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"Je tends le dos…" était-ce là son univers, son avenir??? Parlons-en de ce présent, de cet avenir "les étoiles pourrissent dans les marais du ciel"…Cette phrase l'avait harcelée et lui revenait encore aujourd'hui, aussi dure, aussi tranchante. Ces quelques mots abscons pour une enfant de 8 ans, dont elle pressentait instinctivement la cruauté sans en comprendre tout à fait le sens profond, mots revolver, mots assassins, elle les avait pendant tant d'années entendues, répétées, retournées dans sa tête, dans l'ordre, le désordre; "les étoiles qui pourrissent, les marais, le ciel…" comment les étoiles si brillantes pouvaient -elles pourrir et le ciel était parfois si pur, ce ne pouvait être qu' un mensonge, une erreur, une invention des adultes…. une punition…Cette phrase la terrifiait comme l'inévitable, une fatalité à laquelle on ne pouvait échapper. Définitivement, comme une porte fermée, une impossibilité d'avancer, une fin, une condamnation. C'était s'arrêter de respirer, fermer les yeux à la lumière, les oreilles à la musique… Ces mots lui labouraient le cœur, lui massacraient la vie, l'empêchaient de dormir la nuit. Comment s'en débarrasser, évidence qui s'était abattue sur elle et lui avait fait si mal au point de l'atrophier, la faire devenir bossue, bancale… Se réveiller, se délivrer, se déployer, refuser, résister, faire éclater ce carcan de misère crasseuse, partir pour oublier. Elle avait bien sûr un jardin secret, un lieu inventé pour se reconstruire, un moment d'exister; elle soignait, rallumait chaque étoile, rendait brillant le soleil, donner vie à ces marais, y semait des herbes folles, plantes caresses… S’arracher à ce cauchemar, comme écouter quelques années plus tard, dans cette cour d'un charcutier au milieu des odeurs de tripes, les poèmes d’Aragon..... "Toujours cette puissance de connaissance de l'âme" / Anne Tiddis /
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Seitenzahl: 315
Veröffentlichungsjahr: 2015
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À Estelle, Anouk et Tehys
La naissance d’Ève
La naissance de Pierre
L’apprentissage de la vie
La maladie… la mort…
Après la mort
La famille
Le départ
Le grand départ
Aujourd’hui, hier…
« Dimanche, dernier jour de janvier, le petit village se recroqueville frileusement au pied des collines ; un vent aigre mauvais s’engouffre dans les rues étroites, balaie tout sur son passage et va souffler là-bas au loin, au-dessus des champs endormis, des prairies désertes ; pas un bruit, sinon sa plainte qui emplit le silence. Les ruisseaux se sont tus et il a beau mugir, le vent, nulle ride ne vient se former sur les surfaces figées. La nature raidie ne frissonne plus, emprisonnée dans un carcan de glace. La Loire a cessé de couler, prisonnière des icebergs. Les cheminées fument, chacun se terre à l’intérieur, il fait si froid ! Rien ne parvient à réchauffer le paysage transparent et gelé, pas même la lumière tranchante comme la lame d’un couteau tout neuf de ce soleil d’hiver et si la boule incandescente fait maints efforts pour pénétrer chaque maisonnette, en éclairer les recoins les plus sombres, réveiller bêtes, gens et choses et les inviter à sortir de leur torpeur glacée, elle ne parvient pas à ressusciter le village. Tout continue de se taire obstinément jusqu’à ce que les douze coups de midi tintent au clocher de la petite église… Sous l’un des toits d’un bleu rendu métallique par ce ciel trop vif, il y a Marie, Marie qui entre deux gémissements se débat, souffle, halète et enfin s’écrie : Vite ! Il arrive !
Grand branle-bas dans toute la maisonnée… Marie avait pensé la veille : - ce sera sûrement pour cette nuit. – Elle en avait parlé à Gustave et tous deux bien que fort excités avaient fini par s’endormir. Il était à peine sept heures quand elle avait ressenti les premières contractions.
- Gustave, réveille-toi, cette fois-ci, c’est bien lui !
Gustave avait grogné un peu, puis s’était levé d’un bond ; maintenant, il s’affolait, courait en tout sens… comment s’y prendre la première fois ? Ici, à la campagne, on n’appelle pas le médecin, mais la sage-femme.
- Gustave ! Vite ! Qu’attends-tu pour aller chercher Madame Ripoche ?
Gustave : - Je passe en même temps prévenir les voisins.
Monsieur et Madame Meunier ne tardent pas à venir ; Madame Meunier a déjà mis deux enfants au monde, l’aîné a dix ans, l’autre quatre, elle peut conseiller Marie, la rassurer. Lui, son mari, c’est le marchand de cycles, diabétique depuis l’âge de vingt ans, il en a trente-cinq, et pas plus malin que cela. Les Meunier qui ont aidé le jeune couple à s’installer font un peu partie de la famille et si les deux ménages ont en commun la grande cour, il leur arrive aussi de partager leurs joies, leurs soucis et parfois leurs peines.
