L'éveil de la louve - Albane Heyl - E-Book

L'éveil de la louve E-Book

Albane Heyl

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Beschreibung

« NON » claqua la voix glaciale, alors que la main, la si belle main de Max se posait sur la poignée. La vie se tut dans l'immense pièce bondée, aux odeurs de rôtis et de thym. Plus un mot, plus un souffle, les trois lettres pourtant, avaient été prononcées sans cri, juste un « NON » qui vibrait dans l'air. Max s'était figé, les doigts suspendus : il écoutait le hurlement de la louve dans la steppe et ces ondes guerrières lui meurtrissaient les tympans. Devant lui, un mur, et tout autour une solitude si totale, si parfaite... Il y eut comme un battement sourd et régulier au coin de ses yeux, juste sur les tempes, et quelque chose d'amer envahit sa bouche. Ce n'était pas le goût de la haine, pas encore... L'éveil de la Louve est avant tout un roman sur la puissance : puissance féminine, puissance du lien transgénérationnel, puissance de la résilience, qui se dessinent à travers une histoire banale. Helga est une jeune femme qui a voué son existence à se rendre invisible et sans émotion, jusqu'à ce qu'un évènement extraordinaire lui impose un nouveau chemin : la naissance de sa fille. Il en résulte une métamorphose, une quasi lycanthropie, qui génère des drames dans son microcosme, l'obligeant à interroger son histoire, l'histoire de sa famille, celle de son compagnon, afin que, par amour pour l'enfant, sa « résurrection» soit entière.

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Seitenzahl: 195

Veröffentlichungsjahr: 2021

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En souvenir d’Hervé Scala, et de ses succulentes transmissions de bio-psycho-généalogie.

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

1

Elle l’avait décidé depuis longtemps, bien avant sa naissance : ses yeux seraient bleus. Bleu-lavande ! Pas de ce bleu qui scintille comme un de ces lagons du pacifique que l’on montre à la télé, non ! Plutôt un bleu passé, lavé, délavé ; un bleu que l’on pourrait choisir d’éteindre, comme s’éteindrait une flamme, puis de rallumer d’un souffle. C’est ça : ses yeux seraient sans flamme, pas toujours, juste quand il le faudrait et aussi longtemps qu’il le faudrait. Parfois au détour d’un arc-en-ciel, de la douceur d’un moment, d’une petite chaleur au cœur, elle les teindrait d’une brillance à l’intensité choisie pour l’occasion ! Mais jusque-là aucune autre couleur que ce bleu sans nom : du pâle, du transparent ; c’est comme ça qu’elle s’est voulue : pâle et transparente, aucune couleur, aucune odeur, juste de l’inaperçu, juste inaperçue, Helga, aujourd’hui Maman ! Vingt ans ! Vingt années de sa vie à préparer ce jour-là !

Disons plutôt dix-sept, parce qu’en vérité, elle avait bien essayé de se donner des couleurs, il y a longtemps, au début de tout ça. C’était une boule chauve, alors, Helga, chauve et potelée, un gros bébé, comme on les aime au pays, de ces bébés à qui l’on pince la peau à tout bout de champ : la peaudes joues, la peau du ventre, la peau des fesses…. De ces bébés que l’on mange de baisers.

Helga… Maman lui avait donné un nom de vedette : Helga Baum, cette superbe blonde, si élancée que ses os se dessinaient à l’orée de la peau diaphane. Helga Baum domptait les foules en chaloupant des hanches inexistantes sur les podiums de mode et maman rêvait. Elle se rêvait mannequin, chanteuse, comédienne…

Tout le monde le lui disait : avec sa taille fine et ses jambes interminables, c’est sûr, elle serait mannequin ! Elle en avait passé des heures devant son miroir à ajuster les draps de lit autour de son corps, bombant le torse, essayant des regards vaporeux, envoyant des baisers légers du bout des doigts aux fans imaginaires qui l’admiraient dans un silence mystique. C’étaient des moments tout à elle, dont elle émergeait hagarde et magnifique. Mais qu’un regard la frôle, un seul regard, anodin, indiffèrent même, et la voilà qui rentre timidement la tête entre les épaules, comme une tortue. Elle peut attendre des jours entiers, bien lovée au cœur de sa carapace, que sorte enfin le soleil. Parfois, elle tend un cou curieux et quêteur, presque téméraire. Mais elle reste timide la tortue : dès qu’une main se tend, elle s’enfonce vivement dans sa maison d’écailles, celle qui protège de tout. La maman d’Helga est comme ça : lorsque se risque une tendresse, elle s’affole et se cache !

