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Giordano aborde des thèmes essentiels : la sexualité, l’homosexualité, le rejet et l’amour.
Léo aime Lola. Ils sont meilleurs amis. Ils vivent tous les deux à Lulaby. Lola aime Léo, mais pas comme Léo l’aime. Lola s’éprend du plus beau garçon du lycée de Lulaby, Adam. Adam est incroyablement beau. Bien fait, derrière sa carapace dure se cache un cœur tendre, un être qui manque cruellement de confiance en lui. Toutes les filles du lycée de Lulaby rêvent des bras d’Adam. Mais c’est Lola la grande gagnante. Elle remporte le trophée. Adam est un trophée. Léo aime Adam. Il l’aime parce qu’il est beau, mais aussi parce qu’il est fragile. Adam l’attire irrésistiblement. Il le désire ardemment. Mais il aime aussi Lola. Quand Lola officialise sa relation avec Adam, Léo s’éloigne de Lola qui s’éloigne de Léo parce que Léo est petit, rondouillard et un peu pédé. Léo n’est pas beau. Adam est beau. Lola aurait pu sortir avec Léo, il serait idéal pour elle, mais il n’est pas beau. Lola se sent importante et rêve déjà de son mariage avec Adam.
Un roman qui flirte avec la science-fiction et à l’érotisme rare.
EXTRAIT
Il n’y a pas âme qui vive dans mon rêve. Pas un adolescent assis sur la murette de la cour inférieure. La murette qui surplombe le terrain de sport où l’on pouvait voir les garçons se disputer le ballon de foot, désormais dépecé sur l’asphalte. Si je me concentre, ils apparaissent. Tantôt debout contre la grille, tantôt assis sur le béton. Combien de fois ont-ils échangé sur cette murette ? Le nombre peut sembler dérisoire comparé à ces dix années d’oubli. Il s’appelle Léo. Elle s’appelle Lola. Ils sont les héros de mon histoire. Nous avons créé Lulaby ensemble, Lola et moi.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
« Quel genre d’adulte deviendra-t-on au bout des critiques, des insultes ou, au contraire, des compliments intéressés et des générosités suspectes ? […] Rarement l’adolescence et la découverte du plaisir, qu’il soit amoureux, affectif ou sexuel, avaient été évoquées avec autant de lucidité dont ne se départit jamais un attachement touchant aux sensations et aux émotions qui y sont liées. »
(David Tong, La Lucarne, 16 août 2013)
A PROPOS DE L’AUTEUR
Rémi Giordano est né en 1985 d’une mère française et d’un père napolitain, Rémi Giordano est « d’un pays, d’un horizon, d’une frontière qui sonne guerre, qui sonne éternel hiver » : la Lorraine. Après deux ans d’études à Nantes, ses tribulations l’ont conduit dans la capitale…
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Seitenzahl: 208
Veröffentlichungsjahr: 2015
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« In the suburbs I, I learned to drive
And you told me we would never survive,
So grab your mother’s keys we leave tonight
All my old friends they don’t know me now
All my old friends are staring through me now
All my old friends they don’t know me now »
Arcade Fire, Suburban War
À Lulaby et ses Reines ; Claire et Anne
À Nantes et ses Reines ; Dounia et Marie
À Paris et ses Reines ; Elsa et Clémentine
Cette nuit, j’ai rêvé de Lulaby. J’ai revu sa rue commerçante, son pavé brûlant sous un soleil de plomb. Son parc d’attraction abandonné en lisière de la ville. J’ai revu la campagne de Lulaby où j’aimais courir à l’abri des regards.
J’ai revu sa piscine. Sa piscine abandonnée. La surface est calme. Son eau bleue, pâle. Le plongeoir rouillé surplombe le carrelage sec.
J’ai revu ma maison. De plain-pied. Avec ses volets en bois lustré.
J’ai revu la maison de Lola, grande et majestueuse, cachée derrière une haie d’imposants sapins.
Hier, j’ai rêvé de Lulaby. Lulaby qui a forgé mes rêves.
Lulaby est une petite bourgade calme à l’écart du désert. De petit village reculé, la ville est devenue au fil des années une terre d’exploitation importante. La renommée de la cité s’est faite grâce à la construction d’un parc d’attractions à l’est qui attire chaque année un nombre grandissant de visiteurs. Paradoxalement, pas plus de la moitié des habitants de Lulaby ne s’est rendue dans ce parc. La proximité crée-t-elle un manque d’envie ? Quand le rêve est à portée de main, il est fort possible de le laisser en stand-by. On pourra toujours s’y rendre, un jour ou l’autre. Jamais.
