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Propriétaire d’un grand journal, Étienne Valois se trouve confronté à la perte, semble-t-il, inéluctable de son entreprise. Il ne voit pas d'autre solution que de la vendre. Seulement, son seul acheteur est un homme qui lui est très antipathique et qu’il se refuse à accepter comme nouveau maître de son organe de presse. Pour ne pas voir cela, il décide de se suicider mais rien ne se passe comme il l’avait prévu.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Auteur de plusieurs ouvrages, Pierre Clermont s’intéresse plus aux genres poétique et romanesque. Il a gagné le deuxième prix du roman dans un concours littéraire organisé par l’association « Arts et Lettres de France » en 2012 ainsi que plusieurs autres.
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Seitenzahl: 178
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Pierre Clermont
L’étrange destin d’Étienne Valois
Roman
© Lys Bleu Éditions – Pierre Clermont
ISBN : 979-10-422-0288-0
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Étienne Valois regardait devant lui. Pourtant son regard ne s’arrêtait pas aux murs de ce bureau dont il était déjà absent. Son esprit, subitement vide, vagabondait sans entrave à travers des régions inexplorées. Lorsqu’il eut repris conscience des réalités immédiates, il se sentit envahi par une étrange lassitude. Il lui fallait bien se rendre à l’évidence : ses affaires étaient dans une passe particulièrement critique. Non pas qu’il en soit arrivé au point d’avoir perdu tout espoir mais, en cet instant, bien plus que d’une aide pécuniaire pourtant impérieuse, il avait besoin de parler, de se confier, de s’abandonner, loin des soucis quotidiens au milieu desquels il se débattait désespérément. S’allonger, poser sa tête sur une épaule amicale, telle était, à ce moment précis, la teneur de son désir.
Pascale ! Elle était la seule personne près de laquelle il trouverait le réconfort souhaité mais, à cette heure-là, elle ne serait pas chez elle. Peut-être qu’avec un peu de chance… et puis, quand bien même elle serait absente, il pourrait rester dans le petit logement qu’il avait aménagé pour elle et où il se sentait bien, presque un autre homme. Chez lui, c’était différent. Il y avait longtemps qu’il n’échangeait plus, avec sa femme, que le minimum de paroles destiné à la vie courante. Pour le reste, Valois cherchait vainement pourquoi ils continuaient à vivre ensemble. Pourtant, ils n’avaient jamais eu de dispute. Peut-être était-ce justement ça. Tout s’était passé d’une façon totalement insidieuse. Les liens qui les avaient rapprochés un jour s’étaient dénoués au fil du temps d’une manière inexorable, sans qu’ils s’en soient aperçus. Un matin, ils s’étaient réveillés étrangers, indifférents l’un à l’autre et, malgré quelques tentatives maladroites, les cours de leurs vies respectives s’étaient disjoints. Pendant des années, à cause des enfants, ils avaient maintenu la fiction de l’amour et ils avaient joué à ceux qui s’aiment. Aujourd’hui, ça n’était plus nécessaire, pourtant aucun n’avait mis fin à cette pantomime inutile. Peut-être parce que ni l’un ni l’autre n’avaient eu le courage ou simplement pris le temps de faire les démarches nécessaires pour que tout s’arrête ?
Pourquoi ces souvenirs revenaient-ils ainsi ? Valois savait qu’ils ne lui apporteraient aucun réconfort, au contraire, puisqu’ils ajoutaient à ses déboires professionnels l’image de ses échecs personnels, comme pour lui signifier que sa vie était irrémédiablement ratée. Levant les yeux, Étienne aperçut, accroché au mur, le portrait de son père. Celui-ci se tenait droit, imposant, comme s’il avait continué à régner sur cette pièce qui avait été son bureau pendant si longtemps. « S’il voit où j’en suis, il ne doit pas être fier de moi ! » À la mort de son père, Étienne avait pris sa suite à la tête du journal que celui-ci avait fondé près d’un demi-siècle plus tôt. Depuis ces temps héroïques, tout avait bien changé. Grâce à l’énergie du fondateur, le journal était devenu une institution, respecté et craint comme le sont les grands personnages.
