L'hôtel de la dune - Bruno Duclau D'Aubigné - E-Book

L'hôtel de la dune E-Book

Bruno Duclau D'Aubigné

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Beschreibung

« Disons les choses, cet hôtel est pour le moins atypique. Étrange diront certains. Des choses terribles et fabuleuses s’y sont produites et s’y passent encore. C’est la raison pour laquelle je prends la plume pour vous les raconter. »

Si vous vous êtes déjà baladé dans Hossegor, alors vous êtes passé devant l’hôtel de la dune, probablement sans jamais l’avoir remarqué. Rien d’étonnant à cela, en partie dissimulé derrière une végétation luxuriante, il n’a pas vraiment la tête de l’emploi ! Fort heureusement, il se laisse parfois découvrir… Mais allez savoir qui, du client ou de l’hôtel, a bien pu repérer l’autre en premier ?

Dans ce récit très animé, Bruno Duclau D’Aubigné, partage avec le lecteur une année complète du quotidien et des anecdotes d’un hôtelier de la côte landaise au gré des saisons. Le tout dans une atmosphère de mystère et de secrets qui ne demandent qu’à être dévoilés…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Bruno Duclau D’Aubigné vit à Hossegor. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages de littérature dans divers domaines : "Paroles de garçon", Le Solitaire, 2008 - "Le pot âgé", Le Solitaire, 2009 - "Quand je serai grand", Le Solitaire, 2009 - "Poèmes à Hossegor", Le Solitaire, 2009 - "Dialogue avec Catinou, poésies sur peintures de Catherine Marche", Le Solitaire, 2010 - "Echo, suivi de : Ah ces drôles !" Le Solitaire, 2011 - "L’ange trahi", Le Solitaire, 2011 -"Tard le soir", Le Solitaire, 2012 - "Repas de fêtes", Le Solitaire, 2012 -" Vertiges", Le Solitaire, 2013 - "Moi, petit grain de sable", Le Solitaire, 2014 - "J’ai le droit de rêver" (réédition de quand je serai grand), Le Solitaire, 2014 -" Les soupirs du pont et autres nouvelles d’Hossegor" - (Prix de la nouvelle de la ville d’Hossegor 2014), Le Solitaire, 2014 - "Impressions hellènes", dilivre, 2018 - "Giboulées, Printemps des poètes", Le Solitaire, 2013. 

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Seitenzahl: 467

Veröffentlichungsjahr: 2023

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L’hôtel de la dune

Chronique d’une saison touristique à Hossegor

Bruno Duclau d’Aubigné

Éditions Terres de l’Ouest ©

Tous droits réservésSeignosse (made in Landes)[email protected] internet : www.terresdelouest-editions.fr

ISBN papier : 978-2-494231-21-4

ISBN numérique : 978-2-494231-46-7

Couverture : réalisation dessin : Ludo ® [email protected]

Du même auteur :

Paroles de garçon, Le Solitaire, 2008Le pot âgé, Le Solitaire, 2009Quand je serai grand, Le Solitaire, 2009Poèmes à Hossegor, Le Solitaire, 2009Dialogue avec Catinou, poésies sur peintures de Catherine Marche, Le Solitaire, 2010Echo, suivi de : Ah ces drôles ! Le Solitaire, 2011L’ange trahi, Le Solitaire, 2011Tard le soir, Le Solitaire, 2012Repas de fêtes, Le Solitaire, 2012Vertiges, Le Solitaire, 2013Moi, petit grain de sable, Le Solitaire, 2014J’ai le droit de rêver (réédition de quand je serai grand), Le Solitaire, 2014Les soupirs du pont et autres nouvelles d’Hossegor(Prix de la nouvelle de la ville d’Hossegor 2014), Le Solitaire, 2014Impressions hellènes, Edilivre, 2018

Participation à des ouvrages collectifs,Giboulées, Printemps des poètes, Le Solitaire, 2013

Je remercie Benoit, Jacques, Manuela, Marie-Christine, Patrick pour le temps précieux consacré à la lecture de ce roman, pour leurs remarques, suggestions et aide à la correction.

« Le rêve ne pense ni ne calcule ; d’une manière générale il ne juge pas : il se contente de transformer. »

Sigmund Freud

Il est des moments dans une vie où il devient nécessaire de s’arrêter, de faire une pause, introspective, et au besoin, d’assumer ses responsabilités. Peut-être même de changer de chemin. Vous ne me connaissez pas, ou si peu ; cela facilitera sans doute les choses. Pour être franc, et puisque nous sommes entre nous, je n’attends que peu de choses de votre part, si ce n’est une lecture attentive et un peu de patience. Et lorsque le moment sera venu pour moi de transmettre le flambeau, de trouver un successeur à l’hôtel de la dune, peut-être serez-vous assez prévenant pour lui indiquer l’existence de cet ouvrage.

Ainsi donc, c’est à Hossegor qu’une seconde fois, je devais voir le jour. Une renaissance, une résurrection en somme... Pourtant, en lisant mon histoire personnelle, vous comprendrez que rien ne m’y destinait.

Si vous n’avez jamais entendu parler de « l’élégance océane », alors je vous invite à venir faire un tour du côté d’Hossegor. C’est une charmante station balnéaire, située au sud des Landes, pour ainsi dire collée à Capbreton.

À contrario, si vous vous y êtes déjà rendu, vous êtes immanquablement passé devant mon hôtel et probablement sans même le voir. Rien d’étonnant à cela, il est mal indiqué et, dissimulé derrière une végétation luxuriante, il ressemble plus à une résidence particulière qu’à un hôtel. Une si petite bâtisse en réalité, que la plupart des grosses villas qui l’entourent font qu’on la remarque à peine. Cet hôtel n’a pas la tête de l’emploi. Fort heureusement, il se laisse parfois découvrir et des clients s’y arrêtent. Pourtant, allez savoir qui du touriste ou de l’hôtel a bien pu repérer l’autre ?

Disons les choses, cet hôtel est pour le moins atypique. Étrange, diront certains. Des choses terribles et fabuleuses s’y sont produites et s’y passent encore. C’est la raison pour laquelle je prends la plume pour tout vous raconter. C’est pour moi une véritable nécessité, un besoin inexplicable. À la lecture de ce récit, certains me croiront, d’autres pas, mais cela n’a pas d’importance, car là n’est pas mon but. Je vieillis et je veux mettre en garde celui ou celle qui me succédera. Lui donner les clefs, au sens propre comme au figuré, pour pouvoir y vivre et y survivre, à son tour. Je ne vous épargnerai aucun détail, y compris ceux de ma vie privée, même si cela heurte ma pudeur. Car, vous le verrez, les deux sont intimement liés. Inextricablement dépendant.

Tout ce que vous allez lire à présent n’est que stricte Vérité. Et même lorsque vous vous direz que cela ne peut être réel, vous repenserez à ces mots, et alors vous saurez que je ne mens pas.

Toutefois, si à la fin de votre lecture vous pensez avoir été trahi, je vous invite à venir faire un petit séjour à l’hôtel de la dune, mais à vos frais…

1

Je m’appelle Denis Tierce, j’ai cinquante ans et je suis hôtelier. Je me trouve dans ma chambre, une pièce sans fenêtre située dans les entrailles de mon hôtel, à côté de la cave ; son plafond est bas, il me suffit de tendre la main pour le toucher ce qui ne me dérange pas, je n’y descends que pour la nuit et je ne peux dormir que dans le noir complet ; alors j’y dors bien, ou j’y dormais bien, devrais-je plutôt dire, jusqu’à ce que survienne une série d’évènements qui allaient irrémédiablement bouleverser ma vie.

