Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Au coeur de Rilhac-Rancon, Pauliette Block et son caractère bien trempé gère d'une main de maître sa petite boucherie-charcuterie aux côtés de sa timide et docile fille Chantaline. D'emblée, rien ni personne ne pourrait venir troubler la cadence bien huilée de ce petit commerce réputé pour ses spécialités. Jusqu'à cet épisode fracassant qui va chambouler le quotidien de ce duo familial et ouvrir les portes d'un passé doux-amer aussi croustillant qu'un incongru testament. Un roman 100% rock'n'rural et burlesque, enrobé d'une pointe de poésie et pimenté par la petite galerie de portraits du bistrot "Aux Gens Bons Beurre" dominée par le spiritueux postier Gaëtan Vieilledent. "Un bouquin à savourer sans modération grâce à son humour fait maison, nom d'un bousin", conclut Pauliette Block en personne.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 351
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Ici repose Dame Go,
Qui vivait en végétarienne.
La pauvre n’a vraiment pas de veine,
Sur sa tombe il y a : ci-gît Go.
Pierre Dac
L’os à moelle
Chère amie lectrice, cher ami lecteur,
Vous vous apprêtez à tourner les pages d’un vaudeville des champs ayant épousé un rêve de comptoir.
Dans le premier chapitre de ce roman, certains mots argotiques utilisés en des temps plus anciens peuvent heurter la sensibilité des plus urbains.
Afin de ne laisser personne baigner dans une parfaite ignorance et pour vous éviter de sauter sur votre tablette tactile pour en vérifier le sens, les mots en question vous sont expliqués à chaque bas de page.
Chaptelat, chemin de Malledent, dans le Limousin.
Jeudi 25 juin 1925.
Comme chaque jeudi, à travers une brume blanche matinale, Adrien et Berthine Coennen réveillaient la campagne avec leur charrette bétaillère, sillonnant plusieurs kilomètres de chemins caillouteux, direction les abattoirs de Limoges. La veille, deux de leurs moutons avaient hélas gagné à la terrible loterie régionale pour participer au grand bal de l’abattage. À chaque fois, les deux élus avaient pour habitude de manifester leur objection en bêlant un nombre incalculable de bêêê. Adrien répliquait son habituelle formule « Mais si, Méchoui c’est ainsi, mais si, Méchoui c’est ainsi » qui ne manquait jamais de faire rire Berthine à gorge déployée. Lors du passage de l’habituel convoi, solidarité animalière oblige, quelques vaches limousines postées en bordure de pré meuglaient une prière pour l’âme de ces ovins au destin pour le moins funeste.
— Finis donc de m’faire glousser. Sinon, j’vais appiocer 1 sur le champ. On s’rait dans d’beaux draps. Pire, si ça continue, j’vais m’vider l’jabot 2. Je sens que j’ai la chicorée qui remonte.
Car ce matin-là, tandis qu’Adrien tenait les rênes, Berthine soutenait son ventre aussi rond qu’une meule de foin.
— Ça l’rendra gaillard tout ça le miston 3. Il a même pas vu l’jour qu’il court déjà les grands ch’mins depuis ta panse. En attendant, faudrait pas qu’tu vêles avant d’arriver à la ville. On sait pas y faire nous autres sans tire-gosse 4 crévindiou.
Dans le lointain du jour naissant, Limoges n’habillait pas encore l’horizon. Plus le temps passait et plus la jeune femme ressentait de vives douleurs. « Les premières contractions arrivent », pensait-elle. L’inquiétude se lisait peu sur son visage jusqu’à cette main qu’elle porta entre ses cuisses. « Voilà t’y pas que la poche s’est ouverte maintenant », remarqua-t-elle discrètement. Un liquide tiède et légèrement odorant se répandit sur l’assise en bois, mouillant ses bas et sa longue robe noire. Tout son corps se mit à trembler de peur et d’appréhension.
— T’as donc froid pour trembloter de la sorte ?
— Ton miston, j’crois ben qu’c’est maintenant. J’crois qu’il arrive. J’viens de rendre les eaux.
— Nom d’une salopette. Je t’avais pourtant bien dit d’attendre jusqu’à l’hospice. Ah, t’es quelqu’un. T’es pas la moitié d’une bonne femme. J’m’en va m’arrêter tantôt, bonsoir d’bougresse. C’est-y pas croyable. Rendre les eaux à travers champs le jour des maquignons. Et à la fraîche en plus. Une chance encore qu’il ne pleuve pas.
Berthine descendit péniblement de la charrette pour s’allonger à même le sol. Juste avant, elle tâta du pied pour vérifier la présence d’un éventuel fossé. Une fois installée, elle se retrouva très vite dans une position plus qu’inconfortable. Sans compter l’ivraie perlée de rosée qui mouilla son dos en un rien de temps. « Et si j’allais sur la paille ? Au milieu des moutons. Là-bas dessus, je serai bien mieux à mon aise », pensait-elle. Tandis qu’Adrien tassait du tabac dans sa pipe pour faire passer sa nervosité plus que le temps, Berthine ouvrit l’arrière de la bétaillère et se glissa doucement entre les deux fameux moutons, qui, sans se rebeller, se plaquèrent un peu plus contre la paroi. Une odeur âcre et forte, mélange d’animaux anxieux et de laine poisseuse vint parfaire le tableau de cette maternité improvisée à ciel ouvert. Loin l’éther, loin l’eau chaude et le linge propre, et loin Thérésine, la guette-au-trou 5 de son hameau.
— Mais où t’es donc passée la Berthine ?
— Je suis là, sur la paille. Avec les moutons.
— C’est pas possible. Avec les bêtes autour, tu risques de te ramasser un coup d’sabot dans les naseaux. C’est pas pensable.
