L'enfant de minuit - Emmanuel de Toma - E-Book

L'enfant de minuit E-Book

Emmanuel de Toma

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Beschreibung

Florent aura souffert toute son enfance avant de comprendre l'attitude de ses parents.

Lorsqu’il avait dix ans, Florent nourrissait deux tourments : sa mère avait plus de soixante ans et son père se montrait pour le moins distant. Vingt ans plus tard, lors des obsèques d’un géniteur qu’il avait fini par haïr, l’enfant de minuit découvre de façon bien mystérieuse la première vie, héroïque et tumultueuse de Louise. Une maman aimante qui fut successivement religieuse, infirmière, rescapée de la poche de Dunkerque, résistante, traquée par la Gestapo, fugitive puis éprise d’un déporté qui lui donnera l’improbable enfant. A la lueur de cette odyssée, Florent finira par comprendre la cruauté d’un père fantôme, éloigné à jamais par les nazis de tout attachement à la vie.

Découvrez sans plus attendre un roman attachant et profond sur les relations d'un homme avec ses parents et sur les traces que laissent les blessures du passé.

EXTRAIT

Ramassée sur son fauteuil à remonter le temps, Louise a ouvert les yeux, tendu la main vers la photo de remise des diplômes. Elle l’a serrée entre ses doigts, le pouce caressant le grain du papier mat. Elle pressait si fort que le bleu pâle des veines traçait comme un delta de fleuve sur le relief de sa peau translucide. Une peau de petite vieille. À ce moment précis, son regard se trouvait là-bas, à près de soixante années. Florent aurait parié que ses lèvres immobiles murmuraient des « je t’aime » à tout rompre. Tôt le lendemain, Florent avait un rendez-vous boulevard Saint-Germain. Il était en avance, il faisait froid. Il s’est jeté dans l’un de ces cafés sans couleur aux vitres embrumées de sommeil. Les boiseries ternes, les tables en fonte, jusqu’à ce jeune couple blotti sur la banquette verdâtre, tout semblait venir des années vingt. Le percolateur chromé faisait faute de script. Assis devant sa tasse, Il a essuyé de la manche la buée sur la vitre, soudain projeté au cœur d’une forêt de passants. Déformés par l’humidité du carreau, ils ondulaient comme des bancs de poissons.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Journaliste, grand-reporter puis rédacteur en chef de plusieurs magazines spécialisés dans le yachting, Emmanuel de Toma signe son premier roman à l’issue d’une carrière bien remplie.

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Seitenzahl: 341

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Table des matières

Résumé

Préface

PARIS. JUIN 1920

Fantômes de guerre

Les blouses blanches

La Compagnie des Lampes

Déshéritée – Re héritée

La planète Joana

Un si bel été

Une maison en Champagne

Enfer et frustration

La concierge revient de suite

Ampoules, lampes et ondes courtes

Doutes et confidences

Pierre, comme un fantôme

Plongée dans l’Ombre

Pour la mort d’une lampe

Le vent se lève…

Il faut tenter de vivre

« Je vis, je meurs, je me brule et me noie »

Les cigales au pas de l’oie

Le voyage dans la nuit

Fin de nuit

Dans la même collection

Résumé

Lorsqu’il avait dix ans, Florent nourrissait deux tourments : sa mère avait plus de soixante ans et son père se montrait pour le moins distant. Vingt ans plus tard, lors des obsèques d’un géniteur qu’il avait fini par haïr, l’enfant de minuit découvre de façon bien mystérieuse la première vie, héroïque et tumultueuse de Louise. Une maman aimante qui fut successivement religieuse, infirmière, rescapée de la poche de Dunkerque, résistante, traquée par la Gestapo, fugitive puis éprise d’un déporté qui lui donnera l’improbable enfant. A la lueur de cette odyssée, Florent finira par comprendre la cruauté d’un père fantôme, éloigné à jamais par les nazis de tout attachement à la vie.

Journaliste, grand-reporter puis rédacteur en chef de plusieurs magazines spécialisés dans le yachting, Emmanuel de Toma signe son premier roman à l’issue d’une carrière bien remplie.

Emmanuel de Toma

L’enfant de minuit

Roman

ISBN : 9782378735029

Collection Blanche : 2416-4259

ISSN : 2416-4259

Dépôt légal novembre 2018

© couverture Ex Aequo

© 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de

traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Éditions Ex Aequo

6 rue des Sybilles

88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.com

Préface

Au sortir de la Grande Guerre, Louise rejetée par sa mère châtelaine se retrouvera seule à Paris. Son père, général, veillera à régler sa chambre de bonne. Volontaire, elle deviendra infirmière, combattante puis résistante.

À cinquante ans, elle donnera naissance à son fils Florent.

Le récit de ces deux vies qui s’entrecroisent, proches et distantes, aimantes ou étrangères, suit le rythme endiablé d’événements historiques imprégnés d’humour et de sensibilité, mais aussi d’horreurs et de souffrance. Le fils cherche à comprendre cette mère secrète malmenée dès l’enfance, courageuse et résignée, nostalgique et d’avant-garde. Son père l’indiffère davantage. Qui est donc ce géniteur distant, ce déporté mutin ?

Ce très beau roman invite le lecteur à mieux comprendre l’Histoire, fille de guerres absurdes, la condition des femmes incomprises et jugées, et surtout le mystère d’une généalogie trompeuse qui au fil des pages trouble l’imaginaire jusqu’à générer une émotion non feinte.