Quand je pense à tout ce que j’ai vécu ici, cela semble irréel et pourtant…

Il y a quelques années, j’ai acheté un petit hôtel datant des années cinquante dans la station balnéaire d’Hossegor à proximité de Capbreton. Il est posé sur une dune, à quelques centaines de mètres de l’océan. À cette époque, il offrait à la location six petites chambres que je pouvais gérer seul et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il avait suscité mon intérêt. L’inconvénient était que tout était petit dans cet établissement, pas uniquement les chambres, mais aussi la cuisine, la salle à manger, ainsi que les espaces de rangement qui faisaient cruellement défaut, d’autant que j’avais dû récupérer le local de stockage à côté de la cave, en sous-sol, pour y installer ma propre chambre. Cette opération me permettait de louer celle qui m’était initialement destinée et d’augmenter ainsi mes revenus pour faire face aux remboursements des emprunts contractés pour son achat. Je disposais ainsi d’une septième chambre, mais plus d’aucun espace pour y stocke des affaires. Hormis une cave exiguë au potentiel certain, car la pièce était séparée en deux par un muret d’un mètre vingt de haut derrière lequel se trouvait un monticule de gravats, de morceaux de ferraille, le tout coiffé d’un tas de vieux objets, des accessoires d’un autre temps, cassés et entreposés là par d’anciens propriétaires, certainement au cas où l’un d’entre eux aurait pu être réutilisé. Mais cet amoncellement avait fini par atteindre le plafond sans jamais resservir. Il suffisait donc de dégager le tout, de casser le muret pour agrandir la pièce et doubler ainsi sa surface. C’est le jour où je me suis décidé à me lancer dans ces travaux de réaménagement, décision somme toute banale, que ma vie a basculé.

2

Avant de me lancer moi-même dans ces travaux, j’ai pris la peine de faire venir des entreprises pour évaluer les coûts : excavation et maçonnerie, etc... Aucune ne voulut établir de devis, prétextant que la cave était trop en profondeur, que les escaliers tournaient trop et que l’on ne pouvait y faire descendre aucun engin de déblaiement. Selon eux, toute l’excavation devait être faite manuellement, ce qui coûterait une fortune. En revanche, si je déblayais le tout moi-même, elles accepteraient de faire tomber le mur, de l’évacuer et de couler une chape de ciment. Si je désirai que ce projet voie le jour, je devais donc effectuer cette manutention par mes propres moyens : autrement dit, un travail considérable. Mais ayant désespérément besoin de cet espace, une fois la saison touristique terminée et l’hôtel fermé, je pris le taureau par les cornes et de façon complètement inconsciente, je louai une benne pour les gravats et le sable puis je me lançai.

Je commençai par une opération de désencombrement. Deux jours furent nécessaires pour extirper les objets se trouvant en surface, imbriqués les uns dans les autres depuis des décennies, pare-douche, lunettes de toilettes, vieux tuyaux d’arrosage, chaises cassées, tables pliantes en ferraille… J’amassai le tout devant l’hôtel en prévision du tri sélectif.

La benne ne devant servir qu’aux gravats, je passai la journée qui suivit à effectuer les navettes à la déchetterie. Puis je m’attaquai à ces fameux gravats, comme un archéologue des temps modernes, découvrant encore de temps à autre des objets qui dataient de l’époque de la construction de l’hôtel en mille neuf cent cinquante-deux : vieux fer à repasser en fonte, anciens moules à gâteaux rouillés ou encore broc à charbon. En vidant la pièce de ces vieilleries, je déplaçai une poussière volatile, opacifiant l’atmosphère de cet endroit confiné et j’en avalai tant que cela m’irritait la gorge et me piquait les yeux. Si fine, cette poussière s’envolait au moindre mouvement et flottait dans l’air pendant des heures. Je m’équipai, un peu tardivement, d’un masque et de lunettes pour pouvoir continuer, espérant que les maux de tête, dont je souffrais depuis que je m’étais lancé dans ce chantier insensé, allaient cesser. De toute façon, il fallait que je continue, j’avais besoin de place et la benne attendait dehors. Plus vite j’aurais terminé, moins sa location me coûterait. La masse de gravats était plus importante que ce que j’avais imaginé et l’espace plus volumineux également. La taille des blocs de pierre et des morceaux de parpaings n’épargnaient pas mon dos. Dessous, il y avait du sable. Pour l’évacuer, je devais me placer devant le muret et à l’aide d’une vieille casserole, je remplissais deux seaux que je montais pour les vider dans la benne, en empruntant les sinueux escaliers menant à l’extérieur, au niveau du rez-de-chaussée, tel un mineur de fond sortant du brouillard de l’enfer. Au bout de quelques jours, j’avais remonté ce qui était accessible facilement. Pour pouvoir continuer à remplir mes seaux et ôter le sable jusqu’au niveau des fondations, je devais enjamber le muret, remplir les seaux, les passer de l’autre côté, le refranchir, les monter et les vider dans la benne. C’était un travail de titan, mais il est des choses qu’une fois commencées, on se doit de terminer. Je continuais à découvrir de temps à autre de gros blocs de pierre que je hissais à grand-peine. Je les faisais rouler à l’aide d’un pied de biche qui m’aidait ensuite à franchir chaque marche. Une tendinite au poignet fit son apparition à force de réaliser toujours le même mouvement avec ma casserole et mon dos donnait des signes de faiblesse ; mais il fallait que je continue, je ne pouvais pas avoir fait ces efforts en vain et la sensation d’approcher du but me stimulait.

Après les gravats, la poussière et le sable souillé de surface, un autre, fin, beau et propre commença à remplir ma casserole. C’était le sable de la dune sur laquelle était posé l’hôtel, tel qu’il était sans doute à ses débuts. Un sable comme on se l’imagine sur les plages d’îles paradisiaques, doré, brillant, protégé des intempéries, dans lequel rien n’a filtré, que rien n’a altéré ni pollué : presque un sacrilège de le mettre à la benne. Des centaines de voyages furent nécessaires pour en extraire une douzaine de mètres cubes.

Alors que j’arrivais au niveau des fondations, au moment où j’allais devoir arrêter de creuser, ma casserole heurta quelque chose ; je pensai qu’il s’agissait encore d’une pierre ou d’un morceau de parpaing, mais je me trompais, je venais d’exhumer une boîte en bois, ou plutôt un petit coffret, entouré d’un gros lien de chanvre. Je l’époussetai, il était beau, un travail de marqueterie exprimait des escaliers en trompe-l’œil. Quelque chose se baladait à l’intérieur lorsque je le secouai, quelque chose qui s’y trouvait au moins depuis soixante ans ! Malgré les décennies, la corde de gros diamètre résistait et je dus m’employer pour l’ouvrir : je dus me munir d’un objet tranchant pour parvenir à l’ouvrir. Aussi, malgré la curiosité que suscitait cette découverte pour le moins surprenante, et ne voulant pas me laisser distraire de mon objectif premier, je mettais l’objet de côté, posé sur le mur, puis continuai mon travail avec détermination, sachant qu’il ne me restait plus que quelques voyages à effectuer avant de pouvoir enfin libérer la benne.