Rien n’importait plus à Berthine que de commencer le travail. Sous la lippe balbutiante et le regard ébouriffé d’Adrien qui jusqu’à présent n’avait assisté à rien d’autre qu’à la naissance de quelques animaux de sa ferme, la future mère se laissa guider par son instinct. Sans aide aucune, elle se mit à pousser avec un courage décuplé. Elle se souvint toutefois de ce jour précis vécu pendant son enfance. De ce matin d’hiver aussi froid que marquant, lorsque sa propre mère lui avait demandé de l’accompagner chez une voisine pour aider cette dernière à accoucher de son premier enfant. Entre deux souvenirs attachés au passé, sous une lune blonde et la fumée brunâtre d’une pipe, elle expirait à cadence régulière avant de reprendre son souffle. Elle œuvrait avec sérieux et protocole pour mettre au monde un bébé, leur bébé, au beau milieu d’une campagne plus tout à fait endormie depuis les cris d’effort.
Adrien, aussi adroit en matière de soutien moral qu’un jongleur les deux bras emplâtrés, préférait scruter l’horizon. Sous ses yeux, sortant hâtivement des haies vives, quelques lièvres couraient à travers champs. Humble spectacle qui l’amusait beaucoup. Plus loin, une famille de sangliers, sans doute effrayée elle aussi par les effets sonores de Berthine, ravageait sous son passage une rangée de jeune maïs avant de disparaître derrière des fourrés.
Le travail dura une bonne vingtaine de minutes avant que n’apparaisse le début d’une tête. Adrien se pencha comme pour vérifier s’il ne s’agissait pas d’autre chose que d’un nourrisson.
— T’y vois quelque chose ?
— Oui, le dessus du caberlot je crois. Pour sûr, c’est pas le fessard car y a de la tignasse. Ben ma bougresse, c’est ben plus facile à y faire entrer qu’à y sortir.
Berthine commença à ressentir le début d’un bonheur parfumé de fierté, appréhendant toutefois une éventuelle complication de dernière minute. Mais il n’en fut rien. Aux bêlements discrets des deux moutons se mêlèrent les pleurs du nouveau-né. Posée sur de la paille, sous le souffle chaud d’un duo d’ovins à la docilité et au respect exemplaires, une enfant de 3 kg 750 venait de voir le jour, en pleine nuit, chemin de Malledent. Une scène presque biblique, semblable à celle de l’enfant Jésus dans la crèche, en l’absence notable des trois Rois mages de circonstance. N’ayant pas d’eau à portée de main, Berthine essuya le corps fripé de son bébé à l’aide d’une poignée de paille imbibée d’urine. Car Faute de grive, on mange du merle, disait-on déjà à l’époque.
— Maintenant, faut couper le cordon Adrien.
— Ben j’aimerais bien. Mais comment faut-y s’y prendre ?
— Fais comme pour tes saucissons, noue-le assez fort et coupe-le. Ne traînaille 6 pas sinon il va prendre froid.
En l’absence d’une paire de ciseaux, Adrien n’eut pas d’autre choix que de couper le cordon avec ses incisives bien moins affûtées que ses couteaux de boucher. Petit bout par petit bout, il en vint à bout.
— Ben c’était plus solide que mes boyaux d’porc.
Puis il tendit le bébé à la jeune maman dont les larmes chaudes surprirent le petit corps nu.
— Il est ben beau c’gamin, hein la Berthine ?
— Belle ! Car tu n’as peut-être pas remarqué mais c’est une fille. J’y vois pas l’ombre d’un haricot.
Adrien se frotta nerveusement le menton. Il s’approcha le plus près possible du bébé pour constater qu’en effet, l’appendice qui caractérise l’homme depuis la nuit des temps manquait à l’inventaire de ce bonheur matinal.
— Ben mais c’est vrai qu’il a rien entre les guibolles 7. Bon sang de bois, comment c’est-y possible ? Tu m’disais toujours que ce serait un gaillard. Moi, c’est d’un boucher dont j’aurai besoin plus tard. Pas d’une donzelle 8.
Adrien prit un air renfrogné, passant en un rien de temps de la tête du ravi de la crèche à celle d’enterrement de première classe. Y compris Berthine chez qui le visage radieux avait fait place à une mine déconfite.
La charrette reprit le chemin de Limoges. Ce qui venait de se dérouler avait jeté un froid malgré le soleil qui au loin étirait ses premiers rayons aveuglants, illuminant les premières minutes de vie de la petite fille. Adrien dont le prénom rimait depuis peu avec l’adjectif chagrin, conduisait sa charrette en silence. Discrètement, il jetait mine de rien, un regard en coin sur cette silhouette aussi discrète que silencieuse. Sur celle qui venait de passer de l’ombre à la lumière et qui, en l’espace d’un trajet, l’avait fait devenir père.
Berthine, quant à elle, chuchotait un petit air familier aux oreilles de sa progéniture qu’elle avait pris soin d’enrouler chaudement dans un bout de sa robe en coton. Le bébé se mit à exprimer sa faim par des mimiques amusantes, attiré sans doute par l’odeur d’une mère aux seins pleins de lait. « Vivement qu’on soit rendu à l’hospice pour qu’on te pèse et qu’on t’habille dans de vrais langes ma pauvre petiote », murmurait-elle.
— Comment qu’on va t’y l’appeler déjà ?, lança timidement le jeune papa.
— …
— Si ç’avait été un gaillard, on l’aurait prénommé Paulien, comme mon père, pas vrai ? On n’a qu’à la baptiser Paulette.
— …
— Hein ? Qu’est-ce t’en dis ? Tu fais la trogne ?
— Je pensais plutôt à Pauline. Comme ma grand-mère.
