L'Avalant - Melissa Collignon - E-Book

L'Avalant E-Book

Melissa Collignon

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Beschreibung

Au bistrot de la place T’sertsevens, comme partout à Thuin, on adorait parler de ceux de l’Avalant.

Le dimanche midi, quand le café était bondé et que les bateliers commençaient à être bourrés, on aurait pu penser qu’il s’y tenait un colloque tellement il y avait de l’animation. On parlait du Père et de la Mère jusqu’à l’écluse de Charleroi et on y allait gaiement car on l’avait bien remarqué, ces indiscrétions ne semblaient pas affecter le couple qui, assidûment silencieux, éternellement indifférent, ne s’apercevait même pas que toute la ville faisait de sa vie un mystère.

Un roman régional et pittoresque à découvrir sans attendre !

EXTRAIT

Ceux de l’Avalant sont des sots. Plus qu’une certitude, c’était une évidence.
La Mère, elle, ne sortait pratiquement jamais de la cabine. On ne la voyait que lorsqu’elle faisait son marché, le vendredi à l’aube, quand les vendeurs n’avaient pas encore déployé leur marchandise sur les étals. Elle débarquait au milieu de l’agitation avec ses sabots en bois et son sac en jute, désignait d’un index silencieux ce qu’elle voulait, payait et s’en allait. C’était aussi rapide qu’un courant d’air un jour de grand vent. Si au début, les gens d’à terre s’étaient montrés vexés par l’impolitesse de son silence, bien vite, ils s’en étaient réjouis : les passages de la Mère, aussi furtifs fussent-ils, avaient au moins le mérite d’alimenter les conversations jusqu’à l’heure de l’apéro.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

L'Avalant... une fabuleuse intrigue au fil de l'eau ! - RobT, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née en 1980 quelque part en bord de Sambre, Melissa Collignon est, depuis toujours, passionnée par les lettres. Infiltrée dans la grande mafia ihecsienne en 1998, elle en sort quatre ans plus tard avec l’envie de travailler dans la com (ce qu’elle fera) et de changer le monde (ce qu’elle abandonnera bien vite). Après une spécialisation en humanitaire à l’UCL, Melissa part en voyage par-ci par-là, avant de poser ses valises à Nivelles, auprès de ses deux petits garçons. Pendant des années, des tas de romans se sont accumulés dans le bazar de son salon (Barjavel, Murakami, Werber, Ancion, Maalouf,…). Et puis un jour, elle a eu envie d’en ajouter un en haut de la pile. Le sien. Après quelques succès à des concours de nouvelles, Melissa se lance dans l’écriture de l’Avalant, son premier roman.

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Seitenzahl: 375

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

Page de titre

À Madeleine et Oscar, mes arrière-grands-parents bateliers.

À Lily et Gérard, mes grands-parents,

Été 1926

Le carillon du beffroi résonna dans les rues désertes de la ville. Depuis deux jours, une chaleur torride tombait sur Thuin. L’air dansait au-dessus des pavés, ondulant et éthéré comme un mirage en plein désert. Quelques enfants qu’on avait mis dehors le temps de préparer le dîner jouaient à l’ombre d’un marronnier. Ils ne se retournèrent pas quand Oscar dévala le chemin à quelques mètres d’eux.

Le petit garçon tourna à l’angle de la rue du Moustier et s’engagea dans le sentier de terre qui menait à la Sambre.

— Gamin, attends !

Oscar hésita. Il jeta un coup d’œil en arrière et ralentit.

— Gamin !

C’était le facteur. Il était en nage. De grosses gouttes de sueur s’échappaient de sa casquette, roulaient sur ses tempes et finissaient leur course sur le col feutré de son costume. À contrecœur, Oscar s’arrêta.

— Du courrier pour ton père. Prends-le s’il te plaît, ça m’évitera de remonter.

L’homme lui tendit une enveloppe puis souffla, visiblement soulagé :

— Merci, gamin.

Oscar la glissa dans son cartable et reprit sa course dans le sentier de terre.

La brise qui annonçait que la Sambre serpentait paresseusement au bout du chemin décolla quelques boucles noires que la chaleur avait plaquées sur son visage. Il entra dans sa cabane, un abri à trois planches qu’il s’était bricolé le long du chemin de halage, et examina l’enveloppe qui portait encore la marque des doigts transpirants du facteur : un timbre brun du Deutsches Reich, une adresse située à Stuttgart et un nom. Celui de sa mère. La mâchoire d’Oscar se crispa de colère.

Sa mère. Jeanne. Cette putain.

Comment osait-elle leur écrire après ce qu’elle leur avait fait, à lui et à son père ? Quand elle s’était enfuie avec un Allemand en 1918, sans même leur dire au revoir, elle leur avait littéralement perforé le cœur… Et voilà qu’elle avait le culot de leur écrire ? Mais pour leur dire quoi ? Qu’elle était heureuse avec son Boche ? Qu’elle se sentait une envie soudaine de venir leur rendre visite à Thuin, comme une vieille branche de la famille à qui on pense de temps en temps ?

Le cœur battant, Oscar se leva pour jeter la lettre dans la Sambre. C’était tout ce que Jeanne méritait ; moisir au fond de l’eau entre les cailloux vaseux et les algues puantes. C’était de sa faute si aux yeux de tous, il était devenu le fils de la putain de Thuin. Et ta mère ? Elle est partie avec un Allemand, il paraît ? Quelle garce ! Et ton père, il tient le coup, seul à la boulangerie ? Et toi ? Pas trop difficile de vivre sans elle ? Si, c’était dur. Mais plus dur encore était de se frotter à leur curiosité malsaine et à leurs regards bourrés d’une animosité qui lui donnait envie de vomir.

Oscar fit quelques pas vers l’arrière pour prendre son élan, compta jusqu’à trois, prêt à bondir dans l’eau avec la lettre, puis se figea. Une péniche approchait. C’était un bruit qu’il connaissait bien, car de sa cabane, il observait souvent les bateliers revenir à Thuin après un long voyage. À peine rentrés, ils retrouveraient leur place dans le paysage mouvant de la ville, comme s’ils n’en étaient jamais partis.

