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Ceci est le témoignage d'un homme modeste qui vécut au seizième siècle à l'ombre du grand Dr. Johann Georg Faust pour le servir durant une quinzaine d'années, et dont l'existence a été profondément marquée par l'histoire épique de son illustre maître.
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Seitenzahl: 275
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Ceci est le témoignage d’un homme modeste, qui vécut au seizième siècle à l’ombre du grand Johann Georg Faust pour le servir durant une quinzaine d’années, et dont l’existence a été profondément marquée par l’histoire épique de son illustre maître.
Que Dieu ait pitié de lui et de nous !
Christoph Wagner
Gotha (Thuringe),
printemps 1587
La jeunesse à Wechmar
L’étudiant à Erfurt
Le cabinet de travail
Au service de mon maître
L’apprenti professeur
Wittenberg
L’âge d’or de l’imprimerie
De ville en ville
Maître et étudiants
Voyage éclair à Wechmar
La disparition de Faust
Une étrange visite
Mathématiciens, savants et imprimeurs
De nouvelles missions
Augustine ou l’héritage faustien
Le dernier long voyage
Misère et solitude
Retour à Wechmar
Une nouvelle famille
Où l’on reparle de Faust
Les dernières années
Repères chronologiques
Je suis né à Wechmar, un village de Thuringe situé à deux ou trois heures de marche de la ville de Gotha, aux environs de l’an 1505. La date est incertaine, mais c’était sans doute à la fin de l’hiver ou au début du printemps, car une période de froid très rude et très longue entraînant la disette dans le pays avait privé ma mère d’une nourriture suffisante pendant les semaines précédant ma naissance. Aussi étais-je venu au monde avec un corps fluet et une santé délicate, fragilité qui a marqué toute ma vie.
À cette époque, au tournant du siècle, le monde était en pleine mutation. L’Empire était en paix, la peste noire qui avait ravagé l’Europe à l’époque de mes aïeux accordait un répit à la population, les cours européennes avaient gagné puissance et stabilité, le climat était assez favorable et, à l’exception de quelques périodes comme celle de ma naissance, les récoltes nourrissaient convenablement le peuple. La vie devenait plus confortable dans les villages et surtout dans les villes qui croissaient rapidement. On observait partout des chantiers de construction, des églises s’élevaient, des palais et des monastères étaient édifiés, des maisons bourgeoises alignaient leurs belles façades le long de rues fraîchement pavées. Le commerce était florissant et des innovations venant de tous les coins du monde étaient diffusées par les voyageurs et les colporteurs. Des rumeurs disaient qu’une caravelle avait fait le tour du monde, vérifiant ainsi que notre Terre était ronde, comme l’avaient pressenti les Anciens. Des terres inconnues venaient d’être découvertes au-delà des mers, on les appelait les Nouvelles Indes ou les Amériques. De nouveaux territoires étaient à explorer, de nouvelles espèces d’êtres vivants à rencontrer et à connaître au bout du monde, des idées neuves avaient éclos et se diffusaient largement grâce à l’imprimerie. La conscience d’un monde plus vaste et plus riche à tous points de vue semblait ouvrir les esprits de la génération nouvelle. Une autre sorte d’humanité était peut-être sur le point de surgir des éprouvettes et des alambics.
