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Tous les éléments sont là pour se reconstruire. Y parviendra-t-elle ?
Après avoir été quittée par son fiancé, Julie décide de tout quitter pour accepter un travail sur une île déserte. Un lieu parfait pour tourner la page : une maison isolée, du sable fin, l’océan à perte de vue, quelques oiseaux et, surtout, une tranquillité absolue... du moins en apparence !
Mais quand on a une famille qui se mêle de tout, le calme est une illusion de courte durée. Entre visites surprises et conseils non sollicités, Julie devra trouver sa propre voie pour se reconstruire. Trouvera-t-elle enfin le bonheur ?
Une comédie romantique pleine de charme et de rebondissements sous la plume de Nelly B. Fouard !
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Seitenzahl: 237
Veröffentlichungsjahr: 2022
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L’ILE AUX OISEAUX
Nelly B FOUARD
Comédie Romantique
Éditions « Arts En Mots »
Illustration graphique : © Graph’L
Image : Adobe stock
À mes amies : Emilie, Fanny, Hélène et Marjorie qui sont toujours là dans les bons et les mauvais moments !
Il a la télécommande posée sur la cuisse droite. En étant suffisamment rapide, elle sait qu’elle peut l’attraper et en terminer avec cette émission. Pourquoi est-ce que Baptiste qui vient rarement la voir, veut-il s’abrutir devant la télévision alors qu’ils pourraient profiter de l’île et de cette jolie soirée de printemps ?
Les visites sont assez rares alors quand quelqu’un daigne faire le déplacement jusqu’ici, elle veut parler, avoir les dernières nouvelles, profiter de ses congénères et ne pas rester devant un écran.
Soudain, rapide comme un crotale, la jeune femme se jette en avant et dans un même mouvement, agrippe la télécommande et éteint la télévision.
— Hé ! proteste Baptiste, je la regardais cette émission ! T’es chiante Julie ! Rends-moi ça !
Il tend le bras à son tour et tombe lourdement sur Julie qui tente tant bien que mal de l’éloigner de l’objet du délit. Enfin, elle retrouve son frère, leurs disputes et leurs chamailleries. Il passe la main sur le côté de son ventre et commence à lui faire des chatouilles. La jeune femme rit et rend les armes. Il sait bien comment la faire craquer et s’assurer d’une victoire facile.
Julie se redresse et reprend son souffle après son fou rire. Elle ramène derrière son oreille une mèche de cheveux blonds qui lui barre le front et regarde son frère. Depuis son départ de la maison, il n’a pas changé : toujours les mêmes yeux bleus rieurs, toujours les mêmes cheveux raides, coupés court, châtain clair, la même bouche fine et boudeuse. Baptiste est un charmeur qui sait obtenir ce qu’il veut quand il en a envie. Il ne lui en a pas voulu quand elle est partie du jour au lendemain, lui laissant la charge de s’occuper seul de leurs parents vieillissants, pourtant elle sait que ça ne doit pas être facile pour lui de tout gérer en plus de sa vie personnelle et professionnelle.
— Moi, je l’aime bien cette émission, dit son frère en croisant les bras sur sa poitrine d’un air boudeur.
— De quoi ? Toi ? Le super-architecte ? Tu aimes « L’amour avec un A » ?
— Et alors ? Il y a bien des médecins qui fument ? Je ne vois pas le rapport. Et puis je pense que tu devrais t’intéresser un peu à ce genre d’émission justement.
— Pardon ?
— Ça fait deux ans que tu vis sur cette île toute seule. Tu corresponds totalement aux critères de l’émission.
« L’amour avec un A » est typiquement le genre de chose qu’elle ne ferait jamais. Le principe est assez simple : elle permet à tous les désespérés de l’amour de trouver chaussure à son pied. Ils vont chercher les bergers en haut de leur montagne, les cuisiniers avec leurs casseroles, les biologistes devant leurs éprouvettes ou encore les ornithologues sur leurs îles désertes. Plus le candidat est isolé, mieux c’est.
Sur le papier, Julie correspond totalement à ce qu’ils recherchent, elle le sait. Toutefois, la jeune femme ne se voit pas exposer à la télévision, à une heure de grande écoute, son désespoir sentimental. C’est qu’elle tient à conserver le peu de dignité qui lui reste.
