L'échelle vers dieu - Georges Planté - E-Book

L'échelle vers dieu E-Book

Georges Planté

0,0

Beschreibung

1567 Le 14 décembre, nichée dans un écran de verdure au pied du château de Mauvezin, l'abbaye de l'échelle vers dieu dirigée par les moines cisterciens semble défier le temps. Le Béarn, la Bigorre, le Nébouzan et la ville de Toulouse se retrouvent dans la tourmente des guerres de religion. Les tensions entre catholiques et protestants s'enflamment. Les astrologues et les faux prophètes annoncent l'apocalypse voulue par le tout puissant pour combattre l'hérésie. Le monde se désagrège et s'enfonce dans une époque de terreur. La haine construit son nid dans l'ignorance des hommes. Le capitaine Jean Guilhem de Linières est aspiré dans ce tourbillon de violence inouïe qui bouleverse le XVIe siècle. Converti à la nouvelle religion, il perd son humanité dans les folies de la vengeance. La fureur iconoclaste s'abat sur les abbayes et les églises dans tout le pays. Dans l'ombre le mal absolu le poursuit de son délire meurtrier. Un piège fomenté contre sa personne le mène dans la cité de Bagnères, la ville aux milles ruisseaux.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 349

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



À mon épouse Isabelle et à mes enfants

LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DU ROMAN

Moines Cisterciens de l’Échelle vers Dieu

Raymond de Courtade, l’abbé supérieur du monastère

Raoul Arqué, le cellérier-intendant en chef, principal intermédiaire entre les moines

Patrick loup, le sacristain

Marc Sobile, l’infirmier

Joseph de la Vigne, l’hôtelier

Le portier, Jehan du Barry

Jacques Payssan, le frère convers du bourg de Cieutat

La famille du seigneur de Linières

Le capitaine Arnauld de Linières

Mademoiselle Hélène de Lacroix, son épouse

Messire Jean Guilhem, le fils

Bernard de Castilhon, le fils adoptif

Béarn

Jeanne d’Albret, reine de Basse Navarre et de Bigorre…

Messire Saint-Martin, le prédicateur

Marie la Motte, la paysanne

Le précepteur

Maître Jamet de Saint-André.

Le colporteur

Louis, dit Braquemart.

Les domestiques

Balthazar Navaret, ancien lieutenant et maître d’armes

Louise, son épouse.

Anne Marie, leur fille

Jean Bégole, l’ouvrier

Antoinette, sa femme convertie à la religion réformée

Guilhet, leur fils aîné

Symonnet, son frère

Marthe, leur sœur

Tamaris l’Égyptienne, la servante

Dubarry Luquette, la bergère.

Les ouvriers agricoles émigrés espagnols

Matéo de Cardenas

Nicolas de Joara.

Les compagnons d’armes du capitaine Arnaud

Les jumeaux, Mathieu et Pierre du Poutz, de vaillants Gascons,

Personnages de Bagnères-de-Bigorre

Salomon Aaron, l’aubergiste

Annabella, sa fille

Monsieur Jean de Freignac, consul et officier municipal de

Bagnères-de-Bigorre

Maître Jean de Fourcade, notaire de Bagnères

Guillaume Aucon, notaire

Domenge Bedera de Saint Aubin, juge mage de Bigorre

Bernard Forcade.

Les cagots du quartier de Saint Blaise

Lucalou Canar, le fossoyeur

Janiet Charpentier

Guillaumette, sa femme

Bernadou Gaffet.

Asté

Antoine Ier d’Aure, seigneur de Gramont et son épouse

Hélène de Clermont.

Les soldats de Jean Guilhem

Aruspice, chef du groupe des réformés

Bastian Damaré, le boucher

Pey Berot

Arnauld Isac, l’araignée

Ramond Uzer.

Église de Pintac

Monsieur le curé de Pintac

Le jeune sacristain.

Château de Mauvezin

Le capitaine Dessus Arnaud, fervent ligueur.

La ligue

Seigneurs de Palats.

Seigneurs Géraud de Montserier

Seigneur Odet de Tilhouse, capitaine de Tilhouse

Seigneur Bertand d’Ourout.

Toulouse

Jehan Lafarge, propriétaire de l’hôtellerie des Trois Rois

Vieux.

Ignace, le palefrenier.

LES PERSONNAGES HISTORIQUES

Jean Guilhem de Linières, capitaine d’une compagnie d’insurgés protestants, pilla les églises de Ger et de Pintac et incendia l’abbaye de l’Escaladieu. Son projet consistera à s’emparer du château de Mauvezin pour assurer la protection des réformés du Béarn et de Foix.

Bernard de Castilhon, curé d’Asté qui sera arrêté avec ses compagnons réformés en la chapelle Notre-Dame de Médous. Les Inquisiteurs de la Foi de l’official de l’évêque de Tarbes et le Parlement de Toulouse le condamneront au bûcher pour crime d’hérésie.

Guillaume Aucon notaire, et Domenge Bedera de Saint Aubin Juge mage de Bigorre qui s’évadera grâce à la complicité d’amis.

Bernard Forcade, accusé d’hérésie, restera emprisonné à Toulouse.

Gensien de Bussy d’Amboise, vicaire général de l’abbaye de l’Escaladieu et évêque de Tarbes.

De Palats et Bertand d’Ourout, seigneurs méconnus. (Extrait de l’inventaire des archives de l’Escala-Dieu, dressé en 1715 — Arch. Des Hautes-Pyrénées, H .1.)

Géraud de Montsérié, capitaine et seigneur de Montsérié de la vallée de Nestes. Il avait épousé Jeanne d’Yvern, dame de Cazarilh. Le duc d’Épernon enrôlera deux fils, nés de cette union parmi ces quarante-cinq diables gascons que le meurtre du duc de Guise, aux États de Blois, en 1589, a rendus à jamais célèbres.

