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Ce roman, tiré d'une histoire réelle, transporte le lecteur dans un voyage émotionnel et introspectif, le plongeant au coeur des mystères familiaux et des cicatrices du passé. Il relate ici en toute sincérité les malheurs qu'il n'a pu éviter, et les miracles qui l'ont sauvé. Doté d'une sensibilité extra-sensorielle exceptionnelle, il ressent les émotions, les chagrins et les douleurs des autres à travers un simple regard. Il lui arrive parfois même d'en entrevoir leur destin. Que dire de ces incroyables mystères, viennent-ils d'une certaine capacité psychique, ou d'une dimension supérieure ? Bien que cela puisse sembler captivant, il a toujours vécu cette situation comme une source de terreur et de douleur. Pris au piège et incapable d'extérioriser son malaise, il avait toujours gardé en lui ses mystères. Par-delà des circonstances, les fils du destin se sont entrelacés dans sa propre existence, déployant une série d'évènements pour la plupart positifs, et qui ont façonné son parcours avec une main invisible et bienveillante. Il n'admettra jamais le hasard ! Guidé probablement par une foi dont, au début, il n'accordait pas beaucoup d'importance, mais qui, au fil des années et des aventures, en reconnaît aujourd'hui l'existence. Enfant, son père lui avait dit, « tu es un enfant de la chance ». Si à l'époque il n'en avait pas saisi le sens, maintenant, il sait que son père avait raison
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Seitenzahl: 386
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Cet écrit au départ était exclusivement destiné à mon entourage intime, afin de leur transmettre mon vécu, et l’histoire de mes parents et de nos ascendants.
Un éditeur avait trouvé ce récit de vie troublant et intéressant et souhaitait, malgré ma réticence, pouvoir le publier.
Ce qui est écrit ici, et qui peut parfois sembler être de la fiction en raison de la somme et de la nature des évènements relatés, est en réalité parfaitement authentique, avec un point commun :
La prescience, cette facilité de percevoir et d’entrevoir l’avènement d’évènements, et m’interroge sur notre libre arbitre et sur le destin, cette énigme insaisissable qui guide les pas de chacun, tissant les fils invisibles de nos vies.
À mon épouse, à mes enfants et petits-enfants, À mes parents, mon frère, ma sœur, avec tout mon amour, À ceux qui m’ont aidé dans la découverte de mon passé, À mon frère retrouvé.
Afin de ne blesser ni de porter préjudice à personne, certains noms ont été volontairement changés.
AVANT-PROPOS
I. Mon enfance
L’Ariana, mon berceau natal
Mes parents
Tunis
Si la vérité doit être révélée, c’est qu’elle n’apparaît et ne ressort que sur fond de non-vérité
Nous le ferons, puis nous comprendrons
Nous avions cru partir sans la moindre difficulté. Mais abandonner ses racines, c’est mettre nos souvenirs en résistance
Les premières révélations tant attendues
II. Paris, pas si beau !
Pour un malheureux bout de pain
Putain c'qu'il est blême, mon HLM
La première étape pour avoir de la chance, est d’y croire
III. Mon adolescence
C’est décidé mon fils, tu feras un métier d’homme !
J’aurai aimé plus d’humanité dans cette fête qui prétendait l’incarner !
La maladie d'un parent fait peur car elle interroge l'avenir
Mes années Rock
Il est interdit d’interdire !
Que m’est-il donc arrivé, pourquoi tout se retourne contre moi. Ma vie stable, devient alors fragile
J’avais pourtant clamé mon innocence
Allais-je perdre de voir ce que les autres choisissent de ne pas voir ?
Tes fautes anciennes te nuisent en justice !
IV. Enfin, mon destin, ma bonne porte
Mon demi-frère Jean-Claude, Cet inconnu
Mon frère Gilbert, tu contribue à mon bonheur
Il y a trois sortes d’intelligence : L’intelligence humaine, l’intelligence animale et l’intelligence militaire..
Ma bonne porte professionnelle
Quand on retourne dans sa ville natale, on s’aperçoit que ce n’était pas l’endroit qu’on regrettait, mais son enfance
V. C’est là que la vie commence
La plaque de Police
Perpignan, le miracle
J’ai découvert ma maladie : La rage de vaincre !
Sans vous, je n’existe pas !
Mon Burn out
Mes extraordinaires rencontres
La maladie la plus constante, est la plus mortelle
Puiser dans mes ressources et relever les défis
Mon sixième sens m’avait pourtant alerté, Pourquoi une fois encore, n’en avais-je pas tenu compte ?
Il m’a fallu des années pour l’admettre, Encore aujourd’hui, elle reste ma grande blessure
“Si l'on n'est pas brûlé par le feu, on est noirci par la fumée.”
VI. Il n’y a pas de hasard
Une vraie rencontre, une rencontre décisive, c’est quelque chose qui ressemble au destin
Le destin n’est pas le hasard, et les évènements répondent à un plan
Derrière toute réussite, il y a une épouse ravie et une belle-mère étonnée
Je vous l’avais dit que l’on se reverrait bientôt !
Un miracle, c’est lui, le médecin cartésien qui l’avoue ! Je levais les yeux et remerciais le ciel
La charité sauve de la mort
La connaissance de la vérité, représente toujours une découverte
Celui qui sauve une vie sauve l’humanité
Revoir celle que mon père avait cru disparue
Quand on découvre qu’on est face à un prédateur, et même s’il est notre ami, il faut le mettre hors d’état de nuire
VII. L’effroyable drame
La punition du menteur c’est de ne pas être écouté, même quand il dit la vérité
Braquage à main armé
Seules les montagnes ne se rencontrent jamais !
Ce qui est réellement irrationnel et qui n’a vraiment pas d’explication, ce n’est pas le mal, au contraire, c’est le bien
Pleurer atteste de ce qu’un homme fait preuve du plus grand des courages, celui de souffrir
Quand une âme s’est éteinte en ce bas monde, c’est qu’elle brille dans un autre fait de beauté et de paix
Nous étions deux à le voir, Alors qu’en réalité nous le savions mort
Une mère ne meurt jamais, elle cesse seulement d’être visible
“Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité.”
