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La quête de liberté semble être un mirage qui s'évanouit à l'instant où elle est à portée de main. La vie, impitoyable, réserve des surprises qui laissent des marques indélébiles. Nos héros comprennent combien il est facile de perdre de vue ce qui est essentiel quand la flamme de notre courage vacille. Au coeur des conflits, et des complots orchestrés par des forces qui les dépassent, ils devront puiser dans leur résilience pour espérer retrouver ce qu'ils ont perdu. Jusqu'où les mènera ce chemin chaotique et pourront-ils faire face à ces épreuves avant qu'elles n'aient raison d'eux ?
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Seitenzahl: 592
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Citation
Prologue
Chapitre Un
Chapitre Deux
Chapitre Trois
Chapitre Quatre
Chapitre Cinq
Chapitre Six
Chapitre Sept
Chapitre Huit
Chapitre Neuf
Chapitre Dix
Chapitre Onze
Chapitre Douze
Chapitre Treize
Chapitre Quatorze
Chapitre Quinze
Chapitre Seize
Chapitre Dix-Sept
Chapitre Dix-Huit
Chapitre Dix-Neuf
Chapitre Vingt
Chapitre Vingt-et-Un
Chapitre Vingt-Deux
Chapitre Vingt-Trois
Chapitre Vingt-Quatre
Chapitre Vingt-Cinq
Chapitre Vingt-Six
Chapitre Vingt-Sept
Chapitre Vingt-Huit
Chapitre Vingt-Neuf
Chapitre Trente
Chapitre Trente-et-Un
Chapitre Trente-Deux
Chapitre Trente-Trois
Chapitre Trente-Quatre
Chapitre Trente-Cinq
Chapitre Trente-Six
Chapitre Trente-Sept
Chapitre Trente-Huit
Chapitre Trente-Neuf
Chapitre Quarante
Chapitre Quarante-et-Un
Chapitre Quarante-Deux
Chapitre Quarante-Trois
Chapitre Quarante-Quatre
Chapitre Quarante-Cinq
Chapitre Quarante-Six
Chapitre Quarante-Sept
Chapitre Quarante-Huit
Chapitre Quarante-Neuf
Chapitre Cinquante
Chapitre Cinquante-et-Un
Chapitre Cinquante-Deux
Chapitre Cinquante-Trois
Chapitre Cinquante-Quatre
Chapitre Cinquante-Cinq
Chapitre Cinquante-Six
Chapitre Cinquante-Sept
Chapitre Cinquante-Huit
Chapitre Cinquante-Neuf
Chapitre Soixante
Chapitre Soixante-et-Un
Lexique
Du Même Auteur
Ê khéi, é roirphéypô di aphipèphi, ipô phèlapdi nalphéi, ésti.(Ksydili)1
1« La vie est en grande partie une question d’attente. » HOMÈRE
Pour ma merveilleuse équipe
Assis sur un rocher, en pleine contemplation silencieuse, le rhapsode2 fixait droit devant lui, de ses yeux vitreux qui ne percevaient plus rien. Il avait perdu la vue mais imaginait sans peine, grâce à ses autres sens, Pamérés qui s’étendait sous ses pieds.
Depuis les hauteurs de la montagne, il ressentait une certaine plénitude face à la chaleur du soleil, semblable à une boule de feu, qui commençait lentement sa course dans cette aurore aussi rougeoyante qu’un brasier. Cette nation avait une place toute particulière dans son cœur, lui qui avait vécu tant de choses parmi les Trékis.
Tous ses souvenirs, des plus merveilleux aux plus malheureux, lui revenaient en mémoire par vagues, qu’il accueillait comme de vieilles amies. La Cité s’était endormie des heures auparavant mais le barde, lui, était resté éveillé pour se hisser à cet endroit précis.
Le vent se leva doucement, venant caresser la joue et les habits usés de l’aède, qui ferma les paupières. Il savoura la fraîcheur de la brise légère sur sa peau et esquissa un sourire nostalgique. Quand il rouvrit les yeux, il perçut l’aura de deux personnes qui se tenaient côte à côte et l’observaient avec une infinie tendresse.
Le vieil homme inspira profondément, sentant son cœur se serrer dans sa poitrine en devinant de qui il s’agissait. Toutes ces années passées à voyager commençaient à avoir raison de sa grande endurance et avaient su contenter son insatiable soif d’aventure.
—L’heure est peut-être venue pour moi d’achever mon périple, murmura-t-il à la manière d’un enfant malicieux.
Comme s’ils répondaient silencieusement à sa suggestion, les deux apparitions du passé se dissipèrent tel un brouillard, au gré du vent. Il se leva et, prenant appui sur son bâton de marche, redescendit vers la ville. Il n’avait aucune difficulté à se déplacer, exploitant son instinct aiguisé et ses souvenirs. Quand il passa dans une clairière qui ressemblait à une mer calme et verdoyante, il tendit sa main pour laisser la végétation courir sous sa paume.
De retour au Palais de Pamérés, il se rendit jusqu’à une vaste salle souterraine, dont l’accès n’était autorisé qu’à une poignée d’élus – et le rhapsode en faisait partie. Là se trouvaient les statues des Rois et Reines du Trassu, dans cette pièce qui, depuis des siècles, s’était bien agrandie. Sous un éclairage tamisé, les couples de Souverains y étaient représentés avec un souci du détail impressionnant, qui laissait transparaître la force de chacun d’eux.
Il s’immobilisa devant un homme et une femme, calant son bâton de marche contre lui pour claquer ses mains dans un geste rituel, et ferma les paupières. Après quelques instants, il repartit en direction de la salle du trône, où il fut reçu par les Régents et leur fils qui, à la vue du barde, se redressa, extatique. Humblement, en dépit de son âge très avancé et de son état chétif, le vieil homme itinérant se mit à genoux, les mains et le front appuyés sur le sol.
—Merci de nous honorer de votre présence, déclara le Seigneur de Pamérés d'une voix empreinte de respect.
—Tout l’honneur est pour moi, répondit le rhapsode, se redressant légèrement, mais veillant à ne pas regarder les Souverains directement.
—Je vous en prie, relevez-vous, déclara le Roi, offrant au conteur la convivialité qu’il accordait à ses semblables.
—Notre fils était impatient de vous revoir, ajouta la Reine avec un sourire bienveillant. Il espère ardemment entendre la suite du récit de nos illustres ancêtres.
—J'en serais enchanté, accepta le vieil homme, ressentant le poids de l'attente suspendu dans l'air. Je ferai de mon mieux pour restituer fidèlement les souvenirs gravés dans ma mémoire.
—Qu’est-il arrivé à la Reine Cheyna ? demanda précipitamment le jeune Prince, incapable de résister à son avidité. Est-ce que le Capitaine méecynien est parvenu à la sauver et à la ramener chez nous ?
—Sauver quelqu’un est une quête bien plus vaste et ardue que de l’amener à l’abri du danger, déclara l’aède sur un ton mystérieux. Cela peut parfois conduire à se plonger au cœur des tourments les plus sombres. Car souvent, c’est au-delà que l’on peut trouver l’espoir et le réconfort capables d’apporter la sérénité.
Le jeune Prince était absorbé par les paroles ésotériques du rhapsode et sentit un frisson le parcourir. Une réflexion profonde commença à naître en lui, comme une leçon intemporelle sur la nature profonde des hommes.
Il recevait une éducation riche dans de nombreux domaines, mais c’étaient bien les récits du vieil homme qui marquaient le plus son esprit. Et tandis que le conteur replongeait l’auditoire dans ce mythe qui entourait les ancêtres des Souverains, le silence se fit.
Les rayons du soleil levant éclairaient la salle du trône, baignant l’assemblée d’une lueur dorée. L’aède n’entendait plus que sa voix résonner dans tout l’espace ainsi que les oiseaux qui, au-dehors, célébraient cette journée naissante.
2 Barde, troubadour qui voyage de ville en ville.
Gäsanépäli Amnäs : Chapitre un en méecynais *
Lors d’une nuit d’une obscurité angoissante, un navire méecynien était ébranlé par une forte houle, dont les lames se déchaînaient avec une violence inouïe. À la barre, d'Acyl arborait une expression grave et haineuse, fixant droit devant lui, tout en tenant fermement le gouvernail.
