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Conrad Falk est un super anti-héros.
Son pouvoir? Il est capable de rendre la vie aux morts. Pas à la manière du Dr Frankenstein et son travail bâclé sur la peau verdâtre de sa créature, les ravaudages grossiers façon patchwork, les éclairs à minuit et tout le tremblement.
Lui sait faire une suture! Son immense talent en a fait la star de sa profession qu’on s’arrache à prix d’or par delà les frontières.
N’aimant pas les foules et les honneurs, cet homme discret, intelligent, sensible, plein d’humour et charmeur adore pourtant la compagnie des femmes.
Pour autant, il vénère sa tranquillité, le calme des défunts sur sa table d’inox où tout est tellement simple et sous contrôle..
Conrad Falk est thanatopracteur.
Mais l’Arrangeur cache un effrayant secret que lui-même ignore.
À PROPOS DE L'AUTEUR
De la génération des poudres orangées et 100% naturelles à l’instar des voitures à essence, des centrales soviétiques et des cancers de la thyroïde; enfant déjà, le petit
Lennard aimait les mots. Très vite, il en apprit de gros car dans la cour de l’école, il était important d’être parfaitement compris. Avant de savoir correctement les écrire, vu que les bœufs c’est derrière la charrue, non? Il apprit à se faire plaisir avec. Ce qui nous amène logiquement à son adolescence et ses envies inavouables et celle de s’exprimer qu’il concrétisera bien plus tard car tout vient à point sauf le steak saignant. Comme il parle, il écrit la vie, les gens, l’amour, le sexe d’une plume rythmée, insolente, joueuse. Gravement allergique à la bêtise, il tente de s’en soigner lui-même en la prenant par les cornes car finalement, ça fait du bien d’en parler. Pionnier de la « New Edge », Franzen mélange dans son shaker avec son scalpel un cocktail à la fois doux, pimenté, capiteux, frelaté mais jamais insipide.
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Seitenzahl: 198
Veröffentlichungsjahr: 2023
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« Bon-bon-bonjour ! » scandait la mélopée joyeuse vantant les mérites d’une poudre mâtinée de lait en particules et de chicorée ; non pas celle-là, l’autre mélange lyophilisé. C’était reparti, en route, etc.
— Six heures trente !
Nasillerait la voix du gars des actualités radiophoniques sixties tout paré de son accent parisien autant fleuri que peut l’être un pavé balancé à la gueule des forces de l’Ordre une journée d’insurrection ; mais là, pas besoin de réveil, celui-ci ne faisant plus partie des protocoles et puis les grandes ondes maintenant…
Il paramétrait chaque jour, par habitude plus que par nécessité, son téléphone portable afin que ce dernier lui envoie gentiment le doux son d’une averse, ce qui lui seyait davantage qu’une corne de brume ou la décharge électrique intra-auriculaire de la bande F.M. Franchement, il ne s’imaginait pas se taper un chili bien chargé pré-petit déj’, encore moins dans un stade aux alentours de 1973, la nostalgie a ses limites !
Consécutivement à une intense et assidue mobilisation, il se levait et tel un dieu aztèque annulait la pluie qui n’avait pas eu le temps de se faire entendre, passait par la case « chiottes». Ensuite, il cheminait jusqu’au séjour en tentant d’éviter les poignées de porte judicieusement placées sur son parcours dans le seul but de lui infliger ces délicieuses béquilles sur l’avant-bras droit. Oui vous savez, cette douleur à peine supportable et paralysante quand vous vous prenez un sale coup sur un muscle sans défense.
À droite parce qu’il était gauche du côté droit (et peu adroit de la gauche) ; en effet, il avait cette chiante tendance à tirer naturellement du côté de sa dextre. Inutile de lui clouer le pied pour rigoler un peu et le déguiser en poisson rouge, il se débrouillait bien tout seul, merci. C’est beau l’autonomie !
Un peu de déconcentration et boum ! Vif élancement, bras inutile l’espace de trois bonnes minutes, mais gêne une partie de la journée ; un peu le pendant — si j’ose dire — du célèbre L.S.D. et son glorieux effet rétro, si cher à Pink Floyd.
