L'Ange débutant - Tome 1 - Jean-Gabriel Greslé - E-Book

L'Ange débutant - Tome 1 E-Book

Jean-Gabriel Greslé

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Beschreibung

Un groupe d’amis, intéressés par le problème général des objets volants non identifiés, se trouve brutalement impliqué, sans le vouloir, dans une intrigue internationale dangereuse. Alors qu’ils se contentaient d’étudier des documents militaires déclassifiés, la réalité de ce qu’ils soupçonnaient éclate et coûte la vie à l‘un d’entre eux. Les deux premiers protagonistes, formant un jeune couple très dynamique, se trouvent entraînés dans une aventure qui fait éclater les limites de leur univers habituel et les met en contact avec la réalité d’une présence extraterrestre active et agissant sur nos sociétés humaines.

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L'ANGE DÉBUTANT
TOME 1
Roman de Jean-Gabriel GRESLÉ
Éditions NUMÉRILIVRE 2014
ID-CL=000062- ID_CDE=000046 - 01/10/2014
Chapitre 1
Lundi 20 heures
Christian Marin conduisait sa minuscule Twingo d'une main légère. La route était droite, sèche et bien dégagée. Il anticipait avec plaisir la réunion avec ses amis et les discussions animées sur le thème qui avait occupé leurs loisirs depuis plusieurs mois. Passionnant et mystérieux ! Il avait pour ses camarades une affection toute particulière, faite de souvenirs infimes et de chaude amitié.
Les premières notes du concerto d'Aranjuez, bien rendues par les haut-parleurs intégrés, le remplirent de joie. Il ne prêta qu'une attention marginale à la lourde voiture qui se préparait à le dépasser. Il se serra légèrement sur le bas-côté et fut totalement surpris par le choc latéral qui le projeta dans le fossé. L'avant de son véhicule se planta dans la terre meuble et sa ceinture de sécurité se bloqua. Légèrement commotionné, il se trouvait suspendu, la tête en bas, dans son habitacle à peine déformé.
Des pas dans les broussailles s'approchèrent, des mains adroites commencèrent à le détacher et il se préparait à remercier les bons Samaritains quand une douleur fulgurante dans la nuque lui fit perdre définitivement conscience.
Le colosse, qui venait de lui disloquer les vertèbres cervicales, examina soigneusement l'intérieur de la voiture. Il fit signe à ses complices et commenta brièvement :
« Personne. Dommage ! Phase deux. On sort la carte et on prend tout son temps. »
Les trois hommes massifs, vêtus de sombre, qui étaient restés dans la lourde Pontiac, ne firent aucun commentaire.
Lundi, 20 heures 30
« Allons André, ils sont où tes extraterrestres ? S'ils étaient sur Terre, on les verrait que diable ! »
André, la cinquantaine à peine dégarnie, confortable dans un cardigan sans âge, agita vaguement son inséparable pipe et haussa les épaules. Sa voix calme et son demi-sourire contrastaient avec le débit strident de son contradicteur :
« Mon cher Alex, ils ne sont pas forcément très visibles mais leurs étranges véhicules sont observés depuis des lustres. Si tu acceptes les chroniques médiévales, les historiens romains ou la Bible, ce ne sont pas des lustres, mais des millénaires… »
Alexandre Guesnin, tendu, le visage fermé, fit quelques pas. Il s'arrêta un instant devant la fenêtre assombrie. La forêt toute proche n'offrait déjà plus que la silhouette des arbres les plus hauts et il réprima un frisson.
« Allons André, je t'accorde qu'il faut bien quelqu'un pour mettre en œuvre les disques et autres engins volants bizarres que l'on observe depuis 1946. De là à croire que les pilotes viennent d'une autre planète… Des bases américaines pourraient se trouver sur la Lune ou dans la chaîne des astéroïdes. L'origine serait encore terrestre. »
Changeant brusquement de sujet il interpella le troisième homme ; qui rajoutait quelques bûches dans la cheminée rustique :
« Yves, je peux fermer les volets ? Je n'aime pas rester dans une pièce éclairée quand on ne sait pas ce qu'il y a dehors. »
Sans attendre la réponse, il commença de joindre le geste à la parole. André s'esclaffa un peu trop bruyamment :
« Tu ne travailles plus au Ministère de la Défense ! Ce n'est pas de la déformation professionnelle, ça devient de la paranoïa… A moins que tu ne te sois encore fait des amis… »
Yves Saint Aygul se releva, démasquant un feu de braises et de chêne fendu où renaissaient quelques flammes. Il pouvait avoir une trentaine d'années. Brun, plus grand que ses deux compagnons, il était entièrement vêtu de noir. Son visage bronzé, impassible, avait quelque chose de vaguement asiatique. Il traversa la longue pièce aux murs crépis, haute sous son plafond aux poutres anciennes et se pencha sur une table de ferme, couverte de documents dactylographiés. Sans qu'il ait prononcé une parole, ses deux compagnons vinrent se joindre à lui. Il leur tendit quelques et ajouta :
« Les termes sont précis, sans équivoque, mais ce sont les destinataires qui prouvent l'importance de cette synthèse. Les chefs d'état major, le Directeur de la CIA, le conseiller spécial du président et personne d'autre. C'est imparable comme dirait Alexandre ! »
L'intéressé, absorbé dans le contenu de quelques feuillets qu'il venait de prendre, ne fit aucun commentaire. Le silence se prolongea de longues minutes. Le froissement des papiers et les craquements de la flambée qui reprenait, dans l'immense cheminée, troublaient à peine le silence. Dehors, un coup de vent agita les volets massifs.
