L'homme pâle - Phoebé . - E-Book

L'homme pâle E-Book

Phoebé .

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Beschreibung

Héritier du seigneur Kardar, la vie du jeune Lug semblait toute tracée : devenir un gentilhomme digne de ce nom, un Chevalier, épouser une damoiselle judicieusement choisie par son père et, le moment venu, prendre sa suite et tâcher de se montrer aussi noble que lui. Malheureusement pour sa famille, le Destin en décida autrement et le voilà lancé sur les routes, sans un sou en poche, frayant avec la pire engeance, car il est L'HOMME PÂLE. Il n'en naît qu'un par siècle. Il ne fait qu'un avec la magie. Une vie pas tous les jours facile à assumer pour l'adolescent.

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Seitenzahl: 429

Veröffentlichungsjahr: 2024

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PHŒBÉ

L’HOMME PÂLE

DU MÊME AUTEUR :

Les chroniques arvennes :

1 - Bronius

2 - Bah-lor

Les chroniques drukhses :

1 - Alamane * La forêt arvenne

2 - Alamane ** Rampolis

3 - Alamane *** Forteresse

4 - Alamane **** Atrium

5 - Alamane ***** Sénat

Contes (collectif d’auteurs)

L’Homme Pâle

Magie

Reviviscence :

1 - Fael

Sous le smog

Varnie

Viking :

1 - Viking

2 - Stella

La geste d’une innocente (humble collaboratrice de James G.)

Retrouvez tous les titres et les actualités de l’auteur sur :

http://rayonlune.blog4ever.com/

ISBN 978-2-9552867-7-7

EAN 9782955286777

Illustration de couverture : Nicolas le Tutour alias Niko.

http://nicocom-nlt.blogspot.com/

© Phœbé, 2004.

Table des matières

I - Les paladins

II - L’Homme Pâle

III - Le bourgeois

IV – Cours de magie

V – Les fleurs de rêve

VI - L’épreuve

VII - Territoire des goules

VIII – La liche

IX - Le grimoire

X – Lug contre les bandits

XI – Les sous-sols de Lermer

XII – Au pilori

XIII – Une voix dans ma tête

XIV – La vengeance de Lug

XV – Souvenirs

XVI – Les rats

XVII – Les fantômes

XVIII – Gwenva

XIX – Les pérégrinations de Chaldaric

XX – Le tombeau

XXI – Le choix de Gwenva

XXII – Isdegard

XXIII – Le rêve

XXIV – Le seigneur de Gidret

XXV – L’école de haute sorcellerie

XXVI – Minéral

XXVII – Retour chez les mages

XXVIII – Fuite

XXIX –Au bord de l’eau

XXX – Pillage bafomey

XXXI – L’onyx

XXXII – Premier combat

XXXIII – Dernier combat

XXXIV – Épilogue

CHAPITRE PREMIER

I - Les paladins

Présent

― Je hais les paladins, avait-il lâché comme un imbécile…

… Alors qu’ils se trouvaient dans une auberge située juste en face du temple de Braval, temple servant de quartier général à la principale force armée de paladins au service du Bien.

Leurs ennuis avaient commencé là.

Pas moins de quinze paladins en armes et armures rutilantes, aux couleurs or et blanc du susdit dieu du bien et de la bravoure, s’étaient levés en l’entendant et approchaient des deux amis. Gwenva essaya de faire taire son compagnon.

Trop tard. Ils étaient cernés.

― Veuillez mesurer vos propos, articula une voix guindée.

Chaldaric les salua de sa chope avant de la vider d’un trait. Il leur rota sa bière au visage :

― Vous autres, bandes de décérébrés, ne savez qu’obéir en bons petits toutous bien dressés.

Il posa violemment sa chope et se redressa de toute sa hauteur, ce qui donna à réfléchir même aux plus audacieux, car, debout, il dépassait le plus grand des chevaliers d’une bonne tête, sinon plus. Ses cheveux bruns frôlaient les poutres soutenant le plafond.

― Pour parader, vous êtes champions, poursuivait-il. Mais quand il faut se battre, vous vous planquez dans les jupes de vos moines obèses.

Le poing de l’autre partit si vite qu’aucun œil humain n’aurait pu le voir.

Chaldaric para avec la paume. Il plaqua son autre main sur le coude de son agresseur et poussa. L’armure craqua et se déchira. L’articulation se déboîta avec un petit bruit sec et le paladin hurla. Alors, la bagarre commença.

Avec un soupir de lassitude, Gwenva se jeta dans la mêlée ; il fallait bien se soutenir entre amis !

Contrairement à son gigantesque compagnon de route, Gwenva jouait en finesse. Plus souple et fuyant qu’une anguille, il se faufilait entre les combattants. Sa dague sectionnait les sangles de cuir qui retenaient les pièces d’armure, laissant des ouvertures pour son complice. Elle trancha également les bourses exposées afin de rentabiliser leur déplacement, ainsi que les bourrelets des combattants trop bien nourris et un ou deux tendons pour finir le travail.

Une épée frôla le flanc du jeune homme. Il l’esquiva en se contorsionnant, se glissa sous le bras armé et planta sa lame dans le défaut de l’armure situé sous l’aisselle. Le paladin écarquilla les yeux de stupéfaction. Gwenva acheva de le contourner. D’une main, il lui saisit le menton. De l’autre, il l’égorgea sans remords.

Un chevalier souleva une lourde table. Il allait la fracasser sur Chaldaric quand Gwenva, au ras du sol et en appui sur un bras, lui faucha les chevilles de ses jambes tendues. L’autre s’effondra. La table lui retomba sur le crâne, l’assommant pour le compte.

― À la Garde ! À la Garde !

Gwenva jura. Deux contre quinze dans un espace confiné, ils pouvaient s’en sortir. Si la garde intervenait, ils ne feraient plus le poids.

― Chald !

Le géant lui répondit :

― On s’arrache !

Gwenva atteignit la porte le premier. Il l’ouvrit en grand et se précipita dehors. Il entendit Chaldaric le suivre bruyamment. Sur sa droite, entre les échoppes, il aperçut les soldats accourir, une main sur leur casque à nasal pour l’empêcher de tomber, l’autre sur leur fourreau garni pour ne pas se prendre les pieds dedans. L’adolescent s’enfuit sur la gauche, le pas lourd de son compagnon sur ses talons. Il remonta la rue alors que les badauds apeurés se rangeaient pour les laisser passer. Derrière lui, Chaldaric renversait tout ce qu’il trouvait afin de multiplier les obstacles sur la route de leurs poursuivants, provoquant vociférations et malédictions de la part des marchands.

Ils dévalèrent ainsi la grande rue. À peine sorti du quartier religieux, Gwenva obliqua dans une venelle si étroite que la lumière du soleil n’en éclairait jamais le sol de terre piétinée. Les soldats perdaient du terrain.