Lulaby est une bourgade comme les autres, elle possède en périphérie un immense centre commercial envahi de jeunes gens de tout âge les week-ends d’hiver. On y trouve de tout : des couches supra résistantes aux uniformes militaires. Lulaby compte aussi un bon nombre de dinners aux devantures vitrées, aux sièges en cuir rouge et dont l’enseigne scintille fièrement dans la nuit. L’ambiance dans la journée y est toujours animée et badine. Les adolescents y sirotent des milkshakes colorés en fin de journée. Ils rêvent tous de quitter Lulaby pour la capitale. Mais la ville les retient de manière inexorable. Inexplicable. Tentaculaire. Peu auront la chance de partir, de faire leur vie ailleurs. Ils deviendront à leur tour les piliers de ces rues bordées de cyprès et de sycomores. Des croix rouges barrent les troncs malades annonçant la sentence de mort que les branches, tristes, semblent avoir acceptée. Il existe un drive-in aux portes de la ville qui ne déploie son écran qu’au début du mois de juillet. Il sert de parking le reste de l’année.
Dans mon rêve, Lulaby était vide. Je la survole. Je me vois la survoler. Comme un oiseau qui balaierait chaque coin de rue de son regard. Un oiseau de proie.
J’ai revu le lycée, construit sur un promontoire entouré de sa lourde grille en fer forgé. J’ai revu la cour de récréation qui surplombe le terrain de sport. En son milieu, un ballon de foot abandonné. Il est crevé. Et sale. Le bac à sable qui permet d’amortir les chutes lors des sauts en longueur est désormais une mare, une mare sombre dans laquelle on peut se noyer. Je suis passé à la cour supérieure où les deux arbres centenaires ont été coupés. On peut voir leur tronc tristement déraciné. Les vitres du rez-de-chaussée sont pour la plupart brisées. Que peut-il bien avoir à voler dans ce vieil établissement scolaire abandonné ? Lulaby est désertée. Lulaby est morte. Elle a cessé d’exister quand je l’ai quittée. Il y a bientôt dix ans.
Il n’y a pas âme qui vive dans mon rêve. Pas un adolescent assis sur la murette de la cour inférieure. La murette qui surplombe le terrain de sport où l’on pouvait voir les garçons se disputer le ballon de foot, désormais dépecé sur l’asphalte. Si je me concentre, ils apparaissent. Tantôt debout contre la grille, tantôt assis sur le béton. Combien de fois ont-ils échangé sur cette murette ? Le nombre peut sembler dérisoire comparé à ces dix années d’oubli. Il s’appelle Léo. Elle s’appelle Lola.
Ils sont les héros de mon histoire.
Nous avons créé Lulaby ensemble, Lola et moi.
Lulaby est à l’image de ce terrain de foot. Abandonnée. Elle est le fruit de notre imagination. Lola en était la reine. J’en étais le bouffon.
Lulaby fait toujours partie de moi. Elle est mon histoire. Mon rite de passage. Je ne sais pourquoi je n’ai pas voulu y revenir plus tôt. Justement peut-être parce qu’il était trop tôt.
Y serais-je retourné si je n’en avais pas rêvé cette nuit ?
Car maintenant que j’ai rêvé de Lulaby, son souvenir m’obsède. Et j’ai besoin de la reconstruire. De la faire renaître de ses cendres. De la faire exister à nouveau pour ne pas avoir l’impression que ce temps est révolu. Que Lulaby a disparu. Que l’innocence n’est plus. L’innocence de ces deux adolescents accoudés à la murette qui regardent l’horizon, plein d’espoir. Et qui se quittent en se promettant de ne jamais vraiment se séparer.
Mais comme Lulaby ces promesses sont éphémères, elles ont l’amertume de ce rêve dont je me réveille tout autant attristé que rasséréné.
Car Lulaby n’existe pas.
Lulaby n’existe pas.
Lulaby n’a jamais existé.
JE SUIS BELLE.
Lola est au bout de l’allée. Elle se tient droite lorsque la marche nuptiale se met à résonner. Elle est aux bras de son père. Son père qui a depuis longtemps déserté la famille mais qui, aujourd’hui, reprend sa place. Lola sait que dehors de nombreuses personnes attendent de la voir sortir aux bras de son mari. Elle veut leur faire envie. Elle veut se sentir haïe par elles.
