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Hermance, Nora, Eulalie, Irène, Noémie, autant de femmes, faibles ou fortes, à divers degrés d'émancipation.Dans une première partie, leur discours choral, éclaté, parfois amplifié par la résonance des médias modernes qu'elles utilisent, sites et réseaux sociaux, met à nu les phénomènes immémoriaux de séduction et de domination masculine. Chacune d'elles expose, découvre, ou combat, depuis le cadre de références et avec les moyens d'expression qui lui ont été assignés par son passé et son éducation, les mécanismes de pouvoir et d'emprise (amoureuse, conjugale, paternelle) dont elle est ou a été victime.Dans une deuxième partie, la narration linéaire de leurs histoires croisées en rétablit la chronologie, résolvant des énigmes laissées en suspens dans la partie précédente, et mettant en lumière la façon dont chacun d'entre nous est victime de son histoire personnelle et des traumatismes subis pendant l'enfance.
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Seitenzahl: 420
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Pour Maxime et Pierre
FEDIA
IRENE
NORA
HERMANCE
IRENE
HERMANCE
NORA
IRENE
NOEMIE
NORA
EULALIE
HERMANCE
EULALIE
HERMANCE
NOÉMIE
EULALIE
NOEMIE
HERMANCE
IRENE
NOEMIE
HERMANCE
NORA
IRENE
NORA
EULALIE
HERMANCE
DEUXIEME PARTIE
LE DANCING
LE COCKTAIL
OSCILLATIONS
LE DÎNER
LE CONTRÔLE
LE TROC
OSCILLATIONS
LE CONTRÔLE
LA RUPTURE
LE CONTRÔLE
LA VIE CONJUGALE
LE MARIAGE
LUNE DE MIEL
OSCILLATIONS
APOTHÉOSE
TROISIÈME PARTIE
AVAL
CONFLUENCE
ESTUAIRE
DANDINE A LA VERTICALE
Copyright Page
De loin je la vois qui s’approche. Se rapproche. La distance à parcourir jusqu’à moi lui semble longue néanmoins, je le devine à sa démarche traînante et à ses yeux baissés, quasi infranchissable. L’amour qui nous unit me fait ressentir la difficulté de sa progression, une progression malaisée, onirique, je souffre pour elle. Oui, c’est exagéré, mais la conjugalité de cet amour ne l’a pas érodé, il est aussi puissant qu’au premier jour, aussi dévastateur. Je suis un homme dévasté bien que personne ne le perçoive, même pas elle, dévasté par la force de ses émotions, et par ce sentiment constant, constricteur, de mon humanité défaillante, précaire, mortelle, et pourtant unique, inaliénable. Je la porte comme une croix et comme un oriflamme, et je sais que ce qui la fonde et la tient rassemblée, comme une église ancienne dont les pierres ont été scellées par des mains ouvrières, c’est cet amour que je lui porte, un ex voto.
Elle est à mi-chemin maintenant, et je vois qu’elle tient à la main une feuille de papier. Elle porte une robe bleue, un peu flottante. Le bleu est sa couleur. Dans le bar où je l’ai rencontrée il y a vingt ans, elle était déjà vêtue de bleu, et la verroterie turquoise de ses pendants d’oreille, assortie à celle de ses bracelets multiples, attirait le regard. Je l’ai su dès que je l’ai vue, qu’elle serait la femme de ma vie. Cette certitude est toujours ancrée en moi. Je lui souris mais elle ne me rend pas mon sourire.
Répétition de l’histoire. Il y a vingt ans, elle n’avait pas non plus répondu à mon sourire. Parce que j’étais trop beau, m’a t elle dit bien plus tard, un de ces gars qui devaient collectionner les conquêtes. Elle sait désormais que je suis l’homme d’une seule femme.
Un cri déchire le silence, un appel, « maman ! » Elle se retourne, notre fils court à perdre haleine et se jette dans ses jambes. Elle lui caresse la tête, un peu distraitement, et maladroitement, la feuille de papier lui interdit de déployer ses mains maternelles, elle lui parle et il l’écoute en baissant la tête lui aussi. Ma femme, mon fils. L’amour que j’éprouve pour eux est aussi envahissant qu’une hémorragie, j’étouffe sous l’afflux du sang , je les regarde et je sens que je suis confondu à l’instant. Humain. Périssable et immortel. Un prince de la littérature russe. Et maintenant voilà qu’il rebrousse chemin, notre fils, renvoyé par sa mère, et qu’elle reprend sa marche vers moi. A la ride qui barre son front je vois qu’elle est soucieuse et je murmure, ne t’inquiète pas Lalie, je suis là, je suis vivant et je te suis acquis, rien jamais ne sera irrémédiable.
Je ressens une bouffée de désir en la voyant s’approcher, en voyant se dessiner plus nettement ses chevilles fines et les mèches folles de son chignon qui se défait sous le vent, le désir de la serrer entre mes bras afin de lui faire sentir ma force, et aussi il faut bien l’avouer, la morsure fugace, maritime, du désir qui depuis vingt ans me porte vers elle comme la houle vers l’amer.
Et maintenant voilà que je la trouve soudain défaite. Le teint pâle, le souffle court, le regard assombri, son beau regard désassorti, un œil vert et l’autre bleu, son beau regard d’icône, c’est elle et ce n’est plus elle, tout à coup. Un sentiment d’étrangeté, une déchirure dans la soie. Oui? Je dis, et mon ton est sec, plus sec que je ne l’aurais souhaité, mais j’étais si bien il y a juste un instant, si présent au monde. Si plein d’amour. Elle me tend le papier sans un mot. Je refuse de le lire tout de suite. Seigneur, par pitié, encore un peu de temps, un peu d’amour contre le temps. Contre le pourrissement. Contre la poussière. Un peu de temps pour elle et pour moi. Et notre fils.
« J’ai rencontré Laventure dans un dancing. » C’est ce qu’elle dit à ses amies, qui, bien sûr, entendent « J’ai rencontré l’aventure dans un dancing ».