Il repéra une vieille demeure décrépie dont le toit en terrasse convenait à ses plans. Aussi se jeta-t-il dans le cul-de-sac. Comprenant le but de la manœuvre, Chaldaric s’arrêta. Il croisa ses doigts pour lui faire la courte échelle. Son souple comparse y prit appui et il le propulsa sur le toit. À l’abri, Gwenva se retourna immédiatement. À quatre pattes, il tendit le bras vers le géant qui bondit, heurta le mur d’en face avant de se retourner comme un chat et d’agripper fermement cette aide bienvenue. Il se hissa sans peine à ses côtés et lui tomba plus ou moins volontairement dessus. Sous son action, ils s’écroulèrent sur la terrasse, Gwenva coincé dessous, les fesses écrasées contre les dalles sales. De sa main libre, ce dernier lui asséna un bon coup dans les côtes :

― Tu pèses trop lourd, râla-t-il.

Chaldaric ne bougea pas. Tous les sens en alerte, il écoutait les bruits provenant de la ruelle en contrebas. Apparemment, les soldats ne les avaient pas vus grimper. Ils pestaient et frappaient à toutes les portes à la recherche des fugitifs. Le plus gros de la troupe avait poursuivi son chemin, persuadé qu’il fallait vraiment être le dernier des crétins pour se jeter dans une impasse lors d’une fuite.

Ils cherchèrent encore un peu, puis, jugeant qu’ils en avaient assez fait pour une simple bagarre de taverne, rebroussèrent chemin.

Rassuré, Chaldaric reporta son attention sur son compagnon, toujours coincé sous lui. Profitant de la situation, il posa ses lèvres sur les siennes. Le combat et la poursuite l’avaient excité. Un flot d’adrénaline irriguait ses veines. Aussi se sentait-il plus vivant que jamais et avait-il besoin d’évacuer le trop-plein d’énergie.

Il l’embrassait goulûment à présent alors que ses mains exploraient son corps souple à la recherche de la ceinture du pantalon. Elles atteignirent leur but, ôtèrent la sangle avec fébrilité, mais échouèrent à descendre plus bas ; d’insupportables lacets noués trop serrés leur barraient l’accès. Impatient, Chaldaric utilisa sa terrible force de Bafomey pour arracher l’impudent rempart de cuir. La cordelette résista… pas les œillets qui se déchirèrent.

Gwenva lâcha une bordée de jurons où il était question des ascendants barbares de son compagnon. Il râlait, mais davantage pour la forme et le regret de perdre ainsi son dernier pantalon, car la précipitation de son amant lui plaisait.

― Continue, lui susurra Chaldaric à l’oreille, et je te prouve que je suis aussi sauvage que mes ancêtres.

L’adolescent blond envisagea l’idée avec envie. Il reprochait souvent à son partenaire d’être trop sage, trop conventionnel dans l’intimité. Si le géant laissait ressortir sa nature profonde de pillard… Gwenva en frémit d’avance.

Gwenva.

Dans l’ancien langage bafomey, ce mot signifiait paradis.

Jamais un nom ne fut mieux porté, songeait Chaldaric alors qu’il admirait le corps offert de son compagnon et s’immisçait dans son paradis personnel.

II - L’Homme Pâle

Passé

Un antique sort de surveillance se déclencha.

L’homme se précipita vers une large vasque de pierre blanche. Dans l’eau d’une clarté limpide, alors qu’elle croupissait là depuis un siècle, une vision se matérialisa et il l’examina avec attention.

Une forêt éclatante de vie jouxtait des champs où les premières pousses sortaient d’une terre riche et grasse. Des clôtures de fortunes empêchaient les bêtes sauvages d’y venir brouter et ruiner les cultures naissantes, alors que vaches et moutons s’activaient à tondre ras le moindre brin d’herbe des surfaces laissées en jachère un peu plus loin. Plus loin, un village s’étalait au pied d’une formidable muraille abritant un château impressionnant. L’image changeait comme la vision devenait plus précise. Elle se précipitait désormais vers l’un des étages de la demeure seigneuriale. Elle traversa la fenêtre munie de carreaux de verre scellés au plomb ; un véritable cachet de luxe. D’épais rideaux rehaussés de cygnes brodés protégeaient les lieux du froid et de la lumière. Là, un homme de grande taille, habillé de pied en cap pour la chasse tenait dans ses bras un nouveau-né. Il l’examinait avec un visage rayonnant. Enfin ! Enfin, le seigneur avait un héritier mâle ! Sa jeune épouse, qui maintenant se reposait sur la vaste couche à baldaquins, lui avait donné jusqu’à présent trois filles et serviteurs et paysans commençaient à cancaner sur le peu de faveur que les dieux accordaient à leur maître. Ce dernier balaya ces pensées désagréables. Il regarda son héritier avec beaucoup d’attention. L’enfançon avait le cheveu rare et pâle, et ses yeux qu’il n’avait ouverts qu’une seule fois, semblaient très clairs presque blancs. Non. Il ne fallait pas qu’il fût aveugle ! Curieux tout de même que le fils d’un Kardac soit blond. Le seigneur avait d’épais cheveux bruns et son épouse, d’un noir aile de corbeau.

Il poussa un soupir résigné et teinté de dépit :

― Eh bien, nous l’appellerons Lug, homme lumière.

Puis il refila le marmot aux nourrices et quitta la pièce.

À mille lieues de là, le mage abandonna son poste d’observation au-dessus de la vasque. Il retroussa le bas de sa robe pour courir plus vite et, faisant fi de sa dignité, se précipita dans les couloirs en hurlant la terrible nouvelle.

― L’Homme Pâle est né ! L’Homme Pâle est né !

Sur son passage, les portes s’ouvraient. Des têtes apparaissaient ; la plupart appartenaient à des vieillards chenus, d’autres semblaient plus jeunes, mais fort peu. Deux ou trois n’avaient pas vingt ans, mais ceux-là devaient être des serviteurs.

Les robes se multipliaient dans le couloir. Elles se rassemblaient et commentaient l’événement. Et quel événement ! Il ne naissait qu’un Homme Pâle par siècle. Et chacun s’était révélé un magicien aux pouvoirs sans limites. Cette puissance incommensurable se doublait généralement d’une terrible malédiction. De mémoire d’historien, aucun Homme Pâle n’était mort dans son lit. Tous avaient connu une mort violente. La plupart avaient sombré dans la folie. Certains avaient servi le Mal. Beaucoup trop en fait. Le nouvel Homme Pâle venait de naître et il fallait le récupérer et l’éduquer au plus vite, avant qu’il ne grandisse, avant qu’il ne suive la voie obscure et ne détruise le monde.

On parla peu. On parla bien. Un serviteur des mages se trouvait à proximité du territoire des Kardac. Il irait quérir l’enfant. Il expliquerait la situation aux parents et si ceux-ci ne comprenaient pas, alors il volerait le nouveau-né. Pas dans l’immédiat, car même un génie de la magie avait besoin d’en passer par les premiers âges peu ragoûtants de la vie. Ils patienteraient cinq ans. Mais dans cinq ans, ils en firent le serment, l’Homme Pâle leur appartiendrait d’une façon ou d’une autre.

