Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Cet ouvrage poursuit un triple objectif : fournir une vision transverse et peu traitée de œuvre de Teilhard de Chardin ; présenter une introduction à la science des systèmes ; monter l’actualité de la pensée de Teilhard. L’ouvrage introduit, à partir des textes de celui-ci, les concepts de la systémique ou science des systèmes, et ceux des sciences de la complexité, les deux étant largement entremêlés : interactions, structure, organisation, finalité, holisme, juxtapositions et emboîtements, bifurcations, antagonismes, boucles, causalité. Mettant en avant le caractère précurseur de Teilhard en ces domaines, encore que certains concepts apparaissent dans des écrits de l’Antiquité, l’auteur montre aussi comment les œuvres de Teilhard se révèlent en résonance avec les avancées actuelles de la science des systèmes.
L’ouvrage intéressera les connaisseurs de l’œuvre de Teilhard, mais les systémiciens et les complexologues y trouveront aussi leur part ; et tous les lecteurs curieux également, pour peu qu’ils s’interrogent sur notre monde complexe.
À PROPOS DES AUTEURS
Ingénieur et enseignant, Patrick Farfal, diplômé de l’École Supérieure d’Électricité (Supélec) a consacré plus de trente sept ans à des projets de systèmes spatiaux dans un grand groupe français puis européen devenu aujourd’hui Ariane Group. Il a été ensuite pendant douze ans consultant et formateur en systèmes et ingénierie système. Il est membre de diverses sociétés savantes, dont l’AFSCET (Association Française de Systémique), et de l’Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin. Outre de nombreuses communications techniques relatives aux systèmes spatiaux de 1989 à 2020, il est l’auteur depuis quelques années d’une vingtaine de communications dans des congrès internationaux de systémique / cybernétique ou d’ingénierie système.
Hilaire Giron Ancien Président de l’Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin Membre de l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier, Administrateur de l’AFSCET
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 250
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Page de titre
Patrick Farfal
L’Essence des choses
Pierre Teilhard de Chardin, systémicien avant l’heure
Préface : Hilaire Giron
Du même auteur
Du même auteur, chez le même éditeur :
Causeries sur l’Évolution selon Pierre Teilhard de Chardin, préface de Gérard Donnadieu, 2024
L’Étoffe du Monde – Penser la complexité de notre temps avec Teilhard de Chardin, préface de Gér1ard Donnadieu, 2023
Dédicaces
À tous ceux qui, professeurs, ou compagnons de groupes de réflexion,
m’ont, au cours de mes études, ou de ma vie professionnelle, ou plus tard, sensibilisé à la pensée de Pierre Teilhard de Chardin,
et affermi dans ma réflexion.
À mes collègues, aussi, à mes compagnons de groupes de réflexion – les mêmes, parfois –, à mes étudiants, surtout, qui ont contribué à me faire élaborer une approche de la Science des Systèmes et de la Complexité.
Et rendons à Teilhard ce qui est à Teilhard !
Patrick Farfal
Citations
« Il me semble que ce qui fait la ruine morale des gens dont vous me parlez, ce n’est pas de prendre la Matière : mais c’est de la prendre incomplètement, par petits bouts faciles, au lieu de l’aborder résolument dans sa richesse totale, son mystère sacré, et son incomparable majesté. […]. Le mal fondamental dont nous souffrons […], c’est l’incapacité à voir le Tout. »
Pierre Teilhard de Chardin, Lettre à Léontine Zanta, 15 octobre 1926.
« Plus, par des moyens d’une puissance toujours accrue, nous pénétrons loin et profond dans la Matière, plus l’inter-liaison de ses parties nous confond. Chaque élément du Cosmos est positivement tissé de tous les autres…
[…] Impossible de trancher dans ce réseau, d’en isoler une pièce, sans que celle-ci s’effiloche et se défasse par tous ses bords.
À perte de vue, autour de nous, l’Univers tient par son ensemble. Et il n’y a qu’une manière réellement possible de le considérer. C’est de le prendre comme un bloc, tout entier. »
Pierre Teilhard de Chardin, Le Phénomène humain.
« L’ensemble de cette escadrille est plus noble que presque tous ceux qui la composent… »
André Malraux, L’Espoir.