Il manœuvrait avec une habileté extraordinaire pour éviter les tirs de canons des trois bâtiments yssadiens qui l’avaient pris pour cible. Il ne se trouvait pas à bord du Xemmir, mais ses ennemis n’en avaient cure, attaquant sans distinction tous ceux qui quittaient le port de Salaris.
Le fils de Thiara devait trouver un moyen de les semer à travers un archipel qu’il apercevait au loin. Subitement, il baissa le menton quand il repéra Cheyna, qui était sortie de la cabine. Son sang ne fit qu’un tour dans ses veines et sa crainte de la voir en danger sur le pont prit le pas sur tout le reste – tant et si bien qu’il en oublia les Yssadiens.
—Cheyna ! cria-t-il. Retourne te mettre à l’abri !
Mais sa voix se perdit dans les méandres des tirs de canons, dont certains heurtèrent le bastingage dans un fracas assourdissant. Un frisson d’effroi glaça d'Acyl en voyant la Princesse de Pamérés passer par-dessus bord avec une poignée de Nomidryms.
Dans un soubresaut, le Capitaine du Xemmir laissa échapper le gouvernail un court instant, criant le nom de Cheyna. Il confia rapidement les commandes au timonier, lorsqu’une ombre menaçante capta son attention. Les yeux écarquillés, il vit une pluie de projectiles se diriger droit sur eux.
Conscient qu’il n’était plus possible d’empêcher la destruction de la caraque, il hurla un ultime ordre à son équipage. Tous devaient quitter le navire afin d’échapper à cette mort inéluctable. Il fut l’un des derniers à sauter par-dessus bord et ses jambes tendues percutèrent la surface de l’eau en premier.
Le fils de Thiara entreprit de nager sous la surface afin de trouver Cheyna, malgré son bouclier et sa lance qui le ralentissaient, rendant ses gestes compliqués. Il battait des bras et des pieds, ses yeux parcouraient l’espace qui s’étalait à l’infini en dessous de lui. Il se remémora son faceà-face avec cette silhouette terrifiante, mais peu lui importait.
Cependant, ce fut au-dessus que la menace arriva telle une ombre colossale et effrayante, ce qui attira le regard du Capitaine du Xemmir. Il manqua de laisser échapper l’air qu’il bloquait dans ses poumons en voyant la proue du navire méecynien, brisé en deux. Il se mit à nager à l’intérieur, redoutant de se retrouver piégé et entraîné vers les abysses, mais trouva finalement une poche d’air.
D'Acyl regarda tout autour, conscient qu’il devait agir au plus vite, et se mit à suivre le maigre passage que les boulets de canon avaient créé. Il finit enfin par regagner la surface et se mit à tousser, avant de s’agripper à une planche pour rester à flot. La poupe de la caraque, sur laquelle il se trouvait encore une poignée de minutes plus tôt, était en flammes et se dressait vers le ciel.
Face à ce spectacle cauchemardesque, le fils de Thiara entendit des tirs d’arquebuses et des hurlements déchirants d’agonie. Depuis les trois navires yssadiens, des hommes et des femmes visaient tous ceux qui gesticulaient hors de l’eau pour les achever. Une colère inouïe s’empara de d'Acyl, mais il fut contraint de se dissimuler sous sa planche, ne sortant la tête que pour prendre une bouffée d’oxygène.
Le mât des restes encore à flot de la caraque méecynienne, qui avait tenu bon jusqu’à cet instant, finit par céder et se brisa dans un bruit retentissant. Le Capitaine du Xemmir se trouvait sur la trajectoire de sa chute mais réussit à l’éviter, se rapprochant d’un navire yssadien. Discret telle une ombre, il était bien heureux de constater que les vagues le ramenaient jusqu’à la coque de ses ennemis.
Toutefois, quelque chose venait de s’agripper à son mollet et, le prenant par surprise, l’attira subitement sous l’eau. Récupérant d’instinct un poignard, il fut soulagé de constater qu’il ne s’agissait pas d’un requin ou d’une autre créature sous-marine. Il y en avait, un peu plus loin, qui s’attaquaient aux infortunés membres de son équipage, tantôt vivants, tantôt morts.
Non. C’était l’un des haubans du mât, qui s’était enroulé tout autour de son tibia et l’entraînait avec lui. Quand il parvint enfin à se libérer, il battit des jambes et des bras avec l’énergie du désespoir. Hélas, manquant d’oxygène, ses poumons commencèrent à le brûler.
Avant qu’il eût le temps de regagner la surface, un voile de noirceur enveloppa sa vision et il plongea peu à peu dans l’inconscience. D’Acyl sentit l’étreinte glacée des eaux profondes et impitoyables s’estomper progressivement à mesure que ses sens s’engourdissaient. Une forme indistincte effleura ses épaules, se transformant en une pression puissante et douloureuse qui le tirait vers l’arrière. Un prédateur marin l’avait désormais pris pour cible, cela ne faisait aucun doute.
Dans cet état oppressant de torpeur où seul le silence régnait en maître, il ne ressentait plus rien, avant de percevoir le son du crépitement d’un feu. La lumière parvenait faiblement à traverser ses paupières, mais il n’y avait aucune chaleur qui émanait du foyer. Une pensée fugace s’insinua dans son esprit, songeant qu’il se trouvait aux portes des Séfrèn, plus près de la mort qu’il ne l’avait encore jamais été.
Se résignant à son sort, il prit une soudaine inspiration. Toutefois, ce ne fut pas de l’eau qui s’engouffra massivement dans ses poumons, mais de l’air. Il rouvrit brusquement les yeux et se mit à tousser comme si tout son être était en train de s’embraser, la vue trouble et la tête prise dans un étau. Il réalisa qu’il se trouvait dans un lit, à l’intérieur d’une pièce qu’il reconnut en une fraction de seconde.
Il était à Éyoggi.
À son chevet, sa mère l’observait avec une douceur et une tendresse infinies qui brillaient dans son regard. Assise sur une chaise, les mains jointes sur ses jambes, elle demeurait parfaitement immobile, à l’image d’une statue de marbre élégante et immortelle.
—Mère… lâcha-t-il entre deux pénibles expirations.
—Tu es en sécurité, affirma Thiara. Herton est venu te sauver de la noyade et t’a ramené ici à ma demande. Mais tous ceux qui voyageaient avec toi, hélas, n’ont pas survécu.
—Elle est morte… souffla d'Acyl, affligé, serrant les poings à s’en faire blanchir les phalanges. J’avais juré de protéger Cheyna, mais j’ai échoué et par ma faute, elle a péri loin de chez elle. J’ai été trop arrogant en pensant pouvoir la sauver.
—Croire que le destin de la Princesse de Pamérés dépendait de toi, c’est faire preuve d’arrogance. Elle n’était pas vouée à périr dans les océans du Sud de ce monde.
—Elle est en vie ? s’exclama le Capitaine du Xemmir, plein d’espoir, avant de subitement se rembrunir dans un tremblement de rage. Réphaël…
D’un bond, il se précipita hors du lit puis regretta presque immédiatement son emportement quand un vertige fit battre son sang au niveau de ses tempes. Sous le regard bienveillant de sa mère, cependant, il resta parfaitement stable sur ses pieds. Il se rendit subitement compte qu’il était complètement sec et que ses habits étaient impeccables.
—Où vas-tu donc ? lui demanda doucement Thiara.
—Tenir ma promesse et libérer Cheyna de son bourreau, répliqua-til vivement.
—Tu es conscient de l’avenir qui t’attend ? soupira-t-elle, lasse. Je t’ai prévenu que ton destin était de périr les armes à la main.
D'Acyl se figea d’un coup, coupé net dans son élan tandis qu’il se dirigeait vers une table sur laquelle ses effets personnels avaient été déposés. Il se remémora péniblement l’avertissement de sa mère quant à sa vision du futur, ainsi que sa promesse envers Poéma de ne plus tuer afin de repousser cette fin tragique.
—Je voudrais tant qu’il en soit autrement et que tu connaisses ce destin paisible d’être emporté par la vieillesse auprès des tiens...
—Ma vie, toutes mes décisions et chacune de mes actions contribuent à la victoire de ma nation, sourit-il doucement en lançant un regard à sa mère. Savoir que j’aide à changer les choses en vue d’un monde meilleur suffit à me combler de joie.
—Je sais, et j’éprouve une grande fierté chaque fois que je te regarde ou que j’entends tes exploits être contés aux quatre coins du continent. Ton nom, mon fils, brillera à jamais dans les esprits de tous, telle une source d’inspiration et de courage. Tu es comme un soleil qui illumine le ciel des siècles durant.
