Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Dans "L'homme qui saigne", Emmanuel Sala, poète et hémophile, nous raconte son cheminement hors du commun à la découverte de la dimension symbolique du sang. L'auteur aborde, par un savant mélange d'intuition, d'expérience et d'étude, les questions de la vie et de la mort et relate en des termes bouleversants comment il découvre, dans "l'observation amoureuse" de son sang, l'infini présent au coeur de nos vies. Ce livre tient tout à la fois de l'autobiographie, de l'essai philosophique et du poème, trois dimensions qui sont, pour l'auteur, indissociables dans sa démarche. Un récit initiatique universel qui a la force des histoires vécues. "Mon sang ne m'appartient pas. C'est l'espace infini qui coule dans mes veines, le noir ciel étoilé qui circule en moi. La vie m'est donnée, pour un temps. C'est un don immense mais ce n'est pas de la générosité, ce n'est pas un don humain. Ce corps inerte que j'étais a été traversé par le courant sans fin du cosmos, par le flux des espaces froids et silencieux. Le sang est un liquide mais c'est parce qu'il a pris forme humaine. En réalité, il est le lent passage de l'éternité."
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 160
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
à Agathe
à Yoyo
INTRODUCTION
Un chemin de transformation
Tracer
PREMIERE PARTIE
Offrandes
Mon histoire
Reconnaissance
Genèse mexicaine, mon sang se libère
Retrouver la poésie
Risque
Marseille, mon cœur peut s'épancher
Tu n'as aucune importance
Être prêt
TRACES
SECONDE PARTIE Infini
Chrétien
Eucharistie humaine
Parallèles
Maudits
A l’origine de la foi
Texte d’Agathe
Sang des femmes, sang de vie
Puis vint le sang des hommes... Des sacrifices à l’avènement du Christ
Du sang comme texte au sang réel des martyrs
Le sang du Bouddha
Apprivoisé
La vie infinie
Pulsion de mort
La foi comme nourriture
Leçon des morts
Pour toi
Pour ne pas finir
Références
Ce livre relate une expérience tout à fait particulière.
La vie, ma vie, m’a amené à explorer le sang, mon sang, sa poésie, ses symboles et son mystère, non comme un médecin, mais comme un artiste et un philosophe.
Pour raisons médicales, il se trouve que, fréquemment, je me fais des piqûres intraveineuses. Grâce à cela, j’ai pu, pour vraiment comprendre ce qu’était cette matière, aller jusqu’à réaliser des « traces » avec elle.
Cet acte-là a eu un grand impact sur ma vie et est à l’origine de ce livre.
Son écriture, intermittente, aura duré huit ans. Durant tout ce temps, il ne s’est pas agi pour moi d’accumuler des lignes pour obtenir à la fin un énorme ouvrage. Je n’ai, au contraire, eu de cesse de réduire mon texte, de le retravailler pour, ainsi, me retravailler moi-même. Ce livre est tout à la fois l’outil et le résultat, la cause et l’effet d’une profonde transformation intérieure personnelle dont j’espère que le lecteur pourra également nourrir son propre cheminement.
Dans la seconde partie du livre, je développe une hypothèse sur la fonction symbolique du sang dans la vie et les civilisations humaines. M’appuyant sur de nombreuses lectures, j’ai bâti ma pensée à partir de moi-même et de la compréhension progressive de ce que j’étais en train de vivre avec mon sang. Je ne propose donc pas un travail d’historien, d’anthropologue ou de psychanalyste – je ne suis rien de tout cela – mais souhaite offrir mon analyse d’une expérience hors du commun. Car j’ai perçu, en me questionnant profondément sur mon sang, qu’il y avait là un universel qu’il me fallait absolument décrypter et partager.
Je trace avec mon sang.
Je trace avec les doigts, les mains, ou les bras pour de grandes toiles. Je n’utilise jamais de pinceau ou autre instrument, car je tiens à avoir un rapport direct, charnel avec la matière, comme un corps à corps, une caresse. En fait, mon travail s’appuie essentiellement sur le sens du toucher. J’explore cette relation tactile avec la matière vivante, issue de moi et qui glisse, fluide, sous ma peau et sur la toile.