D'une voix hésitante, André remarqua :
« C'est bizarre, il est presque neuf heures. Hélène et Christian devraient être arrivés. Ils sont toujours ponctuels et ils connaissent la route… On ferait bien d'appeler notre amie sur son portable. »
Yves réfléchit un instant :
« Il est un peu tôt pour s'inquiéter. Ils sont au courant et nous leur ferons un résumé tout à l'heure. Servez-vous, asseyons-nous et mettons les choses au point. »
Il alla se caler dans un fauteuil moderne, près l'âtre, après un détour par une table basse où il se servit une infime quantité d'Armagnac. Ses deux amis l'imitèrent et prirent possession, en face de lui, d'un canapé bas qui avait connu des jours meilleurs. André garda prudemment la bouteille près lui.
Yves commença d'une voix neutre :
« Avec ces nouveaux documents nous n'en sommes plus réduits à des suppositions. Vous venez de les lire et vous avez tous des copies. J'imagine que nous tirons tous les mêmes conclusions, mais j'aimerais entendre les vôtres. André, tu commences ? »
L'intéressé prit quelques secondes avant de répondre :
« La présence d'engins aériens inconnus utilisant une technologie radicalement nouvelle parait évidente, dès 1946. Les experts sont formels, surtout le général Doolittle. La vague scandinave de 1946 comprenait des missiles inconnus, subsoniques, mais aussi des vaisseaux énormes, en forme de cigares et quelques bolides. Leur vitesses, contrôlées par radar atteignent 2800 kilomètres/heure. Les observations commencent juste après les essais de Bikini, au moment où la flotte américaine, qui revient du Pacifique, arrive en Suède pour une visite protocolaire. Il y a certainement un rapport. Le survol des bases atomiques, dès 1948, par des engins bizarres et des météores qui n'en sont pas est du même ordre. C'étaient des actions délibérées. Peut-être pour découvrir où les américains fabriquaient et stockaient leurs bombes nucléaires, mais aussi pour faire pression sur les responsables, c'est à dire sur l'Exécutif. Qu'en penses-tu Alexandre ? »
Alexandre Guesnin, sec, de taille moyenne, donnait une impression pénible d'agressivité à peine contenue. Dans son visage en lame de couteau ses yeux étaient sans cesse en mouvement. Il jeta d'une voix sourde :
« C'est vous qui avez raison. On n'en est plus aux théories. Les autres sont là et les militaires le savent. On a mis le nez dans une affaire de défense nationale. C'est tout de même énorme ! Cinquante ans et toujours la même politique de secret, de langue de bois, même vis-à-vis de nos services de renseignement. C'est un comble ! En tout cas, si nous attirons leur attention, ils vont s'occuper de nous. Vous avez pensé à ça j'espère ? »
Le silence, à peine troublé par un rondin qui se tassa dans une gerbe d'étincelles, dura un long moment. A droite de la cheminée la porte rustique remua imperceptiblement, peut-être sous l'effet d'un courant d'air. Une rafale de grêle fouetta les ventaux et malgré l'épaisseur des murs, la bâtisse parut un peu moins solide. Les trois hommes semblaient peser longuement, chacun pour soi, les risques de l'entreprise. Yves, tenta de résumer la situation :
« Il y a deux ans, quand nous avons décidé d'y voir plus clair dans le problème du « paramètre extérieur » j'étais déjà arrivé aux conclusions que nous tirons aujourd'hui. Ma conviction était totale. Toutes les décisions officielles, toutes les déclarations des autorités, sonnaient faux. Je n'ai pas eu besoin de documents supplémentaires ou de vérification pour conclure. »
André brandit sa pipe :
« Ouais, mais tu n'avais pas la moindre preuve ! C'est une affaire énorme. Tu as eu raison de nous obliger à confirmer nos soupçons par des éléments concrets. Maintenant c'est fait. Grâce aux documents que nous avons reçus du Département de la Justice, le doute n'est plus permis. »
Yves opina :
« Absolument, et je ne vois pas pourquoi nous devrions nous inquiéter. Nous ne détenons aucune information interdite. Nous sommes passés par les archives officielles pour obtenir ces dossiers. Nous n'avons rien fait qui puisse concerner la défense nationale. Nous avons été discrets… »
Alex ne semblait pas convaincu :
« Les documents sont une chose, mais personne n'a encore tiré les mêmes conclusions que nous. Vous ne réalisez pas les enjeux. Pour les Etats-Unis, cette affaire est un secret d'état. Tous les signes sont là, indiscutables : la disparition des archives de Roswell, la mort d'un chercheur comme John Mac Donald, qui comprenaient trop bien ce qui se passait. Yves ! Toi au moins, tu sais ce que ça signifie ! »
En son for intérieur, Yves se demandait si ces inquiétudes n'étaient pas fondées. Certes, leur petit groupe n'avait rien d'une organisation officielle. Il serait difficile pour des tiers de découvrir les noms des membres et l'intérêt qui les rassemblait avait été soigneusement caché. Christian avait bien reçu les documents concernés à son adresse. Au pire lui et ses amis pouvaient, un jour prochain, faire l'objet d'une enquête. Il tenta de rassurer son camarade :
« Voyons, Alex, qui pourrait connaître le détail de nos travaux ? A moins d'admettre que nous sommes espionnés, mais par qui ? »
Moins rassuré que ne l'indiquaient ses paroles, Yves se demanda si les craintes de ses compagnons pouvaient être fondées et si des précautions supplémentaires s'imposaient. La variété des professions exercées, Hélène était physicienne et André historien, pouvait donner le change quelque temps… mais serait une protection mais serait une protection illusoire si un service discret décidait de s'intéresser à leurs recherches.