Reconnaissant, il inclina le front vers l’avant puis saisit sa ceinture et quitta la pièce. Thiara s’était levée pour suivre son départ, mais à l’instant où il franchit le seuil pour disparaître au loin, son expression douce se refroidit pour afficher une profonde tristesse.
—C’est bien le seul réconfort que je trouve à tout cela, murmura-telle pour elle-même.
Elle vit d'Acyl s’éloigner d’un pas rapide, et tandis qu’il traversait la Cité d’Éyoggi, il ne croisa pas la moindre Érédine. Seules celles qui s’étaient portées volontaires pour l’accompagner attendaient son arrivée sur un navire prêt à lever l’ancre.
Chapitre deux en méecynais *
Sous les rayons éblouissants d’une aube nouvelle, Amélio se tenait aux côtés de Polaran, Newfel, Néelan et des autres Capitaines méecyniens au port de Daulia. Ils avaient bravé les affrontements contre les Yssadiens et en étaient sortis victorieux. Cependant, l’atmosphère tout autour d’eux était suffocante.
Les visages marqués par la fatigue, ils restaient immobiles, abasourdis face au spectacle qui se déroulait sous leurs yeux : une imposante flotte de navires avançait droit dans leur direction. Le Nomidrym de haut lignage échangea des regards chargés d’interrogation et de crainte avec ses compagnons.
—Antéro, appela Amélio, ce dernier approchant rapidement derrière lui. Emmène Néelan loin d’ici.
—Non ! s’exclama l’adolescent, révolté.
—Il est sous ta protection, l’ignora le Capitaine au sang bleu. Si nous devions périr, ramène-le à Salaris.
—Compte sur moi, accepta aussitôt Antéro, forçant Néelan à le suivre malgré ses protestations.
Amélio redirigea son attention sur les navires et en repéra quatre qui se détachaient des autres. Ils avaient accéléré l’allure afin d’atteindre le port en premier. À l’instant où les passerelles en bois furent placées pour permettre à l’équipage de débarquer, tous les Méecyniens se raidirent.
—Levez vos boucliers ! hurla Amélio, dont l’ordre fut répété par Aïas et Polaran.
Dans un mouvement parfaitement synchronisé, les Hencéas et les Nomidryms formèrent une ligne devant leurs Capitaines pour prévenir tout tir ennemi. Derrière, les autres combattants étaient agités, mais prêts à se battre eux aussi.
D’un simple coup d’œil, Amélio remarqua que les caraques ressemblaient aux nefs yssadiennes. Pourtant, quelque chose n’allait pas. Il ne pouvait pas s’expliquer pourquoi, mais il avait comme l’impression qu’un détail ne correspondait pas avec leurs ennemis de toujours.
Cinq hommes et une femme débarquèrent sur le ponton et marchèrent d’un pas lent vers eux. Ils portaient des vêtements étranges et les larges ceintures à leur taille supportaient deux épées légèrement courbées dans des fourreaux en bois. Celui qui progressait en tête du groupe arborait un sourire qui se voulait aimable, les mains levées à hauteur de son visage.
Il se présentait à eux ainsi, comme pour leur démontrer qu’il ne leur cherchait pas querelle – mais son expression faciale et son regard perçant mettaient Amélio mal à l’aise.
—Nous avons fait un long voyage pour arriver jusqu’ici, articula le chef des inconnus.
L’évidence apparut clairement aux Méecyniens : ils ne parlaient pas l’yssade ni aucune langue qu’ils avaient pu entendre jusqu’alors. L’homme en tête désigna ses compagnons et lui-même d’un geste de main, avant de tendre le bras vers les Nomidryms et les Hencéas.
—À quel peuple appartenez-vous ? demanda l’étranger.
—Qu’a-t-il dit ? s’enquit Aïas, méfiant.
—Je l’ignore, rétorqua Polaran. Son dialecte m’est inconnu, ils ne viennent pas d’Yssadie.
—Il a prononcé le mot « Yssadie », grogna l’un des étrangers qui se trouvait en retrait, une main sur son sabre.
Il afficha un regard véhément à la simple évocation de ce mot, que tous avaient compris. Cela suffit à rendre encore plus suffocante la tension extrême qui régnait entre les deux camps. Son chef, toutefois, semblait plus calme, comme partagé entre la voie irrésistible du combat et celle de la diplomatie.
Il leva une fois de plus la main pour interrompre les ardeurs de son compagnon. Puis il adressa aux Méecyniens un sourire encore plus forcé afin d’apaiser l’agitation ambiante.
—Nous ignorons s’ils sont Yssadiens et si nous sommes arrivés à destination, intervint un homme aux cheveux d’un roux flamboyant, très courts, à l’exception d’une mèche. Il serait malavisé de provoquer un conflit avec une armée étrangère.
—Leurs armes sont pareilles à celles de ces misérables, cracha un homme robuste en salissant le sol avec une immonde expectoration dans une attitude provocatrice.
—Je n’aime pas leur regard ni le ton menaçant avec lequel ils parlent, tonna Mervan, haineux.
— Tu fais pourtant précisément ce que tu leur reproches, le réprimanda sèchement Amélio. Restez sur vos gardes, mais tâchons de ne pas nous montrer hostiles.
Le Nomidrym de haut lignage leva lentement le poing, ce qui déclencha un réflexe chez les étrangers, qui saisirent leurs sabres. Mais dans la seconde qui suivit, le Capitaine au sang bleu ouvrit les doigts pour ordonner aux Méecyniens de rengainer leurs armes et leurs boucliers.
Ainsi, il souhaitait démontrer à ces inconnus que l’armée qu’ils avaient face à eux n’avait aucune intention néfaste à leur encontre. Peutêtre qu’ainsi, malgré un infime espoir, le conflit pourrait être évité.
Tous les Nomidryms et les Hencéas répondirent à son ordre d’un même mouvement, sous les regards méfiants de ces voyageurs des terres lointaines. Puis Amélio fit un pas vers l’avant, posant sa main sur son torse.
—Je me nomme Amélio, Capitaine des Nomidryms, se présenta-t-il en s’exprimant lentement tout en s’inclinant légèrement vers l’avant. Nous sommes Méecyniens.
—Méecynien, répéta difficilement le chef.
—Scipion nous a parlé des Méecyniens, intervint aussitôt le jeune homme aux cheveux roux dans cette langue qu’Amélio et ses compagnons ne comprenaient pas. Les Yssadiens sont en guerre avec eux.
— Le prisonnier a peut-être menti, intervint un autre homme, renfrogné.
—Roi Jacer, l’ignora le jeune rouquin en approchant de ce dernier, s’agenouillant derrière son Souverain. Ils ne savent pas qui nous sommes. Vous pouvez utiliser leur ignorance à votre avantage pour leur soutirer des informations.
—Je sais que tu parles sagement, approuva ce dernier, mais nous sommes venus jusqu’ici en quête de vengeance.
—Et c’est vers l’Yssadie que nous devons focaliser cette rage. Nous ignorons où est leur pays, mais ces Méecyniens, eux, le savent sans doute.
—Ils préparent quelque chose, Amélio, prévint Aïas, sur la défensive.
—Tuons-les tant que leurs navires n’ont pas tous accosté, suggéra Mervan, impatient.
—Restez calme, intima sèchement Amélio entre ses lèvres pincées, pour demeurer impassible.
—Ce ne sont pas nos ennemis, s’éleva une voix provenant de l’arrière.
Les regards se portèrent sur la personne qui traversait les rangs des Nomidryms comme si de rien était. Myatéa vint se placer près d’Amélio, le visage illuminé d’un sourire éclatant qui contrastait avec toutes les personnes présentes.
—Ce sont des Trékis, déclara-t-elle alors.
—Le peuple de Cheyna ? s’étonna le Nomidrym de haut lignage.
—Cheyna ? répéta immédiatement Tamia.
À côté d’elle, Mébarek, qui avait toujours sa main posée sur son sabre, se redressa subitement. Il ne réalisa pas qu’il avait fait un pas vers l’avant à la seconde où cet inconnu avait prononcé le nom de son épouse.
—Ils ont réussi à traverser l’océan pour la retrouver elle, Halis et tous leurs compagnons, conclut Myatéa, impressionnée, en fixant Léart. La derniere fois que je t’ai vu, tu n’étais qu’un nourrisson.