Gustave, le souffle coupé par l’émotion, grimpe les quatre marches qui séparent la cuisine de la chambre, suivi de Madame Ripoche ; elle n’a pas le temps de déballer son matériel que Marie, gagnée par une volonté irraisonnée d’en finir, se met à pousser de toutes ses forces. Ils sont tous là à la regarder, Marie, qui mobilise toutes ses énergies, qui transpire, qui souffre et parvient à éjecter son petit paquet de chair rouge…
Le père Meunier n’a pas perdu une seule miette du spectacle, toute sa vie durant, il se souviendra de la petite Marie à demi-nue, les jambes écartées, elle en entendra parler ! Ève s’étonnera un jour de tant d’allusions plus ou moins grivoises à l’encontre de sa mère, elle interrogera Marie qui lui expliquera le pourquoi de ces familiarités. Comme si le fait d’avoir vu le cul de Marie donnait à ce porc quelques droits sur elle, l’autorisation de la chahuter, de faire des sous-entendus… comme s’ils avaient baisé ensemble…
Par la grande fenêtre, Madame Meunier appelle les enfants qui jouent dehors Les enfants, c’est une fille, Ève, trois kilos. Sans attendre plus de détails, les voilà qui courent vers le grand portail, ils ont un peu de mal à entrouvrir l’immense pièce de bois plein qui bouche entièrement le porche, cette porte de tombeau pensera Ève un peu plus tard…
Pas le temps de se demander si l’air est frais, les enfants ont aujourd’hui une mission, colporter la nouvelle Les Dubois viennent d’avoir une fille, trois kilos, elle s’appelle Ève. »
Les gosses frappent aux portes puisqu’à chaque naissance, c’est la coutume… Ils sont tous là les villageois, c’est dimanche, ils s’apprêtent à déjeuner… De bouche à oreille, ils se le répéteront jusqu’au soir Marie a fait un enfant, son premier… Le village entier connaît Marie ; Ève n’entendra jamais personne appeler sa mère Madame, pour chacun, c’est Marie et Ève deviendra tout bonnement la fille de Marie. Il faut dire que Marie a quitté son village, celui d’à côté, alors qu’elle avait à peine quatorze ans, elle était encore bien jeune quand elle a commencé à travailler chez la mère Bourdais la boulangère ; il fallait la voir aller dans le froid d’hiver, traînant derrière sa bicyclette une charrette remplie de tous les pains de six ou sept hameaux, silhouette trop fragile livrée aux intempéries… Elle devait vaincre vent, neige, pluie, côtes et oublier son estomac la plupart du temps vide, ses vêtements usés, sa fatigue… car chez la mère Bourdais, cette garce pour tout le monde, le personnel était traité comme du bétail ; méchante, radine, méfiante, la vieille ! Tout était pesé, compté quotidiennement, gâteaux, pains, farine, etc… au petit déjeuner, seulement un morceau de pain accompagné d’une infecte préparation à base de malte. À midi, des pois cassés ou lentilles ou pommes de terre et du lard. Le soir, une soupe et pour finir, une chambre glacée sous les toits, un maigre salaire pour récompenser dix à onze heures de travail harassant. Elle ne leur faisait pas de cadeaux ne leur laissait aucun répit. Toujours derrière leurs talons la mère Bourdais !
Marie pleurait souvent, le soir, seule dans sa triste mansarde. Elle entendait bien la bonne femme faire la fête avec les allemands, elle devait les goinfrer la salope alors que tous ses compatriotes crevaient de faim… La guerre n’a pas été néfaste pour tout le monde – dira-t-on, certains en ont bien profité…
Heureusement que les paysans s’étaient pris d’amitié pour la gamine ; avec bon cœur ils lui offraient un restant de repas ou bien une pièce. « Tiens, prends ça pour t’ach’ter quelques douceurs » - lui disaient-ils. Marie s’empressait de cacher ces dons sous une latte de parquet, dans un petit trou creusé par le temps car la vieille craignait tant d’être volée qu’elle passait ses journées à fureter dans les cellules de ses ouvriers, espérant bien y surprendre quelque butin.
Les cinq pâtissiers n’étaient guère plus âgés que Marie, la mère Bourdais ayant une nette préférence pour les jeunes apprentis… Je les tiens mieux en main. – disait-elle… pour les payer un minimum et les exploiter un maximum. – ajoutait-on. Pensez si Marie, la petite porteuse de pain de la boulangerie de la grand rue est populaire ! Combien de fois l’a-t-on vue traverser le bourg dans ses habits rapiécés, râpés jusqu’à la trame ! Ils la connaissent tous, sans exception, cette petite brune; pas une beauté mais fraîche, agréable à regarder ; un gentil visage mutin assez fin, le teint rose, l’œil petit et noir, un nez retroussé qui lui donne un air coquin, les lèvres un peu minces, le cheveu d’ébène, elle pourrait venir tout droit de la Méditerranée. Elle ne s’économise pas, c’est une affaire que de l’avoir chez soi, elle est dotée d’un courage sans pareil, elle abat un travail incroyable !... résistante et à la fois si douce, si souple, si serviable… jamais elle ne rechigne à la tâche, elle fait tout… on n’a rien à lui reprocher Marie servile ! Dans le bourg, on se la recommande la petite bosseuse pas fainéante pour deux sous…
Quand elle ne porte pas le pain, elle lessive, récure ; les besognes les plus ingrates sont pour elle, puisqu’elle est la bonne à tout faire…
A dix-neuf ans, elle quitta la boulangerie pour aller travailler à la quincaillerie, chez le patron et la patronne. Ils garderont ce titre à vie.