Une sourde inquiétude commençait à tenailler le jeune homme. Etaient-ils allés trop loin ? Avaient-ils alerté une agence non humaine ? Quelles pourraient bien être les réactions de telles entités ?
La ferme fortifiée où ils se trouvaient pouvait devenir un piège. Il se leva brusquement et lança :
« André, veux-tu appeler Hélène et lui demander où ils en sont ? »
Deux minutes plus tard ce dernier tendait le combiné en précisant :
« Problème. Je te la passe. »
Dans l'appareil, la voix féminine était troublée :
« Christian n'est pas encore arrivé ? Je n'ai pas pu partir avec lui et je démarre seulement, avec ma Toyota et mes chiens. Je vais suivre la même route. Si par hasard il est en panne je le prendrai au passage. »
Yves acquiesça d'une voix brève, réfléchit un instant et se tourna vers Alexandre :
« J'aimerais que tu prennes ton dossier et que tu le mettes à l'abri. Puisque tu es venu en moto, je serais plus rassuré si tu partais par la forêt. J'imagine que tu es armé, comme d'habitude ? »
Laissant son camarade s'équiper, Yves quitta la pièce et s'arrêta dans l'entrée, une salle carrée, voûtée, qui desservait à la fois la cuisine et une resserre obscure. A tâtons il déplaça un cadre et manœuvra quelques interrupteurs. Le système de surveillance des portes et des fenêtres se trouvait ainsi activé. Une protection plus complète était possible mais elle aurait mis la maison en état de siège.
Quand le maître des lieux revint dans la pièce, le motard était prêt pour la route et André avait une conversation animée au téléphone. Le premier quitta la pièce au moment où le second branchait le haut-parleur. Une voix féminine se fit entendre :
« … d'autant que Christian est parti de chez lui il y a plus de deux heures. Sa voisine a remarqué une camionnette arrêtée pas très loin de chez eux. Elle a démarré juste derrière lui. Ce pourrait être une filature ou une coïncidence. En tout cas, Christian a certainement un problème. Si tout va bien j'arrive dans une demi-heure avec lui ! »
Les deux hommes n'eurent pas le temps d'intervenir car l'intéressée avait déjà raccroché. Ils se regardèrent avec un sourire un peu contraint et André remarqua :
« Cette adorable gamine, n'en fait qu'à sa tête. Elle est déjà en route avec son quatre-quatre, son couple de dobermans et son portable. Avec un peu de chance elle aura pris son fusil à éléphant ! Tu veux vraiment que je reste ici ? Je peux vous laisser tranquille tous les deux si tu préfères. »
Yves n'hésita pas un instant :
« Tu restes ! En attendant Hélène, nous ne serons pas trop de deux pour garder le fort. Je vais aller faire une petite exploration dans les environs et tu peux sortir le fusil à pompe. Je ne suis pas tranquille. »
Visiblement gêné, André se retourna vers Yves et commença d'une vois hésitante :
« Il s'agit d'Alexandre j'imagine. Il m'inquiète aussi. Je me demande si ses anciens patrons, ou d'autres, ne lui ont pas fait reprendre du service,… peut-être contre nous. »
Yves eut un sourire entendu :
« Les documents qu'il emporte ont été rendus publics en 1978. Comme aucun auteur ne les a utilisés ils pourront faire illusion quelque temps mais ce n'est pas une affaire d'état. J'ai gardé les plus inquiétants. On en parlera plus tard. Je vais m'équiper et toi tu te barricades. Je prends le talky walky. On fera un essai dans une minute. »
André ne posa aucune question. Il regarda son jeune compagnon s'éloigner et poussa un soupir. Son expérience d'universitaire ne l'avait pas préparé à ce genre d'activité mais il en acceptait la nécessité avec bonne humeur.
Très atténué par l'épaisseur des murs et le double vitrage des fenêtres, un vrombissement assourdi marqua le départ d'un engin de forte cylindrée. Yves, descendant quelques marches, avait déjà gagné le hall d'entrée. Des bottes souples remplaçaient les mocassins. Un blouson sombre, une cagoule de laine et des gants de cuir noir complétaient sa tenue. Sans allumer la lumière il se glissa dans un étroit cagibi. Il saisit à tâtons une arbalète de commando, équipée pour le transport de bretelles prélevées sur un vieux sac à dos. Une poignée de carreaux de chasse fut rangée dans un étui suspendu à sa ceinture et une dague d'acier noir, dans sa gaine, trouva sa place contre son mollet droit. Quelques instruments ingénieux étaient répartis dans les poches de sa tenue de combat.
Après une brève hésitation, un gilet pare-balles et des armes à feu furent laissés à leur place sur les rayonnages. Le jeune homme glissa un écouteur dans son oreille gauche. Un micro invisible dans le col de son blouson, lui permit d'établir un contact radio avec André qui confirma, avec un sourire amusé, qu'il le recevait « clair 5 fort 5 » et que tout allait bien.