Eh bien ce matin, niet. Il se rendit en un seul épisode au salon où l’attendaient ses chères télécommandes abandonnées sur la table basse, face au meuble Hi-Fi dont chaque autochtone se préparait, le regard rouge et cyclopéen, à recevoir les ordres de leur maître afin de s’animer et divertir le spectateur avide de sensations fortes et télévisées en cette matinée riche en promesses nimbées de mystère.
Ce qu’il y avait de pratique avec son fournisseur en huitième art, c’était la possibilité de se composer un bouquet de chaînes sans être obligé de passer par toutes les autres : leurs télé-achats, programmes jeunesse, et autres rendez-vous de la bonne humeur tout aussi ennuyeux qu’inadaptés à ses attentes.
Lui, ce qu’il voulait, c’était du bon documentaire, s’ouvrir au monde, se servir de la lucarne pour assouvir sa curiosité, s’instruire, apprendre. Franchement, qu’est-ce qu’on en avait à foutre du Méga Zinzin permettant au bricoleur du dimanche de repeindre son garage dans lequel traînent ses petits frères : l’épatant arroseur, le magnifique emballeur de documents sous-vide, l’indispensable matelas d’appoint, le multi-outil à refroidissement par air pulsé, zonant ici par... par... atavisme, tiens. Et une fois que les musculator Bx-3, ramor 40/12, vélo elliptoïde avec tableau de bord intégré, super exerciser 180 wave + avaient fini par dépasser de sous les lits en 200X200 des chambres de 9m2, justement parce que c’est tellement moins encombrant, ben ouais, c’était étudié pour ; non, mais y’en a là d’dans !
Et la météo, qu’est-ce qu’il s’en cognait ! Pour savoir comment s’habiller ?
Problème : on est en hiver, je mets mon short avec mes tongs ? Holalalala, j’hésite ! Dois-je prendre le parapluie bien rangé dans le coffre de ma bagnole ? S’il pleuvait, mon Dieu, que vais-je devenir ?
Vous avez cinquante minutes.
Heureusement, nos gentilles speakerines devant leur panneau vert ou bleu, avec brio, dissipaient tous les doutes, sauvant l’indécis sanglotant en chien de fusil sur son tapis que, plus tard, l’aspirateur robot connecté, acheté sur le canal spécialisé, viendra nettoyer avant de se coincer entre les pieds de la chaise parce que la ménagère de moins de cinquante ans, comme une conne, a oublié de tout ranger, omettant même de balayer avant le passage du petit dispositif émancipé. Eh oui, ma p’tite dame, on n’a rien sans rien !
Passée cette introduction obligatoire, la deuxième partie du folklore consistait en le coulage d’un café qu’il se rapatriait devant l’écran avant d’en apprécier la saveur, bien assis, indubitablement calé, à apprécier son espresso simplement.
Ritualisé ? Ouais un peu, ouais !
Et là encore, il s’offrait un petit boycott de la douche à laquelle il sacrifierait de toute façon plus tard, rien ne pressait en définitive. La stricte observance d’autres liturgies s’appliquant le week-end. Repos aujourd’hui, bon plan parce que nuit de merde. Un dark mode étrange, peuplé de sensations particulièrement contrariantes ; tiens, les impatiences concernant ses jambes qui, seules au monde en apparence, acquéraient mystérieusement la volonté propre de se mouvoir, se barrer impétueusement vers d’autres aventures, hors du lit sans demander au reste du corps son approbation. Elles fuguaient immobiles, indifférentes, agitées de l’intérieur, tout autant que d’un bocal qui leur ferait défaut, mais pas à l’éveillé devenu, pour l’occasion, complètement cinglé. Plus les rêves pendant le peu de somnolence que lui accordaient ses membres inférieurs en ballade. Cauchemars pour être précis, scènes d’horreurs en vue ultra-subjective, point de flingues, de guérilleros armés jusqu’aux dents à zinguer en un temps record non ; c’était autre chose, mais il n’en avait pas une réelle conscience, juste une certitude : l’ignominie. D’aucuns auraient parlé de réminiscences, de flashes pas tout à fait clairs du genre de ceux décrits par le bellâtre grimaçant d’effroi et d’incompréhension, goutte de sueur dégoulinante sur le front, filmé en gros plan sur l’inoubliable pellicule d’une salle obscure ou télédiffusée. La révolution frénétique de ses globes oculaires en dessous de ses sourcils froncés dans un cocktail d’images chaotiques. Nul doute qu’au sein d’une production destinée à faire frémir les foules en mal de sensations, l’effet en eut été glaçant, mais la perception, déjà vague, disparaîtra promptement, diluée dans les affres du lever royal requérant suffisamment de concentration pour rendre amnésique qui que ce fût.
