L’échappée belle du pape - Michel Cool - E-Book

L’échappée belle du pape E-Book

Michel Cool

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Beschreibung

Stupeur à Rome : le pape Jean-Baptiste a fugué ! Alors que cette nouvelle met le Vatican et le monde entier sens dessus dessous, que les rumeurs enflent et qu’un cardinal sème la zizanie, une journaliste mène l’enquête. De son côté, le pape se trouve embarqué dans une aventure inattendue dont l’Église et lui-même ne ressortiront pas indemnes…

Humour, générosité et profondeur spirituelle sont les ingrédients de cette fable pleine d’espérance pour l’Église. Sur un rythme enlevé, des protagonistes hauts en couleurs dévoilent les arcanes du Vatican, les secrets du métier de journaliste ou encore… l’antidote au découragement !



À PROPOS DE L'AUTEUR

Ancien rédacteur en chef de Témoignage chrétien et La Vie, Michel Cool a collaboré au Jour du Seigneur. Fin connaisseur de l’Eglise catholique, il écrit dans La Croix et Aleteia. Écrivain spirituel prolifique, il est l’auteur de "Conversion au silence" (Salvator, 2011), qui a reçu le grand prix de littérature religieuse

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Seitenzahl: 172

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Michel Cool

L’échappée belledu pape

Conception couverture : Aliénor Atinault

Relecture : Le Champ rond

Composition : Soft Office (38)

© Éditions Quasar, 2023

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

www.editionsquasar.com

ISBN : 978-2-36969-105-1

Dépôt légal : 4e trimestre 2023

À Gérard Bessière et Hyacinthe Vulliez (†), inspirateurs inspirés de cette fable.

Avertissement

Ce livre est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnages ou des situations existants ou ayant réellement existé serait un pur hasard.

PS : Mais qui a dit que « le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito1 » ?

1. Retournez la page pour découvrir la réponse…

Prologue

Le Crotoy est une petite cité portuaire sur la rive méridionale de la Baie de Somme. Mais c’est surtout un puits de lumière suspendu entre ciel et mer.

Touristes et artistes viennent y contempler, à marée basse, la danse des nuages avec le soleil et ses reflets dans les flaques. Échouage d’étoiles ruisselantes aux tons gris, bleu et orangé ; elles s’étalent comme un collier de perles tout le long d’une plage de sable fin…

Mais les visiteurs affluent aussi au Crotoy pour assister à un autre spectacle pittoresque. Munis de jumelles et de longues-vues, ils scrutent pendant des heures l’impressionnante colonie de phoques veaux-marins faisant leur sieste ou se prélassant en famille dans ce coin de Camargue nordique.

Cette attraction populaire a relégué au second plan l’autre star du bestiaire local : l’agneau de pré-salé. Labellisé AOC (appellation d’origine contrôlée) comme son « cousin » de la Baie du Mont-Saint-Michel, il offre une viande iodée et parfumée à la flore du terroir très appréciée par les gastronomes.

Même dans l’église paroissiale, le mouton de la Baie est à l’honneur. Il n’a bien sûr pas la place prééminente de Jeanne d’Arc ! La « pucelle d’Orléans » fut en effet emprisonnée un long mois par les Anglais dans la forteresse du Crotoy. Sa statue est érigée sur la place du port, devant la mer. Dans l’église, tapissée d’ex-voto en formes de bateaux, une chapelle lui est consacrée, avec une sculpture la représentant enchaînée.

La visibilité du mouton de la Baie est beaucoup moindre. Quoique… Il se trouve dans la chapelle latérale, à la droite de l’autel du chœur. Elle est dédiée à saint Pierre, illustrissime pêcheur et saint patron de l’église. Sa statue est flanquée de deux autres : l’une de saint Jean-Marie Vianney, le Curé d’Ars, et l’autre de saint Jean-Baptiste, le prophète du Jourdain. Il présente, contrairement à l’accoutumée, un visage avenant et même sympathique. D’habitude, on le montre sous des traits revêches et fixant d’un doigt décidé un horizon indéfinissable. Cette fois, il fait un léger salut de la main, plutôt accueillant, dans notre direction. Enfin, couché à ses pieds, comme un petit chien fidèle, mais regardant d’un œil vif devant lui, voici notre fameux mouton.

