L'immeuble aux secrets - Alex Vox - E-Book

L'immeuble aux secrets E-Book

Alex Vox

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Beschreibung

Maxence Jacquin aspire à vivre des jours heureux avec sa compagne Alice. Le couple a déménagé à Sainte-Rosine pour recommencer leur vie après qu'un maniaque ait tenté de tuer Maxence. La découverte d'un ancien cadavre va bouleverser leurs projets. Le couple se retrouve au coeur d'un mystère vieux de trente ans : la disparition d'une jeune fille rousse à la veille de Noël. Le suspect principal n'est autre qu'un des voisins, mais évidemment, il nie. Les éléments se déchaînent. La tempête de neige rend l'enquête difficile. Pourquoi les habitants de cet immeuble refusent de parler ? Qui aurait pu avoir intérêt à faire disparaître cette jeune fille ? Alors que quelqu'un lui adresse personnellement des menaces et que les meurtres se multiplient, Maxence se demande quels terribles secrets cachent ses voisins.

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Seitenzahl: 393

Veröffentlichungsjahr: 2021

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À S.B dont les bras me réchauffent toujours même quand il fait beau

Alex.

Sommaire

Premier jour : L’annonce du meurtre

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Deuxième jour : Quand la neige appelle au meurtre

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Troisième jour : 21 décembre, à trois jours de l’événement

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Quatrième jour : 22 décembre : encore deux jours à attendre

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

CINQUIÈME JOUR : 23 décembre : Demain, la Saint Adèle : Le grand jour

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

SIXIÈME JOUR : 24 décembre, le jour où Maxence doit mourir

Chapitre 45

Chapitre 46

Chapitre 47

Chapitre 48

Chapitre 49

Chapitre 50

Chapitre 51

Chapitre 52

Chapitre 53

Chapitre 54

Chapitre 55

Chapitre 56

Chapitre 57

Chapitre 58

Chapitre 59

Chapitre 60

Chapitre 61

Chapitre 62

Chapitre 63

Chapitre 64

Chapitre 65

Chapitre 66

Chapitre 67

Chapitre 68

JOUR 7 : 25 décembre, c’est Noël

Chapitre 69

Premier jour :
L’annonce du meurtre
1

Personne ne pouvait deviner que cet endroit d’apparence si calme dissimulait les secrets les plus sombres. Pour beaucoup, ce village campagnard, isolé dans la montagne ne présentait aucun intérêt. Ici, vous ne trouverez ni monument historique ni aucune star de télé-réalité. Même les cartes de géographie omettaient de mentionner ce lieu qui s’effaçait petit à petit des souvenirs. Nous étions un banal lundi de fin décembre. L’hiver prenait doucement ses marques. Fièrement, un immeuble de quatre étages se dressait droit devant elle, jurant avec l’esthétisme des quelques résidences anciennes, éparpillées un peu plus loin. Les maisons secondaires les plus proches, à l’abandon depuis plusieurs dizaines d’années, commençaient à se délabrer. Ce spectacle était navrant. C’était tout un pan du patrimoine local qui disparaissait. Depuis trois jours déjà, pour célébrer Noël, Sainte-Rosine s’habillait de blanc. La neige tombait régulièrement. Un silence apaisant envahissait le paysage. Cette année, les rares touristes qui avaient l’habitude de défaire leurs valises dans le petit hôtel du village pour partir randonner en raquettes où s’adonner à d’autres loisirs n’étaient pas venus. Sainte-Rosine était passée de mode. À plus de huit cents mètres, les riverains palabraient, sur la place de l’église en allant chercher leur baguette à l’épicerie, unique commerce survivant. Au fil du temps, les anciennes maisons s’étaient vidées. Les habitants fuyaient vers la ville, plus commode, plus moderne. Le charme de la campagne ne suffisait pas à faire le poids face aux obligations de la vie trépidante actuelle. Seuls quelques irrésistibles épris de sports de glisse se rappelaient encore que Sainte-Rosine était réputée jadis pour la pratique du ski.

Elle constatait avec un pincement au cœur que son patelin mourrait. Les habitations survivantes étaient âgées de plus d’un siècle pour la plupart. Alors, cette bâtisse un peu trop moderne, aux tuiles trop rouges, qui avait été érigée tout en haut de la colline, avait déclenché le courroux des villageois. Personne ne savait qui exactement avait eu l’idée incongrue de la placer pile à cet endroit, mais les élus avaient voté en faveur de la construction. Si nous voulions trouver quelque chose de positif à cette décision, nous dirions que depuis ce point de vue, on dominait tout le lieu dit. La vue depuis les balcons du dernier étage était stupéfiante. Un chemin goudronné, même pas assez large pour permettre à deux autos de s’y croiser, serpentait de la rue principale à l’entrée de l’immeuble. Cette route se détachait dans les herbes hautes qui pour l’heure étaient recouvertes de neige. À cause de la pente trop raide, les occupants avaient eu droit à des garages construits légèrement plus bas pour y parquer leurs voitures. Ainsi, pour arriver jusqu’à la porte, les résidents marchaient un peu.

Elle grimpait alors la colline, modérément haletante, ses emplettes emballées dans les mains et son sac au dos. Elle s’accorda quelques minutes pour reprendre son souffle. Elle en profita pour regarder si elle voyait quelque chose par la fenêtre de sa future victime. Elle appréciait les rares moments où le hasard lui permettait de l’observer sans qu’elle le sache. Aujourd’hui, la chance l’accompagnait. Maxence scrutait justement à travers les carreaux embués. Elle esquissait quelques pas, puis revenait à son poste. Elle attendait quelque chose, ou plus vraisemblablement quelqu’un. Sa compagne ? Elle se trouvait donc seule chez elle. L’envie de lui rendre une petite visite de courtoisie était tentante. Cependant, elle devait éviter de se disperser. Elle serait bien restée encore un peu les pieds dans la neige à observer sa proie, mais elle ne devait pas attirer l’attention, surtout maintenant, à quelques jours du meurtre. Pour se donner une contenance, elle se baissa et feignit resserrer les lanières de ses bottes.