Car l’aventure, elle la cherche depuis son divorce : elle ne supporte pas de vivre seule, de se sentir abandonnée, délaissée pour une femme de quinze ans sa cadette, et de seize la cadette de son ex-mari. « C’est humiliant, disent ses amies, les hommes nous humilient, ils ne nous aiment pas, ils aiment la jeune fille qu’ils ont épousée, et ne supportent pas de voir se dégrader son image . Ils aiment une image, une image de magazine , seins fermes et visage de madone ». Elles disent aussi, car elles sont toutes divorcées, « Et quant à nous, nous ne sommes bonnes qu’à pêcher des octogénaires, et encore ! Faut bien appâter , il faut un ver charnu au bout de l’ hameçon », ou bien, « Nous n’avons plus qu’à demander la carte d’invalidité, au moins nous aurons des réductions sur les billets de train ! », ou encore, « Mais qu’ont donc les jeunes femmes d’aujourd’hui à se pâmer devant des hommes mûrs, chauves et bedonnants ? » Elles deviennent à la soixantaine des féministes tardives, sans pour autant se pencher vraiment sur ce que recouvre la notion de féminisme, et leurs revendications, issues de blessures individuelles, ne revêtent aucun caractère politique ou sociétal. Mais elles aiment à se retrouver pour boire un verre, ou deux ou trois, pour aller au club de gym, ou passer un week-end à la campagne, des loisirs masculins que l’éducation de leurs enfants, couplée à une terne vie professionnelle, leur ont rendus inaccessibles avant cet âge hybride où s’estompe la féminité ou en tout cas ses attributs, fussent-ils parés des oripeaux trompeurs des boutiques les plus chères, où « la mémé menace », dit Noémie , et les autres s’écrient en chœur, « Meuh ! Meuh ! Qu’est-ce qui les meut, les hommeuh! Meuh ! » Et elles rient comme des folles, où qu’elles se trouvent et quels que soient les regards qu’on leur jette.
Mais Irène a commencé à soupçonner que ces manifestations de groupe, malgré le bien-être momentané et l’illusion de solidarité qu’elles leur procuraient, éloignaient les hommes plus qu’elles ne les attiraient. Quel homme, jeune ou vieux, pouvait tourner des yeux intéressés vers cette grappe multicolore de femmes vieillissantes et exaltées, restées minces pour la plupart à force de privations et d’exercice, mais que le manque d’élasticité de leur peau datait plus précisément que l’usage du carbone 14 ? Il suffisait, comme en jouant, de leur toucher la joue, de leur pétrir l’épaule, et la marque du doigt était aussi lente à disparaître qu’elle avait été prompte à s’incruster. Non, nulle tricherie possible. Alors, un octogénaire ? Un octogénaire vert, et cultivé ? Victor Hugo et sa barbe blanche ? Mieux valait chasser en solitaire. Irène s’était donc mise à fréquenter les dancings, après une enquête destinée à évincer les clubs échangistes et autres lieux qui, une fois le masque tombé, et le reste, criaient l’appel à la luxure. Elle voulait qu’on la courtise, elle voulait que son cœur batte comme jadis lorsqu’aux premières mesures d’un slow langoureux s’approchait d’elle une haute silhouette dont la proximité progressive dévoilait des bras solides et un visage adouci par la lumière tamisée et l’espoir de la danse accordée.
Elle avait appâté en conséquence, talons hauts, soutien-gorge rehausseur sous justaucorps échancré, boucles d’oreille scintillantes, jupe ou pantalon noirs. Un peu de maquillage aussi, mais pas trop, inutile de renvoyer une image désespérée. Le maquillage « nude », inventé par les chimistes de l’industrie cosmétique pour des jeunes filles de seize ans, à la peau parfaite, afin de faire croire aux autres, celles de plus de dix sept ans, qu’il annulait toutes les imperfections, qu’elles soient le fruit de l’âge ou de glandes sébacées hyper sécrétoires, en donnant une impression de « naturel »incroyablement trafiqué. D’authenticité trompeuse. De vérité fallacieuse. Et tutti quanti. Un reflet de la société .
Elle dit donc à ses amies, l’une après l’autre car le dévoilement collectif de sa récente histoire pourrait ouvrir la voie à des questions osées, indiscrètes, et des exclamations déplacées ou égrillardes, elle leur dit, maintenant que les deux mois passés à soupirer et frémir, et craindre, et exulter sont révolus, et que la révélation peut se faire sans dommage car cette histoire suit sa courbe d’expansion, comment Laventure est entré dans sa vie. Par une porte de dancing, par une nuit d’hiver où le givre crissait sous les pas, par une soirée où sanglotait une solitude qu’elle avait décidé de bercer sous des accents de bastringue.
Elles lui demandent de décrire sa tenue ce soir là, et l’ambiance, et les traits de Laventure, et sa tenue à lui, aurait-elle par hasard une photo, et sa situation, veuf, divorcé, pas de décoloration de la peau à l’endroit où traditionnellement se porte l’alliance ?
Alors elle se livre avec délices, les délices retrouvées de l’adolescence, et elle les aime, toutes, pour l’attention passionnée, et légèrement envieuse, qu’elles portent à son histoire inespérée.
Elle échange son manteau de laine noire contre un jeton de plastique qu’elle ne sait où ranger et qu’elle conserve au creux de sa paume moite. Elle aurait dû amener une de ses amies, c’est ce qu’elle leur dira plus tard, car elle se sent d’abord empruntée, personne à qui parler, sa solitude abyssale ressemble à la paroi rocheuse dont la verticalité crée un siphon insoupçonné, un point d’attraction, de convergence des courants, des regards. C’est comme si elle les entendait chuchoter, tiens, une nouvelle, d’où elle sort, celle-là, jamais vue, quel âge à ton avis, pas mal, pas jeune, mais pas mal, à défaut de grives… Grive captive, prisonnière volontaire d’une volière où se pavanent les paons, où caquettent les pies, c’est son sentiment, dira-t-elle.
Pour se donner une contenance, elle se dirige vers le bar et commande une bière. On lui sert une boisson mousseuse au goût un peu amer dans un verre en plastique. Le jeton dans une main, le verre dans l’autre, et comment fait-elle maintenant pour danser, elle retourne dans l’ombre, en lisière de piste, là où des chaises vides témoignent du succès fugace de leurs précédentes occupantes, et autant de chaises occupées de leur échec cuisant, qu’elles supportent avec panache et désinvolture alors même qu’il les désigne, les signale comme rebuts de ce microcosme d’un soir composé de hasard et d’attentes ténues et tenaces qui bruissent dans l’ombre comme des chauves-souris.
Elle échange avec sa voisine un sourire désert. Se dit qu’elle, sa voisine, bien que plus jeune qu’elle, d’au moins quinze ans sans doute, est plutôt moins jolie qu’elle, sauf bien-sûr si on aime les bonbonnes aux cuisses striées de vergetures, gélatineuses, c’est vraiment le marché aux bestiaux ici, oh quelle idée d’être venue, surtout seule, dira-t-elle plus tard. Sa solitude est moins douloureuse que précédemment dans son salon, moins pure, moins tranchante, mais elle est aussi gênante qu’une nudité dévoilée à tous alors qu’on se croyait seule, aussi poisseuse, et ridicule.