3

Après un mois de dur labeur, j’étais exténué, mais aussi heureux et fier d’avoir réussi. Les entreprises pourraient terminer le travail, casser le muret, consolider les fondations que j’avais mises à nu, et enfin couler la chape.

Le soir où j’en terminais enfin avec cette mission « excavation », j’étais exténué par ma journée de travail. Je me délassai sous une douche brûlante puis me glissai dans mon lit sans manger, épuisé, avec pour seule volonté le souhait de passer une bonne nuit de sommeil. Confortablement installé, je tendis un bras lourd pour éteindre la lumière et m’endormis avant d’avoir posé la tête sur l’oreiller.

Au petit matin, je me réveillais en sursaut. Il me sembla alors apercevoir une lueur faiblarde dans le coin de la chambre. J’eus un mouvement de recul et me cognai l’arrière du crâne contre le mur. Je fermai les yeux puis les rouvris, mais la lumière était encore là, prenant la forme d’un halo immobile et blanchâtre. Doucement je tendis la main à la recherche de l’interrupteur au-dessus de ma table de chevet tout en fixant ce point lumineux qui me semblait irréel, puis j’allumai. Mon pouls battait vite et mes mains tremblaient. J’attendis quelques instants, en fixant le coin de la pièce, puis j’éteignis. Plus rien. Le halo avait disparu. J’étais dans l’obscurité la plus complète. Je restai adossé contre le mur un moment. J’avais mal de nouveau à la tête. Je me sentais stupide de m’être mis dans des états pareils pour une lueur, peut-être une simple hallucination due à l’extrême fatigue. Pourtant, je m’entêtais à tenter de comprendre. Si cette lumière était réelle, d’où pouvait-elle provenir ? Ma pièce était borgne et dépourvue d’appareil qui aurait pu produire une lumière, pas plus qu’elle ne comportait d’objet en veille qui aurait pu émettre une quelconque lueur.

Je me levai. Mon mal au crâne était si puissant, il résonnait en moi comme un angélus, je dus me résoudre à avaler deux aspirines. Fichue poussière ! En plus d’envahir mes poumons, j’avais dû m’en fourrer plein les yeux, voilà tout. Avant de monter prendre le petit déjeuner, je passai par la cave à quelques pas de ma chambre pour savourer le résultat du travail accompli. Oui, je pouvais être fier de moi ! Les ouvriers allaient pouvoir venir abattre ce maudit mur sur lequel trônait encore le coffret découvert la veille. Je l’avais oublié tant j’étais épuisé. Je le remontai pour couper le solide lien qui le maintenait fermé. Il avait dû posséder une serrure qui avait disparu, laissant place à un trou en forme de clé par lequel j’essayai de voir quelque chose, mais en vain. Une fois dans la salle à manger, j’attrapai un couteau, quand le téléphone se mit à sonner. Il s’agissait de l’entreprise de maçonnerie ; le responsable m’annonça que son équipe serait là en début d’après-midi, suite à ma demande de la veille (Voyant les choses se préciser, j’avais pris l’initiative de leur téléphoner à la mi-journée pour leur demander de passer au plus vite réaliser le gros œuvre.) J’étais bluffé qu’un artisan puisse ainsi répondre au pied levé à ma demande, et c’était tant mieux : tout serait fait rapidement. J’allais rouvrir l’hôtel dans un mois et je disposerai ainsi enfin d’un espace plus que convenable pour stocker mes marchandises et autres fournitures. Satisfait par la tournure des évènements, je finis par couper la ficelle, non sans difficulté ; puis précautionneusement, j’ouvris le coffret en l’éloignant de mon visage autant que je pouvais. À ma grande déception, il ne contenait rien, si ce n’est une carte, une simple carte du tarot de Marseille, qui donnait l’impression d’être très ancienne. Elle portait le numéro III, « L’IMPÉRATRICE », c’est ce qui était écrit en bas de la représentation. C’était une jolie pièce, peinte à la main, et très ancienne comme en témoignaient la patine et quelques marques d’usure. Voilà tout ce que contenait cette jolie boîte ! J’aurais préféré des bijoux ou des papiers de valeur, et pourquoi pas même un lingot d’or. Mais il n’y a que dans les films que cela arrive. J’avais malgré tout récupéré un joli coffret que je nettoyai et lustrai. La carte reprit sa place dans son écrin et je le laissai sur le meuble de la salle à manger en attendant de le descendre dans ma chambre où il me servirait de vide poche. Pourquoi un tel objet se trouvait-il enfoui sous une tonne de gravats ? Était-ce volontaire ou simplement le fruit du hasard ?

4

Après m’être adonné au travail administratif, après avoir mis à jour les comptes et réglé toute la paperasserie, il était déjà quatorze heures lorsque les ouvriers se présentèrent. Le chef de chantier m’annonça tout au plus une semaine pour tout faire, chape, rattrapage des murs, électricité et rayonnages. C’était parfait.

Pendant ce temps, je n’étais pas en vacances. Avant de me lancer dans mes travaux, j’avais sorti tout le mobilier des chambres et shampooiné les moquettes qui étaient désormais sèches. Il me fallait donc maintenant remettre le mobilier à sa place, puis réinstaller les rideaux. Une fois que j’aurais tout réagencé, j’avais pensé m’installer dans l’une d’elles, plus confortable que la mienne, jusqu’à la réouverture ; mais j’y avais finalement renoncé, préférant les garder tout propres afin de m’éviter du travail supplémentaire le moment venu. Après tout, mes affaires personnelles étaient dans ma chambre et il était plus simple que j’y demeure toute l’année.

Bien qu’elle fût borgne, ma chambre ressemblait malgré tout à une chambre : je l’avais arrangée au mieux. Elle était propre, plafond blanc, murs abricot pâle, moquette beige, une armoire et un lit en pin naturel. Elle bénéficiait par ailleurs de bouches d’aération connectées au réseau de ventilation automatique de l’hôtel. Dans le couloir, face à ma porte, se trouvait ma salle d’eau privative avec lavabo, douche et toilettes. Le tout, flambant neuf. À gauche en sortant de ma chambre se situait la fameuse cave avec laquelle j’avais un mur mitoyen.

*

Mon hôtel n’est pas un palace, loin de là, mais je suis heureux de l’avoir trouvé. Il me convenait par sa taille et sa localisation. Je pouvais le gérer seul et c’était tout ce que j’en attendais. Il était idéalement situé, dans une allée calme à quatre cents mètres de la plage centrale, « La Centrale » comme l’appelaient la plupart des gens, en particulier les surfeurs.

Lorsque je l’ai acheté, il m’a fallu le rafraîchir. J’ai donc fait repeindre l’intérieur comme l’extérieur, et j’ai procédé à quelques aménagements intérieurs, tels que l’ajout de certains sanitaires. En l’espace de trois ans, j’avais réussi à en faire un hôtel propret et qui fonctionnait suffisamment bien pour que je puisse rembourser mes emprunts : ma priorité. J’arrivais à me dégager un SMIC huit mois de l’année durant et je vivais avec depuis trois ans. D’ailleurs l’argent n’était pas ma priorité, ni même mon objectif.

Trois ans déjà que j’avais quitté mon ancienne vie, après un divorce mettant fin à vingt ans de mariage. Cela ne collait plus avec ma femme. On vivait l’un à côté de l’autre, on dormait dans le même lit, mais je ne me souviens même plus si on se disait bonjour le matin. J’étais absorbé par mon travail et elle se dévouait corps et âme à une association de lutte contre les maladies génétiques depuis le décès de notre fils qui en avait été atteint.