En guise de fil conducteur, l’affreuse solitude pénètre ces héros qui distants par les ans, ont bien du mal à se comprendre et à mettre un peu d’ordre aux non-dits et mensonges de leur passé. Amour et tendresse restent en suspension de peur d’être engloutis par l’incongruité d’une filiation tardive.

Une fois le livre terminé, il est étrange d’avoir à regretter de quitter si tôt Louise et Florent. Le tourbillon des mots, la poésie du texte, la richesse de ses descriptions, la finesse de ses suggestions, nous auraient-elles hypnotisés ? Cette quête affective insatiable nous aurait-elle émus à ce point ?

Sans aucun doute, ce premier roman nous offre une rare intensité littéraire. Le second innerve déjà notre impatience.

Jean-François Rottier

Assis à la place du mort, Florent ne disait mot. Exaspéré par le babillage de ses tantes. Tétanisé par la façon dont sa mère conduisait. Sur la banquette arrière, les trois sœurs du défunt, Thérèse, Marie et Victoria, faisaient assaut de banalités. Trop longtemps qu’on ne les avait pas promenées en ville. Boulevard Raspail, avenue du Maine, place Denfert…

« C’est fou ce que le temps passe vite quand on est vieille. » Malgré son grand âge, la tante Thérèse taquinait encore le compliment dans le ruisseau de ses proches. Il pleuvait sur Paris. Décembre ordinaire. Les dames entassées dans la voiture embuaient l’atmosphère. Ça sentait la poudre, le savon et le linge humide. Au volant, Louise s’appliquait à suivre le corbillard. Pestait à tout va contre l’idiot qui la double, le feu qui passe au rouge. À quatre-vingts ans, elle commençait à trouver la circulation parisienne « insupportable ». Le nez sur le pare-brise de la Coccinelle, elle fixait la Peugeot mauve et noire. « La voiture que les enfants conseillent à leurs parents » disait la publicité. Il détestait les Peugeot. « De mon vivant, jamais je ne monterai là-dedans. » Parole tenue !

« Pourquoi a-t-elle pleuré ? Se demandait encore Florent. Elle ne l’aimait pas. » Pour sa part, Louise ne s’était pas étonnée de l’indifférence de son fils. « Il est venu. C’est déjà ça. »

Cela remontait au 22 décembre. Cinq jours plus tôt. Il était mort dans la salle de bains. Elle avait téléphoné.

— Ton père est mort.

— Je viens.

Florent a pris l’avion. Une Caravelle. Dans les nuages, les pensées s’allègent. « Moi, Florent, j’ai perdu mon père à 27 ans. Ce n’est pas vieux, 27 ans pour perdre son père. » Des brumes de Bourgogne, une autre pensée a surgi, qui fait peur : « C’est long 27 ans… » Jusqu’à l’atterrissage, le jeune homme a tenté de retrouver en mémoire un moment heureux, ou un instant de répit avec ce père. Rien. Un grand vide. Sans ailes pour freiner la chute.

Il a sonné. Louise attendait derrière la porte. Elle a raconté :

— C’était ce matin. Il a dit « qu’est-ce qu’il m’arrive » et il est tombé.

— Tu n’as pas appelé le médecin ?

— J’ai bien compris qu’il était mort. Tu sais, j’en ai vu d’autres.

Et puis elle a pleuré. Pourquoi ? Comment oublier : quand ils se criaient dessus, le petit Florent gigotait dans son lit, les mains sur les oreilles. Pour pas entendre.

— Je voulais que tu aies un père, a-t-elle dit plus tard.

Assistante sociale dans une usine de Courbevoie, Louise lisait des livres où l’on expliquait ce qu’il faut pour un enfant. Une mère et un père.

Ce n’est que beaucoup plus tard qu’on a écrit des livres sur ce qu’il ne faut pas pour un enfant.

Le père habitait un deux-pièces rue Vaneau, venait dîner de temps en temps, c’était l’horreur. Il agitait la cape et les banderilles. Elle fonçait dans tous les pièges. Elle était folle de rage. Il lui demandait pourquoi. Il la méprisait. Elle l’admirait ; « c’est un homme très intelligent et cultivé. » Au pire, elle murmurait : « il faut le comprendre… »

Il y avait des cailloux dans la première pelletée. Cela faisait un début de grêle. Puis un roulement de tambour qui vient de loin. Déjà très loin. Louise et Florent se sont éloignés, comme sur un quai de gare après le dernier wagon. Celui qui a toujours l’air de suivre le train à regret, avec détachement. Il est parti, rentrons. C’est toujours pareil avec les morts. On leur dit adieu près d’une pierre creuse. Ensuite on attend de leurs nouvelles. Si rien ne vient, on les oublie.

L’ascenseur, la clé dans la serrure, l’interrupteur. Un silence différent.

Pendant cinq jours le corps était resté dans la chambre du fond. Un type venait à cinq heures pour mettre de la glace. Des grands sacs en plastique pleins de glaçons, comme pour l’apéritif.

Louise et Florent ont attendu dans l’appartement. Ils avaient dit : « on l’enterrera après les fêtes, il faut laisser la fenêtre ouverte. »

Le soir de Noël, le vent sifflait vers la chambre froide. De l’autre côté de la rue, derrière des vitres embuées, on voyait scintiller les guirlandes et fumer les dindes. Le silence n’en était que plus glacé. Rien à dire. Attendre qu’il s’en aille. La veuve et son fils ont bu un porto. Elle a sorti du tiroir la boîte grise avec l’étiquette bleue Chocolats Poulain.