- La patronne, à vouloir péter plus haut que son cul en est devenue dingue – dit-on dans le village. Elle a attrapé la folie des grandeurs, une maladie incurable paraît-il qui guette les imbéciles… Jusqu’à la veille de sa mort, elle voulut les épater, les narguer une dernière fois, leur en montrer …Quand elle sentit l’heure toute proche elle commanda un cercueil entièrement capitonné et organisa des funérailles en grande pompe, fit une dernière sortie remarquable et remarquée.
- Elle n’a jamais rien fait de ses dix doigts, a passé sa vie à pleurer sur son nombril… Tout lui a toujours souri, quelle chance !… À soixante-quinze ans, il est bien temps qu’elle parte, elle a eu assez de bon temps… et puis s’endormir et ne pas se réveiller, ce n’est pas la plus belle des morts ! – telle fut l’oraison funèbre qui accompagna sa belle mort.
Toujours prête à rire, Marie, elle en a eu si peu l’occasion ! Depuis sa naissance, elle n’a guère été gâtée par la vie ; l’aînée d’une famille de cinq enfants, deux garçons, deux filles plus une tarée, tous aussi bruns et courts sur pattes les uns que les autres, c’est elle qui dût élever ses frères et sœurs, aidée par son père et négligée par une mère paresseuse à l’extrême et totalement démunie de tendresse, qui laissa sa vie aller, les choses se faire et se défaire sans elle.
Ça s’élève tout seul les enfants – disait-elle la grand-mère – regardez les canetons et les poussins !... Elle ne se jetait pas sur le travail et tant pis si les assiettes restaient vides ! À soixante-cinq ans, quelle ne fut pas leur surprise quand le médecin de famille la déclara usée ; le cœur, les poumons, les os, les yeux, les oreilles, tout était foutu, bon à jeter… Elle, qui n’avait cessé de tenir ses organes au repos ! Il incombait non seulement à Marie de veiller sur ses frères et sœurs, mais elle devait en plus entretenir la maison, préparer à manger, pourvoir à tout. Heureusement que son père était la bonté même, un sage, un philosophe… - Les gens du village venaient souvent le consulter à propos des cultures, du temps, des récoltes… Alerte, l’œil brillant, il partait la journée « la haut », par tous les temps, à jardiner, biner, piocher, désherber… C’était sa passion, la vigne, c’était sa vie. On l’y retrouvera face contre terre, c’est là qu’il choisira de mourir le grand-père !
C’était Marie, toujours Marie qui conduisait les petits à l’école, jusqu’à ce qu’elle soit placée ; la gibecière au dos, chacun la sienne, un morceau de pain dans l’estomac, deux autres pour le goûter (l’un servait de fromage ou de chocolat, tout ce que l’on peut imaginer de bon lorsqu’on a faim), l’autre demeurait pain, chaussés de galoches bien souvent trop petites ou trop grandes, quatre kilomètres à parcourir pour atteindre l’école, sous n’importe quel ciel. Les soirs d’hiver, Marie se risquait à prendre un raccourci par la forêt, il fallait se hâter car la nuit descend vite en cette saison. Tremblante de peur, c’était encore elle qui réconfortait ses frères et sœurs, se montrait la plus vaillante, puisqu’elle était l’aînée, la responsable…
Marie enfant n’eut pas le loisir de jouer, de faire des bêtises quand elle avait accompli ses nombreuses tâches, il y avait encore les vaches de la grand-mère à surveiller. Pas plus que d’enfance, elle n’eut d’adolescence, vint la guerre, les privations, les dénonciations, etc… Marie racontera à Ève la puanteur d’un monde décidément bien laid, la mort d’innocents par milliers, la terre devenue un immense charnier, … sous les bombes, le ciel injecté de sang, le couvre-feu, le pays occupé, l’épouvante, l’enfer, l’horreur…
La seule photo de Marie jaunie, écornée, avait-elle trois ans ou six cette petite fille chétive… parlait mieux que tout discours de ses premières années ; au fond des prunelles de cette enfant en chemise, minuscule, craintive, quelle détresse ! Dans ce regard perdu et si mélancolique, pas la moindre étincelle de bonheur, seulement l’angoisse qui deviendra certitude d’être née sous une mauvais étoile, d’avoir tiré un mauvais numéro, d’être poursuivie par un mauvais sort, d’avoir à purger une peine sur terre.