Elle avait sélectionné avec soin ce matin la ceinture qui lui servirait à commettre son prochain crime. C’était un beau modèle en faux cuir marron. Elle l’avait bien sûr payée en liquide à une charmante maroquinière bardée de taches de rousseur. Un vent frais provenant du nord piquait ses joues. Tandis qu’elle reprenait son souffle, des flocons blancs s’immisçaient sur sa langue. Ils lui rappelaient son enfance et le plaisir qu’elle éprouvait à courir la bouche ouverte pour manger la neige qui tombait du ciel. Les vacances de Noël commençaient tout juste. Les anciens lui avaient annoncé une saison particulièrement rude. À Sainte-Rosine, tout le monde attendait déjà avec impatience le printemps. Contrairement à eux, elle adorait cette période de l’année.

Enfin, elle arrivait à destination. La lourde porte anti feu se dressait telle une barrière infranchissable devant elle. Comme une idiote, elle avait laissé son badge d’accès dans son sac. Les mains pleines, elle dut faire preuve d’une grande adresse pour les récupérer et ouvrir. Elle habitait ce bâtiment avec onze autres personnes, ses voisins. Les huit appartements étaient répartis sur quatre étages. Ils se serraient les coudes dans les périodes les plus difficiles. Comme en 1985, par exemple, où l’immeuble fut le témoin de la disparition d’une femme : Adèle Cotte. Elle rit. Elle connaissait la vérité. Elle savait, contrairement aux autres, que la jeune fille avait été victime d’un meurtre. Songeuse, elle se mit à rêver.

Elle imaginait Adèle Cotte, cet après-midi du 24 décembre 1985, jour de sa fête, en pleins préparatifs pour le réveillon de Noël, souriante, assise à la table de la cuisine : dix-neuf ans, des yeux verts et de longs cheveux fauves retombant sur ses épaules, un rictus mutin éclairant son visage semé de petites taches de rousseur. Elle seule était au courant que ce jour-là, quelques heures plus tard, son corps sans vie serait transporté dans les couloirs de l’immeuble et enterré avec minutie. Débordante d’énergie, elle secoua la neige collée à ses bottes en les tapant l’une contre l’autre. Pour se remettre de ses émotions, elle s’arrêta devant sa boîte aux lettres pour prendre son courrier. La factrice, une petite boulotte proche de la retraite, avait fait la tournée des appartements la veille au soir afin de venir chercher ses étrennes de fin d’année. Après quelques minutes de réflexion, elle avait jeté son dévolu sur un calendrier avec une biche et son faon dessus.

Doraleen Grant avait rejoint Adèle de l’autre côté, une année plus tard. Cette jeune fille n’avait même pas eu peur ! Elle avait pris tout cela pour un jeu. Le plaisir de tuer n’avait pas été le même. Adèle, qui avait en premier lieu essayé de s’enfuir, avait eu les yeux qui exprimaient toute sa terreur, quand le foulard rouge avait serré son cou si blanc jusqu’à son dernier souffle. Cela avait été un moment de pure magie ! Rien que de se remémorer les meurtres en détail : chaque minute, chaque geste, chaque mot, chaque sensation… lui procurait une jouissance incommensurable.

Cette année encore, la tradition allait se poursuivre. Pour le réveillon de Noël et elle y veillerait personnellement, il y aurait dinde, marrons, champagne, café et crime.

2

Dimanche 20 mars 2005, premier jour du printemps

Avant cette date, elle ne croyait pas au destin. Pourtant, la découverte d’un objet en apparence banal allait bouleverser le cours de sa vie. Comme beaucoup de personnes, une fois l’hiver terminé, elle ressentait des envies frénétiques de trier et de ranger. Ce fameux jour, elle avait entrepris de mettre de l’ordre dans l’appartement familial. Munie de gros sacs poubelle noirs ultrarésistants, elle jetait la plupart des choses. Elle les jugeait tantôt inutiles, tantôt encombrants et souhaitait repartir sur de bonnes bases pour cette nouvelle année. La mode de la méthode de rangement de la Japonaise Marie Kondo faisait fureur. Les groupes d’amis, toutes catégories socioculturelles confondues, en vantaient les vertus. Consciencieuse, elle essayait de s’y plier tant bien que mal. Elle commença à vider l’armoire de sa mère pour mettre son contenu au milieu de la chambre. Une vieille boîte à chaussures bleu roi attira son attention. Elle était dissimulée entre plusieurs épaisseurs de pulls en laine. Elle la prit délicatement. Elle s’attendait à quelque chose de plus lourd. Le couvercle avait été scotché avec soin comme s’il était désormais interdit de regarder sa teneur. Il n’en fallait pas plus pour piquer sa curiosité. Elle n’était plus parvenue à se concentrer sur autre chose. Elle avait laissé en plan son tri et ses bonnes résolutions printanières, elle s’était dirigée vers la cuisine. Le cœur cognant dans sa poitrine comme si elle avait disputé un sprint, elle s’était précipitée pour trouver un couteau dans le tiroir. Le bois avait travaillé et sa résistance l’agaçait. Elle ne voulait pas perdre de temps. Qu’allait-elle découvrir ? Sa maman lui avait-elle caché un sombre secret familial ? Elle, qui avait toujours imaginé sa vie morne et sans intérêt, était à présent quasiment euphorique.

Le scotch s’était rompu sans difficulté. Les mains moites, elle avait entrepris de fouiller : la boîte contenait des objets jetés en vrac. Elle supposa que ceux-ci revêtaient une valeur sentimentale, témoins muets d’une époque révolue : des photos, une montre d’homme, des tickets de cinéma, divers morceaux de papier, ainsi qu’un petit carnet relié de cuir. À première vue, rien qui ne méritait qu’elle ne s’y attarda. La déception l’avait submergée. Mais, alors qu’elle se préparait un diabolo menthe et ouvrait une boîte de cookies chocolat et noisettes pour se changer les idées, elle avait jeté un coup d’œil rapide au calepin. Elle venait d’être majeure et cherchait un objectif dans sa vie. Il l’intriguait malgré elle : au mieux elle y dénicherait des secrets, au pire peut-être quelques conseils ou anecdotes amusantes. À sa grande surprise, il était couvert d’une calligraphie fine, légèrement penchée sur la gauche. Les lettres se succédaient sans sens apparent. L’auteur de ces écrits les avait méticuleusement cryptés. Elle n’en connaissait alors pas la clef, mais sa curiosité de jeune adulte était piquée. Tout en mâchant ses biscuits, elle ne put en décrocher son regard. La nuit était tombée depuis longtemps quand elle en avait tourné la dernière page.