Préface
Visionnaire et d’actualité, la prospective élaborée par Pierre Teilhard de Chardin trouve une résonance particulière dans l’évolution du monde aujourd’hui. Plus que par le passé, le cœur de sa pensée apporte une espérance et semble en passe de se vérifier en termes de prospective.
Teilhard découvre en effet que l’univers est un organisme unique. De l’unité physique inerte la plus petite, la plus simple, jusqu’au sommet actuel de l’évolution, l’Homme, l’augmentation qualitative dans l’intérieur des choses peut être vue comme directement proportionnelle à leur complexité. Cette découverte amena Teilhard à définir la loi de complexité-conscience qui rend caduc le dualisme aristotélicien et thomiste qui oppose l’esprit et la matière. Cette loi peut se résumer ainsi : toute émergence spirituelle, tout progrès d’ordre psychique, sont corrélatifs à un arrangement de plus en plus complexe de la matière, l’arrangement le plus complexe de la matière étant le cerveau humain, berceau de la conscience, à preuve d’inventaire bien évidemment. L’Univers est gigantesque et il est fort probable que des formes de vie sont apparues ailleurs et ont également disparu ! Teilhard l’a évoqué en parlant de la pluralité des mondes ! Cette complexité des systèmes présentée par Teilhard est de nature écologique et parfaitement avérée par la science d’aujourd’hui et l’expérience géopolitique actuelle que nous vivons chaque jour ! Tout est lié, comme le dit fort justement le Pape François ! Nous ne formons qu’un seul écosystème planétaire, voire galactique !!
Patrick Farfal déploie l’explication de ce processus de la pensée de Teilhard, dans cet ouvrage, avec une acuité, une précision et une pédagogie remarquables. Il rend simple et compréhensible une pensée qui a souvent été perçue comme difficile d’accès.
L’art de son analyse est foncièrement original et n’a, à ma connaissance, jamais, jusqu’à présent, été réalisé. En effet, centrée sur les principes de la complexité et de la théorie des systèmes, son analyse procède à l’exégèse des textes de Teilhard d’un grand nombre de ses ouvrages pour en expliciter la logique systémique sous-jacente !
Vision globale du monde et de l’évolution, le « tout est lié » ; interactions et bifurcations, antagonismes, holisme, juxtapositions et emboîtements, boucles et récursivité, ce sont précisément ces interactions et ces emboîtements qui constituent la performance d’un système et non pas un seul élément permettant des seuils d’émergence du nouveau vers des systèmes plus complexes encore !
Le résultat est là, indiscutable par sa clarté et enthousiasmant par son éclairage sur le sens de la vie et de cette vision cosmique qui expriment parfaitement cette vision prophétique de Teilhard. Lorsque j’ai pris connaissance de sa présentation de l’analyse de l’œuvre de Pierre Teilhard de Chardin à l’éclairage des sciences des systèmes, j’ai immédiatement été conquis par la méthode de Patrick Farfal. En effet, la pensée de Teilhard est présentée de manière très analytique, avec une explication précise de textes sur des extraits de phrases argumentés illustrant les phénomènes systémiques ! C’est une véritable radiographie des textes de Teilhard éclairés par le scanner de la systémique ! Il s’en dégage, en conséquence, une pertinence et une acuité encore plus grandes de la pensée de Teilhard sur « un monde en évolution » qui la rend encore plus convaincante !
Cette démarche difficile suppose une très bonne connaissance de la pensée et des écrits de Teilhard d’une part, et bien sûr de la théorie des systèmes d’autre part.
En conséquence, cet ouvrage n’est en aucun cas un ouvrage de « vulgarisation ». Il ne peut s’adresser, à mon sens, qu’à de bons connaisseurs de la pensée de Teilhard et à des scientifiques connaissant les éléments de base de la systémique ! Les ingénieurs se délecteront de ses apports professionnels sur la conduite de projets dans l’aéronautique ! Les écologistes, enfin les « vrais écologistes » et non pas les « intégristes de l’écologie, qui ont tendance à jeter l’enfant avec l’eau du bain », devraient y trouver une aide à la réflexion sur les problématiques de l’environnement !