Montsérie l’aîné (Jean-François) souleva la tapisserie pour laisser le passage au duc de Guise, et au moment où celui-ci se penchait pour s’engager dans la porte, il lui plongea son poignard entre les épaules. Le cadet, Bernard, se trouvait dans la chambre d’Henri III lorsque le moine Jacques Clément lui asséna un coup de couteau dans le ventre. Montsérie, entendant le Roi crier, tira son épée et trucida le régicide.

Odet de Tilhouse, le capitaine de Tilhouse, fils puiné du seigneur de Tilhouse et coseigneur de Bulan.

Antoine, seigneur et vicomte d’Asté et Hélène de Gramont, son épouse.

Monsieur Jean de Freignac, consul et officier municipal de Bagnères-de-Bigorre.

Maître Jean de Fourcade, notaire de Bagnères.

Jehan Lafarge, propriétaire de l’hôtellerie des Trois Rois Vieux à Toulouse.

CITATIONS

Ceux qui approuvent une opinion l’appellent opinion, mais celui qui la désapprouve l’appelle hérésie.

Thomas Hobbes Léviathan 1,11

Philosophe anglais (1588 – 1679)

Les guerres de religion ne sont pas causées par le fait qu’il existe plus d’une religion, mais par l’esprit d’intolérance… dont la propagation ne peut être considérée que comme l’éclipse totale de la raison humaine.

Montesquieu

Artiste, écrivain, philosophe (1689 - 1755)

Les religions sont les rêveries d’une humanité malade.

David Hume (1711 – 1776)

Philosophe, économiste et historien écossais.

Sommaire

Prologue

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

BIBLIOGRAPHIE

Prologue

Le 14 décembre 1567, l’hiver prenait ses quartiers dans la vallée de l’Arros. La forteresse de Mauvezin dressait ses murailles et son imposante silhouette semblable à une sentinelle qui surveillait l’horizon. Du haut de son donjon, à l’horizon, les montagnes Pyrénéennes formaient un rempart d’une splendeur éblouissante. Nichée dans un cadre de verdure au pied du château, l’abbaye de l’Échelle vers Dieu dirigée par les moines cisterciens paraissait défier le temps. Entouré d’une palissade de pierre, ce splendide bâtiment de plain-pied, arqué en croisée d’ogives, comprenait un ensemble de salles ordonnées en travées équilibrées. Dans cet endroit fabuleux, la lumière s’infiltrait par des fenêtres et pénétrait l’espace d’une aura divine. Les religieux, vêtus d’une tunique et d’un capuchon d’une couleur laiteuse, vouaient leurs existences à la prière, à la méditation et au silence. Grâce aux donations des seigneurs locaux pour le salut de leurs âmes, le monastère possédait des richesses en argent, des terres et de l’immobilier. Cette opulence engendrait des convoitises chez les ribauds et les gueux qui sillonnaient la région.

Un bruit insolite avait attiré sa vigilance et raviva ses craintes. L’abbé Raymond de Courtade ôta le gros drap de laine qui le recouvrait et s’assit sur sa paillasse. Le crâne tonsuré, son regard pétillant d’intelligence fixait l’extérieur avec anxiété. Le sommeil l’avait quitté avec les années, le corps décharné, des rides profondes marquaient son visage. Le temps passait inexorablement et avait laissé son empreinte. Le dos courbé, engoncé dans un manteau à capuchon blanc, il traversa le corridor où se retrouvaient alignées les chambres des moines. Ouvert sur le cloître, le dortoir était divisé en douze pièces individuelles séparées par des tentures. Les Cisterciens couchaient habillés dans leurs cellules avec leurs capes serrées autour d’eux afin de ne pas perdre de temps pour se rendre à l’office des laudes.

Des ronflements résonnaient dans le corridor. L’abbé descendit l’escalier et agrippa vigoureusement la balustrade et se dirigea vers les latrines pour inspecter les environs.

Parvenu à la porterie, d’une voix angoissée, il appela.

— Jehan, Jehan du Barry !

Les cheveux drus ébouriffés et, une barbe noire lui mangeaient la figure. Jehan, bâti comme un taureau, apparut sur le pas de sa loge.

— Que se passe-t-il ?

— C’est moi, l’abbé ! N’as-tu rien remarqué ou entendu ?

— J’ai perçu des bruits qui provenaient de la forêt, mais j’imagine que ce sont des cochons sauvages.

Afin de rasséréner le père abbé, muni de son solide bâton de frêne inspecta l’orée du bois avec minutie et ne trouva rien de suspect. Jehan prodiguait fréquemment l’aumône aux miséreux quand les moyens du monastère le permettaient. À chaque fois qu’un gueux quémandait la charité, il lui offrait un pain de millet et des restes du repas des moines. Dans sa loge, il entreposait régulièrement un sac de victuailles et des hardes à leur offrir. Aujourd’hui, il n’avait pas vu l’ombre de l’un de ces pauvres diables.

Le pitancier Raoul arqué, responsable de l’approvisionnement des denrées alimentaires, avait quitté la chaleur de son lit. L’obscurité régnait encore sur la nuit, l’office de prime ne tarderait pas à être célébré. Quotidiennement, il rendait visite aux moines alités et leur offrait des friandises pour leur donner du baume au cœur. Il se dirigea en direction du cellier, la capuche sur la tête, les mains à l’intérieur des manches. Sur les parois se reflétait son ombre qui dansait au gré des flammes de son chandelier. Dans la cuisine attenante, il passa par le réfectoire des convers et effectua les cent pas. Quelque chose le tracassait, une peur inexplicable s’était emparée de son esprit. Il contrôla ses pensées et les dirigea sur la journée à venir, les ouvriers agricoles ne tarderaient pas à livrer les céréales pour le mois.