Oscar reconnut les lettres jaunes de l’Avalant qui pointaient à l’horizon. L’Avalant, murmura-t-il en courant chercher sa fronde. De tous les bateliers, c’était ceux qu’il détestait le moins. À cause de leur silence, mais aussi parce que quand toute la ville parlait du Père et de la Mère, au moins, ils ne pensaient plus à Jeanne, sa mère, cette putain.

Oscar avait souvent observé ceux de l’Avalant lorsque la péniche était amarrée près de la place t’Serstevens. Pendant des heures, il regardait le Père s’affairer sur le plat-bord pour faire briller les écoutilles ou recouvrir les traces de peinture arrachée par le sable, le vent et l’usure. Du matin au soir, le vieux batelier travaillait sans jamais lever la tête, absorbé par le mouvement circulaire de son bras nettoyeur. De temps à autre, bien qu’il n’y eût jamais personne près de lui, le Père remuait les lèvres et c’est ainsi qu’à Thuin, on en avait conclu qu’il était sot.

Ceux de l’Avalant sont des sots. Plus qu’une certitude, c’était une évidence.

La Mère, elle, ne sortait pratiquement jamais de la cabine. On ne la voyait que lorsqu’elle faisait son marché, le vendredi à l’aube, quand les vendeurs n’avaient pas encore déployé leur marchandise sur les étals. Elle débarquait au milieu de l’agitation avec ses sabots en bois et son sac en jute, désignait d’un index silencieux ce qu’elle voulait, payait et s’en allait. C’était aussi rapide qu’un courant d’air un jour de grand vent. Si au début, les gens d’à terre s’étaient montrés vexés par l’impolitesse de son silence, bien vite, ils s’en étaient réjouis : les passages de la Mère, aussi furtifs fussent-ils, avaient au moins le mérite d’alimenter les conversations jusqu’à l’heure de l’apéro.

C’est qu’au bistrot de la place t’Serstevens, comme partout à Thuin, on adorait parler de ceux de l’Avalant. Le dimanche midi, quand le café était bondé et que les bateliers commençaient à être saouls, on aurait pu penser qu’il s’y tenait un colloque tellement il y avait de l’animation. On parlait du Père et de la Mère jusqu’à l’écluse de Charleroi et on y allait gaiement, car on l’avait bien remarqué, ces indiscrétions ne semblaient pas affecter le couple qui, assidûment silencieux, éternellement indifférent, ne s’apercevait même pas que toute la ville faisait de sa vie un mystère.

Et ce mystère fascinait Oscar.

Toujours debout sur la berge, le petit garçon ajusta sa fronde, tira l’élastique vers lui et le lâcha. La pierre traversa les airs en sifflant. Quand elle atterrit sur les écoutilles de l’Avalant, à dix mètres du Père qui ne se rendit compte de rien, il y eut un cri. Strident. Oscar plissa les yeux. Venait-il réellement de voir une ombre dégringoler sur le plat-bord, entraînant dans sa chute un seau qui disparut dans la Sambre ? Étonné, il balaya du regard la longue péniche qui continuait à avancer et à bord, il ne vit personne d’autre que la Mère et le Père, occupé sur le devant. Oscar se gratta la tête. Il ne comprenait plus rien. Rien de rien. Il aurait juré que c’était une petite fille qui avait crié. Or, ceux de l’Avalant n’avaient pas de fille. Du moins pas à sa connaissance – et pourtant, s’il n’avait pas la parole facile, il avait l’œil plutôt vif. Perplexe, il fixa les vaguelettes provoquées par le passage de la péniche qui venaient mourir à ses pieds.

Un cri. Une ombre. Une fille. Étrange découverte.

Il s’habilla à la hâte et s’éloigna, glissant dans sa poche la lettre venue d’Allemagne dont il s’occuperait plus tard.

Pour l’heure, il avait bien mieux à faire.

***

— Je ne savais pas que ceux de l’Avalant avaient une fille, lança-t-il un peu plus tard, en entrant dans l’atelier de son père.

Engoncé dans son tablier blanc, Armand faisait du pain. Il secoua la tête sans rien dire, s’essuya les mains et se mit à disposer minutieusement des boules de pâtes sur la grille.

— Pa, tu m’as entendu ?

— Ils n’ont pas de fille, murmura le boulanger avec l’empressement de quelqu’un qui n’a pas envie de parler.

— Tu en es sûr ?

Armand sortit la fournée précédente et poussa doucement Oscar qui attendait toujours sa réponse, planté à côté du four. Il détestait autant aborder le sujet de l’Avalant que d’être dérangé quand il était dans son atelier, mais il savait que son fils ne partirait pas avant d’avoir eu une explication.

— Oui, ajouta-t-il rapidement. Ils ont eu trois fils, mais pas de fille.

— Et où sont-ils, alors, leurs fils ?

— Disparus.

— Pourtant, j’ai vu une fille sur la péniche.

Armand suspendit ses mouvements et tourna vers Oscar un regard menaçant dans lequel, pourtant, toute sa peur était palpable.

— Tu es allé sur l’Avalant ?

— Non. Je l’ai vue de loin.

— Tu sais très bien que je t’interdis de t’approcher d’eux.

— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils ont fait ?

— Rien qui puisse t’intéresser.

— Justement si, ça m’intéresse ! Pourquoi ne parlent-ils jamais ? Tu crois qu’ils sont muets ? Et leurs trois fils, où ont-ils disparu ? Pourquoi cachent-ils leur fille ?

— Oscar, tu m’agaces ! s’écria Armand, les joues rougies par l’énervement. J’ai tellement de travail ! Du pain à cuire, des pâtisseries en commande, mon atelier à nettoyer… Tout ça, ajouta-t-il en faisant un geste vague de la main, ce sont des histoires d’adultes. Tout ce que je peux te dire, c’est que tu ne dois pas t’approcher de ceux de l’Avalant. Reste loin d’eux, ça vaut bien mieux. Maintenant, fiche-moi la paix.

— S’il te plaît, c’est vraiment important pour moi de le savoir !