Or voici qu’un jour, après avoir atteint des sommets enviés de toute la profession, la courbe des ventes s’était mise à stagner, puis à décroître, lentement mais inexorablement. Étienne avait tout essayé mais, soit par malchance, soit par maladresse, la baisse avait continué, entrecoupée d’accalmies passagères qui laissaient, durant quelque temps, l’espoir d’avoir atteint le bas de la courbe et d’être prêt à la remonter. Mais cela ne s’était jamais produit et chaque fois, la chute avait recommencé, implacable. Maintenant, il était arrivé au terme. Assailli de toutes parts, ayant vendu tout ce qu’il lui était possible de vendre, il ne lui restait plus aucune issue. C’était la faillite complète, totale. Il avait perdu sur tous les plans ! Que faire désormais ? Et Pascale ? Comment lui avouer qu’il était ruiné et dans l’impossibilité de continuer à la faire bénéficier de ses largesses comme il l’avait fait jusqu’alors ? Comment allait-elle réagir ? Étienne craignait qu’elle ne prenne fort mal cette nouvelle. Il aurait voulu croire que c’était à lui qu’elle tenait et non à cette opulence factice, ce grand train qui, entre autres, l’avait ruiné, mais il ne lui était pas possible de répondre affirmativement.
Étienne aimait Pascale. Aujourd’hui, il hésitait un peu en essayant de se remémorer la façon dont tout avait commencé. Pourtant, il avait besoin de penser qu’il s’était agi d’une histoire d’amour, de la rencontre de deux êtres qui s’étaient cherchés sans le savoir et qui, un jour, s’étaient trouvés, par hasard ou parce que le destin, à l’instant qu’il a choisi de toute éternité, fait se rejoindre ceux qui sont faits l’un pour l’autre. À la vérité, jamais leurs chemins n’auraient dû se croiser. Pascale était photographe et cherchait à vendre ses clichés. Elle était reçue par un des collaborateurs de Valois quand ce dernier était entré dans le bureau. Les présentations avaient été rapides : Pascale Lemercier – Étienne Valois. Puis, comme Étienne était là, ils avaient regardé les photos ensemble. Valois ignorait encore qui de celles-ci ou de l’opératrice l’avaient intéressé en priorité, peut-être l’ensemble ? Le fait est qu’il avait retenu quelques vues. À la suite de quoi leur collaboration était devenue continue avant de glisser vers des rapports plus intimes : ils étaient devenus amants.
Pour faciliter les choses, Valois avait embauché Pascale comme photographe attitrée du journal. Cela lui permettait de subvenir largement aux besoins de celle-ci sous la forme d’un bon salaire, avantage propre à ménager les susceptibilités éventuelles tout en faisant entrer ces libéralités sous la rubrique « Charges » du journal. Au demeurant, Étienne avait toujours été généreux sur le chapitre des cadeaux et, galant homme, il payait sans discuter toutes les factures qu’on lui présentait. En revanche, Pascale était entièrement libre. Cependant, elle avait à cœur de fournir des prestations correspondant au travail qu’elle était censée faire et pour lequel elle avait d’ailleurs des aptitudes tout à fait convaincantes. Ceci avait néanmoins pour conséquence regrettable d’éloigner Pascale de chez elle dans la journée. Ainsi Étienne avait-il peu de possibilités de la joindre et, bien qu’il ait dû s’en accommoder, il en avait été longtemps contrarié. Ils étaient arrivés à un arrangement : Pascale exerçait son métier, mais uniquement dans la région parisienne. De cette façon, elle rentrait chaque soir chez elle où Étienne pouvait la retrouver. Peu à peu, Valois s’était habitué à cette situation. Parfois il s’échappait du bureau pour venir passer une heure ou deux, seul, silencieux, dans ce logement douillet que n’atteignaient ni les bruits de la ville ni les soucis de la vie.
Aujourd’hui, Valois aurait bien voulu pouvoir le faire de nouveau mais il avait le sentiment qu’il devait s’accrocher à ce bureau, à cette pièce comme le capitaine s’agrippe à la barre lorsque souffle le vent, que gronde la tempête et que, de toutes parts, le bateau est assailli de vagues monstrueuses cherchant à l’engloutir. Tant qu’il serait là, peut-être que… Valois eut un geste de renonciation et un soupir de lassitude s’échappa de ses lèvres séchées. Rien n’était plus possible, seul un miracle pourrait encore les sauver. Mais il était inutile de rêver et d’espérer que l’argent nécessaire allait tomber du ciel comme une manne providentielle.
Valois se leva. Le sentiment de son impuissance, d’une fatalité incontournable l’irritait de façon insupportable. Il n’y avait donc plus rien à tenter ? Tout était vendu ou grevé d’hypothèques, quant aux créanciers, Valois n’avait plus le courage de les compter ! Demain, l’un d’eux se présenterait. Le rendez-vous était pris et Valois s’était dérobé trop souvent pour oser le faire encore. Et puis quoi ? Cela ne servirait qu’à retarder l’échéance de quelques jours, voire de quelques heures ! À quoi bon ? « Si j’avais… ne serait-ce qu’une semaine… je pourrais… » Contre toute logique, Valois voulait lutter et se rattachait même à l’inespérance ! Il lui fallait partir, sortir d’ici, ne plus penser à ce cauchemar qui l’obsédait, lui mangeait chaque seconde de son temps, envahissait chaque parcelle de son corps, monopolisait chaque cellule de son cerveau. Partir… Il ouvrit brusquement la porte de son bureau, et passant devant sa secrétaire :
— Je… sors, j’en ai pour une heure ou deux.