Son expérience d’ingénieur et de conduite de projets fondamentaux de la physique et de l’ingénierie industrielle a nourri sa réflexion intellectuelle !
L’intérêt particulier de cette démarche est d’avoir lié ce processus de l’évolution, cher à Teilhard, avec les avancées scientifiques les plus récentes et les principes de la systémique, que Patrick Farfal prend le soin d’expliquer clairement dans son premier chapitre. En conséquence, le lecteur trouve une résonance très forte avec ses centres d’intérêt, l’actualité, tant sur le plan scientifique que sur le plan géopolitique de l’évolution du monde et surtout cette démarche nourrit sa quête de sens.
Je suis, en conséquence, honoré et sensible à sa demande de préfacer son ouvrage. Ayant côtoyé Patrick Farfal depuis plusieurs années, tant dans le cadre des échanges sur Teilhard de Chardin que dans le cadre de l’AFSCET1, et bien sûr, sur le plan amical, j’ai toujours apprécié sa rigueur intellectuelle d’ingénieur et sa largeur de vue ! Sa demande me touche particulièrement.
Teilhard de Chardin (1881-1955) apparaît à une époque où plusieurs pôles antagonistes se disputent la vérité : le scientisme qui prétend tout expliquer par la science, le marxisme qui promet une société idéale sans classes, l’existentialisme qui centre la réflexion sur la seule existence humaine.
La grande nouveauté apportée par Teilhard est sa vision de l’être humain qu’il situe sur la trajectoire de l’évolution : il décèle une continuité entre la matière, l’apparition de la vie et le jaillissement de l’esprit. Jésuite de vocation, géologue et paléontologue de profession, Teilhard de Chardin était aussi versé en philosophie et en théologie. Il était tellement en avance sur son temps que sa vision du monde a pu effrayer et inquiéter, parce qu’elle remettait en question les concepts qui prévalaient. Il fut l’un des premiers à concevoir l’Évolution comme un processus cosmique de montée en complexité, se déroulant depuis le big-bang à travers la matière, la vie, puis l’humanité pensante, pour converger vers une conscience commune dans laquelle il reconnaissait la figure du Christ Universel de sa foi chrétienne. Il voua ainsi sa vie à établir un pont entre la science et la religion, au bénéfice des deux. Membre de l’Institut, il a enseigné comme professeur de physique puis de géologie et de paléontologie à l’Institut Catholique de Paris, puis au Muséum d’Histoire Naturelle, aux côtés de Marcellin Boule. Il dut refuser la chaire de préhistoire et de paléontologie, qui a été tenue notamment par Yves Coppens, au Collège de France, à la demande de Rome qui lui reprochait d’introduire la notion d’évolution dans l’histoire de la Création. Interdit d’enseigner et de publier, parce qu’il avait remis en question la notion de péché originel, tel qu’il était interprété dans un monde fixiste, il fut exilé en Chine où il devint un savant très apprécié des Chinois. C’est ainsi qu’il contribua à caractériser l’homme de Pékin, le Sinanthrope découvert en 1929 à Chou-Kou-Tien. Il a été élu à l’Académie des Sciences. C’est donc avant tout un grand savant.
Mais, il convient d’insister sur l’une des racines à l’origine de sa pensée, la guerre de 1914-1918. En effet, contrairement à ce qui pourrait transparaître, Teilhard n’est pas un utopiste mais un réaliste imprégné d’espérance.
Mobilisé comme brancardier dans la « Grande Guerre », Pierre Teilhard de Chardin a subi, en effet, la violence et la barbarie des conflits entre nations, mais il vécut également les champs de bataille comme un « baptême dans le réel ». C’est précisément et paradoxalement ce chaos destructeur qui est à l’origine du développement de sa vision prospective et prophétique de l’Évolution. Le conflit est ainsi structurellement inscrit dans le phénomène d’évolution. C’est un phénomène quasi écologique d’adaptation à l’environnement en changement permanent. Ce qui ne change pas, c’est le changement et cela est vrai à toutes les échelles de l’Univers, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. Teilhard l’exprime dans l’Avenir de l’homme et montre la difficulté du changement : la souffrance, la guerre, le vice, un moment assoupis, renaissent d’âge en âge avec une virulence croissante. La recherche même du progrès ne fait qu’exaspérer ces maux, vouloir changer, c’est tendre à ruiner l’ordre traditionnel péniblement établi. Quel est le novateur qui n’a pas rouvert la source des larmes et du sang ? Il est évident que le monde est le résultat d’un mouvement !Plus loin, il continue : le progrès n’est pas ce que le vulgaire pense… le progrès n’est pas immédiatement la douceur, ni le bien-être, ni la paix, il n’est pas le repos. Il n’est même pas la vertu. Essentiellement, le progrès est une force et la plus dangereuse des forces. Il est la conscience de tout ce qui est et de tout ce qui peut.