À la mort de mon épouse, se souvint Jacques Payssan du bourg de Cieutat, j’entrais dans le monastère en tant que frère convers et prononçais mes vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. L’accession au statut de moine était réservée seulement à ceux issus de la noblesse. Les Cisterciens nous refusaient l’apprentissage de l’écriture. Nous étions chargés principalement des tâches agricoles. Différents corps de métier, maçon, menuisiers, forgerons, boulangers œuvraient pour l’abbaye. Le cellérier, Raoul Arqué, d’un caractère débonnaire, s’occupait de l’intendance. Nous étions soumis à ses ordres. Les convers et les manouvriers travaillaient dans les granges situées en contrebas de la rivière Arros. Les greniers regorgeaient d’orge, d’avoine, de sarrasin et de millet. Une partie du lait de nos brebis, transformé en fromage, était destiné au monastère et à la vente sur les marchés de Bagnères et de Tournay.

Comme à mon habitude, je me levai avant l’aube. Cinq de mes compagnons patientaient déjà près de la fontaine dans la cour du cloître pour affronter les frimas de l’hiver. Une barbe drue mangeait leur visage. Le capuchon rabattu et les épaules recouvertes d’une cape en drap noir qui descendait jusqu’aux chevilles les rendaient méconnaissables. Transis de froid, les frères lais piétinaient le sol gelé pour se réchauffer.

Ils me saluèrent et l’un d’eux s’exclama.

— Bonjour Maître Grangier ! La journée s’annonce éprouvante.

Je les saluai à mon tour d’un hochement de tête et me glissai en direction de la sortie de l’enceinte du monastère. Le gardien nous adressa un geste de la main et pesta contre la rudesse de l’hiver. Il referma immédiatement à double tour la lourde porte derrière nous. La lumière de l’aube commençait à pointer sur la noirceur de la nuit, la pellicule de glace craquait sous nos pas, la buée s’échappait de nos bouches. Nous avancions péniblement vers notre lieu de travail en direction du moulin de la Ribère. Recouverts d’un linceul blanc, les arbres fantomatiques évoquaient des êtres surnaturels. Le brouillard givrant nous faisait larmoyer et rendait le sol glissant.

Nous marchions, la tête baissée et le dos courbés par le froid qui s’insérait jusque dans nos os. L’aurore tardait à venir, la lune ronde reflétait une lumière étrange de couleur rouge sang, des flocons immaculés recouvraient le paysage. Un silence oppressant enveloppait l’étendue boisée de la forêt de Kersan et nos corps frissonnaient d’une appréhension obscure. Nous étions informés que des loups affamés et des bandits dépourvus de pitié parcouraient la région.

Pendant le trajet, je ressassais le discours haineux proféré par cet individu sur la place Marcadieu de Bagnères. Ce jour de marché, je vendais nos fromages quand ce pseudoprophète harangua le public avec véhémence. Ce moine errant à la soutane élimée se disait astrologue et jurait sur la Bible que les hérétiques nous mèneraient vers la fin du monde. Ces paroles résonnaient lugubrement dans mes oreilles.

— Je vous prédis que l’année à venir annoncera l’apocalypse attendue qui anéantira la Terre. Un ouragan dévastateur et un grand déluge surviendront à cause des impies et de ceux de la religion réformée. Le sauveur arrivera cruel, chargé de colère et d’indignation, pour châtier le peuple des injustes. L’Éternel refuse d’accepter les hérétiques qui abâtardissent la population catholique, la seule à pouvoir recevoir la grâce du Christ.

Je pensais que dans notre abbaye, dans ce lieu de paix, rien ne pourrait nous arriver de fâcheux.

Une double porte séparait le dortoir des moines de l’infirmerie et de l’apothicairerie. La peur de la contagion hantait les esprits et les religieux rappelaient fréquemment aux malades de s’en remettre au Créateur. La prière amenait au pardon et à la guérison.

Le corps enveloppé des plis lourds de sa robe blanche, Marc Sobile déambulait parmi des étagères sur lesquelles des amphores en terre cuite et des boîtes en bois de couleurs orange étiquetées renfermaient les drogues. Ces onguents à base de plantes, d’animaux et de minéraux étaient conservés pour l’usage exclusif des moines. Le crépitement des flammes accompagnait le ronflement des dormeurs. Dans le hall, une grande cheminée à manteau élevé répandait une chaleur bienfaitrice. À part les salles chauffées du chauffoir et de l’infirmerie, le froid régnait et s’accrochait aux pierres de l’abbaye. Ces moines vouaient au Père éternel leur existence austère et routinière dans le vallon de l’Arros.

Le frère Marc ne trouvait pas le repos ; une inquiétude lancinante et tenace ne voulait pas le quitter. Quelque chose le turlupinait, sans qu’il puisse pour autant poser le doigt dessus. Il regarda par la fenêtre, la lune éclairait d’une lumière étrange la terrasse qui dominait la rivière. Des nappes de brume flottaient en surface et le clapotis de l’eau marquait le passage des heures de son bruit répétitif. Une clarté blanchâtre annonçait le jour naissant qui éloignait les ombres de la nuit.

Subitement, un appel suivi de gémissements se fit entendre. Un son à peine audible se détacha de la tranquillité de la nuit.