Quant à Gustave, né dans le même village que Marie, il a toujours eu de l’optimisme pour deux. Il a dit très vite NON à l’école, Gustave, ce n’est pas un intellectuel, il est tout en muscles et dès l’âge de onze ans, rebelle aux études, il a annoncé à ses parents « À quoi ça sert tout ça, moi je veux vivre sur les toits, avec le vent, face au ciel, apprendre sur le tas, j’ai besoin d’air. »
Pour l’enfant intrépide, débordant de vitalité, dénicher les oiseaux, construire des radeaux sur la Loire, des cabanes en forêt, c’était bien plus passionnant que tout ce que ce vieux gâteux pouvait raconter en classe… Son père, las d’entendre les plaintes de son maître, avait fini par le retirer de l’école et le placer par un pur hasard, chez le quincailler. Là, il allait apprendre son métier, la plomberie et surtout, ce qu’il aimerait par-dessus tout, comment habiller les toits, devenir l’ami des girouettes et du vent, vivre au-dessus du monde, c’était le rêve de Gustave ! Élevé normalement avec le strict nécessaire, Gustave fut ce qu’on appelle un enfant difficile, volontaire, un dur… dur pour lui-même comme pour ses frères et sœurs, pourtant plus âgés que lui. Son père, grâce à la menuiserie, gagnait modestement sa vie, sa mère restait à la maison et s’abîmait les yeux à coudre pour la famille. Ce n’était pas un tendre Gustave l’orgueilleux qui osait tenir tête à son père dont l’autorité n’avait jamais été contestée jusqu’alors, braver le fouet paternel et adorait taquiner sa mère plutôt qu’à se livrer à la moindre démonstration d’affection.
Ils s’étaient reconnus Gustave et Marie à la quincaillerie, lui avait dix-huit ans et elle seize ; ils sortaient souvent ensemble le dimanche, entre copains et puis Gustave avait fait la cour à Marie. Il n’avait pas eu du mal à la séduire la petite ! Un mélange de Cary Grant et Gary Coo-per, c’est dire s’il était bien bâti ! Les épaules réconfortantes, un corps d’athlète, il plaisait Gustave sans s’en rendre compte… Un bel homme disait Marie, le regard empreint de convoitise. À l’ombre de son homme d’un mètre quatre-vingt-trois elle sentait son un mètre cinquante-six abrité, protégé.
Le peu de bonheur qu’elle a vécu, Marie, elle le doit à Gustave. Ils en ont fait des virées ensemble, quel boute-en-train ce Gustave ! Malgré la guerre, le peu d’argent, ils s’amusaient les jeunes, se cachaient dans les caves pour faire la fête, oublier… Ils se soûlaient bien un peu, en Anjou, le vin est bon… pas forcément le sien… dans l’obscurité, comment différencier une cave d’une autre cave ??? Quand le propriétaire venait à s’apercevoir de la chose, jeunes ou pas, guerre ou pas, il se mettait à hurler Sortez d’ici ou j’vais vous faire sortir de là, moi !
Loin de se laisser intimider, Gustave, l’invincible, le fort en gueule lui répondait « Vas-y donc con ! » – Ce qui déclenchait un fou rire général. L’autre furieux menaçait d’aller chercher les gendarmes. Gustave, sûr de lui allait ouvrir la porte, empoignait le bonhomme avec une telle détermination, que celui-ci, calmé mais non dissuadé, fou de rage contenue, s’empressait d’aller quérir du renfort. Quelle bagarre ! Tout le monde s’en mêlait, jusqu’aux femmes, c’est à ce moment bien précis que la flamme de la lampe à huile choisissait de vaciller puis de mourir. Quelle panique ! Comment reconnaître les amis des ennemis, comment savoir sur qui cogner dans ce trou noir et humide et enfumé ! Chacun n’avait plus qu’un but, fuir et retrouver le plus rapidement possible l’air libre, ensuite son lit… Le lendemain, ils n’avaient plus qu’à faire le compte des hématomes… De bons souvenirs !
En été, ils se réunissaient les copains et organisaient de grandes ballades à bicyclette. Quand Gustave et Marie eurent assez d’économie, ils achetèrent un tandem, c’est sur ce véhicule qu’ils firent leur voyage de noces.