Helga aussi héritera de la tortue, ce drôle d’animal ! Indépendante et obstinée, elle a choisi son chemin et n’en n’empruntera pas d’autres. Une route, une seule, et jusque-là, elle hiberne. Pas grave si c’est long, de la patience elle en a à revendre, Helga du clan de la tortue ! Elle n’est pas si mal là, elle n’a qu’à attendre le moment vrai, pour être enfin !

Pas d’autre ressemblance entre la mère et la fille, que la patience. Pas timide Helga. Pas quêteuse. Petite tortue ne s’intéresse pas au monde, elle ne regarde personne. Petite tortue ne rêve pas non plus de devenir star. Elle attend juste dans son cocon, avec son regard sans lumière que vienne l’heure de jaillir à la vie. De vie, elle n’en veut qu’une : celle qui lui permettra de vibrer à chaque instant, sans cela elle restera tapie dans sa forteresse.

Ses premières années de vie lui avaient appris qu’il faut vouloir dans son cœur, et bien cloîtrée, attendre l’instant juste. Inutile d’exiger : naître ne donne aucun droit. Elle le sait bien, elle, qui pendant ses premiers mois d’existence avait tout tenté. Elle avait hurlé jours et nuits, tempêté, appelé. Très vite elle s’était redressée, très vite elle s’était levée. Et elle criait toujours, droite sur ses pieds encore tordus, les menottes crispées sur le bois blanc du parc prison. Elle criait pour un royaume de tendresse et de liberté ; elle criait, les cheveux hérissés, les joues rouges, les yeux étincelants de vie, la colère éraillant sa gorge. Elle criait son dû !

Puis un jour, elle avait cessé de vouloir, d’appeler, d’exiger. Il n’était plus resté que les cris indispensables, ceux qui permettent de se fondre, et elle s’était fondue au milieu de tout. Elle avait terni, grise mais sans trop, grande mais sans trop, intelligente mais sans trop… Sans trop de rien : voilà ce qu’elle était Helga, aux yeux bleu lavande délavés. Alors, un rien transparente, aussi tenace que la tortue, elle a enfoui son projet dans sa carapace, et durant les dix-sept années suivantes, elle a préparé ce jour-là.

C’était arrivé, enfin !

2

Max attrapa la fourche et à grands coups de moulinets nerveux fit passer le fourrage de l’autre côté de la barrière en bois. Il faisait trop froid pour sortir les bêtes. De toute façon, il n’avait pas le temps. Il faudrait que le père et le frangin assurent tout aujourd’hui : lui, il avait bien autre chose à faire, et un jour comme celui-là, les quelques heures offertes à la communauté familiale seraient bien suffisantes !

Les brûlures du froid étaient d’autant plus agressives qu’il ne s’était pas couché. Ses mâchoires étaient scellées, ses yeux un peu trop bruns, ses lèvres un peu trop blanches, un air colère… ou peur… un mélange… Quoi ? Quoi ? Les pensées s’affolent. Tant de choses allaient changer désormais. En avait-il envie ? Ses soupirs questionnaient les lueurs de l’aube.

Allez ! Zou ! Ça sert à quoi de penser à tout ça ? D’ailleurs, qui lui demandait de penser ? Ben oui, qui ? Pas Helga en tout cas ! Avec son demi-sourire tout doux, l’Helga, elle pense pour deux, elle décide de tout, toujours ! C’est vrai, il a beau se creuser les méninges, il ne se souvient pas avoir pris une seule décision ! Helga, elle ne dit pas grand-chose, ne demande rien, et n’exige jamais. Oh non, c’est pas une autoritaire la Helga ! Elle sourit tout le temps, un peu ! Non pas tout le temps en fait, des fois elle boude ! Alors ses yeux se chargent d’orage, juste un peu, pas au point de péter des éclairs ! En silence, elle coule dans le gros fauteuil marron, replie ses jambes sous elle, en étirant de ses genoux le grand tricot informe qu’elle garde depuis des années, les mains cachées dans les manches, et sa tête semble se détacher du corps devenu invisible. Drôle de truc ! Ouais, quand elle est en colère, Helga c’est toujours ce qu’elle fait : elle se décapite, puis l’orage s’éteint et il ne reste plus que le délavé et la Helga que je connais. L’autre, sans dec : elle me fait flipper ! Y a de la tueuse dans cette tête sans corps, je jure ! Heureusement, les auto-décapitations sont rares.

