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Pyrène Millefeu, qui souffre d’extrême nervosité depuis une chute dans une marmite de café, est inspecteur d’évènements paranormaux pour les chemins de fer. Appelé à enquêter sur le terrain, il découvre sa binôme du soir : John Carcassonne, une sorcière au bras emplâtré, tenant un chat noir en laisse et apparemment incapable d’exprimer la moindre émotion. Tous trois sont loin de s’imaginer jusqu’où le train S144 va les mener…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Weggen travaille comme consultant dans l’industrie pharmaceutique. Le reste du temps, il écrit des poèmes ou des nouvelles de SFFF. Allergique au matin et accro au café, il nourrit toujours le rêve de transformer ses factures en cupcakes.
Weggen puise ses inspirations dans le cinéma d’auteur, les animes ainsi que le jazz. Il aime sentir la patte d’un artiste sur son œuvre, lorsque la forme et le fond se subliment mutuellement.
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Seitenzahl: 89
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Aux bêta-lecteurs qui me permettent de faire des fausses notes en toute sérénité, merci ♥.
Cette œuvre comporte des contenus ou passages pouvant heurter la sensibilité du public.
– Principaux : anxiété, autodépréciation, dépression, isolement, misère sociale, mort, relation toxique, violence verbale et physique.
– Ponctuels : anxiété sociale, bodyshaming, comportement autodestructeur, déclencheur d’émétophobie, dépendance affective, dissociation, dysphorie de genre, harcèlement, intentions et pensées suicidaires, moustiques, sexisme intériorisé, transphobie administrative, transphobie intériorisée, tentative de meurtre, validisme.
– Mentions : ébriété, harcèlement scolaire, sang, transphobie.
La pression sociale, pour une femme trans, à passer pour cisgenre et correspondre à certains stéréotypes de genre est extrêmement forte. Certaines y souscrivent pour des questions de survie, d’autres parce qu’il s’agit de leur identité propre, ou les deux. Cependant, tout comme les femmes cisgenres, certaines femmes transgenres font du sexisme intériorisé et ont besoin de se déconstruire. C’est le cas de John, dont la faible estime de soi et le besoin d’amour la poussent à des extrémités autodestructrices.
Je réponds du tac au tac au silence abrutissant de mon bureau en fracassant avec acharnement mon clavier d’ordinateur. Mes collègues fonctionnaires sont rentrés depuis fort longtemps, alors, comme d’habitude, je tiens compagnie aux fantômes de notre open-space. Les jambes repliées sur mon fauteuil, le cou arqué en avant, je me laisse bercer par le doux bruit de mes cliquetis en fixant l’écran de mon PC. Ce dernier s’efforce de ne pas planter tandis qu’il affiche avec une admirable frénésie le flot de caractères déversés par le bout de mes ongles endurcis.
Présenté ainsi, on pourrait croire que je suis en retard sur mes dossiers, ou que j’ai malencontreusement forcé sur ma consommation de café – sauf qu’il n’en est rien. Premièrement, je n’ai jamais raté la moindre échéance de toute mon existence ; deuxièmement, je mets toujours un point d’honneur à maintenir une distance de sécurité entre les liquides caféinés et moi.
En réalité, je n’ai plus ingéré une seule goutte de cet infect breuvage depuis mon triste accident, vingt ans plus tôt : enfant, je suis tombé tête la première dans une marmite remplie à ras bord de café tiède, la cause étant l’amour inavouable que je vouais aux bananes ainsi qu’au désordre. Malgré les remontrances de mes parents quant à la dangerosité de cette combinaison, je faisais la sourde oreille, jusqu’au jour où j’ai glissé par mégarde sur une peau de banane que j’avais laissé trainer par terre. Un vol plané plus tard, je me retrouvais complètement noyé dans la marmite de café, ne devant mon salut qu’à quelques brasses bien désespérées.
Bref, depuis cet épisode, mon cerveau turbine plus vite que mes lèvres, et je me surprends souvent à baragouiner moult choses inintelligibles dans des excès d’excitation qui troublent mes contemporains. En contrepartie, j’ai développé des superpouvoirs propres au parfait fonctionnaire : infatigable, efficace, rapide. Je suis tel un samouraï de la dactylo, un bourreau de la bureautique, tranchant toutes les coquilles de mes collègues et livrant mes rapports avec une précision glaçante. À choisir, j’aurais néanmoins préféré tenir une lame émoussée entre mes mains et mener une vie normale où le flot ininterrompu de mes pensées ne constituerait pas un handicap pareil.