— Pauline ? La Pauline Coennen qu’on dira plus tard au pays. Ça ressemble à Paulien et ça sonne assez bien dans les esgourdes 9. Va pour çui-ci. Elle s’agite un peu non ? C’est-y qu’elle aurait faim ? Faut peut-être que tu lui donnes la mamelle.
— Non. Je vais attendre qu’on soit arrivé à Limoges. Sur la charrette, elle risquerait de s’étouffer avec tous ces nids de poule. On n’en a plus pour très longtemps n’importe comment. V’là les premiers faubourgs. Elle est un peu impatiente mais elle reste assez sage.
— Comme tu voudras. Moi je saurais pas y faire de toute façon avec mes mamelles à moi, s’engaillardit Adrien.
— Mon Dieu. T’es aussi bête que tes bêtes à laine. Écoute-moi plutôt. Une fois là-bas, tu iras faire la pesée des bestiaux. Moi, pendant ce temps, j’me rendrai à la maternité pour nourrir et faire peser la mignonnette. Ensuite, j’en profiterai pour lui acheter une tenue bien chaude pour le retour tandis que toi, tu iras aux états civils. On se retrouvera vers les dix coups aux abords des abattoirs. Côté porte principale.
— Va pour tout ça. Faudra qu’on pense aussi à festoyer sa venue. Même si c’est pas un mion 10.
— T’en as donc pas fini avec ce refrain ? Et puis c’est que l’premier. Pas dit que la prochaine fois ce sera pas un gars. Et puis une fille, tu verras, c’est toujours très proche du paternel dans bien des cas. Et si on n’en fait pas une gourdasse, elle en fera autant que moi d’ici quelques années. Peut-être même qu’elle saura couper les quartiers de jarret et faire des rôtis aussi bien que toi.
Comme convenu, Adrien déposa Berthine à l’entrée de l’hôpital public avant d’emmener les deux moutons à l’échafaud, sans fleurs ni cornes. Sur son parcours, il décida de ne pas prendre de retard pour débuter l’arrosage de sa descendance et troqua au troquet « La Décoiffade » son traditionnel café contre un premier godet de vin blanc. Considérant qu’il avait encore du temps devant lui, il enchaîna avec un deuxième puis un troisième. Au moment même de lever le camp après avoir levé le coude, Mathurin Chevillard, maquignon de profession que tout le milieu des abattoirs surnommait « Gnongnon lève-tôt », déboula près du comptoir.
— Et ben, l’ami Adrien ! T’as pas l’air d’amuser le terrain ce matin. Qu’est-ce qui te fait goulotter 11 comme une vieille bourrique ? Ne m’dis pas que t’as déjà vendu tous tes bestiaux. Le marché vient tout juste d’ouvrir ses portes.
— La Berthine… Elle a vêlé sur le chemin.
— Grand diou, en effet ça s’fête. Alors ? C’est-y un gars ou une fille ?
— Mon pauvre Gnongnon, si au moins la Berthine avait vu juste. Elle qui m’avait tant promis un mâle, voilà qu’au final, on s’retrouve à devoir élever une femelle, une braillarde.
— Une fille ? Bah, c’est bien pour un premier descendant. Tu sais bien qu’on n’décide pas de ces choses-là. Encore heureux, du reste. Sinon, y a fort longtemps que même sans guerre, y aurait plus une âme qui vive sur terre. Faut prendre comme ça vient puis c’est tout. Comme le temps qu’il fait dehors. Il fait beau, tant mieux. Il pleut, on s’en arrange. Pour les goupillonneux 12, c’est soi-disant les anges qui sont à l’œuvre. Foutaise. Pour moi, c’est tout bonnement la nature qui cause. Prends le bon sort par les cornes. Et puis si j’peux te souffler un dernier conseil, quand le bonheur frappe, faut lui ouvrir la porte car c’est pas si souvent que ça arrive, nom d’une trompette. Allez, trinquons !
— Santé ! Le bonheur, il est au rendez-vous. C’est d’ailleurs pas la quantité qui manque. Mais pendant ces derniers mois, la Berthine n’a pas cessé de me répéter les mêmes boniments.
— Quels boniments ?
— « J’ai le ventre bien pointu, ce sera un couillu, un futur éleveur », qu’elle me répétait en boucle. Et ce, du matin au soir quand c’était pas l’midi.
— Bah, laisse donc ce genre de mouron de côté et profite sans vergogne de ta mignonne. Elle est en bonne santé au moins ? T’as t’y vérifié s’il ne lui manque pas un ou deux orteils ?
— À vue de nez, aucun souci de ce genre. Même si j’ai pas vérifié dans le détail.
— Alors bascule ton verre et remercie la vie. Félicitations et tous mes vœux de bonheur à vous deux.
— En même temps, t’as raison. Et puis t’en sais quelque chose toi avec toutes tes filles. Combien ça t’en fait déjà ?
— Ça m’en fait quatre. C’est vrai que quand j’y repense, pour être tout à fait franc du collier d’agneau, t’en n’as pas fini avec une pisseuse. J’peux t’en causer une longueur. Sur les quatre, j’ai trois dodues qui ont la cosse 13. Et puis pas qu’un peu, crois-moi. J’te plains d’avance si plus tard c’est pareil par chez toi.
— Trois sur quatre qui flemmardent ?
— Oui, trois j’te dis. Trois qui aiment souillonner les pages de la Bible pendant que je barbaque de la bidoche. Ça valait bien le coup de besogner pour avoir un gaillard. Au lieu de ça, j’me suis retrouvé avec trois molles du bras. À la masure, ça prie autant que ces vieilles bigotes ménopausées avec un fichu sur la tête qu’on voit sortir de l’église les dimanches.