Ma mère mourut peu après ma naissance, et sa mort fut suivie de près par celle de mon père. Mes deux sœurs aînées et moi fûmes recueillis par notre grand-père qui prit soin de moi jusqu’à la fin de sa vie, tandis que mes sœurs furent plus tard envoyées au couvent. Nous vivions dans une solide demeure à soubassement de pierre sur lequel reposaient les colombages. La partie habitable était assez confortable, quoique exiguë pour la grande famille que nous formions, mon grand-père, le frère cadet de mon père, boulanger de son métier, mes sœurs et moi, auxquels s’ajoutaient des apprentis qui aidaient aux travaux de boulangerie. Les repas se passaient souvent avec des jeunes gens du village qui participaient aux travaux des champs, tandis que mes sœurs étaient associées aux tâches domestiques. Quant à moi, malgré ma faible constitution durant mes premières années, et contrairement à beaucoup de mes contemporains, je pus fréquenter la petite école du village grâce à l’appui et à un effort financier important de mon grand-père. Je me souviens que j’y allais avec plaisir car j’étais avide de connaissances, je m’appliquais à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture allemandes, ainsi qu’aux quelques notions élémentaires de la langue latine qui étaient enseignées aux enfants de mon âge. Je me rappelle surtout l’un de mes maîtres que j’admirais, un homme grand et maigre, qui considérait ses élèves avec bienveillance, et le sourire presque immuable qui éclairait son visage contrastait avec ses vêtements noirs et austères. D’une voix forte et juste, il chantait des airs ou récitait des poèmes allemands qu’il nous faisait ensuite répéter jusqu’à ce que nous les sachions par cœur. Il nous dictait des textes que nous écrivions sur des tablettes en ardoise ou dans un cahier, et que nous relisions ensuite, car il n’y avait pas de livres imprimés dans la petite école. Nous apprenions ainsi l’histoire de notre village, le maître étendait la matière à la région, puis à tout l’Empire. Il nous enseignait le nom des arbres et des animaux, des rivières et des montagnes, des choses qui nous étaient familières et de celles que nous n’avions jamais vues. Le fait de pouvoir consigner toute cette connaissance dans un cahier m’émerveillait, et je m’amusais à y rajouter mes propres mots et dessins pour compléter ce que j’avais copié. Dès ma jeunesse, je me plaisais à composer des récits, réels ou imaginaires, tout en m’exerçant à la calligraphie. Outre l’apprentissage des notions scolaires, cette occupation de mes journées me permettait, en hiver, de profiter de la chaleur fournie par un poële recouvert de carreaux de faïence qui trônait au milieu de la salle de classe. Il fallait recharger celui-ci en bûches plusieurs fois par jour, ce dont s’acquittaient les écoliers à tour de rôle. Durant les autres saisons, du printemps à l’automne, je pouvais échapper, en raison de ma santé fragile, aux travaux des champs qui étaient habituellement imposés aux enfants de mon âge à la sortie de l’école. Peu d’entre eux fréquentaient la classe aussi régulièrement que moi.
Je ne parlais guère et jouais encore moins avec les autres écoliers. La plupart arrivaient par petits groupes à l’école et en repartaient de même, tandis que moi je marchais presque toujours seul sur le chemin des écoliers. Parfois, sur ce trajet, j’apercevais le maître de loin, et j’observais qu’il s’arrangeait alors pour me rejoindre, pressant le pas s’il me voyait devant lui, ou ralentissant dans le cas contraire, afin de parcourir avec moi le reste du chemin. Sans doute appréciait-il mon attention et mon application à son enseignement.
Dès mon retour à la maison et quelle que soit la saison, je me précipitais dans la cuisine, la seule pièce chauffée par le foyer toujours allumé, non seulement parce que je recherchais sa chaleur, mais surtout pour y retrouver mon grand-père qui se tenait toujours près de l’âtre. Auprès de lui, je m’adonnais à mes devoirs scolaires, ce qui me causait beaucoup de joie. Il me semblait avancer dans une caverne obscure en portant une lanterne qui révélait mille merveilles à mesure que la lumière progressait dans la cavité. Mon aïeul s’intéressait à ce que j’apprenais à l’école, et je lui montrais les feuillets d’écriture soigneusement tenus, sur lesquels j’avais recopié des textes en allemand et quelques mots en latin, tracé des chiffres et effectué des opérations arithmétiques, en remplissant le moindre espace de chaque feuillet afin d’économiser le papier encore rare et précieux. J’aimais toutes les matières, et éprouvais du plaisir à partager ce goût avec lui, tandis qu’il me parlait de la vie d’autrefois, où peu de petits garçons et encore moins de fillettes pouvaient fréquenter une école. Il possédait un petit livre très ancien qu’il avait reçu dans sa jeunesse. C’était un recueil manuscrit de proverbes en latin, agrémenté d’enluminures d’une finesse extrême, dont chaque jour il me proposait d’étudier une page. Il était content de voir que je pouvais tout lire, que je parvenais à comprendre ce que je lisais, et il me promit de me faire cadeau du petit ouvrage. Comme j’allais m’en rendre compte plus tard, ces premières années devaient m’ouvrir un monde bien plus large que celui borné par l’horizon de mon village.