Lola s’avance dans l’allée, lentement, majestueusement. L’heure de son sacre est arrivée. Elle a le sentiment d’être l’une de ses idoles que les spectateurs acclament avant même leur entrée sur scène.
JE SUIS BELLE.
Lola se sent admirée, adulée.
Lola avance. Un pied après l’autre. Les mains croisées sur le devant de sa robe. Le geste doit sembler cérémonial. Plein de grâce et d’assurance.
C’est bien ce qu’elle veut ; être une icône, être assortie à celles qui ornent les vitraux. Les spectateurs, le public, les personnes présentes dans l’assemblée n’ont d’yeux que pour elle. Ils ne veulent que son bonheur. Elle essaie de capter quelques-un de leurs regards pour exprimer sa gratitude. Pour bénir chacun de ceux qui, en cet instant, l’idolâtrent.
Lola voit son futur mari se rapprocher d’elle. Ou plutôt c’est elle qui se rapproche de lui. En un lent et élégant mouvement.
Alors qu’elle s’avance dans l’allée centrale de l’église bondée, elle en entend la lourde porte s’ouvrir bruyamment. Les portes d’église s’ouvrent toujours bruyamment. Même dans la vie. Pas simplement dans les films. Elle n’ose pas se retourner. Quelqu’un entre à pas légers dans l’église pour rejoindre l’un des bancs.
Un retardataire.
La curiosité de Lola est piquée au vif. Piquée au vif, car l’arrivée du ou de la retardataire semble intriguer la foule. En particulier sa mère qui ne le regarde plus avec l’immense fierté de l’accomplissement matriarcal. Qui a bien pu pénétrer l’église alors que la cérémonie vient de commencer ? Une provocation ? L’envie d’en découdre avec Lola ?
Un ennemi.
Lola sent ses membres se raidir. Elle n’aime pas cette sensation, elle ne veut pas être agacée.
Crispée.
Elle veut que TOUT se déroule comme prévu. Pourquoi se laisse-t-elle embarrasser par ce léger incident ? Il s’agit sans doute de quelqu’un d’insignifiant, un cousin germain qui s’est attardé au-dehors pour garer sa voiture.
Cette personne tient de toute évidence à ce que la mariée la remarque. Que sur son passage elle jette un coup d’œil furtif pour s’assurer de son identité. Lola aimerait ne pas lui faire ce plaisir, mais elle est bien trop tentée.
Lola approche de l’allée où l’inconnu semble s’être assis. Elle prévoit de tourner la tête subrepticement. Une fraction de seconde, on ne la remarquerait pas.
Un pas encore.
Deux.
Elle tourne la tête. Elle ne remarque personne. Des visages familiers.
Un garçon souriant.
Un sourire.
Elle ne peut tourner la tête à nouveau.
Si. C’est plus fort qu’elle. Elle veut s’assurer qu’elle n’a pas rêvé. Elle tourne la tête plus franchement ; son geste semble incontrôlable, il va certainement être remarqué.
Remarquée.
Tant pis. Elle est trop curieuse, son cœur bat la chamade. Elle ne peut y croire.
Elle ne sait pas si elle est heureuse ou furieuse.
Un regard, un seul. C’est bien lui. Il est là.
Elle ne l’a pas invité.
Rien ne la rend plus heureuse.
Rien ne la rend plus triste.
Elle va se marier.
La cérémonie peut commencer.
L O N G W Y
est une ville du nord-est de la France, du département de Meurthe-et-Moselle, sur la Chiers.
L G Y
se nomme en allemand Langich et en luxembourgeois Lonkech, mais Allemands et Luxembourgeois, surtout ceux qui habitent près de la frontière, utilisent couramment les deux noms. Ce nom germanique est ignoré par la plupart des habitants français de la commune.
L Y
est célèbre pour ses productions de faïences d’art (les émaux de Longwy).
L L Y
fut jusqu’au début des années 1980 l’un des plus importants bassins sidérurgiques de France, concentrant l’essentiel de la production nationale de fonte et d’acier.
L U L A B Y
L’hiver touche à sa fin à Lulaby.
Bientôt le printemps à Lulaby.
Et l’été.
Et l’été à Lulaby.
Bientôt la fin des cours. La fin des souffrances. La fin du lycée pour les plus âgés. C’est le cas de Léo et Lola, assis dans la voiture du père de ce dernier. Lola est jolie, elle a les yeux clairs. Léo est un adolescent ingrat, un peu replet, mais souriant.