Je trace. Laisser jaillir ou tourner en spirale, éparpiller ou étaler, caresser la toile ou la griffer de mes ongles… Souvent, je fais tomber une goutte sur la toile vierge et lance ma main, la droite en général, les doigts, un doigt, les ongles, le tranchant... Une forme apparaît, vivace, et m’étonne. Jamais je n’aurais pu volontairement la dessiner. À partir du premier tracé, parfois, je cherche un second mouvement, en réponse, en recherche d’équilibre. C’est toujours un risque, le risque de briser cette vie qui commence à apparaître, à se dévoiler. Ce saut dans le vide à chaque tracé me pousse à la concentration. J’ai peur, mais cette peur me pousse à être juste, précis, pour préserver la vie qui vient.
Ainsi, mon travail, qui se situe dans l’instantanéité et dans le geste, est presque davantage de la danse que du dessin. Dans la danse, le sens naît du seul mouvement. C’est à partir de lui-même, en se mouvant, que le corps s’exprime. Dans mes traces de sang, j’expérimente par le toucher cette sorte de sens sans pensée qu’est le mouvement. Le contact de ma peau avec le sang et la toile, à ce moment-là, est ma pensée. Je tente, en me concentrant sur mes sensations et mes émotions, en abandonnant ma tête, de « laisser parler » la matière. C’est un exercice assez difficile…
J’ai eu parfois de magnifiques surprises lorsque certaines figures – poissons, oiseaux, êtres magiques – se sont tracées « d’elles-mêmes ». Je ferme parfois les yeux lorsque je trace avec les doigts, mais j’aime tellement voir la trace apparaître, tel un miracle, que je garde le plus souvent les yeux ouverts…
Je recueille mon sang à l’occasion de soins. Je suis hémophile. L’hémophilie est un trouble génétique de la coagulation ; je saigne fréquemment en hémorragies internes. Le soin consiste en une intraveineuse que je m’injecte moi-même, comme la plupart des hémophiles, cinq ou six fois par mois.
Ce que je fais ensuite, par contre, ils ne le font pas… Au moment de la piqûre, je recueille quelques gouttes de sang pour, une fois l’injection terminée, tracer sur une toile ou une feuille de papier.
Comment en suis-je venu à une telle intimité avec mon sang ? Et comment m’est venue l’idée étrange de tracer avec lui ? Il s’agit d’un très long chemin, une maturation de toute ma vie, pourrais-je dire…
Longtemps, mon seul rapport au sang, cela a été ces hémorragies articulaires douloureuses, invalidantes, saignements internes qui, me fragilisant, m’empêchaient de vivre pleinement ma vie de jeune garçon puis de jeune homme. Mes articulations, peu à peu, se dégradaient.
À l’âge de 22 ans, je suis, comme nombre de mes « frères de sang » hémophiles, contaminé par le virus du sida. Puis c’est l’hépatite C. Ce sont les produits sanguins eux-mêmes qui, devant nous soigner, nous inoculent la mort.
Je me souviens des tous débuts du sida, en 1985. Les journaux titrent sur notre mort certaine. Je les vois dans les kiosques et, avec une colère contenue et désespérée, je me dis, comment osez-vous ?! Bien des fois, j’accompagne des familles d’hémophiles à l’enterrement d’un de leurs fils. Durant la messe, n’écoutant pas vraiment le prêtre, je me révolte intérieurement, non, non ! pas moi, elle ne m’aura pas !
Je m’isole, incapable de construire ma vie sinon par bribes. Ce qui me fait le plus souffrir, finalement, sont mes difficultés relationnelles avec les autres, chargé que je suis de tout ce fatras à l’âge où l’on veut juste vivre et aimer. Malgré tout, tête baissée, je préserve une petite flamme, entretenue notamment par ma pratique de la musique depuis l’adolescence, et je me dis, non ! je ne suis pas que cela, ma dignité me le murmure, je porte un rêve qui est ma raison de vivre.
La reconstruction est longue. Vers 32 ans – 10 ans de désert – ma vie commence à se rouvrir. Les nuages se dispersent progressivement. Cela correspond à l’époque où je rencontre le bouddhisme de Nichiren.