— Frère Marc Sobile, frère…

Un râle affreux, puis plus un souffle plus un bruit. Le silence s’installa, sourd à la vie qui s’échappait du corps de l’hôtelier Joseph de la Vigne. Je me précipitai dans le dortoir avec un bougeoir allumé. Joseph reposait sur sa couche, la bouche grande ouverte sur des yeux exorbités d’un bleu laiteux. Une terrible maladie avait fini par l’emporter. Depuis soixante ans, il avait offert son existence aux œuvres quotidiennes de bienveillance envers les pauvres et les pèlerins qui rejoignaient Saint-Jacques-de-Compostelle. Les moines alités ressentaient douloureusement la fin inéluctable de leur frère et commencèrent à psalmodier la prière des morts. Je réveillai le sacristain Patrick Loup pour lui annoncer le décès du frère Joseph et pour l’assister à effectuer sa toilette mortuaire. À la première lueur du soleil levant qui commençait à blanchir l’horizon, les moines s’éveillèrent pour l’office de prime. Transférée sur une civière dans l’église, la dépouille entourée de gros cierges reposait sur le carrelage de faïence aux motifs végétaux. Les paupières closes, une lumière blafarde éclairait son visage découvert, rendu paisible dans son sommeil éternel. Des murmures d’étonnement et de prière parcouraient la chapelle ardente.

Le père abbé s’exprima d’une voix éraillée.

— Notre dévoué compagnon Joseph de la Vigne s’est éteint. Durant son existence et jusqu’à son dernier souffle, il a prouvé sa mansuétude envers son prochain. Rendons grâce au Seigneur afin qu’il l’accepte auprès de lui.

Les murs et la voûte en berceau brisé de l’abbatiale rendaient l’écho du requiem chanté à l’unisson par les frères pour accompagner son âme vers les cieux. La messe terminée, ils se relayèrent pour prier aux côtés du défunt. Le lendemain, quatre de ses compagnons le porteraient en terre avec comme seul linceul la tête recouverte de sa capuche. À la sortie de l’office, les frères cisterciens se dirigèrent vers la salle capitulaire pour entendre la lecture d’un chapitre de la règle. Sur ces entrefaites la cloche en bronze du réfectoire se mit à sonner avec frénésie.

1

Onze ans auparavant, en l’année 1556, les saintes Écritures traduites en langue gasconne ouvraient l’esprit des pratiquants sur les préceptes de la Bible. Bien des nobles et une certaine partie du peuple avaient abandonné le dogme romain et s’étaient convertis à la religion réformée.

Le seigneur Arnaud de Linière avait quitté sa terre natale de la vallée d’Aure pour s’installer dans le Béarn et retrouver la croyance des premiers chrétiens. La lecture de la Bible dans son texte intégral avait effacé les traductions erronées ainsi que le sentiment d’angoisse qui régissaient le cœur de la croyance catholique. Les visions de fin du monde et les châtiments à venir énoncés par le clergé pour amender le pêcheur ne servaient qu’à verser l’obole. Ceux de la religion réformée disaient : « La peur demeure l’arsenal du Seigneur tout puissant, c’est pourquoi l’église a créé l’enfer ». Le luxe affiché aux yeux de la pauvreté, le trafic des indulgences et des reliques conduisirent à une prise de conscience et à une scission de la chrétienté qui dégénérerait dans une violence inouïe.

L’épouse d’Arnaud de Linières cheminait dans l’obscurité de la nuit en direction d’une maison cossue éloignée du faubourg, à la rencontre des dames de la noblesse, de la haute bourgeoisie et des milieux populaires. Pour célébrer leur culte, des ombres furtives recouvertes de capes bravaient l’interdit et se mouvaient à travers les ruelles de la cité de Pau. Les paroles des psaumes de la Bible en français assourdies par l’épaisseur des murs s’envolaient dans la venelle en une pieuse litanie. Mais, dans les tavernes, les rumeurs allaient bon train, soupçonnant ces rendez-vous mystérieux d’être des orgies sexuelles en l’honneur du diable. Des meurtres sacrificiels avec dévoration d’enfants leur étaient attribués. Des feuilles imprimées par les curés et les prêcheurs accusaient les réformés de paillardise. Ces informations mensongères circulaient parmi le peuple et la plupart des gens conclurent que Satan les avait corrompus. Afin de mettre un terme à ces sarcasmes, la cérémonie du rituel protestant se pratiqua au grand jour pour prouver leurs innocences.

Le Pasteur tenait sa première prédication au su et au vu de tout le monde. Messire Saint-Jacques s’était réfugié dans la cité de Pau pour échapper aux persécutions qui sévissaient en France. Il avait étudié à Brême et à Genève et acquis une solide formation biblique et théologique. Les gens de la région s’étaient déplacés en nombre dans l’église de Saint-Martin située en face du château de la cité de Pau. La lumière des bougeoirs éclairait faiblement l’édifice.

Un froid vif mordait ma peau malgré la pelisse en peau de loup jetée sur mes épaules. Hélène, ma chère épouse, me tenait par le bras et se serrait tout contre moi.

Le maître autel, le ciborium, le tabernacle, le baldaquin et les reliquaires avaient disparu. Une simple table de bois posée sur une estrade remplaçait le décorum catholique. Le religieux vêtu de noir, une fraise blanche autour du cou, tenait entre ses mains une Bible éclairée par un chandelier. Sa femme et ses deux enfants occupaient le premier rang, coiffés de toile de lin ornée de dentelle de soie et recouverte d’un capuchon immaculé. Attentif aux prédications de l’évangéliste, le remue-ménage s’arrêta remplacer par un silence pieux.

Je vais vous lire un verset de la Bible selon Saint Matthieu, annonça-t-il, d’une voix puissante et cristalline qui se propagea dans la nef.

— Gardez-vous de faux prophètes ? Ils viennent à vous déguiser en brebis, mais à l’intérieur habitent des loups ravisseurs. Vous les reconnaîtrez à leur conduite. Chaque arbre se reconnaît à ses fruits : « On ne cueille pas des figues sur des buissons d’épines et l’on ne récolte pas du raisin sur des ronces ». Afin d’essaimer la peur dans les esprits, des prédictions d’Apocalypse à venir sont répétées à l’envi sur les places publiques.