Madame Valière était-elle dupe de ces départs imprévus ? Valois n’en avait cure. Il descendit l’escalier et bientôt, il fut dans la rue. Le temps était gris et frais, presque froid même, mais Valois y fut insensible. Il n’avait qu’un seul désir : aller chez Pascale, retrouver la tranquillité de ce logement au sein duquel il serait en sécurité.
Bientôt, Étienne fut arrivé. Machinalement, il sonna puis, comme personne ne répondait, il prit sa clé, ouvrit et entra. Après avoir refermé la porte, il demeura immobile à contempler la pièce qui s’offrait à lui, accueillante, « heureuse comme une maîtresse qui reçoit son amant », pensa-t-il et cette réflexion fit naître en lui une émotion inhabituelle. Peut-être craignait-il de venir ici pour l’une des dernières fois ? Il rejeta cette hypothèse : « Il n’y a pas de raison que Pascale… » Il n’acheva pas sa phrase. Qui donc oserait se vanter de connaître réellement, totalement quelqu’un ? Alors Valois eut envie de savoir ce qu’il représentait, lui, homme marié, riche – ou du moins avait-on pu le supposer jusqu’à ce jour – pour cette fille qu’il aimait ? En fait, quel sens donnait-il à ce mot ? Qu’était-ce donc, l’amour ? Valois ne répondit pas. Jamais il ne s’était posé cette question. Pourquoi le faisait-il aujourd’hui ? La situation était-elle tellement différente ? Valois fut obligé d’opter pour l’affirmative. Sa position financière le contraignait à envisager une modification radicale de son existence et donc de ses rapports avec Pascale. Comme une bulle montant des profondeurs de l’onde vient crever à la surface, de la même façon l’évidence d’une décision à prendre à ce sujet s’imposait, mais Valois s’y refusait. Il lui semblait indispensable de préciser d’abord les sentiments de chacun. Comment éviter toute erreur ? Comment être son propre juge sans faire intervenir d’éléments susceptibles de fausser le jugement ? Valois balaya la pièce du regard. Si l’amour était… quoi donc ? Un principe ? Non !… Une substance ? Non plus !… Un état ? Ce n’était pas encore ça !… Alors quoi ? Une disposition (…) éminemment périssable qui ne se mettait pas en équation, qui n’obéissait à aucune règle, qui dépassait tout entendement et même toute raison ; d’ailleurs ne disait-on pas : l’amour fou ?
Valois se laissa tomber dans un fauteuil, prit une cigarette et commença à fumer lentement, à petites aspirations courtes dont il laissait ensuite la fumée filer entre ses lèvres en un mince et diaphane serpentin gris bleuté qui se perdait bientôt dans l’air calme. Étienne ne bougeait plus, ne pensait à rien. Gagné par le lent balancement des volutes lancées à l’assaut du plafond, il sentait une étrange et délicieuse torpeur s’emparer peu à peu de lui. Il ferma les yeux. Il était bien. Il lui semblait qu’il aurait pu rester ainsi des heures, immobile. « Était-ce cela le bonheur ? » Pouvait-il être autre chose que se sentir bien quelque part ? Or ces meubles n’étaient pas capables de provoquer un tel bien-être par eux-mêmes, il fallait qu’émanent d’eux des souvenirs donnant à chacun, sous un aspect matériel, une valeur plus subtile, sentimentale, « objets inanimés, avez-vous donc une âme… ? »
Alors Étienne sut qu’il aimait Pascale. Il ne s’expliquait pas pourquoi cette certitude lui était venue d’un coup et sans doute était-ce inexplicable, mais l’important était le constat, irréfutable ! Ce premier point acquis, Valois demeura songeur. Et Pascale ? Bien sûr, elle faisait tout ce qu’il lui demandait, mais il exigeait si peu ! Jamais ils ne s’étaient querellés. Étienne pensa à sa femme, jamais non plus il ne s’était disputé avec elle et pourtant… Une peur brusque s’empara de lui : et si Pascale ne tenait à lui qu’à cause de l’aisance matérielle qu’il lui apportait ? D’un coup, Valois fut saisi d’une angoisse terrible. Dans ces conditions, Pascale l’abandonnerait au premier revers dont elle aurait connaissance et il resterait seul, désespérément seul. Non, cela ne pouvait pas être, cela ne serait pas ! Évidemment, leur vie serait modifiée mais il trouverait une solution, un autre travail !