Il m’a fallu beaucoup de temps pour admettre l’utilité d’écrire ces lignes qui retracent une partie de ma vie.
"Cela te fera du bien de te libérer de ce qui te hante, pour trouver les explications à tes visions douloureuses et te permettre de passer à autre chose."
C’est ce que m’avait dit un jour de février 1998, Yves, le DRH de la société où je travaillais. Il était psychologue de formation et voulait mieux me connaître et comprendre, au-delà des excellents résultats financiers de toute mon équipe, le pourquoi de son bon fonctionnement sur le plan humain. Il désirait parler de ma méthode de management qui n’était pas forcément celle enseignée dans les écoles de commerce, et de fil en aiguille, nous avons dérivé sur moi, sortant ainsi du cadre professionnel. Sa mise en confiance m’incita à libérer ce que je gardais en moi.
"L’écriture est un excellent moyen de se libérer de ses difficultés et de ses angoisses. Choisis la forme que tu voudras, livre, journal, etc., car si en fin de compte tu as réussi à canaliser ta vie, cela t’aidera à mieux vivre ton présent.
Ton parcours est hors du commun et fascinant, je trouve. Ton entourage serait ravi d’en savoir plus sur toi. Si tu ne t’ouvres pas, la vie te resservira constamment les plats que tu n’as pas encore digérés."
Peut-être me disais-je. Est-ce-que cela serait si simple d’écrire pour que les choses avancent ? Qui étais-je pour écrire ? Qu’allais-je écrire et sur quoi ?
Sur le destin malchanceux des miens ? Sur les tragiques découvertes que j’avais faites sur le passé de mes parents et de mes grands-parents ? Sur notre terrible exil en France qui avait failli tourner au drame ? À quoi bon attrister ceux que j’aime ?
J’ai toujours refoulé une certaine part de moi pour ne pas être dépassé par mes émotions. Je savais que le meilleur service à rendre aux autres était de paraître heureux. Pourtant, cette part de sensibilité extrême, me submergeait parfois et faisait de moi un être sensible à des phénomènes inexplicables, tels que la prémonition et le rêve lucide.
Que dire de ces incroyables mystères ? J’ignore s’ils me viennent d’une certaine capacité psychique ou d’une dimension supérieure. Si cela peut paraître fascinant, pour moi cela a toujours été terrifiant et douloureux. Le fait de ne pas pouvoir expliquer mes expériences aux autres, me mettait dans un état émotionnel incontrôlable qui pouvait me pousser à des colères irrationnelles et blessantes pour l’entourage ; j’en demande pardon.
Le jour, je redoutais mes visions, et pour y échapper, je me jetais sans réserve dans le travail. La nuit, les rêves prémonitoires étaient pires, et pour les faire taire, je m’efforçais de rester éveillé jusqu’au petit matin, à bout de forces. Je vivais un peu comme un être pris au piège, car incapable d’extérioriser mon malaise. Cela a sans doute contribué à mes différents états de dépression et à mon burn-out.
Ceux qui me connaissent bien, ont parfois remarqué qu’à travers l’image de l’homme fort que je laissais paraître, qu’il m’arrivait à l’évocation d’un être ou d’un évènement du passé, ou à l’écoute d’une chanson, que le vernis fragile de mes émotions se fissure et laisse apparaître ma vraie intériorité.
Certaines interrogations que j’avais dans mon enfance, notamment au sujet de notre entourage familial peu conventionnel, m’ont longtemps habité. La majeure partie de notre famille nous était inconnue et celle que nous fréquentions comportait des liens de parenté peu clairs. Je me doutais que les réponses se trouvaient dans le passé de nos parents. Je compris bien plus tard que leur silence sur ces sujets avait un but protecteur.
Aujourd’hui, j’ai obtenu des réponses à certaines de mes questions. J’ai découvert des histoires incroyablement tristes et qui m’ont laissé des plaies profondes dont je ne finirai jamais de me remettre. D’autres histoires sont belles et heureuses comme des romans d’amour.
"Je t’encourage à t’ouvrir et à écrire. Ton histoire et tes découvertes ne sont pas communes, et en parler aux tiens te libérera de ce rôle exigeant de gardien de la mémoire. Tu gèreras tes ressentis différemment " m’avait dit Yves.
Ma réticence à partager mon histoire venait de ce que je n’avais jamais su me confier aux miens. J’exècre tout ce qui est déballage personnel comme les émissions de téléréalité. Je ne m’expose ni dans la vie ni sur les réseaux sociaux. Mais Yves, me faisait comprendre que l’écriture est une forme de créativité qui aide à mieux cerner et accepter les fardeaux émotionnels que nous portons. Mon histoire si particulière et atypique, valait la peine d’être transmise.
À l’aube de mes 70 ans, alors que tout cela aurait dû être digéré, l’écriture me sembla une évidence. Allais-je garder égoïstement tous ces souvenirs et les enfouir en moi à jamais, alors que mes enfants y avaient droit, et que j’étais le dernier détenteur de ce passé familial ?
L’héritage est un arbre de vie qui représente le lien filial. À quoi bon des racines profondes sans des feuilles qui grandissent et produisent les plus beaux fruits.
Transmettre, voilà le sens de notre existence.
Ce devoir de transmission, je me devais de l’assumer par respect pour la mémoire de nos ancêtres, car ils sont la raison de ce que nous sommes aujourd’hui, et laisser à mes proches, une trace de ma vie. Je ne me sens pas doué pour l’écriture et je redoute la page blanche, mais je me lance.
Si j’avais la prétention d’avoir du talent, il me suffirait de penser à cette phrase de Jean-Paul Sartre :
"Jamais, je ne me suis cru l’heureux propriétaire d’un talent, ma seule affaire était de me sauver, rien dans les mains, rien dans les poches, par le travail et la foi."
Les événements évoqués, ne sont pas le résultat de coïncidences et sont rapportés tels qu’ils ont eu lieu, même si parfois on peut se demander comment il a pu s’en produire autant.
Je vais donc vous raconter mon enfance, mes découvertes, toute cette suite de " hasards" qui ont si bien arrangé mon destin, mes faiblesses et mes erreurs. Je garde pour moi certains passages de ma vie et certaines blessures intimes afin de ne pas peiner mon entourage encore présent.
j’adresse cet écrit à ma merveilleuse famille sous forme d’un modeste livre, imparfaitement écrit, mais d’une totale sincérité.