À ces paroles, des images refaisaient surface. Durant les guerres d’Italie, des mercenaires se pressaient autour d’un prêtre pour acheter leurs entrées au paradis avant de sonner l’hallali et le massacre dans les villes conquises. La vente massive de ses lettres d’indulgences par une partie du clergé catholique apportait le pardon de l’Éternel et évitait à ses soudards de passer par le purgatoire. Ce commerce mercantile alluma l’étincelle de la division religieuse. Nombre d’entre nous, soldats et officiers du roi, se convertirent au protestantisme en 1560, suivant l’exemple de notre chef de guerre Gaspard de Coligny. Nous pensions retourner ainsi aux sources et à la forme première du christianisme.

Je me tenais debout au côté de mon épouse, à ouïr les propos du Pasteur. Les places assises étaient occupées, la salle se trouvait bondée de personnes venues des environs de la cité. À l’extérieur du temple, le froid sévissait et le peuple se regroupait tel un troupeau de brebis afin d’écouter le sermon du pasteur. En face de moi se trouvait un individu de faible constitution, tonsuré et vêtu d’une cape usée. Le prêche fini, nous nous apprêtions à partir quand un mouvement de foule me déséquilibra et me projeta sur lui. L’individu tomba de tout son long sur le carrelage des dalles de l’église. Je l’empoignais par les aisselles pour l’aider à se relever lorsque j’aperçus sa tunique blanche.

— Excusez-moi, vous êtes blessé ?

Le sang dégoulinait de sa barbe taillée en pointe. Hélène lui donna son mouchoir.

— Partons, une taverne se trouve non loin d’ici où votre plaie pourra être nettoyée.

— Ne vous inquiétez pas, je vais bien !

Affirma l’individu, l’air tout de même secoué, essayant de recouvrer ses esprits.

Venez, dit Arnaud.

— Nous avons laissé nos montures aux écuries en dessous du château, dans la venelle en contrebas qui mène au quartier du Hédas.

Le bruit des pics des carriers se répercutait sur les versants abrupts du ravin. Un ruisseau serpentait dans les ressauts du terrain et s’écoulait en cascades entre les rochers. Dans le faubourg, des cris stridents de détresse retentissaient. Au détour du sentier, un boucher, le tablier maculé de taches brunes, défonçait de sa lourde masse le crâne d’un cochon et lui trancha la gorge avec une lame effilée.

Le jour faiblissait sur un froid glacial et les auvents aux volets de planches en bois se refermaient pour conserver la température de la pièce. Des halos de lumière perçaient les fenêtres recouvertes de papier huilé des habitations aux toits de bardeaux. D’une habitation, des cris de disputes et des airs de beuveries se déversaient sur les ruelles attenantes. Dès la porte d’entrée franchie de la taverne, des remugles de sueur rance mêlés à celle de viande rôtie et de fumée assaillirent nos narines. Les lueurs pâles des lampes projetaient de reflets jaunâtres à travers la pièce. Des joueurs assis sur des tabourets autour d’une table dilapidaient leurs salaires aux dés, et vidaient les carafons de vins les uns après les autres. Des buveurs alcoolisés somnolaient, la tête entre les bras. Des chansons paillardes généraient la gaieté et les clients riaient à ces propos obscènes. Au milieu d’une avalanche de jurons, un gros lard nu comme un ver braillait comme un goret. Un géant enserra sa taille de ses paluches et le balança dans la rue. Les bras croisés sur sa poitrine opulente, une femme de haute taille au teint basané, vêtue d’un tablier tâché de graisses, lâcha.

— Tu retrouveras tes habits quand tu auras payé le vin que tu as bu. Un peu d’air frais devrait te dessaouler.

Une jeune personne, le teint mat, le front perlant de grosses gouttes de sueur, s’affairait au bord du feu en tournant une broche où cuisait un cochon de lait qu’elle badigeonnait de lard fondu.

— Voici mon fils, confirma fièrement la matrone. Il deviendra cuisinier comme son père. Il présente de réelles prédispositions pour la profession.

Elle posa un regard compatissant sur Jamet de Saint-André.

— Mais qu’est-ce qui vous est arrivé, des bandits vous ont agressé pour vous mettre dans cet état ? S’exclama-t-elle ?

— Oh, ce ne sont que des égratignures ! À la sortie de l’église, lors d’une bousculade, j’ai chuté et me suis légèrement blessé.

— Je vous apporte un baquet d’eau et des linges pour nettoyer votre visage et lui donner meilleure mine.

Cette coupure sur l’arête du nez et un œil au beurre noir ne passaient pas inaperçus. Il retira sa cape et s’installa tout autour d’une table spacieuse posée sur des tréteaux. Un silence lourd, étrange, s’imposa à la vue de son visage tuméfié et de ses habits de moine blancs. Des regards farouches restèrent braqués dans notre direction.

Une fille de joie complètement ivre pressa son corps comme une chienne en chaleur tout contre l’abbé défroqué. La vinasse dégoulinait sur sa gorge et auréolait de taches rougeâtres son chemisier. Relevant son cotillon jusqu’à la taille, elle découvrit sa vulve parsemée d’une épaisse couche de poils noirs. La pénétrant de ses doigts, elle les porta à sa bouche avec volupté. Jamet de Saint-André se signa et détourna le regard de cette scène lubrique. Les rires gras fusèrent dans l’auberge, les gobelets en bois de chêne remplis du jus de la treille se choquèrent et des chansons grivoises reprirent et s’élevèrent dans la pièce enfumée. Du fond de la salle, des yeux assassins scrutaient dans la pénombre le moine blanc et la famille de Linières.