Grâce à un enchantement des plus complexes, l’envoyé des mages reçut des instructions plus nettes et précises que s’il les avait pensées lui-même. Prêt à l’action, il quitta l’auberge après avoir payé son dû. Il ajusta son havresac sur son épaule et prit la route de la seigneurie de Kardac. Il lui fallut plus de deux semaines pour y parvenir, sans encombre heureusement, car il paraissait trop pauvre pour intéresser les brigands. Même ses bottes ne valaient plus une agression depuis belle lurette, aussi voyagea-t-il tranquillement. Arrivé aux portes de la muraille extérieure protégeant le corps principal du château, il eut bien du mal à convaincre les gardes de faction qu’il ne venait pas pour mendier. Il leur brandit sous le nez le médaillon frappé du pentacle et parvint à se faire ouvrir la petite porte réservée aux domestiques. On l’escorta sous bonne garde jusqu’au logis seigneurial où il lui fut signalé que le jour des doléances était à chaque nouvelle lune et qu’il lui faudrait repasser. Usant du peu de patience qui lui restait et de sa diplomatie vacillante, il exposa les raisons de sa venue au vieux serviteur qui le dévisageait, soudain inquiet à la vue du médaillon gravé du signe des magiciens. Après mûres réflexions, le vieillard introduisit le visiteur. Il le guida vers une chambre sordide et sans fenêtre qui sentait le renfermé et la poussière. Un grabat défoncé l’encombrait.

― Je ne quémande pas l’hospitalité, répéta l’envoyé des mages. Je dois parler à votre seigneur.

― Pas dans cette tenue, trancha le domestique. Prenez un bain, changez de vêtements, coiffez-vous et alors notre seigneur consentira peut-être à vous recevoir.

L’homme dut se résigner. Il avait réussi à atteindre le château et à y pénétrer, il se contenterait de cette maigre victoire pour l’instant. Après tout, il avait cinq ans pour mener à bien sa mission alors une nuit de plus ou de moins…

― Où sont les bains ?

― Dans les sous-sols. Passez par les cuisines, au fond de la grande salle, à gauche du hall.

« Passez par les cuisines », comprendre : « Ne vous faites surtout pas voir ! »

Le lendemain, l’envoyé se présenta vêtu d’un pourpoint neuf acheté en ville, les cheveux soigneusement brossés et collés sur un crâne qui commençait à se dégarnir. Le seigneur l’attendait assis sur un siège à haut dossier, placé devant une cheminée capable de contenir un tronc entier. Son épouse en occupait un similaire posé à côté. Dans ses bras, le bébé qui deviendrait l’Homme Pâle, objet de toutes les convoitises, dormait.

― Monseigneur. Je suis ici à la demande du Hiérarche de l’école de Haute Sorcellerie, Tour de l’Est. Nous recherchons l’Homme Pâle de ce siècle et nous pensons que votre fils est l’Élu de la Magie. Si tel est bien le cas, nous aimerions lui enseigner les arcanes. Afin de nous en assurer, j’aimerais procéder à un test, si vous m’y autorisez.

― Hors de question, trancha le seigneur. Peu importe qu’il soit votre élu ou non. Il est avant tout mon héritier et demeurera dans ce château pour me succéder.

L’envoyé ne se laissa pas abattre. Il lui restait des arguments et du temps :

― Mon Seigneur, permettez-moi de vous rappeler qu’un seul Homme Pâle naît par siècle. Il est l’enfant de la magie. Elle l’aime et le sert. Il en possède tous les pouvoirs, mais doit apprendre à la dominer s’il ne veut pas finir comme son esclave. Lorsqu’il commencera à grandir, les phénomènes inexplicables se multiplieront autour de lui : tempête lorsqu’il s’énervera ou pleurera, accidents funestes sur ceux qui le contrarieront… Si vous avez de la chance, il restera un adorable petit garçon dont vous pourrez être fiers. Dans le cas contraire, il se muera en un monstre sadique et assoiffé de sang, totalement soumis à ses pulsions et que nul ne pourra contrer. Durant le millénaire qui vient de s’écouler, dix Hommes Pâles sont nés. Quatre sont morts avant leur majorité, pendus ou décapités, condamnés à mort pour meurtres ou crimes monstrueux. Trois ont semé mort et destruction sur leur passage. Un est devenu un tyran qui a soumis plus de la moitié du monde connu sous son joug. Il s’appelait Zerth.

Un frisson d’horreur parcourut le couple. Zerth demeurait gravé dans les mémoires même aussi loin dans le sud. Et pas en bien.

― Il a fallu l’aide d’un dragon pour le tuer.

Le serviteur des magiciens marqua une nouvelle pause dramatique avant de poursuivre :

― Est-ce l’avenir que vous souhaitez pour votre fils ?

Le visage du seigneur se ferma :

― Rien ne prouve que Lug soit votre Homme Pâle.

― Vous êtes bruns de poils et de peau alors que son épiderme est blanc ainsi que ses cheveux et ses yeux. Inutile de le nier : je le sais et pourtant, vous ne m’avez pas laissé l’examiner. Sa naissance, il y a deux semaines, a réveillé un sort plusieurs fois millénaire qui ne s’active qu’à l’apparition d’un élu.

Il laissa le doute s’immiscer avant de poursuivre :

― Je ne vous suggère pas d’abandonner votre enfant aujourd’hui, ni jamais : je veux juste m’assurer que vous sachiez quoi faire si un jour la situation vous échappait. Ses pouvoirs vont nécessiter une éducation toute particulière que seuls des mages peuvent lui dispenser. Je vous demande de bien y réfléchir, de choisir ce qu’il y a de mieux pour votre enfant et pour l’avenir du monde.

Il s’inclina respectueusement.

― En cas de problème, vous pourrez vous adresser à n’importe quel mage qui nous transmettra votre décision.

Il salua à nouveau.

― Si vous me le permettez, je vais me retirer.

Le seigneur Kardac acquiesça, mal à l’aise.

Le message parvint à l’école de Haute Sorcellerie trois ans plus tard : le seigneur Kardac remerciait les mages de l’attention qu’ils portaient à son fils et consentait à le laisser poursuivre ses études dans leur établissement.

Afin d’escorter le jeune seigneur, le conseil des mages décida de lui envoyer deux des leurs ainsi qu’une poignée de serviteurs et une dizaine de soldats. Ils choisirent le plus érudit et le plus puissant de leurs confrères au cas où un recours à la force s’avèrerait nécessaire, car il fallait beaucoup d’habileté et de pouvoir pour venir à bout d’un Homme Pâle s’il empruntait déjà la voie obscure… même s’il n’avait que trois ans !

La troupe ainsi formée se mit en marche.

À deux lieues du château de Kardac, les ennuis commencèrent. Visiblement, leurs pires craintes se révélaient fondées : le jeune Lug ne cherchait pas la voie obscure, il s’y précipitait.

Un vent de tempête soufflait avec rage sans parvenir à disperser d’épais nuages noirs que la sorcellerie rassemblait. Furieux, il se vengeait sur la forêt et la ville, arrachant branches, tuiles et volets. Impossible aux cavaliers de demeurer en selle. Les émissaires abandonnèrent leurs montures aux bons soins d’un fermier terrifié qui habitait à l’entrée de la vallée et continuèrent à pied, malmenés par les éléments. Ils devaient lutter pas à pas pour avancer malgré toute la magie protectrice qu’ils déployaient autour d’eux pour contrer les éléments déchaînés.

Quand ils parvinrent aux portes du château, ils n’eurent pas besoin de se justifier auprès des gardes, car on les attendait avec impatience. Le même vieux serviteur qui avait fait la leçon au premier émissaire, les accueillit tout à la fois apeuré et euphorique. Il les conduisit aussitôt auprès du seigneur, tout crottés de boue et ruisselant de pluie qu’ils fussent.