L’observation du processus de mondialisation actuelle vérifie le phénomène chaotique d’évolution, de montée en complexité, que Teilhard présente avec le phénomène de densification planétaire et d’émergence de conscience. L’augmentation de la population mondiale crée, dit Teilhard, un serrage planétaire conduisant à une socialisation de compression. Il s’agit donc de construire la terre, dit-il. En conséquence, il convient de converger vers une gouvernance mondiale. Le politique et les États sont indispensables dans ce processus. Mais rien ne pourra aboutir sans l’implication de chacun d’entre nous. Notre comportement personnel contribue ou non à l’amélioration globale du monde. C’est l’émergence de conscience individuelle de chacun convergeant dans une relation de cœur à cœur entre nous tous dans la Noosphère, couche des réseaux pensants au-delà de la biosphère, qui peut permettre ce progrès vers ce que Teilhard nomme l’Ultra-Humain. La Noosphère est un sommet d’interactions et donc d’interactions de systèmes complexes ! On voit par là cette problématique de l’ordre et du désordre, permanente dans l’évolution. Le pire comme le meilleur est possible à chaque instant en fonction de nos choix ! La thermodynamique éclaire cette dégradation de l’énergie, et cependant cette union créatrice en cours est difficile à percevoir ! C’est faire de la prospective comme le fait Teilhard. C’est piloter dans un monde complexe à visibilité réduite en tenant compte de la causalité circulaire et des interactions systémiques. Mais c’est aussi identifier les tendances lourdes de la trajectoire de construction de l’humanité qui s’incarne en chacun de nous par l’énergie radiale, pour nous rapprocher les uns des autres et ainsi construire un monde de relations que Teilhard exprime parfaitement par la Noosphère. Cette force est un invariant en dépit des aléas et reculs inévitables.
C’est le « pas de l’amorisation » que Teilhard appelle de ses vœux dans la suite de l’Évolution. Mais pour y parvenir, il faut que l’être humain soit animé d’une véritable attirance pour ses semblables, qu’il agisse, écrit Teilhard, « sous l’influence d’une sorte de “gravitation” interne, qu’il soit attiré vers le haut, par le dedans ». N’est-ce pas d’amour qu’il s’agit alors dans cette attraction entre les personnes ? L’amour apparaît ainsi comme une sorte d’énergie cosmique et Teilhard pourra dire que « la manière la plus expressive et la plus profondément vraie de raconter l’Évolution universelle serait sans doute de retracer l’évolution de l’amour ». Tous les aléas de l’évolution que nous vivons jusqu’aux crises géopolitiques actuelles vérifient la primauté de l’amour et l’émergence de conscience individuelle et collective, la seule voie pouvant assurer la survie écologique de la vie en général, et de notre espèce en particulier. Construire l’Humanité ou périr est un constat teilhardien, qu’illustre parfaitement l’analyse systémique de Patrick Farfal.
Il a réussi, à l’aide de cette radiographie des écrits de Pierre Teilhard de Chardin, à l’éclairage de la systémique, un apport significatif à la compréhension de sa pensée aujourd’hui ! Elle est vraiment d’une actualité brûlante et devrait être déployée notamment par l’Église !
Hilaire GIRON
Ancien Président de l’Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin
Membre de l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier
Administrateur de l’AFSCET
1 Association Française de Science des Systèmes Cybernétiques, cognitifs Et Techniques, plus brièvement Association Française de Science des Systèmes.