Florent la connaissait par cœur cette boîte. Elle faisait partie de ces choses avec lesquelles on naît. C’est comme un bout de soi. Presque rien, en somme, tant que ça ne fait pas mal. Dedans, des centaines de photos noir et blanc, bords ciselés. Louise les a contemplées une à une. Sans un mot. Son visage ridé sous les cheveux blancs en pagaille demeurait figé. Florent regardait distraitement les images, par-dessus son épaule. Avec dans la tête une voix d’enfant : « Qu’il parte ! Pour toujours ! Qu’il s’en aille ! »

« Il faut le comprendre » disait-elle. Par morceaux choisis, il a entrevu les clichés de sa mémoire : la guerre, la résistance, la déportation. Auschwitz et Buchenwald, deux noms qu’il connaissait par cœur. Qui ne voulaient rien dire. Il y a des mots comme ça auxquels on s’attache sans jamais chercher à les élucider. On finit même par les trouver rassurants. « Guerre » et « Camps de concentration » ont accompagné l’enfant durant toute sa scolarité, au même titre que les « Dominus vobiscum » et autres « Ite missa est » de la messe en latin. Ils auraient tout aussi bien pu s’appeler Myrtille et Pimprenelle. Des mots, des morceaux de la vie d’un autre qu’on vous colle dès la naissance. Des clés pour comprendre. Mais pas de serrure. Plus tard, il a contemplé dans l’immeuble d’en face les gamins qui attaquaient l’emballage des cadeaux. On tire sur la ficelle, on déforme la boîte mais on n’arrive à rien. Et puis les parents accourent avec des ciseaux. Soudain papiers et rubans fleurissent le parquet.

Florent ne se souvenait pas d’avoir vu son père un soir de Noël. C’était la fête quand même. Il y avait tout : un sapin, des paquets et les restes des pâtisseries distribuées l’après-midi même à la fête de l’usine. Louise en remplissait un cabas. Elle adorait chaparder.

D’un coup, le vent a redoublé, il a sifflé comme un fou en glissant sous la porte de la chambre froide, celle du fond. Florent a pensé : « c’est la mort, elle l’emporte, figé comme un arrêt sur image, avec son expression d’étonnement, avec son numéro au bras… ». Ça aussi, autrefois lui paraissait normal qu’on ait un numéro tatoué au bras quand on est grand. Adolescent, Florent avait plusieurs fois tenté de se marquer le bras avec une cigarette. Un psychiatre s’en serait délecté.

Le jeune homme s’est mis à gamberger sur ce tatouage, bleu, mal tracé, six chiffres ? Peut-être sept… Panique. Il allait partir avec son numéro, pour toujours. Un tatouage dont il s’était moqué comme de l’an quarante et là, ce soir de Noël lugubre, mission impossible : graver ce numéro dans sa mémoire. Une seule solution : y aller. Un seul obstacle : la peur. Peur des paupières closes, du froid de la peau, de la mort, de sa mort. Il faudrait s’approcher du lit, écarter les sacs de glace humides, saisir le bras droit, rigide peut-être, ce bras qu’il n’avait jamais touché de son vivant… Son père avait trente ans quand on lui a fait ça et toutes les raisons d’avoir peur lui aussi. Les trains de la mort, les camps… Tous les jeunes de la génération de Florent connaissaient cela par cœur. Mais ces chiffres… Qui faisait cela toute la journée sur des bras ? Comment s’y prenait-il ce petit fonctionnaire nazi ? Il devait contraindre quelque autre déporté à piquer des bras à longueur de temps. Était-il encore vivant celui qui une fois, une seule fois a écrit : 158207, non, 157820, non plus…

Cela devenait de plus en plus fort, il fallait voir. Transpirant, Florent a pris une lampe dans le tiroir de la commode et marché à pas de loup dans le couloir. Louise lisait. Une ligne de lumière filtrait sous la porte de sa chambre. Quatre mètres plus loin, c’était l’obscurité. Il a doucement posé la main sur la poignée de la porte, celle qui faisait siffler le vent. Le bruit s’est tu mais le souffle a fait voler dans la pièce obscure tous les papiers des pompes funèbres. Florent a refermé doucement derrière lui. Dans le noir, à deux pas du lit, sa main tremblait sur l’interrupteur de la torche. Il a reculé, allumé et, de loin, l’a longuement regardé, pour s’habituer. Un corps bien droit, en pyjama rayé bleu, étiré entre deux rangées de sacs givrés, sur le divan, le long du mur. La fenêtre ouverte était calée par deux chaises. Par terre, les feuilles de papier vivaient leur vie au gré du souffle glacé. Florent les a ramassées une à une pour les caler sous un presse-papiers puis s’est approché du lit, très lentement. Comme si son père allait ouvrir les yeux et murmurer : « que fais-tu jeune homme ? » Jeune homme, c’est comme ça qu’il l’appelait. Toujours. Florent ne s’en est jamais étonné. Les enfants s’installent dans la vie qu’on leur fait. Pourquoi se poseraient-ils des questions ? Plus tard peut-être. Quand le père d’un copain serre son fils dans ses bras. « À ce soir mon Pierrot. » Les interrogations surgissent comme des champignons. Pourquoi ? Pourquoi il ne m’embrasse pas ? Pourquoi il me montre du doigt en disant « mon protégé » pour me présenter à des inconnus ? Où part-il après le dîner ? Pourquoi n’habite-t-il pas à la maison ?