Le réduit était pourvu d'une étroite fenêtre protégée par des barreaux impressionnants. Ceux-ci tournèrent d'un bloc sans le moindre bruit sur des gonds invisibles et bien huilés. Yves se laissa glisser jusqu'à terre et l'ouverture se referma toute seule, paraissant de nouveau infranchissable pour qui l'aurait examinée de l'extérieur.
La nuit n'était pas totale ni la forêt parfaitement silencieuse. Immobile, les sens en éveil, Yves déchiffrait patiemment, autour de lui, les bruits et les senteurs. La riche odeur de l'humus et celle de la résine se teintaient des effluves du feu de bois, dont le vent rabattait la fumée. L'image d'André, attentif près de la cheminée, l'effleura. Des risées de vent agitaient la cime des arbres et troublaient la lecture des sons les plus subtils, oiseaux de nuit ou chute de quelques brindilles. Quand il se mit en mouvement, le jeune homme n'était plus qu'une ombre indistincte dans l'obscurité ambiante. Après une demi-heure de patrouille, alors qu'il se préparait à rentrer, il détecta de très loin l'avance de plusieurs hommes, dans un concert indiscret de branches mortes brisées et de voix étouffées.
Les intrus n'étaient certes pas des commandos entraînés. L'un d'eux s'empêtra, probablement dans un massif de ronces et jura comme un sapeur, … mais en anglais. Yves prit le temps d'un bref message à André :
« Attention, trois hommes, américains ou canadiens. Ils s'approchent de la ferme. Je garde le contact. »
Un laconique « Bien compris ! » le rassura sur la vigilance de son partenaire. Il laissa passer les individus et amorça un ample mouvement tournant qui l'amena derrière eux. Ils avançaient comme en terrain conquis, sans vraiment prendre de précautions et deux d'entre eux était armés de fusils. L'arbalète resta pourtant sur le dos de son propriétaire et le couteau de chasse à sa place. Le chasseur gardait ses distances et le plus souvent, un ou plusieurs troncs d'arbres le séparaient de ses proies. En approchant des bâtiments, il nota qu'André avait éteint les lumières intérieures et allumé celles de la cours.
Les envahisseurs semblaient connaître les lieux. Finalement silencieux, ils se séparèrent. L'un d'eux se dirigea vers l'arrière du bâtiment et après quelques hésitations s'intéressa à la solidité des barreaux de la lucarne par laquelle Yves était sorti. Intéressant ! Un second fractura la porte de la grange qui faisait office de garage et n'abritait qu'une voiture et un tracteur sans âge. Le dernier homme découvrait que la porte du bâtiment principal, en haut du large perron d'accès était en chêne bardé de fer et représentait un obstacle sérieux. André surveillait le visiteur par une étroite meurtrière qui ressemblait à une fissure du mur. Par cette ouverture il pourrait cribler un visiteur indésirable d'une décharge de gros sel ou de plombs de chasse, relativement sans danger, mais des chevrotines étaient à portée de main.
L'homme isolé sur l'arrière du bâtiment principal avait réussi à grimper sur un fût rouillé, placé juste sous la lucarne. Il examinait les barreaux avec une minuscule lampe torche. D'un mouvement souple Yves se débarrassa de son arbalète, la déposa contre un arbre et sortit de sa poche un boîtier noir à peine plus grand qu'une lampe de poche. En trois pas il fut sur sa victime, posa les électrodes sur le fond du pantalon et pressa l'interrupteur. Un grésillement accompagna la mise en œuvre de quelques deux cents mille volts, sous une intensité négligeable. L'homme se convulsa et s'abattit sans un cri. Yves amortit sa chute et le tira à l'écart. Il disposait de quelques minutes avant que l'effet de la décharge se dissipe. Elles furent plus que suffisantes. Quand il reprit douloureusement connaissance, l'intrus était bâillonné par un large ruban de plastique. Ses poignets, attachés dans le dos, le réduisaient à l'impuissance. A plat ventre, il essaya d'écarter ses jambes pour se retourner et réalisa qu'il était pieds nus, ses gros orteils solidement liés par un mince fil de fer. Il commençait déjà à souffrir. Aucune de chance de se dégager seul et une sérieuse option pour une gangrène s'il n'était pas rapidement délivré. Le misérable se sentait submergé par une colère incontrôlable quand une silhouette indistincte se pencha sur lui et murmura d'une voix caverneuse :
« No noise at all and you may live. Si tu comprends le français, silence et je ne te couperai pas la gorge. »
Le contact d'une lame glacée au niveau de la jugulaire renforça le message. Sans quitter sa victime du regard, Yves murmura dans le micro :
« André, un point pour nous mais il en reste deux. Peux-tu avoir le tien avec une flèche de tranquillisant ? Tu sais où sont les ustensiles. »
La réponse fut brève :
« Je vais voir. Je te rappelle. »
Yves se donna le temps d'évaluer la situation tout en essayant de repérer la position du troisième larron. Il récupéra sur son adversaire un automatique assez lourd, au toucher un colt 45, et un pistolet mitrailleur sommaire, équipé d'un énorme silencieux. L'arme ressemblait à celles des assassins, au début du film “Les trois jours du Condor”. Cet instrument de professionnel ne pouvait appartenir qu'à un tueur expérimenté. Un appel dans son écouteur troubla ses réflexions :
« Yves, Hélène arrive, elle est à dix minutes d'ici ! J'ai eu mon bonhomme, avec le fusil à sédatif. Il ronfle sur les marches devant la porte d'entrée. »
« Formidable, mais ne sors surtout pas. Ces types sont des pros et j'ai perdu le troisième. Si notre mascotte débarque avec son quatre-quatre et ses Dobermans elle va se faire allumer. Tâches de la prévenir. »
« Bien compris, je vois ce que je peux faire. »
Pour la première fois depuis le début de la crise, Yves eut l'impression de ne plus contrôler les événements. Il devait à tout prix retrouver et mettre hors de combat celui des intrus qui manquait à l'appel. Pas le temps d'aller au devant d'Hélène et plus question d'utiliser des méthodes douces. Il préféra le silence de son arbalète aux aléas d'une arme inconnue. L'arc fut bandé presque en silence, la sécurité mise et un carreau de chasse délicatement glissé à sa place. Le chasseur, tous ses sens aux aguets, tenta de trouver sa cible. Dans le lointain le bruit d'un moteur se rapprochait déjà.