La plupart du temps, Helga fait juste semblant de bouder, alors, Max invente des grimaces, sans la toucher, imite le cocker malheureux, en gémissant comme un chiot, et elle se met à rire en l’attrapant par le cou.

— Qu’est-ce que t’es bête, mon pauvre Max, souffle-telle, de son accent si peu d’ici.

On n’y reconnait pas les roulements qui font rire la capitale. On entend juste la pointe nécessaire pour rappeler qu’elle appartient à nos terres, un chant aussi léger que ses gestes… des gestes un peu tendres, mais sans excès, calmes et achevés… Elle se démarque du coin, c’est certain ! On est un peu bourru, par ici : on ne dit pas, on ne montre pas ; on bougonne, on ricane, on se tait. Helga, elle, se dévoile quand on est tous les deux. Elle joue, elle rit, elle cajole, se love, tout en douceur. Ses paupières se plissent sur ses yeux bleu pâle qui eux, ne disent rien… qui ne disaient rien avant tout ça.

Il s’en veut bien un peu, Max, de ses refus de sortir, de toutes les fois où il fait semblant d’avoir oublié pique-nique, ciné, restau ! Sortir, c’est pas son truc, faut dire… Lui, ce qu’il aime, c’est la bricole dans son garage. Monter-démonter… Des moteurs, des horloges, des télés… Comprendre ce qu’il se passe quand tout à coup un silence révèle une panne. Remettre en route, ou perfectionner, rien ne l’arrête ! Parfois inventer, même des trucs qui ne servent à rien, juste pour lui, pour rigoler… Quand une panne se présente, Max pénètre l’objet pour ne faire qu’un avec lui, alors, le temps, le monde n’existent plus ; Max n’est jamais pressé. Quand enfin la guérison de l’objet est assurée, il est fiérot, content pour lui-même en même temps qu’inconscient de l’exploit.

Il aime aussi les travaux des champs, donner la main au père et au frère sur l’exploitation. Aucune contrainte, il aime ça : sentir ses muscles tirer, sa transpiration l’engluer. Il aime sentir la terre se plier sous ses assauts, se laisser peu à peu dompter pour enfin accepter avec grâce l’appartenance mutuelle.

Il en aime des choses, le Max ; il aime aussi l’usine où, depuis peu, il gère l’équipe de l’entrepôt de bois. C’est nouveau pour lui d’organiser le boulot des potes, il est encore un peu gêné, alors il continue à charrier, classer et s’enivre de cette odeur de résine, de colle et de poussière.

Oui, il en aime des choses… Mais le romantisme au clair de lune et les sorties restau, ça n’en fait pas partie ! Le troquet avec les copains, passe encore, mais le restau ? Trop chiant ! Trop d’attente ! Trop cher ! Ben ouais, c’est ça qu’il pense Max : A la maison on bouffe mieux et… en dépensant moins ! Pas qu’il soit pingre le Max, mais tout de même : le restau…

Ha Helga ! Tout ça pour dire qu’elle sourit presque tout le temps mon Helga ! Jamais un son plus haut que l’autre…

Peu de sons d’ailleurs, et pourtant, il se retrouve tout le temps à faire des choses auxquelles il n’aurait jamais pensé tout seul : une balade en montagne, une sortie au ciné, un dimanche en famille – ça c’est plus probable, sauf que c’est toujours dans sa famille à elle. Pourtant, il n’aurait jamais imaginé rater un seul dimanche de réunion à la ferme du paternel ! Ça non ! C’était une institution le repas dominical à la ferme… Ben plus maintenant ! –

Max regarda sa montre. Déjà huit heures, il était temps qu’il retourne à l’hosto ! Il s’appuya sur la fourche, le menton posé sur ses mains, même pas pensif, juste un peu ailleurs, emporté par une fatigue qu’il ignorait encore. Ça sentait bon le café, il eut envie d’en boire un.