Et puis, elle n’est pas prête à recommencer à aimer, surtout quand on sait que sa dernière histoire d’amour s’est très mal terminée. Tellement mal qu’il ne lui a pas fallu longtemps pour accepter un poste d’observateur d’oiseaux marins, sur une île perdue en méditerranée.
Pourtant, tout avait plutôt bien commencé : elle était étudiante en biologie, plutôt assidue et timide. Elle avait une vie sociale dans la moyenne : quelques amies, quelques soirées mais rien de bien folichon pour une jeune femme de 20 ans.
À l’autre bout de l’échiquier de la vie se trouvait Laurent : beaucoup d’amis, beaucoup de soirées, et juste suffisamment d’heures de cours pour que ses parents continuent de financer ses études. Ces deux-là n’étaient pas vraiment faits pour se rencontrer et encore moins pour vivre une histoire d’amour et pourtant…
Laurent traînait dans les couloirs de l’université. Du moins, c’était comme cela qu’il aimait se définir à l’époque. Il suivait un cursus d’histoire de l’art qui lui permettait d’agrandir son réseau (féminin essentiellement) aux frais de ses richissimes parents. Julie, elle, courait dans tous les sens, un crayon dans les cheveux, une tonne de bouquins sous le bras, toujours débordée mais ayant le sentiment de ne pas en faire suffisamment. Et c’est là que le destin était entré dans leurs vies.
Il lui avait tapé dans l’œil, au sens propre du terme : Laurent avait reculé et sans voir qu’elle était derrière, lui avait donné un coup de coude dans l’œil. Surprise, la jeune femme était tombée en arrière. Il l’avait aidé à se relever et pour s’excuser l’avait invité à boire un verre. Elle avait accepté tout en se disant qu’elle perdrait une soirée à ne pas réviser.
La suite est assez classique : chacun s’était laissé entraîner par cette histoire d’amour naissante : il lui apportait un grain de folie, elle lui apportait la stabilité et sans vraiment s’en rendre compte, ils formaient un couple.
Ça a duré cinq ans. Ils avaient fini leurs études, trouvé un métier, avaient des projets et un matin tout s’était arrêté : Laurent avait rencontré une autre femme dont il était fou amoureux. Il ne pouvait plus continuer avec Julie et avait décidé de mettre un terme à leur histoire. Cela s’était produit d’un coup, un beau soir d’été, et l’ornithologue n’avait rien vu venir. Quand il lui avait dit qu’il avait une chose à lui dire, elle s’était imaginé qu’il allait la demander en mariage… Le choc !
Une fois l’annonce un peu digérée, un autre problème s’était posé : ils avaient en commun un « Charmant studio de 27m2 comprenant une grande pièce à vivre, une salle de bain fonctionnelle et un balcon. Idéal pour jeune couple » comme le précisait l’annonce immobilière qui les avait poussés à visiter l’appartement. Sauf qu’aujourd’hui, le jeune couple n’existait plus et se retrouver dans 30m2 avec son ex comme colocataire était une épreuve d’endurance digne de Koh Lanta.
Julie n’avait qu’une idée en tête : se venger. Lui faire mal autant qu’elle avait mal. Ça avait commencé par des petites choses : un T-shirt rouge mélangé avec ses chemises blanches, des paires de chaussettes aux orteils découpés, les fesses de ses caleçons déchirés, histoire que le nouvel amour de sa vie se rende compte à quel type d’homme elle avait affaire. C’est ce qui s’appelle « saper le moral des troupes ».
Laurent, lui, vivait la situation avec beaucoup de philosophie, attendant patiemment que son ex s’en aille ou se calme. Alors la jeune femme avait dû passer à la vitesse supérieure, cachant son portable dans le pot de moutarde plein (sans doute pour épicer un peu sa nouvelle histoire d’amour). Le pire avait sans doute été atteint quand elle lui avait piqué ses clefs alors qu’il partait travailler, l’obligeant à rester dehors (elle-même ayant pris soin de quitter l’appartement). Il avait attendu des heures sur le pas de la porte, mais, à son retour, il ne lui avait rien dit : ni reproche, ni récrimination. C’est comme si elle ne faisait déjà plus partie de sa vie. Dans ces conditions, cette guerre ne servait à rien. Voilà ce qui avait poussé Julie à abandonner. Et puis Laurent ne voulait pas quitter l’appartement et elle en avait assez de voir sa tête tous les matins.