Marie la brave, la travailleuse, la sérieuse, timide et effacée, Gustave le téméraire, le fort en bras, le nerveux, il avait vite fait de casser la gueule au premier qui le menaçait, plus vif que l’éclair, précis comme le chat, il bondissait sur sa proie prêt à la rudoyer s’il n’obtenait pas d’elle quelques excuses, inutile de le provoquer, c’est toujours lui qui sortait victorieux…
Réprouvés par leurs deux familles hostiles et voisines, le jeune homme de vingt-deux ans avait épousé la jeune fille de vingt ans. Ce jour-là, jamais Marie ne s’était sentie aussi belle sous son long voile blanc, au bras de son homme distingué, fier dans son habit noir. Sur les photos, les deux jeunes mariés souriaient radieux ; derrière eux, les parents faisaient grise mine, grimaçaient, visiblement contrariés. Ce n’était pas de gaîté de cœur qu’ils les mariaient ces deux-là, mais contraints… Il y avait des décennies que les deux familles s’ignoraient ou bien se dédaignaient, qu’une antipathie réciproque et tacite, une inimitié aiguée et spontanée s’était installée de part et d’autre du mur qui leur était mitoyen. Il avait fallu que ces deux-là fautent pour qu’ils soient obligés de se regarder, de se parler. Marie enceinte de quatre mois, il était grand temps de réparer ! Comme s’ils n’avaient pas pu attendre !… C’est ainsi qu’Ève assista discrètement et scandaleusement au mariage de son père et de sa mère…
Un habitant de plus à la petite commune ! Les enfants sont dans la grand rue, la rue principale, celle qui constitue le bourg ; c’est là que se tiennent les commerçants, au total sept ou huit boutiques nécessaires à la vie des habitants ; boulangeries, boucherie, mercerie, coiffeur, pharmacie, etc… Une maison Pierre dont les vitrines exhibent des vêtements complètement démodés, fripés, d’une autre époque qui pendent lamentablement le long des corps raides et empruntés d’affreux mannequins au teint cireux et visage morbide. On ne voit jamais personne rentrer dans la boutique et on se demande de quoi elle vit la maison Pierre. Contrairement aux autres commerces la célèbre quincaillerie n’en finit pas de prospérer ; en onze ans, Gustave s’y est quasiment installé, est devenu le maître incontesté. N’a-t-il pas remplacé le patron prisonnier en Allemagne ? C’est lui qui a pour mission de former les nouveaux ouvriers ; tous se souviendront de son enseignement, de son amour du métier, de son honnêteté, de son goût du travail bien fait. Ève en entendra parler, que de louanges ! Jusqu’au fils du patron qui se vantera de tout lui devoir et le remerciera d’avoir été tellement exigeant, tellement sévère. « Il m’en a fait voir… il m’a tout appris, m’a dressé. Oh, qu’il était dur, travailleur, aussi costaud qu’infatigable… » - dira-t-il. « C’est bien grâce à lui que la boîte fut sauvée » - dirent certains… - Après la guerre, une rumeur circula : Quelqu’un aurait vu « le patron » revenir d’Allemagne les valises remplies d’or… personne ne put dire qui avait fait courir ce bruit et si la chose était vraie, tous furent d’accord pour dire C’est pas bien beau tout ça, ils peuvent relever la tête au-jourd’hui. Moi je vous le dis, c’est pas normal de devenir si riche. Et de conclure : Ah, la guerre, ça a profité à certains… Ce ne fut qu’un murmure, vrai ou faux, en tous les cas, le fait demeura invérifiable ; supposition inspirée par l’envie ou bien réalité, un bruit qui courut et qu’on oublia.
Les enfants ignorent tout de ces histoires, la quincaillerie c’est la boutique en face. Ils poussent la porte et appellent la patronne ; pour ne pas changer, elle gémit encore voulant faire croire qu’elle porte toute la misère du monde sur son dos. Elle est si radine qu’on a toujours envie de se cotiser pour lui acheter une nouvelle robe… Les enfants ne l’aiment guère ; toujours prête à vous convertir en ce qui concerne les histoires de bon Dieu et de petit Jésus elle est intarissable, totalement experte, elle ne rate jamais une messe, elle a tellement peur d’aller en enfer…
- Ça l’occupe – disent les mauvaises langues, - pendant ce temps, elle ne dit pas de mal de son voisin.
Lui, le patron, il est toujours d’accord avec sa bourgeoise, pour être tranquille, il ne la contredit jamais et la laisse radoter à son aise. Quand il peut s’échapper, il court à la société, la société des hommes ; c’est un grand local un peu à l’écart du village où se réunit le sexe masculin et où la femme est exclue, à l’exception de la grosse serveuse, celle qui a des jambes comme des poteaux, la mère Cadeau. Dans cette grande salle rectangulaire, sombre et complètement nue, on boit, on discute, on fume, on joue aux boules ou aux cartes. La première fois que Gustave y emmènera Pierre, il en ressortira ivre mort, pour avoir bu tous les fonds de verre de l’endroit, il devait alors avoir deux ans…
C’est là que le patron aime à se réfugier et se distraire, ce qui explique sa face un peu rougeaude et ses gestes souvent imprécis ; il faut le voir rentrer titubant, dans son éternel bleu de travail, la mine réjouie, prêt à affronter sa femme !
À côté de la quincaillerie, se tient l’hôtel du « Lion d’or » dont les propriétaires sont les Lavisse ; un poivrot, le père Lavisse, du matin au soir et du soir au matin, il marche de travers, et méchant, hargneux, haineux. Quand il a bien bu au point de rouler sous la table, il devient fou dangereux, se met à injurier tout le monde, à taper sur sa femme et le plus surprenant, c’est qu’il a toujours le dessus, alors qu’il est petit et maigre comme un clou et elle grande et aussi forte qu’un éléphant. Ève aura bien des démêlés avec le fils, vicieux celui-là ! Je te touche un peu et je te donne du gâteau ou des billes en échange, il avait toujours quelque chose à donner vu qu’il était gâté comme pas deux ! Et puis merde ! Ève avait six ans, manquait de tout, le marché était conclu, il suffisait seulement de veiller à ne pas se faire posséder, plusieurs fois, elle s’était faite avoir… Il aurait vendu père et mère le fils La-visse, rien que pour vous tripoter un bout de peau ; si vous acceptiez de vous prêter un peu, il avait vite fait de s’emparer du reste, il n’y avait qu’à rester vigilant…
À côté de l’hôtel, dans une minuscule baraque à moitié délabrée vivent les Boudin ; le bonhomme Boudin, personne dans le village ne se souvient l’avoir vu à jeun, c’est un ivrogne invétéré, inné. Un beau jour, il disparaîtra, sans laisser d’adresse, abandonnant femme et enfant de sept ans. Un an plus tard, la pauvre créature, apparaîtra toute blanche exsangue, face crayeuse, corps cadavérique, image de la mort, plus décharnée qu’un fantôme. Elle mourra d’un cancer. Le fils élevé ensuite par une vieille tante ne tardera pas à suivre le chemin de son père.
