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Un accident de parachute est rare... Thomas Laverne a réussi dans les affaires, mais personne n'atteint les sommets sans se faire d'ennemis. Jalousie, vengeance, les mobiles et les suspects ne manquent pas pour l'équipe chargée des investigations. Camille en est la responsable, et elle connaît déjà la famille de la victime. Quelques années auparavant, elle a enquêté sur la disparition de la petite Héloïse Laverne. Les recherches basculent lorsqu'une autre fillette disparaît dans des circonstances similaires... Quand une chute est sans fin, est-il possible de se relever indemne ?
Après Derniers jours à Alep, récompensé par de nombreux prix, Guillaume Ramezi nous offre ici une deuxième intrigue machiavélique.
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Seitenzahl: 461
Veröffentlichungsjahr: 2022
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À Marie et nos deux monstres, sans vous ce ne serait pas possible.
Le ciel était particulièrement clair en cet agréable dimanche de printemps. Assis tranquillement contre la carlingue, Thomas Laverne attendait, les yeux mi-clos, qu’ils atteignent leur altitude cible.
C’était un jour un peu particulier pour lui. Il fêtait aujourd’hui ses 38 ans et il allait de plus effectuer ce matin son centième saut. Pour cette double occasion, il avait obtenu de son instructeur qu’ils montent un peu plus haut que d’habitude afin de prolonger de quelques secondes sa chute libre. Les conditions étant parfaites, sa requête avait été acceptée sans rechigner. Thomas obtenait toujours ce qu’il voulait, toutefois, le petit Cessna qui les emmenait à quatre mille cinq cents mètres d’altitude était bien le seul endroit où il ne commandait pas.
Le parachutisme est un sport où la moindre erreur peut être fatale et qui demande un minimum d’humilité à ceux qui n’en maîtrisent pas encore tous les aspects.
Thomas en avait conscience et lui d’ordinaire si saignant parvenait à laisser son ego au placard dès qu’il enfilait sa combinaison.
L’homme avait tout pour lui. Né avec une cuillère en or au coin de la bouche, il avait hérité huit ans auparavant des rênes de l’empire familial et avait fait fructifier ce capital, jadis régional, en se tournant vers l’international et en ouvrant plusieurs succursales de par le monde. Il avait également renforcé la croissance de l’entreprise en diversifiant leurs activités. Son père l’avait toujours refusé, prétextant que leur vrai savoir-faire était la conception de skis robustes pour toute la famille. Quand Thomas avait pris le contrôle de l’entreprise à la mort de son géniteur, il avait d’emblée mis un coup de gouvernail. Il avait lancé des gammes de vêtements sportswear et de nombreux accessoires de freeride. Il n’avait ménagé ni ses efforts ni ses moyens. Écumant les X Games et autres événements branchés, il signait des chèques faramineux aux stars de ces sports, adulées par les jeunes, pour qu’elles portent et utilisent ses produits. La stratégie s’était avérée payante. En quelques années, il avait transformé la marque en un véritable effet de mode et c’était maintenant devenu un gage de reconnaissance que de skier avec du matériel ou des tenues siglés de son nom.
Mais s’il avait orienté ses choix sur ce terrain, c’était aussi par pure passion personnelle. Thomas avait toujours été un fou de ces pratiques à risques et en fut même un des étendards dans sa jeunesse. Il avait découvert la sensation et l’adrénaline de la chute libre un peu plus tardivement et s’était immédiatement jeté avec ardeur dans cette nouvelle activité. Il n’aimait rien de plus que maîtriser un nouvel élément, un nouveau sport. Il avait donc pris des cours intensifs pour être capable de se débrouiller seul, sans la présence dans son dos d’un encombrant instructeur. Au bout de quelques semaines, il avait effectué ses premiers sauts en solo et c’était depuis chaque fois le même plaisir. Le week-end, dès que la météo le permettait et qu’il n’était pas en déplacement à l’étranger, il enfilait son costume et se rendait au petit aérodrome où, grâce à ses moyens conséquents, il trouvait toujours quelqu’un pour le piloter.