Au mieux l’énervant feeling du machin sur le bout de la langue rapidement oublié ; au mieux le « Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une grenade, une seconde avant l’éveil », cependant Conrad se sentait dénué de réel talent pour la peinture et carrément pas celui de Dali qu’il adorait.
Dans la mesure où nous avons commencé, faisons les présentations.
Prénom : Conrad
Nom : Falk
Âge : Non, mais dites donc !
Taille : Un mètre quatre-vingt-cinq.
On s’en fout de son poids, mais ça allait ; que les allergiques aux graisses et tissus adipeux se rassurent, de ce point de vue particulier pas de monstrueuse obésité en vue.
Cheveux : Oui
Œil : Vif.
Poil : Brillant.
Profession : arrangeur ?
Oui, Arrangeur, tiens !
Joli terme pour une telle activité.
Se destinant à une carrière de rock star que jamais il ne devint quand il se cherchait encore ; il s’ingéniait à réorganiser, réorchestrer les inoubliables œuvres immortelles de vieux potes, vedettes en évolution devenus d’illustres inconnus, comme lui, à force de talent, de copinages, de promesses, d’échecs.
Dès lors, la réussite n’ayant pas frappé à sa porte, ses facultés s’exprimèrent dans des pré-harmonisations, fignolages, grimages différents.
« D’autres compartiments du jeu » dirait-on du côté des terrains de foot.
Ah oui, et puis une peccadille le gênait un peu aux entournures qu’un neurologue, l’air grave lui expliqua deux bonnes heures durant, qu’on pourrait résumer par :
— En fait, le plus simple serait de dire tout ce que l’on sait sur cette maladie. On ne peut rien prédire, ni faire de pronostics. Ayyyéééé !
En définitive Conrad comprit qu’il fallait profiter de l’instant et voir venir. Alors il quitta son poste qu’il occupait depuis pas mal de temps dans la Fonction publique territoriale et voler — en boitant pas mal — de ses propres ailes, s’associer avec un pote et pratiquer son œuvre en free-lance aussi longtemps qu’il le pourrait. Et ça marchait plutôt bien ; la notoriété que jamais il ne connût dans le monde du spectacle naguère l’accueillit les bras grands ouverts dans les milieux autorisés.
L’on recommandait ici et là les services de Conrad qui, assurait-on, de son regard bienveillant, respectueux, magique même, savait restituer des vertus, des qualités chez quiconque bénéficiait de son expertise consommée, presque légendaire. Il était même en capacité de conférer un soupçon d’humanité à quiconque en aurait singulièrement manqué, un petit mensonge finalement… Car c’était cela son super pouvoir ; non, pas celui de raconter des conneries, d’autres se montraient plus doués que lui pour cela. La franchise, la candeur du bonhomme s’accommodant mal de cachotteries, calembredaines, coquecigrues ou boniments, du moins intentionnels. Le gars était fiable, droit, un point c’est tout.
Mais je m’égare.
Conrad exerçait son métier à un niveau qui conférait au sublime.
Il était thanatopracteur.