Dans le rayon cru de la torche, le visage du père était gris, gris-soupir, gris-souvenir, gris fumée, gris Paris. Florent a déplacé deux poches glacées pour découvrir le bras droit puis, du bout des doigts, a remonté la manche du pyjama. Il a pris le poignet pour tourner un peu le bras, c’était froid, inerte. Rien, pas l’ombre d’un numéro sous les poils blancs. Qui l’a retiré ? Est-ce que ça s’efface quand on meurt ? Les tempes battantes, il a baissé la manche, remis la glace et s’est jeté sur la porte. Il l’a poussée de toutes ses forces. Elle était bloquée, fermée ! Sortir, vite, la fenêtre ouverte, le balcon, le vent froid du dehors, la rumeur de la ville, Noël, du calme ! « Vois-tu jeune homme, pour ouvrir cette porte, il faut la tirer, pas la pousser. » « Ceci encore jeune homme : le tatouage, c’est sur le bras gauche, pas le droit. » Jeune homme c’est comme-ci, jeune homme, c’est pas comme ça ! Qu’il parte avec son numéro sur le bras gauche. La manche, la glace, le poignet, le bras. Les plis de la peau déjà parcheminée déformaient les chiffres. La torche entre les dents, Florent a tiré pour l’aplatir. 1 5 7 8 3 1. Six chiffres en mémoire. Le petit chef nazi pouvait être fier ce soir-là. La mémoire de son œuvre se prolongeait sans doute bien au-delà de ses espérances.

Maintenant qu’il n’était plus là, le silence de l’appartement semblait autrement. Léger. Plein de choses à dire. Des lettres ficelées voyaient le jour. Sans intérêt ; beau temps, à bientôt. D’autres, mystérieuses, parlaient de honte, de scandale. Sans plus. Florent est revenu vers la boîte en carton. Les images muettes se sont mises à bouger. À se raconter. Le noir et blanc prenait des couleurs. Il y avait des photos de lui en barboteuse, en poussette, en tricycle, en manteau, en maillot de bain, ridicule le slip trop grand, en communiant, en militaire. Quand le fils s’est envolé, l’appareil à soufflet a rendu l’âme. Dernier souffle. Assez de noir. Il y avait une ou deux images du père, toujours de passage, avec son cigare. Son écran de fumée.

Et puis ces clichés éternels. Les fantômes du fond de la boîte. Bien avant lui. De grandes images sur papier cartonné. Granuleuses au toucher. Jaunies mais si douces. Florent ne les avait jamais regardées. Vraiment regardées. Il les a étalées sur la table. En désordre. C’était elle. Louise. Dans sa vie d’avant. Son autre vie.

Une fillette avec ses sœurs. Une jeune blonde assoupie dans un transat, sur le pont d’un navire. Une infirmière avec des soldats. Une femme sur un voilier. Avec des hommes. D’autres hommes. Ils rient. Elle aussi rit. Comme il ne l’a jamais vu rire. C’était Elle ! Louise était.

Oh ! Pas une grande blonde aux cheveux ondulants. Pas de regard mystérieux ou provocateur. Juste une petite femme aux cheveux botte de foin, aux yeux scrutateurs, au visage changeant selon l’humeur.

Le grondement de la rue, le souffle de la ville se sont évanouis. Échappés de sa tête comme un filet d’eau. Transporté, Florent se sentait anesthésié devant la porte de la cage ouverte. Overdose de liberté. Plus de peur ni de haine à contenir. Détresse du seau sur la margelle du puits tari. Il a plongé dans la première image, la plus ancienne. Quatre petites filles endimanchées traquant d’un regard inquiet l’oiseau qui va sortir d’une chambre noire. En 1910, on allait chez le photographe.

La voiture à cheval, le carillon de l’échoppe, Madame la Générale impatiente et ses quatre poulettes dissipées. Au premier plan, grands cheveux blonds bouclés, regard gourmand : Louise. Penchée vers le portraitiste, prête à attraper « l’oiseau qui va sortir ». En retrait : les trois petites sœurs. Proprettes, soumises, telles que Florent les a connues cinquante ans plus tard. L’une d’entre elles était très belle.

Le lendemain soir, au château. Un boudoir, un secrétaire. Madame Mère glisse le tirage sépia dans une grande enveloppe. La plume gratte le papier comme un insecte : Ministère de la Guerre. Département des Colonies.

Un mois plus tard, à l’autre bout du monde, dans la nuit tropicale d’une petite ville minière du Tonkin, l’ordonnance frappe à la porte. À la lueur vacillante d’une lampe à pétrole le général libère de l’enveloppe voyageuse ses quatre colombes. Émotion. Du papier cartonné, tordu par l’humidité, surgit sa préférée : Louise. Un vrai petit lion. Il en aurait bien fait un homme, si ça n’avait été une fille. La lettre est froide, presque impersonnelle. Son épouse, dit-on, ne manque pas de retenue. « Mon cher ami, j’ai fait faire cette photographie de vos filles chez Léon Schmidt, place de la République, pour que vous pensiez à nous, là-bas, si loin de notre hiver… »

Il ferme les yeux. En volutes claires se dessine le château enveloppé de brume, de corbeaux aigris et de peupliers fourbus. La salle à manger. Froide la salle à manger. Froide aussi Madame la Générale, mais fière de son époux : « Votre père a pacifié la Cochinchine. » Elle avait fait de cet épisode passé son titre de gloire. Rictus du militaire derrière les épaisses moustaches ; Pacifier ! Quelle belle formule pour des petites filles. C’était loin la Cochinchine. Au Tonkin depuis deux mois, Il venait de rentrer à Cao Bang quand on lui a apporté l’enveloppe à la photo. Fourbu. Démoralisé le général. Dix jours de marche à la tête de sa colonne contre les bandes pirates de Thuong-Cac-Nhi, installées dans le massif de Ba Chau, à deux pas de la frontière. « Cette existence de campagne manque de douceur. » avait-il écrit un jour dans une lettre.