A cet instant, les yeux d’Armand roulèrent vers le haut, signe qu’il était très en colère. Il inspira, expira puis lâcha dans un souffle :

— Vraiment important ? Qu’est-ce que tu en sais, toi, de ce qui est important ?

Oscar voulut rétorquer, mais, piqué au vif, il serra les dents et attrapa une tartelette encore chaude. La porte de l’atelier claqua derrière lui.

— Si ton fils ne sait pas ce qui est important, chuchota-t-il en enfourchant son vélo, dans la rue, il sera sûrement incapable de te dire qu’une lettre vient d’arriver pour toi. De ta Jeanne.

Il cracha avec mauvaise humeur et s’élança vers le chemin de halage, se jurant de ne jamais parler à Armand du courrier envoyé d’Allemagne.

Dix bonnes minutes plus tard, il arriva devant la grande bâtisse blanche qui marquait la frontière entre Thuin et Hourpes. C’était là qu’habitait Martin, l’ancien éclusier. Oscar allait souvent lui livrer du pain et il adorait ça. Martin avait traversé presque un siècle entier à Thuin, ouvrant et fermant les vannes de l’écluse qui laissait entrer les bateaux dans la ville, écoutant les conversations des mariniers de passage et partageant avec eux des petits bouts de vie qui venaient égayer la sienne, trop tranquille à son goût. Martin faisait partie de ces gens qui connaissent tous les mystères d’une ville et de ses habitants. Malheureusement, à part Oscar, personne ne prenait le temps d’écouter les histoires poussiéreuses mais passionnantes du vieil homme qui finiraient un jour par s’éteindre avec lui.

— Qui va là ? fit une voix endormie alors que le petit garçon poussait la porte, toujours entrouverte, de la grande maison. C’est toi, gamin ?

— Bonjour, répondit Oscar en entrant dans la cuisine.

— Ah, tu tombes bien ! C’est l’heure de l’apéro.

Oscar sourit. Avec Martin, c’était toujours l’heure de l’apéro.

— Prends ce qu’il faut là-haut et viens. J’ai déjà ouvert la bouteille.

L’éclusier désigna une armoire en hauteur et Oscar attrapa les verres qu’il posa sur la table, avec la petite tarte qu’il avait amenée. Martin fixa la pâtisserie avec des yeux arrondis par la surprise.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Une tartelette, pour vous.

Il y eut un silence, puis la bouche de Martin s’élargit et d’un coup, son rire tonitruant éclata dans la cuisine.

— Une tartelette ! pouffa-t-il en frappant une main sur ses genoux.

— Et ça vous fait rire ? Vous vous moquez de moi ?

— Mais enfin, gamin ! Ne me dis pas que tu n’as rien d’autre à faire de tes journées que d’apporter des pâtisseries à un vieux croulant comme moi !

Vieux croulant. C’étaient les termes peu élogieux qu’il utilisait quand il parlait de lui.

— C’est qu’elle sort du four et…

— Du four ?

Martin se remit à rire de plus belle et Oscar, contrarié, vida son verre d’une traite. Il avait souvent vu le vieil homme le faire et la satisfaction qu’il voyait sur son visage l’avait toujours intrigué. Il toussa violemment. C’était la première fois qu’il buvait de l’alcool et le goût n’avait rien n’à voir avec ce qu’il s’imaginait. C’était infect.

— Allez, dis-moi pourquoi tu es là, dit Martin en se calmant.

Ses yeux étaient brillants de bonne humeur et son visage révélait les efforts qu’il faisait pour garder son sérieux.

— Je voulais que vous me parliez de l’Avalant.

— De l’Avalant ? Pourquoi ?

Oscar haussa les épaules.

— Tu sais, en ville, on ne fait que parler d’eux. Tu vas au bistrot sur le temps de midi et tu écoutes ; ça y va dans tous les sens, sur le Père et la Mère.

— J’ai pas le droit d’y entrer et en plus, je suis sûr que personne ne les connaît mieux que vous. Et puis l’autre jour…

Oscar hésita. Devait-il lui parler de la fille ? Martin allait-il se moquer à nouveau ?

— J’ai vu une fille sur le bateau, lâcha-t-il enfin, guettant la réaction du vieil homme qui se montra plus amusé que surpris.

Oscar se détendit.

— Vous l’avez déjà vue aussi, n’est-ce pas ?

— Je passe ma vie derrière ma fenêtre. De l’extérieur, on ne me voit pas, mais quand les péniches passent, j’observe tout ce qui s’y passe. Oui, j’ai déjà vu la petite rousse, assise sur les écoutilles. Un peu avant d’entrer dans l’écluse, elle descend se cacher dans la cabine.

— Pourquoi ?

— Va savoir… Je suppose qu’elle a peur à cause de tout ce qu’on raconte sur les femmes de l’Avalant.

— Oh !

Martin posa un regard amusé sur Oscar. Il termina son verre et le claqua sur la table.

— Tu ne connais vraiment pas l’histoire, n’est-ce pas ?

Le petit garçon hocha vigoureusement la tête. Il passait le plus clair de son temps tout seul et ne s’était jamais intéressé à ce que les gens pouvaient raconter. Quant à son père, il ne lui parlait pas de ce genre de choses.

— Et tu voudrais savoir ?

— Oui.

— Tu as de l’argent ?

— Non, pourquoi ?

— Parce que tout a un prix, gamin.

Oscar lui lança un regard dépité et Martin éclata à nouveau de rire.

— Je plaisante. Reprends un verre et écoute bien ce que je vais te dire. Mais tu dois me promettre de garder ça pour toi. Même s’ils n’ont pas eu la vie facile, ils n’ont fait de mal à personne, ceux de l’Avalant.

Il attendit qu’Oscar acquiesce avant de continuer.

