dans l’air, par quelques échos lointains et trompeurs qui sont venus les frapper dans leur solitude.

Et nous, parce que nous sommes un peu incrédules, parce que nous renvoyons au vieux temps ses légendes et ses ingénieuses poésies éditées par une légion de rapsodes inconnus…

Sacrilège !

Oh ! ce que je viens de dire, je ne le rétracte pas, malgré tout mon respect pour votre Hang-Fo, le plus ancien écrivain de la Chine ; pour votre Bulbul, l’illustre Persan, dont l’imagination est si riante et si féconde, qu’elle nous surpasse ; pour votre Parawendo, le glorieux poète que son génie a élevé, dit-on, à la présidence de la glorieuse république Siamoise ; pour votre Nasreddin, la perle de l’Égypte ; pour votre Chari, du vieux royaume de Soudan, dont l’ouvrage est entre les mains de nous tous.

Ces hommes sont des hommes du vieux temps, on le dit ; leurs talents sont sans reproche, leur éloquence admirable, leurs narrations entraînantes ; mais leur véracité, qui me la certifiera ? Quelques indiscrets n’ont-ils pas déjà dit, et depuis longtemps même, que les œuvres de ces hommes avaient une paternité douteuse, attribuée à des noms sonores pour les faire entendre mieux et plus loin ? N’a-t-on pas dit plus encore ? N’a-t-on pas dit que ces hommes, de quelque pays et de quelque temps qu’ils soient, étaient des écrivains gracieux qui, pour plaire à leurs compatriotes, ont écrit des romans historiques qui ont eu la bonne chance d’arriver sans encombre jusqu’à nous.

Ainsi en sera-t-il peut-être un jour des travaux ingénieux et brillants de notre si fécond Kazbek, dont l’imagination vive et riante sait si gracieusement habiller l’histoire. Nous en sourions, nous, et nous en faisons nos délices. Mais qui nous dit que cette histoire ne sera pas la seule qui arrivera à la postérité, qui ne sourira point, elle, en la lisant ? Pauvre postérité !…

Je ne sais, en vérité, pas comment Daghestan est le seul historien de nos jours qui ait eu le courage de parler aussi franchement du temps passé. Il semble qu’on se soit plu à dormir dans la tranquille croyance des éléments historiques du collège, et qu’on ait pris plaisir à boucher ses oreilles pour ne point entendre les enseignements de la science qui nous parle tous les jours, et qui, seuls pourtant, suffiraient à nous faire douter du passé.

La science, et la science seule, sans l’aide de la faillible histoire, ne nous dit-elle pas que des transformations inouïes sont arrivées sur notre globe ? Des vallées se sont comblées, des montagnes se sont affaissées, des fleuves ont disparu, d’autres ont changé leur cours ou pris naissance, et tout cela souvent sous le choc terrible des volcans. Sous le choc des volcans, des îles d’une grande étendue ont surgi du fond des mers. D’un autre côté, la terre s’est entrouverte et a englouti des pays tout entiers. L’intérieur de la terre est peut-être autant peuplé que la surface. Nos fouilles journalières nous le démontrent. Ah ! si nous pouvions donc aussi fouiller sous les mers !

Toutes ces catastrophes sont rares sans doute dans la vie d’un homme ; elles le sont moins dans la vie d’un peuple ; n’ont-elles pas été fréquentes dans la vie du monde ?