Le moment le plus important de cette période est la réconciliation que j’entame avec mon corps « malade ». Cessant de vouloir le rejeter, ce qui est absurde mais compréhensible, je comprends que je dois l’accepter tel qu’il est. Et que nous devons nous apprivoiser l’un l’autre, comme deux adversaires fatigués de se battre qui commencent, méfiants mais soulagés, à se fixer du regard. Mon travail sur le sang commence peut-être lorsque je lis cette phrase bouddhiste, au moment où je suis le plus mal : « Ni la terre pure ni l’enfer n’existent en dehors de nous-mêmes ; ils se trouvent dans notre propre poitrine. On appelle bouddha celui qui s’éveille à cette vérité, celui qui l’ignore, simple mortel1 » et la suite, « (…) l’enfer même peut se changer en terre de bouddha2 ». Si ce qui est là est vrai, alors, je veux le voir, je veux le vivre. Je veux transformer cet enfer.
Une nouvelle épreuve est la perte de mon genou à 36 ans suite à de nombreuses opérations, trop abîmé par les multiples saignements qu’il subit depuis l’enfance. Depuis, il me manque un bout de mon corps, je n’ai plus de genou gauche, ma jambe est plus courte de 8 centimètres et je marche comme un vieux pirate, mais curieusement, à partir de ce moment-là, tout commence à s’inverser. L’espoir, l’espoir de rien, de vivre, d’exister s’installe peu à peu dans ma vie, comme un soleil qui se lève.
Je garde de ces années arides l’image d’une butée au-delà de laquelle rien n’est possible. Ma vie était une impasse totale. Lorsque je commence à faire volte-face et à renaître, un fait au moins est certain. Ce combat m’a permis de gagner sur moi-même, je me suis libéré de mon attachement à la maladie, je commence à aimer la vie.
La petite flamme, doucement, se ravive. Ce qu’elle m’a chuchoté, durant mes années de solitude, est vrai.
Car ma vie, heureusement, s’est bâtie sur bien autre chose que la seule maladie. Avec un grand-père portraitiste dans les années 30, un père architecte et une mère encline à la poésie, je grandis dans un milieu très sensible à l’art et au beau. Mes parents, sans jamais rien m’apprendre, éveillent mon regard à la beauté ou à la laideur du monde, et ce, toujours en lien avec le sens des choses, avec le cœur. Ces notions, je les bousculerai par la suite pour mieux les faire miennes. De cette enfance d’imprégnation découle mon parcours d’autodidacte : je préfère toujours explorer, sentir, découvrir par moi-même. Souffrir et aimer pour comprendre.
À l’adolescence, je tombe amoureux de la musique. Je commence la batterie, exutoire à mon impossibilité à me dépenser physiquement. Mon corps jubile ! Frapper les peaux, jouer le rythme, tenir le tempo par la nuance !… Très vite, grattant une guitare, tapotant un piano, je découvre l’extase de la mélodie. Je veux composer, même sans rien connaître. Une question m’interpelle alors : quelle est la tradition musicale populaire de la France ? À ce moment-là, je n’en trouve pas3. Les fifres et tambourins de mon pays natal – ils m’excuseront, j’espère – me paraissent tellement ternes… Je cherche une musique qui ait de la sève, de la pulsation. Nous sommes dans les années 70. Le rock progressif ou planant, le bebop, le free jazz, Zappa ou Bach, qu’écoutait mon père, me procurent mes premières émotions.
Mon parcours musical est ensuite très diversifié, éclectique, passant de la new wave au jazz, du rhythm ’n’ blues au chant grégorien, de la bossa nova à la musique persane, de la chanson à la musique improvisée. En pratiquant ces musiques, je creuse le sens de chacune d’elles et m’enrichit de ce qu’elles apportent, l’une après l’autre, à mon corps et à mon cœur. Cette diversité me va. Chacune s’adressant à des zones différentes de mon être, leur diversité répond à la diversité de ma vie, de mes émotions, de mes pensées. Fondamentalement, dans ce patchwork je ne vois pas de contradiction mais plutôt, une forme d’authenticité.
Mes problèmes de santé eux-mêmes finissent par devenir, lorsque je parviens à les dépasser au prix d’un long travail sur moi-même, un puits d’inspiration – apparemment sans fond !… Progressivement, ma conception du beau change, se précise. La nuit prend sa place dans mon esthétique, le mal devient une phase parfois nécessaire du bien, je recherche l’unité des contraires plutôt que leur opposition. Mon « enfer » est-il en train de devenir « terre de Bouddha » ?