Ce jour-là, une fois n’était pas coutume, il n’était pas seul dans l’appareil. Un homme d’une quarantaine d’années qu’il n’avait jamais vu auparavant avait participé à ses côtés au briefing d’avant-décollage et avait pris place face à lui dans la petite cabine. Il avait vérifié le matériel de l’inconnu qui en retour avait fait de même avec le sien. Cela faisait partie des habitudes dans ce genre de saut, vérifications croisées pour plus de sécurité. Hormis au moment de ces contrôles indispensables, Thomas n’avait pas adressé la parole à son partenaire d’un jour. Il ne présentait aucun intérêt pour lui et l’industriel n’était pas du genre à se forcer à faire la conversation pour passer le temps. Le sien était bien trop précieux à ses yeux. Et par ailleurs ce type lui paraissait franchement antipathique.
La montée n’allait pas durer plus de vingt minutes avant de pouvoir s’évader en se jetant dans le vide. C’était le seul moment où il se sentait libéré de toutes les contraintes de sa vie quotidienne. En attendant, il mettait toujours à profit le temps dont il disposait pour avancer certains de ses dossiers. Assis à même le sol du petit avion, il repensait à la réunion houleuse de la veille avec certains de ses partenaires. Il allait devoir prendre des mesures s’il ne voulait pas que la situation dégénère. Pourtant, petit à petit, ses pensées dérivèrent et se fixèrent sur un autre de ses rendez-vous qu’il avait imposé pour le lendemain matin. Celui-là, au moins, ne lui poserait pas autant de problèmes…
Il fut tiré de ses rêveries par la voix du pilote dans le haut-parleur leur annonçant qu’ils avaient atteint leur altitude de largage. Son binôme se leva et s’approcha de la porte après avoir vérifié une ultime fois son équipement et attendit le signal la main sur la poignée. Thomas se plaça derrière lui et fit de même avec son propre matériel. Deuxième signal du pilote qui donnait l’autorisation pour l’ouverture. L’homme barbu actionna le levier et tira sur le panneau métallique qui glissa à l’intérieur de l’habitacle. L’air s’y engouffra violemment dans un vacarme assourdissant. Une lumière verte s’alluma sur le côté de la porte et le premier téméraire s’élança dans le vide. Thomas s’avança à son tour vers l’ouverture et attendit l’autorisation de faire de même. À la vitesse où évoluait l’appareil, quelques secondes étaient suffisantes pour permettre l’espacement latéral nécessaire entre chaque sauteur pour évoluer en toute sécurité.
Le signal s’alluma à nouveau et Thomas n’hésita pas. Il se précipita vers le sol qui paraissait tellement lointain… plus de quatre mille mètres en contrebas. La célérité horizontale imprimée par l’avion se transforma rapidement en accélération verticale alors qu’il chutait dans l’immensité du ciel sans nuage. Il se stabilisa finalement à plus de 150 km/h. Abreuvé d’adrénaline et littéralement porté par la pression de l’air sur son corps étendu, Thomas entreprit de faire quelques mouvements sur lui-même en orientant légèrement les mains et les bras d’un côté ou de l’autre pour profiter pleinement des 360° de panorama qui s’offraient à lui. Il jeta un rapide coup d’œil à son altimètre pour s’assurer qu’il ne dépassait pas la limite de sécurité. Il lui restait encore une bonne vingtaine de secondes de chute libre avant d’actionner l’ouverture de son parachute. Il décida alors de pousser un peu les sensations. Repliant les bras le long du torse et penchant son corps légèrement en avant, il prit encore plus de vitesse en descendant dans un quasi-piqué vers le sol qu’il apercevait maintenant de plus en plus distinctement. Nouveau coup d’œil sur l’altimètre, il approchait de la cible. Il écarta à nouveau les bras pour se stabiliser avant le choc du ralentissement violent qu’entraînerait le dépliage de sa voile. Il s’assura une dernière fois que le moment était venu et à son grand regret tira un coup sec sur la poignée. Puis, il attendit l’habituelle secousse.
Rien ne se passa…
Surpris, Thomas jeta machinalement un coup d’œil au-dessus de son épaule où il aurait dû voir la toile en train de s’étendre.
Il tira une seconde fois sur la poignée pour le même résultat : nul.