Brusquement, Yves ressentit dans son dos comme une petite zone de chaleur. Il se jeta au sol en se retournant et fut ébloui par un éclair bref, d'un rouge intense. Un point lumineux, comme un rubis, se déplaçait au-dessus de lui, sur le feuillage. Un système de visée laser ! Son adversaire, debout sur le bord de la route, un fusil d'assaut à l'épaule, cherchait la cible qui venait de lui échapper. Yves, toujours allongé, ajusta son arbalète et son pouce commençait à désengager la sécurité quand un trait de lumière bleu pâle, long de quelques mètres, frappa son opposant en pleine tête. Celui-ci lâcha son fusil et resta un bref instant comme pétrifié avant de s'écrouler. Le mystérieux rayon n'avait aucune origine discernable. Clairement visible dans l'obscurité, il n'était attaché à rien et avait aussitôt disparu…
L'assaillant ne bougeait plus mais par prudence Yves continua à braquer son arme en s'approchant de lui. Paralysé, les yeux grands ouverts, l'homme semblait curieusement conscient de son impuissance. Celle-ci devint plus complète encore quand il fut troussé sans ménagement grâce à des liens de plastique presque indestructibles. Quelques minutes plus tard, une énorme Toyota tout terrain, passablement crottée, s'arrêtait près du jeune homme.
Une voix féminine claironna :
« Tu les as eu ces salauds ou il en reste dans la nature ? » Sans lui laisser le temps de répondre une jeune femme sauta à terre et fit descendre un couple impressionnant de Dobermans, et cria : « Satan ! Vénus ! On cherche ! »
Les deux chiens filèrent comme des ombres tandis que leur maîtresse refermait l'arrière du véhicule.
Hélène portait un imperméable anglais, couleur de muraille et des rangers crottés. Elle s'approcha d'Yves, lui tendit sa joue distraitement et ne chercha pas à dissimuler ses yeux rougis. Elle jeta d'une voix rauque :
« Ils ont tué Christian. Les pompiers remorquaient sa voiture et ils allaient mettre son corps dans un sac en plastique au moment où j'arrivais. C'était bien lui. Il y avait deux témoins. Ils ont vu une grosse voiture américaine pousser la sienne dans un arbre. J'ai trouvé une Cadillac qui montait la garde à l'entrée de ta propriété. Elle avait une aile avant enfoncée et un type armé faisait les cent pas. Il a essayé de m'empêcher de passer ! »
« Et alors ? »
« Alors il a eu un petit accident lui aussi. Mon quatre-quatre lui est passé dessus. Plusieurs fois. »
Elle remarqua la silhouette allongée, pieds et poings liés et demanda d'une voix ironique :
« C'est quoi ça ? Un autre guignol ? On va le faire parler. »
Yves tenta de calmer l'ardeur de son amie en la prenant dans ses bras. Elle se laissa aller un instant et leva vers lui un visage expressif encadré de lourds cheveux noirs. Ses yeux profonds sous des sourcils un peu épais et parfaitement dessinés eurent un éclat particulier quand elle tendit ses lèvres. Le baiser fut bref et le garçon remarqua d'une voix grave :
« C'est un attaque en règle et rien ne dit qu'un autre groupe n'est pas déjà en route par la forêt. Il faudra transporter les prisonniers, à moins qu'on ne les fasse manger par tes pékinois. Prise de guerre : un fusil d'assaut avec viseur laser, un pistolet mitrailleur Ingram avec un silencieux et sur le perron, un fusil de chasse avec son propriétaire endormi. Des chargeurs pleins et des munitions comme s'il en pleuvait. Heureusement que tu as pris ton camion ! »
La jeune femme prit un air peiné :
« J'ai failli récupérer une arme, mais le canon s'est tordu quand j'ai roulé dessus. »
Yves ne fit aucun commentaire et mit ses deux amis au travail. Des photos furent prises, avec les armes bien en vue et les visages des agresseurs débarrassés de leurs baillons afin qu'ils soient reconnaissables. Un tampon encreur et du papier blanc permirent un relevé approximatif de leurs empreintes digitales. Grâce au développement instantané, les clichés purent être agrafés aux d'empreintes correspondantes. Les trois hommes n'avaient sur eux aucun portefeuille, carnets de chèque ou cartes de crédit, seulement des billets. Pas non plus de passeport, de papiers d'identité, pas même un carnet de notes.