Dans l’immense cheminée, le feu ronflait et dispensait une chaleur bienvenue. Des domestiques terrorisés allaient et venaient, dressant la table avec maladresse et jetant des regards autour d’eux comme si un danger pouvait survenir à tout instant et de n’importe où. Sur un geste de leur maître, ils posèrent des couverts supplémentaires. Sur une couverture, un enfant jouait avec des personnages de bois peints. Ses cheveux blancs flottaient sur ses épaules et il ne s’intéressait pas le moins du monde aux activités des adultes. Un peu plus loin, ses trois sœurs bavardaient sous la surveillance attentive d’une nourrice qui portait un bébé assoupi.

La délégation de l’école de Haute Sorcellerie mangea en silence alors que dehors, l’orage empirait. Le tonnerre grondait. La foudre tomba, pulvérisant le sommet d’une tour. Les éclairs illuminaient la salle par intermittence et le vent hurlait dans les étages.

Lorsqu’ils se furent restaurés, le seigneur Kardac convia les mages dans une bibliothèque chaleureuse où ils s’installèrent dans de confortables fauteuils garnis de cuir. Ayant satisfait aux lois de l’hospitalité, les trois hommes oublièrent protocole et préambule pour s’attaquer au cœur du problème, car la survie même du domaine en dépendait désormais.

― Tout s’est déroulé exactement comme votre messager l’avait annoncé. Au début, il s’agissait juste d’objets que l’on retrouvait dans son berceau alors que la nourrice jurait les avoir rangés. Un jouet. Une cruche de lait. Puis les phénomènes inexplicables se sont multipliés. De plus en plus dramatiques.

Le seigneur reprit son souffle.

― Un chat qui l’avait griffé a été retrouvé écrasé par la meule. Un chat. Un jeune chat vif et plein de vie. Pas un vieux matou estropié. Une meule avance très lentement, surtout lorsqu’elle est actionnée par un âne. Aucun chat n’aurait dû se laisser happer par cette énorme roue de pierre… Non, aucun.

Il s’interrompit pour rassembler ses pensées.

― Une nourrice qui l’avait grondé est tombée des remparts. Un garde qui lui avait fait peur a été égorgé. D’après les hommes qui l’ont découvert, il se serait infligé ça lui-même.

Nouvelle pause.

― Au cours de l’année écoulée, dix-huit personnes l’ayant contrarié sont mortes. Et il n’a que trois ans. Mes gens jasent. Certains ont quitté mon service, trop effrayés pour continuer à vivre près de lui. Et maintenant cette tempête qui dure depuis un mois.

Il secoua lentement la tête.

― Je ne comprends pas. Il est si gentil. C’est un petit garçon adorable, toujours souriant. Il connaît déjà ses lettres et commence à compter.

― Monseigneur…

L’homme redressa la tête. Il semblait avoir vieilli de vingt ans depuis la naissance de son fils. De larges cernes sombres soulignaient ses yeux caves. Du gris tachait ses tempes. Des rides marquaient les commissures de ses lèvres. Sa fierté se désagrégeait.

― Monseigneur, vous n’êtes aucunement responsable de ce qui se passe. Pas plus que votre enfant. La magie le protège. Un chat l’a griffé. Il a eu mal et la magie a éradiqué le danger en tuant l’animal. Votre fils n’y est pour rien.

― Vous allez le soigner ?

― Non. Il n’est pas malade. Nous allons essayer d’éloigner la magie jusqu’à ce qu’il soit en âge de la maîtriser.

― Je comprends.

― Je dois vous prévenir que le processus sera probablement douloureux pour l’enfant et par conséquent dangereux pour son entourage.

― Oui, je… je comprends.

Sur ordre du maître des lieux, la cérémonie, qui verrait la neutralisation de l’enfant, se déroulerait dans la grande salle de réception du château. Les domestiques l’avaient entièrement vidée, allant jusqu’à éteindre le feu et récurer l’âtre, afin de ne laisser aucune arme potentielle à l’Homme Pâle.

L’enfant se tenait debout, en chemise de nuit blanche. Le froid n’avait aucune emprise sur lui alors que le mage lui faisant face grelottait dans ses robes de laine. Ce dernier avait tracé au sol un pentacle orienté plein nord avant de le doubler d’un cercle de protection. D’autres charmes avaient été répartis dans toute la pièce et devant chaque ouverture.

L’homme et l’enfant se tenaient au centre du symbole magique, éclairés par quelques bougies parfumées. Le mage se baissa pour se mettre à la hauteur du jeune garçon. Il avait marmonné ses incantations toute la journée et le sort était prêt.

Prêt à amputer l’Homme Pâle de sa raison d’être.

― Ça va, Lug ?

Le gamin hocha la tête, l’air grave.

Le mage posa un doigt sur la gorge de l’enfant. Il lui avait expliqué ce qu’il allait faire sans lui en donner la finalité, ni mentionner la souffrance qu’il ressentirait. Il lui avait présenté la chose comme un jeu un peu particulier.

Il reprit son incantation alors que son doigt descendait sur le torse imberbe. Il écarta en passant le col ouvert de la chemise, repoussant les lacets dénoués. Il s’immobilisa sur le plexus solaire, le centre de l’énergie mystique. Là, il appuya brutalement. Son doigt s’enfonça de deux phalanges dans la chair tendre.

Lug hurla.

Une incommensurable puissance arracha son tortionnaire du sol, le projeta contre le mur de pierre qui se fissura sous l’impact, avant de le laisser retomber au sol, inerte. Une traînée de sang frais marquait désormais la cloison du plafond jusqu’au plancher où le corps du pauvre thaumaturge gisait en un tas pitoyable, tous les os brisés et la boite crânienne explosée.

Agenouillé au milieu du cercle, l’enfant pleurait, ses petites mains pressées sur son torse brûlé.

Ils enterrèrent le corps disloqué du magicien dès le lendemain alors qu’une aube radieuse dispersait les derniers nuages. Avec le retour de la lumière, l’espoir renaissait dans les cœurs, car les magiciens semblaient avoir tenu leur promesse de neutraliser les pouvoirs de l’enfant.

Seul Lug pleurait.

La marque dans ses chairs se consumait encore, lui infligeant de cruelles souffrances.

― Lug, gronda son père. Tu es un homme et un Kardac. Tu n’as pas le droit de pleurer.

Alors, comme Lug était un petit garçon courageux, il renifla un grand coup et ravala ses larmes.

Le second magicien, devenu le chef par défaut des émissaires de l’école de Sorcellerie, prit l’enfant par la main après un ultime hommage à la tombe fraîche. Le Seigneur n’esquissant pas le moindre geste pour retenir son fils ou l’embrasser une dernière fois, l’homme de pouvoir le guida gentiment jusqu’aux chevaux. La mère ayant préféré demeurer au château, l’enfant partit sans un au revoir.

La troupe de la Tour de Haute Sorcellerie quitta alors le domaine, au grand soulagement de tous ses habitants.