— Et ben. Ça refroidit ton histoire de famille. Nous autres à la campagne, on n’a pas les moyens de nourrir des bouches de cossardes. Mais elles n’aident même pas un peu à la maison ?
— Penses-tu. Que nenni j’te dis. Ça sait tout juste repriser une paire de chaussettes. Et pour le peu que ces demoiselles se piquent le bout d’un doigt, ça pleurniche autant qu’après avoir épluché un kilo d’oignons. Que veux-tu, c’est comme ça. Pourtant pas faute de leur avoir secoué le prunier de temps en temps. Mais rien n’y a fait. À la longue, j’ai fini par comprendre que ça ne servait plus à rien d’insister. Du coup, on fait avec. Ou plutôt sans. Même leur mère a essayé avec des méthodes douces. « On ne sera pas toujours là avec votre père » qu’elle leur disait. « C’est comme pisser dans un stradivarius c’que tu leur chantes » que je lui répondais à ma pauvre bonne femme. Elle qui a trop longtemps pensé qu’une de ses filles reprendrait sa boutique. À vrai dire, moi je n’y ai jamais cru. Pas plus qu’en la virginité de la Sainte Vierge. Ah, on n’est pas aidé. Pour ce qui est du travail, elles ne tiennent vraiment pas de nous, pour sûr. J’sais pas c’qu’on a fait au bon Dieu pour mériter pareilles feignasses. C’est comme si on était puni de ne pas croire assez en lui. Enfin, chacun porte sa croix. La nôtre, ma foi, n’est pas si lourde que ça comparé à d’autres. Y a hélas bien pire. Bon, tu reprends un p’tit verre avant que j’aille pincer du jarret d’veau ?
— Boh, pas de refus. Dis voir, ta bonne femme, c’est quel style de boutique qu’elle tient ? J’me souviens plus.
— Elle est à la fois mercière et couturière. Pendant que j’tue des bestiaux, elle redonne vie aux vieilles nippes 14. Elle rend bien des services à pas mal de monde. Elle en tombe des rouleaux de fil, crois-moi. Sans doute autant qu’un boucher qui ficelle des rôtis. Elle vend tout un tas de choses comme de la laine, des aiguilles, des fermetures Éclair et des boutons de toutes sortes. D’ailleurs bien souvent, j’ai peur que l’une de mes trois bougresses de filles vienne à confondre un de ces boutons de culotte avec une hostie. On n’est pas à l’abri d’une drôlerie du genre.
— À ce point ?
— Si tu les voyais. Elles en mangeraient à s’en faire péter la bedaine. Ah, avec elles, le corps du Christ, ça fait belle lurette qu’y en a plus.
— Comme quoi, la religion, ça fait plus de mal qu’un bon canon. Et ta quatrième, ta courageuse ? Elle en est-y à user encore ses blouses sur les bancs de l’école ?
— Ah, elle ? Grand Dieu, non. Elle est partie faire la mastroquette 15 du côté d’Angoulême avec son bourru 16. Avant même de passer son certificat d’étude. Elle a tout appris sur le tas. Lui fait de la vigne, et elle, elle vend les litrons d’pivois 17. Faut la voir dans son chai causer franc et remiser les casiers de douze.
— Ça rattrape un peu du reste.
— Pour sûr. Et sinon, tu m’as pas dit l’essentiel. Comment c’est-y qu’elle s’appelle ta jeunette ?
— Pau, Paulinette… Ou bien Paulette j’crois. Voilà t’y pas que j’ai oublié c’qu’on avait convenu avec la Berthine. Me voilà bien.
— Ah pour pareille affaire, suffit pas de croire. Un conseil, ne te goure pas le moment venu car après, ça risque d’être un peu tard. N’va pas prénommer ta petiote gamine « Paupiette ». Avec ton métier d’éleveur-boucher, on ne sait jamais, fit remarquer Mathurin d’un air moqueur.
— Ben j’crois que c’est ça qu’il me faudra déclarer. Paulette ou Pauline. C’est l’un des deux en tous les cas. Peut-être que ça va me revenir d’ici un moment.
Les yeux plus trop en face des trous, Adrien se mit à transpirer à grosses gouttes à la seule idée d’affronter la colère de Berthine en cas d’erreur. Un parfum de scandale bien supérieur à l’odeur de son haleine avinée qu’il lui fallait à tout prix éviter. Du bistroquet jusqu’à la mairie, il s’efforça au mieux de se souvenir duquel des deux prénoms il s’agissait. En vain. Plus d’un fut cité à voix haute, sous le regard parfois circonspect des passants. « Orise, Présentine, le prénom de mes aïeules ? Non. Léontine, Agathe, celui de mes tantes ? Non plus. Paulette, je crois bien que c’est ça qu’on avait décidé. Et si c’était Pauline ? Si j’me trompe, je vais me faire appeler Léon par ma Berthine ». La mémoire de son cerveau imbibé de doute et de Muscadet venait de rendre les armes dans un moment crucial. Égarement complet, comme un soldat déserteur en pleine campagne de Russie. Quelques instants plus tard, sous le regard ahuri de l’officier d’état civil, Adrien Coennen déclara la naissance de sa fille malgré l’ombre d’un doute immense.
— Êtes-vous certain de ce que vous déclarez cher monsieur ? Pauliette dites-vous ? Ne s’agirait-il pas plutôt de Paulette ?
— Non, non. C’est bien ça. Paupiette Coennen. Enfin non… Je veux dire Pauliette Coennen, future rilhacoise, née cette fin de nuit vers les quatre coups, sur le chemin de Malledent.
— Je n’ai pas tout saisi. Pouvez-vous me préciser le nom de votre village ? Celui où vous domiciliez ?
— Rancon. Rilhac-Rancon. Et puis tiens, histoire d’y mettre ma patte, vous rajouterez l’Aurore avant le patronyme.