La valse jouée par l’orchestre s’achève. Le chanteur porte fièrement une chevelure crantée, soigneusement brushée, qui n’est plus à la mode depuis les années quatre-vingt, et même soixante-quinze, son visage est marqué et sa silhouette trompeuse, son pendant masculin en quelque sorte. Un brouhaha s’installe, fait de bruits de chaises raclées sur le sol, de notes échappées de l’instrument du guitariste qui prend trop tôt son envol, de remerciements chuchotés, du staccato des talons hauts qui cliquettent vers l’abri, cette ombre protectrice en lisière de piste, et du bruissement d’ ailes des chauves- souris. Ça y est, l’orchestre à nouveau retrouve la nomenclature établie par sa pratique hebdomadaire et réunit ses compétences en une attaque tonitruante de rumba.
Et depuis le bar elle le voit s’approcher, haute stature, regard franc, bleu, sourire éclatant, comme son col de chemise sous une veste sombre, démarche souple, il arrive. S’incline devant elle, dans la plus pure tradition de la soirée dansante. Elle n’entend pas ses paroles à cause du fracas des cuivres mais suppose qu’il lui demande de lui accorder… Une photo, diront-elles à ce moment précis, oui, l’image capturée par le téléphone portable correspond exactement à la description faite.
« La quarantaine » diront-elles, et dans sa joie et son contentement de leur adhésion, elle comprendra d’abord, stupidement, qu’ à leurs yeux enfin il est venu rompre sa quarantaine de lisière de piste.
Elle se lève et pose étourdiment son jeton sur la chaise qu’elle vient de libérer. Il pose une main sur son dos, et de l’autre s’empare de sa main, qu’il porte à hauteur de ses yeux à elle. Elle se remémore vaguement, une sorte de piétinement chaloupé, et il la guide. Elle a le sentiment de ne pas être à la hauteur de ce qu’il attend d’elle, mais il reste impavide et altier. Les autres couples de danseurs sont plutôt moins performants, se balançant comme des ours ou dessinant des figures hasardeuses et aléatoires, valses universelles mâtinées de passes de rock. Seules deux femmes tirent leur épingle du jeu, partenaires de danse habituelles sans doute, ayant acquis de vrais automatismes à travers des cours de danse de salon, et elle a le regret de ne pas avoir elle aussi pris quelques leçons avant de se lancer dans la fréquentation des dancings. Il a l’air satisfait néanmoins quand il la raccompagne jusqu’à sa chaise, s’inclinant à nouveau pour la remercier. Il reste à proximité, ce qui est de bon augure, certainement, et elle en profite pour lui jeter discrètement un regard en coin quand elle pense qu’il ne la voit pas. Son impression favorable se confirme. Il est grand, soigné, rasé de près, les cheveux courts, châtain clair, presque blonds sur les tempes, sans doute plus jeune qu’elle, et un doute l’étreint, devra- t- elle avouer son âge réel, lorsqu’il lui posera la question, s’il la lui pose un jour ? Et puis le chanteur, les yeux fermés, l’air inspiré, se met à bramer les premières paroles de l’un des inoxydables tubes de Johnny Hallyday, la scie patrimoniale des parquets de danse, « quand tes cheveux s’étalent », une inspiration rauque, « comme un soleil d’été » , les couples se forment, et il s’incline devant elle. Elle hésite un court instant, car comment se comporter lorsque l’interprète au paroxysme de la passion va en arriver au refrain, lorsqu’il va beugler « que je t’aimeuh, que je t’aimeuh », sans parler du fameux halètement de copulation supposé illustrer la métaphore canine, « et que tu te fais chienneuh », poussant les mains des danseurs à s’égarer sur les reins de leur cavalière, et les visages à se tourner l’un vers l’autre dans l’attente d’un baiser torride et interminable ? Mais elle se lève, ou plutôt son corps se lève, dira- t- elle plus tard, après que sa répétition aura forgé sa légende, celle de la rencontre, son corps délié de l’emprise de sa voix ratiocinante, son corps s’élance vers celui de l’homme et s’en rapproche, elle sent son parfum, il l’attire encore plus près, elle a quinze ans et toute la vie devant elle, faite de territoires inconnus pleins de promesses. Pour ce seul instant, elle ne regrette rien, ni son divorce, ni sa vie solitaire tressée de nuées même au plus bleu du ciel, dont elle ne sait si elles sont l’émanation de sa mémoire ou la buée produite par le frémissement de ses aspirations diffuses. Il a l’élégance de ne pas modifier son comportement ni l’inclinaison de son corps lorsque le chanteur entame à pleine voix le refrain incandescent. Au cœur des flammes les danseurs transpirent, et tentent d’étancher leur soif par des baisers de concours, souffle coupé. Malgré la honte exulte son âme adolescente. Elle sait à cet instant, dira-t-elle à ses amies attentives, que le hasard a placé sur sa route un homme bien, qui sait se tenir, un homme courtois qui ne se laisse pas impressionner par un orchestre au faîte de son exaltation et une compagnie de danseurs au comble de la langueur. Lorsque la chanson prend fin, elle pense que le reste de leur histoire, si histoire il y a, ne pourra se maintenir à la hauteur de cet instant parfait vers lequel convergeait toute la magie du conte, son nom est Cendrillon et il, cet homme aux yeux brillants, ajuste à son pied une pantoufle de vair. Le temps ajusté, dira Noémie, plutôt que retrouvé.
Il lui propose d’aller au bar boire un verre, qu’ils décident d’emporter au-dehors malgré le froid mordant, et lorsqu’elle veut récupérer son manteau au vestiaire, elle s’aperçoit qu’elle a perdu le jeton d’échange. Elle s’excuse un instant, court vers sa chaise hélas occupée, s’accroupit pour regarder au-dessous malgré les regards suspicieux que lui jette la femme assise, hasarde une main craintive qui recule au contact des grains de poussière et petits cailloux propulsés par les semelles qui se sont agitées des heures durant dans un fracas de claquettes désaccordées, se relève en retenant une grimace, retourne près du comptoir où il l’attend patiemment et entreprend malgré l’inconfort sonore qu’une augmentation de décibels a encore accru de lui expliquer la perte du jeton.
A l’autorité , courtoise mais ferme, dont il fait preuve pour réclamer un manteau requis par la température hivernale et dont la remise ne saurait dépendre d’un jeton en plastique numéroté, elle comprend que c’est là encore un point à mettre à son actif, cette capacité à s’extraire sans coup férir d’une situation boiteuse, gênante quoique dérisoire, ne nécessitant pas des heures de négociation, mais seulement le sésame d’un ton viril et persuasif.On lui présente trois manteaux noirs au milieu des quels elle reconnaît le sien, qu’elle désigne et qu’il lui pose sur les épaules.Ils sortent sous les étoiles.