2

Le crâne dégarni marqué de cicatrices, la lèvre inférieure proéminente, le bougre assis à la même table prêtait l’oreille à la discussion tout en se goinfrant de viande. Il jeta un regard torve sur le groupe, des filets de bave pendaient sur sa barbe coupée en pointe. Hélène surprit le coquin en train de les observer. De sa collerette blanche se détachait un chapelet orné d’une croix. Avec un rictus disgracieux qui découvrait ses gencives et des dents noircies, il la salua de manière obséquieuse.

Ne se doutant de rien, l’ancien moine reprit.

— Ces senteurs m’ont ouvert l’appétit.

— De quel fumet parlez-vous ? demanda Arnaud, un sourire espiègle au coin des lèvres.

— Je n’ai plus guère l’âge à ces broutilles et puis j’ai fait vœu de chasteté. Je me présente, Jamet de Saint-André, j’ai quitté l’état monastique pour suivre la nouvelle religion, mais je n’ai pu abandonner le froc. L’unique habit que je possède me désigne en tant que moine cistercien.

La noiraude revint avec un plateau garni de grosses tranches de cochon de lait accompagné de tranches de pain de millet et déposa sur le plateau des écuelles, des gobelets en terre cuite et une bouteille de vin. Ouvrant des yeux grands comme des portes cochères, le moine blanc s’exclama.

— Cela devrait me changer de la bouillie de céréales et de la sempiternelle soupe de légumes que l’on nous servait quotidiennement au réfectoire du monastère.

Une gifle retentissante brisa l’ambiance. Un paysan à l’air balourd, le béret de travers, se frottait la joue d’un air contrit.

— Mon cul se trouve désirable, brailla la catin aux formes généreuses, mais en l’absence de ma permission et quelques écus, pas une personne ne peut y poser les pognes. Dans la salle enfumée, les gens se bidonnèrent à s’en tenir les côtes.

Cet endroit mal famé reste un lieu de débauche, constata Hélène. Sire Jamet opina du chef, et se détourna de cette scène pathétique et conta sa mésaventure.

— J’exerçais le métier de copiste en l’abbaye cistercienne de l’Échelle vers Dieu située dans la vallée de l’Arros non loin de la cité de Bagnères. Dans le scriptorium, le lieu réservé à l’écriture des manuscrits, nous copiions des livres cultuels, mais aussi des ouvrages historiques, de grammaire, d’arithmétique et de philosophie. Ce labeur éreintant entraînait souvent des crampes musculaires, car nous tenions la plume à trois doigts et la main ne reposait jamais sur le parchemin. Je prenais un malin plaisir à représenter, à l’intérieur de manuscrits liturgiques, les seigneurs locaux et les bourgeois qui offraient des dons au monastère pour s’absoudre de leurs péchés. J’insérais dans mes enluminures les portraits de moines dévoyés et des nobliaux à l’âme abjecte qui mangeaient du Bon Dieu le dimanche à la messe et chiaient le diable la semaine. Je les peignais avec délicatesse et les plaçais dans le séjour des damnés dans des souffrances et des tourments les plus atroces. La ressemblance était tellement parfaite que les personnes désignées pouvaient se mirer comme dans une glace.

Jacques Payssan, un frère lai, m’alerta sur les accusations portées contre mes illustrations blasphématoires. Assis sur des bancs de pierre du cloître, les moines dirigeaient leur courroux sur l’hérésie qui s’étendait comme la peste dans les différentes couches de la société. Ils juraient que seule la mort des ennemis du catholicisme restaurerait l’ordre du Créateur.

M’ayant convoqué pour mon écart de pensée, le Père Raymond de Courtade resta admiratif devant le chef-d’œuvre qui se présentait face à lui. Il me reçut dans une modeste pièce aux murs de chaux et, le visage parcheminé et maltraité par le temps, il posa son regard courroucé sur moi. Derrière son bureau, le père abbé en robe blanche avec un scapulaire noir dont les pans tombaient, l'un sur les épaules, l'autre sur la poitrine démontrait son agacement en titillant sa croix qui pendait sur sa poitrine. De sa voix sépulcrale, il me conseilla de quitter l’abbaye et de me mettre à couvert le plus vite possible. Certains moines m’accusaient de mépriser notre religion et ils comptaient sans aucune hésitation me livrer à l’Inquisition.

Le Père Abbé examina d’un œil attentif les dessins.

— Les personnages ressemblent à s’y méprendre à leurs victimes. Surtout ma personne, que vous avez représentée sous une figure d’ange dans un ciel azuré. Au moins, vous gardez un peu de considération pour le vieillard que je suis devenu. Préparez votre baluchon au plus vite et disparaissez avant le lever du jour. Des marchands ont demandé l’asile pour cette nuit et à l’aube, ils suivront la route de la cité de Pau. Vous partirez avec eux. Le moment est arrivé où les êtres humains se préparent à s’entre-déchirer. Les signes ne trompent pas, le Très-Haut nous apprend que le temps de Son accomplissement est venu.

Une violence latente devenait progressivement palpable et envahissait le cœur des hommes, des femmes et des vieillards. La religion catholique me posait des questions sur le non-respect des paroles des Écritures saintes. Les ecclésiastiques s’écartaient progressivement du chemin tracé et affichaient leurs enrichissements. Le peuple miséreux grondait à l’infamie. La dénonciation répétée des mœurs et des pratiques du clergé romain m’avait conduit à une prise de conscience sur sa fonction et sa raison d’être.

Ma décision était réfléchie ; je désirais au plus profond de moi un contact direct avec le texte sacré et donc avec le Père céleste.