Les Trékis eurent un mouvement de surprise en entendant cette femme s’exprimer en trékien. Cependant, ce fut Léart qui fut le plus étonné de tous. Oui, c’était bel et bien à lui qu’elle avait adressé ces mots et sa diction était correcte, mais paraissait plus ancienne.
Comment cette inconnue, qu’il n’avait jamais vue, pouvait-elle le connaître ? Son enfance était si loin derrière lui... il était impossible qu’une personne ordinaire ait pu vivre aussi longtemps. À l’exception, toutefois, des Êtres pourvus de dons. Dans un éclair de lucidité, le fils de la vieille ermite laissa échapper une exclamation.
—Tu es… comprit-il enfin, abasourdi.
—Peux-tu les informer que le peuple de Cheyna et d’Halis est le bienvenu sur ces terres, s’enquit précipitamment Amélio, rassuré. S’ils viennent pour récupérer les leurs, nous avons beaucoup de choses à nous dire.
Myatéa opina du chef et traduisit aussitôt les paroles de son ami. Ce qui restait de méfiance chez les Trékis s’atténua grandement, sans pour autant disparaître complètement. Néanmoins, il y avait quelque chose chez cette étrangère, qui s’exprimait sans peine en trékien, qui intriguait Jacer et le poussait à croire qu’elle ne mentait pas.
Aussi, il fut le premier à lâcher son sabre pour le laisser dans son fourreau. D’un mouvement de crâne, il convia son frère et ses compagnons à en faire autant.
—Nous allons vous suivre, décréta Jacer à l’intention de Myatéa. Mais notre traversée a été éprouvante.
—Bien sûr, Majesté, s’inclina-t-elle respectueusement. Il y a une baie à l’Est, où vos navires pourront jeter l’ancre.
Lorsque la jeune femme aux yeux de chouette expliqua ensuite la situation à Amélio, il ordonna immédiatement aux Hencéas et aux Nomidryms de se disperser. Certains s’en allèrent aider les blessés ou les habitants, tandis que d’autres rassemblaient les prisonniers yssadiens au loin.
Invitant les Trékis à les suivre avec Myatéa et Polaran, le Capitaine au sang bleu marcha en direction de la place centrale de Daulia. L’Érédine entendit Tamia et Mébarek murmurer avec Léart mais ne discerna que deux ou trois mots, qui parlaient de Cheyna et d’Halis.
Ils n’avaient pas abandonné cet espoir de les retrouver vivants. Toutefois, Myatéa sentit son cœur se serrer dans sa poitrine. Elle avait perçu les troubles qui s’étaient produits à Salaris, mettant Halis, Cheyna, d'Acyl et Arôden en péril.
Cependant, son instinct l’avait poussée à rejoindre ces lieux pour assister à cette rencontre entre les Méecyniens et les Trékis. Elle ferma les yeux, gardant pour elle cette inquiétude croissante qui pouvait faire basculer cette entente fragile.
Chapitre trois en méecynais *
Les paupières lourdes, le silence terrifiant qui avait plongé Cheyna dans l’inconscience s’estompa peu à peu. Elle ressentait encore un engourdissement et une douleur diffuse dans tout son corps. Cependant, elle revenait à elle et percevait le craquement du bois et le doux crépitement du feu qui se consumait dans un fanal3.
Une odeur familière lui chatouilla les narines, emplissant la cabine du navire dans lequel elle se trouvait. Soudain, un frisson d’effroi la traversa quand les souvenirs la submergèrent de la même manière que son naufrage.
Elle se redressa précipitamment, frappée par une violente migraine qui lui transperça le crâne et crispa ses épaules. Le souffle haletant, elle se frotta le front, sa poitrine se soulevant et s’abaissant au rythme de sa respiration.
Elle balaya la pièce du regard et se figea subitement, les yeux écarquillés, à la seconde où elle le vit. Réphaël se tenait dans un coin sombre de la pièce, assis sur une chaise. Son doigt passait nonchalamment au-dessus de la flamme d’une bougie, comme s’il ne craignait pas les brûlures.
Cheyna blêmit et refoula difficilement ses tremblements. Elle le connaissait suffisamment bien pour savoir qu’il était dans une fureur noire. Il cherchait à contenir toute sa rage en se focalisant sur une douleur qu’il pouvait contrôler. Elle ne l’avait vu comme cela qu’en de rares occasions et c’était ainsi qu’il parvenait encore à la terrifier.
Dans l’autre main du Capitaine de l’Aléko, la Princesse de Pamérés vit qu’il tenait les bracelets et le collier en acier noir que les Yssadiens imposaient à tous leurs esclaves. La gorge et l’estomac noués, elle réussit à contenir les larmes qui lui montaient aux yeux.
—Je suis soulagé de voir que les Méecyniens ont pris soin de toi, déclara-t-il d’une voix glaciale.
Il se leva et s’approcha de Cheyna, qui n’osa pas bouger d’un pouce. Il avait pleinement conscience de la crainte qu’elle éprouvait en cet instant, mais il était bien incapable de recouvrer son calme. S’immobilisant devant elle, il leva le bras vers la jeune femme aux yeux de biche, qui eut un soubresaut.
Il lui caressa la joue avec tendresse, tout en laissant tomber les chaînes sur le lit. Il prit les mains de la Princesse de Pamérés au creux des siennes et les embrassa en s’accroupissant pour se mettre à sa hauteur.
—J’ai cru devenir fou quand ces misérables chiens t’ont arrachée à moi, tempêta-t-il malgré la douceur de ses gestes envers Cheyna. Pardonne-moi d’avoir attaqué ce navire méecynien. J’ignorais que tu te trouvais à bord.
Troublée, elle entrouvrit la bouche pour lui répondre, mais aucun son ne parvint à franchir ses lèvres. Elle osait à peine respirer et ses yeux, à force de ne pas cligner des paupières, commençaient à brûler.
—Hérald, Jéden et moi avions reçu l’ordre de couler tout navire qui mettrait les voiles depuis le port de Salaris, poursuivit-il. J’imagine que tu as profité du conflit pour embarquer sur l’un d’eux. Halis était-il avec toi ?
—Non… répondit-elle enfin.
—C’est tant mieux. Il doit toujours être en vie à Salaris, je présume, contrairement à l’équipage qui était avec toi.
—Ils sont tous morts ? s’enquit-elle en prenant soin de ne pas mentionner le nom de d'Acyl.
—Tous. Nous y avons veillé personnellement, cette fois, en achevant chaque homme et chaque femme qui remontait à la surface. Les Atina-Niréa et nos hommes ne sont pas parvenus à s’emparer de Salaris, mais peu importe.
—Tu ne vas plus les attaquer, comprit Cheyna.
—Nous nous dirigeons là où j’aurais dû t’emmener en tout premier lieu, confirma-t-il. À Étori, chez moi. Je ne commettrai plus la même erreur en te mettant en danger.
Le silence qui suivit sembla s’étirer à l’infini et Cheyna pouvait ressentir la tension qui contractait les muscles du dos de Réphaël. Il la fixait droit dans les yeux, avec cette même intensité qui la mettait mal à l’aise.
Quand il prit une brève inspiration, elle comprit qu’il cherchait à lui dire quelque chose en prenant sur lui. Il retenait ces mots qui brûlaient de franchir ses lèvres, cherchant à ne pas l’effrayer plus encore.
Finalement, il baissa les yeux et resserra son emprise sur les mains de Cheyna avec tant de force que la pression devint peu à peu douloureuse. Elle tenta de les retirer, mais se résigna tout aussi rapidement.
—Cheyna, j’ai besoin de savoir… commença-t-il d’une voix rauque et menaçante. Qui est le fils des Séfrèn qui a osé poser ses mains sur toi ?
—Personne, affirma-t-elle, comprenant qu’il parlait de sa grossesse déjà visible. Cet enfant, c’est le tien.
L’expression du Capitaine de l’Aléko se métamorphosa en une fraction de seconde. La froideur et la dureté qui crispaient tous les traits de son visage disparurent subitement, remplacées par une béatitude indicible.
Ému par cette annonce inespérée, il lâcha les mains de Cheyna et se pencha vers elle pour placer ses paumes sur le ventre de la Princesse de Pamérés. Puis il posa sa tête sur les cuisses de la jeune femme aux yeux de biche, rasséréné.