— Plaît-il ?
— Je veux que vous rajoutiez l’Aurore.
— L’Aurore, comme le journal ?
— Non, comme le prénom. Aurore si vous préférez.
— Dois-je vous préciser une chose ?
— Laquelle ?
— Toute déclaration est définitive.
— Faut-y que j’vous le chante en breton pour qu’on en finisse ?
— À votre bon vouloir cher monsieur Coennen.
Devant un aplomb plein de certitude et une haleine chargée comme un fût de chêne, l’officier inscrivit dans son registre la déclaration de naissance N° 00127. Ainsi, celle qui était née au clair de lune portait le prénom d’une étoile encore inconnue :
Pauliette Aurore Coennen - de sexe féminin - née le 25 juin 1925.
De son côté, Berthine venait de prendre plaisir à choisir la première barbotteuse à celle qu’elle appelait déjà mais à tort, sa Pauline. Installée sur un banc, elle observait sa petite paisiblement endormie au creux de ses bras, les lèvres encore blanches du premier lait maternel. Avec art et manière, elle venait de découvrir les premières joies de la tétée, au moment d’offrir ses seins nourriciers à sa petite âme affamée. Il lui avait fallu déjà faire preuve d’une grande patience. Stimuler d’une douce caresse sur les joues pour que son poupon ne s’endorme pas. Faire au mieux avec le peu que l’on sait, comme le font toutes les mamans sans expérience. « Si l’Adrien voyait ça, il mettrait vite ses tourments au corbillon », pensait-elle. Place de la Motte, du monde commençait à grouiller. Au loin, un ferblantier embellissait sa devanture de récipients et autres ustensiles. Près d’elles, des enfants couraient et sautaient à cloche-pied sur les pavés tête-de-chat, improvisant une marelle imaginaire. D’autres jouaient à briser le calme des flaques d’eau tandis que des troupeaux de limousines, aubracs ou charolaises défilaient jusqu’au marché aux bestiaux. Parmi toute cette animation, pas d’ovins et encore moins d’Adrien. « Mais grand Dieu, où est-il allé traîner ses guêtres ? », songeait-elle. Même l’ombre du tilleul sous lequel elle avait pris place dialoguait avec son inquiétude, formant un épais nuage rimant avec mauvais présage. Ayant peur de quitter le lieu du rendez-vous et de louper la venue du retardataire, la jeune maman attendit tout d’abord une heure durant. Sagement. Nerveusement. Avant de se résoudre à partir à sa recherche en passant par les abattoirs puis la mairie. Juste avant que celle-ci ne ferme ses portes. « Peut-être bien que je vais le croiser sur l’chemin, dans une rue ou dans un bistrot ». Berthine tentait de se rassurer par tous les moyens. Arrivée à la mairie, elle fit la connaissance avec l’officier qui en son for intérieur, s’était juré quelques instants plus tôt, de ne jamais oublier cette déclaration de naissance peu commune. Laquelle déclaration fut communiquée à Berthine dans le moindre détail.
— Non, non chère madame. Je vous prie de bien vouloir me croire. C’est bien ce prénom-ci, Pauliette.
Je peux aisément vous l’épeler si vous le souhaitez.
P-a-u-l-i-e-t-t-e. Tel est le prénom qui m’a été ordonné d’inscrire dans mon registre de naissance ce jour présent par le père déclarant. Pauliette Aurore Coennen.
— Pauliette ? Mais quelle idée ? Comme Paulette mais avec un i ?
— Précisément avec un i oui. Tels ont été les deux prénoms déclarés avec affirmation par M. Coennen, votre époux. Qui plus est à maintes reprises, malgré, je vous avoue, ma réserve exprimée à son endroit avant de rédiger l’acte définitif.
— Mais comment est-ce possible ? On ne peut pas comme ça appeler sa descendance de n’importe quelle façon. Enfin, monsieur l’offic…
— Madame Coennen, je comprends votre désarroi. Mais en matière de prénoms, sachez qu’il n’y a pas véritablement d’interdits. Sauf Lucifer par exemple, ou d’autres plus ou moins équivoques. Et Pauliette peut être entendu comme un dérivé de Paulette, si rare soit-il. Vous me voyez donc désolé face à cette situation. Je n’ai fait que mon travail. Telle est la procédure et je ne peux pour l’heure plus rien modifier sur le registre sans une demande motivée écrite par vos soins à l’attention de M. le Procureur.
— Ce ne sera pas utile.
— Autre chose ?
— Je… enfin je voudrais savoir… mon Adrien ?
— Puis-je vous informer d’autre chose madame ?
— Pensez-vous qu’il avait bu avant de venir par chez vous ? Sentait-il le chasse-cafard ? Je veux dire… le vin ?
— Non, je n’ai rien remarqué de tel, M. Coennen votre mari semblait si sûr de lui, mentit avec brio l’officier.
— Mon Dieu. C’est vrai que l’Adrien, faut bien l’connaître pour voir qu’il a la cervelle en terrine.
— Je ne sais que vous répondre madame. Vous avez mis au monde une bien jolie petite fille en tout cas. Elle est très sage. Cette histoire de prénom ne semble guère la perturber. Avant de vous raccompagner, permettez-moi d’exprimer au nom de la République Française, mes très sincères félicitations. Et si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas à repasser. Souhaitez-vous un double de cet acte ?
— Oui, je crois que je vais en avoir besoin, conclut-elle, tandis qu’Adrien montait dans le premier train, destination inconnue, après avoir soigneusement cachée sa charrette dans une petite impasse.