Tout le monde d’ailleurs sait que la mer a changé et change continuellement de place ; qu’elle envahit d’un côté pour perdre de l’autre : mais on n’y pense point. Vous ne pensez pas que la terre d’aujourd’hui n’est pas la terre d’autrefois ; vous ne pensez point que nos vaisseaux voguent paisiblement sur les ruines des vieilles cités, des vieux peuples dont vous voulez retrouver les cendres dans vos champs. Avec vos boussoles, vos compas et vos mètres, vous vous dirigez là où votre imagination vous conduit, et vous dites : elle était là, voici ses ruines. Cette ville était sur les bords de la mer, sur une montagne ou dans une vallée, la voici. Et si là, en effet, vous trouvez une vieille corniche, une vieille poterie, quelque médaille rongée par la rouille, oh ! vous triomphez alors, vous chargez vos vaisseaux, vous traversez les mers pleins de l’enthousiasme du savant qui a résolu un difficile problème, et vous vous écriez : Gloire à moi, à ma sagacité ! Place pour moi à vos académies ! J’ai trouvé l’antique Constantinople, la grande cité des premiers âges de l’Orient : Parce que vous avez trouvé sur les bords de la mer, où vous savez qu’était la grande ville, quelque babouche pétrifiée ou les piliers brisés de quelque mauvais caravansérail.

Mais vous ne vous demandez pas si la mer n’a pas reculé ses flots, si le Bosphore n’est pas comblé par la terre, si la mer de Marmara n’est pas cette belle vallée verdoyante que nous connaissons tous, si le fameux détroit des Dardanelles, qui a tant défrayé l’imagination des romanciers, n’est pas ce profond et délicieux défilé au fond duquel vous pouvez vous promener à pied sec, en côtoyant le canal que nous y avons creusé. Mais non, vous voulez trouver encore Constantinople sur les bords de la mer.

Avec les mêmes yeux vous cherchez aussi, sans doute, Londres, la capitale de l’Angleterre des premiers temps du monde, que vous voulez trouver quand même dans l’une de ces îles bâtardes qui, depuis quelques siècles seulement, se sont élevées du fond des mers avoisinantes. Et vous fermez les yeux de votre esprit, sur ce détroit de la Manche que vous ne voyez plus, sur ces rochers et ces montagnes, avec lesquels une éruption volcanique, évidemment, l’a comblé, pour en faire le chemin solide que l’on connaît et qui conduit dans la Cosaquie nouvelle, dans la France du vieux temps, ce chemin que la science a découvert.

Ce sont là des faits, des faits bien authentiques et bien importants pourtant, et aucune histoire n’a vu ces changements…

Je demande pardon aux lecteurs de notre journal, de m’être laissé entraîner contre ma volonté par le charme de cette nouveauté frondeuse, qui ne veut plus, pour croire, de cet axiome classique : le maître l’a dit. Ce que je viens de dire, du reste, n’est point à moi : je n’ai fait que reproduire la pensée et les écrits de notre ami Daghestan, comme tout le monde l’a pu voir. Je ne m’en fais donc point gloire ; mais je me fais gloire d’appartenir à son école, à cette école dont le scepticisme, j’espère, fera grandement progresser notre histoire.

Je suis loin de demander grâce pour mes hardiesses, mais je dirai à ceux qui nous sont le moins sympathiques : Ne nous jugez pas légèrement. Dépouillez le vieil homme, faites-vous nouveaux, puis, comme Daghestan, partez courageusement pour la difficile conquête de la vérité, suivez-le, si vous l’osez.

Il est un des premiers qui aient eu le courage de se laisser glisser au fond des mers, à l’aide de ce prodigieux appareil qu’a créé notre immortel Danielo Raviel, et de scruter la profondeur des vallées et des montagnes sous-marines, se promenant là, son bâton et son carnet à la main, et écrivant avec autant de calme que s’il eût été au milieu du plus beau jardin de Caucasipol.

C’est de ces excursions sous-marines qu’il nous a rapporté ces considérations si nettes et si précises sur l’histoire ancienne. Car, après avoir gravi ces montagnes qui s’élèvent du fond des eaux pour venir aspirer notre air à la surface des mers, ou se perdre sur notre terre en longs groupes que nous connaissions tous sans savoir leur origine ; après avoir parcouru ces vallées humides où croissent tant d’arbustes inconnus, où gisent, pourries ou pétrifiées, tant de plantes qui ont disparu de nos contrées ; après avoir sondé, interrogé ces rochers profonds que nous n’avions jamais vus et sur lesquels se trouvent empreints le génie et la main de l’homme ; ces volcans ignorés mais béants, qui laissent voir autour d’eux et au fond de leurs cratères mugissants des débris de villes, que pouvait-il penser des efforts inouïs que nous faisons pour trouver dans les terres des villes et des provinces qui dorment au fond des eaux depuis des siècles ?