Sur le parking d’un multiplexe, Léo apprend à conduire à Lola. C’est elle qui a pris la place au volant. Il lui a déjà appris à démarrer. Il est question désormais de passer la seconde vitesse. Lola aime faire peur à son ami en accélérant comme une brute manquant d’emboutir la voiture de son père dans les quelques poteaux placés sur le parking. Elle s’amuse beaucoup. Léo est patient avec elle. Il est patient comme il ne s’est jamais soupçonné pouvoir l’être.
Léo aime voir Lola rire. Ils sont complices. Lola est la plus belle fille du lycée, c’est donc un honneur pour Léo d’être son ami.
Parfois Léo imagine que Lola coupe le compteur pour le regarder avant de pencher tendrement son visage vers le sien.
Pour l’embrasser.
Léo aime Lola.
Il l’aime autant qu’il la hait. Le garçon timide et introverti s’est épris d’elle.
Ils sont pourtant amis. Alors que leur relation n’a pas débuté sous les meilleurs auspices. C’est bien simple : quelques années auparavant, ils se détestaient. Au collège, ils se faisaient déjà la guerre. Une guerre ouverte, sanglante. Lola savait être cruelle, elle savait trouver les mots pour le blesser.
La reine.
Lola était simplement/sensiblement jalouse de lui. Ils n’étaient pas dans la même classe mais elle ne supportait pas d’entendre à longueur de journée leurs professeurs communs épiloguer sur les multiples qualités de Léo. C’était indéniable, Léo était un ennemi à sa taille. Il excellait dans toutes les matières et on lui prêtait déjà un brillant avenir. Aussi ridicule que cela soit au collège.
Un avenir.
Lola trouvait Léo laid.
Non pas laid mais pas beau.
Esthétiquement peu réussi.
Il était petit et gras.
Sans doute flasque.
Ce qui a scellé leur amitié est la mort d’un chien.
La mort du chien d’Amélie, le soir de sa fête d’anniversaire.
Dieu sait à quel point cela ennuyait Lola de se rendre à la fête de cette FILLE. Elle n’aimait pas Amélie. Elle ne la détestait pas non plus, mais elle avait le sentiment d’entretenir leur relation simplement parce que leurs parents se connaissaient. Parce qu’ils faisaient partie du Rotary Club. Parce que c’était ainsi et pas autrement.
La reine.
Elle s’y était donc rendue à contrecœur, car aucune de ses amies n’avaient été invitées. Lorsqu’elle avait vu Léo soupirant près du saladier de concombres elle s’était sentie soulagée. Elle n’avait pas voulu lui montrer qu’elle était heureuse qu’il soit là. PRÉDATRICE. Au fond ils ne se connaissaient pas. Ils ne s’étaient jamais vraiment parlé. Mais Lola savait ce soir-là, qu’en sa compagnie la soirée serait moins douloureuse. Contre toute attente, c’était lui qui était venu lui parler le premier. Ce qui arrangerait fortement Lola. PRÉDATRICE. Dans l’histoire de leur relation c’était bien Léo qui avait fait le premier pas vers elle. Ils avaient plaisanté près du buffet sur le fait que la mère d’Amélie était une diététicienne et que la nourriture qu’ils ingurgitaient était une nourriture SAINE alors qu’ailleurs ils se seraient empiffrés de chips.
Lola s’était alors rendu compte que Léo avait un grand sens de l’humour, qu’il était même redoutablement caustique.
Redoutable.
Menteur.
C’est ce soir-là qu’elle avait remarqué l’intensité dans le regard de Léo, une intensité qu’elle n’avait vue dans aucun regard. C’est cette intensité qui lui avait fait baisser les armes. Qui l’avait poussée à arrêter la guerre. Il avait été aussi si maladroit. Elle l’avait trouvé touchant, mignon. PRÉDATRICE. Il faisait tout pour la faire rire. C’était évident. Elle se demande encore s’il n’avait pas fait exprès de se mettre assis sur cette part de pizza, pour se rendre intéressant. Une pizza végétarienne.
En plus d’avoir une mère diététicienne, Amélie appartient à une famille totalement zoophile. Zoophile dans le sens premier du terme. Leur maison est infestée d’animaux en tout genre et les murs sont couverts de photographies de chevaux que les deux grandes filles de la maison montent chaque week-end.