Berthine, encore sous le choc de cette découverte, fondit en larme en relisant la fameuse déclaration. L’écriture en encre de chine bleu marine sur un beau papier velin s’irisa à quelques endroits. Comme l’effet d’un orage s’étendant au-dessus d’un champ de blé un soir d’été. Portée par un ultime soupçon d’espoir, elle se ressaisit puis s’empressa de retourner hâtivement dans le quartier des abattoirs au cas où elle croiserait un regard honteux caché derrière ses moustaches. En vain. Lasse et désemparée, elle alla ensuite s’installer sur un banc de la grande place principale. Emplacement idéal d’où l’on pouvait voir passer grand nombre d’âmes. Plongée dans ses pensées, elle s’imagina un instant l’avoir retrouvé parmi la foule. Elle se voyait postée face à lui en train de le sermonner. Inoubliable mais éphémère beuglante. Pour ensuite aller ensemble faire le nécessaire auprès des autorités civiles et redonner à leur enfant un prénom plus coutumier. Ôter ce sibyllin i en trop. Mais déjà une petite voix lui soufflait l’idée d’un tout autre scénario porté par une indéfectible lâcheté. Son instinct bavard lui indiquait qu’il avait sans nul doute abusé d’un autre breuvage qu’un café serré pour avoir commis une telle bévue de si bon matin et qu’il ne serait par conséquent à aucun point de rendez-vous, ni à Limoges ni ailleurs.
Ce jeudi de juin 1925, rue de la Boucherie, après quelques heures de recherche, Berthine comprit que son Adrien, le courage en friche, avait pris la poudre et l’escampette avant même d’avoir recouvré ses esprits. Fuyant dans le même temps, travail et famille pour une autre patrie. Ce jour-là encore, elle se jura de ne plus accorder aucune confiance à la gente masculine. Face aux gendarmes de Limoges à qui elle exigea l’abandon des recherches quelques semaines plus tard, elle clama haut et fort « Femme de fuyard je suis, femme de fuyard je resterai », les yeux remplis d’une colère persuasive. « Et s’il lui venait l’idée de repointer ses bacchantes par chez nous, ce n’est pas avec un fusil de boucher que je l’accueillerai pour le punir de sa dérobade mais avec un tout autre calibre. Tenez-le pour dit ».
Durant les années qui suivirent, Berthine fit tourner comme un seul homme la petite boucherie familiale de Rilhac-Rancon, élevant seule à la fois sa petite Pauliette et quelques bêtes à viande. Une mère courage comme il y en eut beaucoup en cette période d’entre-deux-guerres.
1. Appiocer : accoucher
2. Jabot : estomac
3. Miston : garçon
4. Tire-gosse : sage-femme
5. Guette-au-trou : sage-femme
6. Traînailler : traîner
7. Guibolles : jambes
8. Donzelle : fille
9. Esgourdes : oreilles
10. Mion : garçon
11. Goulotter : boire
12. Goupillonneux : croyants, religieux
13. Avoir la cosse : être paresseux
14. Nippes : vêtements
15. Mastroquette : vendeuse
16. Bourru : époux
17. Pivois : vin
Rilhac-Rancon dans le Limousin.
Vendredi 18 octobre 2002, 18h56.
— Et voilà Henriette. J’t’ai tout mis dans l’sac.
— Combien qu’ça me fait-y ce filet mignon et ma cervelle de veau ?
— Seize euros et soixante-quatre centimes.
— Combien ?
— Seize soixante-quatre. Comme la bière, la 1664, précisa Pauliette qui avait toujours le mot pour rire et la passion du hasard, habituée depuis longtemps à la surdité de son amie d’enfance devenue, avec le temps, sa plus fidèle cliente.
Henriette Tournedeleuille, l’esprit et le regard tombés dans son porte-monnaie, n’avait que faire de cette coïncidence numérique. Elle bataillait dur pour trouver les quatre petits centimes qui allaient lui permettre de s’acquitter de sa dette.
— Et le mou pour Tartine, tu l’as t’y mis dans le sac avec le reste ?
— Voui, voui, t’en fais donc pas. J’ai bien pensé à ton chat. T’en as au moins pour la quinzaine à venir à condition d’en mettre un peu dans ton congélateur.
— T’as pensé à l’compter avec le reste ?
— Bah, laisse donc. Il n’y a bien qu’aux chats qu’une vieille denrée comme moi puisse encore faire des cadeaux. Eux au moins sont fidèles. Y reviennent toujours au bercail et sont rarement avares en ronrons. Y savent y faire avec délicatesse. C’est pas comme ces fichus bonhommes. Tous tordus du ciboulot. Ah diou, ceux-là, si j’m’écoutais, j’en ferais bien des pâtés de tête.
Nerveusement, Pauliette sortit de son tablier son petit carnet Moleskine pour y noter illico presto le début d’une énième poésie. Vite noter pour ne rien oublier de sa trouvaille impromptue car côté fidélité, sa mémoire pouvait parfois faire des siennes. Surtout après une journée de dur labeur, lorsque la fatigue de l’esprit rejoignait celle du corps. Car au-delà d’aimer travailler la langue de bœuf, Pauliette aimait aussi manier la langue française. L’art de la prose, les alexandrins et autres rimes riches ou pauvres remplissaient depuis cinq décennies les parenthèses de repos que sa vie de bouchère-charcutière lui accordait. « La vie, cette belle vacherie », pensait-elle couramment. Car même si elle aimait son métier, Pauliette aurait voulu devenir autre chose ou plutôt quelqu’un d’autre. « Quelqu’un avec un grand Q », disait-elle. Maîtresse d’école par exemple. Ou bien bibliothécaire ou femme écrivain comme Colette, Sagan ou Duras. Sans oublier journaliste littéraire à la télévision comme Bernard Pivot. Des rêves et des idéaux, Pauliette n’en manquait pas. Mais voilà, selon elle, les cigognes ne déposaient pas toujours les enfants dans les bonnes maisons. Pleine d’imagination, Pauliette allait même jusqu’à penser que certains de ces volatiles devaient probablement trop forcer sur le vin d’Alsace avant d’effectuer leur livraison. « Si c’est-y pas de l’inconscience ? Voler avec un poupon aux joues roses dans un sac accroché au bec avec deux grammes dans chaque aile. Pas étonnant que je me sois retrouvée dans c’trou limousin, moi. Quitte à choisir, j’aurais préféré un trou normand. Au moins là-bas, y a l’océan ».