— Que compter vous entreprendre dans l’avenir ? Poursuivit Hélène.

— Suivre le chemin qui mène à l’Être suprême. Mais pour atteindre cet objectif, je dois tout d’abord trouver un travail.

Messire Arnaud intervint.

— En tant que copiste, je vous vois assurément dans la peau d’un précepteur. Vous assumerez la charge éducative de mon fils Jean Guilhem et de Bernard que nous avons adopté.

— Si vous consentiez à effectuer ce travail, un salaire mensuel plus le gîte et le couvert vous seraient offerts.

— Vous êtes trop charitable Messire, approuva Jamet, je tâcherai de ne pas vous décevoir en leur apportant mes connaissances.

La porte laissée ouverte au passage d’un client claqua violemment sous l’effet d’un courant d’air.

3

— Montez en croupe, Sire Jamet et accrochez-vous à moi. Notre Maison forte est située le long des terrasses fluviales à l’est du Canton d’Arribére.

Nous avancions lentement sur des chemins sillonnés d’ornières tapissées d’un manteau blanc. Des chaumières et des granges qui formaient le hameau de Linières émergeaient à travers le rideau de flocons de neige et nous commencions à entrevoir les toits de chaume des établissements agricoles. La demeure à la couverture de tuiles nous apparut, entourée d’un muret construit en pierre sèche. Derrière les bâtiments s’étendaient les champs puis des prés qui bordaient la forêt. Des fumées compactes et grises formaient une brume blanchâtre qui s’échappait des toitures. Sur le pas d’une habitation, des paysans au teint mat, engoncés dans des peaux de mouton, ôtèrent leurs bérets pour nous saluer.

— Voici nos ouvriers agricoles, Matéos de Cardenas et Nicolas de Joara natifs de Saragosse. Ils ont fui les persécutions de l’Inquisition espagnole en traversant les Pyrénées. Leur appartenance à la religion réformée les a obligés à quitter l’Aragon. Des autodafés sont systématiquement organisés dans les localités frontalières avec le Béarn calviniste, telles Barcelone, Logroño et surtout Saragosse, pour nous contraindre à abandonner notre foi.

— Mettons pied à terre, nous sommes enfin arrivés.

— Vous possédez une belle demeure !

Remarqua sire Jamet.

— La terrasse où nous sommes a remplacé les fossés utilisés jadis comme système de défense. La circulation entre les étages du donjon accolé à la maison se pratique par un escalier à vis. Un colombier occupe la partie supérieure de la tour et nous récupérons la fiente des pigeons qui produit un engrais d’excellente qualité.

Les volatiles dans des froufrous d’ailes se réfugiaient dans leurs nids avec des roucoulements de plaisirs pour y passer la nuit.

Arnaud reprit.

— Le corps de la maison forte englobe des bâtiments entourés d’un enclos où l’on stocke le grain et les meules de foin. Près des bâtiments agricoles, c’est une bergerie qui accueille nos bêtes.

Les traits anguleux, Jean Bégole activait la manivelle du treuil afin de puiser l’eau du puits. Les porcs de la ferme pataugeaient dans la boue et se goinfraient dans des sarcophages utilisés comme auges. Les poules et les oies s’égayaient dans la cour. Un torrent impétueux vomissait des gerbes d’écume et serpentait en contrebas. Ces flots dévalaient le lit de la rivière dans un fracas assourdissant pareil à un cheval furieux. Les yeux grands ouverts comme un enfant qui découvre le monde, le moine défroqué s’extasiait devant la puissance des éléments de la nature. Les montagnes pyrénéennes l’écrasaient de leurs magnificences. Ces pics tapissés d’une neige immaculée envahissaient de félicité son esprit plein d’une liberté retrouvée.

— J’ai le sentiment dit-il, de vivre un songe éveillé. J’avais perdu le sens de la réalité par la servitude que je m’étais infligée et me voici émerveillé face à l’œuvre de la création. Je m’étais astreint au silence pour me rapprocher du Père éternel. Je découvre son omniprésence en dehors des murs du monastère.

Arnaud ouvrit une poterne qui donnait accès au jardin et au verger. Une femme gironde s’affairait à ramasser les choux verts et les poireaux recouverts de blancs flocons. La plantation enneigée renfermait différents arbres fruitiers, mais surtout des noyers qui procuraient une huile appréciée ainsi que des pommiers fournisseurs de cidre. Au fond du jardin s’élevaient, une laiterie en pierre avec des presses à fromage, des filtres, des écrémeuses, des barattes et des pots en terres cuites.

— Dame Louise ! Je vous présente, s’exclama Arnaud, Monsieur Jamet de Saint-André sera chargé de l’éducation et de l’instruction de Jean Guilhem et de Bernard. Votre table comptera une bouche de plus à nourrir.

— Assurément Messire, je m’apprêtais justement à dresser la table pour dîner.

Symonnet au corps d’éphèbe allongeait sa foulée et montrait ses talents à la course. Sa peau luisante de sueur rendait hommage à sa musculature. Jean Bégole puisait de l’eau pour les bêtes et encourageait son fils à se dépasser. Son frère Guilhet, l’air penaud, empoigna les seaux et traversa la cour sans même lui prêter attention. Il entra dans l’étable où se trouvaient rangés trois charrettes, des outils et des harnais. Les vaches meuglaient et des chevaux hennissaient, au plaisir de pouvoir recevoir leur pitance.

— Holà, Jean, s’exclama Arnaud, quel apollon tu as engendré ! Tu le colleras à la tâche dès que possible afin qu’il aide son frère aux travaux agricoles.