Devant cette statue écaillée de saint Jean-Baptiste, à la peinture défraîchie et sans valeur artistique, on ressent une étrange douceur. Cette représentation pastorale du prophète hirsute de l’Évangile diffuse une mystérieuse bénignité.

Mais on n’est pas au bout de nos surprises ! Si on a un œil de Sioux, on remarque sans peine un objet insolite posé sur le piédestal. À première vue, on dirait une boule à neige. Mais quand on veut la secouer comme c’est l’usage, impossible. La boule est solidement fixée. Dedans, nulle trace de liquide mais, par contre, une espèce de balle de ping-pong de couleur rouge vif. Mais… parbleu, ne serait-ce pas un nez de clown en caoutchouc ? Mais oui, c’en est un !

Quelle curieuse relique dans une église ! Et quel rapport entre cet accessoire de pitre et la statue de saint Jean-Baptiste ? Aucune notice explicative ne vient au secours de notre fringale de renseignements. Cette boule de verre contenant un nez de clown a quand même bien été posée et scellée là intentionnellement par quelqu’un… Mais par qui ?

À l’office du tourisme du Crotoy, de charmantes hôtesses en habits traditionnels picards vous accueillent tout sourire. Mais quand vous les sollicitez pour résoudre l’énigme du nez rouge dans l’église, elles donnent automatiquement leur langue au chat…

Le pape a disparu !

Rome, jeudi matin.

Un cri retentit sur la place Saint-Pierre : « Le pape a disparu ! Le pape a disparu ! » En voyant Alfredo accourir vers elle, Marie-Noëlle s’est spontanément pincé les lèvres en se disant : « Zut ! J’ai oublié de lui rapporter de la maison le roman de Gérard Bessière, Le pape a disparu ; j’avais promis de le lui prêter ! » Mais à la vue des voitures des carabinieri barrant l’accès à la Via della Conciliazione, elle s’est aussitôt ravisée : « Oh ! Il se passe quelque chose d’anormal, ici ! » Alfredo s’est déjà posté devant elle et l’entoure de ses grands bras :

– Marie-Noëlle, c’est incroyable ! Le pape est introuvable ! Son entourage ne l’a plus vu depuis hier soir ! Ce matin, son agent de sécurité, Danilo Vogel, ne l’a pas retrouvé à leur point de rencontre habituel ! Et il a immédiatement donné l’alerte !

Alfredo s’exprime en haletant, le souffle entrecoupé par des spasmes nerveux. Ses deux grands yeux ronds se sont comme évaporés derrière les verres embués de ses lunettes en écaille. Marie-Noëlle n’en croit pas ses oreilles :

– Mais enfin, t’es sûr de ce que tu avances ? Ça me paraît invraisemblable ! C’est peut-être un canular. L’information a-t-elle été officialisée par le Vatican ?

Alfredo fait un pas en arrière, l’air décontenancé par l’incrédulité de son amie.

– Tu crois que les flics seraient en train de boucler la place Saint-Pierre, le quartier du Borgo et la Via della Conciliazione sans de sérieux motifs ? Quand je suis arrivé ce matin à huit heures et quart, je suis tombé nez à nez avec le père Vitali. Il était en train de garer son vélo électrique. Et le pauvre homme avait l’air tellement chamboulé qu’il n’arrivait pas à tourner la clé de son antivol. Je lui ai donné un coup de main et c’est alors qu’il m’a révélé la cause de sa détresse. Danilo l’avait appelé, il y avait une petite heure, pour l’informer de la disparition soudaine du pape… Il n’en savait ni plus ni moins que ce que je viens de te dire !