Pour Pauliette encore, seuls les anges choisissaient leur havre de vie. Et selon elle, elle n’avait rien d’un ange. Elle en voulait pour preuve qu’enfant, jamais elle ne remarqua sur son dos la moindre marque d’excroissance de plumes ou d’ailes. Et ce, malgré un nombre incalculable de séances contorsionnistes face à son miroir qu’elle nommait « Le miroir sans alouette ».
Son crayon à papier se mit à noircir le petit carnet :
Simone s’ignorait
Dans un fauteuil en cuir blanc
Son petit chat se reposait
Sur ses genoux vieillissants.
— Celui-là, je l’appellerai La dame au chat Persan murmura Pauliette.
— Quoi donc ? J’ai fait tomber mes gants ?
— Non, Henriette, j’cause toute seule.
— Ah. Sacrées oreilles. Je n’entends plus grand-chose. Sans compter mon dentier qui est fendu depuis peu. Fait pas bon vieillir.
— Et tes yeux ? Toujours à côté des trous ?
— Hélas, oui. Avec tout ça, Je suis pas rentrée chez moi avec ce fichu strabisme. Aide-moi donc à…
À peine la vieille dame eut-elle le temps de conclure sa remarque plaintive que Pauliette Block s’empara comme à l’accoutumée de l’escarcelle en cuir brun de la pauvre Henriette, qui, à elle seule, était à même de creuser de manière plus qu’abyssale le trou de la sécurité sociale déjà bien béant.
— Fais donc voir. Quarante et vingt qui font soixante plus quatre qui font soixante-quatre. Voilà, ça fait l’compte. J’m’en va te raccompagner jusqu’à la porte et prends garde à ne pas tomber cette fois-ci. Ce soir, les trottoirs brillent comme un crâne de chauve. À la télé, z’ont annoncé de fortes gelées pour cette nuit. Pour conserver la viande, c’est bien pratique mais pour nos vieilles carcasses, c’est pas la panacée. Sans compter que ça fragilise les conduits d’ma chambre froide. Comme on dit avec la Chantaline, trop de froid tue l’pâté de foie. Tu te rends compte, on n’est même pas encore à la Toussaint.
— Demain, il y aura du marcassin ?
— Non, j’te dis qu’on se gèle la couenne comme à la Toussaint.
— Pour sûr. L’hiver s’invite tôt cette année. Allez, bonsoir Pauliette, conclut la vieille femme en quittant la boutique.
— Bonsoir ma Yeyette. Je sais pas si c’est à cause du froid ou de sa chute la semaine dernière mais elle a les écoutilles en carafe. Va bientôt falloir lui causer avec un porte-voix à cette vieille bougresse, marmonna Pauliette.
À mesure que la silhouette d’Henriette disparaissait lentement dans l’enveloppe d’une brume épaisse, les mollets charnus de Pauliette se mirent à ressentir les pics d’un froid pinçant.
— Et ben ! Heureusement que j’ai les chaussons fourrés en laine de mouton. Sans ça j’pourrais bien prendre froid par le bas et attraper un rhume. Bien mal m’en prendrait de me raser les poils des gambettes comme on fait de nos jours. Allez, faut que j’me remue la paillasse. Si ça continue, le sang d’mes boudins va geler avant même que j’les ébouillante. À moins que ma Chanchan s’en soit déjà occupé.
À peine eut-elle le temps de saisir la tringle qui lui servait à baisser son rideau métallique La Toulousaine qu’une voix habituelle s’éleva.
— Bonsouaaarrrr madame Pauliette.
— Ah non ! Pas vous monsieur Eubèse. Pas à cette heure-ci. Pas si tard. J’m’en va fermer la lourde.
— Eusèbe plutôt qu’Eubèse. Depuis le temps, vous devriez le savoir.
— Voui, Eusèbe si vous préférez. Z’avez vu l’heure ?
— Une urgence au cabinet.
— Ben tiens donc. Et c’est quoi cette fois ? Un lapin nain qui s’est fait monter par un hamster ?
— Diantre que vous pouvez être caustique parfois pour ne pas dire grossière, madame Block. Il n’en est rien. Si drôles soient-elles, vos images ne vous ressemblent pas. Si au moins…
— Rassurez-moi, vous avez le téléphone ?
— Euh, oui, comme tout le monde.
— Eh bien la prochaine fois, passez-moi un coup de fil, que je vous fasse livrer quelque chose à votre cabinet par ma Chanchan. J’dois fermer à 19 heures tapantes, vous l’savez bien depuis l’temps. Sans compter qu’après, et contrairement à vous, je n’ai pas encore fini ma journée. J’ai du rangement et ma caisse à faire.
— Comme je vous comprends. Je vous promets de faire vite. Avant que vous me serviez, puis-je au moins vous dire deux mots de…
— De qui donc ?
— Mme Cardinale… Quelle tristesse. J’la revois encore pleurer dans mon cabinet.
— Ben quoi Mme Cardinale ? Vous ne soignez pas les humains que je sache.
— Son chien, un joli Beagle. Sot mais joli.
— …
— Il a avalé un trousseau de clés. Résultat, perforation des intestins. Opération sur le champ.
— Ça m’fait une belle jambe.