Il sentit la panique monter en lui. Il resta toutefois maître de ses réflexes, on lui avait toujours dit pendant sa formation que ce genre de situation pouvait arriver. Il regarda la montre qui lui indiquait qu’il avait largement dépassé l’altitude d’ouverture et il se tourna vers son parachute de secours. Les mains tremblantes, il mit quelques secondes à trouver le mécanisme, l’empoigna et l’activa sans attendre. Il fut soulagé d’entendre le bruit caractéristique de l’aile se dépliant hors du sac à dos. Son apaisement fut de courte durée. Il ne ressentit aucun choc violent, comme s’il avait été tiré brusquement vers le haut par son harnais. Au lieu de cela, il n’avait que peu ralenti et continuait de descendre beaucoup trop vite. Pour ajouter encore à la complexité terrifiante de sa situation, il s’était mis à tournoyer à une vitesse folle en tombant en vrille comme un pantin. Malgré l’effet de la force centrifuge qui manqua de lui faire perdre connaissance, il parvint à lever les yeux et comprit immédiatement ce qui n’allait pas : seul un tiers de son parachute s’était déplié ! Le reste flottait au vent tel un vulgaire chiffon, empêché de s’ouvrir par la multitude de filins malencontreusement entremêlés. La dissymétrie de sa voile ainsi ouverte l’entraînait dans une spirale infernale. Il était encore à plusieurs centaines de mètres du sol, tombant comme une pierre, et n’avait plus aucun moyen de freiner sa chute…
Cette fois, il était complètement affolé, gesticulant dans tous les sens, il s’escrimait à tirer sur ses poignées dans une tentative désespérée pour augmenter la surface de toile le retenant et ralentir sa rotation. Malgré sa terreur, il se raccrocha aux consignes de ses instructeurs qu’il avait toujours retenues avec attention. Il sortit sa lame à crochets et coupa les filins de la partie inutile de sa voile. Cela eut pour effet de libérer une partie de la toile et de freiner un peu sa rotation, sans pour autant ralentir suffisamment sa chute. À deux cents mètres d’altitude, il jeta un regard vers le bas. Il réalisa que c’était terminé, il allait s’écraser à une vitesse bien trop importante pour en sortir indemne. Un buisson épais passa dans son champ de vision : oui, c’était cela qu’il devait faire, il devait atterrir dessus ! Il tenta alors de le viser pour amortir un tant soit peu l’impact. Dans les dernières secondes, l’ultime consigne qu’il essaya d’appliquer fut d’aborder le sol avec un angle suffisant pour dévier un peu la force verticale de la collision. Au moment fatidique, il ne vit pas sa vie défiler devant ses yeux, seules quelques images lui apparurent. Sa femme d’abord, puis ses deux filles. C’est le visage de sa cadette qu’il avait sur les rétines lorsque son corps se disloqua en heurtant la terre ferme.
Camille Lambert s’était réveillée tôt ce dimanche. Malgré l’heure extrêmement tardive à laquelle elle était rentrée dans son petit appartement du 18e arrondissement. Elle mit quelques secondes, assise sur son lit, à recouvrer ses esprits et à rassembler ses souvenirs de la soirée. Et à dire vrai, tout ne lui revenait pas…
Comme presque tous les samedis, elle était sortie seule. Non pas qu’elle n’avait pas d’amis, au contraire, elle savait se montrer particulièrement sociable, mais elle ne se livrait jamais totalement et ses amis conventionnels ne fréquentaient pas le genre d’endroit où elle aimait se rendre pour ses sorties nocturnes. Dans ces lieux, mieux valait ne pas être accompagné. La Camille du samedi soir n’avait pas grand-chose à voir avec celle qui dirigeait une petite équipe d’enquêteurs du commissariat central du 12e. Ni ses collègues, ni ses amis d’enfance, ni sa famille ne soupçonnaient cet aspect de sa vie.
Cette fois, elle s’était rendue dans un club un peu glauque en banlieue où elle avait ses entrées. Elle avait un peu abusé hier soir. La semaine avait été désastreuse. Un type qu’elle savait coupable leur avait filé entre les pattes, faute de preuves suffisantes. Elle avait vu son regard quand ils avaient dû mettre fin à sa garde à vue. Elle avait compris à son rictus satisfait que c’était bien lui qui avait violé cette pauvre étudiante, qui ne s’en relèverait pas. Son équipe avait travaillé d’arrache-pied pour le confondre, mais il était habile et avait pris soin de ne laisser aucune trace. Son alibi, même bancal, laissait planer un doute sérieux qui suffisait au juge pour ne pas l’inculper. Minée par la colère et le regret de ne pas pouvoir aider la jeune femme, Camille s’était réfugiée dans l’alcool.