III - Le bourgeois

Présent

Le riche bourgeois se sentait délicieusement ivre en quittant l’auberge animée. Il aurait pu faire appel à l’un des coches qui stationnaient à proximité ou plus simplement à l’une des chaises à porteurs, mais l’idée d’être bringuebalé lui donnait la nausée. Il opta donc pour une balade à l’air libre, à défaut de pur, dans les rues de la cité. Il abandonna les grandes avenues pour prendre un raccourci qui le ramènerait jusque chez lui. Bientôt, il se retrouva seul dans les ruelles désertes. Loin de songer aux dangers qui l’épiaient dans l’ombre, il commença par fredonner pour se tenir compagnie puis, l’alcool aidant, haussa peu à peu le ton sans s’en rendre compte.

Il chantait gaiement lorsqu’il aperçut, à quelques pas à peine, une ravissante silhouette de femme fort élégante. À n’en point douter, à la richesse de sa mise, à la délicatesse de sa démarche, il s’agissait d’une personne de qualité. La pauvre devait s’être perdue. Il était donc de son devoir de lui porter secours.

Il s’approcha, guilleret.

― Gente Dame.

Elle sursauta, poussant un petit cri terrifié.

― Pardonnez-moi ; je ne voulais pas vous effrayer.

Elle se tourna vers lui, une main tremblante devant sa jolie bouche entrouverte.

Le bourgeois en profita pour l’examiner… avec délice.

Elle portait une robe blanche et brodée qui dévoilait parfois une cheville fine où se lassaient des ballerines. Une ceinture pastel ceignait sa taille souple. Sa poitrine généreuse se soulevait au rythme rapide de sa respiration apeurée. Un ruban de soie serrait son cou gracieux. Ses paupières diaphanes papillonnaient sur de magnifiques prunelles au bleu délavé presque blanc. Ses cheveux blonds, si clairs qu’ils paraissaient blancs eux aussi, s’échappaient en boucles d’une coiffe à voilette transparente qu’elle avait relevée pour mieux voir dans la nuit.

― Puis-je vous aider ?

― Oh, monsieur !

La belle enfant se précipita vers lui. Elle posa ses mains fines et gantées de résille sur le bras de son sauveur. Ses grands yeux expressifs allaient d’un recoin obscur à une tache d’ombre.

― Oh, monsieur ! répéta-t-elle. Aidez-moi, je vous en supplie. Des malandrins ont attaqué mon équipage. Ils ont tué mon cocher et… Oh, Dieux ! Je me suis enfuie.

En protecteur, le bourgeois lui tapotait gentiment la tête, alors qu’il sentait la douce pression de ses seins contre son torse. Quel dommage qu’un fin voile cachât ces globes délicieux aux regards concupiscents du bourgeois !

― Allons, allons, mon petit. Je suis là. Vous n’avez plus rien à craindre ! Vous pouvez compter sur moi. Je vais vous aider.

Il la calma de son mieux. Elle sanglota un peu puis réussit à le convaincre de l’accompagner jusqu’à son carrosse afin de vérifier si certains de ses gens n’avaient pas survécu à l’agression.

L’homme hésita. Puis il se dit que les voleurs n’avaient sans doute pas l’inconscience de demeurer sur les lieux de leurs crimes et se laissa donc guider parmi les rues jusqu’à une venelle sombre coincée entre deux vieilles bâtisses aux fenêtres condamnées par des planches pourries.

― Êtes-vous sûre ?

Elle hocha la tête avec une petite moue charmante.

― Oui. Je suis passée par-là lors de ma fuite. Je courais, mais je reconnais bien les lieux.

Inquiet sans vouloir le montrer à la jeune femme, le bourgeois passa devant. Il avança de quelques pas. D’un coup d’œil par-dessus son épaule, il s’assura qu’elle le suivait bien. Il avança encore un peu dans la ruelle puante. Sur le sol de terre piétinée, des tas immondes répandaient des odeurs fétides. Des flaques glauques dont les contenus indéfinissables s’agglutinaient au milieu de la voie, souvenir d’un caniveau aujourd’hui disparu. Une tache d’un rouge sombre s’étalait contre un mur de pierre grise.

Le bourgeois avançait avec prudence. Un bruit sur sa droite le fit bondir. Une masse énorme de muscles en surgit : un monstrueux barbare qui lui assena un coup à assommer un bœuf.

Le bourgeois s’écroula.

La jeune femme se pencha sur lui. Elle récupéra sa bourse, sa chevalière et le médaillon de sa guilde suspendu à une épaisse chaîne aux lourds maillons d’or ouvragé. Elle rassembla le tout dans ladite bourse qu’elle tendit à son immense compagnon.

Le géant brun la soupesa avec un sourire appréciateur :

― Riche butin pour si peu d’efforts.

― Parle pour toi, répliqua, d’une voix bien plus grave qu’auparavant, son complice en dénouant sa ceinture. On voit que ce n’est pas toi qui portes cette fichue robe.

Il gigota :

― Aide-moi à l’enlever ; j’étouffe.

Le Bafomey le saisit par la taille. Il l’attira tout contre lui, sa bouche avide cherchant ses lèvres.

― Pourquoi ? Je te trouve très séduisant ainsi.

Il l’embrassa avec fougue.

Lorsqu’il le relâcha, Gwenva reprit son souffle.

― Ce n’est pas le moment, Chald ! Il faut filer.

― Ne t’inquiète pas. Il ne se réveillera pas avant des heures.

― S’il se réveille.

Il soupira.

― J’en ai assez de détrousser ces imbéciles. Enfin, j’en ai surtout assez de porter cette robe ridicule. Si on essayait de trouver un vrai travail pour changer ?

Chaldaric haussa les épaules.

― Pourquoi pas ?

Il se gratta la tête.

― Il y a une caravane qui part pour le Nord demain. On pourrait se joindre à l’escorte.

Gwenva fronça son petit nez.

― Escorter une caravane ou garder un troupeau de moutons, je ne vois pas la différence. On va périr d’ennui.

― Mais le roi de Nordène offre une récompense de soixante-dix pièces d’argent pour chaque goule tuée.

Gwenva sourit.

― Des goules ?

― Des goules.

Un charmant sourire se dessina sur ses lèvres.

― Demain, nous partons pour le Nord !

IV – Cours de magie

Passé

― Lug, cria le professeur.

La moitié des élèves sursauta.

Sauf l’intéressé.

― Au lieu de rêvasser, répétez ce que je viens de dire.

L’enfant soupira. Il répéta mot pour mot ses propos avec dans la voix les mêmes accents blasés et fatigués. Plusieurs de ses camarades, pour la plupart deux fois plus âgés que lui, rirent sous cape, car son imitation du vieux mage était excellente :

― Fouméro vous permettra d’allumer une bougie ou une torche. C’est un sort de base que les plus doués d’entre vous maîtriseront après trois ou quatre semaines d’entraînement.

Furieux, le vieil homme planta une bougie sur son bougeoir avec tant de force qu’elle faillit se briser. Il posa le tout devant l’enfant.

― Eh bien, montrez-nous, maintenant, Monsieur le professeur, railla-t-il.

Lug ne quitta pas son attitude nonchalante, le menton posé sur sa main, pour fixer la bougie. Il ne connaissait aucun sortilège de feu, car sa classe commençait tout juste à les étudier. Il releva cependant le défi, un sourire narquois sur les lèvres.