La conjoncture ne posait pas véritablement de soucis aux « Séraphins » l’affaire qu’il fonda (Henry, Jane ou Peter) une dizaine d’années auparavant avec Bertie Arnold qui éclata de rire lorsque Falk trouva cette étrange raison sociale en référence à un ancien chirurgien devenu sorcier, expliqua-t-il. Et franchement, ça claquait ; le logo qu’ils choisirent ensemble représentant le visage d’un angelot héraldique entouré de trois paires d’ailes tout autant !
L’occurrence faisant que leurs contemporains s’obstinent encore à mourir ; l’activité du florissant business s’accrut sans aucune gêne pour le personnel dit « fragile » de l’entreprise craignant peu qu’un de ses protégés ne lui saute au cou afin de l’embrasser langoureusement ou même lui serrer la main par inadvertance, le trépas constituant à soi seul l’assurance du respect des gestes barrière de par leur absence, justement. Ajoutons le légitime acharnement de l’embaumeur à travailler dans la plus stricte observance des règles vitales — un comble ! — de prophylaxie, on comprenait qu’aucune baisse d’activité ne l’handicapa pour ainsi dire.
Néanmoins si l’exécution d’une thanatopraxie classique ne lui posait pas de soucis, Bertie était toutefois loin d’égaler le talent de son complice. Lui son truc, c’était l’administratif, le relationnel, le financier, la communication. Il prenait en charge le bon déroulement d’obsèques clefs en main, se plaisait-il à dire et vendre, par conséquent.
Le courant passa immédiatement entre les deux hommes quand ils se rencontrèrent au sein du Service Funéraire de la Ville de Pléthune. Les bon vieux atomes crochus, des goûts en commun et la rigueur, l’intolérance au foutage de gueule en vogue un peu partout finirent de les lier étroitement. Ainsi de collègues, ils passèrent logiquement au stade d’associés, devenant « les Nelson et Murdock de l’éternité », ironisaient-ils. Empruntant les fonds nécessaires, ils acquirent un petit immeuble dévolu à une défunte boîte de sécurité, quand en ces temps reculés, le muy seguro faisait moins recette ; ils s’y installèrent et aménagèrent leurs locaux peu à peu : bureaux, espace de vente, de conservation des corps, garage pour LE véhicule du début, le laboratoire de Conrad et… son appartement au dernier étage pour lui tout seul car contrairement à Bertie, il ne craignait pas le voisinage.
Le professionnalisme, la compétence, le soin des deux comparses qui, fatalement accrurent en notoriété, considérablement aidés par la virtuosité de Falk, le Daredevil de l’embaumement !
En effet, sa maestria devenant illustre, il était très demandé tel un Capitaine Flam, « quand il ne restait aucun espoir » ; qu’il s’agissait de sauver un corps atrocement mutilé, on faisait appel à Conrad pour lui rendre ses traits, sa dignité somme toute. Cette renommée s’exportant même au delà des frontières, ainsi Conrad devenait une star discrète et par voie de conséquence, les emprunts contractés furent rapidement remboursés. Bertie ne donnait pas sa part aux chiens non plus et négociait des services funéraires « prestige » mettant du beurre, du foie gras et quelques truffes dans les épinards des Séraphins qui s’agrandirent rapidement.
S’ingéniant à proposer toutes sortes d’alternatives sous formes de forfaits assortis d’options plus proches des catalogue de chez Rolls-Royce et Aston Martin ; rien d’impossible, tout était envisageable.
Le garage historique ne suffit bientôt plus aux véhicules sérigraphiés, et d’autres locaux furent achetés.
Ça roulait bien pour les deux comparses.
La forme de Falk fluctuait encore et toujours, à cause du stress, de la pression pendant que son art s’affinait, se bonifiait. Les nuits étaient courtes ou longues, en fonction du point de vue ou des périodes, le sommeil pouvait être sommaire, voire réparateur. Cependant, quand il s’agissait de son travail, tout s’effaçait en un éclair dès lors qu’une intervention débutait, au mépris de sa propre intégrité physique ou mentale.
Si par moments, il traversait l’existence comme anesthésié, désorienté ; là pas de doutes, il était là, au complet.