Pourtant, au début, nous étions heureux, insouciants, sur la même longueur d’onde, on partageait tout. Il y avait eu la grossesse, les plus beaux moments de notre vie et la joie de voir naître notre petit bout. Nous avions eu quelques mois de répit avant que sa myopathie ne soit diagnostiquée. Il n’arrivait pas à maintenir sa tête et assimilait mal la nourriture. Nous étions effondrés. Son handicap était lourd, physique et mental. Nous avons fait construire une maison spécialement aménagée pour ses besoins et nous nous sommes organisés pour que quelqu’un s’occupe de lui en permanence. Il est très difficile pour qui n’a pas vécu une telle épreuve, de comprendre à quel point elle vous marque et vous transforme. Nous savions que l’espérance de vie de notre fils était courte, mais nous l’aimions comme des fous. Ce qui l’éveillait par-dessus tout était que nous lui lisions des histoires. Il préférait les bandes dessinées et particulièrement les aventures d’Astérix qui le faisaient s’agiter. Nous savions qu’il exprimait ainsi sa joie. C’est un garçon qui aimait être câliné, il avait besoin de contacts physiques et même s’il ne parlait pas, nous comprenions tout ce qu’il voulait dire par sa gestuelle et ses petits cris. Je ne savais pas s’il avait conscience de son état, mais il me semblait parfois découvrir tant de détresse dans son regard que je pensais y percevoir des supplications : « Pourquoi moi ? ». Je m’empressais de le serrer fort, en m’efforçant de retenir mes larmes. Personne ne mérite ça. À l’âge de quinze ans, notre petit Graham nous quitta. Après son départ, je me rendis compte que nous n’avions plus d’amis, que nous n’étions pas allés au cinéma ou au restaurant quasiment depuis sa naissance. Nous nous étions coupés du monde, petit à petit. Peut-être cherchions-nous à le protéger du regard des autres ? Peut-être que tout simplement nous n’en avions pas le temps, pas la force... Nous pensions que l’endroit où il était le plus confortablement installé et en sécurité était notre foyer, la maison conçue pour lui. Il emplissait notre vie, tous nos instants, toutes nos pensées, jour et nuit. Ce que ma femme et moi avions finalement construit était autour de lui, pour lui. Lorsque Graham est parti, il était trop tard, nous étions devenus deux étrangers l’un pour l’autre. Il allait falloir tout reconstruire et nous n’en avions certainement plus la force. Au lieu de nous rapprocher, nous nous sommes enfermés chacun dans notre chagrin. Moi plus encore que ma femme, qui elle a commencé à s’investir dans une association. Elle voulait aider les gens ayant un enfant handicapé à sortir de leur isolement afin qu’ils ne reproduisent pas les erreurs que nous avions pu commettre, c’est-à-dire mettre notre propre vie de côté, nous oublier l’un l’autre, et les aider à faire un autre choix en leur donnant des moyens pour cela. C’était formidable de sa part, mais moi, j’en étais incapable, car je n’arrivais pas à accepter la réalité. Alors je me suis impliqué de plus en plus dans mon travail. Je voulais m’en abrutir pour ne plus pouvoir penser à autre chose. J’allais au bureau tous les jours y compris le dimanche avant d’aller au cimetière.

Puis un jour, Vanessa m’a annoncé qu’elle voulait divorcer. Je n’avais rien vu venir, mais cela ne m’a pas dérangé. En fait je ne ressentais plus rien, ni pour elle ni pour personne. La douleur causée par la perte de mon fils avait anéanti toutes mes émotions. J’étais devenu indifférent, étranger dans mon propre corps.

Nous avons vendu la maison, réalisant au passage une forte plus-value. Je ne savais pas ce que je voulais faire. J’ai loué un appartement et placé ma part de l’argent de la vente, en attendant de prendre une décision. Bien m’en a pris, car quelques mois plus tard, la société de confection pour laquelle je travaillais fermait ses portes, victime de la concurrence du Sud-est asiatique. Je dus me mettre en quête d’un emploi. Inutile de dire que c’était quasiment impossible, les usines fermant les unes après les autres, des dizaines de milliers de personnes restaient sur le carreau, elles aussi, à la recherche d’un emploi dans ce secteur d’activité en perdition. Il était évident que le seul moyen de m’en sortir était d’envisager une reconversion. Ce fut en épluchant le journal que je découvris des annonces de ventes d’hôtels. Je me dis que cela pouvait être une option à condition d’en avoir les moyens.

Devenir hôtelier ne nécessitait aucun diplôme particulier. Néanmoins, avant de m’embarquer dans une telle aventure, je trouvai une formation de six mois sur l’hôtellerie et j’effectuai deux stages dans des hôtels. Il me fallut ensuite trouver un établissement de petite taille pour me permettre d’y travailler seul, que je puisse en vivre et rembourser les emprunts à contracter, car le pécule issu de la vente de la maison s’avéra rapidement bien trop insuffisant.

Je compris très vite que je devrais quitter la région parisienne pour acquérir un hôtel, car les prix n’y étaient pas accessibles. Partir en province ne me posait pas de problème, bien au contraire, je ne laissais ni enfant, ni famille, ni ami, juste mon passé et mes souffrances.

Puis un jour, la chance me sourit : une annonce courte, deux lignes pratiquement invisibles, un petit hôtel dans le sud des Landes à un prix accessible. Je pris le train et les choses s’enchaînèrent très vite.

Et voilà que trois ans plus tard, je vivais dans l’hôtel, seul. Ce travail m’apportait ce que je cherchais et même au-delà. Il n’y avait plus de différence entre ma vie personnelle et professionnelle, le tout étant intimement imbriqué. C’était exactement ce que je recherchais, travailler sans cesse, pour m’occuper l’esprit et ne penser, si possible, à rien d’autre qu’au travail.

5

Mes journées étaient basiquement semblables les unes aux autres. Lever chaque matin à six heures. À partir de six heures trente, après mes ablutions et m’être mis en tenue décente, je réceptionnais les commandes passées la veille à mes fournisseurs. Primeur et boulanger tous les jours, épicier et caviste, deux fois par semaine. Je récupérais ensuite du journal dans la boîte aux lettres, puis je préparais le buffet du petit déjeuner. À sept heures trente, c’était l’heure de l’ouverture de la salle à manger, s’en suivait une surveillance du buffet pour que ce dernier reste en permanence correctement achalandé. Je gérais ça entre deux appels téléphoniques ou départ de clients, sans que cela ne pose de soucis. Dès que tout le monde avait pris son petit-déjeuner, j’entamais le nettoyage de la salle et de la cuisine. Vers onze heures la factrice m’apportait le courrier, qu’elle déposait toujours sur le bureau tout en prenant soin de récupérer au passage celui à poster. Puis venait le moment pour moi de répondre aux messages sur internet. En fin de matinée, je consacrais une bonne partie de mon temps à nettoyer les chambres occupées la veille. Ainsi, c’est souvent tardivement que je prenais mon déjeuner, clôturant ainsi ma folle matinée. Ensuite, théoriquement, et ce dès midi, je pouvais enregistrer mes nouveaux arrivants. Lorsque ces derniers arrivaient à l’hôtel, je leur dispensais toutes les informations nécessaires et je pouvais également gérer le service au bar entre comptabilité et préparation des factures. Enfin, de nouveau, j’envoyais mes commandes aux fournisseurs pour le lendemain. Deux fois par semaine, c’était le passage obligé du blanchisseur dans l’après-midi pour récupération du chariot contenant le linge sale et dépôt du linge propre, lavé repassé.