Dès lors, elle n’eut qu’une unique obsession dans sa vie : arriver à en craquer le code et dévoiler le texte caché. Quand au bout du compte elle y réussit, sept années plus tard, sa patience fut enfin pleinement récompensée.

L’écrivain y avait couché ces mots magiques :

Noël 1985,

J’ai tué Adèle et j’ai aimé ça !

Elle avait appris par cœur les confessions intimes du meurtrier qu’elle parvenait désormais à réciter sans hésitation. Elle s’identifiait à celui qui avait rédigé ce carnet. Il la fascinait à ce point, qu’elle décida de marcher dans ses pas, afin de vivre elle aussi ce bonheur qu’il jugeait indescriptible. L’occasion s’était présentée en 2015 : un site de rencontres sur internet, une jeune Anglaise crédule qui rêvait de visiter la France. Tout comme Adèle, elle n’avait plus de famille proche. Elles avaient fait connaissance. Elle avait compris que sa chance était venue. Elle l’avait saisie. Elle s’était étonnée elle-même. Elle avait fait preuve d’un tel talent dans l’art du crime ! Elle avait trouvé sa vocation. Certains recevaient l’appel de Dieu, elle, était en relation directe avec un autre être suprême : son modèle.

Elle ne s’était pas trompée. Un an après, à sa connaissance, personne ne recherchait sa victime. C’était comme si elle n’était jamais venue en France ou si son existence même avait été effacée. Elle passa la langue sur ses lèvres, excitée par toutes les réflexions qui se bousculaient dans sa tête. Des voisins descendaient, elle leur adressa une salutation chaleureuse, en pensant que s’ils savaient…

Déjà un an et l’envie de recommencer l’obsédait. Elle y songeait chaque jour. Inconsciemment, elle caressa du bout des doigts la ceinture en cuir qui lui servirait à accomplir son méfait. Elle imaginait sa prochaine victime. Elle avait étudié depuis quelque temps les diverses possibilités. La nouvelle habitante lui avait plu. Elle prendrait le risque de s’attaquer à quelqu’un d’aussi proche. La cloche de l’horloge de l’église sonnait les douze coups de midi. Elle avait des lasagnes à réchauffer. Elle les avait cuisinées la veille, mais c’était le genre de plat qui avait encore un meilleur goût le lendemain.

Tout en mettant le micro-ondes en marche, elle regardait la neige qui tombait de plus en plus fort. Les flocons énormes s’empilaient sur le sol gelé. La nouvelle répondait au nom de Maxence Jacquin. Âgée de vingt-cinq ans, elle travaillait depuis chez elle. Une source de confiance lui avait livré qu’un déséquilibré s’en était pris à elle, trois ans auparavant. Elle avait vu ça comme un signe : si jamais le corps de sa future victime était retrouvé, les policiers ne manqueraient pas de faire la comparaison avec cette mauvaise expérience du passé. Un autre argument la faisait pencher en faveur de cette décision. Ce serait intéressant et même passionnant, d’étudier comment Maxence se comporterait, sachant ce qu’elle avait vécu. Ferait-elle preuve d’un calme supérieur ou sera-t-elle, au contraire, plus agitée lorsque le cuir de la ceinture serrera son cou, la privera d’oxygène et mettra fin à ses jours ? Ce qui l’amusait le plus, c’était qu’Adèle dormait dans la propre cave de la jeune femme depuis trente et un ans. Bien sûr, elle l’ignorait. La nouvelle, avec son visage régulier, ses petits yeux bleus, ses cheveux bruns aux reflets auburn, ses pics si savamment sculptés au gel, sa silhouette svelte, s’avérait être un choix plus qu’attrayant ! Cette perspective la fit frissonner.

Le réveillon de Noël approchait. Elle n’avait plus que cinq jours à attendre !

3

Maxence délaissa momentanément son poste d’observation à la fenêtre pour s’asseoir à son bureau. Alice n’était toujours pas rentrée. La neige tombait de plus en plus fort. Et si elle restait coincée sur le chemin, prisonnière dans le froid ? Ses jambes trépignaient d’inquiétude. Elle pianotait sur son ordinateur, passait en revue ses derniers e-mails. Elle n’était pas très concentrée. Elle se demandait encore si elle allait se faire à cette nouvelle vie, loin de la ville, à Sainte-Rosine. Elle avait mis entre elle et son passé, cinq heures de route. La météo s’annonçait très mauvaise pour ces vacances de Noël. L’alerte orange était déclarée et le rouge allait sûrement arriver durant la nuit. Si la neige continuait de dégringoler à ce rythme, le village allait se retrouver isolé. Les habitants seraient livrés à eux-mêmes. Heureusement, la prudente Alice était allée leur faire quelques courses et elles auraient ainsi suffisamment de réserves pour tenir un mois entier. Maintenant, elle regrettait de ne pas l’avoir accompagnée, mais elle détestait perdre son temps dans les magasins. Les filles n’avaient rien prévu de spécial pour le réveillon. Leur déménagement était trop récent et leurs cartons à peine déballés. D’un commun accord, elles allaient le vivre en compagnie de leurs voisins. Ce n’était, à ce qu’elles avaient compris, pas la première fois que les habitants de cet immeuble allaient passer les fêtes ensemble. Les mentalités du village étaient tellement différentes que ce qu’elles avaient connu jusqu’à présent. Peut-être que ces repas leur permettraient de mieux s’intégrer à la communauté ?

Un vent froid s’était levé et ne faiblissait pas. Cette fois, Maxence en était sûre, personne d’autre n’osera s’aventurer ici par ce temps ! Perdue dans ses pensées et pour s’occuper l’esprit, à peine rassurée, elle reprit sa lecture méthodique : toujours autant de spams, ainsi que de nombreux contacts qui lui souhaitaient de joyeuses fêtes. Joyeuses, elle l’espérait ! Elle passa une main dans ses cheveux et but une gorgée de café froid, réprimant une grimace. Comme souvent, elle avait oublié qu’elle se l’était versé. Tout en se levant pour aller le réchauffer, elle ouvrit la porte, soulagée. Alice, qui venait de gravir péniblement les quatre étages menant à leur appartement, apparue dans l’embrasure, très essoufflée. Comme à son habitude, la jeune femme n’en avait pas pour autant abandonné son sourire. Maxence songea alors, à quel point elle avait bien fait de tout quitter, pour la suivre dans ce trou perdu et dans quelle mesure elle ne regrettait pas son ex-compagne, Coralie Arnaud et toutes les choses atroces qu’elle lui avait fait endurer. À l’époque, elle aurait dû écouter les conseils avisés de sa meilleure amie Camille, qui l’avait mise en garde quant aux intentions de Coralie. Mais, comme on dit : quand on aime… Coralie avait préféré coucher avec son ex-meilleure amie Anaïs. Maxence les avait retrouvées toutes deux dans son propre lit. Le choc passé, elle avait réagi en les mettant toutes les deux à la porte. Loin d’elle aussi désormais, Simon, cet homme complètement cinglé et homophobe qui avait failli la tuer.