Il ne s’agissait pas de pilotage automatique, supposant une pratique machinale, robotisée, inconsciente ; non, concentré, de tout son être, corps et âme, il officiait avec exigence, minutie et beaucoup d’égards, surtout.
N’ayant instinctivement rien caché depuis le début à Bertie de ses soucis de santé, le bonhomme en respectait la confidentialité comme un serment de chevalerie et la défendait jalousement des éléments extérieurs si bien que Nelson faisait toujours gaffe à ce qu’on foute la paix à Murdock.
Justement il est temps de présenter Bertie Arnold :
Débonnaire garçon d’une petite quarantaine, d’un mètre soixante douze et de quatre vingt dix bons kilos d’excès de bonne chère et pas seulement dans les bons restaurants desquels il était particulièrement assidu.
Il n’était toutefois pas que le gentil gros nounours que son apparence pouvait laisser présumer. Bertie était compétent, perspicace, ultraréaliste, un brin profiteur. Quand il s’agissait de « mener sa barque », il naviguait volontiers en Charon sur le Styx et malheur à quiconque ne s’acquittait pas de l’obole requise. Si l’on ajoutait son indéniable flair et des travers hargneux en affaire, d’aucuns évoqueraient Cerbère gardant la porte des enfers. Pourtant le molosse polycéphale se faisait gentil toutou à proximité immédiate de son pote l’enjoliveur à qui jamais il n’aurait fait le moindre mal. Voilà pour ce qui était de la mythologie.
Beaucoup mieux qu’un « Bert’» par trop vulgaire, « Bertie » lui donnait un soupçon de royauté pour qui avait le minimum de culture de sorte à reconnaitre le sobriquet de l’arrière-petit-fils de Victoria et rejeton de Georges, le cinquième of course ; le zig ne dénigrait congrûment pas le Prince de Galles dans lequel il se faisait confectionner des costumes sur mesures histoire d’enrichir un authentique tailleur anglais, selon la locution renommée.
Evidemment il fallait répéter aux quelques indéfrichés qu’il ne s’agissait effectivement pas de « Bernie », mais de « Bertie » et garder son flegme devant ces tamisés de l’oreillette qu’il eût pourfendus séance tenante s’ils eussent prononcé l’honni « Bertrand » natif imaginé par ses machiavéliques géniteurs !
« Bernie ta part » était, fort à propos, la malicieuse contrepèterie dont se servait son pote rigolard aux fins de l’énerver un peu plus en présence de non-voisés évoqués précédemment. L’offensé alors plaçait un vengeur diminutif dans une anodine proposition :
— Conne, un café ?
Puis chacun passait à autre chose devant le public imperturbable.
Bien entendu, ils se passaient de ce genre de dialogue à portée de voix de la clientèle dont la gaudriole ne touchait que peu, étonnamment.
Ainsi le quotidien dégoulinait mollement à la manière d’un coulis de caramel sur un gâteau de riz industriel renversé hors de sa boîte métallique, juste en plein milieu d’une assiette à dessert. Bon, à un rythme un poil plus effréné, soit !
La routine finira toujours par battre son plein, en bouffant du cadavre ou en croquant du mort, en fabriquant des porte-clefs ou du surströmming, quoique dans ce dernier cas, l’odeur à l’entrebâillement d’une conserve recélant la précieuse spécialité suédoise à base de harengs fermentés des mois durant, se révélait beaucoup plus forte que celle à l’ouverture d’un cercueil habité par un défunt duquel Conrad s’était occupé.
Finalement avec l’expérience, en dépit de l’activité, l’être humain s’habitue à tout, il est ainsi fait. Nonobstant l’emballage, les paillettes, la bienséance, les bons sentiments rabâchés ; il y a un train-train qui sommeille dans tout métier : du boulanger au soignant, du conducteur de bus au soldat, du mineur à l’équarrisseur, du fleuriste au bourreau, tout verse dans l’habitude. Ensuite forcément, la bien-pensance va supposer que le personnel dans son costume sombre ressent la même peine que la vôtre, alors que dans son cas, celle éprouvée est plus visible au niveau du front lors de manutentions, transports… Puis le stress évident que peut ressentir tout commercial voulant réaliser une vente ; eh oui, pendant que les uns trépassent d’autres doivent vivre, se vêtir, se nourrir.