Ma naissance ne me prédisposait ni à faire de longues études, ni à m’engager dans une carrière littéraire ou professorale, mais mon aïeul comme mes maîtres d’école mirent toutes les chances de mon côté pour cela. Lorsque j’atteignis ma treizième année, mon grand-père insista pour que l’on m’envoyât à l’école cathédrale à Gotha, où je devais acquérir une éducation digne d’un clerc issu de la bourgeoisie. C’était une sorte de collège dirigé par des religieux, prisé pour l’enseignement du latin qui y était dispensé et réputé pour le comportement strict que l’on exigeait des élèves. Mon aïeul avait dû consacrer les économies de toute une vie pour me payer cet enseignement, sans doute au détriment de mes sœurs qui jamais ne se marièrent. Davantage encore que dans la petite école, je me sentais donc obligé de travailler de mon mieux pour justifier l’effort familial. Tandis que les autres élèves, qui vivaient dans la ville même, demeuraient souvent tard dans l’école où ils discutaient entre eux, moi je devais me hâter de repartir après la classe pour retourner dans mon village dans lequel j’arrivais souvent après la tombée de la nuit. Durant le trajet à pied, je récitais à voix basse d’interminables tirades en latin ou je me répétais mentalement les déclinaisons et autres règles de la grammaire latine. Arrivé à la maison, j’éprouvais de plus en plus de difficulté à m’adapter à l’environnement familial qui m’était devenu presque étranger, et au dialecte allemand où ne s’exprimaient que des considérations d’ordre matériel. Je déplorais de ne pas avoir l’occasion de parler de ce que j’apprenais, ni d’utiliser mes connaissances en-dehors de l’établissement religieux. Heureusement, il me restait mon grand-père qui continuait à m’encourager et à payer afin que je pusse poursuivre l’enseignement à Gotha. Hélas ! Peu après la fin de la troisième année à l’école cathédrale, mon bien-aimé aïeul mourut, ce qui me priva des rares moments d’échanges que je pouvais avoir, et accrut encore mon impression de solitude. Je ne gardai de lui que le petit recueil manuscrit qu’il avait laissé à mon intention.
Mon oncle, qui venait de se marier, voulut profiter de l’occasion pour me prendre à son service. Il comptait me faire travailler à la boulangerie à la place d’un apprenti, ce qui lui coûterait moins cher. Cependant, ce furent mes maîtres d’école et les religieux de Gotha qui, jugeant que j’étais un élève exceptionnellement doué, trouvèrent une solution afin que je ne sois pas à la charge de mon oncle, que je pusse étudier à l’université et obtenir ainsi un grade universitaire qui me permettrait d’enseigner à mon tour ou d’occuper une fonction honorifique et lucrative. Mon oncle accepta finalement de m’envoyer dans une grande ville universitaire, à condition de n’avoir rien à débourser ni pour mon hébergement ni pour mes études. Ce furent encore mes professeurs qui, à force de lettres de recommandation, et en particulier grâce aux relations de l’un de mes enseignants particulièrement curieux et ouvert d’esprit, réalisèrent ce miracle de faire de moi ce que je suis aujourd’hui. Ils trouvèrent pour moi une place de famulus, c’est-à-dire assistant, chez un professeur de l’université d’Erfurt, le docteur Johann Georg Faust. Celui-ci s’engageait à m’offrir l’hébergement dans sa demeure de Michaelsgasse, située tout près du Collegium Maius, et à payer mes études universitaires, en contrepartie de tâches ménagères et de divers services domestiques.
Le dernier été que je passai à Wechmar fut largement rempli par les préparatifs de départ. Grâce à cette tâche inhabituelle, je n’eus pas le temps de songer à ce qui m’adviendrait dans cette grande ville où aucune personne de ma connaissance ne s’était jamais rendue. C’est seulement quelques jours avant le départ que l’inquiétude m’assaillit : j’allais quitter la maison où j’étais né, mon village, une contrée familière et des occupations régulières, et même la ville de Gotha, son école et ses religieux, auxquels je m’étais si bien habitué, ce pays que je n’avais jamais quitté plus d’une journée entière, pour me retrouver dans un monde totalement nouveau pour moi et au milieu d’inconnus. Les encouragements que m’avaient prodigués mes maîtres d’école me parurent bien insignifiants à côté de l’idée d’abandonner tout ce qui m’était cher. Je me mis à regretter de m’être tant investi dans l’apprentissage du latin au lieu de favoriser des relations de voisinage ou de prendre part aux jeux de mes camarades que je trouvais trop bruyants et violents. Je déplorais de n’avoir pu seconder mon oncle à la boulangerie, ni travailler aux champs avec les autres enfants du village alors que les moissons s’achevaient, partager les tâches domestiques avec mes sœurs, alléger le fardeau qui pesait à présent sur les épaules de ma jeune tante. Je m’aperçus que j’allais être séparé d’un coup de tous les membres de cette famille que, finalement, je connaissais bien peu et avec lesquels il ne s’était guère présenté d’occasions de m’entretenir.