Une demi-heure plus tard les prisonniers, toujours entravés, étaient entassés à l'arrière du véhicule tous terrains, sous la garde des chiens. Leur maîtresse avait été d'emblée favorable à une élimination immédiate des trois hommes, sans même les interroger. Pour elle, leur culpabilité dans la mort de Christian ne faisait aucun doute. Leurs intentions en venant de nuit, armés jusqu'aux dents, chez l'un de ses amis ne laissaient aucune place à l'imagination. André était trop horrifié par l'idée d'une exécution sommaire pour participer de façon cohérente au débat.
Yves suggéra que l'on dépose les trois malandrins vivants et le corps de leur complice quelque part dans la région, à bord de leur propre véhicule. Cette solution garantissait quelques heures de répit, mais la ferme risquait de devenir un lieu très fréquenté.
A l'entrée de la propriété, les agresseurs bâillonnés, les yeux clos par du ruban adhésif, furent transférés sans ménagement à l'arrière de leur propre voiture, après avoir reçu une injection de tranquillisant.
Le corps déjà froid du chauffeur, très abîmé, fut placé à grand-peine dans le coffre. André monta avec Hélène dans sa voiture, tandis qu'Yves se chargeait de conduire celle des truands. Après une demi-heure de route, la Pontiac et son sinistre chargement furent abandonnés à l'entrée d'un village endormi. La gendarmerie, prévenue par un coup de fil anonyme, pouvait laisser filer les trois survivants et les suivre, ou de les arrêter sur le champ.
Il était tout juste onze heures du soir quand le doyen du groupe fut déposé près d'une station de métro, en tête de ligne. La nuit était calme et le mauvais temps n'était plus qu'un souvenir.
Quand les deux jeunes gens reprirent la route de la ferme, Hélène conduisait. Elle avait téléphoné à son oncle toutes les informations dont elle disposait, y compris sa participation aux festivités. Yves avait décidé de ne parler à personne du rayon bleu qui lui avait peut-être sauvé la vie. Il avait assez d'éléments à classer et de décisions à prendre pour maintenir un mutisme à peu près complet pendant le trajet du retour. Hélène, concentrée sur sa conduite, lui offrait son profil parfait et la masse opaque de ses cheveux noirs.
Elle n'était jamais aussi belle que dans l'action, qui transformait ses traits de façon inexplicable.
Chapitre 2
Mardi, une heure du matin
Dans la vaste chambre, presque vide sous les combles de la ferme, Yves attendait sans impatience qu'Hélène termine ses ablutions. La pièce occupait l'espace de l'ancien grenier. Un revêtement ocre clair mettait en valeur les poutres anciennes, sombres et rugueuses. Le confortable « futon » où il était allongé tranchait sur les tatamis pâles, bordés de noir, qui couvraient tout le sol. Une lanterne japonaise posée sur trois pieds donnait une lumière douce et projetait sur l'avers du toit les ombres de la charpente. Une simple cloison de verre dépoli séparait la salle de bain du reste de la pièce. La silhouette de sa compagne s'y détachait par moment.
Yves savourait le désir et la profonde tendresse qu'il ressentait pour la jeune femme.
Hélène ! Tendre, sauvage, timide ou effrontée suivant ses humeurs et sans pudeur aucune. Aussi à l'aise dans une réserve de chasse en Afrique, un fusil à la main, que nue sur une plage déserte, elle travaillait dans un laboratoire de recherche. Ses explications vagues n'avaient jamais permis à Yves de savoir exactement dans quelle branche. Il l'imaginait en blouse blanche, ses cheveux noirs sévèrement tirés, donnant à ses collègues une image un peu austère, bien différente de ce qu'il connaissait.
La jeune femme avait une passion pour les chevaux et les chiens, adorait les enfants et n'approchait les adultes qu'avec circonspection. Son mépris du danger et son adresse au tir provenaient, paraît-il, d'une adolescence passée au Transvaal.
Brune, blanche et fraîche, elle vint se glisser contre lui. D'un geste familier ils s'enlacèrent et leurs lèvres se trouvèrent… Après l'action violente qu'ils venaient de vivre, leur besoin l'un de l'autre ne leur laissait aucun choix. Hélène se demanda un instant si l'ombre de la mort expliquaient l'urgence de leur passion. Ses seins écrasés sur la poitrine du garçon et la force d'une cuisse musclée qui écartait les siennes lui firent oublier sa question. Soudain pressée de le sentir en elle, sa main le chercha, impatiente. Dès qu'il la pénétra, elle fut submergée de sensations indescriptibles et très vite, beaucoup trop vite, la tension devint insupportable.
Ecartelée, une vague de chaleur partit de ses reins et inonda ses jambes ouvertes. Un orgasme soudain, inattendu, la submergea mais son reflux lui laissa une lucidité toute neuve. Attentive et détachée, elle reçut avec tendresse, après de longues minutes, les murmures incohérents de son amant.
Plus tard, avec des gestes doux, ils échangèrent les caresses qu'ils n'avaient pas prit le temps de se donner. Dans la tiédeur de la pièce ils s'endormirent enlacés, comme deux enfants calmes. Ils ne sentirent pas un inexplicable déplacement d'air et le léger fléchissement des tatamis. Sans un bruit, la porte s'entrouvrit et se referma toute seule.
Une présence invisible venait de traverser la chambre.