Des bribes de la soirée lui revenaient par flash. Shoots enfilés cul sec, danse ou plutôt transe bestiale sur fond de musique électro, contacts charnels avec les autres danseurs dans le même état qu’elle. Elle ne savait même pas à quelle heure elle était rentrée. Les yeux encore embrumés de sommeil et d’alcool, elle tourna la tête et aperçut une forme allongée dans le lit. D’autres images lui revinrent : le retour titubant et enlacées, les ébats torrides qui s’ensuivirent. Camille se pencha vers la demoiselle à ses côtés et lui dit sans ménagement alors qu’elle émergeait aussi :
— Tu ne peux pas rester. Merci pour cette soirée, à une prochaine fois peut-être…
Et sans attendre la réponse de celle qui avait partagé sa couche, elle se leva et se dirigea vers la salle de bains. La situation était claire et sa demande ne souffrait aucune contestation. Elle devait être partie lorsqu’elle ressortirait. Camille ne s’attachait pas, elle n’était pas faite pour ça. Son travail était plus qu’un sacerdoce et elle n’avait pas l’intention de se brider avec une encombrante « vie de famille ». Quand elle était sur un dossier, elle ne prenait pas de repos et se jetait à corps perdu dans ses recherches, c’était une mission qu’elle s’assignait à chaque fois. Et les enquêtes s’enchaînaient les unes après les autres. Urgence après urgence, flagrants délits ou dossiers insolubles, elle enquillait les heures au commissariat avec son équipe, cherchant à n’omettre aucun détail, même s’ils n’avaient pas toujours le temps nécessaire pour accorder toute leur attention aux victimes. Les dépositions étaient souvent bâclées et les questions trop directes, sans tact. Aller droit à l’essentiel, c’était la consigne que leur hiérarchie leur donnait. Pas le temps de faire du social. Tous ne réagissaient pas de la même façon devant cette pression quotidienne et l’horreur qu’ils côtoyaient en permanence sans échappatoire. L’an dernier, un de ses adjoints avait craqué et s’était mis une balle dans la tête dans la salle de repos du commissariat. C’est elle qui l’avait découvert gisant dans une mare de sang. « C’était un homme perturbé », avait répondu son supérieur quand elle lui avait hurlé dessus en disant que tout cela ne serait pas arrivé si on leur avait donné les moyens de faire le job. D’autres se réfugiaient dans l’alcool.
Camille, elle, profitait de ses vendredis ou de ses samedis soir pour s’évader. Boire n’était pas dans ses habitudes. D’ordinaire, la musique lui suffisait pour laisser de côté, pour quelques heures au moins, ses soucis quotidiens. Elle rentrait rarement seule. Homme, femme, ou les deux, elle ne s’interdisait rien, mais éjectait toujours ses conquêtes dès le réveil. Elle n’avait pas de relation suivie, en fait, elle n’en avait jamais eu.