Dans le silence glacé de la nuit ils peuvent enfin parler. Ils commencent par des propos circonstanciels, depuis combien de temps connaît- elle cet endroit, y vient-elle souvent, habite-t-elle cette ville, de son côté elle n’ose le questionner, mais elle déduit de ses questions qu’il n’est pas familier des lieux, pas davantage qu’elle, et elle est soulagée de comprendre qu’il n’est pas un dragueur de bastringue, un ratisseur de guinguettes. Sans qu’elle le lui ait demandé donc, il l’informe qu’il est originaire du Nord de la France, où il vit, et qu’il se rend régulièrement dans le Sud, pour le compte d’une librairie spécialisée dans les livres d’art et dont il représente les intérêts. Il lui dit que en fin d’après-midi il s’est senti soudainement saisi d’un sentiment de solitude aigu, envahissant, tel sans doute qu’il n’en avait pas ressenti depuis l’adolescence. Alors même qu’il a l’habitude de la solitude, dit-il, puisqu’il est célibataire, depuis toujours. Je suppose, diront ses amies, que c’est à ce moment là que tu as placé que tu étais divorcée. Comme moi, seule, souffle-t-elle, car elle aussi ce soir s’est sentie étreinte par un sentiment d’abandon qui tenait de l’exil, d’où mon désir, dit-elle, de voir du monde et d’entendre du bruit, et de participer à quelque chose de l’ordre du rassemblement, du ralliement, voire de la fraternité. Cette idée de parenté, de sang, les fait rire et les rapproche. Il la regarde comme elle n’a pas été regardée depuis longtemps, avec une attention intense, et avec un contentement qui n’est pas loin du ravissement, comme si elle était un objet rare depuis longtemps convoité placé inopinément sur sa route transcontinentale. Il ne cherche pas à la séduire, mais à la comprendre, à percer l’enveloppe sociale qui protège son âme, l’écorce entourant la chair tendre du fruit. Il ne la touche pas. Il lui dit qu’elle a l’air fatiguée, et cette observation la transperce, elle ne la reçoit pas comme une marque de sollicitude mais comme le résultat d’un examen clinique destiné à mesurer l’impact des années écoulées sur l’état de ses artères et l’éclat de son teint. Elle suggère d’aller regagner la lisière de piste, ses bruissements d’aile et sa chaleur, et surtout son ombre protectrice. Il lui dit qu’il doit se lever tôt à cause de son travail, et il propose plutôt de la retrouver le lendemain soir samedi, au même endroit ce sera plus simple, et que si lui vient l’idée d’une auberge où partager un déjeuner dimanche, il sera le plus heureux des hommes. Elle acquiesce , il prend sa main dans la sienne, la porte à hauteur de sa bouche sans la toucher des lèvres, et se dirige vers une voiture sombre dont elle ne voit pas alors, dans son ignorance, qu’il s’agit d’une Jaguar. « Une Jag ! » s’exclameront ses amies incrédules, « il est si riche que ça, ou bien c’est un frimeur ? » Elle répondra que non, ce n’est pas un frimeur, mais que son goût pour les voitures est terriblement vif, comme celui des fringues coûteuses pour elles toutes, surtout pour Nathalie, glissera t-elle, une faiblesse certes, une concession au consumérisme, mais qui peut se targuer de ne pas faillir en ce domaine ?
Une ombre teintera alors le climat de leur échange, jusqu’à présent si accort. Un homme qui conduit une Jaguar n’est pas pour elle, diront-elles, c’est un époux qui compense la fidélité qu’il s’impose par des voitures tapageuses, ou bien un séducteur qui les utilise à des fins de drague annoncée. Dans les deux cas, il la blessera. Elle leur en voudra d’être à ce point aigries, des divorcées soupçonneuses car maintes fois trompées, dans leur hâte de rompre une solitude subie, quoique publiquement revendiquée. Elle leur dira d’attendre la suite du récit, que si la révélation de la marque de la voiture a été pour elle aussi, au moment où elle est advenue, bien plus tard, une sorte de signal négatif, un avertissement, le déroulement de l’histoire a prouvé qu’il ne s’agissait que d’un détail accessoire, la manifestation d’une lointaine aspiration enfantine issue des reflets de ses jeux de garçon, la concrétisation d’un caprice. Encore une fois, qui en était exempt, de ces désirs puissants et infantiles ?
Elle passe toute l’après-midi du samedi à se préparer, à essayer des vêtements, à se maquiller puis estomper fards et rouge à lèvres afin d’obtenir ce fameux maquillage « nude » qui vous donne seize ans. Elle prend un bain, se vernit les ongles, pieds et mains, puis utilise du dissolvant afin d’ôter le vernis visible, celui des mains, trop manifeste, témoignage d’une laborieuse préparation esthétique, garde celui des pieds qui de toute façon restera invisible, oui, tout ça pour ça, c’est un peu pitoyable quand on y songe. Le mieux est de n’y pas songer. Le mieux est en tout état de cause de ne jamais songer, mais de foncer. Elle fonce, mais ne va pas loin, défaisant ce qu’elle vient de faire, éperdue d’angoisse.
Lorsqu’elle entre dans le dancing à l’heure dite, il est déjà là, qui vient vers elle avec empressement. Il l’aide à se débarrasser de son manteau, le tend à la personne chargée du vestiaire, et empoche le jeton avec un sourire de connivence, qui semble également signifier qu’ils repartiront ensemble, ou en même temps. Il l’entraîne dans une valse rapide, il est vraiment bon danseur, et la guide avec autorité et vitalité. Lorsqu’elle lève les yeux vers lui, elle voit sa peau lisse, rasée de près, et songe qu’il ne doit pas avoir plus de quarante-cinq ans. Son maquillage « nu » n’apparaît-il pas frelaté à la lueur intermittente du stroboscope, passant de l’ombre à la lumière si vite que ses yeux larmoient ?