Ma tante m’aida à préparer les affaires qui me seraient utiles pour le voyage et pour les premiers temps que j’allais passer loin de la maison. Elle avait confectionné pour moi, avec le tissu d’un vêtement du défunt aïeul, une culotte longue et un gilet que je devais porter par-dessus ma chemise, et m’avait fait fabriquer des souliers, moi qui n’étais habituellement chaussé que de bas et de sabots, ou de rien du tout. Elle considérait que cet accoutrement, plutôt chaud pour la saison, serait approprié pour me présenter devant mon futur maître. Tout le reste des effets indispensables à mon séjour tenait dans un petit baluchon, dans lequel je glissai le livret reçu de mon aïeul. Enfin, ma tante me confia une bourse pleine de pièces de monnaie, qui restait de ce que le grand-père avait gardé pour moi et qui me permettrait de me procurer quelque nourriture en cas de besoin.
Le jour du départ arriva donc, bien plus vite que je ne l’attendais. La ville d’Erfurt était située à une bonne journée de route de Wechmar à l’allure d’une voiture à chevaux. Mon oncle consentit un dernier sacrifice matériel pour payer le paysan qui allait m’y conduire. Au moment de partir, je fis un effort pour me retenir de pleurer devant mes proches, mais dès que j’eus pris place avec mon bagage sur la charrette qui devait m’emmener et que j’eus tourné le dos à mon village, je laissai couler un flot de larmes. À cette heure-là, je n’imaginais pas qu’une fois arrivé là-bas, je n’aurais plus le loisir de penser à mon existence antérieure.
Les premiers pas dans la grande ville furent difficiles pour le jeune villageois de dix-sept ans que j’étais. Tout m’impressionnait ici, moi qui n’avais guère connu que les environs de mon village. Même Gotha, dont j’avais fréquenté l’école cathédrale durant trois ans, me paraissait à présent minuscule à côté d’Erfurt. Le paysan qui m’avait transporté dans sa charrette me laissa à l’entrée de la cité, à l’ombre des sévères fortifications de pierre qui l’enserraient et me rendaient son abord encore plus rébarbatif. De là, je devais me rendre à une auberge dont l’adresse m’avait été communiquée avant le départ. Ne sachant pas où diriger mes pas, je cherchai à m’informer auprès de quelqu’un. Mais à qui m’adresser parmi les nombreux passants dans les rues de cette ville ? À vrai dire, je n’avais jamais de ma vie vu autant de monde à la fois. Tous avaient l’air pressé, ils marchaient en tous sens, regardant droit devant eux, de sorte que je craignais de les déranger dans leurs déplacements en les abordant. Enfin, je vis un petit groupe conduit par un homme à l’allure assez affable vers lequel je décidai de me diriger pour demander mon chemin. Heureusement, l’adresse que j’indiquai était assez proche de là où nous nous trouvions, de sorte que son explication me permit de me rendre sans difficulté à l’auberge. C’est là que m’attendait l’un des religieux qui m’avaient instruit à Gotha, lequel devait me conduire jusqu’à la demeure de mon futur maître.
Avec le religieux qui m’accompagnait, nous parcourûmes une distance qui me parut infinie, à travers un interminable dédale de rues où d’austères maisons de pierre voisinaient avec des constructions à pans de bois. Lorsque la rue s’élargissait en une place, surgissaient devant mes yeux d’innombrables clochers et tours, témoignant de l’importance et de la richesse de la population urbaine. Je marchais le plus vite possible derrière mon guide que j’avais toujours peur de perdre de vue, affolé par le va-et-vient incessant des gens, le bruit de piétinement des chevaux qui martelaient les pavés ou s’enfonçaient dans la boue, le grincement des roues des chariots qui brinquebalaient dans les rues étroites, les cris des marchands ambulants… Toute cette agitation, le vacarme, la saleté et la puanteur omniprésents faisaient contraste avec la douceur et la tranquillité de la demeure familiale entourée d’arbres et de prairies, avec la permanence des chemins de terre dans lesquels les pas enfonçaient leur marque, avec le murmure de la petite rivière Apfelstädt qui traversait le village et la musique continue et rythmée de la roue du moulin qu’elle entraînait.