Introduction
L’objectif de cet ouvrage est triple :
– Fournir une vision transverse de l’œuvre de Pierre Teilhard de Chardin ; il en existe beaucoup d’autres, par exemple, en reprenant la classification de Gérard Donnadieu2 : sa vision scientifique (le soubassement de l’ensemble), sa vision géopolitique et sociétale, sa vision théologique et spirituelle (bien que Teilhard se défende, à juste titre, d’être théologien), qui est le couronnement de sa vision ;
– Présenter au lecteur une introduction à la Systémique, que Teilhard semble avoir été le premier à concevoir dans son ensemble : la Systémique est encore et toujours, au moins en France, le parent pauvre de l’enseignement : rares sont les universités ou les écoles qui incluent un enseignement de la Systémique (très souvent, les cours dits de « systèmes » sont essentiellement descriptifs (par exemple les systèmes spatiaux, les systèmes embarqués) ; si les ouvrages relatifs aux systèmes existent – certains, traitant des systèmes artificiels techniques, sont abordables, comme certains ouvrages d’informatique, ou le Guide AFIS 3– Introduction au penser Système – il sont, sauf exception, souvent difficiles à aborder (nous donnons quelques références en annexe) ; les discours des élus et des politiques – sauf exceptions rares, encore – sont le témoignage de ce manque dans l’enseignement français ;
– Montrer l’actualité de la vision de Teilhard de Chardin : ce que sous-tend sa vision systémique, lui qui, à part des termes comme « complexité », « tout », « évolution », n’use pas, et pour cause, du vocabulaire systémique qui n’apparaîtra que plus tard : « émergence », « finalité », « boucle », et au contraire, comme dans bien des passages de son œuvre, utilise son vocabulaire à lui : « arrangements » (pour emboîtements et juxtapositions), « pas », « point critique » (pour seuil, et émergence), « liaisons et courants » (pour flux), etc.
Ici, donc, nous reprendrons les concepts de la Science des Systèmes (ou Systémique) et des Sciences de la Complexité, en les développant, en en introduisant d’autres qui n’avaient pas leur place dans l’essai précédent, d’ambition plus modeste. Nous continuerons à insister sur l’actualité de la vision de Pierre Teilhard de Chardin, qu’il a présentée dès ses premiers essais, il y a plus de cent ans, dans les Écrits du temps de la guerre (1916-1919), et qu’il n’a cessé de développer et d’enrichir ensuite, jusqu’à son dernier essai de 1954, Les Singularités de l’Espèce Humaine.
Avertissement
Dans cet ouvrage, nous citons beaucoup de passages de Teilhard, plus ou moins longs, in extenso. Cela nécessite un effort de la part du lecteur, nous le reconnaissons, néanmoins c’est le prix à payer si l’on ne veut pas dénaturer la pensée de Teilhard en la résumant ou en la simplifiant, en la réduisant à un squelette. De même on ne peut échapper au référencement de ces passages (ne serait-ce que pour que l’auteur lui-même s’y retrouve !), tant les définitions et assertions sont diverses, se complétant ou se précisant mutuellement. Et leur répétition au long des chapitres est nécessaire.
La mention systématique des dates des articles est une indication précieuse de l’évolution, au sens de l’affermissement, de la pensée de Teilhard, et aussi (et surtout !) des dates auxquelles il a eu pour la première fois l’intuition des concepts qu’il a introduits.
Sauf indication contraire, les passages en gras le sont du fait de l’auteur ; lorsqu’ils le sont du fait de Teilhard de Chardin, cela est précisé.
2 Gérard Donnadieu, Teilhard de Chardin – Science – Géopolitique – Religion – l’avenir réenchanté, Les Acteurs du Savoir, 2018.
3 Association Française d’Ingénierie Système.
Chapitre 1
Pourquoi nous intéresser à la Science des Systèmes et à la Complexité ?
Un siècle, à un an près, sépare le premier essai de Pierre Teilhard de Chardin, La Vie cosmique, de l’encyclique Laudato sí du Pape François, qui, entre autres, rend hommage de façon magistrale à la pensée de Teilhard, confirmant, s’il en était besoin, l’actualité de celle-ci.