—Des rumeurs affirmaient que Halis et toi aviez rallié la cause des Méecyniens, dit-il. Que vous aviez passé une alliance avec la couronne, mais je refusais de le croire.
Il se redressa pour plonger une fois de plus son regard dans celui de Cheyna. Encadrant son visage de ses mains, il l’embrassa fougueusement, tandis qu’elle restait sans réaction, prise au dépourvu.
—Nos corps et nos esprits étaient liés l’un à l’autre avant même notre rencontre, clama-t-il.
Alors qu’il se penchait à nouveau pour l’étreindre, la porte de la cabine vibra sous l’effet de trois puissants coups. Agacé, Réphaël donna son accord pour que Polydor pénètre dans la pièce, se reculant afin de lui faire front.
—Qu’y a-t-il ? le pressa le Prince d’Étori.
—Vous devez venir voir, Capitaine, hésita le Colosse borgne, gêné de déranger son chef. Sur le pont inférieur…
D’un geste de la main, Réphaël exhorta Polydor à s’en aller puis récupéra le collier et les bracelets en acier noir. Cheyna le regarda faire, laissant ses épaules retomber, abattue. Cependant, contre toute attente, il se dirigea vers le bureau afin de les y déposer.
—Je ne souhaite plus t’imposer cela, déclara-t-il, las. Tu resteras dans ma cabine jusqu’à notre arrivée. N’hésite pas à t’installer confortablement, car le trajet va être long.
La Princesse de Pamérés attendit un instant après la fermeture de la porte avant de se lever. Encore sous le choc de ce terrible retour dans les griffes de son ravisseur, elle regarda par la fenêtre. Elle crut déceler un aigle qui volait au loin.
Face à elle, sur la commode, elle trouva ses effets personnels, armes et autres équipements. Elle récupéra le foulard de d'Acyl et laissa éclater ses sanglots, convaincue d’avoir tout perdu une fois de plus. Qui plus est, elle avait involontairement provoqué la mort de ce nouvel ami qu’elle estimait tant malgré leur récente rencontre.
Et désormais, elle était toute seule face à l’univers oppressant des Yssadiens.
—Sèche tes larmes, s’éleva une voix qui brisa le silence et fit sursauter Cheyna.
Se retournant d’un coup, la Princesse de Pamérés se retrouva face à face avec Aponi qui l’observait, une lueur mystérieuse brillant dans son regard. S’approchant de la jeune femme aux yeux de biche, elle essuya les joues humides de Cheyna.
—Sont-ce là des larmes de joie ou de tristesse ? lui demanda la Maîtresse des Prétilems sur le ton de la rhétorique. Je comprends que tu traverses de grands bouleversements. Tu dois probablement te sentir perdue, c’est tout à fait normal.
Elle s’éloigna pour rejoindre un guéridon sur lequel étaient posées une cruche et une coupe en argent. Frôlant le goulot du bout du doigt, elle remplit le contenant.
—C’est la peur d’avoir failli te noyer et ton inquiétude pour l’enfant que tu portes qui mettent ton endurance à rude épreuve, dit Aponi. Je sais comment t’aider à soulager tous ces maux afin d’apaiser ton corps et ton esprit.
Elle retourna auprès de Cheyna et lui tendit la coupe, où l’eau s’agitait au gré des mouvements de l’envoûtante Aristocrate. D’abord réticente, la Princesse de Pamérés finit par accepter et récupéra le verre à pied.
—Bois, l’invita Aponi. Cela t’aidera à faire disparaître toutes tes souffrances. Je te promets que bientôt tu retrouveras cette paix intérieure qui te manque tant.
—C’est du poison ? lâcha involontairement Cheyna.
—Voyons, gloussa la Maîtresse des Prétilems. Quel intérêt aurais-je à empoisonner la favorite de mon Prince ?
La jeune femme aux yeux de biche regretta immédiatement cette interrogation, mais hésita malgré tout à boire. Ne lâchant pas Aponi du regard, Cheyna remarqua que les iris de la divine Yssadienne brillaient d’une lueur marron rougeoyant.
Elle sentit tout son corps vibrer, frappée d’un vertige qui la parcourut comme si toute la fatigue et le stress l’avaient rattrapée. Ses sens étaient comme engourdis, mais ce n’était pas une impression désagréable cette fois-ci. Elle but le contenu de la coupe d’un seul trait, fermant les paupières.
Elle laissa le récipient lui glisser des mains, pour tomber sur le plancher dans un bruit métallique. Une larme perla le long de sa joue et ses sombres pensées s’évanouirent, ne laissant qu’un vide apaisant.
3 Lanterne utilisée à bord des bateaux ou sur un véhicule.
Chapitre quatre en méecynais *
Ébloui par cette clarté qui avait quelque chose de presque divin, Halis leva sa main devant ses yeux pour s’en protéger. Il eut un brusque sursaut, réalisant que ses mouvements étaient lourds et d’une lenteur terrible. Pourtant son esprit, lui, était plus vif encore qu’un oiseau fondant sur sa proie.
—Où suis-je ? se demanda-t-il.
À sa plus grande surprise, ce n'était pas sa voix qui avait formulé cette question, mais celle d'un enfant. Un frisson parcourut son échine lorsqu'il réalisa que cette voix lui appartenait, mais lorsqu’il était bien plus jeune – tout au plus une dizaine d'années.
Le cœur battant douloureusement dans sa poitrine, il comprit que, d'une manière inexplicable, il était plongé dans un rêve. Plus précisément celui qui avait inlassablement hanté ses nuits depuis sa plus tendre enfance.
Une angoisse indicible le saisit tandis qu'il commençait, peu à peu, à apercevoir le paysage qui l'entourait. Il se trouvait dans un endroit à couper le souffle, un lieu qu'il avait oublié au fil des années, tout comme cet endroit avait disparu de la surface du monde.
La scène se dévoilait à lui dans un équilibre parfait, entre une végétation luxuriante et des bâtiments à l'architecture incroyable. Il était sur une presqu'île, et cette vision avait ce petit quelque chose de familier et d’irréel – entre le souvenir et l’imagination illimitée d’un enfant.
Elle était reliée à une immense forêt par le biais d’une plaine rectangulaire ascendante. Stupéfait, Halis observait le promontoire qui s’étirait au-dessus de l’océan, soutenu par un viaduc complexe de roches et de terre.
Ce qui était le plus frappant, c’était l’harmonie qui régnait entre les hommes qui s’étaient installés dans cette nature étrange. Ils vivaient en symbiose avec leur environnement, dans une coexistence paisible, chimérique.
—Parle-moi de ce rêve, s’enquit une voix familière à Halis, bien qu’il n’y prêtât que peu d’attention.
—C’est là que c’est arrivé… répondit-il machinalement.
Il vit un enfant si jeune qu’il était à peine capable de marcher. Le bras tendu vers le ciel, la main gigantesque d’un adulte le soutenait, l’aidant à maintenir son équilibre chancelant. Il s’agissait d’une femme, à en juger par ses longs ongles parfaitement entretenus et sa robe qui flottait sous une brise légère. Halis était ému par cette vision du passé, qu’il observait pourtant avec un curieux détachement.
—Ma mère… lâcha-t-il, la voix chargée de tristesse. C’est le jour où elle a disparu.
Inconscient de ce cruel destin qui l’attendait, le très jeune garçon aperçut une forme sombre ondulant sur le sol. Piqué par la curiosité propre à l’innocence de l’enfance, il se pencha pour se rapprocher de cette chose intrigante. Il relâcha par la même occasion la main de sa mère, ignorant les conséquences qui allaient suivre.
Halis, en spectateur impuissant, vit la silhouette de sa mère s’évanouir mystérieusement, tel un nuage dispersé par un rayon de clarté. Quand le très jeune garçon se releva, son attention se porta sur un homme qui l’observait avec une intensité intimidante, ses yeux brillant d’une lueur électrique.
Soudain, un orage retentit au loin, déchirant le silence tout autour de l’enfant et de cet homme qui se tenait face à lui. Une pluie diluvienne s’abattit brusquement, créant un écran d’eau entre eux. Tout comme sa mère, le Maître du garçon disparut en un clignement de paupières.
Quand il réapparut, il était de dos et s’éloignait progressivement de l’enfant, qui avait maintenant une quinzaine d’années.
—Ton Maître t’a abandonné lui aussi, déclara la voix familière.