Ici, à Sainte-Rosine, Maxence se sentait enfin protégée et en sécurité. Elle sourit en entendant dans sa tête la petite voix de son amie qui lui disait :

— Je t’avais prévenue ! Tu aurais dû m’écouter !

Reprenant conscience de la réalité, elle aida sa compagne à transporter les sacs de courses jusqu’à la cuisine et à les vider dans les placards, dans le réfrigérateur ou dans le congélateur. Jetant un coup d’œil par la fenêtre, elle s’aperçut que les flocons de neige avaient même doublé de volume. Le tapis immaculé devenait presque impraticable. Encore un peu et Alice n’aurait pas pu rentrer à la maison. Ce n’était pas très prudent de l’avoir laissée sortir, mais elle était tellement têtue.

Leur appartement était bien situé, au quatrième étage avec vue sur la montagne et nouvellement refait à neuf. Bien isolé, sa superficie était correcte : soixante mètres carrés pour deux, amplement suffisants. Maxence songeait qu’une autre année allait pouvoir débuter ici. Elle n’avait rejoint Alice que récemment, cette dernière ayant accepté le poste d’institutrice à l’école du village en septembre. Maxence avait pris le temps de régler tous les impératifs avant le déménagement et elle était enfin chez elle. En regardant Alice dans les yeux, elle sut qu’elle était à sa place. Cette pensée était réconfortante. Elle aspirait à une vie calme et posée aux côtés d’une personne qui l’aimait. Elle comprenait la chance qu’elle avait maintenant auprès d’Alice de laisser cicatriser doucement toutes ses blessures du passé. Comme le dit l’adage : « après la pluie vient le beau temps ». Après la neige, elles pourront sans doute profiter de magnifiques journées pour flâner au soleil à la montagne main dans la main.

Alice était institutrice et malgré sa fascination pour la méthode Montessori, elle travaillait encore dans une école publique. Sportive et élancée, son sourire déclenchait spontanément la sympathie de ses élèves et de leurs parents. D’une taille moyenne, un mètre soixante-dix, elle ne restait pas moins athlétique. Elle aimait prendre soin de son corps en pratiquant diverses activités physiques et en choisissant avec minutie ses aliments, de préférence biologiques, qu’elle ingérait. Ses beaux yeux verts tout ronds et brillants rendaient son regard vif et rusé. Sa petite bouche étroite esquissait un sourire quasi permanent. Alice était heureuse, droite et fière dans ses baskets ! Ses cheveux châtains frisés ébouriffés lui donnaient un air mutin charmant. Elle s’exprimait avec aisance, se liait d’amitié facilement et sa voix mélodieuse était un délice pour les oreilles de ses interlocuteurs. Elle pouvait cependant rester discrète et s’avérait être une précieuse confidente. Deux ans plus âgée que Maxence, elle avait su garder une âme d’enfant. Elle adorait manger des guimauves en lisant une bande dessinée ou en regardant une bonne série télévisée.

Les filles allèrent se faire couler un délicieux café et Maxence réchauffa un fondant au chocolat. C’était l’heure du repas, mais aucune des deux n’avait faim et il n’y avait pas de mal à se faire du bien ! Assise en face de Maxence, Alice lui raconta, gestes à l’appui, les difficultés dont elle avait fait face sur la route, ainsi que la foule rencontrée dans les magasins. Comme chaque fois, avant les fêtes, les gens faisaient la chasse aux meilleurs cadeaux de dernière minute et aux aliments en trop grand nombre qu’ils allaient bientôt engloutir. Les mains d’Alice tremblaient encore. La jeune fille avait du mal à se réchauffer malgré les vingt-deux degrés de leur appartement. C’était dans ces moments que Maxence regrettait de ne pas avoir une maison avec une cheminée et de grosses bûches qui flambaient dans un âtre brûlant. Et puis, c’était si beau de regarder des flammes danser.

4

Deux coups sourds résonnèrent dans le silence. Elles sursautèrent. Quelqu’un frappait. Ni Maxence ni Alice n’avaient envie de bouger. Elles se regardèrent puis attendirent. La sonnette retentit avec insistance. Résignée, faisant signe à sa compagne de rester assise, Max se leva de sa chaise pour aller ouvrir la porte d’entrée. Stéphanie ! Immédiatement, son attitude changea. La visite de son amie lui faisait toujours plaisir. Les deux filles se connaissaient depuis le lycée. Elles partageaient leur passion de l’informatique. Au fil des années, une complicité peu commune les avait soudées. Stéphanie ne pouvait pas se résoudre à la laisser partir au fin fond de la campagne. Elles se voyaient presque tous les jours. Son absence aurait été quelque chose de trop pénible à supporter. De même, elle avait été traumatisée par Simon. Elle avait sauvé son amie des griffes de ce psychopathe. Ce jour-là, elle avait eu la peur de sa vie. Elle avait enchaîné les nuits blanches quand Maxence lui avait dit qu’elle s’en allait aussi loin. Ses parents habitaient à l’étranger sur l’autre continent depuis le décès de son frère, écrasé par un chauffard. Stéphanie avait cherché la meilleure solution. Elle avait fini par prendre une décision importante : accompagner les filles pour ne pas rester seule. Quelque chose de fort la liait à Maxence. Elle l’avait hébergée pendant quelque temps après le drame quand elle ne supportait plus de vivre dans son propre appartement. Stéphanie était certaine de trouver facilement du travail. Elle avait de l’expérience dans l’aide à la personne. Elle savait que les besoins dans ce domaine étaient nombreux.