On aurait pu croire les deux partenaires blasés, voire cyniques, mais ils s’associaient réellement et sincèrement à l’affliction des gens, mais se devaient de toute nécessité d’ouvrir de salutaires soupapes.
Arnold s’offrait fringues, bouffe, voyages, déconnait autant qu’il le pouvait avec ou sans son compère qui lui, évitait les cocktails du Rotary Club ou autres réceptions durant lesquels il s’emmerdait sans aucune espèce de modération et n’y apparaissait qu’en cas de nécessité absolue, même que la plupart du temps il s’y faisait représenter par son associé.
Le nécrophage mondain lui, s’y montrait avec nœud pap’ et flûte, et pas sous le bras celle-là. Il y faisait « son Jean Mineur », ainsi qu’aimait à se justifier l’urbain corbeau déguisé en pingouin.
— Tu comprends mon grand, il faut matérialiser la boîte et l’exposer, ce n’est ni plus ni moins que de la pub. Expliquait-il.
Bon, en fait il adorait cela et revenait au bureau le lendemain avec un persistant mal au cheveux, mais pas mal de contacts dans ses poches et pas que sous les yeux.
Autant Conrad avançait à couvert que son pote le faisait à découvert ce que le compte en banque de leur société ignorait totalement. Toutefois l’homme du monde rappelait souvent :
— Beau gosse comme tu es, ça nous ferait une promo de malade si tu venais plus souvent !
Bertie investissait, faisait fructifier chaque entrée d’argent, s’occupait des « affaires » aidé en cela par un gros cabinet qui gérait « les pépettes » moyennant de grosses commissions, « le prix de la tranquillité » exposait-il à l’Arrangeur en chef qui de fait, soulagé des tracasseries financières et administratives pouvait se concentrer sur l’essentiel. De fait son camarade, par des côtés mère-poule le préservait de tout désagrément, tracas superflu ou inutile ; Falk savait pouvoir compter sur l’indéfectible dévouement de son acolyte qui, pour rien dans ce monde pourri, ne l’aurait « laissé moisir » à juste titre.
Bertie était fasciné par son inestimable ami ; un charme presque surnaturel émanait de l’homme duquel d’emblée, il s’infatua irrémédiablement, durablement. Ce magnétisme déraisonnable, forcené, vertigineux, façon trou noir à la fois troublant, sombre, puissant, impressionnant, flippant même.
Spirituel, sensible, brillant, sensoriel, il se révélait par moments vulnérable, fragile, taiseux, impénétrable. Mais tellement drôle, habile, hilarant, pertinent, remarquable et furieusement attachant. Conrad c’était « l’amour sans le cul », condensait-il. Alors, il le protégeait, le prémunissait des fadaises, broutilles ou incommodités indignes de lui, enfin il « y faisait gaffe » quoi, en pléthunois dans le texte !
Sans nul doute, Conrad adorait son « p’tit bonhomme ». Il s’était pris d’une réelle affection pour cet énergique et infatigable bosseur que rien ne détournait de son objectif, pas même son complice de longue date. Têtu ? Ouais ! Mais souvent à bon escient. Ils se heurtaient pas mal, cependant, le bon sens l’emportant sur la passion et chacun diluant un peu de flotte dans son pinard, ça tournait. En quelque sorte, leur relation était ce qui ressemblerait le plus à un mariage et Bertie en possédait bien des côtés féminins et pas les plus agréables. Quoique Falk, en sa qualité de coïntéressé, en détenait d’autres à hauteur de cinquante pour cent approximativement.