Alors quand son chef lui avait parlé de cette mission d’observation des gravelots à collier interrompu, elle n’avait pas hésité et s’était portée volontaire. Ses collègues l’avaient regardé un peu inquiet et surtout soulagé que ça ne soit pas tombé sur eux.
Julie était partie un matin, sans prévenir Laurent. Elle avait chargé ses meubles avec l’aide de ses parents, dans la camionnette familiale, ne laissant à son ex que sa précieuse télévision, seul achat qu’il avait consenti à faire.
Elle s’imagine assez facilement la tête qu’il avait dû faire en rentrant dans l’appartement vide. Au moins, elle avait été au bout des choses et pouvait partir la tête haute. Après cela, l’ornithologue avait posé ses biens dans le garage de ses parents puis avait pris le train, direction la mer et sa nouvelle vie.
Cette île ne portait même pas de nom et n’était répertoriée sur aucune carte. C’était juste « l’île aux oiseaux ». Quand elle avait débarqué, elle avait tout de suite vu la maisonnette de pierres, qui allait être son logement à présent, la plage et la grande colline recouverte d’arbre. Cet endroit était assez vaste et à l’abri du vent grâce à la forêt. Il n’y avait pas de voisin, pas de voiture, que des oiseaux et rien que des oiseaux. Le miracle tenait plus au fait que personne n’avait jamais essayé de coloniser cette île, qu’elle était restée un lieu sauvage où des gravelots à collier interrompu avaient élu domicile. Sa mission était de faire en sorte que tout reste comme cela et surtout de protéger cet oiseau qui était voué à disparaître.
Son rôle consistait à les étudier, les surveiller et faire en sorte que rien ne vienne les perturber. Car l’île était connue des plaisanciers et des vacanciers comme étant un endroit parfait pour pique-niquer, se baigner ou encore y dormir à la belle étoile.
Ce n’était pas un travail très contraignant : s’allonger dans le sable, reconnaître les individus qui y nichent, compter les oisillons et envoyer un rapport une fois tous les 15 jours aux responsables afin qu’il puisse éventuellement prendre des dispositions si jamais, la population venait à chuter. Le reste du temps, elle était plutôt tranquille.
La solitude ne lui pesait pas et lui permettait de faire le point sur sa vie sentimentale, de se reconstruire. Ce n’était qu’une parenthèse dans son existence et la jeune femme savait qu’elle ne tarderait pas à redevenir un être sociable.
Elle avait aussi passé le permis bateau, mais détestait la navigation, alors elle avait passé un accord avec Raphaël. Il est pêcheur et accepte gentiment de faire la navette entre son île et le continent afin de lui apporter ce dont elle a besoin. Ça va des denrées alimentaires, à l’essence pour mettre dans le générateur de secours (quand les panneaux solaires ne suffisent pas à lui fournir l’électricité dont elle a besoin), ou encore son courrier et toutes les petites choses qui peuvent faire plaisir (du chocolat, un livre, des magazines…). Il ne parle pas beaucoup et c’est justement ce que Julie apprécie chez lui. Il ne l’abreuve pas de questions sur la raison de sa venue sur l’île, ni ce qu’elle tente de fuir. Il se contente juste d’être là.
Hormis Raphaël, sa famille et son chef, personne n’ose fouler le sable blanc de cet endroit et cela convient parfaitement à l’ornithologue.
Tout à coup, Baptiste lui arrache la télécommande des mains, la ramenant au présent. Il rallume la télévision, commence à changer de chaîne pour arrêter son choix sur un film.
Elle bâille bruyamment pour lui faire comprendre qu’il est l’heure d’aller dormir. Voyant qu’il ne réagit pas, Julie se lève et fait barrage entre son frère et l’écran.
— Eh ! râle-t-il, tu fais quoi ?
— Il est tard, et puis il est nul ce film.
— Quoi ? Tu te prends pour maman.