—Il n’avait pas le choix, se défendit Halis, la gorge nouée. Il disait que nos pas nous menaient là où l’humanité avait besoin de nous.
—Tu t’es répété cela comme un précepte à suivre afin de te donner le courage de continuer. Tu as passé ton existence à guider ceux que la vie destinait à accomplir de grandes choses. Mais tu savais, au fond, que ce n’était qu’un mensonge qui dissimulait une vérité que tu ne pouvais supporter.
—Quelle vérité ? laissa échapper le guerrier Pamola, sentant une anxiété croissante l’envahir.
—Ton destin est et sera toujours de finir seul.
Le paysage évolua drastiquement, tandis qu’un éclair fit sursauter Halis. Il réalisa que cette vision de son passé et lui-même ne formaient plus qu’une seule et même entité à présent. Gagné par une panique incontrôlable en voyant Zélian s’éloigner, il se mit à courir.
Cependant, malgré tous ses efforts, aucune de ses foulées ne parvint à le rapprocher de son Maître, qui fut comme aspiré par l’orée de la forêt.
—Non ! hurla le jeune magicien, tendant désespérément la main devant lui. Revenez, s’il vous plaît !
Tombant à genoux, le guerrier Pamola serra les poings sur l’herbe trempée, mais sans arracher le moindre brin. Ses larmes se mêlèrent à la pluie, qui couvrait sa peine dans un déluge assourdissant.
—J’ai besoin de vous…
Il plissait les paupières avec tant de force qu’aucune source de lumière, aussi puissante fût-elle, n’aurait pu passer au travers. Il sentit une pression au niveau de son épaule s’accentuer, jusqu’à se changer en une douleur lancinante.
Peu à peu, il réalisa qu’il était allongé sur un lit et que la pluie s’était éloignée, les gouttes se heurtant au toit au-dessus de lui. Toutefois, la pénombre, quant à elle, resta pleinement présente et ses yeux, recouverts de bandages, le tiraillaient atrocement.
—Tout va bien, Halis, dit la voix rassurante d’Arôden, qui sentait la respiration du Tréki s’accélérer à mesure qu’il reprenait connaissance. Tu es en sécurité.
Le Navarque érudit aida le guerrier Pamola à se redresser un peu afin de lui faire boire un remède pour atténuer la douleur. Il l’empêcha par la même occasion d’enlever ses bandages et l’obligea à se rallonger.
—Tu as des blessures importantes à l’épaule et au ventre, lui expliqua Arôden. Tu es encore trop affaibli pour aller où que ce soit.
—Où est Cheyna ? s’empressa de demander Halis.
—D'Acyl et Cheyna sont partis pour Éyoggi il y a quelques jours.
—Non… rétorqua le guerrier Pamola en obligeant Arôden à le laisser s’asseoir. Je ne vois plus rien, mais je sens que Cheyna a des ennuis, comme si je la voyais à travers un voile.
—Tu as raison, intervint d'Acyl d’un ton grave en faisant irruption dans la pièce. Nous nous sommes fait attaquer peu après notre départ. J’ai pu m’en sortir, contrairement à nos hommes, mais Cheyna a été capturée par Réphaël.
—Comment ont-ils su… ? lâcha Arôden, hébété.
—Ils ne savaient pas, argua le Capitaine du Xemmir. Réphaël, Hérald et Jéden se tenaient en embuscade au large pour couler tous les navires méecyniens.
—Comment as-tu survécu ? demanda Arôden, avant de lever son index. Non, ne me dis rien, c’est inutile.
—Nous devons impérativement poursuivre Réphaël et ses frères afin de libérer Cheyna, reprit d'Acyl.
—Ils ont trop d’avance. Ils atteindront Étori bien avant nous et les murs de la ville sont infranchissables.
Halis assistait à leur échange, engourdi par son état précaire et le remède qu’Arôden venait de lui donner. Il entendait et comprenait tout ce qu’ils disaient mais ne parvenait plus à réfléchir. Son rêve oppressant résonnait dans son esprit, mais il luttait pour essayer de l’oublier.
Un frisson lui glaça le creux du dos lorsqu’il eut l’impression qu’une main venait de se poser sur son épaule meurtrie. La douleur lui tira une grimace, mais il réprima toute manifestation orale de sa souffrance.
—Accompagne d'Acyl, lui somma Aponi d’une voix murmurée. Tu ne dois jamais le quitter. Ni lui, ni les manuscrits qu’il a en sa possession.
Serrant la mâchoire, Halis baissa le menton, aigri. Il savait pertinemment qu’il était le seul à pouvoir entendre et ressentir la présence de la Maîtresse des Prétilems. La marque qu’elle lui avait apposée sur la nuque créait ce lien unique entre eux.
Il tenta de chasser sa présence et songea à refuser d’obtempérer, quand une douleur aiguë irradia dans sa nuque. Elle se mêlait à celles de ses blessures, mais avec une virulence plus vive encore.
—Parle-lui, dit Arôden à l’intention de d'Acyl pour l’encourager, tirant Halis de ses réflexions. Parle avec le Roi Loënpol. Mets un terme à votre conflit.
Cependant, avant que le fils de Thiara eût le temps de lui répondre, le son d’un cor se mit à résonner depuis l’extérieur. Alerte, d'Acyl se précipita dehors, suivi de près par Arôden. Mais c’était sans compter sur Halis qui, incapable de rester à l’écart, tenta de les imiter.
L’artiste soutint le jeune magicien et l’accompagna dans la rue de Salaris, un bras par-dessus son épaule. Ce qu’ils virent les laissa dans un état de stupeur et d’effroi mélangés, face à deux caraques inconnues qui venaient d’accoster.
Chapitre cinq en méecynais *
En silence, d'Acyl et Arôden se tenaient en silence en observateurs sceptiques, fixant les grandes voiles des navires qui s’étaient amarrés au port. Salaris n’avait pas encore eu le temps de se remettre de l’attaque des Atina-Niréa et des Prétilems. Tous espéraient avoir un répit afin de se préparer à faire face à une nouvelle vague d’assaut.
Ces nouveaux arrivants n’auguraient rien de bon. Toutefois, scrutant les moindres détails des nefs nouvellement arrivées, d'Acyl prit une profonde inspiration et fit un pas vers l’avant.
—Reconduis-le à l’intérieur, dit-il à l’attention d’Arôden. Il ne doit pas se lever plus que nécessaire.
—Que se passe-t-il ? s’enquit le guerrier Pamola, sa cécité le rendant incapable de comprendre ce qu’il y avait.
—Il semblerait que nous ayons de la visite, répondit simplement le Navarque érudit en ramenant Halis dans son atelier.
D'Acyl les regarda disparaître avant de se décider à se rendre au port. Le regard grave, il passa entre les Méecyniens qui, sur les pontons, fixaient les navires en se rongeant les sangs. Dans son dos le fils de Thiara sentit Patxi le rattraper et lui emboîter le pas.
De prime abord, d'Acyl paraissait serein, tandis qu’il s’arrêtait à bonne distance pour accueillir ces visiteurs. Toutefois, tous les muscles de son bras dominant se tenaient prêts à se contracter et à saisir sa lance pour se défendre. Il se détendit subitement lorsque Myatéa apparut la première et s’approcha de lui en lui adressant un sourire amical.
—Tu es bien le dernier visage que je m’attendais à voir, déclara d'Acyl sans masquer son étonnement.
—Je suis heureuse de te revoir aussi, ricana-t-elle.
Derrière l’Érédine, le Capitaine du Xemmir aperçut Jacer et Tamia, qui débarquèrent à leur tour. Depuis le second navire, Mébarek et Léart descendirent également, se dirigeant vers le groupe pour se joindre à eux. Patxi, prudent, les jaugea attentivement, ses yeux passant d’un visage à un autre.
—Je te présente le Roi Jacer, annonça Myatéa, le Souverain de tous les Trékis. Le Roi Mébarek…
—L’époux de Cheyna, comprit immédiatement le fils de Thiara.
D'Acyl et Patxi s’inclinèrent respectueusement devant les deux hommes, la main droite posée à plat sur leur torse, au-dessus de leur cœur. Puis le regard du Capitaine du Xemmir se posa sur Tamia et Léart, que l’Érédine mentionna ensuite.
—Où sont Cheyna et Halis ? demanda Amélio en arrivant à leur niveau.