Non loin de là, les enfants arrivent à la boulangerie, encore un ménage bancal ; une femme instruite avec le bac, et un boulanger, comment voulez-vous que ça tienne, ça ne peut pas aller dit-on à la ronde ça ne peut pas durer, ça va craquer. À force d’en parler, c’est ce qui advint…
Puis, ils entrent chez le boucher ; autant la femme du boucher est douce, agréable, polie, autant lui est bourru, rustre, grossier. On le trouve bizarre, un de plus qui a un faible pour la bouteille… Il mourra tragiquement sur son billot coupé en deux par le grand couteau qui lui servait à égorger ses bêtes. Suicide ou accident, le mystère restera entier. Le jour de sa mort, une chouette vint roder dans le village, mauvais présage – dirent les villageois – la mort est tout près. C’est le fils du boucher, le grand Pépé, une petite tête d’oiseau au bout d’une longue carcasse, qui se chargera de faire l’éducation sexuelle des petits.
Chez le charcutier, rien à dire pour l’instant, bien plus tard, l’homme se pendra après avoir empoisonné sa femme et ses deux bébés.
Les enfants frappent à la porte des Fardeau, Jean Fardeau était couvreur, comme Gustave, une mauvaise chute, il y a un an l’a rendu paralysé depuis la ceinture jusqu’en bas. Un sale coup pour sa femme encore bien jeune… soupira-t-on plein de compassion belle et terriblement excitante et excitée se pressa-t-on, d’ajouter méchamment. Depuis, ils l’appellent la putain … ça l’apprendra à aller courir pendant que son mari ne peut plus, c’est une honte ! – on la montre du doigt, on dit d’elle qu’elle a le feu aux fesses, que les plaisirs du corps, elle en raffole et que non contente de relever ses jupes devant le premier venu et de se laisser chevaucher, elle se fait payer l'impudente! Elle ose même offrir sa fille de quatorze ans aux grossiers appétits d’hommes réputés et respectables… !
C’est le tour du cordonnier, l’homme qui vous regarde d’un seul œil, parce que l’autre factice et fixe est en verre, ce qui lui donne une expression étrange et inquiétante, un côté insaisissable, moitié vivant, moitié pantin. Il vit seul et personne ne connaît la raison de son infirmité.
Sur la place, les enfants poussent une petite porte vitrée ; au milieu de ses morceaux de cuir, enroulé dans son grand tablier, il est là, le père Chuteau, l’ami des tout petits, le grand papa du village ; rivé à son établi, il taille, il coud toute la journée et une partie de la nuit. Quand il tourne sa bonne tête de vieux vers les enfants, son bon visage pâle éclairé par le bleu intense de ses yeux, auréolé de sa chevelure neigeuse et ébouriffée, ils sont conquis. Chaque soir, vers dix-sept heures, après l’école, les initiés et fidèles ont rendez-vous à la boutique ; le vieux interrompt son travail, entraîne les gamins dans sa cuisine auprès de la merveilleuse et magique horloge, et là dans un profond silence, le nez en l’air, ils attendent que Monsieur le coucou daigne paraître. Pour rien au monde, ils ne manqueraient cet instant ! C’est devenu un rite autant pour le vieil homme que pour les enfants, une habitude qui les comble de bonheur. Il est content le père Chuteau, le sauvage solitaire, ces vingtaines d’yeux innocents et graves braqués sur sa pendule, lui font chaud au cœur, c’est comme un rayon de soleil dans sa vie austère et comme il dit sans importance.
Essoufflés, ils arrivent devant la cour de l’école publique ; Non ! On n’y va pas, nous on est chez les curés. Il se nomme Monsieur Maloyer l’instituteur, il a la réputation d’une brute qui ne se gêne pas pour maltraiter ses élèves. Quant à sa femme, on ne la voit jamais, à croire qu’il se la garde pour lui tout seul… Allez, retournons sur nos pas et prévenons le garage, la pharmacie, le docteur.
Le docteur, on ne l’appelle que dans les cas très graves, il a tant de travail, non seulement il doit soigner bêtes et gens, mais en plus, il a pour fonction d’administrer la commune dont il est le maire.