Teilhard a été en effet le premier, en 19424, à définir convenablement la Complexité, étonnamment illustrée quelque quatre-vingts ans plus tard par les formules « Tout est lié » ou « Tout est intimement lié », dont on trouve dix occurrences dans un livre de 200 pages, l’encyclique Laudato sí du Pape François.
En présentant sa vision globale du Monde et de l’Évolution, vision à la fois scientifique, géopolitique et sociétale, et spirituelle, Teilhard a été conduit à introduire divers concepts de la Systémique (laquelle n’existera qu’une quarantaine d’années plus tard), avec son vocabulaire à lui.
Plutôt que de « parachuter » au lecteur des concepts nouveaux associés à des définitions qui n’ont rien d’évident du fait de leur concision, nous préférons partir d’exemples simples, parlant à tous, afin de dégager quelques-uns de ces concepts, tels que formulés aujourd’hui, et persuader le lecteur de l’intérêt qu’il y a à s’intéresser aux Sciences de la Complexité et à une vision globale des sujets qui nous concernent. Nous ne retenons que les exemples essentiels, renvoyant à l’ouvrage précité pour l’ensemble des exemples.
Exemples d’attitudes révélant un manque d’« esprit Système », de vision globale
Ces exemples sont destinés à une première sensibilisation du lecteur à l’« Esprit Système » et à la Complexité. Ils concernent aussi bien des Systèmes Artificiels que des Systèmes Naturels (voir les définitions en fin de chapitre).
• La crise covid
La crise sanitaire a mis en évidence les interactions virus-humains et humains-humains (gestes barrières, évitement des contacts, masques, limitation des déplacements…), c’est une évidence. Et elle a révélé des interactions de la santé de la population avec les décisions politiques (les pénuries de masques au début) ; puis des interactions cette fois positives : la recherche du vaccin associée à la mise en lumière de l’ARN messager pourtant connu depuis longtemps (1961).
Retenons qu’une crise révèle des interactions parfois inattendues et tardives (décisions antérieures du Système de santé sur les masques, relance de l’intérêt de l’ARN messager pour le public).
On peut noter à propos de la covid que l’apparition de ce virus est ce que l’on appelle une bifurcation.
On notera que les interactions sont souvent bouclées (la crise sanitaire a été révélatrice des effets de la délocalisation à outrance et de la gestion de stocks à flux tendus, qui a engendré une spirale rapidement bloquante : pénurie de masques, saturation des hôpitaux…), ou antagonistes (pas de choix préventifs de masse, donc ne pas trop stocker – pour ne pas dépenser plus qu’il ne faut – vs être sûr de disposer de suffisamment de masques en temps de crise).
• La guerre en Ukraine
La guerre a des répercussions diverses, et pas seulement sur les champs de bataille : sur la distribution et la disponibilité de l’énergie (gaz…), les migrations, les décisions politiques…
Retenons que toute décision a des répercussions dont on ne mesure pas au début toute l’importance ni toute l’étendue : « Tout est lié ». Et que toute question doit être abordée dans son ensemble, que pour bien comprendre la portée de nos actes, il faut prendre conscience de toutes les interactions, ici les conséquences des décisions et actions : « Tout est lié », et d’autant plus au niveau mondial.
À partir de ces deux exemples, on voit déjà que notre monde est peuplé d’éléments en interaction, ces interactions n’étant pas toujours connues, ou même quelquefois négligées (comme ces étudiants qui manifestent pour l’écologie et la stabilisation du réchauffement climatique, et se filment avec leurs portables pour ensuite, en diffusant leurs films, contribuer à la consommation, donc au réchauffement des serveurs informatiques et des centres de données).
Le leitmotiv « Tout est lié » résume le constat suivant, pas toujours clairement perçu : à quelque niveau que l’on observe un sujet, une question, ou que l’on agisse, niveau local ou niveau mondial, tout est en interaction.
Ces interactions sont multiples, enchevêtrées, antagonistes, bouclées (se renforçant mutuellement ou se compensant) : définitivement, notre Monde est complexe.
• Les discours politiques ou syndicaux
Ils sont truffés de visions partielles (non « holistiques »).