Nous nous arrêtâmes finalement devant l’une de ces austères maisons de pierre et maçonnerie située dans la Michaelsgasse, rue prestigieuse puisqu’elle menait aussi à l’université et à la grande synagogue. C’était la maison du docteur Johann Faust. La façade étroite, serrée entre les bâtisses voisines, ne comportait qu’une grande porte et une petite fenêtre donnant sur la rue, ainsi qu’une ouverture à peine plus large à l’étage. Le religieux souleva le heurtoir qui retomba avec un bruit mat sur le battant, afin de signaler notre présence. Contrairement à ce que j’imaginais, personne ne vint nous accueillir, il n’y avait pas de servante, il suffisait de pousser la lourde porte grinçante pour entre-apercevoir au fond, après un petit vestibule obscur et derrière un vantail entrouvert, une salle à voûte élevée sur croisée d’ogives, qui s’avérait être le cabinet de travail de Faust. Un éclairage blafard était dispensé par un vitrail blanc grisâtre donnant sur la cour, devant lequel se profilait la silhouette voûtée du docteur, penchée sur son pupitre. L’homme semblait n’avoir pas remarqué notre venue, quoique mon accompagnateur s’efforçât de faire du bruit en tapant ses bottes sur le seuil de pierre et en se raclant ostensiblement la gorge. Au bout d’un long moment, la silhouette remua, se redressa et notre hôte tourna enfin vers nous son visage long, maigre, prolongé par une barbe noire et pointue. Il avait l’air contrarié de quelqu’un qui a été dérangé d’un travail très important. Il commença par saluer assez respectueusement le religieux, pour le congédier presque aussitôt, avant de m’adresser enfin la parole d’une voix sèche afin de m’informer de ce qu’il attendait de moi, tout en me désignant d’un coup de menton dans un coin le départ d’un escalier en colimaçon. Comme son ton n’appelait aucune réponse, je m’engageai aussitôt dans l’étroit passage et, tandis que j’atteignais les dernières marches qui débouchaient sur une minuscule cellule sous la charpente, pouvant tout juste contenir une paillasse qui faisait office de lit, j’entendis la voix rugueuse du docteur qui m’interpellait d’en bas : « Wagner ! Vous pouvez y déposer vos effets, ce sera votre chambre. Comme vous allez passer l’essentiel de votre temps à l’université, cela vous suffira. Vous n’aurez à demeurer chez moi que pour effectuer les services que je vous demanderai. Vous n’occuperez donc cette chambre que pour dormir. » Ces services auprès du docteur Faust, tels qu’il me les détailla, consistaient à s’occuper du ménage des pièces principales, effectuer les achats pour la vie courante, assurer la préparation des repas, garder la maison en son absence, et surtout interdire l’accès à son cabinet à tout visiteur lorsque mon maître était absorbé dans son travail et ne devait être dérangé sous aucun prétexte. Cela durant mes années d’études. Plus tard seulement, il me demanderait de l’assister dans ses travaux et ses expériences au sein de son cabinet de travail.
Après une rapide collation que je pris seul, comme cela devrait toujours se produire par la suite, car Faust n’aimait pas manger en compagnie, je regagnai ma petite chambre. Pour la première nuit en cette place, j’eus le plus grand mal à m’endormir. Je ressassais le sentiment d’être étranger à tout ce qui m’entourait, isolé dans un monde totalement inconnu, je regrettais même que mes maîtres aient remarqué mon penchant pour les études et qu’ils aient persuadé mon tuteur de m’envoyer les poursuivre dans cette grande ville, alors que j’aurais pu simplement travailler à la boulangerie familiale, dans les champs ou dans un atelier comme les autres villageois de mon âge. Enfin, je prenais la froideur de l’accueil de Faust pour de l’hostilité, ce qui se révéla inexact avec le temps.