- Tiens, la folle n’est pas à sa fenêtre ! – la folle, c’est sa femme, on dit qu’elle se pique à la morphine. Elle ne se montre jamais dans le village, ne quitte pas sa chambre. Pour l’apercevoir, il n’y a qu’à grimper sur un petit mur face au cabinet. Assise toute droit sur son pouf, revêtue d’un déshabillé de satin blanc, momifiée, perdue dans la contemplation de son image, elle passe sa vie à interroger sa psyché. Plus jaune que le beurre, elle a le teint de ceux qui ne s’aventurent jamais dehors et restent confinés à l’intérieur…
La petite bourgade est composée d’ouvriers, commerçants, et au-dessus, par ordre d’importance, sorte de notables, le médecin, le pharmacien, le curé, l’instituteur et le receveur des postes, sans oublier les quelques châtelains, derniers survivants d’une noblesse défunte qui vivent dans des châteaux en ruine et ne possèdent plus que leurs titres et particules. Toutes ces grandes propriétés trop coûteuses à entretenir, seront bientôt morcelées, vendues à des société ou collectivités. Seule la baronne Dachon s’aggripera à son manoir sans toiture jusqu’à sa mort.
Autour du village, disséminés, éparpillés dans la campagne, les hameaux regroupent les fermiers; ces gens-là sont tout à leur terre et à leurs bêtes, une fois par semaine, ils viennent au bourg faire leur marché.
À flanc de coteau, sir ploquin, seigneur des poubelles, roi des décharges s’est construit un palais… Faite de boîtes de conserves, de résidus divers et variés, bric-à-brac invraisemblable, son infecte demeure à l’aspect d’un abcès boursoufflé prêt à crever et exhaler ses odeurs pestilentielles sur tout le village. Il a toujours eu cent ans sir Ploquin ! Sait-il seulement son âge ? Cassé en deux, il doit sans cesse sortir son cou verticalement de ses épaules pour voir le monde ou regarder le ciel. Quatre fois par mois, accompagné de son unique compagnon, son vieux chien teigneux, le sac sur le dos, il descend au bled faire son ravitaillement. Les enfants aiment se moquer de lui, rien que pour l’entendre maugréer, jurer tous les bon dieu, nom de dieu, fils de putain et cracher sur cette pourriture de société … Pa méchant le vieux loup, un peu dément, un rien blasphémateur, il ne parle à personne et jamais personne n’a pu mettre un pied dans sa cabane en tôle. Comment vit-il ? De quoi ? Il vivra plus de deux siècles dans la clandestinité.
Sur le sommet de la colline, se dresse le célèbre clocher de Saint Eusèbe, reste d’une église du onzième siècle. En été, ses portes s’ouvrent et des visiteurs n’hésitent pas à gravir les trois cents marches qui les mèneront jusqu’au sommet, rien que pour admirer le panorama ; d’un coup d’œil, ils peuvent embrasser le village délimité d’un côté par la Loire et de l’autre par les forêts, les campagnes environnantes et les villages voisins. C’est au pied de ce clocher que sont allongés les cadets de Saumur morts pour la patrie et pour l’éternité… Ils n’ont pas eu le choix, malheureux héros de l’histoire, par force… nés trop tôt ou trop tard, victimes glorieuses, qu’en reste-t-il ? Des croix de bois, des noms, des inscriptions : vingt ans ; morts au champ d’honneur… au printemps de leur vie ; avant d’avoir vécu…
De l’autre côté de la colline, réside Fifine, fille de Fi-fine-mère, cloche de mère en fille ; elles naissent toutes Fifine et clochardes dans la famille, c’est héréditaire. Leurs hommes restent anonymes, elles ne les nomment pas ; tous aussi loqueteux les uns que les autres et jamais les mêmes, elles en changent plus souvent que de linge ! Où vont-elles les chercher ? Ils ne sont pas du coin, personne n’est capable de dire d’où sortent ces vagabonds, ces va nus pieds, ces amants en haillons.
- On a oublié la famille Tissier – dit l’un des enfants. Le père Tissier, est plâtrier de son métier et radiesthésiste pour arrondir ses fins de mois ; sa femme est là pour empocher l’argent et garder les enfants. Chez eux règne en permanence une odeur nauséabonde de chien mouillé, de femmes obèses, mal lavées et de chou-fleur, à vous faire vomir… que ce soit la mère ou la fille, ou la cousine ou la nièce, elles n’ont rien à s’envier, elles sont aussi monstrueuses les unes que les autres ; la graisse, elles se la transmettent généreusement de génération en génération… On dirait qu’elles portent des culs et des seins postiches, il faut les voir se mouvoir ! Déplacer de tels monuments n’est pas chose facile !