Par exemple : « Le taux de chômage des personnes handicapées est le double de celui de l’ensemble de la population ? Mais… il n’y a qu’à les former ! » C’est la réponse fragmentaire trop souvent entendue de la part de certains élus. C’est oublier qu’il y a plusieurs types de déficiences, que la formation professionnelle ne peut s’envisager sans formation primaire et secondaire convenable5. C’est aussi oublier qu’il ne suffit pas de former les personnes handicapées, mais aussi les formateurs, mettre en place des accompagnants.
Retenons qu’il faut prendre la question dans son ensemble (« holisme »), tant pour l’analyse de la situation (formation initiale, diversité des handicaps, qui sont des facteurs de complexité) que pour les solutions, et que le facteur temps est souvent primordial (il faut inscrire les actions dans la durée).
En même temps, la question de l’insertion des personnes handicapées appelle la structuration (la définition d’un cadre et l’agencement des acteurs – ou « éléments » – du « Système handicap ») et l’organisation des actions (la définition du rôle de chaque acteur, les processus à mettre en œuvre…).
– Autre exemple, les raisons du chômage : pour les uns, c’est la faute des patrons, pour d’autres la faute des immigrés, ou la faute de la mondialisation ; les raisons sont plus complexes, l’explication est à rechercher dans une combinaison de l’ensemble, voire d’autres facteurs.
Retenons que, dans les Systèmes complexes, les causes, ou influences, qui sont des interactions, sont multiples. En oublier peut conduire à des solutions peu pertinentes.
• À la suite d’un accident affectant une centrale nucléaire, un pays décide d’arrêter sa filière nucléaire et de relancer les centrales à charbon, malgré le fait que cette relance soit nuisible au bilan carbone et source de pollution. La filière charbon, comme la filière nucléaire, la filière hydraulique, l’éolien, le solaire, la biomasse, fait partie d’un Système plus large de production d’énergie : supprimer une filière performante de ce Système, qui contribue à tenir l’exigence d’une production d’énergie décarbonée, nuit à la performance de l’ensemble.
Retenons que la structure des Systèmes (qu’ils soient artificiels ou naturels) est caractérisée par des juxtapositions (les filières) et des emboîtements (chaque filière est emboîtée dans le Système de production d’énergie) : une filière est elle-même un Système dont les éléments sont certes en interaction, mais elle est aussi immergée dans un Système plus vaste avec lequel elle est en interaction.
• La réunion des 11 meilleurs joueurs de football mondiaux, c’est bien connu, ne fait pas à elle seule une bonne équipe.
Retenons que ce ne sont pas tant les éléments constitutifs qui font un Système, mais leurs interactions (et en l’occurrence ici la qualité de leurs interactions).
Notons qu’une équipe de football rassemble 11 personnes (c’est un « ensemble d’éléments », « structuré » – ils ne sont pas 10 ni 12 –, et « organisé » – chacun a un rôle bien défini), dont l’objectif (la « finalité ») est de marquer des buts, et qui pour cela « interagissent » en échangeant des passes et des signaux : signes convenus, informations…
Dans cet exemple, on perçoit le phénomène d’émergence, propriété caractéristique du Système qui n’existe dans aucun de ses éléments pris isolément.
***
L’ignorance de la Complexité des Systèmes, ou des situations, peut laisser perplexe qui veut caractériser lesdites situations :
• Comment peut-on définir la force d’une manifestation ? Par le nombre des manifestants ? Y a-t-il un effet de seuil ? Y a-t-il un phénomène d’auto-organisation, l’émergence d’effets inattendus ?
Retenons que la linéarité (proportionnalité des effets aux causes, addition des causes entraînant l’addition des effets) n’est en général pas vraie dans les Systèmes complexes : il y a des effets non-linéaires en général multiples, en nombre et en nature ; ici, un phénomène de seuil. Notons au passage qu’une manifestation possède une structure (les personnes qui manifestent sont regroupées en représentants syndicaux, représentants d’associations…) et en général une organisation(définition du lieu de rassemblement, du parcours, service d’ordre…)
Un autre exemple est la Masse critique en énergie nucléaire (seuil) : c’est la masse de matériau fissile minimale suffisant à déclencher une réaction en chaîne (un neutron causant la fission d’un noyau atomique, laquelle produit l’émission d’un plus grand nombre de neutrons qui vont à leur tour causer la fission d’autres noyaux du matériau).