Marie-Noëlle Pendola est la correspondante permanente à Rome de l’hebdomadaire français Témoignage catholique depuis cinq ans. Son mariage avec un journaliste italien travaillant à la rédaction française du journal officiel du Vatican, L’Osservatore romano, a joué en sa faveur : sa direction a accepté de créer ce poste, entièrement cousu main, pour elle. Elle vit donc à Rome, non sans déplaisir, avec son mari et son petit garçon, Benoît, âgé de 7 ans. Son vieux complice Alfredo Azevedo, de nationalité brésilienne, est l’informateur religieux de LaFolha de San Salvador, l’un des plus grands tirages quotidiens brésiliens. Avec son savoureux accent portugais, ses moustaches noires en croc et sa façon de se présenter toujours tiré à quatre épingles, il ressemble à Hercule Poirot, l’inénarrable détective belge des romans d’Agatha Christie. Célibataire jovial, tout en rondeurs, Alfredo se taille un franc succès dans les milieux romains. Et ses collègues, jamais en retard pour le taquiner, en ont un peu fait leur mascotte.

Pendant que les deux amis discutaient, des gardes suisses sont venus en renfort des gendarmes italiens pour contenir la foule des curieux qui commence à s’agglutiner derrière les barrières installées en hâte pour sécuriser le quartier du Vatican. L’information n’est encore sortie nulle part. Mais le ballet des voitures de police a attiré l’attention des riverains. La nouvelle se répand alors rapidement par le truchement du bouche-à-oreille. Marie-Noëlle et Alfredo franchissent le cordon de police en présentant leur carte de presse de journalistes accrédités près le Saint-Siège. En rejoignant la salle de presse, encore clairsemée à l’intérieur, ils croisent leur jeune collège belge du quotidien L’Indépendant de Bruxelles sortant d’une cabine téléphonique spécialement équipée pour la presse internationale. Il s’appelle Vincent de La Hulpe, surnommé « Tintin », et il est le benjamin de leur corporation.

– T’es au courant ? lui lance Marie-Noëlle.

– Oui, la rumeur se répand comme une traînée de poudre dans Rome. Je viens justement de téléphoner à mon rédacteur en chef pour l’informer de ce qui arrive et le prévenir aussi que les radios et les chaînes de télé-info de la planète sont déjà en branle-bas de combat. Vous le savez, ma rédaction est très à cheval sur le respect de la déontologie journalistique. C’est tout à son honneur face à la concurrence sauvage des réseaux sociaux et aux dérives de certains médias prompts à balancer n’importe quoi, sans vérifier leurs sources, du moment que ça leur rapporte de l’audimat et de la pub ! Mais j’espère qu’on va vite nous donner des infos précises et fiables sur la disparition du Saint-Père. Sinon, je crains que nous ne soyons rapidement submergés par un déluge de commentaires plus délirants les uns que les autres, aggravés par le déficit de culture religieuse d’un grand nombre de nos collègues. Ouais, les amis, l’heure est hyper grave ! Et d’abord parce qu’on ne sait pas où est passé le pape. Est-il toujours en vie ? Se trouve-t-il en danger ? Est-il sain de corps et d’esprit ? Oh là là ! Jamais j’aurais pensé devoir un jour poser ces questions et y apporter des réponses dans un de mes articles…

Vincent est interrompu dans son élan par un bruit de micro crachouillant dans les haut-parleurs installés à différents endroits de la salle de presse.

– Ah ! On va nous faire une annonce, on dirait !