Le doyen de cette ferme est un chien souffrant de diabète. Aveugle et sénile, il traîne avec peine ses guêtres sur le sol carrelé du premier étage. Premier étage auquel les jeunes n’ont accès que pour aller chercher à manger. Léo a gagné la confiance d’Amélie qui lui permet d’aller seul à la cuisine pour mettre au four une énième pizza végétarienne. Lola propose de l’accompagner, non pas parce qu’elle a faim mais parce qu’elle veut s’éloigner de la piste de danse pendant un moment. Elle veut aussi faire parler d’elle. S’éclipser avec Léo, elle le sait, provoquerait les discussions, les interrogations.
Léo et Lola ne se détestent-ils pas ?
Ils descendent ensemble les escaliers riant à tue-tête, se moquant des autres invités. Lola envie la répartie de Léo qui a toujours une image incisive pour brosser le portrait de leurs camarades. Elle reconnaît ses pensées dans ses réflexions. Elle ne les aurait jamais aussi bien formulées. Elle se sent soudainement moins seule. La gentillesse de Léo endort la méfiance de ses interlocuteurs.
Rien ne semble atteindre Léo. Rien des mesquineries qu’il peut entendre sur son compte.
Rien.
Tout.
L’attitude des autres à son égard lui confère le droit de les attaquer sur le même plan, cette coexistence pacifique lui donne un pouvoir non négligeable.
Il l’admet ce n’est pas vraiment par hasard s’il a atterri dans cette fête. Plutôt par erreur. Il n’a rien à faire là. Pourtant son statut d’ovni lui confère une place et une forme de respect.
La fameuse eau qui dort.
Léo et Lola sont donc descendus à la cuisine en passant devant les multiples tableaux, photographies de chevaux de courses. Des purs-sangs. Léo trouve que cette débauche hippique est de mauvais goût. Lola, elle, est une fille de bon goût. Il la complimente sur sa tenue.
Arrivés à la cuisine, ils manquent de bousculer le vieux chien aveugle et diabétique de la famille d’Amélie. Il titube à leurs pieds en grommelant. Léo et Lola ont à peine quinze ans, la vue d’un chien moribond les fait beaucoup rire.
La cuisine est spacieuse et moderne. Elle est meublée avec goût, contre toute attente. Léo a eu l’occasion d’entrer dans le cabinet de la mère d’Amélie. Dans la salle d’attente, il avait été surpris de découvrir au-dessus d’un canapé en cuir une reproduction d’un tableau de Botero. Etait-ce une forme d’ironie cruelle vis-à-vis des clients de la diététicienne ? Ou était-ce encore une marque de mauvais goût ? Il n’aurait su le dire.
Léo enfourne une pizza dans le four, Lola le regarde faire. Ils parlent à bâtons rompus. Léo a une voix douce, une voix mélodieuse, une voix qu’on a envie d’écouter.
La voix de Léo.
Il pose des questions. Anodines. Insultantes. Pernicieuses.
Impudiques ?
Pourquoi se détestent-ils d’ailleurs ?
Le vieux basset grommelle et bave sur le pantalon de Lola. Furieuse, elle le dégage d’un coup de pied. Mais la violence de son geste ne calme pas l’animal qui se dirige aussitôt vers Léo. Aussi vieux et rabougri soit-il, le chien, debout sur ses pattes arrière, pourrait le faire basculer. Comment calmer le bougre ? Lola s’empare d’une poignée de bonbons posés sur la table et les tend à Léo. La bête a sûrement faim, s’ils la nourrissent elle les laissera très certainement tranquille. Mais Lola ne veut pas prendre cette responsabilité. Léo attrape donc sagement les bonbons dans la main de la jeune fille, scellant ainsi nombreux de leurs rapports à venir, obéissant au désir de sa nouvelle amie.
La reine.
Il s’approche lentement de la gueule de l’animal. La bête peut encore lui happer/avaler/bouffer la main. Réflexion faite, il va lui tendre sa main gauche. La bête ne fait qu’une bouchée des sucreries. Spectacle fascinant pour les deux adolescents qui ne manquent pourtant pas de sujets de conversation.
Tout le monde y passe Amélie et sa folie des chevaux. Nina et sa voix de crécelle. Katia qui lorsqu’elle appelle au téléphone parle si bas qu’il est impossible de la comprendre. Ce qui la rend d’autant plus agaçante.
Il y a les garçons aussi.
Les garçons.
Et Adam.
A D A M
Les garçons que Léo méprise et dont Lola rêve de connaître les secrets.