Il fixa la ficelle enduite qui dépassait de la cire brune.

― Fouméro, murmura-t-il.

L’extrémité devint incandescente. Une flammèche apparut. Elle grandit. La flamme enfla. Elle atteignit la taille d’un poing, puis d’une tête humaine. Elle grossissait toujours.

― Tous à terre, hurla le professeur.

Les élèves se jetèrent sous les bureaux. Le vieux mage créa un bouclier d’air solide pour contenir la boule de feu qui se dilatait avant l’explosion.

Le Hiérarche de l’école de Haute Sorcellerie constatait les dégâts. La salle de classe avait été littéralement soufflée par la déflagration, endommageant la structure même du bâtiment et la gravité avait fait le reste : les étages supérieurs s’étaient effondrés. Une chance qu’il n’y eût pas plus de victimes. On ne déplorait qu’une dizaine de morts, une cinquantaine de blessés et trois disparus. Chacun avait usé de sa magie pour se préserver et sauver les élèves.

Lug se tenait à deux pas du Hiérarche. Seul coupable de la tragédie, il ne semblait ressentir aucun remords.

V – Les fleurs de rêve

Présent

L’auberge occupait une très large salle, basse de plafond à cause des poutres épaisses qui soutenaient l’étage supérieur. Deux longues tables capables d’accueillir chacune au moins une vingtaine de convives en occupaient le centre. Autour orbitaient des tables plus petites, rondes ou carrées, conçues pour quatre ou cinq personnes. Des hommes, à divers stades d’ébriété, réclamaient à boire, mangeaient un quelconque ragoût plus riche en gras qu’en viande et pinçaient les serveuses avenantes qui essayaient de contenter tout le monde sans renverser leur plateau. Au fond, au milieu des alcooliques habitués des lieux, des voyageurs buvaient, accoudés au long comptoir de bois derrière lequel un aubergiste ventripotent et rougeaud puisait de la bière et du vin à même les tonneaux sans couvercle. Sur la gauche, un escalier menait aux chambres.

La porte principale se composait d’un énorme battant de bois qui manqua de se fracasser contre le mur sous l’incroyable poussée d’un géant. L’homme portait une frêle silhouette emmitouflée dans une ample cape brune.

Il franchit le seuil en un pas monstrueux, poussa du pied un banc contre la cloison la plus proche et y installa son précieux fardeau. Sans se préoccuper des regards qui le dévisageaient, il se précipita vers le comptoir alors qu’une toux rauque s’élevait de sous la cape frémissante.

― Hé ! Vous là-bas, hurla, un peu tard, l’aubergiste. Attention à la porte !

Le colosse brun fendit la foule sans effort. Tous poussaient leur chaise de crainte d’entraver sa progression et de se faire piétiner. Des muscles impressionnants roulaient sous sa peau bronzée. Des armes dépassaient de sa tenue. Autant dire que nul ne souhaitait le contrarier.

Le propriétaire des lieux, cependant, ne l’entendait pas de cette oreille. D’une main potelée, il désigna la pauvre chose qui toussa de plus belle.

― Qu’est-ce qu’il a votre ami ? Il ne va pas infecter ma taverne ?

― Ce n’est pas contagieux, le rassura immédiatement le guerrier en s’accoudant au bar. Il a été blessé. Le poumon, je crois. Il lui faut un médecin. Vite.

― Heu…

― Il y a bien un médecin dans cette ville, s’énerva-t-il.

― Oui, oui, le fils du Bourgmestre est médecin.

― Où est-il ?

Comme son interlocuteur ne répondait pas assez vite, il abattit son formidable poing sur la planche, épaisse d’une largeur de paume, qui recouvrait le comptoir, et la fendit dans un craquement sinistre.

― Où est-il ? hurla-t-il.

― Chez… chez son père. La… la grande bâtisse au centre, sur la place.

― Merci, lâcha le colosse avec un rictus mauvais.

Il disparut aussi vite qu’il était apparu, non sans avoir récupéré son compagnon avec une douceur incroyable ; surtout lorsqu’on regardait l’état du comptoir.

Après son départ, la porte brisée se rabattit, poussée par l’appel d’air. Elle grinça, déchirant le silence qui régnait sur l’assemblée tétanisée.

La nuit recouvrait la petite ville frontalière lorsqu’un bruit sourd intrigua les habitants d’une somptueuse demeure sise sur la place principale que l’on venait de paver à grands frais. Il fallut que le bruit se répétât deux, puis trois fois, pour que le propriétaire des lieux, le distingué Bourgmestre, envoie un domestique se renseigner. Ce dernier revint vite. Il était au bord de la panique. Choqué au-delà de toute expression, il bafouillait et ses yeux roulaient dans leurs orbites comme devenus fous.

De ses explications embrouillées, il ressortit qu’un monstre terrifiant saccageait la demeure.

― Et qu’attendez-vous pour alerter la garde ? glapit la maîtresse de maison.

En bas, les bruits de lutte avaient cessé, augmentant l’inquiétude de la maisonnée. Il y avait là le respecté Bourgmestre en simple chemise et chausses vertes, sa tendre épouse en robe d’intérieur, leurs deux jeunes filles et, fierté de la famille, le fils fraîchement diplômé de la plus prestigieuse école de médecine des cinq royaumes. Serrés les uns contre les autres, ils attendaient.

Un temps infini s’écoula.

Puis un pas lourd résonna dans le couloir. Dans le silence qui régnait jusqu’alors, il sonnait tel un glas.

On frappa à la porte.

Surpris par tant de courtoisie après ce qu’ils venaient d’entendre, le Bourgmestre et sa famille s’entre-regardèrent.

Intrigué, l’aîné des enfants lâcha la main crispée de sa mère et gagna la large porte. Il l’ouvrit.

Ce qu’il découvrit derrière le figea.

L’homme, car il s’agissait malgré tout d’un homme, le dépassait de la tête et des épaules si bien que son regard se heurtait aux muscles hypertrophiés de son torse. Ses yeux d’un bleu glacé vous transperçaient jusqu’à l’âme. Ses cheveux noirs lui cachaient le front et tombaient sur ses épaules si larges qu’il aurait touché le chambranle des deux côtés, s’il avait tenté de pénétrer dans la pièce. Il aurait pu être beau sans cette expression sinistre de baroudeur sans illusions.

Le jeune médecin recula d’un pas en chancelant, comme écrasé par l’imposante présence du guerrier. Une de ses sœurs poussa un petit cri pathétique avant de cacher son visage dans le corsage de sa mère et d’éclater en sanglots.

― Que… puis-je pour vous ? bafouilla le jeune homme.

Que de courage il lui avait fallu pour aligner ces quelques mots !

― Vous êtes médecin ?

Retombant brutalement dans une routine qu’il n’attendait pas, le jeune homme se redressa, plein d’assurance.

― En effet.

― Mon compagnon est blessé. Il tousse et crache du sang.

― Où est-il ?

― En bas.

― Allez le chercher. Portez-le jusqu’à mon cabinet. C’est l’échoppe qui se trouve de l’autre côté de la place. Là-bas, j’ai tout ce qu’il faut pour soigner votre ami. Je vous rejoins dans un instant.

Le géant acquiesça puis disparut.