Tout près, la lourde porte de bois de la maison voisine grinça, son père sortit le dos courbé, les jambes en arc de cercle dans des bottes de plastique vertes. Il fit un geste de la tête vers Max. Un salut. L’échange s’arrêterait là !

Max regarda à nouveau sa montre. Pas de café. Se dépêcher. Max commençait à être inquiet. Aucune nouvelle depuis qu’Helga l’avait chassé de l’hôpital. Ouais ! Ouais ! C’est sûr, il aurait dû rester. Il le sait ! Mais, quand Helga lui avait intimé l’ordre de partir, il ne s’était pas fait prier. Il n’en pouvait plus de faire la navette entre la chambre, le couloir et le jardin, complètement inutile. Sauf que depuis : rien ! Pas le moindre appel ! Il ne savait même pas si Helga continuait à gémir ou si tout s’était apaisé. Bon signe ?

Max aspergea son visage de l’eau glacée qui alimentait l’abreuvoir, puis se dirigea vers sa nouvelle vie.

3

Le gros Land Rover, sièges en cuir qu’il avait placés lui-même, embrassait souplement les courbes de la petite route. Le son de la radio était poussé assez fort. Max se régalait à laisser la musique envahir l’univers chouchouté de sa voiture. Sans y penser, il alluma une cigarette. En tirant sa première bouffée, il eut un sourire : Helga n’était pas là pour lui jeter un regard furibond. Depuis que son ventre grossissait, elle faisait des caprices anti-clops : pas dans la voiture, ni dans la maison, ni bien sûr dans sa bouche à elle. Pas très cool d’aller se les geler dans le jardin pour satisfaire madame, d’autant qu’elle plissait les narines et les lèvres dès qu’il rentrait. Il avait dans l’idée que ça n’allait pas s’arranger dans les mois à venir, sans doute même les années à venir, alors, il s’était organisé son petit coin à lui, dans le garage, près des outils : musique, fauteuil plastoque, vieille téloche et un petit tronc d’arbre sur lequel un gros cendar débordait de mégots. Interdit aux femmes enceintes ! Et s’il avait osé : interdit aux meufs tout court !

Le dégivreur luttait contre la buée ; la campagne s’éveillait fraîchement. Les arbres étaient encore un peu gris et balançaient leur feuillage encore rare sous l’effet d’un petit vent placide. Le ciel était d’un bleu hésitant et le soleil peinait à prendre le pouvoir. Les premières maisons montalbanaises apparurent, crachant quelques lumières.

Max ne s’était pas douché depuis plusieurs heures. Il fit une grimace en reniflant un de ses dessous de bras, et tendit la main vers la boîte à gants à la recherche d’un truc qui pourrait sentir bon. Rien ! Merde ! Il ouvrit la vitre et laissa l’air froid s’engouffrer dans sa bouche, espérant, au moins, geler son haleine.

4

La porte s’ouvrit sur un gros bouquet de fleurs. Helga n’avait pas entendu frapper. Mais avait-on frappé ? Tout son petit monde était si impatient de partager avec elle ce qu’elle avait tenu à vivre seule. Elle ne voulait personne auprès d’elle. C’était son histoire… Le début de son histoire, et elle l’attendait depuis si longtemps… Personne, non personne, n’avait le droit d’être là. Même le doc allait être chassé. Elle avait retenu ses cris, afin qu’on ne lui prête aucune attention particulière. Bon sang, c’était douloureux ! Ça faisait tellement mal. Mais elle ne voulait pas non plus de péridurale !

— Mais t’es dingue chérie ! Tu sais ce que c’est un accouchement ? Une torture ! Si on m’avait proposé la péridurale, à moi… Accepte, tu verras bien au dernier moment !