— Je ne me souviens plus bien de l’année de mise à l’eau de l’Avalant, mais à mon sens, ça doit être aux alentours de 1860. C’est le grand-père du Père qui l’a fait construire. Il y a installé sa petite famille et quand ils ont commencé à voyager, on s’est tout de suite mis à parler d’eux dans la région. Ils tiraient la péniche le long du chemin de halage presque aussi vite qu’un cheval au trot. Il ne leur fallait qu’une demi-journée pour faire Thuin-Charleroi, c’était un record pour l’époque. La mère et la fille conduisaient et le Père tirait l’engin avec ses deux fils. Ils formaient une belle équipe à cinq ; beaux, robustes et travailleurs. Un peu le genre de famille idéale qu’on voudrait tous avoir. Ils allaient et venaient sur les canaux avec une bonne humeur qu’ils refilaient à tous les bateliers qu’ils croisaient. Moi, je connaissais surtout la petite fille, la tante du Père ; c’était elle qui venait nous amener la quittance quand ils passaient à l’écluse. Une petite brune avec de grands yeux gris.

Le visage de Martin s’affaissa.

— Une nuit, je crois que personne ne s’y attendait, elle est morte. Ses parents ont raconté qu’elle avait attrapé la scarlatine, mais l’éclusier de Landelies a juré que la veille, il l’avait vue en pleine santé. Et d’autres ont certifié l’avoir aperçue qui jouait sur les écoutilles quelques heures avant sa mort. On n’a jamais su le fin mot de l’histoire, mais personne ne leur a trop posé de questions ; ils avaient perdu leur fille, c’était déjà bien assez. Ils ont continué à naviguer à quatre et l’année suivante, c’est la mère qui est morte. Tombée dans la Sambre. Son mari et ses fils ont dit qu’elle avait perdu l’équilibre dans les cordes d’un bollard, mais on n’a jamais su si c’était vrai ou pas. Le corps n’a pas été retrouvé. Deux morts suspectes en peu de temps ; c’est à ce moment-là que tout le monde a commencé à se poser des questions.

Martin se resservit un verre qu’il but immédiatement.

— Le pauvre mari ne s’en est jamais remis et comme on pouvait s’y attendre, il n’a plus voulu entendre parler de l’Avalant. Il est allé s’installer à terre avec son plus jeune fils et a laissé le bateau à son aîné, le père du Père, qui n’avait que dix-huit ans à l’époque. Lui, par contre, refusait de quitter l’Avalant. Il s’est acheté des chevaux pour haler le bateau et s’est mis à la recherche d’un matelot. Mais c’était trop tard. À Thuin et dans les environs, on avait déjà commencé à raconter des histoires sur l’Avalant et plus personne ne voulait y mettre les pieds. Il s’est retrouvé bloqué ici pendant des jours, jusqu’à ce qu’il décide d’aller chercher quelqu’un là où il était sûr que personne ne connaissait l’histoire de l’Avalant.

— Où ça ? murmura Oscar.

— En Flandre. Un beau matin, il a pris le train vers Gand et un mois plus tard, il était de retour à Thuin avec sa nouvelle femme. La mère du Père. Ils se sont remis en route tous les deux sur l’Avalant et il n’a pas fallu longtemps pour qu’elle tombe enceinte d’une petite fille. Deux ans après, ils ont eu un garçon : c’était le Père. Pendant quelques années, à Thuin, on a arrêté de parler d’eux. Les gens ont pensé que deux accidents consécutifs, finalement, ça pouvait arriver. À l’époque, chaque fois que l’Avalant arrivait à l’écluse, je courais ouvrir les vannes pour les voir passer. Autant la génération précédente était rieuse et bruyante, autant ceux-ci n’étaient pas bavards pour un sou… D’ailleurs, je ne les ai jamais vus s’adresser la parole. J’ai toujours pensé qu’en fait, ils ne devaient pas se comprendre ; elle parlait le flamand et lui, le wallon bien de chez nous. Même les enfants étaient silencieux. Je saluais toujours le Père quand il était dehors. Quelque chose chez lui m’intriguait. Il était encore tout petit, mais il avait une façon de me dévisager vraiment étrange, comme s’il savait des choses que j’ignorais. Qu’on ignorait tous. Il ne parlait presque jamais, et puis, quand il a vu sa grande sœur se faire écraser par l’Avalant, il est devenu complètement muet.

— Le Père a vu sa sœur mourir ?

— Oui. Elle avait sept ans et lui, cinq. Ça s’est passé la veille d’un déchargement à Hasselt. Ils jouaient sur les écoutilles tous les deux, quand le Père s’est mis à hurler. Lorsque les parents sont arrivés, c’était trop tard, la fillette était au fond de l’eau. Il y avait du vent ce jour-là, il paraît qu’on a entendu le bruit de ses os écrasés entre le mur et la coque du bateau jusque dans la plaine de l’usine de déchargement. Quand les ouvriers qui restaient sur le site ont accouru, ils ont trouvé le Père en état de choc. Il fixait l’eau avec des yeux ronds comme des billes et apparemment, il est resté comme ça pendant des jours. Les hommes qui ont aidé les parents à repêcher le corps de la fille ont raconté qu’il était aplati comme une crêpe. Mais je vais te passer les détails, à voir ta tête, ça vaut mieux.

Oscar tenta de sourire, mais le vin lui remontait dans la gorge.

— On sait que le Père a été le seul à voir ce qui s’était passé ce jour-là et que depuis, il est devenu muet. Du coup, son silence a déclenché une véritable tornade dans la tête des gens ; une troisième génération de filles de l’Avalant disparue aussi mystérieusement que les précédentes, ça a fait grand bruit. Ça va, petit ? Tu es tout blanc.

Oscar ne répondit pas.

— On a pensé que ça ne s’arrêterait jamais et on a eu raison : un mois plus tard, la mère du Père mourait aussi. Terrassée par le chagrin. Les ouvriers qui avaient remonté le petit corps de sa fille ont dit qu’elle était devenue hystérique quand elle a vu ce qu’il en restait. Apparemment, elle ne s’en est jamais remise et à partir de ce jour-là, elle est devenue folle.

Martin marqua une pause.

— Après l’accident, le Père s’est mis à nettoyer sans arrêt. Toute la journée, il frottait les plats-bords, la cabine, les écoutilles… Il n’avait que cinq ans, mais il s’acharnait sur l’Avalant comme s’il ne pensait qu’à ça. Il a continué à voyager avec son père pendant un bon bout de temps puis quand le vieux est mort, il s’est retrouvé tout seul. C’est à ce moment-là qu’il a marié la Mère. Tu connais la suite. Ils ont eu trois fils les uns à la suite des autres. Des grands garçons, robustes, mais bruyants. Et puis, il y a six ans, les gamins ont disparu. Volatilisés du bateau, un peu avant l’arrivée de la fille.