Stéphanie baissait les yeux sur ses chaussettes bleues. Comme elle en avait l’habitude, elle s’était déchaussée devant la porte. Elle avait l’air aussi timide que dans la cour du lycée. Elle n’y avait pas d’amis. Elle restait donc toujours toute seule à lire un livre assise par terre. Heureusement que l’option informatique entre 12 h 30 et 13 h 45 lui avait permis de sympathiser avec Maxence. Stéphanie était une femme très intelligente et talentueuse contrairement aux rumeurs qui la disaient arriérée. Malheureusement, après le baccalauréat, Maxence uniquement avait été admise dans l’école qu’elles convoitaient toutes les deux. Stéphanie, inscrite sur la liste d’attente, n’avait jamais pu y rentrer. De dépit, la jeune fille avait laissé tomber ses études. Maxence ne pouvait s’empêcher de penser que c’était une erreur et que, même si elle n’avait pas été prise dans cette école, beaucoup d’établissements lui auraient ouvert les bras avec plaisir, au vu de ses compétences. Mais Stéphanie renonçait trop facilement : c’était un de ses plus gros défauts d’abandonner ses rêves un peu rapidement. Ainsi au lieu de devenir l’informaticienne qu’elle aspirait à être, à la place, chaque jour, elle allait voir des personnes âgées, réalisant leur ménage, leur apportant leur courrier, leur préparant à manger, les assistant à la toilette. Métier très enrichissant, mais éprouvant et à mille lieues de celui de ses ambitions !

Maxence, à présent développeuse de logiciels, travaillait depuis son domicile. Elle ne manquait pas de demander des conseils à son amie Stéphanie. Elle lui faisait systématiquement expérimenter ses nouvelles créations. Si elle n’était pas convaincue, Max recommençait jusqu’à ce que le programme lui plaise. Elle faisait en général des remarques pertinentes. C’était pour elle une aide précieuse. Elle la surnommait affectueusement sa bêta-testeuse officielle.

Steph était toujours célibataire, malgré son physique avantageux : du haut de ses vingt-cinq ans, la mine accueillante, l’allure élégante, une démarche décidée, svelte, un teint clair, un minois rectangulaire avec les yeux bleus légèrement écartés et son regard perçant, son petit nez aplati, son front ample, ses cheveux courts ébouriffés, naturellement roux, mais désormais bruns depuis le lycée. Sa voix éclatante et mélodieuse la rendait aimable. Des minuscules taches de rousseur parsemaient son visage. Elle était fort agréable à regarder et peut-être, qui sait, qu’à Sainte-Rosine, elle parviendrait à trouver elle aussi l’amour ? Elle, qui était du signe du Scorpion, née un trois novembre.

— Je voulais juste savoir si Alice était bien rentrée, déclara-t-elle, se frottant les mains. Je ne vous dérange pas plus longtemps. J’ai encore un peu de ménage à faire et des plats à préparer. Je tiens absolument à ce qu’on passe un bon Noël. Ça va nous faire drôle de réveillonner avec les voisins, non ?

— Je pense que oui, acquiesça Maxence en accompagnant ses dires d’un hochement de tête.

Les deux filles rirent de bon cœur. Elles n’auraient pas imaginé se retrouver dans cette situation, il y avait ne serait-ce qu’un an.

Maxence poursuivit, retenant son amie par le bras :

— Allez, Steph ! Tu es sûre que tu ne veux pas boire un petit café ? On a fait un gâteau au chocolat. Je sais que tu adores ça. On fera un régime plus tard.

— Non merci. J’ai déjà mangé. Tu me connais, je grignote toujours en cuisinant. Et puis, ajouta-t-elle en lui faisant un clin d’œil, il faut bien que je te laisse t’occuper un peu d’Alice. Elle a dû avoir froid la pauvre ! Tu lui feras un bisou de ma part. Quel temps quand même conclut-elle avec une grimace.

Stéphanie remettait déjà ses baskets, jamais lacées, accroupie dans le couloir. Maxence la suivit des yeux un moment jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans l’angle de l’escalier puis elle rentra dans son appartement et elle le ferma à clef. Elle donna machinalement deux tours au loquet. Elle vérifia que sa porte ne s’ouvrait pas en tirant dessus trois fois. Elle n’osait plus la laisser non verrouillée, même si ses voisins semblaient gentils. Alice lui faisait de temps en temps remarquer que derrière chaque personne ne se cachait pas forcément un psychopathe. Maxence ne put s’empêcher de frissonner comme à chaque fois qu’elle repensait à Simon. À l’époque, elle avait regagné son appartement et elle avait trouvé une enveloppe sur la table basse du salon. Cette dernière contenait une photo d’elle avec au dos des lettres d’imprimerie découpées dans des magazines et collées soigneusement une par une :

Maxence, tu as fait de mauvaises choses.

Tu vas devoir le payer !

Elle avait vite compris que quelqu’un lui en voulait. Il était même capable de s’introduire dans son immeuble et de se promener dans son logement. Il pouvait lui faire du mal et c’était ce qu’il désirait. Après enquête, Simon, son voisin d’en face, avait été arrêté. Ce fanatique religieux entendait ainsi militer contre les homosexuels. Il n’appréciait pas non plus les divorcés, les femmes seules, les noirs... Il s’insurgeait contre tout et tout le monde et malheureusement pour elle, c’était Maxence qui avait subi les foudres de sa folie.

Stéphanie partie, Alice et Maxence passèrent un après-midi calme à finir le ménage et à mettre en ordre leur appartement. Elles aimaient beaucoup faire ça toutes les deux. La radio rythmait leurs gestes et elles chantaient insouciantes. Enfin, satisfaites de leurs efforts, elles s’affalèrent dans le salon qui sentait bon une délicate odeur de pin.

Tendrement, blotties l’une contre l’autre sur le canapé, les deux filles regardaient les actualités. Elles ignoraient que quelqu’un, non loin d’elles, les observait les yeux rivés sur un écran en piochant dans un paquet de cacahuètes enrobées de chocolat.

Passant sa langue sur ses lèvres, la voyeuse murmura d’une voix douce :

— Un jour, tu seras à moi Max ! Rien qu’à moi !