J’officie depuis quelques années en tant qu’inspecteur d’évènements nuisibles magiques de classe C dans la compagnie des chemins de fer du Fort-Empire. La direction ayant eu vent de mes prédispositions, elle ne s’est pas fait prier pour décupler ma charge de travail – non que je me plaigne : en vrai, l’ennui est mon pire ennemi. Ce soir, je suis donc de garde pour tous les secteurs de la ville ; c’est sans surprise que mon téléphone de fonction se met à sonner au bout d’un moment. En décrochant, je sors de ma poche mon précieux dictaphone, parcours ma bibliothèque d’enregistrements vocaux minutieusement préparés pour ce genre de situations, puis lance le fichier audio approprié.
— Allo, oui, bonjour, vous êtes bien avec Pyrène Millefeu, inspecteur d’évènements magiques nuisibles de classe C. Que puis-je pour vous ?
— Bonsoir, répond la voix à l’autre bout du fil. Ici le central de la compagnie des chemins de fer. C’est pour vous rapporter une anomalie à investiguer.
Je lance un nouvel extrait et colle le dictaphone au combiné.
— Je suis tout ouïe !
— Une microfissure spatiale d’origine indéterminée s’est ouverte entre la station de Sainte-Apology et celle du Docteur Saudade, ligne 144. Vous devez vous y rendre sur-le-champ pour la cimenter. Votre binôme sorcière est déjà sur place.
— Parfait, je vous remercie !
Je raccroche avec des doigts tremblants d’excitation, fouille dans ma poche en quête de chewing-gums anesthésiants, puis mastique avec parcimonie jusqu’à ce que les battements de mon cœur reprennent un rythme non critique. Je récupère alors mon badge ainsi que mon arme de prédilection : un calepin. Comme moi, quatorze agents œuvrent quotidiennement pour investiguer, traquer et neutraliser les imprévus surnaturels susceptibles de nuire à nos très chers et honorables voyageurs. Nous sommes aussi accompagnés dans nos tâches par des sorcières intérimaires diplômées des magistères du Fort-Empire. Grâce à cette collaboration, ce sont près de dix-mille cas qui sont résolus chaque année. Bien entendu, les agents ne sont là que pour constater et rapporter les faits. Sans magie, impossible d’intervenir dans la plupart des anomalies, mais notre contribution reste néanmoins essentielle quand il s’agit d’établir le procès-verbal, de répertorier les déviations, et de calculer les pertes matérielles ou humaines dans les cas les plus graves.
D’où le calepin.
Maintenant, le problème – au-delà du fait que ma calligraphie ressemble à un champ de bataille hiéroglyphique saupoudré d’encre –, c’est que ma réflexion est beaucoup trop dispersée pour être muselée dans un carcan de mots suivant une quelconque logique. Fort heureusement, j’ai aussi le don de me dissocier. Je me poste devant le miroir qui borde un coin de mon bureau, détaille mon reflet avec mon habituel regard écarquillé de caféinomane chronique, puis tends le calepin vers mon image qui le récupère avec un sourire approbateur.
— Agent Pyrène, commencè-je à son intention. Votre mission est de consigner avec la plus grande concision les évènements qui vont suivre. Puis-je compter sur votre indéfectible professionnalisme ?
Le moi derrière le miroir effectue un salut militaire fort déterminé.
— Prêt à livrer la moindre émotion que je juge importante ou non à la bonne résolution de l’enquête en cours !
— Parfait, rompez !
J’enfile mon imperméable, gobe un nouveau chewing-gum pour me calmer, puis file dans le labyrinthe vide de notre open-space. Le calepin flotte à une distance respectable derrière moi, ses pages frétillent à l’idée d’être noircies d’encre incessamment sous peu.
— Démarrons donc ! intimè-je à mon narrateur.
Pyrène n’ayant jamais pu réussir son permis, il emprunte le bus pour se rendre à la station de Sainte-Apology. Casque sur les oreilles, il dodeline de la tête au rythme d’un morceau de jazz qui n’existe que dans son esprit. Son excitation matérialise souvent des mélodies qui font bouger son corps malgré lui, alors les écouteurs sont un leurre contre les regards consternés d’autrui.