Le jeune docteur se précipita à sa suite dès qu’il eut rassuré ses parents.

Il courut pour atteindre son officine le premier, car il craignait que le géant n’en défonçât la porte en la trouvant fermée. Il y parvint de justesse. Il se battit avec la serrure, força et l’huis s’ouvrit brusquement devant lui, manquant de l’entraîner dans son mouvement. Aussitôt, il dégagea le passage afin de laisser le géant entrer dans la petite salle. Sur les murs, des étagères recouvertes de fioles, de pots et de sachets, grimpaient jusqu’au plafond. Au centre, une chaise haute, une étroite desserte et une large table d’examen constituaient l’intégralité de l’ameublement. Avec d’infinies précautions, le géant posa son ami sur cette dernière puis s’écarta.

Le médecin approcha du corps pitoyable. Le blessé ne devait pas être bien gros et probablement de faible constitution pour occuper si peu de place. Une toux rauque et déchirante provenait de sous la cape. Mauvais signe. En admettant qu’il parvienne à le soigner, aurait-il assez d’énergie pour guérir ?

Il s’approcha prudemment et écarta doucement les pans du lourd vêtement.

La cape bondit littéralement. Un éclair d’acier fulgura.

Ahuri, le médecin fixait la dague qui, sortie de sous les replis de tissu, menaçait désormais sa virilité.

Il déglutit avec peine.

Une voix douce, sans la moindre trace de la toux qui l’éraillait une seconde auparavant, l’incita à relever le nez.

― Si vous souhaitez avoir un jour des enfants, je vous conseille de nous obéir bien gentiment.

La lame bougea et il sentit ses bijoux de famille glisser le long de celle-ci.

― Qu’est-ce que vous voulez ? balbutia-t-il.

Celui qui le tenait ainsi à sa merci était un adolescent au teint trop pâle et aux yeux d’un bleu délavé. Son sourire lui fit froid dans le dos.

― Des fleurs de rêve.

― Leur vente est interdite.

― Pensez-vous que nous nous serions donné tout ce mal pour un produit en vente libre ? Seuls les médecins ont l’autorisation de s’en procurer. Où sont-elles ?

La pression s’accentua sur son intimité.

Du menton, il s’empressa d’indiquer l’étagère la plus élevée.

― Là-haut, à droite. Dans un pot de terre.

Chaldaric s’empara de l’échelle appuyée plus loin et la plaça sous l’endroit désigné. Il l’escalada rapidement. Il en redescendit avec deux pots ressemblant à la description succincte. Il les tendit à son acolyte.

Gwenva en examina le contenu d’un rapide coup d’œil et sélectionna le bon.

― Qu’allez-vous faire de moi, maintenant ?

À nouveau, l’adolescent lui sourit et le fils du Bourgmestre frissonna.

― Assomme-le.

L’homme de l’art ne vit pas venir le coup.

VI - L’épreuve

Passé

Lug se présenta tête haute devant l’assemblée des plus grands mages de ce siècle. À treize ans, il en savait plus qu’eux tous réunis et, même avec le sceau qui le privait de son lien privilégié avec la magie, il demeurait le plus puissant. Il les dévisagea. En plus du Hiérarche, chef incontesté des thaumaturges et de l’école, il en reconnut quatre qui enseignaient. Quant aux autres, ils avaient voyagé, venant souvent de très lointaines contrées, pour assister à cette réunion exceptionnelle du conclave.

Lorsqu’un apprenti magicien achevait ses études, son professeur le recommandait pour passer l’épreuve finale afin de juger de ses capacités. S’il réussissait, il acquérait le titre de Mage et pouvait au choix demeurer à l’école pour effectuer ses recherches ou la quitter et mener la vie qui lui plaisait. La plupart des postulants passaient l’épreuve entre vingt et trente ans, voire plus tard. De toute l’histoire de l’école, un seul l’avait tenté plus jeune ; Zerth en avait triomphé à seize ans. À quarante, il achevait la conquête d’une grosse moitié du monde connu et il avait fallu la coalition de trois armées pour en venir à bout. Dix ans plus tard, il réapparaissait sous forme de liche et dévastait son ancien territoire. Cette fois, les humains en appelèrent au dragon du Nord pour s’en débarrasser. Le cracheur de feu n’en avait laissé qu’un petit tas de cendres.

Lorsque s’était répandue la nouvelle que l’Homme Pâle de ce siècle allait tenter l’exploit à peine âgé de treize ans, même les mages habitant à l’autre extrémité du continent avaient accouru.

Impossible de ne pas comparer Zerth l’Homme Pâle et Lug l’Homme Pâle.

En admettant que l’enfant triomphât de l’épreuve, que deviendrait-il ?

― Lug, commença le Hiérarche, sais-tu pourquoi tu es ici ?

L’adolescent répondit sur ce ton condescendant particulièrement irritant qu’il utilisait dans ses relations avec les adultes :

― Bien sûr puisque j’en ai fait la demande.

― Pourquoi es-tu ici ? insista le vieil homme afin de respecter le cérémonial jusqu’en ses moindres détails.

― Je passe l’épreuve finale, lâcha-t-il, agacé.

― Sais-tu en quoi elle consiste ?

Lug soupira, exaspéré par ce petit jeu idiot.

― Je vais passer sous cette arche de pierre, au centre du pentacle. Je serais alors confronté à différentes situations qui mesureront mes talents magiques. Si j’en sors vivant, je serai Mage. Si j’échoue, vous ne trouverez même plus la trace de mon cadavre.

― N’imagine pas que nous allons réduire les risques en raison de ton jeune âge.

― Je ne vous le demande pas.

― Soit. En tant que Hiérarche de l’école de Haute Sorcellerie, je t’autorise donc à passer l’épreuve.

Lug regarda les mages perchés sur les gradins de la salle circulaire dans l’attente d’éventuelles contestations. Nulle ne vint.

Il sourit.

Il releva le bas de sa robe pour marcher plus commodément et franchit sans hésitation le cercle extérieur du pentacle avant de se diriger d’un pas sûr jusqu’à l’arche qui devint luminescente. Nullement impressionné, il ne ralentit pas. Il disparut à la vue de tous dans un éclair de lumière crue.

Lorsque le griffon l’attaqua en piqué, toutes griffes dehors, Lug ne songea pas à l’éviter. Il leva la main. Un éclair fulgura. Le monstre poussa un caquètement de poule effrayée. Sa carcasse carbonisée se fracassa en touchant le sol. Quelques plumes flottaient encore dans l’air empuanti d’ozone et de chair brûlée, tels d’étranges flocons.

Une wyverne surgit. Elle subit le même sort.

Une heure plus tard, les cadavres s’amoncelaient autour du jeune prodige.

« Alors c’est ça, songea-t-il méprisant, la terrible épreuve qui fait trembler tous ces imbéciles : un vulgaire jeu de massacre. »

Il était incapable d’exprimer la profondeur de sa déception. Il attendait mieux. À peine cette pensée émergeait-elle dans son esprit que son environnement changea. À la plaine verdoyante transformée en champ de bataille, succéda un paysage de montagnes stériles. La roche noire s’élançait en pics agressifs déchiquetant le ciel plombé par l’orage.