• Des pilotes, dans une situation difficile à bord d’un avion commercial, « se battent » contre le pilote automatique car ils ne comprennent pas ses réactions ; ils ne connaissent pas, par défaut de formation, la finalité du pilote automatique.
Retenons que la connaissance de la finalité d’un Système artificiel est indispensable, faute de quoi l’utilisation du Système peut ne pas correspondre à l’idée de son concepteur, et que les parties prenantes (ici les utilisateurs) ne doivent pas être oubliées.
***
Pour conclure (provisoirement), citons Hugues de Jouvenel : « … les problèmes auxquels nous sommes confrontés ne sauraient être réduits à une seule dimension et correctement appréhendés lorsqu’on les découpe en rondelles comme on nous a généralement enseigné à le faire en disciplines académiques distinctes6… »
On aura compris qu’il faut aborder les Systèmes comme un tout : c’est le concept d’holisme (du grec holos, tout), et identifier, et caractériser dans la mesure du possible, toutes les interactions entre ses constituants.
***
Nous venons de mettre en lumière, tout naturellement, les trois caractéristiques d’un Système :
– une collection d’éléments en interaction :
Contre-exemple : des pièces détachées transportées dans une caisse n’interagissent pas (puisqu’elles sont détachées).
– structurés et le plus souvent organisés (l’organisation n’étant pas une caractéristique mais une propriété de certains Systèmes) :
La structure est la manière dont le Système est construit, la manière dont les parties du Système sont arrangées entre elles.
L’organisation est un arrangement en fonction d’un objectif ; elle établit et maintient la structure d’un Système par la création, la suppression, la modification des éléments et des relations vitales entre ces éléments.
La différence entre structure et organisation apparaît clairement dans l’exemple de la famille : la structure est la même pour toutes les familles, mère, père, enfants ; l’organisation peut différer d’une famille à l’autre : qui commande ?
– en vue d’un but, d’une mission (pour les Systèmes artificiels), d’une finalité :
Un Système est donc trinaire : c’est une collection d’éléments à considérer comme un tout, en raison de trois caractéristiques essentielles : ses éléments en interaction, une structure (et le plus souvent la propriété supplémentaire d’organisation), une finalité. Le tout, enfin, dans un environnement avec lequel le Système est en interaction :
Pour reprendre le Système « équipe de football », son environnement ne se limite pas au stade dans lequel il évolue ni au temps qu’il fait, mais il est surtout composé de l’équipe adverse, de ses propres supporters et de ceux de l’équipe adverse, et de son entraîneur. Il interagit avec l’environnement : le stade est en sa faveur ou non, l’équipe adverse est agressive ou opportuniste… Des effets de rétroaction (boucles) peuvent naître du comportement des joueurs ou de celui de l’environnement.
L’ environnement d’un véhicule automobile (plus précisément du système véhicule + conducteur, qui est un système sociotechnique, voir ci-après) ne se limite pas aux routes et aux chemins qu’il est susceptible d’emprunter, à la température extérieure, aux intempéries, à son garage (abri ou atelier de réparations), mais s’étend à la signalisation routière (panneaux, feux…), aux radars, et aussi… au Code de la route.
Un dernier exemple pour bien faire comprendre le concept de Système.
On étale sur une bâche, dans un hangar, l’ensemble des pièces constitutives d’un véhicule automobile de tourisme, depuis les tôles, les éléments de la structure du moteur, jusqu’au moindre boulon, en passant par les câbles électriques, les cartes électroniques, les éléments des optiques de phares et les pignons et fourchettes de la boîte de vitesses… ; ces éléments constituent-ils un Système ? Certainement non. En revanche, une fois ces éléments convenablement assemblés, oui. Qu’y a-t-il de nouveau ? Un assemblage, une Structure. « Convenablement assemblés », qu’est-ce à dire ? Cela signifie « assemblés de manière à interagir ». Des Interactions, pourquoi, pour quoi ? Pour un but, une Finalité bien définie, à savoir transporter « rapidement » (plus rapidement qu’avec une diligence ou une charrette) et avec un minimum de contraintes (par rapport à l’avion, au train…) des personnes et leurs bagages.
À l’inverse,