Patxi jeta un regard inquiet en direction de d'Acyl et remarqua que la mâchoire de son compagnon s’était brusquement crispée. Ses muscles se mirent à rouler sous la peau de sa joue, trahissant l’anxiété qui le gagnait. Il se trouvait face à la famille de la Princesse de Pamérés, qui était tombée entre les mains des Yssadiens.
—Nous avons subi une attaque, commença le fils de Thiara en se raclant la gorge. Halis a été blessé et aurait besoin de tes compétences, Myatéa. Quant à Cheyna…
Tandis que la jeune femme aux yeux de chouette traduisait les paroles de d'Acyl, ce dernier fit un pas vers Mébarek et Jacer en se penchant humblement vers l’avant une fois de plus.
— Je suis sincèrement désolé, s’excusa-t-il. Elle a vaillamment combattu à nos côtés et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’elle retrouve sa liberté.
Jacer et Mébarek se redressèrent, outrés de comprendre qu’ils avaient échoué à protéger l’Héritière du trône de Pamérés. D'Acyl avait préféré en prendre toute la responsabilité sur ses épaules, sachant le courroux qui pouvait s’abattre sur le peuple méecynien.
Cependant, la nouvelle n’eut pas l’effet tant redouté, car le Souverain de Kamiyen posa une main sur l’épaule du chef des Nomidryms pour l’inviter à se redresser.
—Merci, Capitaine, dit Jacer, dont les paroles furent traduites par Myatéa, soulagée de sa réaction. Léart va accompagner votre amie pour l’aider à soigner Halis. Pour ma part, je souhaiterais rencontrer votre Seigneur et Maître.
D'Acyl acquiesça et s’écarta immédiatement du chemin pour laisser Newfel et Polaran passer. Ils escortèrent le Roi de tous les Trékis jusqu’au Palais de Salaris. Mébarek demeurait silencieux mais savait bien pourquoi son frère était resté aussi calme. Contrairement à lui, cette situation ne semblait pas déranger Jacer – bien au contraire.
Il n’avait pas entrepris ce voyage à l’autre bout du monde pour apprendre que tous les prisonniers avaient recouvré leur liberté. Le Roi de Kamiyen voulait infliger une terrible humiliation à ces impudents qui avaient entaché l’honneur de son peuple – et apprendre que Cheyna était toujours captive ne faisait que servir son dessein.
Mébarek jeta un coup d’œil vers Tamia, l’invitant à suivre Léart pour veiller sur Halis. Elle accepta silencieusement, son masque d’impassibilité dissimulant parfaitement la peine qu’elle éprouvait face à ces terribles nouvelles. Le groupe se scinda. La jeune Simariu emboîta le pas à d’Acyl et Patxi, tandis que Mébarek et Jacer s’en allèrent vers le centre de la ville.
Une fois dans l’atelier d’Arôden, Myatéa et Léart pénétrèrent dans la pièce où Halis était étendu. Celui-ci se trouvait dans un état fébrile mais se redressa en détectant la présence de Tamia et du fils de Nynève. Incapable de dire quoi que ce fût, honteux au vu de sa situation et de l’absence de Cheyna, il grimaça et baissa le menton.
—Je suis heureuse que tu sois en vie, Halis, dit Tamia, sincère. Je te remercie d’avoir veillé sur elle.
—J’ai fait du mieux que j’ai pu, répondit-il, dépité. Mais…
—Je sais, le coupa-t-elle gentiment. Laisse-les te soigner, nous nous vengerons ensuite.
Prenant une profonde inspiration, le guerrier Pamola sentit un poids s’alléger de ses épaules. Myatéa esquissa un léger sourire, heureuse de voir la complicité qu’il y avait entre eux, consciente du lien qui unissait Tamia et Cheyna.
La jeune Simariu resta sur le seuil mais pivota vers d'Acyl qui, une expression renfrognée sur le visage, écoutait Amélio faire son rapport à voix basse. Arôden poussa un profond soupir et serra les poings sur la table en rivant son attention sur le chef des Nomidryms.
—Je confirme et je réitère ma demande de tout à l’heure, souffla le Navarque érudit. D'Acyl, tu dois aller parler au Roi.
—Profite de cette occasion où son attention sera focalisée sur le Souverain des Trékis, surenchérit Amélio.
—Nous n’avons pas besoin de son approbation pour affronter les Yssadiens, dit le fils de Thiara d’un ton cassant. Je livrerai mes propres batailles pour libérer Cheyna et son peuple.
—Pourquoi es-tu aussi borné ? tonna subitement Amélio, avant de recouvrer aussitôt son calme. Les Trékis ont toute une flotte pour se battre avec nous. Nous allons faire la guerre aux Yssadiens côte à côte, d'Acyl. Et malgré tout, nous avons besoin de toi pour remporter la victoire, tu le sais.
—Je serai là, leur garantit d'Acyl, qui conservait son sang-froid. Je serai présent devant les remparts d’Étori aux côtés de tous nos hommes.
—Alors commence par te rendre à cette entrevue entre le Roi Loënpol et le Roi Jacer, l’adjura Amélio, rassuré.
Un rictus se dessina au coin des lèvres du fils de Thiara devant le soulagement qu’il pouvait lire sur le visage de ses deux amis. S’assurant que tout allait bien pour Halis, il invita Myatéa à venir avec eux afin de traduire les échanges entre les Régents, puis ils partirent en laissant Tamia et Léart dans l’atelier.
Ils se rendirent au Palais de Salaris, croisant la route de Toprak, qui pressait le pas pour rejoindre la salle du trône. Le Général Méecynien se redressa en entendant les dernières nouvelles que les Nomidryms étaient venus lui rapporter. Tout le monde se trouvait dans l’immense pièce où le Roi Loënpol recevait les émissaires les plus importants.
Quand les Trékis firent leur entrée, Jacer et Mébarek contemplèrent avec une certaine retenue chaque recoin de la pièce. Ils étaient impressionnés par l’extravagance quant à la grandeur et l’opulence des constructions méecyniennes. En comparaison, les demeures des Trékis dégageaient une aura plus sobre, même si leurs édifices et leurs décorations affichaient une valeur indéniable.
Les voyant approcher, le Roi Loënpol se leva de son trône, imité par la Reine Anchina. Il ouvrit les bras comme pour manifester son enthousiasme et accueillir cordialement les deux Souverains.
—Mes Seigneurs, s’exclama le Monarque aux yeux émeraude, chaque mot étant parfaitement retranscrit par Myatéa en trékien. Soyez les bienvenus sur ces terre où vous ne trouverez que des alliés.
Le message était clair et fut reçu avec gratitude par Jacer, qui présenta ses respects au Roi des Méecyniens. Une fois les premiers échanges formels passés, ils abordèrent sans détour l’affaire qui était au centre de toutes les préoccupations. La discussion dura plusieurs dizaines de minutes, durant lesquelles aucun Capitaine Hencéa ou Nomidrym n’intervint.
— Nous sommes donc d’accord, conclut Loënpol. Nos troupes voyagerons ensemble pour attaquer la Capitale fortifiée des Yssadiens.
— Je m’interroge encore sur un détail qui peut vous paraître insignifiant, Roi Loënpol, répondit Jacer, ce qui suscita une légère nervosité chez Myatéa. Quelles prétentions avez-vous concernant le territoire de l’Yssadie une fois que nous aurons remporté la victoire ?
Le silence qui suivit la traduction de l’Érédine emplit la pièce d’une atmosphère glaciale. Tendus par cette demande des plus délicates, nul n’osa se tourner vers Loënpol. Tous connaissaient le tempérament de ce dernier et l’importance qu’il accordait à préserver sa suprématie.
Toutefois, il n’avait rien d’un despote cruel et sanguinaire terrifiant chaque homme, chaque femme et chaque enfant qui vivait sur ses terres. En cet instant, cependant, Jacer s’affirmait ouvertement comme l’égal du Monarque aux yeux émeraude.
—Vous pourrez en faire ce que bon vous semble, répondit finalement Loënpol avec indifférence. Je n’ai que faire de cette nation et de ses occupants. Il me vient une idée. Pour vous prouver ma bonne foi, je vous offre ce présent.
Il fit signe à deux soldats situés près d’une porte, au fond de la salle du trône. Toutes les attentions étaient dirigées sur les gardes, qui ouvrirent pour laisser entrer un Hencéa. Ce dernier forçait une jeune femme à marcher contre sa volonté, les mains liées par une chaîne.