Voilà ce qu’était en gros ma vie à Hossegor, à la fois bien remplie et sereine, sans aucun temps mort, et sans état d’âme.

6

Après les efforts des semaines précédentes, j’avais conscience qu’il me faudrait quelques jours pour récupérer, aussi je me couchai tôt. J’avais totalement oublié les visions effrayantes du matin et je m’endormis comme une souche. Ma nuit fut cependant agitée. Lorsqu’il m’arrive de rêver, cela a toujours un rapport avec un évènement de la journée, aussi mineur soit-il. Celui de cette nuit-là fit remonter en moi des souvenirs d’enfant et la terrible « punition du coffre » que mon père m’infligeait trop souvent. Il buvait énormément et chaque jour, il passait par la case bistrot avant de rentrer à la maison. Il revenait aviné la plupart du temps. Je me faisais tout petit, le plus petit possible. J’essayais d’être invisible, espérant qu’il oublierait jusqu’à mon existence même. Parfois cela fonctionnait, il continuait à boire jusqu’à tomber, et parfois non. Il me réclamait alors à ma mère : « Où il est ton bâtard ? » Si je ne me montrais pas, il me cherchait, finissait par me trouver, puis après m’avoir copieusement roué de coups, me jetait dans un coffre en bois dans l’entrée et le cadenassait en riant comme un dément. J’y restais des heures, parfois la nuit entière. Je patientais en attendant que ma mère puisse récupérer la clé et vienne me libérer. D’autres fois, je devais attendre que le soleil se lève, guettant son apparition au travers des interstices du bois fissuré.

Lorsque je m’éveillai, le rêve était encore frais dans mon esprit et j’eus l’impression d’être de nouveau dans ce maudit coffre. Je fixais les lueurs du jour dans le coin de la boîte, sauf que je n’étais pas dans le coffre et qu’il ne s’agissait aucunement des lueurs du jour. Je regardais fixement cette lumière qui était en train de se transformer en un halo lumineux, grossissant jusqu’à prendre quasiment forme humaine. Je retins ma respiration jusqu’à l’évanouissement. Lorsque je repris conscience, l’étrange lumière avait disparu. Je songeais qu’il s’agissait peut-être simplement du prolongement de mon rêve ? Le corps humide et glacé, je me levai, courbaturé, et je restai un long moment sous une douche chaude à essayer de comprendre si ce que j’avais vu était le fruit de mon imagination ou bien la réalité.

Je finis par tenir pour responsables de mes cauchemars et de mes visions, les poussières inhalées pendant les travaux. Je me disais que cela finirait par passer, mais pendant la journée, cette vision m’obséda et une crainte s’installa. Étais-je en train de devenir fou ? Une chose était certaine, je n’avais plus fait le fameux cauchemar du coffre depuis que je m’étais marié. La dernière fois dont je me souvenais clairement de ce cauchemar, c’était à l’époque où je me trouvais en famille d’accueil : je devais avoir douze ou treize ans. Je m’y étais retrouvé après que mon père avait été emprisonné pour avoir tué ma mère de ses coups de boutoir. Je me souvenais encore des gens qui m’avaient accueilli. Dès les premiers instants, j’avais compris qu’eux aussi avaient un penchant pour la boutanch’. L’ambiance qui régnait dans cette maison n’avait rien à envier à mon ancien foyer. Ces gens prenaient en charge des enfants contre rémunération, qu’ils dépensaient en alcool. Ils ne nous battaient pas, mais nous étions livrés à nous même. Dans ce nouveau foyer, nous étions cinq, deux filles qui étaient les leurs et trois garçons de la DDASS. Les filles de la maison avaient chacune leur chambre et je partageais la mienne avec deux garçons de mon âge, aussi paumés que moi. L’un d’eux faisait pipi au lit régulièrement, l’autre était somnambule et moi je faisais régulièrement des cauchemars, me réveillant en hurlant. Parmi ces mauvais rêves, celui du coffre revenait assez régulièrement.

Cela me mettait mal à l’aise de penser à mes parents. Je n’avais pas de photo d’eux et le seul souvenir que je gardais de ma mère était son visage tuméfié, ses yeux remplis de larmes me demandant d’arrêter de pleurer, me suppliant de me taire, faute de quoi mon père s’énerverait plus encore. Quant à lui, j’étais allé le voir une seule fois en prison. Je venais d’avoir dix-huit ans, j’étais plein de rage et de haine, je voulais des excuses, des pardons, comprendre comment mon père était devenu alcoolique, et surtout pour quelle raison, il s’était senti autorisé à me priver de ma mère. Je m’étais retrouvé en face d’un homme odieux, qui pour toute réponse m’avait balancé : Tu veux refaire mon procès !

Je n’avais rien à attendre de lui. À partir de là, je ne le revis jamais. On m’informa l’année suivante qu’il avait été tué par un codétenu. De toute façon, il n’était pas mon vrai père. Mon père naturel était mort aussi et c’était mon grand-père. Mon père l’avait dit un soir où il s’engueulait avec ma mère, dans un état d’ébriété avancée : Au lieu de chialer, tu ferais mieux d’me remercier d’avoir voulu de toi avec ton bâtard ! De toute façon, tu devais certainement y être pour quelque chose pour t’être fait tringler par ton père. On récolte ce qu’on sème !

Pendant ce temps-là, j’étais dans le coffre. Quand ma mère m’avait délivré cette nuit-là, j’avais lu dans son regard qu’elle se demandait si j’avais entendu et compris ce qui s’était dit. Mais je ne lui avais renvoyé comme réponse que mon silence. Ce grand-père, je ne l’ai jamais connu. La seule chose que je sache à son sujet, c’est qu’il s’est pendu. Dans la foulée, ma grand-mère fut retrouvée morte dans le puits du village. Maman m’avait raconté cette histoire de façon soft. Elle avait essayé de romancer ces drames, en ajoutant que ma grand-mère s’était suicidée par amour, ne pouvant supporter la perte de son mari. Après avoir compris pour ma conception, j’ai pensé qu’il s’était suicidé pour échapper à la prison et que ma grand-mère se sentait responsable de ne pas avoir protégé sa fille. Maintenant ils sont tous six pieds sous terre et je ne saurai donc jamais la vérité.

Mon père, lui, n’avait pas de famille ; il était pupille de la nation. Il le clamait régulièrement dans ses délires alcoolisés comme s’il s’agissait d’un diplôme ou d’une décoration. Il hurlait à qui voulait l’entendre, qu’il s’était fait tout seul et qu’il aurait préféré rester sans famille plutôt que d’en avoir une comme la sienne. Je ne comprenais pas pourquoi il disait ça : maman était un ange et moi je n’étais pas bien méchant, même plutôt docile pour un garçon.