Marie-Noëlle et ses deux collègues, familiers des lieux et de ses usages, se dirigent vers la salle de conférences, juste à côté du bureau de presse. On se bouscule déjà au portillon. Les journalistes ont afflué d’un coup. Preuve que l’information de la disparition du pape s’est maintenant répandue urbi et orbi ! La voix chantante de Stella, la secrétaire du père Vitali, s’élève des haut-parleurs, annonçant successivement en italien, en français et en anglais le message suivant : « Mesdames et Messieurs les journalistes sont invités à se rendre immédiatement en salle de conférences pour entendre une communication importante du directeur de la salle de presse. »

En se hâtant comme ils peuvent dans la cohue, Marie-Noëlle et Alfredo se retrouvent côte à côte avec Max Gerberre, le doyen des journalistes accrédités près le Saint-Siège. Malgré ses cheveux blancs, le correspondant de l’AFP (Agence France-Presse) en fin de carrière a gardé bon pied bon œil. Arborant son éternelle pochette de costume blanche, cet homme à l’élégance surannée a connu six papes et il est incollable sur l’histoire contemporaine du Vatican. Aussi les jeunes journalistes viennent-ils souvent l’interroger comme on consulte une encyclopédie vivante. Cette sollicitation flatte ce natif des bords du Cher, jamais avare d’une anecdote, d’une confidence ou d’un conseil.

– Je suis terriblement inquiet, glisse-t-il à l’oreille de Marie-Noëlle. Notre pape a un style qui séduit beaucoup mais qui dérange beaucoup aussi. Sa proximité, sa simplicité naturelles sont attirantes. Mais elles le mettent en permanence en danger. Je vous dis cela parce que je sais que vous le connaissez bien, mieux que moi en tout cas. Je ne serais pas étonné qu’on nous apprenne dans quelques instants qu’il a été enlevé.

Le vieux journaliste à l’allure aristocratique s’éloigne à pas feutrés, laissant Marie-Noëlle dans un état d’hébétude. Elle n’avait pas encore pensé à cette hypothèse. « Mais qui aurait eu intérêt à kidnapper le pape ? Un groupe terroriste ? La mafia ? Des farfelus ? Un fou ? Un criminel ? » Tandis que sa tête se met en ébullition, Alfredo la pousse légèrement du coude pour qu’elle s’installe vite dans un fauteuil avant qu’il ne soit occupé. Elle s’est à peine assise que le père Vitali monte les marches pour rejoindre la tribune d’où il doit prendre la parole. D’habitude, en sa qualité de directeur de la salle de presse, le jésuite accompagne les responsables de la Curie qui viennent dans cette salle répondre aux questions des journalistes sur tel ou tel dossier dont ils sont en charge. Cette fois, il est seul, le visage marqué par la gravité et le regard voilé par l’inquiétude. D’habitude aussi, il doit tapoter plusieurs fois sur son micro pour faire taire les bavardages. Cette fois, il est accueilli par un silence de plomb. Et ce silence semble l’avoir plombé. Au point de l’empêcher d’ouvrir la bouche.

Le baciamano

Rome, mercredi matin.

Le soleil est déjà haut dans le ciel. La tête recouverte d’un chapeau de paille aux larges bords, Marie-Noëlle Pendola marche à grandes enjambées en tirant son fils par la main.

– Benoît, arrête de traîner les pieds, avance s’il te plaît !

« C’est toujours pareil », grommelle-t-elle entre ses dents. Son fiston a beau être premier de sa classe, il se transforme en un traînard invétéré dès qu’on le promène en ville. Tout ce que son regard détecte, il faut qu’il s’en approche. À sa décharge, comment ce blondinet curieux comme une pie pourrait-il résister à l’animation des rues de Rome ? Les terrasses, les vitrines, les balcons bigarrés ont des airs de décor de théâtre. Et le clou du spectacle, c’est que ses acteurs sont des vrais gens, des Italiani veri (« vrais Italiens ») ! Les voir en live donne à Benoît une régalade de sensations.