Elle profita d’une longue douche chaude pour se remettre les idées en place et laisser le temps à sa dernière compagne de rassembler ses effets et quitter son appartement. Les yeux fermés et le visage ruisselant, elle sourit en songeant qu’elle ne se rappelait même pas son prénom. Au bout de quelques minutes, elle entendit le bruit de la porte d’entrée se refermant, signalant la fin de son escapade vers d’autres plaisirs et son retour aux réalités quotidiennes. Elle soupira en coupant le mitigeur et se sécha rapidement. Elle enfila un boxer et une brassière de sport, quelques kilomètres lui feraient le plus grand bien pour éliminer les toxines de la nuit. Monter jusqu’à Montmartre lui paraissait un choix idéal. Elle essuya d’une main la buée qui couvrait le miroir au-dessus de la vasque et observa son reflet quelques minutes. Elle se trouvait à faire peur. Les yeux cernés par la fatigue et le teint diaphane, il était évident qu’elle aurait eu besoin de vacances, au soleil si possible. Son regard descendit le long de son corps parfaitement entretenu. Seule dénotait sur sa peau la large cicatrice qui lui barrait le flanc, souvenir d’un harpon de baleinier qui avait failli la laisser sur le carreau. Du bout du doigt, elle parcourut l’estafilade qui la faisait parfois encore un peu souffrir. Elle se rappelait très bien ce jour. Elle était encore à l’école de police et passait tous ses congés à défendre ses convictions. Cette année-là, elle s’était embarquée en mer du Nord avec une poignée d’autres activistes ayant pour objectif de barrer la route aux chasseurs de cétacés norvégiens. Malgré le moratoire de 1986, les Scandinaves venaient de passer leur quota à plus de mille baleines de Minke. Pendant plusieurs jours, ils étaient parvenus à empêcher les marins d’atteindre leur but. Au bout d’une semaine, excédés par le manque à gagner que représentaient ces intrus, ils avaient franchi la limite. Le lourd et puissant navire avait commencé par éperonner leur frêle esquif. Au prix de quelques manœuvres audacieuses, les militants avaient évité le pire et continué leur blocage. Les chasseurs les avaient alors tout bonnement harponnés. La flèche principale, tirée depuis la proue des assaillants, avait fait exploser leur coque juste au-dessus de la ligne de flottaison. Ils les avaient treuillés jusqu’à les avoir à distance respectable et leur avaient alors lancé des harpons manuels. C’est un de ceux-là qui avait déchiré le flanc de Camille. Elle ne se rappelait plus très bien la suite des événements. Ses amis s’étaient chargés de les lui décrire. Ils avaient été abandonnés ainsi, en plein milieu de la mer du Nord, blessés pour certains, avec un bateau qui prenait l’eau de toute part et une radio HS. Ils n’avaient dû leur salut qu’à un chalutier traditionnel qui passait par là. Le baleinier avait, par la suite, été arraisonné et les membres d’équipage condamnés, mais on lui avait fait comprendre qu’elle devait faire un choix : sa carrière dans la police ou ses activités moins conventionnelles. Après un temps de réflexion, elle avait décidé qu’elle serait plus à même de défendre ses causes en étant du côté des forces de l’ordre. Elle n’avait pourtant rien renié de ses anciens engagements et revoyait régulièrement, et très discrètement, ses compagnons et, à l’occasion, leur donnait quelques tuyaux utiles.
Sortant de ses rêveries, Camille finit de se sécher les cheveux et repassa dans sa chambre pour enfiler un survêtement et ses baskets. Elle attrapa ses écouteurs pour profiter d’un peu de musique pendant son footing et extirpa son téléphone de son petit sac à main. Le voyant lumineux clignotait, elle avait un nouveau message. C’était le commissariat qui lui indiquait qu’elle devait se rendre en Picardie. Elle était attendue sur les lieux d’un accident de parachutisme.
Camille soupira à nouveau, reposa son matériel et retourna se changer pour enfiler un jean et un pull plus propices à ce genre de sortie. Tant pis pour son footing. Elle ne voyait pas bien pourquoi elle était appelée pour ce type d’incident, complètement hors de ses prérogatives et de sa juridiction. Il devait y avoir une raison et cela suffit à aiguiser sa curiosité. Quelques minutes plus tard, elle roulait en direction du Nord. À cette heure-là et un dimanche, il lui faudrait à peine plus d’une heure pour se rendre sur les lieux.
Un vide. Un simple vide, c’est la sensation que ressentit Thomas au moment de l’impact. Le vide le plus absolu. Plus de son, plus d’image, plus d’odeur. Il n’éprouva aucune douleur et perdit complètement la notion du temps. Quand la lumière revint, il ne perçut d’abord rien de plus qu’un halo d’une blancheur aveuglante. Petit à petit, ses yeux s’accoutumèrent et il parvint à distinguer quelques éléments. Une fenêtre sur sa droite, une télé éteinte suspendue au mur face à lui et un fauteuil au pied du lit sur lequel il était étendu. Les sons lui revinrent également. Il percevait des bips réguliers et un bruit semblable à un plongeur en pleine sortie en mer. Du coin de l’œil, il parvint à apercevoir l’appareillage qui émettait tous ces bourdonnements. L’ensemble complexe était pourvu de nombreux tuyaux qui partaient vers son visage et ses bras. Il était branché à un respirateur artificiel. Il regarda sa main étendue à ses côtés et lui intima l’ordre de se redresser afin de mieux observer les perfusions. Rien ne se passa, il était incapable d’effectuer le moindre mouvement.