— Non, mais après tu vas faire du bruit, chercher des serviettes de toilette dans la salle de bains, te rendre compte que tu n’as pas ta brosse à dents et enfin venir me réveiller pour que je t’aide à trouver tout cela.
— N’importe quoi ! Je ne suis pas un bébé.
— À mon avis, tu restes un bébé ! Un grand bébé !
Il la regarde perplexe : est-ce qu’elle se moque de lui ou est-ce qu’elle est sérieuse ? Préférant sans doute ne pas trop réfléchir à cette question, il enchaîne :
— Parce que tu te crois mieux que moi, cachée sur ton île ? Sérieusement Ju ! Avec les parents, on est inquiet pour toi et tu as intérêt à réfléchir à ce que tu vas dire à maman la semaine prochaine parce qu’elle sera sûrement plus difficile à convaincre que moi.
— Ah ! Parce que, je t’ai convaincu.
— Non ! C’est pour cela que tu dois revoir ta plaidoirie !
— Écoute Baptiste, je vais bien. Regarde autour de toi, c’est le paradis ici ! J’ai une plage pour moi seule, j’aime mon métier, les voisins sont sympas, discrets et calmes. Je ne peux rien souhaiter de plus dans ma vie.
— Sauf un petit copain.
— Ouais… Tu es conseiller conjugal maintenant ?
— OK ! Je vois que tu es très réceptive à mes arguments alors on va arrêter ici le carnage.
— Ça y est ! Tes deux neurones se sont enfin rencontrés ! Alléluia !
Il lui tire la langue et Julie fait semblant de ne rien voir. Le jeune homme la suit dans les escaliers tout en continuant à la taquiner.
En s’allongeant dans son lit, Julie ne peut s’empêcher de se dire que tout de même son frère a un peu raison. Elle est venue sur cette île pour se cacher, mais c’est son choix. Elle est heureuse comme cela et ne compte rien changer. Il faudra que tout son entourage s’y habitue.
Le séjour de Baptiste touche vite à sa fin et c’est avec un pincement au cœur qu’elle regarde l’horizon à la recherche du bateau qui va ramener son visiteur vers le continent. Cette semaine avec son frère l’a sortie de sa solitude et lui a permis de comprendre que sa famille lui manque, sentiment que Julie ressent à chaque fois que l’un d’eux s’en va. Vivre seule sur une île peut facilement vous faire oublier que vous n’êtes pas seule sur Terre. Que quelque part, ailleurs, des personnes vivent, jouent, mangent, dorment et meurent. Pourtant, le continent n’est qu’à une demi-heure.
Et puis, quand on est loin de tout, la moindre chose devient compliquée à réaliser : aller chez le médecin, faire les courses, aller boire un verre avec des amis… On se contente du minimum parce qu’on n’a pas le choix.
Quand la jeune femme avait dû embarquer sur l’île, il lui avait fallu faire un tri dans ses affaires et n’emporter que le nécessaire. En effet, à quoi lui aurait servi sa robe noire dos nu, avec ses escarpins rouges ? Alors, armée de son courage et de sa volonté de changement, Julie avait posé le pied sur le sable fin, d’un endroit qui allait devenir son environnement pour les quelques années à venir.
Le frère et la sœur attendent le bateau de Raphaël, assis sur la plage. Ils ne disent rien, car ils sont tous les deux beaucoup trop envahis par leurs émotions pour pouvoir se parler. Le jeune homme était venu avec une mission, mais au terme de cette semaine, il n’avait pas réussi à l’accomplir. Pourtant, plus d’une fois, il aurait pu tout avouer, mais il sentait que ce n’était pas le moment, qu’elle n’était pas encore prête.
— Ça m’a fait plaisir de te voir, lance soudain l’architecte.
— Moi aussi frérot. Tu reviens quand tu veux, tu sais. Même si je vis loin, je vous aime. Vous me manquez tous.
— Merci.
— De quoi ?
— De rien… Je… Toi aussi tu nous manques.
Elle le prend par l’épaule et ils regardent l’horizon. Baptiste sait qu’il n’arrivera pas à le lui dire. Il faudra qu’il essaye une autre fois. Soudain, les deux jeunes gens se relèvent : un bateau bleu et blanc arrive au loin. Julie reconnaît Raphaël à son éternel ciré jaune, dans quelques minutes elle va retourner à sa solitude.