— Et où sont-ils ?

— Aucune idée. Personne ne le sait.

— Et si elle était en danger sur l’Avalant ?

— Qui ça, petit ?

— La fille.

— Va savoir… dit Martin en dodelinant la tête d’un air mystérieux. Va savoir…

***

Personne ne sut jamais ce qui s’était passé ce jour-là sur l’Avalant. La sœur du Père était tombée, le Père avait hurlé, puis plus rien. Ça avait été le silence. On l’avait supplié de raconter ce qu’il avait vu, mais le petit garçon n’avait rien dit, et il s’était mis à nettoyer sans plus pouvoir s’arrêter. Il avait pris des chiffons, des seaux et des pinceaux pour récurer, peindre et astiquer tout ce qu’il trouvait. À s’en anesthésier les nerfs. S’il avait eu le courage de parler, il leur aurait expliqué à tous que plus il nettoyait, plus son bras était douloureux et moins son cœur l’était, mais il n’avait rien dit. Il avait continué à être silencieux, c’était plus facile.

Quand le Père eut dix-huit ans et qu’il se retrouva seul sur l’Avalant, il se mit en tête de trouver une femme. Une batelière qui l’aiderait à voyager. Il lâcha donc son obsession et releva les yeux du sol pour les poser avec insistance sur tout ce qui portait une jupe.

C’est alors qu’il rencontra la Mère.

Un soir qu’il était dans un bistrot d’Erquelinnes, enchaînant les bières et écoutant les ragots de la Sambre avec les bateliers de passage, une jeune rousse entra dans le café. Ses joues rondes étaient celles d’une enfant, mais sa poitrine sur laquelle on avait envie de coller ses mains pour ne plus les retirer était déjà celle d’une femme. Le Père ne put lui donner un âge. Il l’observa promener ses courbes généreuses entre les tables et admira l’indifférence avec laquelle elle traversait la foule. Elle ne cillait pas, ne souriait pas, ne parlait pas ; c’est à peine si on la voyait respirer. On aurait dit qu’elle se trouvait simplement là où son corps l’avait guidée, et tant son mutisme que son indifférence plurent au Père.

Un mois plus tard, il épousait celle qu’à Thuin, on surnommerait bientôt la Mère.

Le Père et la Mère vécurent leurs premières années de mariage dans un silence mutuel qui leur plaisait à tous les deux, car si le mutisme permettait au Père de s’adonner en paix à son obsession, la Mère, elle, s’accommodait de tout. De tout sauf du bruit. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, elle n’était ni heureuse ni malheureuse. Elle était là et c’était comme ça, elle se contentait de vivre parce qu’elle n’avait pas d’autre choix, même si la vie la fatiguait. Si elle ne parlait pas beaucoup, c’était qu’elle n’avait rien à dire et préférait franchement que les autres ne soient pas trop bavards, voire pas bavards du tout ; c’est la raison pour laquelle elle avait choisi d’épouser le Père qui correspondait à l’image floue qu’elle se faisait de son idéal masculin.

Leur premier fils, Henri, naquit moins d’une année après leur mariage. Roux comme sa mère, robuste comme son père, il avait un tempérament agité qui contrastait avec le silence indolent qui régnait sur l’Avalant. Pour se donner du courage, le Père et la Mère ne cessaient de se dire que leur fils serait bientôt assez grand et assez fort pour leur donner un coup de main, mais ils ne reçurent jamais aucune aide, car Henri, en plus d’être bruyant, était aussi paresseux, et ils se contentèrent d’attendre avec fatalisme que quelque chose se passe. Du moins jusqu’à la naissance des deux autres.

Avant d’accoucher des jumeaux, la Mère ne savait même pas qu’on pouvait porter simultanément deux enfants dans son ventre. À vrai dire, elle aurait préféré ne jamais le savoir. Rapidement, elle constata que trois garçons sur une péniche, c’était invivable, et au lieu, cette fois, de rêver en silence à leur paix d’antan, le Père et la Mère décidèrent de prendre les choses en main.

Ils multiplièrent les voyages entre la Belgique et la France, la cale pleine de charbon et de sucre, et dès qu’ils eurent économisé assez d’argent, ils commandèrent une péniche à moteur. Un nouvel Avalant, plus rapide et plus moderne, qui fut prêt quelques mois plus tard.

C’était le tout premier bateau à moteur de la région.

En voyant la peinture fraîchement posée des lettres jaunes de l’Avalant, le Père et la Mère en eurent presque la larme à l’œil. Ils pensèrent à toutes ces heures perdues à tirer leur ancien bateau, aux chevaux dont ils se débarrasseraient, mais surtout, aux garçons qu’ils enverraient en pension maintenant qu’ils pourraient se débrouiller à deux.

Ce soir-là, quand Henri, Victor et Gérard s’en allèrent se coucher sur le devant, le Père et la Mère s’attardèrent autour d’une bonne bouteille de vin. Les heures défilèrent, les bouteilles aussi, et au petit matin, quand ils se réveillèrent côte à côte, nus et pâteux, ils ne se doutèrent pas que leurs ébats silencieux de cette nuit-là allaient leur apporter une surprise.

Une petite rousse, nommée Madeleine.

Si le Père fut effrayé de constater que le ventre de sa femme s’arrondissait à nouveau, il fut horrifié quand elle accoucha d’une petite fille.

Une fille sur l’Avalant, ce n’était pas bon. Vraiment pas bon.

Heureusement, en grandissant, Madeleine se montra calme et discrète. Elle ne sortait pratiquement jamais de la cabine. Quand elle voyait son père ou sa mère s’en aller faire des courses, elle les observait jusqu’à ce qu’ils deviennent des petits points noirs entre les pierres des maisons. Elle ne se demandait jamais où ils allaient ni ce qu’ils faisaient ; ça ne l’intéressait pas, elle préférait rester dans la cabine, à l’abri du bruit et des gens d’à terre qui ne faisaient pas partie de son univers silencieux. Madeleine appartenait à l’Avalant, c’était comme ça, c’était chez elle. Puisqu’elle n’avait jamais entendu ses parents s’adresser la parole, elle ne parlait pas non plus, et puisqu’elle se cachait, personne ne connaissait son existence.