S’il est vrai que notre destin dépend de nous, il ne faut pas se tromper sur les chemins à prendre.
Je me devais de vous le dire…
RICHARD !Richard,
- Sais-tu pourquoi on t’a appelé Richard ?
- Non Papa,
- Parce que dans Richard il y a "riche et chat" !
J’avais six ou sept ans à l’époque de ce dialogue, et je dois admettre que je fus un peu décontenancé. Que signifiait cette déclaration prononcée avec gravité par mon père ? En ce temps-là, il était rare que parents et enfants aient ce genre de conversation. Je fus fier ce jour-là d’être considéré comme important.
Troublé, j’avais interrogé du regard ma mère assise dans un coin de la chambre, en train de rapiécer un vieux vêtement. Elle portait de vieilles lunettes dont les branches tenaient avec du fil de fer. La lumière de la belle lampe à huile donnait à son visage un air très doux. Mon D.ieu qu’elle était belle !
Elle me sourit, la tête légèrement penchée comme pour dire :" Oui, ton père dit vrai."
Il me sembla alors que mes parents brûlaient de m’apprendre combien ce prénom qu’ils avaient choisi était important et porteur de belles promesses. Au passage, je les remercie, car ce prénom était peu commun au pays des Fragi, Gaston ou Gagou.
Richard contient riche, comme mes parents le souhaitaient pour moi, et chat, pour que je rebondisse toujours dans la vie en toutes circonstances. Ils avaient foi que ce prénom nous porte chance.
Tel était l’espoir de mes parents à ma naissance au mois d’août 1951. Avaient-ils pressenti un avenir meilleur avec ma venue, ou bien espéraient-ils que j’échapperais aux terribles conditions de vie qui étaient les leurs ?
Il est vrai que notre prénom a son importance. Dans la tradition juive, "shem", nom en hébreu s’écrit en deux lettres, le shin symbolisant feu, et le mem l’eau ; la rencontre de deux éléments dans un être issu de ses deux parents.
J’ai appris par un ami, adepte de la théorie du docteur Gérard Athias, que nous avons une complémentarité identitaire avec notre prénom qui contient notre histoire et celle de ceux qui nous ont précédés. Un prénom est comme le livre de notre histoire de celle de nos ancêtres, que nous recevons à notre naissance. Nommer, c’est donner une existence et une histoire. Il y a chez celui qui donne le prénom une part d’inconscient, et chez celui qui le porte tout un programme qu’il va devoir gérer.
Toujours est-il que j’avais reçu la déclaration de mon père comme une injonction à m’en sortir et à améliorer le sort de notre famille.
- Tu es un enfant de la chance, nous ne nous sommes pas trompés, car déjà depuis ta naissance les choses vont beaucoup mieux. Tu verras mon grand garçon, " Les bonnes portes" s’ouvriront à ton passage. Mais attention, pour dix portes proposées, une seule sera la bonne. Réfléchis et ne te trompe pas.
Évidemment, je n’avais pas compris grand-chose. Il me parlait de chances et de portes à ouvrir, mais de quelles portes s’agissait-il ? Pourquoi devais-je ouvrir une porte ? Il y en avait donc de meilleures que d’autres ? Je m’imaginais dans un couloir sombre, seul devant dix portes dont seulement une ne s’ouvrait pas sur des monstres. Tout cela n’avait pas grand sens et il m’a fallu du temps pour comprendre.
J’ignore si c’est le fait d’avoir pris au sérieux les paroles de mon père ou si j’avais un don de prescience, toujours est-il que j’ai toujours analysé les situations qui s’offraient à moi, et souvent évité des chemins probablement plus avantageux, mais incertains ou incompatibles avec mes valeurs. Si je n’ai pas acquis de grandes richesses matérielles, ma vie personnelle et familiale est riche à bien des égards.
J’ai eu plusieurs chances qui ont toutes changé le cours de ma vie. J’en ai saisi certaines qui m’ont permis, avec l’aide de D.ieu, de subvenir honorablement aux besoins de ma famille. Malheureusement, j’ai fait quelques mauvais choix qui auraient pu avoir des conséquences désastreuses. Mais comme le prédisait mon père, tel un chat, j’ai su rebondir et réagir face aux situations les plus délicates.
D’où l’importance de ne pas se tromper de porte !
*
Située à six kilomètres de la capitale de la Tunisie, l’Ariana est une banlieue champêtre et agricole de petite importance, mais ô combien grande par son histoire.
Elle fut construite en l’an 70 de notre ère, la même année que la destruction du second temple de Jérusalem par l’empereur romain Titus. En 1853, les juifs furent autorisés à y habiter par autorisation du souverain Mohamed Bey.
Dans les années cinquante, la population totale était estimée à environ 9650 personnes, et la communauté juive y était majoritaire. Musulmans, Chrétiens, Italiens, Maltais, et Français formaient le reste.
Réputée pour ses jardins et ses vergers, elle est également célèbre pour ses belles roses, capables dit-on, de réveiller les morts des cimetières. Cette belle et prestigieuse banlieue, verdoyante et embaumant les fruits et le jasmin, était depuis toujours un lieu de villégiature pour les riches propriétaires terriens de Tunis. Au fil des années, elle connut une expansion s’étendant jusqu’au grand Tunis.
Comme partout ailleurs, plusieurs catégories sociales cohabitaient, et les strates étaient composées en langage simple : un tiers avait tout et plus que tout, un deuxième avait moins que plus, et un troisième avait moins que rien. La mixité sociale était quasi inexistante et il régnait une certaine discrimination.
Une riche famille refusait souvent de marier sa fille à un jeune homme pauvre, même de famille très honorable.
Vous découvrirez au cours de votre lecture à quel tiers nous appartenions.
Le tramway N°6 reliait notre ville à Tunis. Les plus fortunés empruntaient les taxis communs à sept places, ou les fameuses 4 chevaux Renault appelées " Bébé-taxi ". Les romantiques, prenaient de belles calèches tirées par un ou deux chevaux.