Les yeux des jeunes aborigènes de la bourgade secrète où rougeoie ce dancing sont pleins d’éclat, eux, l’éclat de la jeunesse, et non de larmes sénescentes nées d’un banal éblouissement, une poule prise dans des phares. Elle a un instant d’abattement en songeant aux efforts déployés pour un résultat hasardeux, dont la périlleuse incertitude la ronge, comment faire pour retrouver l’insouciance de la veille, l’adhésion au présent, sa main à lui sur son épaule à elle, et l’autre sur sa taille, encore souple dieu merci. Se concentrer sur les sensations. Rire. Ne plus songer. Elle retrouve cet état de bienheureux abandon lorsque l’orchestre attaque les premières mesures, « quand tes cheveux s’étalent… », le répertoire du groupe est limité, et son déroulement routinier, mais n’est-ce pas aussi un atout de maître dans ce jeu de dupes, qui permet aux réflexes de s’instaurer dans une connivence de façade ouvrant la voie à une complicité qui se met en marche ? Il l’enlace sans lui demander son autorisation cette fois, et elle éprouve la sensation délicieuse de leur rapprochement spontané. Au moment attendu par tous où le dancing s’embrase, il la serre contre lui et elle se laisse aller. Son destin est scellé.
« Oh,oh, diront ses amies, scellé ? si tôt ? » « Oui, je l’ai su, à ce moment », dira-t-elle, l’histoire était dès lors inéluctable, lui aussi m’a dit plus tard qu’il avait eu à ce moment précis cette conscience là , « un coup de foudre, alors ? » demanderont-elles, et elle opinera, oui, Eros décochant sa flèche. Elles penseront, malgré tout, qu’on n’est pas foudroyé à soixante ans, qu’une immunité acquise au fil des décennies finit par prémunir des orages, de leurs fulgurances , de leurs irradiations, mais elles n’en diront rien.
Il a l’élégance de ne pas l’embrasser au milieu des indigènes échevelés qui s’étreignent et se dévorent tout crus, mais la rapproche suffisamment de lui pour qu’elle puisse poser la tête sur son épaule. Lorsque la musique s’éteint, il la conduit au bar, éloigné de l’orchestre, où on s’entend un peu mieux parler. Il la remercie de lui avoir accordé toutes ces danses, et lui dit qu’il ne s’est pas senti aussi bien depuis très longtemps, sans doute depuis les années précédant sa vie d’adulte, cette vie si malheureuse que les images lui en étreignent le cœur, vraiment si malheureuse, demande Irène, tellement terne, dit il, que je la vois en noir et blanc, vidée de ses couleurs, comme un vieux film, muet de surcroît. Ils rient, et vous avez tellement d’éclat, dit il, un éclat inespéré, qui me redonne la vue, vous avez tant de lumière dans les yeux, dit il. Et sa sollicitude, l’extrême attention qu’il lui manifeste, la vérité dans son regard, ont une force de conviction si pure qu’elle ne peut faire autrement que de croire en sa sincérité. Il lui demande son prénom, qu’il lui dit aimer, lui donne le sien, qu’elle ne lui dit pas ne pas aimer, et son nom, Laventure , dont la sonorité et le pouvoir d’évocation l’enchantent instantanément. Désormais elle ne l’appellera plus qu’ainsi, Laventure, même en s’adressant à lui, ce qu’il assure lui convenir parfaitement, l’auréolant d’un halo d’intrigue et de péripéties, le nimbant d’un parfum d’odyssées océanes.
Elle est dans son lit à présent et elle se remémore. Ils ont dansé encore, tard dans la nuit, puis il l’a raccompagnée à sa voiture, une modeste petite voiture italienne qui a plus de dix ans, et il l’a embrassée. Ce baiser était si naturel après des heures passées à danser serrés l’un contre l’autre et à converser suffisamment pour que chacun affiche sa disponibilité et son intérêt pour l’autre, qu’il lui paraît l’aboutissement normal d’un processus physiologique né du rapprochement des corps . L’endormissement bienheureux qui suit une journée bien remplie . L’épuisement de la volonté au bénéfice du sang irrigant les veines. Elle est au seuil de l’aventure, à la lisière de l’événement. C’est l’avènement de leur règne. Elle se dit, parodiant un titre de film, que demain sera le premier jour du reste de sa vie. A elle, à eux d’en suivre le cours en évitant les embûches inévitables, mais ô combien spéculatives à cette heure innocente .
« Et donc vous vous êtes retrouvés le dimanche au restau ? » interrogeront ses amies, montrant qu’elles suivent l’intrigue et sa chronologie. Elle raconte alors que le temps était tellement beau malgré le froid intense qu’il leur a paru dommage de s’enfermer. Ils ont improvisé un pique-nique. Il a apporté des sandwiches au foie gras et au saumon fumé pour accompagner la bouteille de champagne couchée dans la glacière. Ils ont déjeuné non loin de la voiture, sur des sièges pliants qu’il avait apportés, car la neige, tombée en abondance les jours précédents, n’avait pas complètement fondu. C’est à ce moment là qu’elle a vu qu’il s’agissait d’une jaguar, à l’iconique félin bondissant qui est la bannière de la marque, mais que la gêne éprouvée n’a été que fugace, car l’atmosphère de luxe entourant cet homme lui est intrinsèque et participe à sa caractérisation, au même titre que ses yeux bleus.
Ils ont fini la bouteille de vin. En un clin d’œil il réunit reliefs et déchets, assiettes en carton, qu’il range soigneusement dans le coffre. Il lui propose une promenade dans la forêt clairsemée qui longe le chemin. Ils se sont à peine enfoncés sous la futaie qu’il la prend contre lui et l’embrasse avec passion, sur les lèvres, les yeux, les mains. Ils se retrouvent très vite allongés sur le sol inégal, le souffle court, le sang battant aux tempes, et elle ne sent pas les aiguilles de pin qui impriment sa chair comme autant de scarifications clandestines, ni les plaques de neige qui brûlent les endroits où sa peau est dénudée. Il lui dit qu’il l’aime et la formule l’éblouit , qui est en-deça du langage, où se situe la vérité, qui ne saurait être expliquée, ni démontrée. Juste un dévoilement. Elle ne répond pas mais laisse cette effusion la traverser. C’était comme se glisser dans un bain chaud après avoir marché des heures dans la neige, dira-t-elle à ses amies, qui montreront les signes d’un émerveillement mesuré, tempéré par le doute qu’ a fait lever en elles la mention de l’automobile et de sa signature, et que son récit sentimental, aux accents déchirants de tango argentin, ne parvient pas à circonscrire à un épiphénomène, un vecteur adventice, le carrosse du prince. « Mais, insisteront-elles, le carrosse du conte n’était qu’une citrouille transformée par la magie de l’amour. La Jaguar, diront-elles, préexistait à cette magie, non, non, elle n’est pas un vecteur subsidiaire, mais un signe, et elles répéteront avec force le dernier mot, un SIGNE. »
Elle ne racontera pas leur étreinte. Le terme qu’elle emploiera, qu’elle pensera le mieux à même de représenter leur fusion, corps et âme. Après un silence recueilli, Olivia leur fera remarquer que le mot « étreinte » compte les mêmes lettres que le mot « éternité ». Seule Noémie,toujours prompte à ergoter, répliquera sur le champ qu’un accent fausse l’exacte anagramme, mais qu’il s’agit peut-être de l’accent très aigu qui ferme le récit, en interdit l’exégèse. Cette remarque les laissera coites et mécontentera profondément Irène sans qu’elle sache vraiment pourquoi. Elle se sent comme un sauteur à la perche dont l’exploit réel est publiquement atténué par l’indigence d’ un commentaire sportif .