Mais ces mots qu’il avait dits, je les reprenais désormais à mon compte et pensais moi aussi qu’il valait mieux ne pas avoir de famille. J’avais eu l’impudence de vouloir en créer une et le destin m’avait rappelé à l’ordre. Je m’y étais résigné. Ma libido était au point mort depuis des lustres. On apprend facilement à vivre sans sexualité. Je me contentais de relations superficielles, d’un bonjour, d’un au revoir aux clients, aux fournisseurs ou même aux voisins. La vie était moins compliquée ainsi, pas folichonne, mais elle me convenait. Je n’attendais plus rien d’elle. Le peu qu’elle m’avait donné, elle me l’avait repris. Alors, mon seul souhait était de demeurer autonome, je n’avais ni besoin ni envie, si ce n’était de voir le temps passer le plus rapidement possible pour arriver au bout. Alors pour ça, l’hôtel d’Hossegor était le bon choix. J’y travaillais du matin au soir, j’y mangeais, j’y dormais et je passais au jour suivant. Sans rien attendre de plus !

7

Après le cauchemar de la nuit, qui m’avait replongé dans ce que mes souvenirs d’enfance avaient de plus horrible, je me sentais fatigué et je n’ai rien fait d’autre que de regarder les ouvriers s’activer dans la cave. C’était de vrais « pros ». Avec un système ingénieux, ils faisaient glisser le ciment dans des goulottes qui partaient de l’extérieur et empruntaient les corridors pour se déverser dans la cave. Puis j’ai un peu jardiné, gratté les parterres devant l’hôtel, et après avoir grignoté, j’ai pris un tranquillisant pour me détendre et dormir sans mauvais rêve. Le coffret était maintenant installé sur une étagère dans ma chambre, face à mon lit. Avant de me coucher, j’ouvris la boîte et plaçai la carte à la verticale, appuyée sur le couvercle ouvert. Elle était vraiment jolie, un véritable travail d’artiste. Les couleurs étaient franches, du blanc pour les cheveux, du rouge et or pour la couronne, du bleu pour la tunique, du carmin pour la robe. Pourquoi cette carte, seule dans la boîte, et surtout pourquoi avoir fermé le coffret avec une ficelle et l’avoir enterré là ? Voilà un nouveau point pour lequel je n’aurais probablement jamais de réponse. J’avais malgré tout envie d’en savoir plus sur cette carte de tarot et je me souvins avoir vu un livre dans le rebut de l’ancienne bibliothèque de l’hôtel qui portait sur sa couverture une carte de tarot. Le terme de « bibliothèque » était un bien grand mot pour désigner l’équivalent de deux ou trois étagères sur lesquels reposaient de vieux bouquins abîmés, dont certains ésotériques me semble-t-il, ainsi que quelques jeux de société certainement incomplets, mis à la disposition de la clientèle. Je me fixai comme objectif pour le lendemain de rechercher ce livre sur les tarots pour en savoir plus.

Après avoir contemplé l’Impératrice un long moment, j’éteignis et fixai le coin de la pièce en attendant l’apparition. Mais je finis par m’endormir sans avoir rien observé de « surnaturel ».

Ce qui me revint à l’esprit cette nuit-là était incroyablement net et précis. J’avais quatorze ans et j’étais amoureux de Cynthia, une jolie brunette de ma classe que je ne laissais pas indifférente non plus. Son anniversaire approchait et j’avais comme projet de lui offrir un cadeau, mais pas n’importe quel cadeau, je souhaitais lui trouver quelque chose dont elle se souviendrait longtemps. Seul problème, dans ma situation, je n’avais guère d’argent de poche. Je fis alors quelque chose de terrible. Je me rendis au bazar du village où j’habitais, c’était le seul et unique commerce du bourg, on y vendait de tout : de l’alimentaire, du tabac, des journaux, des articles ménagers et même des bijoux. C’était eux que j’avais en ligne de mire ; des présentoirs avec des bracelets, des boucles d’oreilles, des chaînes et des pendentifs dont un avait déjà retenu mon attention. C’était un petit cœur, plaqué or, de la taille d’un ongle. Je ne sais plus comment je m’y pris, mais le cœur battant à tout rompre, je m’emparai du bijou en déjouant la surveillance du patron, puis je sortis discrètement avec le fruit de mon larcin. Je vécus très mal les jours qui suivirent, empli d’un énorme sentiment de culpabilité, persuadé que tout le monde avait connaissance de l’acte répréhensible auquel je m’étais livré. Je conservai mon butin sur moi jusqu’à l’anniversaire de Cynthia. Celle-ci fut surprise, mais aussi ravie, si bien qu’elle m’accorda un baiser sur la joue. C’était merveilleux, mes craintes et mes angoisses s’étaient évanouies en un instant. Malheureusement, ce répit fut de courte durée, car dès le lendemain l’affaire se corsa. À la sortie de l’école, un homme attendait, il s’agissait du propriétaire de la boutique, il scrutait les groupes d’élèves qui se ruaient hors de l’établissement. Il m’observa bien avant de passer au suivant, mais une énorme masse venait de se former dans mon estomac me figeant sur place. C’est alors que je vis Cynthia le rejoindre, elle me désigna du doigt. J’étais pétrifié, incapable de bouger, de m’enfuir, l’homme s’approcha de moi et m’attrapa par le col. Il me traita de voleur et de bon à rien devant un groupe d’élèves et de professeurs médusés. Pour cette fois, il ne préviendrait pas la police, mais il ne fallait plus que je remette les pieds dans sa boutique ni que je fréquente sa fille, sinon j’aurais affaire à lui et aux autorités. J’avais joué de malchance : j’ignorais que Cynthia était sa fille. Il faut dire que ma famille d’accueil n’était pas vraiment intégrée. Nous étions les cas sociaux de la communauté, peu fréquentables. Nous logions à l’écart du village et jamais aucun camarade ne venait à la maison, pas plus que nous n’étions invités chez les autres. Nous ne participions à aucune fête ni anniversaire. Malgré la honte ressentie, l’estime perdue de Cynthia et le baiser volé, j’avais essayé d’accuser le coup positivement. Cela m’avait servi de leçon et permis de prendre conscience que ma vie aurait pu basculer et devenir encore plus « trash » qu’elle ne l’était déjà.

C’est avec ce malaise et ce sentiment de honte encore parfaitement intact que je m’éveillai ce jour-là. Dans le coin de ma chambre, comme la veille, la lueur attendait. Elle avait pris de l’ampleur, de la consistance, mais aussi une forme d’opacité. L’image d’une silhouette brouillée apparut alors puis se clarifia pour devenir parfaitement nette et distincte. L’Impératrice trônait devant moi. Elle me fixait de son doux regard puis soudainement, elle s’évanouit dans les ténèbres. Je restai un moment à la chercher dans le noir, mais il n’y avait plus rien à voir. Malgré l’excitation, je me rendormis pendant quelques heures.

À la différence des jours précédents, cette apparition n’engendra en moi aucune peur ; elle se banalisait. Je pensais que je filais un mauvais coton et qu’après avoir échappé à l’alcoolisme, je n’échapperais pas à la folie. Pourtant, j’avais osé espérer qu’en quittant tout, ma vie deviendrait enfin « normale », et que la poisse qui me poursuivait depuis ma conception finirait par se lasser de ma petite personne et que, pourquoi pas, elle passerait à quelqu’un d’autre. Au bout du compte, je savais que le véritable problème, c’était moi ! Moi, l’être anormal, moi le consanguin, le dégénéré, inapte à la vie, inapte au bonheur. Mais comment échapper à soi-même ? Fallait-il que je me supprime, que j’en finisse avec la vie avant que je ne nuise à autrui, que je ne commette un acte irréparable ?