Jean Guilhem de Linière s’entraînait au maniement de l’épée avec fougue au milieu de la cour. La froideur et l’effort transformaient chacune de ses expirations en une fumée épaisse qui sortait de sa bouche. Le teint mat, robuste comme un chêne, le costaud qui se tenait à ces côtés aboyait ses commandements. Une cicatrice lui barrait le front et durcissait ses traits.

— Yé te l’ai répété mille fois, tu es obligé de porrrter ton attaque avec beaucoup plus de forrrce et te retirer immédiatement comme le flou et le reflux de la mer. Prends en compte que ta lame reste la continuité de ton bras et perrrsonne ne pourra te l’arracher.

— Je reconnais bien là, dit le seigneur de Linières, mon camarade et vieux briscard qui formera mon fils à devenir un guerrier.

— Père, vous voici de retour !

Mes cheveux noirs s’étalaient sur mes épaules collées par la sueur et de grosses gouttes perlaient de mon visage.

— Je vois que Balthazar ne vous épargne pas dans ses leçons au maniement des armes. Je vous présente votre précepteur qui sera responsable de votre éducation. Poursuivez votre travail, commanda Arnaud d’un ton impérieux ! Suivez-moi, Monsieur de Saint-André !

La chapelle romane aux allures trapues à proximité de la maison fortifiée surplombait la rivière du Gave.

Dans l’abside du lieu de culte, les voûtes peintes d’azur avec des anges vêtus de blanc s’appuyaient sur des colonnettes dont les chapiteaux décorés de personnages montraient Adam et Eve. La petite église transformée en temple apparaissait dépouillée et nue. Le maître autel, le tabernacle et le baldaquin avaient disparu. L’évangile ouvert reposait sur un pupitre au centre de la nef et une croix dépourvue du Christ se tenait en face de l’entrée.

— Nous venons ici quotidiennement, précisa Arnaud, prier à la lueur des bougies, chanter un psaume et lire la Bible. Un vent froid sévissait à l’intérieur de l’édifice, Jamet s’emmitoufla dans sa cape de laine. Hélène, du haut du perron, agitait les bras pour capter leur attention afin qu’ils les rejoignent. Des mèches de cheveux d’un noir profond et brillant s’échappaient de son bonnet de coton. Son beau visage rayonnait de grâce.

Mon époux !

Proclama-t-elle, haut et fort, d’une voix indignée.

— Vous allez faire attraper la mort à Monsieur de Saint-André.

Le moine copiste reprenait des couleurs auprès du foyer d’une cheminée monumentale où flambaient de grosses bûches. L’intérieur du logis en pierres calcaires, éclairé par de larges fenêtres réparties sur la façade, laissait pénétrer une lumière laiteuse.

Une femme de forte stature, aux cheveux roux et aux grands yeux noirs, entra et nous salua d’un hochement de tête avec un air aimable. Un bonnet recouvert d’un chaperon de drap lui tombait jusqu’au bas du dos. Un corsage blanc lacé par devant et garni de velours violet enserrait ses gros seins. Un trousseau de clés pendait à sa ceinture et des cliquetis accompagnaient ses pas.

— Monsieur de Saint-André, je vous présente Tamaris qui détient la charge de la gestion du personnel domestique et de l’organisation du service. À ses moments perdus, elle pratique la chiromancie, l’art divinatoire de lire les lignes de la main.

— Tamaris ! Veuillez nous apporter du vin de notre vignoble afin d’émerveiller les papilles de notre hôte.

Des bougeoirs en balustres diffusaient une lumière jaune. Derrière la fenêtre tendue de papier huilé, le paysage offrait un spectacle d’une étrange féerie brillante de mille feux.

La servante remit des bûches dans l’âtre, servit le vin dans des gobelets en étain et se retira.

Arnaud interpela le moine.

— Vous avez entrevu, le manouvrier Jean Bégole en train de remplir des seaux d’eau dans le puits. Dans le passé, il demeurait avec son épouse Antoinette à Uzein, dans une masure non loin d’ici bâtie au milieu d’anciens marais. Nous nous sommes rencontrés pour la première fois, un jour de l’an 1546. Ils sont venus au domaine nous louer un attelage pour labourer leurs lopins de terre. Au mois de septembre de la même année, alors que la récolte de millet s’avérait prête à ramasser, des pluies diluviennes transformèrent leurs parcelles en un terrain boueux. Cette année noire, tout le monde dans la région s’en souvient, les légumes et les céréales pourrissaient sur place. La disette sévissait, et amenait son cortège de malheur. Des groupes faméliques avec la peau sur les os parcouraient la région et vivotaient de petits boulots et de mendicité.

Ému vivement et profondément par le spectacle et l’évocation de leurs souffrances, je les ai embauchés comme domestiques agricoles, et leur ai proposé un bail à cheptel. Je fournissais le bétail avec des profits et des pertes partagés par moitié et Jean assurait la nourriture et l’entretien des animaux. Désormais, ils habitent à l’orée de la forêt dans une chaumière construite de torchis. Depuis, quatre enfants ont vu le jour, Guilhet l’aîné, grand escogriffe échevelé et bourru comme son père et Simon dit Symonnet aux traits d’éphèbe. Marthe l’espiègle vient de fêter ses onze ans et Guillemette est morte en bas âge dans un accident dramatique.

Navaret Balthazar, mon ancien compagnon d’armes des batailles d’Italie, forme mon garçon Jean Guilhem au métier des armes. L’aventure guerrière s’est terminée pour lui par une blessure au genou donnée par un piquier de l’élite espagnole. Louise, sa femme, vous l’avez aperçue cueillir les légumes dans notre jardin. Anne Marie, leur fille, participe aux tâches en cuisine. Vous la rencontrerez bientôt !

— S’il vous plait Dame Tamaris ! Veuillez nous resservir à boire.

Continuant sur sa lancée.