Le climat tempéré et l’air pur faisaient de l’Ariana un lieu recommandé par les médecins. L’eau de source, légère et pétillante qui provenait du célèbre puits "Bir Belhassen", lui conférait son statut de ville thermale. Pour les maladies sérieuses, la fatigue ou la dépression, il y avait le sanatorium.
Mais ce qui faisait venir les gens de toutes parts, c’était l’ambiance balnéaire de la ville. Après les dures journées de travail sous la chaleur, les Tunisiens des alentours venaient nombreux s’y détendre. Les commerces du boulevard de France restaient ouverts tard dans la soirée. Les nombreux cafésrestaurants avec leurs grandes terrasses illuminées de lampions, servaient le thé à la menthe et aux pignons, des sorbets de différents parfums, de la glace (djilat) ou sabayon qui est une crème glacée aux œufs. Les graines salées de tournesol ou de potiron étaient toujours disponibles, et à l’heure du dîner, l’impressionnante "kémia", l’apéritif composé de plusieurs salades, recouvrait les tables et ouvrait l’appétit pour un succulent complet poisson, ou d’excellentes grillades au feu de bois.
Pour regagner notre maison, il nous fallait traverser le souk, aussi plaisant qu'anxiogène. Les premières boutiques étaient celles des marchands de tissus, joliment présentés. Caftans, burnous et étoffes étalaient leurs couleurs chatoyantes. Les odeurs d’encens et d’herbes aromatiques mêlées aux effluves sucrées des pâtisseries et des fruits exotiques, embaumaient l’air.
D’impressionnants sacs d’épices, aux multiples saveurs, formaient un tableau saisissant de couleurs. Une véritable fête pour les sens. Une partie du marché était consacrée aux objets de la vie courante, neufs ou d’occasions, ceintures et chaussures de cuir, tajines, couscoussiers et autres, suspendus ou posés à même le sol.
J’ai encore présent à l’esprit, l’ambiance sonore qui régnait, faite des cris des vendeurs ambulants et du roulement de leurs chariots. "Balèk, ! Balèk", " Attention ! Attention, " criaient-ils en essayant de se frayer un chemin parmi la foule dans les ruelles minuscules. Enfin, au bout de ce dédale, les odeurs du marché de fruits et légumes nous indiquaient qu’on arrivait à la maison.
*
J’étais le deuxième d’une fratrie de trois enfants, tous nés à l’Ariana. J’ai vu le jour en 1951 sous la présidence d’un révolutionnaire, Habib Bourguiba, qui était favorable à la présence des juifs dans son pays, et à part quelques événements isolés, nos communautés vivaient dans un esprit de concorde et de respect.
Gilbert était mon ainé de trois ans et trois mois, et Marie-Line, la benjamine, avait trois ans et trois mois de moins que moi.
Nous louions deux chambres dans une modeste maison du quartier populaire de la ville, au 1 rue Hadj Taboub. Nos moyens ne nous permettaient pas d’avoir un appartement à nous. Les murs étaient peints à la chaux et les meubles étaient modestes. Nous étions séparés des autres appartements par un long couloir qui menait à une cuisine commune. La chambre de gauche était celle de mes parents avec notre jeune sœur, et celle de droite, celle de mon frère et moi.
Le couloir central de cette maison était large, haut, et à ciel ouvert, sécurisé par une grille en fer forgé qui laissait passer la lumière du jour. Tout au fond, la grande et sombre cuisine commune aux trois familles était lugubre. Sur le côté, un puits profond apportait fraîcheur et humidité. L’eau, colonisée par de nombreuses limaces, était de fait non potable. Au fond, les toilettes à la turque, notre cauchemar. Enfin à droite un escalier en bois vermoulu menait à la terrasse, endroit idéal pour l’étendage du linge et les siestes.
Dans la même maison, le frère de notre mère, Alphonse Nissim Guirchoun, qu’on appelait "Pépé Chichi", et son épouse Julie A., occupaient un autre appartement. Il avait quitté son emploi de préparateur en pharmacie pour suivre sa vocation religieuse. Il officiait en tant que rabbin à La Ghriba, la plus ancienne synagogue de la ville.
Cinq synagogues portent ce nom en Afrique du Nord. Celle de l’île de Djerba est la plus célèbre. Sa notoriété est connue de toutes les communautés. Construite dit-on, avec des pierres du premier temple de Jérusalem détruit par Nabuchodonosor, roi de Babylonie en 586 avant notre ère. Celle d’El-Ariana qui fut construite vers la fin du XVIII siècle. La légende raconte qu’un jour des juifs d’Algérie installés à l’Ariana étaient partis ramasser du sel à Raoued. Ils y avaient trouvé un rouleau de Torah qu’ils avaient emporté et placé dans une pièce d’une bâtisse mauresque où habitait l’un deux. Depuis, cet endroit s’était transformé en salle de prière baptisée "Slat-El-Ghriba". Celle du Kef, une ville montagneuse proche de la frontière algérienne. Mes aïeux, mon arrière-grand-père et grand-père en avaient été les piliers. Celle de Bone en Algérie et enfin celle de Zliten en Libye, ville côtière de la région de tripolitaine.
Mon oncle était très estimé de la communauté. Toujours disponible, " trop ! " s’insurgeait sa femme. Il veillait les morts et priait dans les cimetières, refusant d’être payé lorsqu’il s’agissait de familles modestes. Son épouse Julie, était une petite femme fine et frêle, agile de corps et d’esprit. Ils avaient trois garçons, Albert, Raymond, et Julo, et avaient la charge de notre très vieille grand-mère maternelle.
L’ainé, Albert, marié, avait pris très tôt le chemin d’Israël, sans passer par la case France, et s’installa dans la ville de Beer-Shev’a. Raymond, jovial, courageux et débrouillard était marié à Denise. En 1942, il avait été arrêté par les Allemands et emprisonné au camp de Bizerte, dans le cadre du S.T.O, service du travail obligatoire
Après sa libération par les troupes anglaises, la famille s’installa en France. Quant au plus jeune, de santé fragile, taciturne voire dépressif, il était marié à Mimi, une étonnante et belle jeune femme au caractère opposé, gaie, plaisante, et plutôt moderne. Elle était l’une des rares femmes de l’époque à posséder et à conduire une automobile. L’écart d’âge entre nos cousins, mariés et pères de famille avec nous, constituait déjà une première intrigue.