— Il est mort sur la table d’opération. Je n’ai pas pu le sauver. C’est la seconde fois en vingt ans de carrière.
— Pauv’ bête. J’espère au moins qu’il a avalé les clés du paradis. Bon, que cela ne vous coupe pas l’appétit. Qu’est-ce qui vous ferait envie ? J’ai des belles tranches de magret en promotion. Vous en avez pour à peine dix minutes à les cuisiner. Un peu de poivre du côté maigre avant la cuisson, un peu de madère et du sel sur la fin et le tour est joué. Ah, j’allais oublier. Toujours commencer par le côté gras qu’il faut entailler avant de le mettre dans la poêle. Du coup, le gras fond et pas besoin de mettre du saindoux.
— Euh, alors là, je ne sais pas… j’hésite.
— Le magret, voyez, c’est pas très compliqué. C’est comme une de ces greluches de maintenant qu’on dit facile. Deux minutes d’un côté, deux minutes de l’autre.
— Comme vous y allez madame Pauliette. Votre imagination m’amusera toujours autant. Vous auriez dû devenir écrivain vous savez. Catégorie Romans grossiers.
— Ça, je l’sais depuis longtemps. Bon et sinon ?
— Eh bien, malgré vos précieux conseils culinaires, je ne vais pas prendre de magret. Ça ne me dit rien pour ce soir. Plutôt quelque chose de froid et qui tient bien au corps, répondit monsieur Eusèbe d’un air faussement obséquieux.
— Quelque chose de froid ? Et qui tient au corps ? J’vois qu’un truc. Une salade de lentilles au petit salé et mortadelle faite maison. Et avec des oignons rouges pour relever le tout.
— Sont-ce des lentilles biologiques ?
— Et votre cravate, elle est-y en coton biologique ?
— Bon. Allons-y pour une barquette de lentilles. Je ne voudrais pas abuser de votre précieux temps.
— À la bonne heure. J’vous en mets une grosse barquette. Par chance, demain soir, vous en aurez encore.
— Oh mais sachez qu’un vétérinaire, ça mange autant qu’une bouchère vous savez !
— À ce propos. Quand vous dites « Quelque chose qui tient bien au corps », quand allez-vous songer à vous trouver une bonne femme ? Manger, c’est bien. Savourer la vie à deux, c’est mieux. L’amour, c’est plus goûtu qu’une assiette de lentilles vous savez. Ça tient à la fois au corps et au cœur surtout s’il est sincère. Sans compter vous avez le physique affriolant. Autant que le porte-monnaie d’ailleurs, sans vouloir me mêler…
— Serait-ce une avance parfumée de vénalité ?
— Ne racontez donc pas de bêtises. Moi, les bonhommes, j’en ai eu ma dose. Et puis je suis pas toute seule. J’ai ma fille Chanchan. Mais vous, à votre âge, il vous faut trouver votre moitié. Y a pas meilleure nourriture que la compagnie. Enfin moi, ce que j’en dit. C’est pour vous. Et pour moi aussi. Au moins vous n’auriez plus besoin de débarquer chez moi à des heures pareilles pour vous acheter de quoi vous sustenter. Vous auriez madame la cuisinière qui vous attendrait avec ses petits plats.
— Ah, madame Pauliette, autant vous prévenir de suite. D’une part, je me refuserais d’employer une femme pour mes simples besoins alimentaires. D’autre part, une jolie demoiselle, quoi qu’on en dise, coûte cher à moyen terme. Surtout s’il faut l’entretenir. Jamais je n’oserai m’engager dans de telles contraintes.
— Grand Dieu, qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre. J’vous parle d’allier l’utile à l’agréable comme on dit communément. Allez, filez donc chez vous avec votre radinerie et votre misoganie.
— Vous voulez sans doute dire misogynie ?
— Oui, mysomachin si vous voulez. Vous m’avez compris, c’est là l’essentiel. Je rajoute ça sur votre note ? Qu’on en finisse ! J’ai encore mes boudins à cuire, moi.
— À moins que vous m’en fassiez cadeau, oui. Je suis venu chez vous sans mon portefeuille.
— Et en quel honneur j’vous en ferais cadeau ? Manquerait plus que ça. C’est pas la période des étrennes que je sache. Sans compter que vous me faites faire des heures supplémentaires.
— Merci et bonsouaaarrrr madame Pauliette. Sachez que je vous adore. Vous et votre humour qui font de cette boucherie un lieu de régal où j’aime me nourrir. Vous êtes sentimentale et cérébrale. En un mot finissant, vous êtes plaisante. Vous l’a-t-on déjà dit ?
— Allons donc. C’est vous qui me faites du charme à présent. Arrêtez donc votre char monsieur Eubèse et cessez donc de jouer les princes charmants avec moi.
— Tenez, à ce propos, que diriez-vous si un jour, je m’amusais à jouer les Roméo avec votre fille ? Rendez-vous compte, ici même, à Rilhac-Rancon. On se sentirait comme à Vérone. Imaginez-moi un instant, sous son balcon, lui chanter une douce et romantique mélodie. Chaque soir après mon travail, vous entendriez la voix gracieuse et gorgée d’amour du beau Stanislas Eusèbe, à genoux, les bras chargés d’un bouquet de roses rouges parfumées.
— Alors là, n’y songez même pas. Gardez donc vos roses et vos épines. Ma Chanchan, elle est comme moi. Elle n’a pas d’balcon à sa fenêtre et n’a rien d’une Juliette, croyez-moi. Et ne vous avisez pas à essayer, sans quoi, c’est moi qui vous ouvre la fenêtre pour vous vider mon eau de vaisselle sur la tête. Allez, rentrez donc chez vous. Bon appétit, bonne soirée et à la revoyure.