Ils reviennent à la voiture main dans la main. De temps en temps, il porte à ses lèvres la main qu’il tient dans la sienne . Il la regarde beaucoup, d’un regard extasié. Il lui répète qu’il l’aime, que la certitude de cet amour le transperce, qu’il est à elle désormais et à jamais. Elles s’interrogeront alors à nouveau, s’agit-il de mots que dévalue leur itération à travers toutes les formes de récit, et que surinvestissent les images multiples qui les illustrent depuis la nuit des temps? Leur énonciation néanmoins n’est que baume , dira encore Noémie, un liniment à toutes les contusions subies.
« Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur », assure-t-il, elle le regarde sans répondre, avec prudence, une circonspection sécrétée par le fatras de ses lointaines «humanités», alors qu’elle ne s’est jamais sentie si humaine. Elle cherche dans l’éparpillement du corpus didactique qui naguère forgea partie de ses études, mais rien ne lui vient à l’esprit, son esprit blanc comme une aube de communiante.
Tu es sidérée par ce que tu lis. Lorsque tu t’es inscrite, prenant pour pseudonyme le nom d’une arrière-grand-mère que tu n’as jamais connue, tu pensais humblement devoir confronter ta plume à des écrits aux divers degrés d’originalité au regard desquels les tiens feraient pâle figure, car ton imagination est très limitée, mais dont l’orthodoxie syntaxique serait un minimum assurée par la prétention de leurs auteurs. Or il n’en est rien: un texte sur trois est bourré de fautes d’orthographe, et un sur deux affiche, trop régulièrement pour qu’il s’agisse d’une étourderie, une confusion dans l’emploi des temps qui est normalement levée en classe de quatrième. Interversion de l’imparfait et du passé-simple sont notamment le fait de nombreux phraseurs du site, ce qui ne les empêche pas de recevoir des tombereaux de « like » et profusion de louanges explicites, allant du plus banal et lapidaire « bravo » au lyrisme débordant de célébrations éhontément flatteuses. Et chacun suivant ses suiveurs, l’auteur ainsi louangé se doit de répondre, usant lui aussi de la palette la plus étendue, depuis le simple « merci » jusqu’au remerciement le plus servile, quasiment une action de grâces, en passant par d’alambiquées tentatives d’explication de son propre texte, qui donnent un éclairage incompatible avec l’interprétation hardie du panégyriste, mais peu importe, tous ces aimables écrivaillons pissent de la copie à tour de poignet et s’auto-congratulent en permanence, ce qui rend le forum bon enfant, factice, et parfaitement inadapté à ses visées initiales.
Tu es de plus en plus déçue lorsqu’il devient manifeste que le haut du pavé est occupé par quelques personnalités , sans doute les premiers à avoir mis en ligne leur abondante production et qui règnent désormais sur les nouvelles entrées, selon le syndrome répandu de l’intronisation, devant lesquelles se prosternent littéralement les autres , ceux qui commencent à avoir une petite audience, qu’ils entretiennent à force d’heures nocturnes et de posts sur le forum dédié, et encore plus les impétrants, ceux qui sont parvenus à faire accepter un texte après en avoir envoyé quarante, et qui malgré leurs efforts n’accèdent pas au succès d’un deuxième aval. Peu à peu se dessine toute une hiérarchie, qui est le reflet de la hiérarchie sociale sans doute, mais dont la gradation est aussi aléatoire et aussi injustifiée, aussi peu liée au mérite, ce qui est inacceptable, penses-tu, dans un domaine qui est celui de la création et de la pensée. Marguerite Effeuillée renvoie l’ascenseur à Prune Desprées qui a encensé sa dernière nouvelle en l’assurant de l’émotion qu’avait fait naître en elle son haïku du matin, car Prune pond des haïkus tous les jours, et tous les jours reçoit les applaudissement de ses aficionados, qu’un seul «like» a suffi à épingler comme ses «followers», dont elle vérifie la constance, condition de son approbation papale de leurs propres écrits. Toute cette production circule en circuit fermé, dégageant une mousse inépuisable de congratulations asphyxiant des textes déjà chétifs, au sein desquels, de loin en loin, scintille une originalité assumant son style, qui fait se lever en armes quelques détracteurs bégueules décidés à en découdre, et réagir favorablement une minorité d’auteurs, et tu comprends, appréhendant peu à peu le fonctionnement du site, qu’en cliquant sur le nom de ces derniers, tu accéderas à quelques textes de valeur, drôles ou graves, bien écrits, quelques nouvelles insolites ou hardies, et quelques poèmes susceptibles d’intégrer la catégorie qu’ils revendiquent. Et sous la prolifération des textes médiocres ou boiteux validés par les gardes natifs et acclamés par la cohorte des ombres après leur ratification par les plus populaires de ces sentinelles, tu trouveras enfin quelques textes dignes de figurer sur un site de création littéraire, rédigés par des auteurs formant un groupuscule se réclamant discrètement de sa scission en se permettant à l’occasion la critique fondée de quelques plumitifs phares, même s‘ils n’assument pas complètement une dissidence qui pourrait leur nuire et participent souvent à l’ovation générale des auteurs vedettes.
Et il y a aussi ceux qui félicitent tout texte sortant de manière outrancière quoique lapidaire, du même compliment copié-collé depuis leur traitement de texte, en n’omettant pas de joindre le lien qui permet l’accès à leurs propres productions, qui de ce fait seront artificiellement louangées en vertu du principe amplement pratiqué ici du donnant-donnant. L’un d’eux , Wind Song, est tellement coutumier du fait que la frange de furtifs transfuges composant le groupuscule parallèle se moque de lui de plus en plus ouvertement, et que les plus dignes des auteurs estampillés comme tels s’abstiennent de lui répondre, refusant de se compromettre de manière si manifeste.