Aussi, depuis ce temps, a-t-il écrit : inclinons-nous devant les mystères du passé : n’admettons qu’avec une extrême réserve les traditions des vieux âges. L’histoire ancienne est une forêt sans route, au sein de laquelle nous voyons de distance en distance voltiger quelques faits comme des feux follets qui nous égarent, parce que nous les voyons naître et s’éteindre sans savoir où… L’esprit de l’homme est comme son œil : il ne peut voir qu’un horizon borné ; mais comme sa curiosité est sans bornes, il veut voir au-delà, et les efforts qu’il fait pour voir ne lui donnent que des illusions.

Ce conseil n’est point celui du désespoir qui nous dit : ne cherchez pas, vous ne trouverez rien, mais : soyez circonspects. Fouillez le ciel, la terre et les mers, et ne vous agenouillez pas devant un débris, sans savoir d’où il vient, sans le retourner mille et mille fois dans vos mains, avant de dire son origine.

Ce conseil est fort sage, et c’était déjà bien beau pour Daghestan, d’avoir tant fait pour le découvrir ; pourtant ce n’était point encore assez pour cet adorateur de la science. Son esprit regarda plus loin : il jeta des yeux de convoitise sur l’immensité des cieux, où il devinait une autre vie, une autre nature, d’autres peuples aspirant vers nous, comme nous vers eux, mais découragés par l’immensité de l’espace et du doute.

À cette aspiration nous devrons bientôt, j’en suis sûr, une découverte inouïe jusqu’à cette heure, et qui complétera tous les perfectionnements que Daghestan a déjà apportés à l’aérostatique, et nous livrera peut-être les plus curieux secrets de l’univers. Personne n’ignore toutes les ascensions prodigieuses qu’il a tant répétées dans ces derniers temps ; mais un seul de ses amis, peut-être connaît le résultat de sa dernière ascension, celle qu’il fit quelque temps avant le voyage d’où il nous revient en ce moment. Dans cette tentative aérienne qui a si parfaitement réussi, notre ami a fait usage d’un gaz inconnu jusqu’à présent, assez léger pour porter le ballon à une hauteur que personne, et que lui-même n’avait pas encore atteinte, tout en s’entourant d’une atmosphère assez dense pour respirer à l’aise. Il est alors arrivé assez près des astres, et de la lune surtout, pour y voir des choses incroyables qu’il nous révélera un jour, lorsqu’il aura complété ses observations en les renouvelant. Il nous dira son dernier mot alors sur cet introuvable problème : diriger à volonté cet aérostat vagabond qui, jusqu’à présent, n’a suivi que les cours si divers et si fous des fleuves aériens. Il ne tient à rien du reste, nous pouvons l’avouer sans indiscrétion, que ce problème ne soit résolu.

Oh ! le pouvoir de l’homme est grand aujourd’hui ! qui sait où il s’arrêtera ?

À quoi bon, disais-je aussi depuis longtemps, ces mystères de la nature que Dieu aurait mis autour de nous ? Pourquoi aurait-il caché une grande partie de ses magnificences à notre admiration ? Non, Dieu ne nous a rien fait d’inaccessible, mais il veut que nous cherchions les voies. C’est pour cela qu’il nous a donné l’intelligence.

IIIGazette de la Caucasie

Caucasipol, le 8 prairial 5001.

Daghestan nous écrit :

Caucasipol, le 7 prairial 5001.