Le dernier appartement était occupé par les Nataf.
Simon, le chef de famille, beau et grand gaillard sportif et agréable, sa ressemblance avec l’acteur américain Clark Gable était frappante, tenait une épicerie au souk, Place du Marché.
Il ne concevait pas une journée sans exercice de sport. Il était marié à Arlette, surnommée Kouka, charmante femme aux yeux clairs, dynamique, au caractère bien trempé et qui avait un rire communicatif. Nous n’avions aucun lien de parenté, mais cette proximité nous avait fortement liés. Ils souffraient de n’avoir pas d’enfants mais par la suite, leurs prières et les bénédictions qu’ils reçurent, portèrent de nombreux fruits.
Notre voisinage extérieur se composait en face de l’homme le plus respecté de la ville, Monsieur Hassoun, surnommé le Hadj, car il avait fait le grand pèlerinage de la Mecque en Arabie Saoudite, chose rare à l’époque. Sa maison ressemblait aux belles demeures orientales, tout en mosaïque avec jardins fleuris et fontaines.
Enfin, accolée à la nôtre, la très modeste maison de notre brave et gentille Chélbiya, femme à l’âge totalement incertain, entourée de son mari, de ses quatre filles et deux garçons.
Nos vies s’écoulaient dans l’harmonie, rythmées par les saisons et nos fêtes religieuses. Quotidiennement, les cinq appels à la prière par le muezzin de la mosquée d’en face, nous rappelaient que nous vivions en pays musulman.
*
Mon père, s’appelait Albert. Il était un très bel homme, brun aux yeux verts qu’on surnommait "le Français". Il tenait sa nationalité Française de son grand-père, naturalisé en 1870 par le décret Crémieux, qui avait octroyé la nationalité française aux juifs d’Algérie.
D’une grande classe et élégant, il était le sosie de Jean Gabin. Il travaillait comme opérateur de cinéma à l’Alhambra, rue Al-Jazïra à Tunis. Les films projetés, étaient essentiellement des films hindous et arabes. Je m’y rendais seul dès l’âge de huit ou neuf ans. Je prenais le bus qui me déposait place de Barcelone, puis je remontais la rue d’Angleterre jusqu’au croisement de la rue Al Jazïra. Je me sentais un vrai petit homme. Souvent, à l’entracte, je rejoignais mon père dans sa cabine de projection. L’odeur dégagée par la combustion des charbons des projecteurs, m’était familière et agréable.
Je revois mon père dans sa blouse grise, heureux quand il me voyait arriver. Il ne pouvait s’empêcher à chacune de mes visites de me montrer le fonctionnement des appareils tout en me questionnant sur la première partie du film. À la fin de l’entracte, je regagnais ma place en salle, ou parfois je restais auprès de lui pour voir la suite par les petites lucarnes de la cabine.
Dès la fin du film, il se hâtait de tout ranger de peur de rater le dernier transport pour l’Ariana, et quand le temps le permettait, nous faisions un détour par la rue du Maroc, pour m’acheter chez le torréfacteur un petit paquet de pois chiches grillés sortant du four.
J’étais au paradis.
Encore aujourd’hui, je revois ces beaux moments en me repassant le merveilleux film italien "Cinéma Paradiso" de Giuseppe Tornatoreon avec Jacques Perrin et Philippe Noiret. Le reflet de toute mon enfance.
Papa travaillait tous les soirs y compris le dimanche, sauf le mercredi qui faisait de cette journée notre jour de fête. Chaque mardi, il annonçait : « Les enfants, demain c’est la fête à Papa ! », signifiant que nous serions tous réunis.
Tout en nous aimant beaucoup, il était exigeant pour la discipline. Il était fier de nous, mais un rien pouvait le mettre en colère. Je me rappelle cette grande photo de lui accrochée au mur de notre chambre, où dans sa tenue de fakir du temps où il était magicien, il avait l’air de nous surveiller. Ma mère nous le faisait croire pour se faire obéir.
Maman s’appelait Marcelle, elle aussi était très belle. Elle avait d’ailleurs été Miss Ariana dans les années quarante. Dotée d’une grande intelligence et d’un esprit très fin, elle était enjouée et espiègle. Elle pratiquait avec une grande habileté les jeux de mots drôles, elle qui avait pourtant très peu fréquenté l’école. Paradoxalement, à d’autres moments, sans raison apparente, ses beaux yeux se remplissaient de larmes, prise d’une mélancolie dont elle seule en connaissait la raison. Nous nous sentions alors impuissants et cela nous bouleversait.
Elle partageait son temps entre les tâches domestiques et la couture. Parfois, quand elle recevait un bon pourboire, elle s’offrait un moment de détente autour d’un thé ou d’un soda au café de chez Chédli appelé "Kaouatt Youssef", ou au Café des Roses, sur le boulevard de France. J’avais remarqué que beaucoup de femmes recherchaient sa compagnie, car elle avait la réputation d’être bonne conseillère. En raison de mon jeune âge, j’étais très souvent à ses côtés, et cela faisait que j’étais au courant des potins de la ville.
Ma mère disait de moi que j’étais extrêmement sensible, à l’opposé de mon frère Gilbert qui était autonome et très courageux, déjà un petit homme ! Elle avait l’habitude de dire qu’elle ne pouvait me chanter la moindre berceuse sans que je me mette à pleurer, ce qui était vrai. J’absorbais le chagrin comme une éponge absorbe l’eau.
Attentive à nos moindres problèmes de santé, sa première mesure en cas de suspicion était de mesurer notre température en appliquant sa paupière sur notre front ; une méthode infaillible qu’elle tenait de son frère pharmacien, et que j’utilise encore aujourd’hui pour mes petits-enfants.
Au premier mal de tête, de gorge, c’était le branlebas de combat. Miel dans le thé, friction de la poitrine au Vicks et, dans les cas plus sévères, cataplasme de papier journal imbibé de pétrole. Sans oublier l’incontournable et miraculeuse eau de fleur d’oranger que tout bon Tunisien avait à la maison !