Du moins jusqu’à ce qu’Oscar la remarque.

***

De gros nuages gris roulaient dans le ciel. Seule dans la cabine de l’Avalant, le hublot légèrement entrouvert, Madeleine écoutait la pluie qui s’écrasait sur Thuin. Le Père étant parti à Charleroi et la Mère faisant la sieste, elle en profitait pour écouter l’orage qui approchait. C’était le moment qu’elle préférait, quand les grondements devenaient aussi puissants que le moteur d’un bateau qui s’amarre.

Madeleine s’affala dans les coussins, prête à se glisser elle aussi dans la torpeur de mi-journée, lorsqu’à travers l’averse, il y eut un bruit. Un son qu’elle ne connaissait pas. Était-ce de la musique ? Elle n’en était pas certaine. Curieuse, elle se leva, passa la tête à travers le hublot et examina le quai. Il était vide. Quelques gouttes de pluie vinrent s’écraser sur son visage. Le bruit retentit à nouveau et cette fois, Madeleine monta dans la marquise.

Dehors, la pluie formait un épais rideau qui se jetait sur le sol fumant.

Elle ouvrit la porte et reconnut immédiatement le garçon qui se tenait devant elle : c’était celui qui, la veille, lui avait jeté une pierre sur la tête. Il jouait de l’harmonica. Intriguée par ces sons qui voyageaient dans des tonalités qu’elle n’avait jamais entendues, Madeleine sauta sur le quai. Tout se passa ensuite très vite : Oscar lui attrapa la main, l’entraîna dans les rues trempées de Thuin et elle se laissa faire.

Dix minutes plus tard, ils arrivaient devant une sorte d’abri construit entre les arbres. C’était la cabane d’Oscar. Il la poussa en avant pour la faire entrer, mais Madeleine hésita. Elle ne savait pas très bien ce qu’elle faisait là ni pourquoi elle avait suivi ce garçon qui s’obstinait à venir la voir ; à vrai dire, elle n’était plus sûre de rien, si ce n’est qu’à cet instant précis, elle avait envie de fuir la pluie qui s’abattait sur elle. Alors, elle entra. Oscar s’installa à ses côtés et pendant un bon moment, il détailla son visage, pâle et dégoulinant. Il sortit de sa poche son harmonica et tout en se mettant à jouer, libéra un par un les cheveux orange que la pluie avait collés sur le front de Madeleine.

Ils restèrent là longtemps, loin de la ville, suspendus dans les sons entrelacés de la pluie et de l’harmonica.

***

Le train arrivait à la gare de Thuin, ramenant avec lui le Père et la convention d’affrètement qu’il avait été chercher au bureau de Charleroi. Il fixa avec satisfaction le document qui officialisait leur départ imminent vers Marcinelle, le plia soigneusement et le glissa dans la poche de son veston.

Il était l’heure de lever l’ancre.

L’Avalant venait à peine d’arriver à Thuin, mais le Père n’avait qu’une envie : repartir. Le matin même, il avait ouvert les yeux sur le souvenir d’un cauchemar effrayant et ce souvenir, aussi vague fût-il, avait déposé sur sa peau moite un malaise qu’il avait traîné hors de son lit.

Il avait rêvé de sa sœur.

Sans prendre la peine de déjeuner, le Père s’était alors rué dehors pour apaiser son angoisse dans le nettoyage matinal des écoutilles et d’une main tremblante, il avait attrapé le goupillon et le savon. Il avait ensuite cherché son seau devant, derrière et sur les plats-bords ; son seau qu’il avait rangé la veille sur la veule comme il le faisait tous les jours depuis plus de vingt ans, mais il ne l’avait pas trouvé. Et ça l’avait rendu encore plus anxieux. C’est alors qu’il avait eu besoin de marcher vite, sans penser et sans se retourner. Il avait jeté le goupillon en travers du plat-bord, s’était rendu à la gare et avait sauté dans le premier train pour Charleroi.

De retour de la ville avec sa convention en poche, le Père bondit sur le quai. Il leva la tête vers le ciel qui s’éclaircissait peu à peu et se mit en route d’un pas léger dans les rues de Thuin.

Il était l’heure de lever l’ancre.

***

La pluie venait de cesser. Dans la petite chambre de l’Avalant, la Mère ouvrit un œil. Il était dix-sept heures trente. Sa sieste avait duré une bonne partie de l’après-midi et pourtant, elle se sentait encore affreusement fatiguée. Elle s’étira et grimaça. Dans son ventre, une douleur lui tordait les intestins comme si on les avait lavés à grandes eaux. Elle repensa au poisson un peu suret du souper de la veille et se leva d’un bond pour aller déverser son écœurement dans le pot de chambre qu’elle avait sorti sur la veule avant sa sieste. Robe levée, elle s’accroupit au-dessus et déféqua sans retenue, jusqu’à ce que le soulagement lui donne la chair de poule. Ne restait ensuite qu’à se laver les mains.

La Mère chercha le seau pour y tremper ses doigts sales, mais il n’était pas à sa place habituelle, là où le Père le rangeait tous les jours depuis plus de vingt ans. Elle parcourut la péniche de long en large, mais comme son mari quelques heures auparavant, elle ne le trouva pas. Arrivée au bout du plat-bord que la pluie avait rendu glissant, elle ne vit pas le goupillon qui, lui non plus, n’était pas à sa place habituelle. Elle se prit les pieds dedans.

Ensuite, tout se passa très vite.

***

Longtemps après son arrivée dans la cabane, Madeleine se leva. En s’arrêtant, la pluie avait laissé dans l’air une odeur de terre mouillée qui lui chatouillait les narines. Elle avait faim. La voyant debout et prête à partir, Oscar se planta devant elle, affolé.

— Ne retourne pas sur l’Avalant ! s’écria-t-il.