Deuxième jour :
Quand la neige appelle au meurtre
5

Le lendemain Hirène Vigier était particulièrement en forme. Elle descendit à grandes enjambées les quatre étages qui menaient à sa boîte aux lettres. La neige avait redoublé pendant la nuit et comme elle s’y attendait, la factrice n’était pas venue ce matin. L’air était étonnamment doux. Elle ne regretta pas d’avoir revêtu son blouson malgré tout, afin de pouvoir aller fouler l’épais manteau immaculé devant l’immeuble. Elle réprima un frisson. Voilà ce que c’était de passer son temps dans les salles de classe : on n’était plus habitué à une température aussi basse ! Professeur de mathématiques et sciences physiques dans le lycée de la ville la plus proche, elle était néanmoins très attachée à Sainte-Rosine et aimait s’impliquer dans la vie communautaire des habitants.

Ce matin, elle avait rendez-vous avec la nouvelle voisine, Maxence Jacquin, pour prendre le café et parler des préparatifs de Noël. En effet, puisque les résidants de l’immeuble allaient devoir passer les fêtes ici, ils avaient décidé de se rejoindre le 24 au soir afin de réveillonner tous ensemble. Il était rare que cela arrive, mais quand le village se retrouvait comme aujourd’hui en isolement total, les Rosiniens aimaient resserrer leurs liens.

Tandis qu’elle tapait ses bottes l’une contre l’autre pour enlever la neige qui s’y était collée, elle se remémora leur première rencontre. Elle rentrait, les bras chargés de courses et Maxence portait un gros carton qu’elle descendait à la cave. Les deux femmes avaient failli se percuter. Heureusement qu’elles avaient de bons réflexes !

Maxence s’était arrêtée quelques minutes devant Hirène et avait naturellement entamé la conversation :

— Si je laisse trop de désordre, Alice va râler ! Elle prétend que je suis maniaque, mais je suis sûre qu’elle est pire que moi, lui avait-elle déclaré, en riant.

Hirène avait posé ses sacs de courses à ses côtés, car ils commençaient à peser. Elle regardait sa jeune voisine droit dans les yeux.

— Quand on emménage, c’est normal que tout ne soit pas encore parfait dit-elle d’une voix apaisante. Je vous rassure, chez moi aussi il y a toujours deux ou trois trucs qui traînent.

— Au fait, vous devez être Hirène ? Vous habitez en face de notre appartement, n’est-ce pas ? Alice m’a parlé un peu de vous. Oh et puis zut ! On se tutoie non ?

Elle l’avait naturellement aidée à porter tous ses sacs. Elle n’avait pas mentionné son nom, mais à Sainte-Rosine, les rumeurs allaient très vite. La professeure en avait donc déduit qu’elle se trouvait en compagnie de la fameuse Maxence Jacquin, développeuse d’applications, férue d’informatique, compagne d’Alice Poussin, la jeune institutrice du village.

Elle arrivait sur leur palier lorsque la porte des filles s’ouvrit. Elles avaient très certainement entendu ses pas dans l’escalier. Un sourire engageant au bord des lèvres, Maxence l’invita à entrer.

Alice lui demanda si elle préférait boire un café ou un thé. Comme ses voisines elle opta pour un café qui lui fut apporté au salon, sur la table basse, en face du canapé, accompagné de petits sablés faits maison. Maxence observait Hirène sans un mot, n’osant interrompre le fil de ses pensées, ce qui lui laissa le temps de la dévisager à loisir. Elle n’était, ma foi, pas désagréable à regarder : les cheveux châtains virant légèrement sur le blond à la lumière, environ un mètre soixante-dix, des épaules bien dessinées. Des yeux bleu sombre tirant sur le gris, une mâchoire carrée marquait son visage d’un ovale régulier. La jeune femme était fort ravissante et sa gentillesse naturelle avait séduit les deux filles dès le départ. Elles ne s’étaient pas revues depuis la semaine précédente.

Comme le silence qui s’était installé commençait à être gênant, Maxence s’empressa de parler :

— On a déballé tous mes cartons, mais je dois vraiment ranger la cave ! C’est un de ces bazars là-dedans, si tu voyais ça ! Ces immenses étagères prennent une de ces places ! Je vais toutes les sortir dans le couloir prochainement et en démonter quelques-unes. J’en ai parlé avec quelques voisins. Il paraît qu’elles sont là depuis plus de trente ans. Je n’étais même pas née ! Les Delaire veulent en récupérer le bois.

Elle marqua une légère pause. Elle craignait d’ennuyer sa voisine. Elle avala une gorgée de son café puis comme personne ne prenait la parole elle continua :

— Je me suis délestée de beaucoup de mes affaires pour venir ici : trop de souvenirs désagréables y étaient rattachés.

Suivit une discussion à laquelle Hirène ne s’attendait pas, dans laquelle Maxence lui raconta spontanément sa mauvaise expérience passée. Elle lui évoqua le dossier Simon, un psychopathe qui a tenté de la tuer. Après ses longues minutes de confession intime, Hirène désirait continuer sur des sujets plus légers, elle demanda :

— Tu bosses dans quel domaine ?

Elle connaissait déjà la réponse, mais elle savait que les gens en général aimaient parler de leur métier.

— Je suis indépendante. Je développe des applications. C’est pratique de travailler à domicile. Je peux suivre Alice un peu partout en fonction de son poste.

— Vous voilà parachutées à Sainte-Rosine !

Maxence se mit à rire. Sa compagne lui prit la main. Ces deux-là rayonnaient le bonheur.

Alice haussa les épaules et répondit :

— Cet endroit n’est pas si mal. Je trouve ce village reposant.

— Je ne prétends pas le contraire, murmura leur voisine.

Après une pause pendant laquelle elles mangèrent leur sablé, Maxence avoua :

— J’ai passé une partie de mon adolescence et fait mes études avec Stéphanie Richard, qui habite au premier. Je suppose que tu la connais ?

— Nous nous croisons comme ça de temps en temps, mais elle a des horaires décalés. Elle travaille le soir, le midi et de bonne heure le matin. Je suis professeure donc la plupart du temps je fais huit heures dix-sept heures. Bref, nos emplois du temps ne coïncident pas.

Maxence hocha la tête en signe d’approbation.

— Oui, Alice m’a dit que tu étais enseignante de sciences et de mathématiques.