Ce que je vis dans mon corps influence, évidemment, ma sensibilité artistique, mais de façon très indirecte, et pendant longtemps je ne vois aucun rapport entre la maladie et l’art. Jamais, jamais, je n’aurais imaginé qu’un jour puisse exister un lien entre mes recherches d’artiste et mon sang…
Et pourtant, une succession d’événements – je les relaterai plus loin – m’amènera, pas à pas, jusqu’à ce jour où, me faisant ma piqûre anti-hémophilique, j’ai l’idée de recueillir quelques gouttes de sang dans le but de dessiner avec. L’artiste et l’hémophile se réunissent alors et ma vie prend une autre cohérence.
C’est qu’une troisième part de moi-même commence à s’exprimer. C’est elle qui saisit la main de l’artiste et la trempe dans le sang de l’hémophile. On pourrait la nommer « la part du philosophe ». Dans ce travail sur le sang, l’art n’est qu’un moyen d’accès, un langage. Ma quête est, en réalité et depuis toujours, une quête de sens.
1D. NICHIREN, Lettres et traités de Nichiren Daishonin, tome 2. Paris : ACEP, 1994, p. 265.
2Ibid.
3Plus tard, c’est la chanson « française » dans toute sa diversité qui remplira cette fonction pour moi.
Mais comment donc en suis-je arrivé là, à tremper mon doigt dans mon sang pour « tracer des signes » ?
Tout débute avec ma nièce et filleule Agathe. Fille métis de ma sœur et de son mari indien, c’est une enfant brune magnifique, à l’intelligence vive et généreuse. C’est la première petite fille qui naît dans notre famille et, n’ayant pas d’enfant, je vis sa présence parmi nous comme un grand bonheur.
Mais, adolescente, elle développe une anorexie sévère. Elle s’amaigrit, souffre intensément, est toujours triste. Elle parle de ses troubles assez facilement et avec une impressionnante lucidité. Elle se vit comme totalement prisonnière d’une « voix » intérieure qui la pousse à se détruire.
Atterré, je retrouve dans le développement de sa pathologie le tableau de « l’enfant malade » que j’ai si bien connu. Même déroulement des événements, même imbroglio dans les relations familiales, notamment avec sa mère, qui fait ce qu’elle peut mais semble elle-même captive d’un lien morbide. Souffrance intime, quête désespérée de sens malgré tout… Cela me rappelle trop de souvenirs.
Parce que je vais mieux, beaucoup mieux, que je m’en suis « sorti », je décide alors en mon for intérieur, comme lorsque j’ai refusé la fatalité du sida, que cette souffrance, cette souffrance encore, non, elle n’est plus acceptable. Je décide de changer ça. Je ne sais évidemment pas du tout comment… Mais une grande détermination m’anime. J’en nourris ma pratique bouddhique.
Quelque temps après, j’achète, sans trop savoir pourquoi, un livre magnifique sur les mythologies méditerranéennes. Je m’y plonge avec passion, car j’y perçois pour la première fois l’intérêt de ce genre d’étude. À la vue de statuettes sumériennes, je sens une proximité avec la vie de ces humains des temps passés. Je réalise que les gens qui ont gravé ces personnages dans l’argile ont réellement existé et cela me touche profondément.
Je rends souvent visite à Agathe, à ses parents et à sa sœur. J’ai de beaux moments d’échange avec elle, mais le mal est implacable. Lors d’une de ces visites, à l’occasion d’une promenade en ville, nous pénétrons chez un bouquiniste. Je cherche je ne sais plus quoi. Et je tombe sur un livre de Jacques Soustelle sur le Mexique ancien. Tiens, me dis-je, l’anthropologie m’intéresse maintenant, allons-y. Je l’achète.
Ce livre est le début de l’histoire, le début de mon voyage au Pays du sang. J’étais avec Agathe lorsque je l’ai acheté. Il m’emmènera loin dans les rêveries et les sensations. Et, au fil des pages, j’entends comme un écho. Semblable à celui qui émanait des statuettes sumériennes mais différent, plus familier encore, plus fort.
Ces hommes disparus, Aztèques des hauts plateaux, je les reconnais.