Thomas n’était pas du genre à se décourager. N’étant pas en mesure de bouger pour l’instant, il entreprit de rassembler ses souvenirs. Que faisait-il ici, dans ce qui ressemblait à une chambre d’hôpital et dans un état passablement inquiétant ? Soudain tout lui revint. La sortie en avion, le saut, la chute libre, l’angoisse quand son parachute principal refusa de s’ouvrir et enfin la terreur lorsque celui de secours se mit en torche et qu’il fut précipité vers le sol à grande vitesse. Il ne se rappelait pas le choc ni ce qu’il s’était passé ensuite. Il ne savait pas non plus depuis combien de temps il était étendu sur ce lit.
Un bruit de porte le tira de ses pensées. Un jeune médecin entra et s’approcha de lui. Il lui braqua une petite lampe dans les yeux pour observer ses pupilles, vérifia les données enregistrées sur les appareils et modifia quelques réglages. Il ne s’attarda pas plus dans la chambre et repartit sans un mot. Thomas était légèrement déboussolé, le tube profondément enfoncé dans sa bouche l’avait empêché d’interpeller l’interne. Même par le regard, il n’avait pas réussi à capter son attention. Il était comme invisible aux yeux du médecin qui l’avait ausculté comme s’il était endormi. Il avait pourtant tellement de questions à poser. Sur son état en premier lieu. Souffrait-il de fractures ? Son cas était-il grave ? La paralysie dont il semblait souffrir n’était pas pour le rassurer. Était-elle temporaire ou était-il condamné à rester ainsi, prostré dans un état végétatif dans une chambre d’hôpital impersonnelle ? Sentant la panique monter en lui à ces évocations, il tenta de chasser ses interrogations sur sa santé et se reporta à nouveau sur les rares souvenirs qu’il conservait. Les morceaux continuaient à se recoller. Revoir l’image du sol qui approchait avant le choc le ramenait toutefois immanquablement à ses blessures. La vitesse à laquelle il avait heurté la terre ferme ne pouvait qu’avoir occasionné des lésions très conséquentes. Pris d’une angoisse aussi soudaine que violente, il sentit son cœur s’accélérer et ses yeux se brouiller, et il sombra à nouveau dans un sommeil sans rêves.
À son second réveil, il eut moins de mal à accoutumer ses yeux à la lumière ambiante pour la simple et bonne raison que la pièce était plongée dans l’obscurité. Il faisait nuit et Thomas n’était toujours pas en mesure de situer l’instant sur un calendrier. Il ne parvenait pas non plus à bouger, mais cette fois, en plus des bruits, des odeurs et des sons, il ressentait également une sensation étrange dans la poitrine. Cela s’apparentait vaguement à une douleur diffuse dont il ne connaissait pas l’origine exacte. N’étant pas capable de baisser la tête, il abandonna rapidement ses recherches et il décida de considérer que c’était une bonne nouvelle : s’il pouvait ressentir une douleur, même infime, c’était que ses terminaisons nerveuses fonctionnaient encore et que d’une certaine façon, c’était une progression sur le chemin de la guérison. Le noir n’était pas total dans la pièce. Elle restait faiblement éclairée par le halo lumineux produit par les nombreux appareils qui bruissaient à ses côtés. Profitant au maximum du faible champ de vision qui s’offrait à lui, il aperçut un petit bouquet de fleurs sur l’étroite tablette au pied du lit. La composition semblait récente et fraîchement préparée. Était-ce le signe qu’il n’était pas là depuis longtemps ? Il se demanda qui pouvait bien avoir pensé à cette délicate attention et il songea alors à sa femme et ses filles. Étaient-elles déjà venues le visiter ? L’avaient-elles vu dans cet état ? À ces pensées, il éprouva une certaine tristesse qui fit immédiatement remonter en lui une vague de panique. Et s’il ne pouvait plus jamais les serrer dans ses bras ? Un légume, c’était ça son avenir ? Cloué en permanence sur un lit médicalisé sans échappatoire possible ? Son appréhension se transforma en une vague d’angoisse prête à le submerger. Il voulait hurler qu’il ne le supporterait pas ! Même cela, il ne pouvait pas le faire… Pas même capable de sortir un simple son. Son rythme cardiaque s’affola de nouveau, et cette fois, il sombra dans un profond coma.