Nos parents tenaient par tous les moyens possibles à ce que nous ayons toujours une tenue correcte. Le mérite en revenait surtout à maman qui, au moyen de chutes de tissus récupérées dans les vêtements qu’elle confectionnait pour ses rares clients, nous cousait des chemises, des shorts et des pantalons. Nous vivions heureux et nous voulions montrer que nous vivions bien. Nous aurions eu tellement honte que notre pauvreté soit connue. C’était hélas une réalité dans ce paradis de roses et de jasmin, et chacun faisait de son mieux pour la cacher. Aznavour se trompait quand il disait que la misère était moins pénible au soleil. Mais malgré une situation sociale difficile, nous étions des enfants heureux et aimés.
Notre enfance se déroulait comme dans la plupart des familles. Sans aucun doute, nos difficultés financières nous mettaient dans la catégorie des nécessiteux, et j’en ressentais beaucoup de peine pour nos parents qui se débattaient pour nous offrir et nous assurer le nécessaire.
Heureusement, notre éducation et notre morale religieuse nous épargnaient la jalousie envers notre prochain.
Un jour, ma mère fut horrifiée en voyant mon frère Gilbert à califourchon sur une brinquebalante caisse en bois montée sur quatre roulements à billes et qui servait de moyen de locomotion à Brabro, un mendiant infirme de la ville.
Ce malheureux musulman n’avait pas de jambes et, assis dans sa caisse, il avançait avec les mains au moyen de deux fers à repasser. Il était crasseux, les poux couraient sur lui et il dégageait une odeur insoutenable. Ce jour-là, mon frère le poussait à toute allure, et Brabo riait aux éclats, laissant apparaitre les restes d’une dentition à faire fuir le plus courageux des dentistes. Aussitôt, ma mère l’avait énergiquement attrapé, et lui avait administré une gifle magistrale.
- Qu’est-ce qui t’a pris de faire cela ?
Sa réponse émut tout le monde, y compris notre mère qui regrettait déjà son geste.
- Maman, il avait promis de me donner 20 millimes. Je voulais acheter une banane pour ma petite sœur. Tu comprends maman, je ne supporte plus de voir Manou-Manou le marchand ambulant, lui en offrir une à condition qu’elle danse dans la rue devant tout le monde !
N’avait-il pas raison ? Il avait déjà su placer la pudeur et la fierté avant l’envie et le besoin.
Misère quand tu nous tiens… !
*
Nos parents s’étaient mariés par amour, ce qui était peu fréquent à une époque où les unions se faisaient souvent par l’intermédiaire des familles ou d’entremetteuses. L’amour régnait au sein de notre foyer et maman, en vraie mère juive, ne cherchait qu’à nous gâter. Nous dînions tous les soirs sans notre père qui partait vers quinze heures pour son travail et rentrait très tard.
Combien de nuits je restais éveillé tant que je n’avais pas entendu sa clef dans la serrure, et les pas feutrés de ma mère l’accueillant. Je pouvais alors m’endormir, rassuré qu’il ait pu avoir le dernier tram.
C’est vers l’âge de sept ou huit ans que j’ai commencé à ressentir ce que je n’arrivais pas à définir et à comprendre, cet indéfinissable sentiment, de capter les émotions d’une personne, à son regard, à son expression faciale, et à son comportement corporel. Je captais immanquablement son chagrin ou sa tristesse.
Ma mère en était le parfait exemple. Son attitude, maladivement protectrice envers notre grand frère, parfois au regard de tous, mais le plus souvent de manière dissimulée, me troublait. Elle lui témoignait une tendresse excessive, jusqu’à parfois en récolter les reproches de notre père et de notre entourage. Elle se défendait, cherchait des arguments et pleurait, jurant d’un même amour pour nous trois.
S’agissait-il d’une préférence ou bien y avait-il une raison profonde qu’elle dissimulait ? Heureusement, je ne développais pas de ressentiment envers mon frère. J’étais trop attaché à lui pour lui en vouloir, et en même temps, je comprenais ma mère.
Elle avait sûrement ses raisons pour se montrer si différente envers lui. En tout cas, cette raison inconnue me faisait réellement mal, et je voulais la découvrir, elle ne pouvait que se trouver dans le passé, et j’étais à peu près sûr qu’elle était douloureuse. Mais à qui demander ?
Mon frère, loin de mes problèmes existentiels, s’étonnait de mon obsession qu’il trouvait stupide. Quant à ma jeune sœur, elle n’était pas davantage en mesure de comprendre ce qui me préoccupait.
Une de mes autres interrogations, tout comme celle avec nos cousins, était l’écart d’âge entre nos parents et nous. C’était flagrant comparé à l’âge des parents de nos petits camarades.
Papa et Maman avaient respectivement trente-sept et trentecinq ans à la naissance de Gilbert qui était arrivé très vite après le mariage, alors pourquoi cette tardive union peu commune pour l’époque ?
Autre question que je me posais : pourquoi ne savions-nous rien et ne connaissions aucun membre de la famille de mon père ? Il ne parlait jamais de ses origines.
Quant à la famille de notre mère, qui avait été très nombreuse, elle se réduisait à présent à une poignée de personnes, dont mes cousins et cousines qui avaient presque l’âge de nos parents. Tout cela augmentait le bouillonnement de mon cerveau d’enfant.
À l’époque, ma mémoire enregistrait sans limite, filmant tout sur son passage, gravant tous les détails : les gens, les situations, les paroles, les expressions que j’étais capable de me rappeler des années plus tard. Le vêtement d’une personne, l’intonation de sa voix et même le temps qu’il faisait ce jour-là. Tout de même ! Ne jamais avoir oublié le chemin de terre bordé de jasmin odorant qui menait à mon école, ma classe, la cour de récréation, ma maîtresse et la robe qu’elle portait… du temps de la maternelle !
Je garde encore à ce jour, et malgré mon âge, cette capacité à mémoriser de nouvelles choses, et à garder intacts les souvenirs les plus lointains de mon enfance.
Un jour, en compagnie de Roselyne, mon épouse, je croisai un individu dans la rue. Mon insistance à le fixer avait intrigué ce dernier et il fut très étonné quand je l’appelai par son nom. Nous étions des enfants du même village quarante ans auparavant !