Dès le lendemain de mon arrivée à Erfurt, j’entamai ma vie d’étudiant. Lorsque je franchis pour la première fois le majestueux portail gothique du Collegium Maius qui abritait l’université, je sentis battre mon cœur de joie et d’émotion. Moi, petit villageois pauvre et de faible constitution, j’étais admis à entrer dans cette vénérable institution, l’une des plus anciennes universités et la deuxième Haute École de l’Empire après Cologne, qui formait les plus grands esprits non seulement de Thuringe, mais de toute l’Allemagne et des principales nations d’Europe. Les études y étaient réputées particulièrement longues et difficiles, seuls quelques étudiants parvenaient à les terminer avec succès et rares étaient ceux qui réussissaient le Magistère, l’examen qui donnait le droit d’enseigner à son tour. La plupart des jeunes gens qui arrivaient, comme moi, dans une ville inconnue pour y faire des études devaient d’abord songer à gagner leur pain, au détriment du travail intellectuel, ce qu’ils faisaient généralement en quêtant de porte en porte lorsqu’ils ne pouvaient pas trouver d’autre occupation lucrative. Pour ma part, grâce au docteur Faust, j’en étais dispensé et pouvais me consacrer presque entièrement à l’étude.
Bien que je me sentisse d’abord un peu perdu au milieu de la foule d’étudiants, cette première impression céda bientôt la place à l’enthousiasme que suscitaient les cours magistraux fondés sur la scolastique, consistant dans l’étude de textes latins et grecs. Au travers de cette matière, nous abordions la philosophie aristotélique, la tragédie grecque, la récitation des discours de Cicéron ou des vers d’Homère, l’Ars juris et plus précisément le droit romain, le Corpus naturale seu mobile, c’est-à-dire la nature et le mouvement des corps, et même des rudiments de médecine d’Hippocrate et de Galien dans le cadre de la Graeca lectio. N’ayant appris que le latin à l’école cathédrale, je me mis à étudier avec assiduité la langue grecque des Anciens, qui me donnait accès à de nombreux textes écrits par des auteurs antiques. J’admirais non seulement la graphie de ce nouvel alphabet et la sonorité de ses mots, mais aussi le style poétique des textes écrits dans cette langue. Je me souviens en particulier d’un de mes professeurs particulièrement facétieux, qui choisissait pour nous enseigner les langues anciennes des textes courts et plaisants, comme les fables du Grec Ésope ou des élégies du Romain Ovide. Nous devions non seulement copier ces textes et les réciter, mais étions aussi incités à en composer nous-mêmes afin de nous exercer au style et à la versification des classiques.
Durant les premiers mois, les étudiants suivaient le corpus de base comprenant la grammaire, la dialectique et la rhétorique qui formaient le Trivium, auquel s’ajoutaient ensuite quatre autres matières, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique, qui constituaient le Quadrivium. Au début de ce cycle d’études, j’étais loin d’exceller dans la rhétorique, qui était le principal exercice d’application de ces matières. Le maître nous imposait un sujet choisi parmi celles-ci et nous devions argumenter oralement, chaque étudiant à son tour. Autant j’aimais l’étude des langues et des sciences, autant je redoutais ces joutes oratoires, dans lesquelles ma faible voix et mon manque d’assurance et de combattivité faisaient régulièrement de moi le perdant. Par la suite, dans le cadre du Quadrivium, nous abordions, entre autres sujets, la physique basée sur l’œuvre d’Aristote, l’Historia Naturalis de Pline l’Ancien et De rerum natura de Lucrèce. En astronomie, nous étudiions les phénomènes célestes, atmosphériques et telluriques. Le maître disposait pour cela d’un magnifique astrolabe dont il nous montrait les différents usages. Enfin, quelques heures étaient consacrées à l’enseignement de la musique, qui se limitait à des notions fondamentales d’harmonie que, par la suite, je trouverais bien insuffisantes et que j’aurais, dans mes vieux jours, l’occasion de développer.
Les professeurs qui enseignaient au Collegium Maius comptaient parmi les meilleurs de l’Empire. Certains, très âgés, avaient acquis leur réputation au cours de longues années de pratique, mais leur science se limitait à celle des auteurs de l’Antiquité. D’autres, plus jeunes, expérimentaient de nouvelles formes d’enseignement. Parmi ceux-ci, quelques-uns, s’affranchissant de la scolastique, proposaient une éducation humaniste qui incitait les étudiants à rechercher la sagesse et la liberté plutôt que l’accumulation de savoirs. J’appréciais ces cours qui laissaient une plus grande place à la culture, à la littérature, à l’histoire récente, à la réflexion philosophique et religieuse, en supplantant progressivement les matières traditionnelles que je trouvais plus monotones et beaucoup moins intéressantes. Ces jeunes professeurs nous enseignaient l’art du raisonnement et de la discussion, qui devrait s’avérer bien utile pour une carrière de savant à laquelle j’aspirais.