Maxence lui parla un peu de sa vie, mais elle lui cacha le fait que deux années plus tôt, alors qu’elle rentrait à l’improviste chez elle, elle avait retrouvé son amoureuse de l’époque dans les bras de sa meilleure amie. Elle n’avait pas besoin de savoir non plus que celle-ci la harcelait encore régulièrement au téléphone. Elle avait dû obtenir du tribunal un jugement qui lui interdisait de s’approcher.

— Quant à moi, dit Hirène, puisque nous en sommes aux confidences, mes parents s’étant séparés très tôt, j’ai suivi ma maman dans la banlieue lyonnaise où j’ai vécu en poursuivant mes études pour être professeur. Mon père et ma mère n’étaient pas très proches et j’ai grandi sans sa présence masculine à mes côtés. Il paraît que j’ai hérité des yeux de mon papa, moi je ne m’en rappelle plus ! Heureusement qu’il me reste quelques photos en souvenir, car il nous a quittés depuis.

Elle avala une gorgée de son café brûlant puis croqua dans son biscuit avant de poursuivre :

— De ma famille, je ne connais que ma mère. J’aime m’investir dans les projets avec les gens et apprendre à leur contact. J’affectionne pareillement rendre service et m’occuper des autres, c’est une seconde nature chez moi ! Un psy aurait du travail s’il entamait ma psychanalyse !

Les trois filles passèrent les deux heures suivantes à planifier les tâches pour le réveillon du vingt-quatre. Il était convenu que Marie, la vieille dame du premier, serait dispensée de préparatifs et que le repas aurait lieu chez Stéphanie, vu qu’elle disposait de la place suffisante et habitait en bas. Leur aînée éviterait ainsi de monter les marches d’escalier. Son cœur, malade, en serait reconnaissant. Outre les personnes déjà citées seraient également présents les sept autres voisins, ce qui nous amenait au total de douze individus. Hirène remarqua en souriant que si elle avait été en couple, le nombre des convives aurait atteint treize. Quoique, en comptant la chienne d’Isabelle… Comme beaucoup de gens, elle était superstitieuse. Elle espérait qu’être treize à table ne leur porterait pas malheur.

6

Vers les seize heures, Maxence, après un énième café, délaissa Alice et ses madeleines pour aller ranger la cave. Ce projet lui tenait vraiment à cœur et elle détestait remettre au lendemain ce qu’elle pouvait faire le jour même. Elles, qui ne buvaient jamais d’alcool, avaient un mur couvert de casiers à bouteilles, un comble ! Elle les fit glisser à grand fatras sur les graviers qui constituaient le sol. Elle aurait préféré une belle cave bétonnée, mais bon ! C’est la campagne... se résonna-t-elle. Une colonie de fourmis et des minuscules mouches appréciaient fortement cet habitat. Maxence portait un jeans assez épais et un blouson de cuir par-dessus un sweat gris clair et, malgré tout, elle frissonnait à cause des insectes et de la baisse des températures. Les petites bêtes et elles n’avaient jamais été très amies. La nuit n’allait pas tarder à tomber. Une rafale fit trembler la porte d’entrée de l’immeuble. Elle sursauta. Les lieux avaient quelque chose de sinistre : elle, en train de déménager la cave en fin d’après-midi, à la seule lumière de sa lampe frontale... Elle ne comprenait d’ailleurs pas comment l’architecte avait pu omettre un système d’éclairage dans ces petites caves sombres au nombre de huit, lesquelles étaient disposées de chaque côté d’un fin couloir légèrement humide. À l’intérieur, une odeur de renfermé semblable à celle des vieux vestiaires piquait les narines. Max songea qu’elle y suspendrait très rapidement des sachets de lavande pour désodoriser toute la pièce.

Alors qu’elle avait fini de déplacer toutes les étagères à bouteilles du mur du fond, une irrégularité du sol, par laquelle des insectes semblaient comme aspirés, attira son attention. Elle saisit la grosse pelle à neige en métal gris et commença à gratter. Il lui fallut peu de temps pour découvrir un doigt, suivi d’une main. Tremblante, elle laissa choir son outil et dut prendre appui sur une pile de cartons pour ne pas s’écrouler. Elle resta immobile, comme sonnée, aucun son ne parvenait à s’échapper de sa gorge nouée. Comme une idiote, elle avait oublié son téléphone portable à l’étage. Arrivée au premier palier elle fit une pause pour reprendre son souffle. Sa trouvaille lui avait donné les jambes en coton.

***

Abygail Delaire, tout comme son mari Raphaël, était une passionnée de faits divers et de littérature policière. À la retraite, ces deux anciens ouvriers de l’industrie avaient été ravis de pouvoir s’offrir leur petit pied-à-terre à Sainte-Rosine, loin de la pollution des villes et du brouhaha. Ils auraient désiré y vivre une aventure dont ils seraient les héros, un peu à la manière de Tommy et Tuppence Beresford, les protagonistes d’Agatha Christie. En attendant l’affaire de leur vie, Raphaël fumait sa pipe devant la fenêtre, en passant ses doigts longs et tordus par les rhumatismes, dans ses cheveux blancs clairsemés :

— Mon cœur, cette fois nous y sommes ! Sainte-Rosine est livrée à elle-même… Quand on y pense, quelle belle saison pour un meurtre !

Ils étaient mariés depuis quarante-trois ans, leur amour n’avait jamais faibli malgré la stérilité d’Abygail et le combat contre le cancer du côlon remporté avec brio par Raphaël. Les épreuves de la vie ayant au contraire resserré leurs liens. Raphaël avait pris du ventre, mais son visage arrondi s’était creusé de rides. Ses doux yeux verts lui donnaient l’impression d’avoir eu une existence calme et sans péripétie. Seule sa carrure, encore carrée et son dos légèrement courbé, avaient laissé une trace visible de la pénibilité de sa carrière. Il était doté d’un esprit vif et d’une intelligence supérieure à la moyenne et appréciait dépenser son temps en jeux d’énigme et de lettres. Loisir qu’il partageait avec sa femme Abygail, aussi menue que lui carré et ventru. Il aimait lui dire que si son tour de taille faisait le double du sien c’était pour la chérir deux fois plus. Leurs parents étaient voisins et ils avaient passé la quasi-totalité de leurs vies l’un près de l’autre. Aby observait les ronds de fumée sortir de la pipe de son mari, ses yeux noirs plongés dans le vague. L’humidité ambiante n’était pas bonne pour son brushing et ses cheveux gris frisottaient d’une manière qu’elle détestait. Sa bouche fine légèrement peinte d’une teinte discrète esquissa un sourire :

— Tu ferais mieux de venir m’aider à éplucher les légumes pour la soupe, au lieu de dire des bêtises, lui répondit-elle !