Peu d’options s’offraient à moi en ce début de journée : soit j’acceptais cette vision comme étant la réalité et je gardais la main sur ma conscience et ma raison, soit je la niais et l’attribuais à un cauchemar obsessionnel pouvant signifier le début de ma folie. Je pris celle d’apprivoiser l’idée, de considérer l’apparition comme bien réelle, en essayant d’y trouver une explication rationnelle.

8

Je me mis à la recherche du carton contenant les livres de l’ancienne bibliothèque de l’établissement. Malgré la petite taille de l’hôtel et le manque de rangements, impossible de mettre la main dessus. Peut-être était-il parti avec tout le reste à la déchetterie ? Pour ne pas faciliter les choses, il régnait un désordre terrible dans l’établissement. Les tables et les chaises de la terrasse étaient entassées à l’intérieur de la salle à manger avec le contenu de la cave, et le mobilier des chambres traînait dans les couloirs. Soudain, je me rappelai avoir déposé quelques bricoles au grenier. Je montai l’escabeau au premier étage et le positionnai sous la trappe. L’endroit était grand et faisait la surface de l’hôtel. On aurait presque pu imaginer y faire des chambres. Mais le plafond était trop bas, même si au centre je pouvais me tenir debout.

Malgré tout l’espace qu’il offrait, je ne pouvais m’en servir de façon utile au quotidien ; la trappe était placée juste en haut de l’escalier et les pieds de l’escabeau frôlaient la première marche de façon dangereuse. Même en imaginant un escalier escamotable, je me voyais mal y entreposer quelque chose dont je pourrais avoir besoin au quotidien et d’ailleurs l’ancien propriétaire n’y avait jamais rien mis pour des raisons de sécurité. Moi, je n’y avais placé le temps des travaux que quelques cartons, dont ceux provenant du contenu du meuble, ainsi que des papiers personnels. Dans l’un d’eux, j’avais entassé un jeu de dames et son plateau usé, des jeux de cartes ordinaires avec ou sans boîtier, ainsi que des livres, mais aucune trace de mon fameux jeu de tarot. Un autre était plein de vieux bouquins aux reliures anciennes, essentiellement des contes pour enfants. Une feuille était collée à l’intérieur de chaque volume : Prix de récitation, Prix d’excellence, Prix de conduite, tous au nom de Lucile Vazo. Au milieu de ces livres, je repérai celui dont je me souvenais et qui s’intitulait « TAROTS, symbolique et interprétation divinatoire ». Je le descendis et commençai aussitôt à le parcourir. Je ne connaissais absolument rien aux cartes. Sa lecture, en plus d’être inintéressante, me parut très ardue pour le néophyte que j’étais. Si j’avais eu un jeu complet à disposition, sa compréhension en aurait été facilitée. Je compris malgré tout que la carte découverte dans le coffret était un arcane majeur. Mais qui sait ? Peut-être était-ce elle qui m’avait découvert, après des dizaines d’années d’attente. D’après le livre, l’Impératrice symbolisait la fiancée qui rassemble les idées supérieures, qui condense la lumière et la vision divine recueillie dans la coupe de la conscience : elle était bénéfique, aidait à éclaircir la situation. « Me voilà bien avancé ! » me dis-je.

Il me vint alors à l’esprit que j’aurais dû creuser encore plus profond : mon tas de gravats était peut-être une sépulture, le coffret et la symbolique de cet arcane, une épitaphe. Je ne le saurais jamais. Désormais une chape de ciment de dix centimètres d’épaisseur l’avait scellée pour longtemps.

Ce matin-là, comme cela arrivait souvent, je vis passer les anciens propriétaires de l’hôtel, bras dessus, bras dessous. En effet, leur villa était toute proche. Je me précipitai à leur rencontre. Après les avoir salués, je leur posai des questions au sujet de la famille à qui ils avaient eux-mêmes acheté l’hôtel vingt ans plus tôt, avant de me le vendre. Ils ne savaient pas grand-chose, si ce n’est que la dame qui le tenait autrefois était toujours en vie et qu’elle habitait elle aussi encore dans le quartier. Ils me donnèrent son nom et son adresse. Cette personne n’était autre que Lucile Vazo, la propriétaire des livres reçus en récompense, ce qui m’offrait un prétexte pour la prise de contact. J’étais ravi. Je me souviens de ma surprise à éprouver un tel sentiment de satisfaction, ce qui ne m’était pas arrivé depuis une éternité.

— Vous avez certainement déjà dû voir cette dame qui se promène régulièrement dans le quartier et passe immanquablement devant l’hôtel ? me lança l’ancien hôtelier.

— C’est possible, répondis-je, je ne prête pas toujours attention aux personnes qui passent devant l’hôtel.

En fait, je ne faisais attention à personne. Je n’étais même pas fichu de reconnaître les clients réguliers de mon établissement et j’en étais réduit à leur jouer la comédie.

J’envisageai d’aller voir cette dame le lendemain matin ; pour l’heure, je voulais surveiller les finitions des ouvriers durant l’après-midi et de toute façon, il fallait que je sois présent pour le passage de l’électricien qui devait à son tour estimer le travail qu’il aurait à faire. J’avais hâte d’être au lendemain. Madame Vazo pourrait peut-être me parler de ce mur, pourquoi ne l’avaient-ils pas monté jusqu’au plafond ou bien carrément démoli ? Je ne pouvais pas lui parler de la carte ni de l’apparition bien sûr, néanmoins, tout ce qu’elle pourrait m’apprendre, apporterait sans aucun doute un éclairage nouveau sur l’utilité du coffret, sinon des explications aux phénomènes hallucinatoires dont je souffrais depuis sa découverte.

La soirée s’acheva lentement devant la télévision. Après le film, je me mis au lit, impatient de revoir l’Impératrice, car je n’avais pas eu le temps de la détailler très longtemps. Je m’installai confortablement et attendis dans le noir, les yeux rivés dans le coin de la pièce. Comme d’habitude, le sommeil s’empara de moi et le souvenir de cette nuit-là me ramena à mes dix-sept ans.

J’étais dans le parc avec Katarina, une adorable fille que je fréquentais depuis peu. Nous nous entendions à merveille et partagions beaucoup de centres d’intérêt, notamment les balades dans la nature. Nous ne manquions jamais d’en faire une dès que nous en avions le temps. Mais là, nous étions dans le jardin public, assis sur un banc, main dans la main. Venues de nulle part, Jacqueline et ses groupies se présentèrent devant nous. Jacqueline était une jolie jeune femme, la plus belle du lycée et elle le savait. Elle était sûre d’elle, prétentieuse et machiavélique, mais tellement sexy. J’étais certain qu’il n’y avait pas un garçon du lycée qui n’ait déjà rêvé au moins une fois d’elle. Elle s’approcha de nous puis sans préambule me demanda : « Qui est la plus belle de nous deux ? », en me montrant Katarina du doigt. Je m’entendis répondre. « C’est toi ». Ces mots lâchés si vite furent un coup terrible pour Katarina qui partit en courant et en pleurant. Jacqueline et ses copines riaient comme des folles, puis elle me lança : « T’es vraiment un minable », et elle avait raison. J’étais un minable, honteux et pathétique. J’avais bien essayé de m’excuser auprès de Katarina, de lui dire que j’avais dit cela parce que c’était ce qu’elle attendait, pour qu’elle nous fiche la paix et que je ne le pensais pas, mais la spontanéité de ma réponse m’avait trahi. Je lui avais brisé le cœur, j’avais tout brisé. Je ne me le pardonnerai jamais, même si nous n’étions pas forcément destinés à passer notre vie ensemble.