 

« Mon ami, viens me voir. J’arrive à l’instant même à Caucasipol, et je ne prendrai aucun repos sans t’avoir embrassé. Mais je ne te dirai rien, car je n’ai rien à te dire de mon voyage. Toutes mes idées sont en déroute ; mon esprit n’est pas libre et il ne sait rien. Il n’y a plus chez moi pour l’instant qu’un immense sentiment qui m’absorbe tout entier. Le sentiment est un mauvais voyageur, un mauvais juge et un mauvais conteur. Tu ne lui demanderas rien. Plus tard, demain peut-être, nous pourrons repartir ensemble… tranquillement assis au coin de ma cheminée ou de la tienne, si mes douleurs me le permettent.

Adieu, mon ami ! je t’attends. »

IVLe livre du père Franco

Gazette de la Caucasie

Caucasipol, le 20 prairial 5001.

Nous commençons dès aujourd’hui le récit que nous a promis notre ami Daghestan. Nous n’avons point voulu que ce récit fût fait pour nous seul, tout bas, au coin de la cheminée, comme le désirait notre ami. Son arrivée toute récente a produit une si vive sensation dans toutes les tribus de notre Caucasie, elle a excité une si sympathique curiosité, que nous l’avons décidé à nous écrire ses relations de voyage, au lieu de nous les conter à l’oreille.

« Tu sais, mon ami, quelle est ma passion dominante, ma seule passion peut-être : la curiosité.

C’est par curiosité donc que je me suis adonné, avec cette rage que tu sais, à l’étude de l’histoire ancienne. Je mérite plus que tout autre peut-être le reproche que l’on fait au badaud qui s’extasie devant une pierre, pourvu qu’elle soit noire et pourtant vieille, devant un débris de corniche, pourvu qu’il ne paraisse pas être de notre époque, devant un coquillage trouvé à quelques pieds sous terre, pourvu qu’il n’ait point son semblable dans la rivière voisine, devant un vieux seau brisé, rongé par la rouille et les vers, s’il a quelqu’air de famille avec la couronne d’un vieux roi.

Enfin, pour l’histoire des vieux âges, j’ai fait des folies, et, ce qui est pis, c’est que je me sens disposé à en faire encore.

Mais, comme ce genre d’histoire ne se révèle pas à nous au coin du feu, je me suis fait cosmopolite pour aller à sa recherche. Je suis descendu au fond des mers, tu le sais, et, vraiment je crois entendre dans mes oreilles hallucinées des voix qui me disent de chercher une échelle assez longue et une cuirasse de pompier assez incombustible, pour aller demander au soleil s’il n’a rien à me dire.

Rappelle-toi, mon ami, la dernière soirée que nous passâmes chez toi.

Il y avait là plusieurs bons camarades qui ne demandaient pas mieux que de se distraire de la gravité des travaux de la journée en se lançant de-ci et de-là dans un domaine qui n’était pas celui de l’histoire ancienne. La joie était à son comble et promettait de durer encore, lorsque quelqu’un m’apporta une lettre, que je lus aussi sérieusement que je le pus et qui vous intrigua fort, car, contre mon habitude, je ne vous la lus pas, et partis de suite, sans vous dire autre chose que : bonsoir !

L’écriture de cette lettre était magnifique, et il me semblait que je ne la lisais pas, mais qu’elle me parlait. J’étais entraîné, et, ce que je ne puis m’expliquer encore, c’est qu’à la fin de la lettre il y avait une petite tête dont les yeux me regardaient et la bouche me souriait. Cette tête me suivait partout. Je la revis plus tard, mon ami, sur le corps d’une femme.