Cette faculté m’aidait beaucoup dans ma profession. Lors de mes traversées rapides dans les allées des grands magasins que je dirigeais, je remarquais les moindres anomalies dans l’organisation des rayons, malgré les nombreuses préparations à ma venue.
Au cours de ma formation de psychologie à l’université de Nanterre, j’avais étudié le processus de la mémoire, et j’en avais retenu les trois phases dans les zones profondes de la conscience et au niveau émotionnel. En premier lieu, le codage de manière précise de l’information. Plus la trace mnésique est profonde et plus l’information est bien enregistrée.
En second, le maintien dans le temps des informations apprises, et enfin, le rappel ou la récupération qui permet à une information d'être extraite de la mémoire.
À cela, s’ajoute l’intervention des émotions. J’ai vite compris que je ne les contrôlais pas, et qu’au contraire, elles me rendaient plus sensible. J’éprouvais les joies, les peines et les douleurs des autres, allant jusqu’à les ressentir physiquement.
La première expérience de cette sensation fut le jour où j’ai vu cette vieille dame tomber sur son genou. J’ai ressenti sa douleur de façon aigüe, au point même de boiter pendant un ou deux jours. Aujourd’hui encore, je ne peux même pas regarder de bêtisiers, certaines chutes pourtant amusantes, me font ressentir une douleur.
Pourtant, certains événements semblaient ne pas trouver de place dans ma mémoire. Comment expliquer que je ne puisse pas me souvenir des dates de décès de mes parents ou de certaines personnes, alors que d’autres sont gravées dans ma mémoire à jamais.
Un jour de froid polaire de janvier 1972, j’étais en compagnie de ma chérie dans le chic quartier de l’Opéra pour y faire des emplettes. J’avais préféré rester à l’extérieur du magasin, quand une jeune et jolie femme s’était approchée de moi. Sur le moment, et pardon pour elle, je pensais avoir à faire à une de ces "belles" du quartier de la Madeleine. Elle était maquillée avec goût, et portait un long et élégant manteau de vison, laissant apparaitre de jolies chevilles perchées sur de magnifiques escarpins.
Tout sourire, elle m’avait énergiquement embrassé sur mes deux joues, me laissant probablement des traces de rouge à lèvres. J’étais très décontenancé et elle avait dû s’en apercevoir. Mais qui donc était cette fille ? Aucune idée ! Et Roselyne qui n’allait pas tarder à venir, qu’allait-elle croire ? J’ai bredouillé quelque chose comme :
- Excusez-moi Madame, mais qui êtes-vous ?
- Richard ! Tu ne changeras jamais, toujours aussi blagueur !
C’est ce moment qu’avait choisi Roselyne pour sortir du magasin un paquet à la main. J’étais affolé comme un gamin pris le doigt dans le pot de confiture, sans avoir pu y goûter.
Roselyne, tout sourire, s’était avancée vers nous, son regard allait de l’un à l’autre, et me demanda si je l’avais reconnue. Mon stress retomba subitement ; ainsi ce n’était pas une inconnue.
- Mais bien sûr, dis-je, j’ai seulement été un peu surpris.
- Tu sais, m’avait dit la "belle", un moment j’avais vraiment cru que tu ne me reconnaissais pas.
Elles bavardèrent ensemble encore un moment avant de se séparer, puis, je demandai :
- Écoute Roselyne, tu dois me prendre pour un fou, mais qui est cette femme ?
- Mais enfin, tu es sérieux ? C’est Danielle, Danielle C., la femme du rédacteur en chef du journal jeune Afrique, tu t’en souviens bien quand même, nous sommes quelques fois sortis ensemble.
- Je me souviens parfaitement de son mari et de ses analyses intelligentes sur la politique et autres, mais pas d’elle !
- Elle a joliment changé, c’est peut-être pour ça.
Tu as raison, me dis-je intérieurement, elle a joliment changé…
Il m’avait fallu du temps et des efforts pour retrouver au fond de ma mémoire, le souvenir de cette femme que j’avais, je ne sais pourquoi, voulu effacer.
L’évocation de cette ville, fait remonter à la surface de nombreux souvenirs d’adolescence. C’était un monde à part, différent de ma petite banlieue de l’Ariana.
Véritable carrefour de la méditerranée, cette ville a vu défiler les Phéniciens, les Romains, les Arabes, les Turcs et les Français, qui tous ont imprégné leurs marques, offrant un curieux mélange d’influences.
La ville autrefois fortifiée s’ouvre par plusieurs portes.
Par l’ouest, Bab El Alloua, route venant de Kairouan ; par le sudouest, Bab Sidi Kassem menant à la Kasbah et au cimetière musulman ; par le sud-est, Bab El Allouche, menant au souk de Tunis et à la mosquée Mahrez, et Bab Saadoun route pour la prison et l’hôpital Charles Nicolle.
Et puis il y a celle qui donne sur la route de Carthage. C’est la porte que j’empruntais dans mon enfance, en venant de l’Ariana. Je passais par le parc du Belvédère et son zoo, face à l’institut Pasteur, et non loin du cimetière Juif, le Borgel. La belle avenue de Paris nous faisait entrer dans Tunis par l’élégant quartier de Lafayette, aux bâtiments modernes mélangeant style Art-déco et lignes orientales aux courbes arabesques.
Sur la grande avenue de la liberté, se trouve la grande et belle synagogue, projet du Baron Giacomo Di Castelnuovo, richissime médecin, explorateur puis diplomate, qui la souhaitait en remplacement de celle du quartier populaire de la "Hara", dans un but de rapprocher les deux branches irréconciliables du judaïsme tunisien. Les " Granas", en hébreu Gornéïm, juifs d’origine portugaise qui venaient de la ville toscane de Livourne, dont il était issu, et les "Twânssas" juifs tunisiens autochtones. Elle ne fut construite bien après sa mort, en 1933, d’après les plans de l’architecte Victor Valensi.
C’est au XVe siècle que les Livournais formèrent une communauté très soudée qui se distinguait fortement par son européanisation.