Je m’éveillai en pleurant, tellement petit et nul. À cet instant, j’aperçus l’Impératrice, elle se tenait face à moi ; je ne fis que la distinguer tant ma vision était troublée par un flot de larmes qui continuait à se déverser.

Je n’avais pas pleuré lorsque Graham nous avait quittés et je ne comprenais pas pourquoi en ces instants je n’arrivais pas à me contrôler.

Après m’être calmé, je crus déceler un sourire sur les lèvres de mon Impératrice, un joli sourire, à peine esquissé, façon Mona Lisa. Alors, hésitant, je murmurai :

— Que voulez-vous ?

Son image s’estompa, puis une nouvelle fois, elle disparut totalement sans m’apporter de réponse.

9

Il était cinq heures du matin, trop tôt pour me lever et j’essayai de me rendormir, mais des tas de questions tournaient dans ma tête. Y avait-il un lien entre mes rêves, ou plutôt mes souvenirs exhumés et cette carte de l’Impératrice ? Le livre disait pourtant qu’elle était bénéfique, positive. Je me persuadais qu’elle ne pouvait en aucun cas être là pour me faire du mal, c’était impossible. Et si je la brûlais, qu’adviendrait-il ? Sortirai-je de ce cauchemar éveillé ? Les hallucinations disparaîtraient-elles ? Il y avait tout de même bien une raison pour que cette carte soit enfermée dans un coffret sous des tonnes de gravats ! Ne tenant plus en place dans le lit, je me levai, préparai du café puis me mettais au travail sur l’ordinateur, attendant une heure décente pour aller rendre visite à Lucile Vazo. À neuf heures précises, je me trouvais devant la grille de son domicile et faisais tinter sa cloche, persuadé que les personnes âgées étaient debout de très bonne heure. J’insistai, mais sans succès. Au moment où j’allais reprendre le chemin de l’hôtel un peu déçu, je fus abordé par une dame âgée fort aimable ; la voisine de Madame Vazo. Je me présentai, mais ayant déjà logé des membres de sa famille à l’hôtel à l’occasion de célébrations, elle me connaissait déjà. Je ne l’avais pas reconnue et n’en fus pas surpris ; une fois de plus je jouai la comédie en lui disant qu’effectivement son visage ne m’était pas un inconnu et bredouillai des excuses en exhibant mon plus beau sourire. Elle me proposa de la suivre chez elle pour me donner les coordonnées de l’endroit où se trouvait Lucile, car elle s’était absentée pour se rendre chez sa fille et ses petits-enfants à Nice. Sa maison était fabuleuse, du pur style basco-landais typique d’Hossegor : une façade décorée de faux colombages et briquettes en fougères, de corbeaux soutenant la charpente apparente, les ouvertures du niveau principal en arc de cercle dans leur partie supérieure. J’avais dû passer par là sans jamais remarquer le soin apporté au jardin et à l’harmonie du lieu. Dans sa grande entrée, un bouquet de mimosas dont l’odeur puissante et délicate taquinait les narines, trônait sur un guéridon de bois orné de croix basques sculptées.

— C’est elle qui me l’a expédié depuis Nice. Elle fait toujours ça, elle sait que j’adore les mimosas et les nôtres ne fleuriront pas avant au moins trois semaines, cela va être magnifique ! Mon jardin ne sera plus qu’un rayon de soleil, me dit-elle, en me montrant du doigt ses bosquets de mimosas. Mais entrez, entrez, désirez-vous une tasse de café, il est encore chaud ?

— Avec plaisir merci, j’espère que je ne vous dérange pas, vous sortiez peut-être ?

— Je ne suis pas à cinq minutes, j’allais au marché, alors j’ai tout mon temps. Tenez, la voici, vous pouvez appeler aussi, je vous ai mis le téléphone.

— Merci c’est très gentil. Cela fait longtemps que vous habitez ici ?

— Cette maison appartenait à mes parents, j’y venais en vacances tous les ans, puis à la retraite, nous avons décidé de nous y installer avec mon mari. Il est parti depuis déjà cinq ans.

— Je suis désolé.

— C’est la vie. Je connais très bien Lucile Vazo, elle a longtemps tenu votre hôtel avec son père.

— Ah bon, je ne le savais pas.

— En fait, ce sont ses parents qui l’ont fait construire, puis sa maman, arrivée à la cinquantaine s’est consacrée à d’autres activités. Lucile l’a remplacée dans l’hôtel et y est restée jusqu’au décès de son père. Ils habitaient tous dans la maison en face. La maman de Lucile travaillait à domicile, c’est pour cela qu’on se voyait souvent. On se rendait de petits services. Elle était charmante.

— Quel genre de travail exerçait-elle ?

Je sentis une hésitation, puis elle pencha la tête et sans me regarder, répondit :

— De la voyance, elle était médium. Très sérieuse. Une belle clientèle qui venait la voir de partout, même de l’étranger.

— Il y a des gens très bien dans ce métier, pas que des charlatans.

J’avais osé cette phrase pour la mettre en confiance, espérant qu’elle m’en dirait un peu plus, et la suite me donna raison puisqu’elle s’ouvrit à moi.

— Oui vous avez raison, elle était extraordinaire. Vous aviez un souci, des interrogations, vous alliez la voir et tout devenait plus clair, plus limpide.

— Cela se passait bien avec le voisinage ? Parfois les gens ont peur de ce qu’ils ne connaissent pas, surtout dans une petite ville.

— Oh oui, très bien. Elle se faisait discrète. Sa clientèle s’était constituée par le bouche-à-oreille. Ce qu’elle voulait, c’était faire le bien et c’est uniquement dans ce but qu’elle utilisait ses dons.

— Parfois dans cette activité, on est confronté à de tristes découvertes et il en résulte de mauvaises nouvelles à annoncer. Cela devait malgré tout lui arriver ?

— C’est vrai, mais il y a l’art et la manière de présenter les choses. C’était une vraie professionnelle.

— Et sa fille n’a jamais repris le flambeau ? Je veux dire pour la voyance.

— Non, mais si elle avait voulu … C’était une femme très sensible, elle aussi.

— Eh bien écoutez, je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps, je vous remercie pour tout, le café, l’adresse et l’agréable moment passé en votre compagnie.

— Plaisir partagé, m’assura-t-elle. À très bientôt.

Je rentrai chez moi le cœur léger. Je n’avais pas rencontré Lucile Vazo, soit ! Mais j’avais appris que finalement c’était la même famille qui avait tenu l’hôtel pendant trente ans, suivie des personnes à qui je l’avais acheté. Seulement trois propriétaires en soixante ans ! Mais par-dessus tout, j’avais trouvé un lien avec mon impératrice. Il y avait fort à parier que la carte appartenait à la mère de Lucile…

Une fois à l’hôtel, je m’installai à la réception pour écrire une lettre à cette dame, histoire de prendre contact en douceur, plutôt que de donner un coup de fil qui aurait pu la déranger ou la mettre mal à l’aise, d’autant plus que je ne connaissais rien des rapports qu’elle avait entretenus avec sa mère, ni en quels termes s’était terminée son expérience hôtelière. Si elle désirait répondre, cela lui laisserait le temps de la réflexion.

Hossegor, par une belle journée d’hiver.

Bonjour Madame Vazo,