Sa musardise exaspère au plus haut point sa mère. Marie-Noëlle a été élevée par des parents commerçants assez réglo. Pour elle, l’heure, c’est l’heure ! Plus que jamais ce matin : il est hors de question d’être en retard. Sous peine de rater le cadeau qu’elle a promis à Benoît pour son septième anniversaire : une rencontre avec le pape. Elle s’est mise en congé exprès !

– Allez, presse-toi ! Mon coupe-file professionnel va nous éviter de faire la queue, mais on n’évitera pas les contrôles policiers de sécurité et les portiques de détecteurs de métaux. Nous devons être à 8 heures pétantes sur la place Saint-Pierre pour être placés là où tu pourras voir le pape après l’audience générale.

– Waouh, c’est super, Maman !

– Oui mon chéri, mais avançons !

Marie-Noëlle et Benoît vont participer au baciamano, c’est-à-dire, en français, au « baisemain ». Cette coutume ancienne ponctue les audiences générales du pape le mercredi. Des invités triés sur le volet peuvent alors embrasser l’anneau du pêcheur, la bague que porte le pape depuis son élection. C’est un moment palpitant mais fugitif. Cependant, depuis la fin du XXe siècle, les papes ont aimé le prolonger par des petites conversations improvisées avec leurs hôtes. Instants précieux et émouvants mitraillés par le photographe attitré du pape.

Sa carte de presse autour du cou et son coupe-file dans une main, Marie-Noëlle fend la foule qui déferle vers la colonnade du Bernin en serrant fort dans l’autre main celle de son fils. Le billet de réservation personnalisée qu’elle a obtenu auprès du secrétaire privé du pape, une de ses connaissances au Vatican, précise qu’ils doivent se présenter à 8 heures pile devant la Porte C. Après un bref vent de panique motivé par la panne subite d’un détecteur, ils arrivent à bon port. Ils sont aussitôt pris en charge par un garde-suisse équipé d’un talkie-walkie jaune.

– Dépêchez-vous avant l’arrivée de la papamobile ! Sinon vous serez bloqués ici jusqu’à la fin de la cérémonie.

Petite montée de stress ! Après avoir contourné au pas de charge le podium géant dressé devant la basilique vaticane, Marie-Noëlle et Benoît parviennent enfin à leurs emplacements numérotés. Ils sont au premier rang du carré réservé aux invités privilégiés. Ils pourront observer nettement le pape de profil pendant toute l’audience. Puis ils auront la chance d’être les premiers à le voir face à face.

Benoît est aux anges.

– C’est mieux qu’à la télé ! Oh Maman, regarde ! Voilà la papamobile !

Un tonnerre de vivats et une levée en masse de smartphones en mode photo saluent simultanément l’arrivée du souverain pontife sur la place la plus célèbre du monde. Les yeux écarquillés, le garçonnet sollicite les épaules de sa mère pour voir loin. Il ne veut pas perdre une miette du spectacle de la papamobile circulant dans la foule.

– C’est comique, le pape applaudit les gens qui l’applaudissent ! Il a l’air très content ! commente Benoît entre deux gorgées d’eau encore fraîche.

Le temps passe vite à scruter tout ce qui se passe. Le pape a déjà rejoint son trône sur le podium central et entamé sa catéchèse sur le Saint-Esprit. Benoît n’écoute pas grand-chose. Il est plus attiré par la tenue chamarrée et les casques rutilants des deux gardes-suisses en faction devant le podium. Ou par les couples en habits de mariage là-bas au bout de la même rangée qu’eux… Mais ses oreilles se sont redressées quand le pape a déclaré d’une voix puissante :

– Quand vous n’avez plus de goût à rien, même à la prière, appuyez sur le bouton du Saint-Esprit ! Et la lumière se rallumera. Quand Marie ne comprenait pas son Fils ni le monde autour d’elle, elle méditait au fond de son cœur. En fait, elle appelait à l’aide le Saint-Esprit. Faites comme elle : lancez des SOS au Saint-Esprit ! Et, vous verrez, la beauté de la vie vous sautera à nouveau aux yeux !