Le marin est son petit bout d’humanité et la jeune femme a bien conscience qu’elle ne devrait pas s’attacher à l’apparence vestimentaire de cet homme, mais il lui est difficile de faire abstraction de ce morceau de tissu aux couleurs du soleil.
Celui-ci, sans se douter du trouble qu’il crée, arrive lentement au niveau de l’embarcadère et arrête son bateau avant de poser le pied sur l’île, les bras chargés d’une grosse caisse en plastique.
— Voilà pour toi et attention, il y a une surprise, lui dit-il en s’approchant de la jeune femme, je vois que je suis attendu.
Sa voix grave, bien timbrée, allège l’atmosphère entre le frère et la sœur comme si sa seule présence suffisait à faire disparaître tous leurs soucis. À moins que la solitude n’ait fait tourner la tête à l’ornithologue.
Elle prend la caisse et salue Raphaël, avant de retourner à l’intérieur de la maison. Elle pose son fardeau sur le plan de travail de la cuisine et hésite à chercher sa surprise avant de renoncer. Cela l’occupera cinq minutes cet après-midi.
Quand elle regagne la plage, elle trouve les deux hommes en pleine discussion. Ils sont à l’avant du bateau de pêche et regardent avec beaucoup d’attention le moteur. Elle ne peut s’empêcher d’éprouver une pointe de jalousie en assistant à cette scène : avec elle Raphaël semble mal à l’aise, distant, alors qu’avec son frère, c’est comme s’ils se connaissaient depuis toujours (et pourtant, ils ne se sont vus que quatre fois en tout). Avec elle, il est incapable de prononcer plus de quatre mots dans une phrase, mais avec Baptiste, il est en pleine explication sur les pales et les rotors. Est-ce qu’elle lui fait peur ? Ou est-ce que ça fait tellement longtemps qu’elle vit seule qu’elle en a oublié les rudiments de la vie en communauté ?
Au moment où Julie arrive à leur niveau, les deux hommes se taisent et la regardent un peu gênés. La jeune femme est déçue de constater que même son propre frère l’exclut d’un semblant de vie sociale.
— Alors, elle fait le plus naturellement possible, quoi de neuf de l’autre côté de la mer ?
— Pas grand-chose, répond Raphaël en haussant les épaules.
Pas plus de trois mots, comme d’habitude. Ça en devient presque vexant. Mettant fin à ces retrouvailles, Baptiste la prend par le bras et l’entraîne un peu à l’écart sur la plage.
— Bon, dit-il, je crois que c’est le moment pour moi de partir. Prends soin de toi, sœurette.
— Merci Baptiste. Ça m’a fait plaisir de t’avoir avec moi pendant ces quelques jours.
Il lui fait une bise sur la joue, puis regardant autour de lui, ajoute :
— Tu as raison, c’est un paradis ici. Cependant, essaye de ne pas t’y enfermer. Il y a le monde en dehors de cette île et il n’attend que toi.
Elle ne s’attendait pas à cette dernière tirade et pendant quelques secondes, elle le regarde, étonnée. Puis, Baptiste tourne le dos à sa sœur et monte à bord du bateau suivi par Raphaël qui lui lance un dernier sourire.
Elle reste seule, sur son île, à observer l’embarcation s’éloigner peu à peu. C’est comme si la civilisation s’éloignait d’elle. Les sentiments de Julie sont mitigés : d’un côté retrouver les siens, de l’autre continuer d’avancer seule. Il faut parfois en passer par là pour aller mieux, elle le sait, mais elle se dit aussi que c’est peut-être suffisant maintenant, qu’elle est restée assez longtemps loin du monde.
Les gravelots volent au-dessus de sa tête, lui rappelant les raisons de sa présence sur l’île. Certes, elle a fui une situation sentimentale déplorable, mais ce n’est pas la seule raison de sa venue en ces lieux : la sauvegarde des animaux en danger, les observer, exercer son métier dans un lieu magnifique. Voilà toutes les raisons qui la font rester ici.
Julie se dirige lentement vers la maison : il lui reste encore beaucoup de travail à accomplir aujourd’hui.