D'Acyl et ses compagnons ne mirent pas plus d’une seconde pour reconnaître Brayana. Cette fois-ci, ce fut la goutte de trop qui fit basculer le Capitaine du Xemmir d’une terrible colère à une rage dévastatrice. Et pendant que Jacer acceptait cette offrande qui était loin de lui être désagréable, le fils de Thiara quitta la pièce en silence.
Se frottant le visage dans le creux de sa paume pour dompter ses pulsions meurtrières, il fit les cent pas avant de se décider à partir définitivement du Palais. Une ombre sur sa droite le coupa net dans son élan, mais il refoula son agressivité en découvrant que Mébarek l’avait suivi.
—Merci, articula le Roi de Nokaléki.
Cette reconnaissance à laquelle d'Acyl ne s’attendait pas, persuadé qu’il était loin de la mériter, suffit à l’apaiser. Il sourit à Mébarek, puis comme frappé par un éclair de lucidité, il convia le Seigneur de Pamérés à le suivre. Ils marchèrent quelques instants puis s’arrêtèrent devant une porte, que le fils de Thiara ouvrit dans la foulée.
Là, ils se retrouvèrent en présence de Dame Hélay qui, visiblement, attendait leur venue. Debout, les mains jointes sur son ventre, elle s’inclina brièvement devant eux. Elle pivota sur sa droite, dirigeant leur attention sur une jeune femme d’une quinzaine d’années, assise par terre à côté d’une petite fille.
Découvrant Mébarek, l’adolescente se leva précipitamment et s’inclina à plusieurs reprises, confuse. Elle prononça des paroles qui devaient très probablement être du trékien et destinées au Roi de Nokaléki. Mais il n’y avait besoin d’aucun interprète pour comprendre ce qu’il se passait.
Frappé d’un vif émoi et le souffle court, il écarquilla les yeux et entrouvrit la bouche. Incapable de prononcer le moindre mot, il posait les yeux sur sa fille pour la toute première fois et comprit aussitôt.
D’un pas presque chancelant, il s’approcha d’Herline, qui leva la tête vers cet homme imposant qu’elle ne connaissait pas. Pourtant, quand elle le vit enlever ses sabres de sa ceinture et les poser par terre, loin derrière lui, sa première réaction fut d’émettre un gazouillement en souriant.
Mébarek se risqua à la prendre dans ses bras, bouleversé de voir la ressemblance des traits que la petite partageait avec lui. Mais c’était surtout les similarités que cette petite et Cheyna avaient en commun qui firent battre son cœur plus fort. Ce sentiment de bonheur indescriptible menaçait de le lui faire imploser à l’intérieur de son torse.
Chapitre six en méecynais *
Touché de voir cette tendresse profonde et sincère que dégageait Mébarek en enlaçant Herline, d'Acyl esquissa un sourire attendri. Ils partageaient ce moment de complicité entre père et fille comme si toutes les tragédies qu’ils avaient vécues n’étaient jamais arrivées. Un instant de grâce dans les tumultes d’une guerre qui avait brisé les frontières du monde.
De ses mains minuscules, l’Héritière des Trékis s’agrippa aux habits de Mébarek comme si elle prenait pleinement conscience de qui il était. Hélay invita l’adolescente à s’écarter dans un coin de la pièce afin de laisser au Roi de Nokaléki toute l’intimité dont il avait besoin.
—Comment Cheyna l’a-t-elle nommée ? demanda Mébarek d’une voix étranglée.
—Herline, votre Majesté, répondit la domestique.
Le Souverain de Pamérés répéta ce prénom comme pour l’assimiler, au comble du bonheur. La petite regarda son père de ses yeux grands ouverts alors que ce dernier se redressait pour faire face au Capitaine du Xemmir.
—Mon frère a scellé une alliance avec votre Roi, déclara Mébarek, l’adolescente s’appliquant à traduire les paroles de son Souverain. Mais j’ai cru comprendre que vous et Cheyna aviez conclu un pacte. Elle doit vous tenir en très haute estime, étant donné qu’elle vous a confié le bien le plus précieux de sa famille.
—Nous nous sommes juré de tout faire pour rétablir la paix et l’ordre que les Prétilems ont entachés de leur malfaisance, acquiesça d'Acyl.
Rongé par le remords, il se tut un instant et fronça les sourcils. Il serra le poing sur le tissu de son habit, au niveau du collier de Cheyna. Le Capitaine du Xemmir se remémora les paroles de sa mère et repensa à tout ce qu’il savait. Bien que l’avenir parût incertain, il était sûr d’une chose : Réphaël ne ferait aucun mal à Cheyna.
—Nous la retrouverons, mon Seigneur, promit d'Acyl. Je vous en fais le serment.
—Mébarek, le reprit ce dernier en souriant. Je n’ai aucun présent à vous offrir, mais il me semble avoir voyagé avec votre fils.
—Néelan.
—Les alliances se font par les échanges et les promesses, poursuivit Mébarek en reposant délicatement Herline par terre. Aussi, je vous propose un mariage entre ma fille et votre héritier lorsqu’elle fêtera ses dix-huit ans.
D'Acyl eut un soubresaut lorsque la domestique Trékie acheva sa fidèle traduction. Malgré l’enjeu crucial qui se jouait en cet instant, la jeune femme s’exprimait en méecynien avec une sérénité apparente.
Hélay, elle aussi, maintenait son regard vif mais placide, bien qu’elle ne s’attendît pas à cette union entre les deux nations. Discrètement, elle décida de quitter la pièce pour laisser les deux hommes continuer à discuter.
—Je ne peux accepter, lâcha abruptement d'Acyl, stupéfait.
—Vos coutumes diffèrent des nôtres, comprit Mébarek, mais je suis persuadé que les mariages arrangés ne vous sont pas étrangers. Un Roi ne peut revenir sur une promesse.
La Duchesse de Rogas n’entendit pas la suite de la conversation, tandis qu’elle traversait le couloir. Lorsqu’elle fut enfin seule, un sourire se dessina sur ses lèvres et elle porta son regard vers l’extérieur, à travers la fenêtre.
Ses pensées se tournèrent vers Halis qui était au loin, dans l’atelier d’Arôden. Puis clignant des paupières, elle l’imagina sans peine, comme si elle se trouvait aussi à l’intérieur. Elle contempla le guerrier Pamola, qui était étendu sur un lit chez le Navarque érudit.
Celui-ci se trouvait seul et sursauta quand il sentit qu’elle était apparue, sortie de nulle part. Elle effleura la joue d’Halis d’une main douce et caressante, le dissuadant de bouger, avant de tourner la tête vers la porte entrouverte.
—Je sais tout de l’ordre que l’on t’a donné, affirma-t-elle, provoquant chez lui une grimace de dépit. Je regrette que de tels maléfices aient vu le jour, même s’ils nous ont été d’une importance capitale, jadis. J’ai toujours grandement redouté le moment où cela se retournerait contre nous.
—Je n’en ferai rien, répliqua-t-il, déterminé. Peu importe le sort qui m’attend.
—J’admire la force de ta volonté, mais je doute que cela soit suffisant, sourit-elle. Il te faut trouver la clé qui permettra au Méecyne et au Trassu de triompher dans cette guerre.
—La clé ?
—Il existe encore bien des secrets que tu ignores, lui certifia Hélay. Des endroits légendaires dont parlent les simples mortels, ignorant qu’ils existent réellement.
—Est-ce que cela a un lien avec le rêve que je fais depuis mon enfance ?
—Je ne saurais te confirmer ou nier cette indication, avoua la Duchesse de Rogas à demi-mot. Le Cénacle des Anciens a commis d’innombrables erreurs, mais je suis persuadée que tu peux m’aider à tout réparer. C’est à toi qu’il revient de veiller à ce que s’accomplisse la plus ancienne de toutes les prophéties. Elle est à l’origine de cette guerre, mais également de l’absence de ton père et de la disparition de celui que tu considères comme ton Maître.
Halis resta médusé, s’imprégnant du poids de toutes ces révélations qui résonnaient dans la pièce. Il baissa le menton vers le sol, se perdant dans les méandres de ses réflexions, qui tourbillonnaient dans son esprit. Il ne réalisa pas qu’Hélay avait déjà disparu – ou plutôt, il savait qu’elle n’allait pas rester maintenant qu’elle lui avait transmis son message.