Ça y est ! Le pape descend les marches du podium. Ça commence à faire boum-boum dans le cœur de Benoît. Mais non, il ne s’oriente pas vers eux ; il se tourne vers un groupe d’hommes en soutane bien alignés comme une haie d’honneur.

– Tu vois, Benoît, le monsieur en rouge en train de s’agenouiller devant le pape, c’est un cardinal sud-américain. Il va présenter une délégation de séminaristes de son pays. Ils deviendront prêtres en juin prochain.

Marie-Noëlle aime faire la journaliste avec son fils. Ça l’oblige à traduire en mots simples le fonctionnement souvent compliqué de l’Église. En voyant le cardinal baiser avec beaucoup de déférence l’anneau du pape, elle ne peut s’empêcher de sourire jaune. Mgr Camilo Cuervo est un cador au Vatican. Il dirige l’influent dicastère pour l’évangélisation. Mais cette figure de l’Église de Colombie est aussi troublée par les innovations œcuméniques du pape, trop « aventureuses » à son goût. Il l’a confié un jour à Marie-Noëlle, en aparté d’un entretien qu’il lui a accordé pour Témoignage catholique. Pour l’heure, ses critiques sont restées feutrées. Les apparences sont sauves. Mais jusqu’à quand ?

Marie-Noëlle est brusquement sortie de ses pensées. Le pape est là, devant elle et son jeune garçon.

– Alors, voilà le vrai héros de la journée ! dit-il d’une voix grave et enjouée en se penchant vers Benoît pour, selon la coutume du baciamano, lui offrir un chapelet, ainsi qu’à sa mère. Mon petit doigt m’a dit que tu étais venu ici pour me voir mais aussi pour fêter quelque chose. Alors j’ai une surprise pour toi…

Relevant naturellement sa soutane blanche, le pape tire de sa poche de pantalon un petit paquet recouvert d’un papier cadeau blanc et jaune, les couleurs du Vatican. Benoît, tout rouge de confusion, ne peut piper mot.

– Merci Saint-Père, il ne fallait pas. C’est trop gentil ! répond à sa place sa mère.

Le pape saisit le visage de Marie-Noëlle dans ses mains et l’embrasse sur les deux joues comme du bon pain. Puis il s’éloigne, l’air guilleret et d’un pas décidé en direction des nouveaux mariés qui attendent fébrilement de recevoir sa bénédiction.

Rentré à la maison, Benoît s’empresse d’ouvrir le paquet jaune et blanc : il contient un puzzle du vitrail de l’abside de la basilique Saint-Pierre, celui où le Saint-Esprit est symbolisé par une colombe.

– Mais Maman, comment il savait, le pape, que c’était mon anniversaire ?

– J’en avais parlé à son secrétaire qui lui aura à l’évidence fait la commission. Et puis je lui parle toujours de toi quand j’ai l’occasion de le rencontrer.

– N’empêche qu’il a pensé à moi ! s’écrie fièrement Benoît, déjà en train de composer minutieusement le puzzle sous le regard attendri de sa mère.

Soudain un violent coup de tonnerre fait trembler les vitres du salon. « L’orage a fait tomber sur nous toute la pluie du ciel » : instinctivement, Marie-Noëlle s’est mise à fredonner les paroles d’une vieille chanson de Gigliola Cinquetti. Sa mère chantait sans arrêt ce tube international des années 1960 quand elle était petite. « Pourquoi une si belle journée ensoleillée et chaude doit-elle souvent à Rome se terminer par un orage ? » Sur ces considérations météorologiques, Marie-Noëlle enfourne vite fait une pizza à réchauffer avant d’aller consulter ses e-mails. Comment pourrait-elle imaginer à cette heure, après toutes ces heureuses émotions, qu’un orage peut en cacher un autre ?