Valois se demanda ce dont il était capable. Il avait fait ses débuts de journaliste un quart de siècle plus tôt et, depuis, il n’avait eu avec le reportage que des rapports très lointains, la gestion du journal l’ayant totalement accaparé. À cette pensée, Valois eut un soupir de résignation : « malgré ça, les résultats n’étaient pas brillants puisqu’on en était à la faillite ». Alors quel genre de travail était effectivement à sa portée ? Pour Pascale, ce serait plus facile. Elle avait un métier en principe vendable et surtout bien des années en moins. « L’âge est un ennemi contre lequel on essaierait en vain de lutter ! » Valois se leva et, s’approchant de la cheminée, il s’examina dans la glace qui la surmontait. Les yeux l’attiraient particulièrement : ils étaient gris, assez clairs et Étienne se demandait s’il s’agissait de douceur ou de faiblesse. Qui donc voulait lui faire croire qu’il était vieux ? Pourtant, le regard était las, les paupières tombaient comme sous l’effet d’une fatigue extrême et les sourcils s’étaient clairsemés. Valois examina le visage. Les ans avaient tracé dans le front, les joues, aux commissures des lèvres, de profonds sillons parallèles comme des roues laissent leurs marques sur le sable de la plage que la mer vient de déserter. Mais le flot revient et la grève est de nouveau lisse, elle ! pensa-t-il.
Étienne passa sa main sur son visage : rien ne lui enlèverait la moindre seconde du temps qu’il avait vécu. Il fut surpris de trouver à sa bouche un pli amer qu’il ne se connaissait pas. Il le regarda plus attentivement ? Cela ressemblait à du dégoût, une sorte de répulsion à l’égard de… il demeura interdit : pourquoi ou pour qui ressentait-il cette aversion, cette antipathie si visible dans la moue que faisaient les lèvres ? Était-ce contre la vie en général qu’il s’insurgeait, contre cet imbroglio inextricable au milieu duquel il sombrait, entraînant le journal à sa suite, ou contre l’échec de sa propre existence dont il n’arrivait pas à éloigner l’image, lancinante comme un remords ? Valois haussa les épaules : à quoi bon se tourmenter ? Ce n’était plus ni de saison ni de raison. Le temps était… Valois hésita une seconde : à l’orage ! Non, il avait triché, il avait plutôt voulu dire : aux décisions. Seulement, cette réflexion nécessitait une suite, une prise de position à laquelle il se refusait. Il repoussait la pensée de décider, de choisir une fin en quelque sorte. Cela ne faisait déjà plus partie de lui-même, c’était une tâche dont il s’estimait désormais incapable. Dormir, ne plus penser ! Valois s’éloigna de la cheminée et vint s’allonger sur le canapé. Pourquoi Pascale n’était-elle pas là ? Elle l’aurait aidé, ou du moins, elle lui aurait apporté le réconfort, un peu de cette paix dont il était privé et qui lui faisait si cruellement défaut. Est-ce que Pascale l’aimait ? Étienne aurait désiré répondre par l’affirmative, immédiatement, sans hésitations, mais il fut obligé de reconnaître que c’était impossible. Ils s’entendaient bien, mais peut-être n’était-ce qu’un troc ? Alors Valois se mit à douter. En cette période où sa vie allait prendre un tournant décisif, il avait un besoin impérieux de la présence de Pascale mais serait-elle avec lui ? Et si… Non, il lui était impossible de croire qu’elle puisse ignorer l’importance qu’elle avait pour lui, quelle nécessité il y avait à sa présence. Même si elle ne l’aimait pas vraiment, pour ce qu’il avait fait pour elle, pour ce qu’ils avaient été, elle ne pourrait pas l’abandonner !
Étienne était désorienté. Voilà maintenant qu’il se mettait à douter de l’amour que Pascale lui portait ! Pourquoi remettre tout en cause ? Le journal peut-être, encore que, comme il n’y avait plus rien à faire, il n’était pas utile de nourrir d’illusions à son sujet, mais Pascale ? Pourquoi s’acharner à vouloir trouver des motifs de tracas à son sujet ? Depuis qu’ils étaient ensemble… Valois fut brusquement surpris par cette expression qu’il trouva curieuse : ensemble ! Sans doute, ils l’étaient, une heure de temps à autre, au hasard de leurs occupations réciproques. Le reste du temps, ils étaient aussi éloignés que s’ils eussent été à des milliers de kilomètres l’un de l’autre ! Étienne se reprit : l’éloignement n’était pas une question de kilomètres. Il était bien plus loin de sa femme dont il partageait pourtant la couche la plupart du temps, que de Pascale qu’il ne voyait que de façon aléatoire.