Peu après, je déniche une revue historique sur les sacrifices humains du Mexique précolombien. Ce qui est amusant est de savoir où : la salle d’attente d’un centre de soins pour hémophiles, à l’hôpital… « J’emprunte » la revue et me plonge dans sa lecture. Les Aztèques y sont présentés comme des barbares sanguinaires d’une violence extrême. Évidemment, le sacrifice humain est absolument intolérable mais pourtant, au-delà de ce fait, je reste questionné. J’ai besoin d’aller plus loin, de comprendre le sens des sacrifices de sang. Pourquoi, mais pourquoi faisaient-ils ça ?
Autres lectures. Hernán Cortés, chef des conquistadores, envoie ses rapports à l’empereur Charles Quint. L’homme qui allait soumettre un pays à lui seul y décrit, avec émerveillement et respect, la grande cité de Mexico Tenochtitlan, ses constructions magnifiques, l’ordonnancement de ses allées bordées de canaux, son organisation sociale rigoureuse, son immense marché « où chaque jour se pressent soixante-dix mille acheteurs et vendeurs4 »… Ou encore, la douzaine de sarbacanes que l’empereur Moctezuma lui offre, « sarbacanes avec lesquelles il chasse les oiseaux, dont je ne pourrais dire l’élégante perfection, car elles étaient couvertes de fines peintures aux nuances les plus délicates, où se trouvaient représentés dans toutes les attitudes, des oiseaux, des animaux, des arbres, des fleurs, et dont les points de mire étaient formés par des grains d’or5 ».
À travers ce témoignage d’un grand homme de guerre, je suis saisi par la beauté et la grandeur de la civilisation mexicaine et profondément ému d’entrevoir ainsi un monde juste avant qu’il ne disparaisse. Et toujours cette impression de suivre un fil…
Je découvre aussi la poésie aztèque, appelée en langue nahuatl in xochitl in cuicatl, « la fleur, le chant ». Art hautement valorisé, c’est une poésie de l’instant, des sensations et de l’impermanence. Écoutez…
« Il y a des myriades de tes papillons rouges
dans la Maison des papillons
où tu viens chanter
Je viens seulement recueillir tes chants,
owayé
Je viens les rassembler tels des joyaux de jade,
yééwaya
je viens les rassembler tels des bracelets
faits de langoustes d’or.
Avec eux, viens te parer,
Toi, Père,
les fleurs sont ta seule richesse
owaya6 »
Je découvre que le véritable nom des Aztèques est Mexicatl7. Aztèque est le nom que les conquérants leur ont donné. Je décide de les appeler par leur nom.
Mes explorations me conduisent à déceler ce lien omniprésent que font les Mexica entre la beauté et le sens car, selon eux, la beauté nous relie au monde. Cela rejoint ma vielle question…
« Le bon peintre connaît,
il a Dieu dans son cœur,
grâce à son cœur, il divinise les choses,
il dialogue avec son propre cœur8… »
Voici l’une des qualités que l’on trouvait nécessaires à un artiste chez les anciens mexicains, « diviniser son cœur », c’est-à-dire, rendre belles les choses et ainsi, se rapprocher de leur essence. Mais qu’est devenue cette beauté ? L’histoire lui a donné un grand coup de balai. Les amoxtli, livres de l’ancien Mexique, « œuvres du démon », ont été brûlés, les quelques exemplaires sauvegardés rebaptisés « codex » et emportés en Europe.
Et c’est dans ce même monde, si délicat, qu’étaient pratiqués, en grand nombre, les sacrifices humains. Comment ? Pourquoi ? Les Mexica considéraient qu’ils avaient pour mission sacrée de nourrir l’univers de leur cœur et de leur sang car sans leurs offrandes régulières, le monde risquait à tout moment de disparaître, le soleil de s’éteindre. Les sacrifices, d’ailleurs, n’étaient pas toujours mortels. Chacun, régulièrement, selon son statut social, y allait de son obole, se tailladant les oreilles, la langue, les jambes ou même, pour les hommes, le pénis. Et bien sûr, il y avait la pierre des sacrifices, au sommet de la grande pyramide, là où les cœurs étaient arrachés aux poitrines des guerriers-aigles ou des guerriers-jaguars à l’aide du coutelas sacré en pierre volcanique.
« O, Tezcatlipoca, puissent les aigles et les jaguars être couverts de plumes et de craie. Fais qu’ils goûtent la douceur de la mort d’obsidienne. Qu’ils réjouissent avec leur cœur le couteau sacrificiel, le papillon d’obsidienne. Qu’ils désirent et convoitent la mort fleurie, la mort d’obsidienne9. »