Un peu à l’écart du village, chez Immelda, les enfants l’appellent I valda, on va chercher le bon lait chaud qui vient de sortir de pie de la vache. Robuste comme un cheval la bonne femme ! Et revêche, on ne l’a jamais vue sourire une seule fois. Elle, son mari et ses quatre enfants forment à eux six une petite communauté bien à part. On ne sait rien d’eux, ni d’où ils viennent, ni ce qu’ils font à l’intérieur de leur domaine. Quand Immelda vient au bourg, lui n’y vient jamais, bonjour, bonsoir, elle ne traîne pas, les vaches, les lapins, les poules l’attendent. Elle n’a pas de temps à perdre en papotages futiles et inutiles. Personne n’ose l’accoster pour lui demander des nouvelles de sa santé ; sa bouche hermétiquement close, ses lèvres serrées découragent les plus curieux… Pour pouvoir la critiquer Immelda, (il y en a toujours qui finissent par trouver un petit quelque chose) il faut se lever tôt ; l’austérité d’un vrai curé de campagne qui vivrait à fond son ascétisme ; pas le moindre artifice, le mouvement précis, sans fioritures, l’habit strict, des œillères de chaque côté des deux yeux, du sparadrap collé sur la bouche. Que pourrait-on lui reprocher ??? Qu’elle n’est pas du village ; quand on n’y est pas installé depuis des millénaires, bien qu’on vienne d’un département limitrophe, on est toujours un étranger… que son mari est allé la chercher bien loin, comme s’il n’y avait pas assez de filles ici…
- On n’y va pas chez les sauvages – dit le plus petit. Pas plus chez les Lexcellent, l’autre ferme ; encore de singuliers personnages ! On ignore tout de cette famille qui vit presque complètement en autarcie. Ils se seraient convertis tardivement à la terre après avoir servi un soi-disant Prince ; lui, le père en tant que valet de chambre et elle, la mère, comme cuisinière. On n’en saura pas plus… Ils ont trois fils et une fille ; l’un des fils partira faire le tour du monde sur le bateau militaire « la Jeanne d’Arc ». L’autre, celui qu’avec beaucoup de modestie, ils avaient prénommé Parfait (Parfait Lexcellent) finira ses jours en prison pour une sombre histoire du meurtre d’un cousin… À la mort des parents, le plus jeune reprendra la ferme et la fille dégoûtée de la terre ira se prostituer à la ville.
- On a oublié l’hôtel de la Loire… - Tenu par les Demoiselles Bourreaux, juste à l’entrée du célèbre pont suspendu. L’hôtel a coutume d’accueillir de nombreuses personnalités du cinéma et de la politique. On parcourt des kilomètres pour venir déguster son brochet au beurre blanc. Ce sont elles, les Demoiselles poudrées, pommadées, peintes de la tête aux pieds, ornementées d’or et de pierreries dans leurs robes bigarrées qui enivreront les allemands et leur feront rayer plusieurs noms, dont celui de Gustave sur la liste des futurs prisonniers.
Le curé n’a qu’un souci, se faire inviter ; c’est tout juste s’ils ne se disputent pas les paroissiens pour l’avoir chez eux leur curé, comme pour être assuré d’avoir une place au paradis… Le brave curé ne sait plus où donner de la fourchette et son ventre a beau crier grâce ! … Il ne veut déplaire à personne et quand on est curé, si on ne s’adonne pas au plaisir de la chair, que nous reste-t-il ? Pauvre curé ! Ses enfants de cœur lui donnent bien du fil à retordre ; à chaque messe, ils inventent un nouveau tour : tantôt ils boivent son vin, l’embrouillent dans ses livres de prières… ils ne sont pas à court d’espiègleries les petits anges ! Le frère d’Ève s’en donnera à cœur joie, aussi…
La messe, c’est pour petits et grands, le spectacle presque gratuit du dimanche ; personne ne donnerait sa place, une pour chacun, retenue, louée à l’année. C’est l’occasion de s’habiller, de troquer son habit de semaine pour celui des jours de fête, et surtout de parader, de se montrer. La sortie, la messe, la distraction hebdomadaire. Tous les habitants vont à la messe, enfin presque tous, exceptés quelques-uns, toujours les mêmes. On peut les compter sur les doigts de la main ces incroyants… Le bon Dieu, ils ne connaissent pas. Ce sont des réfractaires, des marginaux et il est inutile de vouloir les convertir ; ils vous démolissent Jésus, la sainte vierge et tous les saints du paradis en moins de cinq minutes. Gustave fait partie de ces incrédules, il n’a jamais mis les pieds dans une église… si, le jour de son baptême, de sa communion et de son mariage, pour avoir la paix, leur faire plaisir… Depuis, il pense que c’est un endroit réservé aux femmes et aux enfants. Le curé n’aura jamais l’occasion d’aller visiter cette brebis égarée, n’essaiera jamais d’approcher Gustave, il se dira qu’il a bien assez à faire avec le reste du troupeau…
Quand on parle d’enfer, de paradis, de purgatoire, de bien, de mal à Gustave, il éclate d’un tel rire qu’il vous casse tous vos arguments, qu’on a plus rien à ajouter. Il est tellement sur terre Gustave ! Il n’a nullement besoin des dix commandements pour savoir ce qu’il doit faire et ne pas faire, il agit instinctivement ; la justice, la droiture, il les possède naturellement. Pas méchant, et si intègre ! Il a tant de qualités qu’on peut bien lui pardonner quelques faiblesses… Tout le monde le respecte dans le village, on sait qu’il a l’habitude de régler ses affaires tout seul, sans l’aide du bon Dieu ni des autres… un vrai shérif, en deux-trois coups de poing, il répare une injustice, vous remet dans le droit chemin… Il se méfie de ceux qui prétendent savoir parce qu’ils vont puiser leurs sciences dans les livres ; que ce soit religieux ou étudiants, tous des diseurs, des parasites, des fainéants. Pour lui, n’existe que la vie manuelle, le corps à corps avec la matière ! Il n’est pas compliqué Gustave ! Inculte, il ne se pose pas de