Julie éteint son ordinateur et souffle sur sa tasse de thé encore chaude. Elle vient de finir son rapport pour Tiego et n’est pas fâchée que ça soit terminé. C’est la partie qu’elle déteste le plus dans son métier : elle n’a jamais aimé écrire et rédiger l’ennui.
Toutefois, il y a de bonnes contreparties à être ornithologue alors elle ne va pas s’en plaindre. Et puis Tiego n’est pas vraiment un tyran non plus. Avec ses petites lunettes rondes, son crâne chauve et son éternel costume noir, il sait tout sur tout, et est presque capable de vie ou de mort sur votre carrière, si l’envie lui en prenait de s’intéresser à vous, il va sans dire. Cependant, c’est quelqu’un de juste. Après on aime ou on n’aime pas son style mais ça n’a jamais posé de problèmes à la jeune femme. Elle peut même dire qu’elle l’apprécie.
Elle reste persuadée qu’il a senti son besoin de prendre le large et que c’est pour cette raison qu’il lui a proposé ce poste. Il est fin psychologue alors ça ne la surprendrait pas.
Le soir commence à tomber lentement sur l’île et Julie doit aller vérifier qu’elle a encore assez de carburants pour la nuit. C’est sa hantise depuis qu’elle a quitté la civilisation : se retrouver dans le noir. On n’y pense pas quand il suffit d’appuyer sur un bouton pour avoir de la lumière. Mais ici, c’est différent. Les panneaux solaires installés sur le toit de la maison lui fournissent assez d’énergie pour le frigo, le chauffe-eau, la plaque de cuisson ou le four. Par contre, quand la tempête gronde, que les nuages s’amoncellent au-dessus de sa tête et que le soleil n’a pas suffisamment brillé, Julie sait qu’elle peut compter sur le groupe électrogène. À condition d’avoir vérifié avant qu’il y ait encore de l’essence dedans.
La jeune femme fait le tour de la maison pour regarder la jauge. Elle tapote légèrement dessus et constate que le réservoir est plein à moitié. Il faudrait qu’elle songe à le rajouter sur sa liste de courses de la semaine prochaine pour que Raphaël lui en ramène.
Ça ne lui est arrivé qu’une fois de se retrouver dans le noir, et ça lui a vraiment fait peur. Le vent et la pluie cognaient contre les vitres et c’était normal vu que l’on était en plein cœur de l’hiver. Mais ce qui la tracassait, c’est que la mer était trop agitée pour que Raphaël puisse s’approcher de l’île afin de faire sa livraison hebdomadaire. Elle avait encore de quoi manger pour quelques jours mais le réservoir ne contenait presque plus d’essence.
Alors quand l’orage avait fait sauter les plombs, le niveau de stress de la jeune femme était monté d’un cran. C’est l’une des rares fois où elle s’était dit qu’elle avait fait une bêtise en venant sur l’île. Dans le noir, le moindre bruit devenait suspect, le moindre craquement pouvait laisser présager que la maison aller s’envoler où pire encore…
Mais aujourd’hui, il a fait beau toute la journée et les panneaux solaires ont dû remplir leurs batteries au maximum.
L’ornithologue ouvre le frigo et regarde avec peu d’envie le reste de pâte qui l’attend. Laurent aimait bien cuisiner et c’était toujours lui qui faisait à manger quand ils vivaient ensemble. Pendant 5 ans, elle avait vécu de pâtes carbonara, de rôti sur son lit de pomme de terre et de blanquettes de veau. Aujourd’hui, c’était plutôt haricots en boîte, plats surgelés ou tout-prêts.
S’il n’y avait qu’une seule chose qui devait lui manquer de Laurent, ce sont ses talents de cuisinier qu’elle choisirait sans hésitation. C’est vrai qu’une jolie vie les attendait tous les deux : une petite maison en banlieue, un chien, deux enfants et un jardin. Elle s’y voyait déjà… mais voilà Rose était arrivée dans son existence, bouleversant tous leurs plans. À moins qu’il n’y ait eu que ses plans à elle qui aient été chamboulés, parce que Laurent a eu l’air de très vite faire une croix sur leur histoire. Un matin, c’est son fiancé et le lendemain, il lui annonçait qu’il en aimait une autre ! Le choc ! Le sentiment d’être abandonnée, de ne plus compter aux yeux de celui que l’on aime, c’est sans doute ce qu’elle a vécu de pire jusqu’à présent.