Eh bien, cette lettre, je la tiens là, sous ma main. La voici :

« Monsieur, le vieux père Franco, si connu, depuis votre dernier voyage, de toute la république Caucasienne pour ses prétentions excentriques, vient de mourir à l’âge de 196 ans, au hameau de Copenhague, sur les bords du petit lac Baltique. Il possédait, dit-on, un livre précieux, que l’on ne connaît pas, que personne n’a jamais vu et qui est vieux comme le monde. Comme je sais votre goût pour ces sortes de livres, je vous avertis qu’une vente sera faite chez lui le deuxième jour de la semaine prochaine. »

Je connaissais parfaitement ce vieillard, le père Franco, comme on l’appelait, quoique ce nom ne fût pas le sien. Il lui avait été donné par la population du village et des environs, à cause de la prétention qu’il affectait d’être un descendant de ces vieux Français qui dorment sous terre et dans l’oubli depuis tant de siècles. À son dire, et pourquoi son dire ne serait-il pas vrai ? – lors des dernières catastrophes qui ont bouleversé le vieil Occident, et que quelques-uns de nos historiens, sur la foi de je ne sais qui, nous ont si singulièrement racontées, mais qui ont dû être terribles comme une avalanche des montagnes pour ruiner de tels peuples et les effacer du globe, une partie de la famille royale de France se serait échappée et fixée dans le Danemark, à Copenhague, qui était alors une ville brillante et la capitale du royaume.

Ainsi donc la famille royale de France n’avait point été massacrée, comme on l’avait cru, mais elle s’était retirée à Copenhague, dont elle avait vu toutes les différentes révolutions au travers des siècles, restant ferme au milieu de ses débris et ne se mésalliant jamais. Le père Franco aurait été la dernière goutte de ce pur sang royal.

Si l’histoire de Franco n’était qu’une extravagance, je ne saurais le dire, mais que m’importait en ce moment l’extravagance du vieillard ? Je savais qu’il avait un livre vieux, vieux au-delà de ce qu’on peut dire. Le livre, je l’avais entrevu un jour ! Il était dans une boîte bien fermée, scellée et recouverte d’un vitrage si dépoli par la poussière et la vétusté, qu’il était presqu’invisible. Et le vieillard ne voulait pas qu’on y touchât : à ma mort, me dit-il, achetez-le et avec son prix payez mes dettes, si j’en ai.

Mon désir le plus grand était bien de posséder ce livre mystérieux, et je préparai tout dès lors pour m’en assurer l’héritage.

Aussi quand j’appris la mort de Franco, je n’hésitai pas un seul instant. La lettre d’avis m’était arrivée le jour du repos : la vente devant se faire le deuxième jour de la semaine, il ne me restait plus que deux jours pour préparer et faire mon voyage. Il était donc pressant de partir, et je le lis de suite.

Vous en parler, mon ami, c’eût été ouvrir toute gronde la porte aux observations, à toutes les objections possibles, à tous les obstacles que peuvent imaginer des cerveaux hallucinés par l’entrain du plaisir. Je crus plus sage de me taire et de hâter mes préparatifs ; puis j’enfourchai mon coursier à la mécanique la plus puissante et la plus rapide… et deux jours après j’étais à Copenhague, le petit village en question, que tu ne trouveras point sur la carte du pays, mais que je peux t’indiquer comme touchant aux frontières de nos tribus, et formant l’extrémité la plus reculée du puissant royaume de Seeland.

Je n’avais visité ce petit village qu’une seule fois dans ma vie, le jour où j’avais fait connaissance avec le père Franco ; aussi j’avais grandement oublié mon itinéraire. Je partis pourtant hardiment sans autre guide que ma boussole et ma lunette, seul et confiant. Il me semblait qu’une main invisible conduisait mes pas. Mon assurance ne broncha pas un instant, et, quoique je ne reconnusse plus rien des lieux que j’avais parcourus autrefois, j’arrivai droit au Village, et bien mieux, à la maison de Franco, qui s’ouvrit devant moi, comme si j’eusse été attendu.