Ils parlaient italien, portaient des perruques et se maquillaient. Ils se considéraient comme faisant partie de la bourgeoisie européenne et n’avaient pas ou peu de relations avec les juifs indigènes qui parlaient le judéo-arabe, et s'habillaient à l'orientale. Leur présence imposante avait provoqué en 1741 un schisme qui divisa les juifs pendant presque deux siècles. Les Livournais refusaient toute mixité, avaient leurs propres rites et synagogues, ne se mariaient qu'entre eux, et refusaient même d’être enterrés dans le carré des autres juifs.
Ils finirent cependant par "s'arabiser".
En 1942, les soldats allemands entrèrent en Tunisie et plongèrent le pays dans les ténèbres de la terreur, effaçant la diversité et la liberté qui illuminait ses terres. Le 9 décembre, ils occupèrent Tunis sous le commandement du colonel Walter Rauff, et arrêtèrent les dirigeants et les membres de la communauté juive à la Grande Synagogue, ainsi que de nombreux juifs tunisiens, aux abords de l’école de l’Alliance israélite universelle.
Mon cousin Julo fut de cela.
Ce jour sombre de l’histoire de la Tunisie fut le prélude de plusieurs mois de persécutions. Près de 5 000 juifs furent envoyés aux travaux forcés dans plusieurs camps de travail, Bizerte, Mateur, Zaghouan, Enfida, et bien d’autres. En avril 1943, les nazis organisèrent un convoi aérien pour déporter les juifs tunisiens vers les camps de concentration en Allemagne, en Autriche et en Pologne. Ils avaient pour projet la construction de camps d’extermination sur le modèle de ceux d’Europe de l’Est ; ils n’en eurent heureusement pas le temps. Ils prévoyaient l’extermination de la population juive d’Afrique du Nord.
L’arrivée en 1943 des troupes Anglaises sous le commandement de Montgomery, fit heureusement échouer leur projet funeste.
Le 5 juin 1967, dans le contexte de la guerre des six jours, la synagogue fut saccagée par des émeutiers musulmans, puis restaurée en 1996. Depuis, et sur ordre du président Ben Ali, la synagogue fut placée sous la protection policière.
Au-delà, on arrivait à mon lycée Français Carnot, qui a vu passer de nombreuses personnalités tel que, Serge Moati journaliste et réalisateur de films ; le fondateur de la maison de haute couture Loris Azzaro ; Gisèle Halimi célèbre avocate ; Georges Wolinski dessinateur de presse et auteur de bandes dessinées ; Philippe Seguin homme d’état français de premier plan ; Joseph Haïm Sitruk grand rabbin de France, et bien d’autres aussi célèbres qu’il est impossible de tous les nommer.
Certains d’entre eux ont été des figures bien connues de la gauche progressiste. Ils avaient leurs habitudes après les cours de se réunir dans les nombreux cafés près du lycée, pour parler politique, et refaire le monde à leur façon.
Un peu plus loin, l’avenue de France, rebaptisée avenue Habib Bourguiba ou trône la belle cathédrale Saint Vincent de Paul aux couleurs jaune et blanches, dotées de mosaïques et de 2 clochers, tintant à ne plus finir le jour de l’assomption, précédant la gigantesque procession autour de la madone.
À gauche, l’avenue Jules Ferry, route qui menait au port de Tunis, un lieu fréquenté par les amoureux de la pèche, dont mon frère et moi en faisions partie, et à droite, le cœur du vieux Tunis aux rues étroites et sinueuses, bordées de maisons blanches, à la chaux et aux volets bleus.
Les habitants de Tunis, très attachés à leur ville, pouvaient passer des heures à flâner dans les rues commerçantes.
Les terrasses de cafés, ensoleillées et souvent bondées d’une large majorité de femmes, sirotant café, thé à la menthe et aux pignons, boissons fraiches et sorbets en tous genres. À l’intérieur, l’espace tant apprécié des joueurs de belotte, et de chkobba, autour d’un café ou d’un apéro typique, ou les jurons se mêlaient aux cris.
Chaque rue, chaque quartier fascinait et on ne pouvait qu’être séduit. Le centre-ville était déjà un souk par la vie bouillonnante qui y régnait. Musées, cinémas, grands magasins, l’ensemble dans un mélange arabo-Français.
Un quartier retenait l’attention par sa spécificité géographique et historique, la Hafsïa.
À l’époque, Tunis, était une principauté indépendante, et sa population s’est accrue en accueillant ceux qui trouvèrent refuge lors de la prise de la ville de Kairouan et de ses environs, par les Arabes hilaliens. Persécutés et massacrés, les juifs n’avaient d’autres choix que de fuir ou de se convertir à l’Islam
Appelé populairement la "Hara", qui veut dire quatre en arabe, dérivé de huira, qui signifie quelques-uns. Ce quartier était donc à l’origine un lieu où s’installèrent quelques juifs. Créé depuis le XIe siècle, il s’étendait de Sidi-Khlef à Sidi Mardoum. Les juifs, qui étaient tolérés hors de la Hara en journée, étaient obligés de rejoindre le "ghetto" à la nuit tombée. La pauvreté était généralisée, et la plupart des habitants ne vivait que grâce aux organismes de bienfaisance. Ils étaient malgré cela, profondément attachés au culte et à leurs traditions. La mise en place de protectorat Français en 1881, offrait la liberté aux juifs de pouvoir habiter partout.
En 1911, une célébrité mondiale a vu le jour dans le quartier de El Kallalil. Méssaoud Haï Victor Perez, connu sous le nom de Young Perez, et qui détient encore à ce jour, le titre de plus jeune champion du monde de boxe dans la catégorie plume. Arrêté en France, il fut déporté et abattu au cours des « marches de la mort » le 22 janvier 1945.
Avec une histoire qui remonte à des milliers d’années, la ville de Tunis est un véritable trésor pour ceux qui veulent découvrir une culture riche est fascinante. Tunis mérite d’être explorée et appréciée pour tout ce qu’elle a à offrir.
Vers les années 1950, le pays était déjà entré dans sa modernité, et sa capitale était à la pointe. La jeunesse, emportée par la vague yéyé venue de France, ne pensait qu’à vivre. Il faut dire que dans ces années-là, l’insouciance régnait, malgré les grands bouleversements que préparait le gouvernement de M'hamed Chenik pour conduire la Tunisie vers son autonomie.