Une gentille petite phrase proprement calligraphiée. Juste quelques mots pour résumer. Balayées d’un coup de plume les angoisses, les souffrances, les maladies, la mort. Dix jours à ramper sur les sentiers abrupts. Manger du riz tiède et des biscuits. La nuit, essayer de trouver le sommeil. Sursauter au moindre bruissement, aux cris d’animaux. À demi assoupi dans la moiteur de sa chambre, la photo dans la main, il ressasse les évènements des derniers jours.

Par une après-midi torride, des coups de feu ont été échangés avec l’arrière-garde des pirates chinois. Pour soigner ses blessés, la colonne a bivouaqué sur les crêtes boisées d’Ha-Siem. Soudain des hurlements ont déchiré la torpeur humide. Les Thos amenaient un Chinois en haillons. Le visage impassible, il recevait des coups sans broncher. Un cri de mort montait de la foule des partisans et notables. C’était le lieutenant le plus redouté de Thuong-Cac-Nhï, l’homme de tous les pillages, incendies, viols et meurtres.

Ils allaient le lyncher. Athlétique et fier, le prisonnier ne répondait pas aux questions. Le général a hésité, longuement, puis tranché :

— Qu’on le ligote pour le juger à Cao Bang !

Toute la nuit, le père des quatre fillettes n’a cessé de douter.

Tort ou raison ? Bien ou mal ? Et ces reproches dans les regards, qui questionnaient : « pourquoi juger un coupable ? Pourquoi le défendre ainsi ? »

Au cours de la nuit, le brigand s’est évadé et dès le lendemain toute la colonne est tombée dans une embuscade. Il y a eu des dizaines de morts. À genoux dans l’eau boueuse d’une rizière, le Général a recueilli le dernier souffle de son aide de camp.

Il ouvre les yeux. La lumière se meurt. Sur la photo, les enfants s’estompent, happés par l’obscurité. Là-bas, au-delà de Suez, loin derrière la Meuse, sous la pluie glacée de l’hiver, une journée ordinaire s’achève au château.

Plus que pacifier, c’est le mot Cochinchine qui intriguait les fillettes. Dans leurs jeux, elles l’essayaient à toutes les sauces. L’une : « Arrête de me cochinchiner ! », l’autre : « vous vous cochinchinates. » Louise, joueuse avec les mots : « demain je couche en Chine ! ». Demain. Elle ne savait rien de demain. Demain, le père est rentré. Honoré. Général couvert de décorations. Fatigué. Ça use de vouloir réconcilier tout le monde à coups de fusil… Mais quelle fierté. Soixante ans plus tard, Il paradait encore dans la boîte de chocolats Poulain. Une photo ovale. Un général, un vrai, avec le bicorne, les décorations, la moustache. Enfant, Florent imaginait qu’il devait bien s’amuser chez ses copains avec un tel déguisement. Mais le jour où les images se sont mises à parler, il a vu dans son regard ce pétillement qu’il lui a donné, à Elle, sa mère, sans le faire exprès. Un éternel petit air de dire : « ces choses terribles sont sans importance. » Une contradiction, une vraie. Un remède aussi. Parce que sa fille aînée, comme lui-même, cultivait volontiers l’art de se ronger jusqu’au sang pour les causes les plus infimes et menait sans faillir d’énormes combats.

Loin de l’Indochine, des traîtres, des pillards et surtout de la menace japonaise que redoutait leur père, les fillettes grandissaient dans leurs murs glacés. Précepteur pour l’instruction, la bonne Berthe pour l’éducation et, point d’orgue de la semaine, visite de la tante de Ségur tous les dimanches midi.

Riche et pieuse, Madame de Ségur mettait beaucoup d’application dans l’instruction religieuse. Il faut s’y prendre très tôt pour ne pas faire de peine au petit Jésus. « Priez les filles ! » lançait-elle régulièrement, sous son grand chapeau à plumes. À la veille de la Guerre de 1914, c’était une bonne idée. Louise étouffait. Le château glacé, le latin rabâché, les toilettes empesées et Jésus crucifié, c’était trop. À quinze ans, la jalousée de sa mère, puisque adorée de son père, rêvait de voler. Elle a bien essayé d’entraîner ses sœurs. Trop tard. Les trois chéries avaient déjà épousé la forme du moule. A-t-elle suivi la tante de Ségur par affection ou par calcul ? Peu importe. Pour voler, il faut emprunter les voies du ciel. Madame la Générale n’était pas contre. Les sœurs ont pleuré.

***

Sur un rectangle de carton, presque sépia, la jeune Louise déambule en un jardin volage, les mains jointes dans le dos. Un foulard blanc encadre son jeune visage. Elle porte une longue robe. Blanche aussi. C’est l’uniforme des novices. Elle est belle. Elle va donner sa vie au Ciel. Pendant que des garçons à peine plus âgés perdent la leur au front. Une photo tragique. Comme les tranchées. Pire même ; l’image est soignée. Une lumière douce, tamisée par les saules, met en valeur les traits reposés de la jeune fille. Il ne manque que la musique : alléluia et tirs de mortier. Le parfum : sang et encens. « Prends ton temps, lui a dit Madame de Ségur. Tu as un an pour te décider. » Novice ! Bonne sœur ! L’idée agaçait Florent. Cette image révélait soudain ce qu’une petite cousine lui lançait souvent quand il avait sept ans.