Pascale ! Pourquoi fallait-il qu’il ait un tel besoin d’elle et qu’elle ne soit pas là ? Étienne écrasa le restant de sa cigarette dans un cendrier et s’approcha d’un petit meuble dans lequel il prit un verre et une bouteille. Il se servit. Le liquide ambré illuminait le cristal de reflets d’or. Valois le contempla un moment, l’esprit soudain vide. Puis il aspira une gorgée qu’il maintint au creux de sa langue, se laissant envahir peu à peu par le picotement et l’odeur diffuse de l’alcool dans sa bouche. La boisson coulait en lui, glissant au milieu de sa poitrine avec une chaleur bienfaisante. Malgré toute la lenteur qu’il déployait dans cet exercice, cela finit trop tôt à son gré. Il fut tenté de recommencer mais, finalement, il s’abstint. Il y avait déjà longtemps qu’il était là et pourtant il n’était encore que quatre heures. Pascale ne serait pas de retour avant au moins deux ou trois heures et il ne pouvait l’attendre plus longtemps, il lui fallait revenir au journal. Il était comme hypnotisé par le danger que courait ce dernier et réagissait comme le papillon de nuit tournant sans fin autour de la flamme, de plus en plus près, jusqu’à s’y brûler les ailes.
Jetant un regard mélancolique à son verre vide, Étienne le reposa. Il hésitait encore. Il était ennuyé de partir. Il avait l’impression d’être semblable au plongeur qui se jette de nouveau à l’eau avant d’avoir pu emplir correctement ses poumons de l’air salvateur. Enfin il sortit. Il descendit l’escalier pesamment. Chaque marche nécessitait un effort que son être accablé et sans ressort estimait chaque fois au-dessus de ses forces. Il retrouva la rue et gagna sa voiture dans laquelle il s’enferma comme en un cocon protecteur. Puis il lança le moteur et s’éloigna lentement.
De nouveau, Valois était à son bureau. En entrant, madame Valière lui avait donné deux messages de personnes à rappeler, lui demandant si elle devait le faire. Il lui avait répondu qu’il s’en occuperait et avait tiré la porte derrière lui, comme si ce geste avait fait plus que l’enfermer seul mais l’avait, dans le même temps, séparé du monde, coupé de toute influence extérieure. Maintenant, il était chez lui ! Pour combien de temps encore ? Un jour, deux jours ? Alors il eut brusquement le désir d’être à demain, de mettre un terme à toute cette mascarade qu’il jouait aux autres et à lui-même. Puisque cela ne pouvait plus durer, alors que tout cesse le plus rapidement possible ! Il avait perdu, soit, il en assumerait les responsabilités. Que ceux qui étaient appelés à décider de son sort ne se fassent plus attendre, qu’ils viennent le libérer de cette incertitude à laquelle il était condamné et qui lui pesait plus que tout.
Un moment, il marcha de long en large, inconscient de la rectitude et du luisant des meubles, insensible au moelleux de la moquette, sans égard pour le calme que lui procuraient les murs épais et les fenêtres closes. Cette ambiance lui était désormais étrangère. Déjà, avec un détachement qu’il avait de la peine à comprendre, il avait fait un partage entre ce qui appartenait au journal et qu’il devrait abandonner et ce qui lui resterait en propre. Seule cette dernière fraction le concernait. C’était avec elle qu’il lui faudrait compter à l’avenir pour intéresser Pascale. Pascale ! Sans même en avoir eu conscience, ses pensées étaient revenues vers elle. À cause d’elle, il essayait encore de se bâtir un futur dans lequel elle aurait sa place, mais il n’avait pas la moindre idée sur la façon dont ce serait réalisable. Certes, Pascale faisait obligatoirement partie de cet avenir, car celui-ci était inconcevable sans elle, mais là se limitait la certitude d’Étienne. Pourrait-il… même la simple ébauche d’une question n’arrivait pas à se faire jour dans son esprit. Et puis, sans qu’il accepte de se l’avouer, depuis qu’il avait abordé ce problème des sentiments de Pascale, il craignait que ceux-ci ne soient pas conformes à ses vœux. À cette éventualité, le sol se dérobait sous ses pas et une main implacable lui enserrait la poitrine d’une étreinte de fer.