Madeleine le fixa sans bouger, fascinée par ce qu’il était capable de produire d’abord avec la machine en fer, ensuite avec sa bouche. C’était la première fois que quelqu’un lui parlait.

— Tu comprends ce que je dis ? Reste avec moi !

Elle sourit. Oscar remarqua qu’elle avait deux fossettes au coin des lèvres et il la trouva belle comme la lune quand elle est pleine. À cet instant, il sut que la malédiction des femmes de l’Avalant l’épargnerait, qu’elle glisserait sur Madeleine comme la pluie qui s’écoule le long des fleurs ; lentement, paisiblement, sans l’atteindre à l’intérieur. Il s’apaisa. Madeleine ne craignait rien, il pourrait revenir la voir. Encore et encore. C’était tout ce qui lui importait.

Souriant à son tour, il la laissa sortir et ensemble, ils traversèrent la ville sous l’orage qui n’était plus qu’un vague grondement s’en allant vers le nord.

Quand l’Avalant fut en vue, Madeleine ralentit le pas. Sur la péniche, la Mère courait dans tous les sens avec une sorte d’affolement inhabituel. Le visage de Madeleine se crispa. Qu’arrivait-il à sa mère, elle qui ne dépassait jamais le rythme cotonneux d’une marche ralentie ? Cherchait-elle Madeleine ? S’affolait-elle de son absence ? Et alors que la petite fille s’avançait pour lui signaler sa présence, la Mère trébucha. Et disparut du plat-bord.

Au même instant, le Père arrivait sur la place t’Serstevens. Dans le ciel, les nuages commençaient à se dissiper, laissant entrevoir de fins rayons de lumière qui jetaient sur les pavés les ombres géantes des maisons dégoulinantes. Il accéléra le pas et glissa une main légèrement tremblante dans la poche de son veston. Le contact de ses doigts sur le papier granuleux de la convention d’affrètement le rassura.

Ils allaient bientôt lever l’ancre.

Il ôta son béret, s’essuya le front et seulement, aperçut Madeleine sur la place, avec un garçon. Il fronça les sourcils, étonné de la voir avec celui qu’il reconnut comme étant le fils de la boulangerie, et remarqua que sur le visage de sa fille, la panique avait figé une expression que la peur rendait sinistre.

Lentement, il suivit son regard, rivé sur l’Avalant. À peine eut-il le temps de réaliser que la robe verte qui s’enfonçait dans l’eau appartenait à sa femme que déjà, la Sambre s’était refermée sur elle.

La Mère s’était noyée.

Il repensa à son rêve et dans sa tête, ce fut la tempête. Il songea au seau qui n’était pas à sa place habituelle, aux cercueils installés dans la cale de son bateau si souvent transformé en salon mortuaire ; il revit sa mère, sa sœur et toutes les femmes de l’Avalant qui avaient fini au cimetière de Thuin, et pour la première fois depuis des années, le Père prit une décision.

Il devait emmener Madeleine loin de l’Avalant.

Hiver 1935

L’horloge de la boulangerie venait de sonner huit heures lorsqu’Armand monta l’escalier. Il s’arrêta sur le pas de la porte et observa un instant Oscar, couché en travers de son lit. Même endormi, son fils gardait cet air sauvage que l’adolescence lui avait laissé. Sur l’oreiller, ses boucles noires semblaient lutter contre la gravité et sa barbe, rasée la veille au matin, revenait déjà envahir son beau visage continuellement tourmenté.

Armand inspira et entra dans la chambre.

— Joyeux anniversaire, fils, lança-t-il sur un ton qu’il voulut enjoué.

Oscar ouvrit les yeux. Il marmonna quelque chose et Armand, profitant qu’il émerge, s’assit sur le lit.

— Je t’ai fait des châtaignes chaudes, comme tu les aimes. Vingt pour tes vingt ans. Et ça, c’est pour toi aussi, dit-il en lui tendant un paquet enveloppé dans du papier journal.

Oscar ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais se ravisa. À contrecœur, il se redressa, les paupières gonflées de sommeil. Il déchira le papier et examina brièvement la paire de jumelles qu’il venait de recevoir. Sans intérêt. Il déposa le cadeau sur la couverture en remerciant son père.

Le sourire d’Armand se figea.

— Ça ne te plaît pas ?

— Je t’ai dit merci.

— C’est tout ?

— Comment ça, c’est tout ?

— Ça fait des jours que je réfléchis à quelque chose qui pourrait te faire plaisir !

— Papa, il est huit heures du matin et c’est mon anniversaire, ne commence pas. Je t’ai dit merci, voilà, tu peux sortir.

Armand inspira à nouveau. Il regarda par la fenêtre l’épais rideau de neige qui s’était déposé sur la vitre.

— Tu sais, depuis quelque temps, j’ai vraiment l’impression que rien ne te rend heureux.

— La seule chose que je veux, c’est que Madeleine vienne vivre ici.

— Ne recommence pas avec ça.

— C’est toi qui as commencé.

— On en a déjà parlé mille fois. C’est impossible.

— Je ne vois pas pourquoi.

— Fais un effort pour me comprendre ! fit Armand en se levant.

Ça fait des années que je fais des efforts. Si j’en avais les moyens, Madeleine et moi serions déjà loin depuis bien longtemps. Mais elle est bloquée là-bas et moi ici, à travailler pour toi.

— C’est tout à fait normal que tu me donnes un coup de main à la boulangerie

— La question n’est pas là, je pourrais t’aider même si elle était ici. Elle pourrait servir derrière le comptoir ou se rendre utile ailleurs…

— Ah oui ? As-tu déjà imaginé ce que les gens diraient si elle venait vivre avec nous ?

Oscar serra les dents.

— Et qu’est ce que diraient les gens ?

— La fille de l’Avalant à la boulangerie, tu imagines un peu ? En train de servir des baguettes et des pâtisseries comme si elle était normale ? Mais je perdrais toute ma clientèle !

— Comme si elle était normale ? répéta Oscar en détachant chaque syllabe.

La fatigue du réveil fit place à la colère.

— Tu peux quand même avouer qu’elle est étrange, non ?