— Ta mère, elle a été bonne sœur !

— C’est pas vrai ! Et il lui donnait un coup de pied ou bien lui baissait sa culotte jusqu’aux genoux. Selon saison. Ensuite, pour être bien méchant comme il faut, il lui rappelait qu’elle était une enfant adoptée, que sa mère était sourde et que son père ne gagnait pas beaucoup. Elle pleurait un peu et retournait jouer avec lui au bord de la Seine.

Le soir de l’enterrement de son père, devant ces lambeaux de passé en noir et blanc échappés d’une boîte de chocolats, Florent s’est tourné vers Louise avec cette photo à la main :

— C’est toi en bonne sœur là-dessus ?

Coup d’œil panique !

— Attends une seconde…

Elle lisait une lettre. Il a insisté.

— La nonne, là sous les arbres, on dirait que c’est toi…

Ses épaisses lunettes pointées vers le carton, elle a fait mine de déchiffrer l’image. Style : « Tiens, qu’est-ce que c’est ? ». Puis :

— Oh là là c’est vieux. (Il y a prescription). Ma tante de Ségur était très pieuse. (C’est de sa faute). Oui, bon, j’ai été novice, ça s’est trouvé comme ça.

Réponse universelle pour enfants curieux. Pourquoi Dieu ? Pourquoi la guerre ? Pourquoi il est méchant avec toi ? « C’est comme ça ! » Cela vous renvoie à la case départ dans un souffle implacable.

Faute de savoir, Florent a imaginé. Imaginé qu’elle étouffait entre mère de glace et sœurs sucrées. Mais à quinze ans, une jeune fille ne claque pas la porte d’un château. Trop lourd. Trop lesté de bonne éducation, de principes, de secrets. Alors puisque le Prussien menace et qu’il faut partir, on se découvre un penchant pour le divin et on prend la tangente avec tante Tartuffe.

« Comptez sur moi. » avait lancé Madame de Ségur en enlevant la jeune fille. « Une de moins. » pensait Madame la Générale en montant dans l’automobile qui les emmenait, elle et ses trois autres filles, loin des pluies d’obus et de grenades à manche. « Le ciel me pardonne. » avait-elle murmuré derrière la vitre comme pour ravaler cette mauvaise pensée. Voilà comment aux heures sombres de la première guerre, on en vient à méditer dans un jardin sauvage, parmi une dizaine de jeunes filles, toutes protégées de la guerre comme les plantes exotiques que l’on rentre en hiver. Certaines en route pour l’éternelle dévotion mais la plupart en transit, comme Louise. Madame de Ségur était veuve, riche, douce et crédule. « Mes enfants, lança-t-elle un jour après les vêpres, je me rends à Paris la semaine prochaine. Je compte sur vous pour suivre aimablement les instructions de Berthe qui me remplacera à vos côtés. » Trop attachée à Louise, la bonne Berthe avait suivi. Avec son nez si bossu qu’il en était carré, ses manières très rustres et son goût prononcé pour les vins cuits, elle n’avait guère d’ascendant sur les vierges entre Ciel et terre. Les gars du village voisin qui avaient vu partir leurs pères la fleur au fusil, se contentaient jusqu’alors de grimper aux arbres pour admirer de loin les douces en leur divin Eden. Mais qu’un signe de l’intérieur vienne à les encourager et tout basculerait… C’est Louise qui l’a fait.

La clé en poche, elle a entraîné nuitamment six poulettes mortes de peur parmi les spectres du parc. Un mur vermoulu, une petite porte qui grince, coincée par les ronces. Ils étaient là, trois ou quatre garçons tremblants et ricanant dans l’ombre. Pas plus fiers. On a ri nerveusement. « Comment tu t’appelles ? » L’un des garçons, plus âgé que les autres, se nommait Pierre. Plus tard, il serait médecin, comme son père. « Toi, tu vas faire bonne sœur ? » « Non non, non non ! » Surprise par sa détermination, elle avait tempéré : « Enfin je ne sais pas encore… » Leurs regards se sont croisés. Il s’est presque excusé : « je ne voulais pas venir mais je ne peux pas laisser ces garnements tout seuls. » Il fallait rentrer. On se dit que la prochaine fois on apporterait des gâteaux. Il n’y a pas eu de prochaine fois. Mais il y eut un « plus tard. »

Dénoncée, Elle a été jugée. Avec douceur et cruauté. Convocation, réprimandes, tremblements, liquéfaction, sentence « Vous n’êtes pas faite pour les ordres mon petit ! » Informée du scandale, Madame la Générale s’est montrée irritée. « Envoyons-la à Paris, chez Marguerite ! » a-t-elle lancé, comme d’un revers de la main. Le vieux militaire, affaibli par deux attaques, les pires, celles du cœur, n’a pas réagi. C’est là que naquit un nouveau mot pour la collection de Florent : déshérité. « Tu comprendras plus tard, j’ai été déshéritée. » a-t-elle dit une fois, alors qu’il avait peut-être dix ans. Il y avait bien désert dans ce mot mais c’est tout ce qu’il y voyait. Du vide.

De ces sentences, le petit Florent ne percevait que le ton, le non-dit. Même case pour déshérité qu’Auschwitz et Buchenwald. C’était sûrement une chose terrible. Ça devait aussi permettre de comprendre les gens. Mais son père ne lui a jamais dit « Il faut la comprendre. » Du reste il ne lui a jamais parlé d’elle. De toute façon, dans sa tête de mioche, les choses étaient simples : son père avait été déporté et sa mère déshéritée. Quant à lui, il était Né. Mais beaucoup plus tard. Dans une autre vie.