Léo lui en livre quelques-uns, insistant sur leurs fanfaronnades grotesques dans les vestiaires de la piscine. Il y a donc le ventre de Stéphane et la grosse bite de Marc. La grosse bite de Marc étonne Lola.
Léo a-t-il vu celle d’Adam ?
Leur conversation est interrompue par les gémissements rauques de la bête revenue à leurs pieds. La bête ne bave plus. La bête éructe. La bête, de toute évidence, se meurt. Sous leurs yeux. L’animal vomit une bile couleur bonbon. Que leur reste-t-il à faire ? Alerter Amélie ou tout simplement rebrousser chemin, la pizza dans la main, alors que le pauvre chien vit ses derniers instants ?
Il est désormais couché sur le côté, son flanc se soulevant de façon inquiétante. Après une brève minute de silence, Lola se met à rire. Un rire qui glace le sang de Léo. Toute la cruauté de Lola apparaît en cet instant. Et sa beauté aussi.
La reine.
Qui attire le garçon inexorablement. D’un commun accord ils décident de remonter avec la pizza et de laisser le chien dans le noir espérant que quelqu’un d’autre le trouvera rapidement. Lola, imaginant qu’on pourrait les accuser, fait tomber le bol rempli de bonbons sur le sol qu’elle éparpille non loin de la gueule suintante de la bête agonisante. C’est elle-même qui dans un excès de gourmandise s’est infligée la peine capitale. En remontant les escaliers, les deux adolescents pouffent bêtement se rappelant qu’Amélie avait souligné que le plus vieil habitant de la maison était son basset aveugle. Aveugle et diabétique. Les sucreries et le diabète ne font pas bon ménage, pour les êtres humains comme pour les canidés.
Lola le sait bien, elle veut être médecin. Elle l’a toujours su. Depuis son plus jeune âge, elle caresse le rêve d’être une femme médecin de renom. Et elle y parviendra indéniablement. Léo n’en a aucun doute.
C’est l’heure des slows. Les garçons invitent les filles à l’étage. Les filles aiment danser avec Léo qui est inoffensif. Qui les fait rire. Qui n’essaie pas de leur toucher les seins. C’est Lola qui le choisit. C’est elle qui veut danser avec lui. Elle se colle contre lui. Il peut sentir son parfum. Ses cheveux doux contre ses joues.
Il n’est pas voyant ni devin mais il sent la force destructrice de cette jeune fille de quinze ans. Rien ne l’arrêtera. Aucun obstacle, aucune contrariété. La mer Rouge pourrait s’ouvrir sur son passage. Et si elle ne le faisait pas, elle construirait un pont pour la traverser. Ou plutôt elle ferait construire un pont.
Aux yeux de Léo, Lola brûle d’un feu, un feu qui la trouble elle-même. Une intensité qu’elle peine à maîtriser et qui peut la faire entrer dans des colères noires. Léo comprend, alors qu’il l’a dans les bras, pourquoi la jeune fille est crainte sans pour autant n’avoir jamais fait preuve de despotisme.
Lola est une reine. Dans son sang. Dans sa chair. Et les reines, tout aussi bonnes qu’elles puissent être, n’en restent pas moins des reines. Elles ont le pouvoir intrinsèque de couper des têtes. Et même si elles ne le font pas, le simple fait qu’elles puissent faire couler le sang leur confère la dévotion inaltérable de leurs sujets.
Cet instant, Léo se le rejouera dans la tête pendant des années. L’imaginant, le ressentant comme à l’origine. Il oubliera la chanson sur laquelle ils avaient dansé. Il ne se rappellera pas des vêtements qu’il portait. Pour lui, encore aujourd’hui, quelque part, deux adolescents dansent serrés l’un contre l’autre pour la première fois.
La fête d’Amélie se termine quelques heures plus tard par la découverte du chien. Adam porte son corps au-dehors. Dans le jardin, où le père d’Amélie l’enterre à côté des autres chiens morts.
Quelques années plus tard. Une nuit. Des adolescents viendront mutiler à coups de hache les chevaux d’Amélie. Elle les découvrira le lendemain, le flanc dégoulinant de sang et de pus. Elle trouvera leur mangeoire remplie de fèces et de vomi. L’un de ses purs sangs aura le museau arraché, sa mâchoire pendant tristement comme sa langue disloquée. Elle l’abattra avec son fusil ne supportant pas la vue des larmes infectées et mourantes de l’animal.
Les adolescents coupables ne seront jamais retrouvés.