Sa mère s’inquiétait… Elle qui avait en mémoire l’horreur des contractions, toutes ces heures épouvantables, seule avec la sage-femme, seule à se demander où était le père. Et elle en pleurait autant de douleur que de déception. Elle avait tellement espéré qu’avec la naissance du bébé, il deviendrait grand… Il était si heureux de ce ventre qui s’arrondissait. C’est sûr, il continuait la fumette, les soirées glauques à jouer son fric dans la grange, l’alcool, ses petits trafics de came ! C’est vrai, mais il ne gueulait plus pour un oui ou un non. Il affichait un air satisfait et avait souvent des petites attentions gentilles comme tout ! Alors, Marie-Jo, elle y a cru, pardi ! Avec ce premier enfant, ils allaient devenir une famille. Il travaillerait, Robin, pendant qu’elle s’occuperait du bébé et de la maison, parce que c’était bien comme ça, et non parce qu’il l’avait enfermée, comme il le faisait souvent pendant ses crises de dingue. Le soir, il ferait rire le bébé aux éclats, pendant qu’elle s’occuperait du repas. Les copains passeraient, et tous ensemble, ils fumeraient un pétard, peut-être deux ou trois, mais rien de plus ! Puis, on ne jouerait plus de fric aux cartes, ça non ! Parce qu’un bébé ça coûte de l’argent : il faut le nourrir, lui acheter des couches, et puis trouver des jolies choses pour sa petite chambre, des lumières douces, des draps de toutes les couleurs, des peluches par milliers… Le fric des cartes, on en avait besoin ! Surtout que Robin, il avait pas trop de chance avec le travail…. Elle lui en avait parlé à Robin. Il ne s’était pas mis en colère, il lui avait caressé le ventre en disant : « T’inquiète poupoule ! Ce bébé sera le roi du monde ! ».

Et il n’était pas là Robin, à lui tenir la main pendant qu’elle souffrait. Bon sang, qu’elle avait souffert : des heures et des heures ! Alors, elle ne comprenait pas Marie-Jo. Elle ne comprenait pas pourquoi vingt ans plus tard, sa fille aînée affirmait d’un ton buté.

— Personne à mon accouchement ! Et pas de péridurale !

— Tu vas le regretter, c’est sûr !

— Et bien j’assumerai maman, tant pis pour moi ! J’assumerai !

Marie-Jocelyne savait bien que quand Helga avait ce regard lointain, ses fines lèvres pincées, il était inutile d’insister. Mais décidément elle ne comprenait pas !

— Bonjour, amour !

Max s’approchait en douceur, un peu pataud, les yeux brillants, comme fiévreux. Il n’avait pas dormi, faisant les cent pas devant l’hôpital, fumant cigarette sur cigarette, buvant café sur café. Il était bien content qu’Helga n’ait pas voulu de lui pendant l’accouchement. Il l’aurait fait : il fait toujours ce qu’Helga veut ! Mais franchement, ce refus là, ça l’arrange bien, le Max ! Ho ! Peut-être qu’il ne serait pas tombé dans les pommes, c’est pas une mauviette le Max, mais quand même, il n’a pas bien envie de voir un truc sortir du corps d’Helga ! Surtout par là…. Non ! Non ! Non ! De quoi le rendre impuissant ! C’était sûr, après, il ne pourrait plus bander avec Helga ! Et ben ça, il préférait que ça n’arrive pas !

Elle l’avait toléré, de longues heures, avait parfois réclamé sa présence, recherché son regard, sa main, puis l’avait chassé d’un « dégage maintenant » aussi brutal et incisif que son souffle était ténu et saccadé.

Max s’approcha d’Helga et l’embrassa sur la joue. Elle avait les traits tirés, des poches sous les yeux, un teint crayeux. La grossesse lui avait filé quelques boutons et comme du silicone dans les joues. C’est bien comme ça qu’elle était entrée à l’hosto, il y a onze heures environ, en gémissant quand c’était trop insupportable. À vrai dire, il y a onze heures, elle ne gémissait pas tant que ça. Elle était venue à l’hôpital beaucoup trop tôt. Tout le monde lui disait d’attendre ! Mais non, elle avait le feu aux fesses, dès qu’elle avait senti que ça se contractait côté ventre, elle avait exigé de partir.

— Max prend la valise, on trace !

— Hein ? Quoi ? T’es sûre ?

— Bouge j’te dis, on y va !

Rien à rajouter, on est parti, et elle a attendu six heures avant d’être placée en salle de travail !