Quelques mois après le jugement au paradis de la tante de Ségur, le jour même où Lloyd George, Orlando, Wilson et Clemenceau signent le traité de Versailles, Louise découvre Paris.

PARIS. JUIN 1920

Une rue grise, un immeuble, un claquement, la minuterie qui s’éteint. Dans le noir, un trait de lumière souligne chaque porte. C’est encore un étage avec moquette. Rouge le tapis. Feutrées les voix derrière l’huis verni. La Tante Marguerite vient de lui donner la clé. « C’est au septième. Porte quatre. Tu te débrouilleras. Je ne veux pas d’histoire. »

Visiblement, la Margot, comme elle l’appelait avec ses sœurs, avait été informée du scandale.

Dans le noir, elle pose la valise tandis que sa main palpe le mur à la recherche de l’interrupteur. « Un bouton, j’appuie. » Horreur. Ça sonne. Claquement de verrous. Un homme à longues moustaches et robe de chambre chamarrée apparaît dans un rectangle de lumière.

— Oui ?

— Excusez-moi, je cherchais la minuterie.

— Vous allez où ?

— Septième.

— Il faut prendre l’escalier de service, celui-ci s’arrête au sixième.

Elle rebrousse déjà chemin quand Il ouvre grand sa porte.

Attendez, passez par là. Ça vous évitera de tout remonter.

Dans l’appartement bourgeois, le parquet craque sous les tapis. Ça sent l’encaustique. Des abat-jour bordeaux tamisent la lumière. Elle le suit jusqu’à la cuisine d’où une nouvelle porte s’ouvre sur la nuit d’une cour intérieure.

— Merci Monsieur.

L’escalier de service grimpe en plein air. On n’entend que des bruits de vaisselle et des gens qui parlent fort. Au château aussi il y avait le côté face, comme façade. Et le côté pile, comme pile d’assiettes. La valise racle le ciment des marches. Une autre minuterie claque comme un coup de règle. Dans la chambre mansardée. À la lumière de la lampe pigeon, Elle observe longuement le papier peint défraîchi, la fenêtre donnant sur les toits puis elle lance la valise marron sur le lit qui grince. « Enfin chez moi. Seule ! »

Très seule.

En trois jours, Louise fait des rideaux et décore la pièce. Elle s’inscrit au cours des infirmières à l’hôpital de la Pitié. Puis elle découvre, est-ce par hasard ? La façade blanche de la faculté de médecine.

Des carabins en goguette, des chevaux dociles, des automobiles pétaradantes… Elle s’enivre de tout ce bruit à la terrasse du café Le Mabillon. Des voitures de maître, des robes souples, des portes qui s’ouvrent sur de mystérieuses obscurités. Les riches, les pauvres, les riens, les moins que rien, les génies, la rue est ouverte à tous. Chacun y fait son théâtre et finit dans l’ombre d’une porte cochère, happé en coulisses.

— Pendant quelques temps, tu ne feras que de la figuration, lui souffle le Grand metteur en Seine. Regarde, quel personnage voudrais-tu être ? Choisis !

Derrière son sirop, Elle détaille les acteurs du pavé.

Taille de guêpe, chapeau noir et parapluie d’assaut, celle-ci fonce vers un rendez-vous d’importance. En jupe longue et béret prune, celle-là attend son cours de physiologie. Ou son prof de physiologie. Ou sa copine qui rêve d’une aventure avec le prof de physiologie. À moins qu’elle n’ait rendez-vous qu’avec elle-même. Certains se cherchent, d’autres s’attendent. Soudain, Pierre est apparu clairement dans ses pensées. Louise ne l’avait jamais aussi bien vu depuis leur furtive rencontre derrière la porte interdite. « Je vais faire médecine à Paris avait-il dit. » Bien sûr il faisait nuit, elle ne l’avait pas bien vu, mais sa voix était grave et douce. Elle sourit. D’un sourire triste. « Un rictus désespéré » aurait dit son voisin de table, un très jeune homme qui la dévisageait depuis une heure. Soudain son regard plonge de nouveau dans le flot des passants.

— Celle-là ! Je voudrais être celle-là !

Ils descendent le boulevard, enlacés, titubants, moqueurs, ivres d’insouciance, d’impudence, d’indécence et de toutes les « danses » de l’amour. Enfermée dans ses bras, elle se donne à chaque pas…

Ce soir-là, Louise remonte l’escalier, sans penser. Juste un petit manège dans la tête, une ritournelle au rythme des marches : « Robe de chambre, chambre de bonne, bonne de chambre… » Jouer avec les mots. Elle aime cela, les mots. « J’en ai marre, marre à bout, bout d’ficelle… » Il fait chaud. Paris épanche l’été son intimité par les fenêtres ouvertes. Du vacarme habituel, il ne reste que des lambeaux, des rubans déchirés qui filent de rues en rues, avec la brise tiède. Le grondement de la capitale fait place à quelques sons égarés. Le pas d’un cheval, une voix, un objet qui tombe. Ç’est le goutte-à-goutte de la ville assoupie.

Ce cinq juillet, assise à la table, entre le lit qui grince et l’armoire qui ne ferme pas, Louise serre les dents. Dans l’écrin des cheveux blonds, son visage blême se crispe. Une petite ride d’amertume au coin des lèvres, elle murmure, ou peut-être crie : « Joyeux anniversaire Louise ! ». Ça ne résonne même pas sous le zinc brûlant d’un toit d’immeuble. Pas facile d’être aussi seule le soir de ses vingt ans.