Tu te penches ensuite sur la genèse du site, et au fil des informations glanées sur la Toile, apprends que les créateurs en sont trois ou quatre membres d’une même famille se piquant de littérature, dont un fiston ingénieur ayant suivi ses études aux États-Unis et en ayant ramené la recette d’ un algorithme susceptible d’évaluer la valeur d’un texte : Les mots et signes sont ainsi précipités dans une sorte de creuset immatériel qui les fait rouler avant de les filtrer et d’en établir la classification qui établira la note permettant ou interdisant le passage à la publication. C’est l’irruption de l’épicerie dans la littérature, les bras t’en tombent. Et tu comprends pourquoi l’abondante floraison de fautes d’orthographe et de syntaxe n’obère pas cette note, dans la mesure où les termes entachés ou impropres sont néanmoins répertoriés comme existants et passent allègrement le sas de la formule; de même une dissémination aléatoire jusqu’au baroque des signes de ponctuation ne nuit pas, s’ils sont en nombre suffisant au regard du nombre de mots et de la longueur du texte. Non que tu sois étonnée par l’application d’un procédé comptable et automatisé à l’expertise d’un acte d’essence artistique, en ce siècle de diagnostics obligatoires posés par des grilles de cotation capitalistes, issues des marchés financiers. Non, ce qui t’étonne, c’est l’adhésion à ce système d’esprits que la fréquentation des livres aurait dû aiguiser, affûter, libérer de conventions arbitraires posées par des techniciens . Et aussitôt après, la réponse s’impose: ce site ne rassemble pas les amoureux des livres, les férus de littérature, les esprits libres, mais avant tout des gens pétris d’une ambition qu’ils pensent leur être accessible, celle de la reconnaissance d’hommes et femmes leur ressemblant assez pour leur renvoyer un reflet favorable, et traduisant un besoin d’acceptation qui ne peut être comblé dans d’autres espaces, ceux du réel.
Après la martingale de l’ingénieur, il faut encore franchir l’épreuve du comité de lecture . Et c’est là le plus atterrant, de constater que ce comité, composé d’auteurs que la multitude et l’ancienneté de leurs propres publications a titularisés dans cette fonction, jusqu’à ce que mort s’ensuive, te semble-t-il, avalise ces textes aveuglément homologués par la machine, permettant leur diffusion. Pour certains d’entre eux, ils savent écrire correctement, voire de façon poétique si la catégorie l’impose, leurs textes révèlent une certaine culture, sans doute quelques uns sont ils des professeurs de lettres, passés ou actuels, se consacrant à leur violon d’Ingres, et tu ne vois pas de mal à cela, au contraire, mais pourquoi jettent-ils en pâture aux lecteurs affamés guettant leur soupe journalière des nouvelles aussi médiocres, des poèmes aussi pathétiques, sans parler des haïkus essaimant dans ce vaste champ comme autant d’ herbes folles, les leur présentant comme des œuvres choisies ?
Tu commences par envoyer un de tes meilleurs textes, d’après toi,un texte très court respectant les codes de la nouvelle, et un message automatique te confirme sa réception et t’informe d’une réponse à venir dans une dizaine de jours. Bien avant que ne soit expiré le délai annoncé, il t’est signifié que ton texte n’a pas eu l’heur de plaire, ou de satisfaire aux exigences du comité de lecture. Tu envoies donc un poème, écrit il y a longtemps, qui te paraît aussi bon, pas plus mauvais en tout cas, que ceux que recèle le site à la rubrique dédiée. Selon le même protocole de la réponse négative au bout de trois jours alors que le délai de verdict annoncé était largement supérieur, comme si la profusion des textes envoyés était telle qu’une lecture attentive du comité était de fait impossible, et que la seule sentence rendue soit celle du cornet de l’ingénieur faisant rouler ses dés, ton texte est refusé. Tu envoies une autre nouvelle, plus longue, plus convenue sur le plan de l’intrigue, car tu t’es rendue compte à la lecture quotidienne des parutions récentes à laquelle tu t’astreins que l’originalité ne paie pas, et au bout de trois jours, essuies un nouveau revers. Pendant tout ce temps, les textes nouveaux fleurissent comme pâquerettes à la bonne saison, bardés d’approximations, hasardeusement ponctués, truffés d’images aussi éculées que triviales, d’ambitions allégoriques démesurées par rapport aux moyens discursifs de leurs concepteurs, tout cela salué par une salve de compliments, d’interprétations allant bien au- delà de la volonté de l’auteur, mais que ce dernier, pliant les genoux devant tant d’hommages, agrée humblement, tout au plaisir de voir ainsi son œuvre commentée, paraphrasée, décortiquée, détournée.
Tu tentes finalement l’expérience de la publication libre car tu t’es rendue compte que le site permettait cette incroyable possibilité dans ce domaine drastiquement verrouillé , même si la chance que soit lu ton texte était proche de zéro, puisque le site était structuré pour que n’apparaissent que les publications validées, classées par catégorie, et que l’accès à un nouvel auteur n’était possible que par le biais de cette seule exposition, tout texte placé dans l’espace privé de son rédacteur ayant moins de chance de découverte qu’une bouteille jetée à la mer.
Lorsqu’il te reste un peu de temps, et il t’en reste de moins en moins, entre ton activité de traductrice, qui constitue ton gagne-pain, et les heures enfuies à tire-d’aile dès lors que tu te connectes à ce site d’écriture, tu te penches sur les propositions de Théo, les retournant inlassablement pendant que la nuit file ses fuseaux, les examinant comme des pierres soulevées afin d’y vérifier le grouillement des hôtes surpris par la lumière. Il y a d’abord sa demande en mariage, soudaine, voire irréfléchie, si l’on considère que vous vous connaissez depuis deux mois, et inadaptée, certainement, à ton célibat choisi, meublé d’heures riches dont tu goûtes la licence en toute conscience. La fréquentation des livres t’a convaincue de l’appauvrissement du sentiment amoureux, et de sa fougue, au contact quotidien de la vie matérielle. Il s’agit là du prétexte paradigmatique que tu reprends paresseusement à ton compte. Mais il y a aussi ta volonté de ne pas modifier un mode de vie qui te sied, de garder pour toi un temps façonnable à ta guise, de conserver tes habitudes de lectrice invétérée – tu lis en mangeant par exemple, le livre posé à côté de ton assiette- , tout un ensemble de pratiques et de travers que l’on pourrait regrouper sous l’étiquette générique d’un comportement égoïste, mais comment faire pour être un autre que soi, argues-tu, et l’altruisme, qualité ostensible s’il en est puisque sa manifestation, toujours concrètement traduite, est proportionnelle à sa résonance sociale, n’est-il pas mis en œuvre par un désir sous-jacent d’approbation d’autrui et d’estime de soi ? C’est une qualité de pratiquant, dis-tu à Théo, au sens religieux du terme. Car il sous-tend aussi le désir de gagner son entrée au paradis.