Le couple savait les rumeurs liées à la disparition d’Adèle Cotte et au suicide de Clément Ravel. Certains de leurs voisins les avaient même connus. Dans les années quatre-vingt, Henri Ravel, sa femme Clara et leur fils Clément vivaient dans l’appartement numéro huit. Marie leur avait raconté que c’était un ménage sympathique, toujours prêt à rendre service. Enfin, surtout Henri, car son épouse, grande migraineuse passait la plupart de son temps allongée sur son lit, les volets fermés. Adèle venait à Sainte-Rosine principalement les week-ends et durant les vacances. Une très jolie jeune fille rousse aux yeux verts qui aimait provoquer les hommes. Marie avait ajouté qu’à son époque, les demoiselles ne sortaient pas comme cela avant le mariage et que si elle avait su rester tranquille, elle n’aurait sans doute pas disparu.

Les rumeurs lui ont prêté une multitude de relations, certains ont encore supposé qu’Adèle s’était enfuie à l’étranger avec un riche individu. Pourtant, elle avait été aperçue dans l’immeuble la veille de Noël 1985, c’est-à-dire le jour même de sa prétendue fuite. Elle avait aidé les habitants à finir de décorer le hall. Elle avait l’air heureuse et élaborait des tas de projets pour l’avenir.

Après ce fameux jour, la vie à Sainte-Rosine avait repris son cours, malgré le chagrin de Clément, qui était persuadé que quelque chose de grave était arrivé à son amoureuse. Mais que faire en l’absence de cadavre et sans preuve quand une jeune fille, majeure de surcroît, semblait s’être volatilisée ? La police avait bâclé le simulacre d’enquête. Avait-elle même réellement eu lieu ? La conclusion qui s’imposa fut que le petit Ravel s’était très certainement fait plaquer pour un autre plus riche ou de meilleure famille.

Et nous qui épluchons tranquillement nos pommes de terre, songea Raphaël en faisant très attention de ne pas se couper avec la lame tranchante de l’économe en céramique. La dextérité de sa femme suscitait toute son admiration : elle travaillait trois fois plus vite que lui et la corvée d’épluchage était déjà bientôt achevée : carottes, pommes de terre, poireaux, oignons, partirent cuire dans la cocotte-minute. Une nourriture saine cuisinée avec amour forgeait la clef d’une bonne santé !

Ils venaient tout juste de regagner leurs fauteuils moelleux lorsque le courant se coupa, mettant un terme à la cuisson inachevée de la soupe. Ils crurent dans un premier temps que seul leur tableau électrique avait disjoncté, mais ils s’aperçurent en peu de temps que la panne touchait tout le village. La neige avait endommagé les installations électriques et Sainte-Rosine était désormais plongée dans l’obscurité.

7

Maxence devait absolument retourner dans le tombeau. Elle n’arrivait pas à oublier ce qu’elle avait vu. Elle essayait de convaincre, non sans mal, sa compagne de l’accompagner à la cave. Alice refusait de la croire, elle pensait que les meubles et les cartons avaient dessiné des ombres. Imaginait-elle une blague de mauvais goût ? Halloween était pourtant passée depuis presque un mois.

— Tu regardes trop de séries policières ma vieille ! lui avait-elle déclaré, en levant à peine les yeux. Elle changeait à tâtons les piles de la lampe de poche. Elle avait retiré celles de la télécommande de la télévision. Elles n’étaient pas neuves donc elles ne dureraient pas longtemps. À moins que ça ne soit l’obscurité qui te tape sur le système ? Elle recommençait tranquillement son bricolage.

Maxence soupira. Alice l’avait rarement vue dans cet état-là. La mine défaite de sa compagne et son visage blanc comme un linge l’avaient convaincue. Elle lui avait emboîté le pas, la lampe à la main.

À peine arrivée dans leur cave, Max lui indiqua du doigt un coin dans l’ombre puis elle reprit sa pelle et acheva de déterrer le corps. Il avait été enveloppé dans un grand sac plastique transparent constitué d’une triple couche. Seule dépassait cette main osseuse blanche tendue qui paraissait désigner un invisible agresseur. Les insectes et le temps avaient décomposé la chair du cadavre et ses habits étaient fortement dégradés. Un ruban d’étoffe rouge, qui aurait pu être un foulard, entourait encore son cou.

Alice poussa un hurlement à glacer le sang avant de perdre connaissance entraînant dans sa chute la lampe qui se brisa par terre.

Alertés par le bruit, il ne fallut pas longtemps à Abygail et Raphaël, s’éclairant à la lumière d’une bougie, pour rejoindre les deux filles dans la cave minuscule. Alice était encore allongée sur le sol et ils crurent dans un premier temps que c’était à elle qu’il était arrivé quelque chose. Puis ils aperçurent Maxence agenouillée vers le mur du fond. Plus ils s’approchaient, plus leurs cœurs cognaient fort dans leurs poitrines. Que se passait-il ? Quand enfin ils furent assez proches pour distinguer ce que la jeune femme ne quittait pas du regard, ils pensèrent : cette fois, nous y sommes !

Alice s’était péniblement rétablie sur ses jambes, soutenue par Maxence et Raphaël pendant qu’Abygail les éclairait. Ses mains tremblaient légèrement, mais ce n’était pas le moment de mettre le feu à l’immeuble. Personne n’osait perturber le silence. Le temps suspendait son cours. La scène avait quelque chose d’irréel et pendant un instant, fascinée par le jeu de lumière des bougies, Maxence se demanda si elle n’était pas en train de dormir bien au chaud dans son lit. Elle reprit conscience de la réalité brutalement quand la voix de Raphaël s’éleva dans la quiétude :

— Il s’agit sûrement du corps d’Adèle disparue en 1985. C’est une véritable légende dans le village.

Maxence grimaça et objecta :

— Je ne suis pas d’accord avec vous.

— Je ne comprends pas comment vous pouvez en être si certaine, jeune fille, s’offusqua Raphaël en haussant les sourcils.