Si toutefois j’étais attendu là, mon ami, ce n’était pas pour qu’on me donnât mon livre sans conteste. Je pris de suite connaissance des dettes de Franco et présentai mes écus pour les acquitter en souvenir du mot du pauvre vieux ; mais les dettes étaient payées. Lorsque je demandai le livre, on me le montra entre les mains d’une personne que je n’avais point remarquée à mon arrivée, et qui, du fond de la chambre ou elle était assise, paraissait me contempler avidement.

Cette apparition m’atterra, mon ami ; car ces yeux qui me regardaient si obstinément, étaient les yeux d’une femme jeune, belle, imposante, et… pardonne moi cette remarque pusillanime, mais je crus que ces yeux étaient ceux qu’il m’avait semblé, dans un instant d’hallucination sans doute, voir dans la lettre que j’avais reçue avant mon départ. Oh ! si j’avais cru aux sciences occultes et à la magie qui sont si contestées en ce moment chez nous, mais qui furent, dit-on, si puissantes dans la plus haute antiquité, j’aurais eu peur. Mais je suis un homme fort, je ne crus rien, malgré l’étrange inconnu de ce que je voyais. Cette femme était une enchanteresse évidemment, mais ses charmes étaient dans ses yeux qui me fascinaient, sur ses lèvres qui avaient une grâce inouïe, dans sa voix pure et mélodieuse qui faisait vibrer dans mes sens une agitation inconnue.

Ce fut donc avec une grande réserve, mais une chaleur toutefois qui me venait je ne sais d’où, que je lui appris l’entrevue que j’avais eue jadis avec le père Franco, et la promesse qu’il m’avait faite de me rendre possesseur de son livre à sa mort.

Rien ne persuada ma charmante adversaire qui argua de ses droits, de droits à moi inconnus et qu’elle ne pouvait me faire connaître, pour conserver le livre. J’étais au désespoir : plus j’avais désiré le livre de Franco, plus j’avais fait de chemin pour l’obtenir, plus j’éprouvais de difficultés pour l’avoir, plus aussi mes désirs étaient brûlants. Il me semblait que ma vie, tout mon bonheur était là. Je ne sais, mon ami, en vérité, s’il ne me vint pas des larmes dans les yeux. Pense donc combien devait être précieux ce livre que l’on me disputait avec une si étrange ténacité. Ah ! si j’avais eu affaire à un homme, seulement. Mais en présence de cette femme quel parti prendre ? J’y songeais, lorsque je vis mon adversaire porter ses regards sur un des murs de la chambre où nous étions, puis vers moi avec un intérêt surhumain, et me tendre d’elle-même le livre contesté.

Ce changement me parut si étrange, que je regardai vivement aussi du côté du mur, et je vis… c’est incroyable ! mon ami, c’est atterrant pour un homme fort… je vis une main, une ombre, une illusion, que sais-je ! Mais je vis quelque chose comme une main écrivant sur la muraille ces mots que je ne compris pas : donnez-lui ce livre pour l’honneur de la Patrie.

Lorsque le livre fut dans mes mains, la main n’écrivit plus, elle s’évanouit ; mais les lettres restaient là, flamboyantes et me parlant un langage qui m’animait, bien que je ne les comprisse pas.

J’étais fasciné, immobile, aspirant par tous mes sens l’inconnu de ce prodige ; mes yeux paraissaient fixés pour l’éternité sur ces lettres mystérieuses dont je voulais deviner la puissance, lorsqu’elles s’évanouirent aussi tout à coup. Je me retournai alors pour interroger ma divine sorcière… elle avait disparu : j’étais seul… seul ! Pas tout à fait, car j’aperçus bientôt sur le seuil de la porte entrouverte une figure aussi hideuse que celle de la jeune femme était éblouissante de beauté. Mais cette apparition ne m’inquiéta pas ; je ne cherchai même pas à la comprendre. Que pouvait me faire cette laide figure, puisque j’avais mon livre, ce livre que j’avais été sur le point de ne point avoir, ce livre pour lequel j’avais fait tant de chemin ?