Il y a aussi son autre dessein, lié au premier, qui est de s’associer avec toi dans un projet économique, de mettre tous vos œufs dans le même panier conjugal, en quelque sorte. Il prétend que c’est le moment où jamais, dans la mesure où tu approches du seuil fatidique des quarante ans. « Fatidique », dit-il. Et quand tu lui réponds qu’en avoir trente ou cinquante est tout aussi fatidique, pour ne pas dire fatal, il te regarde, sourcils froncés, et tu vois dans ses yeux l’admiration qu’il te voue se transmuer en agacement. Il t’oppose son argument également fatidique, à savoir qu’il t’aime comme il n’a jamais aimé , que tu es une personne extraordinaire, et qu’il veut des enfants de toi, qui auront ton intelligence à toi, c’est sûr, et que tu sauras élever dans le goût des livres tandis que lui leur transmettra celui de la vie. Il oppose ainsi vie et littérature, dans une antinomie un peu simpliste qu’il serait facile de dépasser d’une dialectique amène, mais tu te tais.
Et continues nuitamment à soupeser l’alternative, les hypothétiques bonheurs que t’apporterait le chemin ouvert par Théo, et les risques certains qu’il te ferait courir. L’ombre c’est ce gouffre bruissant de promesses et de menaces, la proie c’est cet infini domaine, présent, extensible à l’envi, des mots que tu traques, poursuis, que tu exhumes, assignes à comparaître, transcris, agences, jusqu’à ce que s’organise la pensée de l’auteur que tu traduis , la menant au déclic du mécanisme en figeant les rouages, au plus près de son intention qui s’accomplit comme par miracle après des jours de tâtonnement. En cette jungle tu es un prédateur de choix.
Ainsi ta manière d’errer sur le site d’écriture est-il un moyen d’ajourner ta décision, que Théo t’a présentée comme un arbitrage global, mariage et affaires. Tu te demandes si tu peux accepter le mariage sans céder au partage des intérêts économiques, ce qui pourrait satisfaire Théo dans un premier temps. Sauf que consentir à une consécration de votre amour, même si la forme en serait civile, te lierait à lui d’une manière exigeante et définitive, hors intervention des juges et de leurs codes moyenâgeux, sans parler des avocats et de leurs prétentions financières. Trop de cordes à trancher alors que tu as pour seule arme ton stylo . Encore une figure de style puisque tu uses de moyens technologiques, tu es de ton temps, mais tu es aussi de LEUR temps à eux, celui des textes profus, un temps chronologique, qui te consume,et grammatical, qui te régénère.
C’est après une de ces nuits d’insomnie que, de bon matin, la notification de ton téléphone mobile réactivé t’apprend que ton texte a été lu, et commenté. Non par une seule personne, mais par une dizaine. Apparaissent les noms des plus populaires des transfuges en leur faction: Tapator, dénicheur de textes, est tombé,
– comment, tu l’ignores, à moins qu’il ne passe ses jours et ses nuits à explorer l’écheveau du site jusqu’en ses catacombes, et cette hypothèse sera plus tard vérifiée par tes propres recherches – sur ton texte laconique couché dans sa crypte, et l’as transmis pendant que tu dormais à ses amis d’écriture, comme lui veilleurs nocturnes depuis la haute tour du forum où ils s’échangent conseils et critiques, ou simples traits d’esprit, ainsi que les jugements railleurs qu’ils ne se permettraient pas, par peur de la censure, sur les pages dédiées aux commentaires officiels. Le forum est un espace libre, un labyrinthe en-deçà du dédale des ruelles apparentes fléchées et surveillées. C’est pour cette raison qu’il grouille du pire comme du meilleur, depuis l’expression aigrie de l’impétrant ne parvenant pas à faire accepter l’un de ses écrits et sollicitant l’avis des «veilleurs» auxquels il soumet un extrait de son cru jusqu’à l’affichage de liens renvoyant à des textes placés dans l’espace personnel de leurs auteurs et que l’un ou l’autre des transfuges a découverts par hasard ou obsessionnelle quête du Graal.
Tapator a donc débusqué ton texte, et la critique qu’il en fait t’inonde de joie, et de gratitude. Tous les seconds de Tapator, qui règne en maître sur ce groupe factieux, se sont empressés sur sa recommandation de lire ta prose et de poster d’élogieux commentaires. Un certain Eliott se répand en compliments, une poétesse reconnue du site te congratule pour ton originalité, et Vladi Vostok a rédigé une exégèse facétieuse, réellement drôle, construite en miroir de ton propre texte, constitué d’une phrase unique trouée d’enchâssements, qui court jusqu’au point final, seule ponctuation de l’ensemble. Cette architecture dentellière fait l’objet de messages, postés en réponse, astucieux et sagaces, qui te sont, même à toi, aussi lumineux que le corpus d’une interprétation révélée, et tu te sens enfin comprise, en apprenant sur ton compte plus que ne t’ont appris quarante années d’existence, comme si ta vie entière n’avait été jusqu’à présent que la quête de cette reconnaissance. Insidieusement se lève en toi un sentiment douteux de bénédiction, de sacre, d’intronisation sectaire.
Tu vas sur ta page relire ton propre texte, pour le plaisir de le voir suivi de tous ces commentaires qui désormais l’enluminent de leur cauda chatoyante; tu as à ton tour tes fidèles, qui te suivront, et qui comptent parmi les meilleurs. Car tu t’es ruée sur leurs écrits, placés en général dans leur espace privé car ayant été jugés par le comité de lecture impropres à la publication, et tu t’es délectée de textes buissonniers, excentriques jusqu’à l’absurde . C’est notamment la spécialité de Tapator et Vladi, qui sont visiblement de grands fans l’un de l’autre, au point d’avoir sans doute établi des liens au-delà du site, penses-tu, et se renvoient textes et commentaires dans d’interminables sets. Eliott ramasse les balles perdues et compte les points, et d’autres encore nagent dans leur sillage, poissons des profondeurs.
C’est le cœur léger que tu vas dîner avec Théo, à qui tu racontes, pendant que vous sirotez un apéritiff – whisky pour lui, martini blanc on the rocks pour toi – ta joie enfantine à ton réveil, de découvrir ces offrandes inespérées, ces commentaires buissonneux et documentés, écrits pendant ton sommeil par de vrais amateurs de littérature, connaissant suffisamment les codes de construction de la nouvelle pour les appliquer à une évaluation éclairée de la tienne.