Si je communiquais peu avec les autres étudiants, que je trouvais trop bruyants et parfois insolents et moqueurs, j’aimais retrouver mes maîtres après leurs cours. Avec l’un d’eux en particulier, le jeune professeur d’arithmétique Adam Ries, je me sentais en plein accord. Celui-ci enseignait, outre cette matière traditionnelle, une nouvelle science venue de l’Orient, dans laquelle les nombres inconnus étaient remplacés par des lettres, ce qui facilitait la résolution de problèmes complexes. Au lieu des chiffres romains utilisés par tous ses collègues, il adoptait la notation positionnelle des chiffres indo-arabes. Avec lui, tout paraissait incroyablement simple, comme « deux plus deux font quatre ». De plus, contrairement à la plupart de ses collègues, maître Ries exposait son cours non pas en latin, mais en allemand usuel, ce qui rendait la matière encore plus vivante. Hélas ! Je ne pus profiter de son enseignement que durant une année, car il quitta ensuite Erfurt pour la lointaine ville d’Annaberg où il allait fonder une école privée dédiée à l’apprentissage et la pratique de l’arithmétique.
Durant cette première année d’études, je n’avais pas encore le droit de suivre l’enseignement du docteur Faust, mais il m’arrivait de me glisser parmi les étudiants plus avancés afin d’assister à ses cours. La réputation de mon maître comme professeur dans diverses matières était excellente. Plus savant que maints docteurs, écrivains et moines, il enseignait depuis une dizaine d’années la scolastique, comme ses collègues, mais se distinguait surtout par ses connaissances en médecine, en théologie et en astrologie, ainsi qu’en physique et en chimie. Il montrait aux étudiants des animaux morts ou des plantes, qu’il découpait méthodiquement afin d’en distinguer les différentes parties. Lors de ses cours plus théoriques, son auditoire était autorisé à mettre en question certaines des doctrines prônées universellement par les générations précédentes : désormais, on n’ignorait plus que la Terre était ronde, que l’Océan s’arrêtait aux rives du nouveau continent, et le cours de ce professeur était peut-être le seul dans toute l’université, voire dans toutes les écoles d’Europe, où les dogmes érigés par l’Église catholique pouvaient être discutés. Même dans les matières classiques, comme l’étude des textes grecs ou latins, le docteur Faust captivait ses élèves par sa manière de présenter les récits antiques. Il les mettait en scène, invitait ses élèves à jouer le rôle de personnages historiques ou mythologiques, et les faisait échanger ainsi des propos dans la langue d’Homère ou de Virgile. On me raconta que, lors d’un de ses cours, il avait fait apparaître devant ses étudiants, par le truchement d’un système de projection lumineuse, les héros de Troie et les monstres de la mythologie, notamment le cyclope Polyphème. Certaines de ces figures d'ombre semblaient si vivantes qu’elles avaient fait fuir quelques étudiants épouvantés. Quant à moi, même si je n’avais pas assisté à de tels phénomènes, les matières que mon maître enseignait me passionnaient, et je me réjouissais d’autant plus de pouvoir bientôt mettre mon jeune talent à la disposition de cet éminent professeur.
Outre le bonheur d’écouter les enseignements universitaires, j’éprouvais quelque fierté à prendre place sur des bancs où maints grands hommes m’avaient précédé, notamment Johannes Gutenberg au siècle dernier, dont l’invention de l’imprimerie me permettait à présent de lire plus de livres qu’une vie entière de pérégrinations de bibliothèque en monastère ne m’aurait permis de soupçonner l’existence. J’appris que Martin Luther, ce grand théologien que j’eus le privilège de rencontrer plus tard, avait également fréquenté le Collegium Maius d’Erfurt avant d’entrer au couvent des Augustins dans cette même ville. Ces hommes illustres, devenus moines, savants ou philosophes, me semblaient bien plus proches que mes condisciples. Autant je fuyais ces derniers, autant j’essayais de me familiariser avec mes prédécesseurs, ces anciens étudiants, d’après leurs écrits et à travers les récits qu’en faisaient les enseignants, à défaut de les connaître personnellement.