Tout ce temps, Max était resté près d’elle, sans parler, sans fumer… Enfin, presque sans fumer ! Par moments – souvent – il s’échappait, pour en griller une, ou la moitié d’une – selon son degré de culpabilité – dans le vent glacial qui chahutait à l’entrée de l’hôpital. Le reste du temps, il lui tenait la main, sans trop savoir quoi faire, sans trop comprendre ce qui allait se passer. Apeuré, intimidé, il se sentait tellement impuissant ! On ne pouvait pas dire qu’il n’y comprenait rien… c’était tellement au-delà de ça ! Tellement ailleurs ! Il ne pouvait même pas se rendre compte qu’il n’y comprenait rien ! Il avait l’impression que tout tourbillonnait autour de lui, oui, c’est ça : il était le centre de ce tourbillon blanc et vert qu’était le personnel de l’hosto. Ça passait, ça repassait, à pas feutrés et rapides, dans la pièce, autour de la pièce, à tous les étages. Tout fourmillait d’une agitation qui paraissait avoir un but. Parfois les images s’accéléraient… Parfois tout se calmait, se ouatait… Et lui, il était là, immobile, tenant la main d’Helga, s’accrochant à la main d’Helga. De temps en temps, elle lui souriait. Tout près, des futures mamans pleuraient, priaient, hurlaient, tempêtaient. Ben, pas Helga ! Elle, elle laissait sa main froide – Helga a toujours les mains froides, les pieds froids, le nez froid, d’ailleurs Helga a toujours froid, et elle frissonne à longueur de temps – dans la grande main immobile, rugueuse et chaude de Max, et elle lui souriait quand elle n’était pas occupée à grimacer ou à rêver de cet air étrange qui était le sien depuis le début de la grossesse. Elle lui souriait, exaucée… Comme pour lui dire merci ! Si elle le prenait comme ça tant mieux !

Max cassait tout son vertige en allant fumer sa clope dans l’air piquant de ce mois de Mars qui avait oublié le soleil d’un printemps pourtant proche. Il était perdu, s’affolait, s’irritait. Il ne savait pas trop contre qui diriger son amertume, mais il se retenait d’en vouloir à Helga ! Ce serait trop moche ! Dire qu’il s’était rêvé fier et ému… Mais c’était quand alors qu’on était content ? Pourquoi il ne ressentait pas ces choses-là lui ? Les autres, tous les autres, étaient fiers non ? Tous exultaient en regardant leur femme les détester, non ? Ils encaissaient les coups, l’air béat et attendri… Il voyait le bonheur dans le regard de ceux qu’il croisait dans le couloir immaculé. Alors pourquoi ça ne se passait pas comme ça pour lui ?

Helga ne le détestait pas. Helga ne le frappait pas. Helga l’oubliait.

Max bougonnait ! Il maugréait parce que personne ne s’occupait d’eux, parce qu’il était en manque de nicotine, parce qu’il aurait bien bu une bière ou deux, parce qu’il avait sommeil, parce qu’Helga gémissait et qu’il ne savait que faire, parce qu’il se sentait en faute ! Pourtant, c’est bien elle qui l’avait voulu ce mioche !

Lui, il n’y pensait même pas ! Ils avaient bien le temps ! D’ailleurs, ils ne vivaient même pas ensemble ! Certes, ils dormaient ensemble tous les soirs, et ça depuis très longtemps, mais en hôtes – pas toujours bienvenus – des parents de l’un ou de l’autre. Pendant plusieurs mois, il leur est même arrivé de croire qu’ils étaient chez eux dans la maison de la mère d’Helga. Mais, ils n’avaient pas de chez eux. Helga n’avait pas fini ses études, elle passerait son diplôme quelques semaines plus tard. C’était important pour elle. Elle voulait ce BTS, presque aussi intensément que deux ans plus tôt elle avait voulu son bac. Le Bac, c’était comme un trophée indispensable. Y avait bien que les profs qui n’y croyaient pas : qu’est-ce qu’ils lui en ont fait voir ! Primaire, collège, lycée comme s’ils s’étaient passé le mot ! Les instits, les profs de ci, les profs de ça, les dirlos, et chefs en tous genres, ils l’avaient repoussée, méprisée, retardée, ne voyant que l’absence d’éclat dans ses prunelles bleu lavande. « Oui, c’est un fait, cette année, elle arrive à suivre le programme, mais l’an prochain, ce sera plus complexe. Nous lui rendons service, vous comprenez, en lui proposant le redoublement, en lui proposant telle ou telle voie ! Elle sera plus à l’aise avec des élèves comme elle… ». Comme quoi, bande de nases ? Année après année, les mêmes humiliations, les mêmes bagarres pour se faire accepter… Helga n’avait jamais paru souffrir de la complexité des programmes, mais les prédictions