Pyrène est installé dans un coin à l’arrière. Il s’enivre de la fresque urbaine qui défile à travers la vitre : les néons éclatants qui narguent l’obscurité comme des phares d’espoir, l’asphalte mouillé par la pluie fine et arrosé de lumières dorées, la foule d’individus hétéroclites dont la plupart font la tournée des bars jusqu’à l’aube.
Pyrène observe avec avidité le moindre détail, les catalogue dans sa rétine et son calepin pour s’échauffer. Il fait partie de cette étrange secte de l’instantané, celle qui soutient que la vie n’est qu’une compilation de photographies se succédant rapidement, et dont les moments importants peuvent être figés, cristallisés pour l’éternité dans un album mémoriel. Dans l’idée, les membres de cette secte pensent que Dieu est un artiste qui a grandi en rase campagne, à porter des culottes courtes pendant qu’il passait ses après-midis accroupi dans l’herbe pour suivre le défilé des fourmis – l’air mi-boudeur, mi-philosophe – ; l’univers tel que nous le connaissons germait alors dans ses silences contemplatifs.
Les chewing-gums faisant enfin effet, Pyrène est désormais plongé dans une introspection solitaire, à se demander s’il a bien éteint le gaz en sortant de chez lui ce matin, et surtout s’il lui reste un paquet de nouilles pour cette nuit – sans quoi il devra casser sa tirelire pour s’acheter un kebab. Il émerge juste à temps de ses rêveries pour voir que le bus est stationné à sa destination. Il bondit donc de son siège, sort avant que les portes ne se referment, et baragouine un mélange inintelligible de « désolé-merci-toutes mes excuses » au conducteur, qui fronce les sourcils devant ce charabia débité trop vite.
Le temps de reprendre son souffle dehors, Pyrène colle son badge d’inspecteur sur sa poitrine, puis se dirige vers l’intérieur de la gare. Il joue des coudes parmi la marée montante et descendante de fêtards désinhibés pour parvenir enfin au niveau des quais. Ne lui reste plus qu’à trouver sa binôme du soir.
Reconnaitre une sorcière est un exercice plutôt aisé : il suffit de chercher la personne la plus atypique de l’assemblée. Il faut à Pyrène exactement cinq secondes et six-cent-soixante-six-millièmes pour la repérer. Son regard se pose donc sur une jeune demoiselle à l’air négligé qui porte un short noir et un débardeur de la même couleur, d’où perce bien difficilement un semblant de formes. Ses cheveux sont coupés courts, à la mode garçonne, mais de manière inégale, comme si c’était sa grand-mère parkinsonienne qui s’en était occupée. Sa main gauche est emplâtrée ; de sa droite, elle tient un chat noir en laisse.
— Vous êtes là pour cimenter la microfissure ?
— Meow '-', rétorque le chat en se tournant vers lui.
Pyrène ne parle pas félin, mais il comprend au ton du miaulement que celui-ci est très agacé par son supposé retard. L’inspecteur renâcle inconsciemment. Lui, en retard ? Jamais de la vie. Il est venu aussi vite qu’il l’est humainement possible et, surtout, il ne va pas se laisser réprimander par un vulgaire animal de compagnie ! Pyrène fronce les sourcils, plisse les yeux de son air le plus intimidant, tandis que son adversaire dévoile ses crocs et commence à grouler. Les deux énergumènes se lancent dans un duel de regards dont l’intensité frôle celle des plus grands westerns, jusqu’à ce que la sorcière parle enfin :
— Son nom est Patounette-la-soubrette-à-bicyclette. Il est mignon, hein ?
Les moustaches du chat flétrissent d’embarras. Pyrène, qui a aussi l’habitude que son prénom lui cause bien des soucis, décide de ne pas se moquer. Il hoche simplement la tête pour aller dans le sens de la sorcière. Cette dernière le zieute avec un air vide, inexpressif. Un immense blanc s’installe entre eux ; Pyrène entend une mouche voler non loin. Finalement, le train arrive à quai quelques secondes plus tard. Le trio laisse descendre une énième foule de fêtards, puis monte à bord en faisant attention à la marche – comme l’indique très gentiment la dame au speaker.