Lug se tenait entre deux parois presque verticales, à la naissance d’un étroit canyon qui serpentait jusqu’à une aiguille rocheuse autour de laquelle il se transformait en un étroit chemin s’enroulant autour du pic pour rejoindre une étrange construction ; un château tout en hautes tours surplombant l’abîme.

Derrière lui, le chemin disparaissait dans un fouillis de cailloux aux arêtes acérées et de roches déchiquetées. Avec un haussement d’épaules fataliste, il se dirigea vers le château.

Au bout d’une heure, il trouva une surface assez plane où s’asseoir et s’octroya une pause. Il ôta ses bottes aux semelles déchirées sur les pierres. Il avait mal aux pieds et des crampes aux mollets. Aussi loin que remontait sa mémoire, jamais il n’avait fait autant d’efforts physiques, or il se trouvait à peine au bout du canyon. À ce train-là, il n’atteindrait jamais le sommet !

Il examina sa plante de pied. Deux ampoules s’y étaient déjà formées, énormes et blanchâtres. Il soupira en grimaçant de douleur, puis regarda son but inaccessible : le château si loin au-dessus de lui. Il ne lui faudrait que quelques minutes pour s’y hisser par lévitation et encore moins s’il se téléportait. Seulement, il supputait que le maître des lieux n’apprécierait pas de le voir ainsi débouler chez lui. Pour élire domicile dans ce nid d’aigle sans possibilité de ravitaillement ni eau potable, il s’agissait obligatoirement d’un magicien. Restait à savoir qui et ce qu’il faisait dans l’épreuve magique de l’Homme Pâle. En attendant, si Lug ne voulait pas recevoir une boule de feu en guise d’accueil, il lui fallait se faire passer pour un simple humain et grimper là-haut comme n’importe quel mortel : sur ses deux jambes.

Il examina ses bottes souples hors d’usage. Il connaissait un sort pour les restaurer. S’il se montrait prudent, le maître du château ne détecterait même pas le remous dans la magie. Avec du temps et beaucoup d’entraînement, il avait appris à agir avec discrétion et un minimum de perturbations mystiques. Il posa un doigt sur le plus gros trou et murmura un mot de pouvoir. Le cuir frémit à son contact. Il s’étira, se gondola et se referma, restaurant l’intégrité du matériau.

Lug vérifia que personne ne s’apprêtait à lui sauter dessus. Le château restait mort. Rassuré, il acheva la réparation de ses semelles, les épaissit, soigna ses ampoules et renfila ses bottes avant de reprendre sa route.

Le chemin mesurait moins d’un mètre de large. D’un côté, une falaise plus droite qu’un mur de maçonnerie. De l’autre, un gouffre vertigineux plus profond à chaque circonvolution. La nuit tombait lorsque l’adolescent atteignit le château. La fatigue et la douleur de ses pieds à nouveau en sang s’évanouirent comme il contemplait l’immense porte à deux vantaux rectangulaires ornés de panneaux de bois sombre, maintenus par d’énormes clous à tête sculptée de crânes grimaçants.

D’autres visages osseux et camards, aux orbites vides, le fixaient depuis des niches semées sur la façade sinistre et sans la moindre fenêtre. Morbide. Noir. Hostile.

Grandiloquent et ridicule.

« Le proprio doit avoir un sacré problème d’ego », conclut l’adolescent.

À proximité du chambranle, il avisa un heurtoir lui aussi en forme de crâne ricanant. Il le saisit et frappa. Aucun bruit n’en sortit.

Magie.

Le lourd battant pivota en silence.

L’adolescent entra.

Le hall aurait pu contenir un château à lui seul. De gigantesques colonnes ouvragées soutenaient à une hauteur incroyable un magnifique plafond voûté en pierre taillée. Trois escaliers à paliers échouaient sur le sol dallé.

Impressionné, Lug se dirigea vers celui du milieu qui menait à des vitraux colorés, avant de repartir vers un balcon. Il admirait l’ouvrage. Il ne Le vit pas venir. Sans doute ne vint-Il pas. Il apparut. Tout simplement. Il portait une longue robe de mage à capuchon qui dissimulait son visage dans l’ombre et son corps dans ses replis.

La peur au ventre, Lug contemplait Zerth.

VII - Territoire des goules

Présent

On n’y voyait rien.

Au fond des catacombes, aucune lumière ne filtrait. Les squelettes qui reposaient pour l’éternité dans leur niche de pierre taillée n’en avaient certes pas besoin ; en revanche, les deux vivants qui progressaient lentement dans les tunnels auraient apprécié même la timide lueur d’une bougie. Cependant, allumer une torche en ces lieux aurait été comme battre le rappel pour le repas des créatures qui rampaient dans le noir. Alors les aventuriers s’en passaient. Afin de protéger son compagnon plus faible, le plus grand marchait devant. Ses lourdes semelles broyaient sous ses pas des os tombés à terre et les carapaces chitineuses des insectes qui tentaient de le fuir. De ses bottes d’équitation sortait un épais pantalon de cuir noué la taille par un lacet. Au-dessus, il portait une chemise brune de lin grossièrement tissée. À sa ceinture pendait un fourreau vide, car il tenait son épée courte en garde haute devant lui. Dans son dos, une hache à double fer attendait son heure et un espace plus dégagé où elle se rendrait utile. Un bandeau empêchait sa frange trop longue de lui gêner la vue, précaution inutile dans ces ténèbres. Cependant à force d’habitude et grâce à un petit coup de pouce de ses gênes bafomeys, il parvenait à distinguer vaguement son environnement sous forme d’ombres plus denses que d’autres, ce qui lui permettait d’avancer sans plus heurter les obstacles.

Derrière lui marchait un adolescent au teint pâle. Un ruban de satin noir passablement usé retenait ses longs cheveux blancs sur sa nuque. Ses yeux, si délavés qu’ils paraissaient sans couleur, perçaient avec difficulté l’obscurité. Il lui aurait suffi d’un mot pour y voir aussi clair qu’en plein jour. Mot qui lui tournait d’ailleurs dans la tête, mais il se refusait à le prononcer avec toute l’opiniâtreté dont il était capable. Il frissonna, regrettant de n’avoir enfilé qu’un gilet de peau sur sa chemise débraillée. Une veste eût mieux convenu à la fraîcheur de ces lieux humides. Un pantalon de toile et des bottes souples complétaient sa tenue. Dans sa main gauche, il tenait un pot de terre cuite. Dans sa droite, rien.

Un bruit suspect devant eux alerta les deux hommes. Ils s’immobilisèrent. Le bruit recommença et ils l’identifièrent sans peine. Soulagé, Gwenva, le plus jeune, relâcha sa respiration.

― Un rat, murmura-t-il.

― Chut, répliqua Chaldaric.

Ils reprirent leur avance prudente.

Le couloir qu’ils suivaient se divisait et Chaldaric ralentit le temps d’explorer de son mieux les différentes options. Sans délibérer, ils optèrent pour le passage qui descendait. Ils le parcoururent sur une centaine de mètres avant qu’une nouvelle bifurcation déviât à nouveau leur route. Rapidement, ils renoncèrent à se repérer ou à choisir leur chemin grâce à la logique. Il serait bien temps de s’en soucier lorsqu’ils voudraient sortir !