— Et qu’est-ce que tu en sais ? Tu n’as jamais voulu la rencontrer !

— Je sais ce qu’on m’en a dit et c’est déjà bien assez.

— C’est qui on ? Une bande d’ivrognes qui passent leur vie au bistrot ?

— Des Thudiniens qui ont entendu des choses.

— Madeleine traîne le passé de sa famille comme un fardeau et où qu’elle aille, ce fardeau la suit. Et tout ça, à cause d’imbéciles comme toi !

— Fais attention à ce que tu dis, Oscar. N’oublie pas qu’au moins, je ne t’empêche pas de la voir. Et puis, entre nous, elle est bien à l’orphelinat. Elle y reçoit une bonne éducation.

— Elle est malheureuse là-bas, je te l’ai déjà dit.

— Elle est en contact avec d’autres filles de son âge, elle apprend à vivre normalement…

— Normalement ?

Oscar rabattit brusquement la couverture sur l’assiette qui dégringola du lit. Les châtaignes se répandirent sur le carrelage.

— Attends… dit Armand en lui agrippant le bras.

— Lâche-moi.

Les doigts du boulanger s’enfoncèrent un peu plus dans sa peau.

— Tu me fais mal, Armand.

— Je ne t’ai pas élevé pour que tu ailles t’enticher d’une batelière, capable de je ne sais quel tour pour t’attirer dans ses filets. Ta mère et moi, on a toujours tout fait pour toi. Dehors, c’était la guerre et toi, tu étais un gosse heureux et insouciant qui jouait à cache-cache pendant que des gens se faisaient tuer. Je vous ai toujours tout donné, tout ! À toi comme à elle !

— Et tu lui as tellement donné qu’elle est partie avec un autre.

— Je t’interdis de parler de ta mère comme ça. Si elle…

— Regarde-toi, Papa ! Ça fait quinze ans qu’elle est partie et toi, tu l’attends toujours, c’est pathétique ! Il est peut-être temps de faire un peu le ménage dans ta tête et pas rien que là, d’ailleurs. Tu es la risée de la ville…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase que la main de son père s’abattit sur sa joue. Oscar vola hors du lit et atterrit entre les châtaignes. Pendant un moment, les deux hommes s’affrontèrent du regard, puis Oscar se leva, prit ses vêtements et sortit en claquant la porte de sa chambre.

***

Madeleine venait de reprendre ses esprits. Elle leva les yeux et reconnut les murs ocre de l’infirmerie de l’orphelinat. Le visage de la directrice, la Mère Marie-Paule, était penché sur elle.

— Comment te sens-tu ?

Madeleine avait la tête lourde. Elle leva la main et frôla le pansement qu’on lui avait posé sur le front.

— Tiens-toi tranquille, ça vaut mieux. Le médecin a dit que tout irait bien à condition que tu restes au calme jusqu’à demain.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Nous t’avons retrouvée dans la cuisine, il y a une heure. Ton front était en sang. C’est Camille qui est venue nous avertir.

— Camille ?

— Oui. Nous avons interrogé toutes les filles, mais elles disent n’avoir rien vu. Tu te rappelles de quelque chose ?

Madeleine détourna les yeux et les posa sur le lit vide, à côté du sien. Derrière le voile qui brouillait ses pensées, le souvenir des événements de la matinée se précisa.

— Alors ?

— Je suis tombée.

— J’imagine bien que tu es tombée, Madeleine. Mais je suppose que quelque chose ou quelqu’un a provoqué ta chute, fit la Mère Supérieure. Et même si je pense savoir qui a fait ça, sans preuve, je ne peux rien faire.

— Il ne s’est rien passé. Je me suis levée pour aller laver mes couverts et en arrivant dans la cuisine, je me suis pris les pieds dans quelque chose. J’ai trébuché, c’est tout.

— Quelque chose ?

— Oui.

La Mère Marie-Paule attendit une suite qui ne vint pas. Elle soupira, incrédule.

— D’accord. Je vais te laisser dormir un peu. Mais si quelque chose te revient, fais-le-moi savoir.

Madeleine fit oui de la tête.

— En attendant, tu ne sors pas d’ici.

— Mais pourquoi ?

— Parce que tu dois te reposer, c’est tout. Je ne suis pas en train de te punir, mais je vais refermer cette porte derrière toi pour être certaine que tu ne sois pas tentée d’aller faire un tour dehors.

Elle faillit ajouter : et pour ta propre sécurité, mais se ravisa.

— Vous m’enfermez et ce n’est pas une punition ?

La religieuse posa sur elle un regard sans expression, puis se leva et sortit. Tandis que Madeleine ravalait ses larmes en pensant à Oscar, le bruit de la clé dans la serrure résonna dans l’infirmerie.

Bon anniversaire, murmura-t-elle en enfouissant la tête dans les coussins.

***

— Pourquoi t’as été prévenir la Mère Supérieure, fayot ?

Un doigt accusateur s’enfonça avec violence dans le ventre de Camille. Autour d’elle, quatre pensionnaires plus âgées affichaient un air féroce. C’est Mariette, celle qu’on surnommait la Marée, qui avait pris la parole pour étaler bruyamment une autorité que de toute façon, personne n’osait contester.

— Tu peux nous expliquer pourquoi tu as fait ça ?

— Elle saignait, j’ai pensé qu’elle était en danger. J’ai juste voulu l’aider. Elle n’a quand même rien fait de mal…

— Rien fait de mal, tu plaisantes ? C’est la fille de l’Avalant, je te rappelle ! susurra la Marée en insistant sur chaque mot. Et en plus, elle me vole mon espace et respire mon air !

Ne sachant pas que répondre, Camille fixait le sol, cramoisie.

— Sans parler de toutes ces choses qu’elle peut faire et qui nous sont interdites…

Il y eut un murmure de désapprobation dans le groupe.

— Des choses que nous aimerions tant faire, nous aussi…

Le chuchotement s’amplifia et Camille releva lentement la tête, intriguée.

— On dirait qu’elle n’est pas au courant, fit une grande brune en donnant un léger coup de coude à sa voisine.

Mariette pencha la tête sur le côté et son visage se fendit d’un grand sourire.