Ce livre, mon ami, était en effet bien enviable ; c’était un trésor, un véritable trésor. Mais malheureusement ce trésor était fermé pour moi. C’était un diamant précieux dans les mains d’un aveugle, une musique mélodieuse aux oreilles d’un sourd. Je le tournai et le retournai dans mes mains, je l’examinai dans tous les sens ; je le portai à ma bouche, à mon nez, sur mes yeux, mes oreilles, sur ma tête : j’étais fou. Je l’interrogeais partout et dans tous les sens ; mais il était muet, ou plutôt j’étais sourd. Son langage m’était inconnu, ses mots, ses lettres, ses chiffres, rien, je ne pus rien lire. C’était de la langue française, à n’en pas douter : c’était bien là cette langue française, que nos savants ont tant cherchée depuis des siècles ; cette langue dont il ne nous reste rien, rien, rien, pas même une syllabe ; cette langue qui est morte avec son peuple, ses livres et ses monuments, et que quelques-uns de nos plus hardis savants ont cru deviner dans ces signes hiéroglyphiques qu’ils ont trouvés dans des déserts, sous des ruines évidemment, mais quelles ruines ? des ruines françaises, ont-ils dit.

Quoiqu’il en soit, cette langue si argumentée, si disputée, et si inconnue, je l’avais dans les mains. Oh ! si je pouvais la comprendre, m’écriai-je comme un fou ! Ce serait donc moi qui jugerais alors en dernier ressort cette grande cause du vieux monde ! Je pourrais donc seul, tout seul confirmer ou détruire d’un seul mot la réputation de nos savants antiquaires !…

Qui sait ? le père Franco n’avait peut-être pas menti. Ce n’était peut-être pas un maniaque, un fou. Oh ! quel malheur de ne l’avoir pas interrogé plus sérieusement ! Peut-être cet homme avait-il des traditions inconnues à d’autres sur l’histoire de la France. Peut-être… Pauvre sot, comme tout le monde j’ai ri de cet homme. Ce livre même, qu’au fond je désirais tant, sans oser me l’avouer, ce livre que je n’avais entrevu qu’au travers de la poussière, et pour lequel cependant j’aurais donné tout au monde, mais en secret, d’une main qui se serait cachée de l’autre, eh bien ce livre, j’en ai ri tout haut… et pourtant c’était un trésor. Ce trésor, je l’avais sous la main, et je l’ai dédaigné.

Le père Franco, après cela, eût peut-être fait le mystérieux avec moi, comme avec tout le monde. Avec tout le monde ! sans doute : personne ne voulait le prendre au sérieux. Quand le vent souffle, le voyageur baisse la tête et serre son manteau. Le vent du doute et de l’ironie ne fait pas moins. Mais moi, si j’eusse écouté ce pressentiment qui parlait tout bas à mon cœur, si j’eusse cru aux paroles du pauvre vieux, s’il eût vu que j’y croyais, oh ! il ne m’eût pas donné sort livre, non certes ! Mais il m’eût donné au moins la clé de ce trésor ; il m’eût mis à même de comprendre le langage de ce livre qu’il me destinait, tandis qu’à cette heure…

À cette heure je comprends toujours une grande vérité ; je peux résoudre un grand et difficile problème que personne n’a pu résoudre encore ; un problème qui a enfanté des volumes, causé de grandes disputes, divisé bien des écoles, pour savoir si l’imprimerie est de date récente.

VLa science du gros Mathieu Lænsberg

L’imprimerie ne remonte pas à plus de huit cents ans, disent quelques-uns de nos savants, et pourtant son inventeur est parfaitement inconnu. – Pardon, répond-on un peu aigrement dans la Caucasie, tout le monde sait, pourvu qu’on soit un peu érudit, que l’imprimerie fut trouvée en l’an deux mille de notre ère par un de nos compatriotes, le très célèbre Gori.