Néanmoins, lui sachant gré de sa loyauté autant à leur business qu’à lui-même alors, même s’il avait le pouvoir de lui taper sur le système magistralement et au marteau piqueur ; au final, rien n’était impardonnable. Sa tignasse havane en bataille, son regard cannelle de gentil Terre-Neuve ; sa grosse bouille joviale au menton double le rendait immédiatement sympathique et il le savait le bougre, en en usant à l’envi et à toutes fins utiles, car il avait ce talent : inspirer confiance, se montrer au dessus de tout soupçon, le bon Dieu sans confession, etc. Il aurait pu dévaliser une grande surface, passer devant la sécurité, se barrer tranquille et se faire, par dessus le marché, gentiment ouvrir la porte de sortie par le vigile maison tout fier de sa B.A.
Bertie se rangeait plutôt du côté des opportunistes, de son propre aveu et ne voyait aucun mal à tirer avantage de toute faille, aidé en cela par un puissant mécanisme d’auto-disculpation basé sur le fait que personne ne l’avait jamais aidé et surtout pas « les escrocs à la tête du gouvernement », les impôts et consorts d’une liste assez longue.
— Non, mais, si on le fait pas, c’est EUX qui vont s’enrichir encore plus et franchement on leur donne assez comme ça et puis merde, je ne fais aucun mal ; si personne ne fait pareil c’est qu’ils sont cons ! requérait-il.
Fort de son bon droit, le DistrictAttorney avait dit et ne souffrait nulle contradiction ou argumentaire ; Conrad savait ne pas insister et surtout fermer sa gueule s’il n’était pas en mesure d’acquiescer bêtement. Dans tous les cas, on n’empêchait pas l’affable de faire ce qu’il voulait de manière générale, il imposait son point de vue, quitte à jouer les ingénus et faire comme s’il n’avait pas compris les objections de son interlocuteur lequel, au mieux, se serait forcément mal exprimé.
Pourtant Falk possédait l’oreille d’Arnold contrairement à nombre de ses congénères ; il aimait que son pote lui résiste, ne lui cède pas le volant tout le temps, à l’opposé de ce que son attitude pouvait laisser entendre.
Fidèle, consciencieux, généreux, dévoué, mais paradoxal, tortueux, complexe et souvent de mauvaise foi, voilà en quelques mots qui était Bertie Arnold partenaire de Conrad Falk, le faiseur de jolis décédés.
Nanti de son aura, le prestigieux spécialiste, tel un détective autant privé que britannique, se réservait le droit de choisir ses interventions. Il fonctionnait au feeling ; pas mal de paramètres pouvant s’appliquer à l’accomplissement ou non de sa tâche, mais pour résumer, il avait besoin de « sentir » les motivations du requérant, être touché, ébranlé par sa sollicitation. Pas en seigneur se promenant sur le marché du village, emmitouflé dans son manteau de vigogne, bénissant son petit peuple, lui flattant le pariétal, l’air de rien.
Ce que voulait Conrad, c’était venir en aide parce que réellement ému ; son empathie saisie à la gorge lui suppliant de faire quelque chose tel Satanas adjurant Diabolo.
Puis ce truc un peu particulier, révélateur du personnage : la difficulté. Oui, le challenge d’une prestation délicate, ardue car, à l’instar du chirurgien, il recherchait une certaine perfection dans le geste, sa réalisation de bout en bout, sa cinématique. Cette excellence constituait son œuvre, sa contribution au monde, à l’humanité. Prétentieux ? Même si de temps en temps les couronnes de lauriers ne lui déplaisaient pas ; à proprement parler, il se sentait plus proche de Jim Phelps que du super héros, vachement moins discret, au demeurant.
En effet, Tony Stark autant qu’Iron Man ne peuvent pas faire leurs courses tranquillou au Target du coin ; en revanche le gars de l’I.M.F. — pas l’International Monetary Fund ou F.M.I en français dans le texte, la langue du romantisme ; l’autre — se promène peinard dans des boîtes échangistes et s’éclate comme une bête en toute circonspection le samedi soir tandis que la veille, en guise de préambule sans doute, il prenait des photos compromettantes de son excellence dans une excellente !
Je digresse.
« Graisse ».
Bref, tout cela pour dire que notre copain taricheute avait toute latitude pour officier « ou pas » conformément au fatiguant leitmotiv actuel déclencheur d’hilarité générale… ou pas…