Alors que l’école avait occupé la plus grande partie de mon temps lorsque je vivais dans ma famille, l’université, au contraire, laissait beaucoup de liberté aux étudiants. L’éducation que j’avais reçue chez les religieux me maintenait à distance des tavernes, de ces bouges obscurs où s’entassaient mes condisciples pour consommer, en grandes quantités, des boissons aussi fortes que dangereuses pour l’esprit, et pour fréquenter, ou du moins frôler, des créatures encore moins recommandables. D’ailleurs, je cherchais à éviter le contact ou même la rencontre des femmes. Leur vue me remplissait de gêne et de crainte, je rougissais affreusement et, de peur de montrer cette infirmité, j’évitais autant que possible de croiser leur chemin. Je ne pouvais pas non plus rentrer à la maison, puisque dans la petite cellule que m’avait réservée le docteur Faust en sa demeure je n’avais guère de place et trop peu de lumière pour étudier. En revanche, je restais souvent après les cours au Collegium Maius et fréquentais assidûment sa magnifique bibliothèque. La Libraria Universalis, dont la direction était confiée à la faculté de philosophie, valait pour moi tous les trésors du monde, je m’y trouvais comme au paradis. Elle contenait près d’un millier de volumes, dont plusieurs centaines de manuscrits de grande valeur, et bénéficiait de la présence, à Erfurt, de nombreux imprimeurs, lesquels avaient fait de cette ville l’une des capitales de l’imprimerie. En tant qu’étudiant de la faculté de philosophie, j’avais tout loisir de demeurer dans cette bibliothèque jusqu’à la tombée de la nuit. Je retrouvais régulièrement le bibliothécaire de l’université, et devins son confident : il me parlait des personnes qu’il côtoyait, des professeurs du Collegium et d’ailleurs, et des savants venus des quatre coins de l’Empire pour consulter, copier ou emprunter des ouvrages rares. C’est dans ce lieu que je me familiarisai réellement avec les livres imprimés, le seul que j’avais vu jusqu’ici, chez mes maîtres de l’école cathédrale, étant le manuel de grammaire latine d’Aelius Donatus, l’Ars Grammatica, lequel renfermait une série de gloses et de commentaires imprimés à partir de copies de manuscrits effectuées de génération en génération. Pour approfondir la connaissance de la langue latine, les professeurs se référaient à l’Ars de octo partibus orationis du même auteur. Ma bonne connaissance des langues classiques me permettait désormais de suivre sans difficulté les arguments des sophistes, la physique d’Aristote n’avait plus de secret pour moi, j’avais assimilé les traités médicaux d’Hippocrate et de Galien, mais dans ces matières c’étaient surtout les écrits plus récents qui m’attiraient. Je découvrais à présent les ouvrages de médecine orientale, notamment ceux d’Avicenne, d’Averroès ou d’Ibn Butlan, dont certains offraient de nombreuses illustrations et planches anatomiques. J’y trouvais la description du squelette, des chairs, des humeurs, des organes et leurs fonctions. Je m’arrêtais longuement sur une coupe de l’œil, suivie de considérations particulièrement détaillées sur l’optique. Je consultais avec ardeur d’autres traités d’histoire naturelle enrichis de gravures représentant des espèces botaniques et animales. Je me plongeais avec passion dans les œuvres d’Albertus Magnus et surtout des Italiens comme Tommaso d’Aquino ou Marsilio Ficino. Je découvrais également des encyclopédies récemment imprimées comme la Margarita Philosophica par Gregor Reisch ou une somme sur le droit canonique, la Margarita Decretalium de Sébastien Brant. Durant de longues heures, je restais ainsi à admirer des pages savamment illustrées. Je me délectais d’être transporté dans l’esprit des temps passés, de voir comment les sages raisonnaient avant nous, et d’évaluer le chemin parcouru par la pensée depuis des siècles. Je demeurais à lire et à recopier ces documents à la lueur de ma lanterne, jusqu’à ce que celle-ci s’éteignît ou que le gardien vînt pour me jeter à la rue, sourd à mes protestations, et fermât bruyamment les lourdes portes derrière moi.