Comment réagir dans ces cas-là ? Que faire quand son cœur est brisé en deux ? Comment continuer à vivre quand tout ce qui faisait votre identité n’est plus ?
Heureusement, elle avait encore son travail et sa famille qui l’avaient bien aidée à remonter la pente.
Ressasser lui donne les larmes aux yeux. La nuit qui tombe sur l’île fait toujours resurgir les pires souvenirs de Julie, ainsi que la mauvaise nourriture, à moins que ce ne soit la solitude.
Elle devrait arrêter là, elle devrait monter dans sa chambre, se coucher et fermer les yeux afin de tout oublier. Demain, il fera soleil, l’odeur de la mer, le cri des mouettes et le travail lui rappelleraient les raisons de sa présence ici.
Elle déteste son téléphone. Avec ces appareils, on ne sait jamais s’ils vont être porteurs de bonnes ou de mauvaises nouvelles. Toutefois, quand on vit sur une île déserte, il paraît compliqué de s’en passer.
Julie se redresse et s’éloigne de son poste d’observation, sa poche continuant à chanter au fur et à mesure qu’elle met de la distance entre elle et ses oiseaux.
Alors qu’elle s’approche de la maison, elle attrape son téléphone et décroche sans même prendre le temps de regarder qui l’appelle sur son écran.
— Allo ?
— Julie ? C’est Tiego.
Autre particularité de son chef : il n’a pas de prénom. Tout le monde le connaît sous son nom de famille et même sur les papiers officiels, il n’apparaît pas. À croire que c’est un secret d’État jalousement gardé. Ou alors, il est tellement moche qu’il ne veut pas que ça se sache de peur que l’on se moque de lui. En tout cas, c’est un sujet qui a alimenté de nombreuses conversations au sein du laboratoire d’études et qui pour l’instant n’a pas encore trouvé sa solution.
— Vous allez bien, reprend l’ornithologue.
— Oui, ça va. Et vous ? La mission avance bien ?
— Ça avance. Nous avons de nouveaux individus qui sont arrivés dans la colonie.
— Ah oui ? C’est une bonne nouvelle. N’oubliez pas de le signaler dans votre prochain rapport. Les petits de cette année se portent bien ?
— Oui. Très bien.
Tiego n’appelle jamais d’habitude, sauf pour annoncer une mauvaise nouvelle. En meublant un peu la conversation, la jeune femme essaie de deviner la raison de cette prise de contact soudaine.
— J’ai eu une réunion avec le doyen, continue-t-il, et ce que j’ai à vous annoncer n’est pas vraiment facile.
— Allez-y.
— On va vous couper les vivres.
— Quoi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Nous n’avons plus de fonds. Ceux qui étaient alloués à cette mission ont été redistribués ailleurs. On préfère se tourner vers de la recherche plus lucrative.
— Plus lucrative ?
— Ne me demandez pas dans quoi, je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que les caisses sont vides pour la mission de l’île aux oiseaux.
— Mais… on parle de la survie d’une espèce d’oiseaux, pas de placements immobiliers.
— Je sais tout ça, mais vous connaissez les financiers, ce n’est pas le plus important pour eux. Mais ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous laisser tomber.
— Quelle est votre idée ? Est-ce que je peux vous aider ?
— Je dois encore réfléchir et rencontrer quelques personnes, mais vous pourriez me faire un petit montage expliquant votre mission sur l’île. Il faut tenter de convaincre les investisseurs de l’importance de votre travail.
— OK ! Je vais vous faire ça pour la semaine prochaine.
Après un instant de silence, Julie ne peut s’empêcher de demander :
— Vous pensez que je vais être obligée de quitter l’île ?
— On n’en est pas encore là, mais c’est une possibilité qu’il faut envisager
Elle repose, songeuse, le téléphone après lui avoir dit au revoir. C’est qu’elle s’y est attachée à sa vie d’ermite et n’imagine pas vraiment retourner en ville avec le bruit, les gens voire la violence. Même si elle a toujours su qu’elle n’était que locataire ici elle ne pensait pas devoir la quitter aussi vite.