Détresse. Elle frappe à la porte de la voisine, une fille d’Amiens qui garde les enfants du quatrième gauche. Pas de réponse. Personne. Il n’y a personne à l’étage des bonnes. Juste elle. En larmes. Louise craque, sanglote, crie comme une enfant dans le corridor vide « quelqu’un, je veux quelqu’un pour parler. » Elle se ressaisit, observant ses cahiers, ses livres, sa blouse. Dans trois semaines la rentrée à l’école des infirmières, tout ira mieux. Elle se sert un porto. Sur la table, près du verre ambré, trône un tirage de la fameuse photo aux quatre fillettes. Ses sœurs n’ont sans doute pas le droit de lui écrire depuis que Madame la générale a éructé froidement son : « Je te déshérite ! » Que de méchanceté dans la voix. Et le pauvre militaire qui n’a rien compris. Son accident cardiaque l’a rendu absent, comme sourd ou indifférent à ce qui l’entoure. Sans doute la croit-il encore parmi les novices, les âmes pures. Le revoir ! « Je n’ai que lui au monde, pense-t-elle soudain, il a sûrement repris le goût de la vie, il m’entendra, il m’écoutera, comme avant ! ».

Au troisième porto, peut-être même au-delà, elle glisse quelques francs dans une pochette et dévale l’escalier de ciment. Louise marche, court, titube au pied des immeubles. Toute sa tête crie au secours. Entre deux sanglots, elle sent la main de son père glisser sur ses cheveux, rebelles eux aussi. Elle entend sa voix lui expliquant la marche du cavalier sur l’échiquier. Au Trocadéro, elle fait peur aux bourgeois éméchés, sur les Champs Elysées elle dérange les amoureux, rue de Rivoli, elle étonne un prince birman, Boulevard de Sébastopol les filles de joie la prennent en pitié. À la gare de l’Est, les mauvais garçons la sifflent.

Indifférente à tout, elle attend l’aube, l’ouverture du guichet, la foule des ouvriers dans les jets de vapeur.

Des vertes forêts et champs d’obus, elle n’a rien vu. Elle a dormi tandis que le wagon tirait sa ferraille vers les plaies de la guerre.

***

Dans l’obscurité du salon à tout jamais libéré du père, Florent s’est senti happé, emporté par une douce force. Entre rêve et réalité. Entre deux vies. Quel songe étonnant avait livré les premières bribes de son autre vie, La vie de Louise, celle d’avant Florent ? Avant l’enfant. Elle était là, assise tout près, immobile. Terriblement immobile. La lueur de la ville éclairait d’une étrange lumière son visage de petite vieille. Elle paraissait si détendue, tenant toujours dans sa main la photo à la nonne. On aurait pu la croire partie, juste pour un bout de chemin. Le jeune homme a contemplé sa ride d’amertume, au coin du sourire. La marque de ces années de jeunesse empoisonnées de ressentiment. Sur la table, les photos éparpillées dansaient une farandole. Puis une ronde. Pour ne pas la réveiller, Florent a allumé une lampe à l’autre bout de la pièce. Soudain, il a réalisé qu’aucun bruit ne venait plus du dehors. Il était tard, sans doute très tard. Curieuse sensation que celle d’avoir manqué le soir. Réveil d’un souvenir lointain. Entrelacs de fièvre et de bien-être. Une pneumonie, a dit le docteur. Les draps moites de transpiration après le cataplasme à la moutarde. Dehors, la rue gronde de gens qui rentrent. Les copains quittent sans doute la classe surchauffée et embuée. Dans son délire, l’enfant perçoit des chocs de vaisselle, des chuchotements, des grincements de portes puis plus rien. Un monde d’écharpes mauves et de flammes lointaines. Au réveil, tout est noir et silencieux dans la chambre, avec cette même fluorescence du dehors. Il entend alors le souffle de sa mère. Elle dort dans le lit voisin du sien.

La lumière de la petite lampe ne l’a pas réveillée. La tête sur l’épaule, le bras ballant, le corps de Louise semblait abandonné, « Fermé pour cause d’obsèques. » Sur la table ronde, toujours la bouteille de porto, les deux verres entamés et les photos étalées. Elles se sont mises à chuchoter puis à raconter. Une à une d’abord. Puis toutes en même temps. Chacune voulant faire entendre son histoire. Le tohu-bohu d’une vie.

Dans les bras du fauteuil vert, Florent se sentait apaisé. Il a tenté une expérience. Penché vers elle, tout bas, à peine audible, il a murmuré une phrase qu’elle n’avait peut-être jamais entendue. Précisément « jamais comme ça » : « je t’aime. » Loin, sur un long chemin gris, Elle s’est retournée, étonnée par cet enfant qui venait de hurler de toutes ses forces désespérées : « Maman, reviens ! » Florent criait ces mots lorsqu’elle partait dans les vagues, le laissant seul sur la plage. Pour l’apaiser, elle tendait son bras, sa main s’approchait de sa tête, il fermait les yeux, elle lui caressait les cheveux longtemps, doucement, machinalement. « Ne t’arrête jamais. » Déjà il avait peur. Comment faire pour ignorer que ce bonheur aurait une fin, ça ne marche pas toujours de se boucher les oreilles. Sa voix ! Dans le salon envahi de fantômes et de lumières blafardes, Florent a soudain entendu sa voix comme un murmure de l’intérieur. « Cette nuit est sacrée, profitons-en. » Ses paroles défilaient d’un trait, un trait de lumière, un train dans la nuit.

Fantômes de guerre