Six heures à peine. Dehors, la nuit devenait moins sombre et le vent s'était finalement tu. Yves, un étage plus bas, finissait de ranimer le feu dans la grande salle. Frissonnant sous un kimono de coton il attendait avec impatience les premières flammes. Il avait peu dormi, perturbé par l'incroyable issue de son face-à-face avec son dernier agresseur. Il revoyait le mince faisceau de lumière bleutée frappant son assaillant, ce trait lumineux qui n'avait d'autre origine qu'un point de l'espace. Un ninja, intégralement enveloppé dans sa tenue noire aurait pu, à la rigueur, produire ce phénomène en utilisant une arme inconnue. Mais quelle arme ? Elle avait provoqué chez sa victime une paralysie de plusieurs minutes, sans le moindre dégât apparent. A Valensole, dans un champ de lavande, un cultivateur avait connu une mésaventure semblable, mais c'était, d'après lui, par l'arme d'un petit extraterrestre…
Agenouillé, toute son attention tournée vers le feu qui prenait, Yves entendit distinctement une voix féminine, très douce et très proche, qui prononça avec un curieux accent :
« N'ayez pas peur. Je viens de très loin mais en amie. Ne vous retournez pas encore. »
Le jeune homme eut besoin de toute sa volonté pour ne pas faire un bond sur place. Il murmura entre ses dents serrées :
« Vous avez un nom ? »
Après une hésitation marquée la voix désincarnée reprit :
« Annaëlle… et je suis invisible. »
Pour se donner une contenance, son interlocuteur balbutia n'importe quoi :
« Annaëlle… C'est breton ça ? J'ai connu une Gwenaëlle… »
Un rire frais mais contenu lui répondit :
« Breton ? Oh non, pas du tout. C'est très ancien et c'est le nom d'un ange. »
« Un ange fille ? Vous avez des sexes maintenant ? »
La voix juvénile eut une hésitation :
« Oui, enfin presque. Ils ne sont pas fonctionnels quand nous sommes en mission… Le vôtre, par contre ! »
Amusé par le tour que prenait la conversation, le garçon rétorqua :
« Tiens donc ! Ange et indiscrète ! »
Son interlocutrice reprit d'un ton contrit :
« Je n'aurais peut être pas dû en parler. Je sais que les humains n'utilisent pas leurs organes de reproduction en public, contrairement aux animaux et aux arbres. Dans les pays tempérés vous êtes encore obligés de porter des vêtements. C'est un peu archaïque mais très varié ! »
Yves haussa les épaules sans répondre. Faisant un gros effort sur lui-même, il ne s'était pas retourné. Il rajouta dans l'âtre, avec soin, deux énormes rondins de chêne et se leva. Sans brusquerie il fit quelques pas et vint s'asseoir sur le canapé défraîchi. Personne ! Pourtant, la même voix à moins de deux mètres de lui reprit calmement :
« Vous avez un peu triché. Vous n'avez pas vraiment peur de l'inconnu. »
Le point d'où la voix provenait était maintenant bien éclairé par la flambée. Il n'y avait pas âme qui vive dans la pièce et cette particularité lui causait une certaine inquiétude. Certes, il ne croyait pas sérieusement aux fantômes, mais tout de même. Fallait-il se rendre à l'évidence ? Il ne put retenir une question :
« Non, pour l'instant je n'ai pas peur, mais si vous continuez je ne vais pas tarder à être terrorisé. Vous êtes quoi au juste ? Une âme en peine ou la nièce de l'homme invisible ? »
La voix se fit hésitante :
« Je suis ce que je suis. Pour l'instant vous ne pouvez pas me voir mais… taisez-vous, quelqu'un vient ! »
Le tapis de haute laine imprima légèrement des traces de pas. Le jeune homme vit distinctement un coussin se déplacer tout seul, comme dans un film. Il se retint d'attraper l'inconnue pour vérifier s'il avait imaginé la voix juvénile.
Un bruit de pas dans l'escalier en colimaçon qui menait au premier étage annonça l'arrivée d'Hélène. Quand elle entra, elle ne portait pour tout vêtement qu'une veste irlandaise en laine écrue. Des socques en bois claquaient à ses pieds nus et ses longues jambes étaient déjà hâlées. Mal réveillée elle réprima un bâillement :
« C'est bizarre, ou j'ai rêvé ou tu parles tout seul. J'ai eu l'impression d'entendre une conversation. »
Yves eut un demi-sourire :
« Bonjour d'abord. Je parlais à un fantôme et tu l'as fait fuir. Mais dis moi, il n'est même pas sept heures ! Tu ne veux pas finir ta nuit ? »
« Non. Je me réchauffe et toi tu prépares le petit déjeuner. Tu as encore du café ? »
Joignant le geste à la parole, Hélène se plaça devant l'âtre, le dos tourné aux flammes et releva sans la moindre gêne le bas de sa veste. Sa chute de reins exposée au rayonnement du feu, elle eut un soupir satisfait. Elle ajouta, narquoise :
« Ne prends pas ton air de crapaud amoureux, on n'a plus le temps. Petit déjeuner ! Café, miel et pain grillé. Si tu en as le courage, deux œufs sur le plat et du beurre salé. »
Elle ajouta avec un rire frais :
« Allez ! Au travail ! Tu vois bien que je réfléchis. »
Yves s'exécuta en souriant.
Vingt minutes plus tard les bols étaient vides et les assiettes grasses posés sur l'avancée du foyer. Les miettes de pain avaient rejoint les braises et l'aube commençait à blanchir les hautes fenêtres. La conversation était revenue aux événements de la veille, à la mort de Christian, à l'attaque des tueurs et au décès de l'un d'eux. Hélène, bien entendu, n'éprouvait aucun remord. Conditionnée par plusieurs années passées en brousse, ses conceptions étaient simples : toute défense contre une attaque mortelle était légitime. Si quelqu'un pointait une arme sur vous, il était prudent de tirer d'abord et de réfléchir ensuite. Tous ses proches savaient que la jeune fille avait mis plusieurs fois ses actes en harmonie avec ses principes, sans aucun regret et sans la moindre conséquence judiciaire.
Serviable, fidèle à ses amis et capable de risquer sa vie pour eux, elle était un peu la mascotte du groupe. Pourtant, de nombreux points restaient obscurs. Le statut exact de son oncle par exemple. Etait-il vraiment colonel de Gendarmerie ? Il n'avait pas jugé bon de téléphoner et le sort de leurs agresseurs restait mystère. Si par hasard ils s'étaient libérés, le problème pouvait devenir immédiat. S'ils cherchaient à se venger ou s'ils revenaient à l'attaque, Yves devait-il rester seul dans sa ferme fortifiée ?
Hélène fit tout son possible pour le persuader de se mettre à l'abri, de préférence auprès d'elle, à Paris. Sa voix se fit tendre et câline :
« Mon chéri tu n'es pas prudent. Viens avec moi. Je connais plein de gens qui seront ravis de nous héberger. »
Le garçon avait d'autres projets. Il refusa le prêt des deux Dobermans qui lui inspiraient une confiance limitée et trancha d'une voix décisive :
« Ma belle Hélène tu reprends tes monstres et tu m'appelles dès ton arrivée. Choisis une arme avant de partir si tu n'en as pas dans ton char d'assaut et n'oublies pas nos procédures d'urgence. Elles s'appliquent dès maintenant. »
Ils se quittèrent sur une brève étreinte.
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Chapitre 3
Mardi, 10 heures
La femme élégante qui entra d'un pas décidé dans le hall des Entreprises Internationales, au cœur du quartier de la Défense, était bien différente de la jeune aventurière qui venait de passer une nuit mouvementée dans une ferme de la Brie. Elle portait un tailleur sombre très simple sur une blouse de soie écrue et ses cheveux d'un noir profond, parfaitement coiffés, encadraient son visage à peine maquillé. Un lourd attaché-case à la main, elle était bien peu différente des jeunes cadres qui s'affairaient dans le quartier de la Défense. Elle aurait pu passer totalement inaperçue, mais elle ne supportait ni les collants sombres ni les escarpins serrés qui semblaient faire partie de l'uniforme. Ses jambes déjà bronzées en ce début de mai et ses pieds nus dans des sandales élégantes à talons plats attiraient quelques regards envieux.
Hélène s'approcha du planton qui gardait les ascenseurs et lui présenta un badge scellé portant sa photo. Il la laissa passer avec un sourire. Seule dans la cabine, elle utilisa une clef au lieu de pousser l'un des boutons d'étages. Elle savait que deux caméras surveilleraient chacun de ses gestes jusqu'à son arrivée au seizième étage de la tour. Deux gardes en uniforme, armés de pistolets mitrailleurs lui firent signe de passer sous un portique tandis qu'une porte massive s'ouvrait dans la boiserie du large couloir.
Elle entra sans hésitation dans un bureau moderne dont les hautes fenêtres donnaient sans vis-à-vis sur les hauteurs de Suresnes. Un homme d'une cinquantaine d'années vint à sa rencontre et la serra dans ses bras. Malgré sa joie évidente son visage aux traits sévères resta préoccupé. Il accueillit la jeune femme d'une voix grave :
« Hélène ma chérie tu es fraîche comme une jeune bergère ! Les tracas de cette nuit n'ont pas laissés de trace. »
« Tu es bien gentil, mon oncle, mais rien ne résiste à une douche et à une touche de maquillage. Comment va le directeur de nos services plus ou moins discrets ? »
« Très bien, merci. Pour tes amis, j'espère que je suis toujours officier de gendarmerie ? Pour passer de coq à l'âne, il paraît que tu t'es encore conduite comme une sauvage hier soir ! »
La jeune fille protesta :
« J'aurais voulu t'y voir ! Je n'avais pas le choix. Le type que j'ai un peu écrasé était armé. Légitime défense. En plus, je suis sûre que ses complices venaient de tuer Christian. »
Son interlocuteur haussa les épaules :
« J'imagine que tu as bien fait. En tout cas ton,… fiancé, comme on dit dans les magazines, a fait preuve de beaucoup de retenue. Venir à bout de trois adversaires armés sans les abîmer… Ce jeune homme commence à me surprendre ! »
La jeune femme eut une moue :
« Parfois je ne le comprends pas du tout. Il avait son arbalète et ses carreaux de chasse. Tu connais son adresse. Il pouvait tirer ces malfrats comme des lapins, sans un bruit et sans prendre aucun risque. A toujours jouer les boys scouts il va finir par se faire tuer. Ce serait dommage ! Je ne suis pas trop sentimentale mais je tiens à lui. »
Gilles de Réans la coupa d'une voix un peu brusque :
« Pas le temps de nous attendrir et jouer les fleurs bleues ne te va pas du tout ! Nous avons du pain sur la planche. »
« Bien sur mon oncle,… et ne t'inquiètes pas trop. Nous n'en sommes pas encore à chercher des prénoms pour tes petits neveux. »
Revenant à l'essentiel elle ajouta :
« Que se passe-t-il au juste ? Qui a lâché les fauves ? »