Camille avait roulé sans réfléchir jusqu’au lieu de l’accident. Lasse de devoir se concentrer en permanence, il lui arrivait de profiter de ces courts répits pour s’évader un peu de son monde de violence et de barbarie. Comme ses collègues, elle était souvent confrontée à ce qui se faisait de pire dans le comportement humain. Tous les vices possibles finissaient inlassablement sur son bureau. Un violeur en série succédait à un meurtre barbare qui venait lui-même de remplacer une séquestration à caractère raciste. La noirceur des gens qu’elle était amenée à interroger, quand ils parvenaient à mettre la main dessus, lui faisait toujours froid dans le dos. Le contraste était saisissant avec la candeur et la fragilité des victimes qu’elle côtoyait, quand elles étaient encore en vie… Elle devait s’imposer des efforts importants pour ne pas faire preuve de trop de compassion, rester distante, et garder autant de recul que possible faisait partie des barrières qu’elle tentait d’ériger pour ne pas sombrer.
Alors quand elle se retrouvait ainsi, seule au volant de sa petite voiture citadine, elle mettait la radio bien trop fort et s’égosillait en chantant à tue-tête pour ne penser à rien. Ainsi quand elle arrivait sur place, elle se sentait remplie d’une nouvelle énergie. Elle était prête à affronter de nouveaux monstres et à donner le meilleur d’elle-même pour démêler le vrai du faux et permettre que justice soit rendue. Elle avait programmé son GPS et ne réfléchissait même pas à la route qu’elle devait prendre. Elle suivait mécaniquement les indications de la voix synthétique qui venait de temps en temps perturber la musique.
Elle baissa un peu le volume et ne reporta son attention sur les lieux qui l’entouraient que lorsqu’elle fut rendue dans les derniers kilomètres. Les alentours d’une scène de crime pouvaient toujours avoir de l’importance pour comprendre le déroulement des événements. Elle agissait ainsi par pur réflexe, car, du peu qu’elle en savait pour l’instant, c’était sur les lieux d’un accident qu’elle se rendait aujourd’hui.
Parfaitement reconcentrée, elle se gara sur le petit parking de l’aéro-club. Elle observa attentivement chacun des véhicules en descendant du sien. Hormis une voiture de la gendarmerie dont la présence était évidente, il y avait un gros 4×4 récent sur une place réservée, une Audi A6 à côté, et un peu plus loin, une voiture française bien plus modeste. Elle sortit un calepin encore vierge et nota machinalement les trois immatriculations ainsi qu’une brève description. Elle se rendit ensuite à l’accueil du bâtiment dont la porte était entrouverte.
À l’intérieur, elle avisa d’abord un officier en uniforme qui montait la garde à l’entrée en pianotant sur son smartphone. Il ne l’avait même pas vue entrer. Il réagit tout de même au bruit de ses pas lorsqu’elle s’avança vers lui.
— Vous ne pouvez pas rester madame, l’aéro-club est fermé aujourd’hui. Une enquête est en cours suite à un accident. Veuillez quitter les lieux et retourner à votre véhicule.
Sans le regarder et sans s’arrêter, Camille présenta sa carte et lui répondit en passant :
— Lieutenant Lambert, le commissariat m’a gentiment privée de mon dimanche matin pour que je vienne me perdre en Picardie alors vous serez gentil de m’indiquer qui est en charge de l’enquête.
— Pardon lieutenant, je n’étais pas prévenu de votre arrivée. Le président de l’aéro-club et le pilote sont dans le bureau sur la gauche avec mon supérieur.
Camille ne prit pas la peine d’ajouter quoi que ce soit et se rendit directement vers la petite porte qu’il lui indiquait. La pièce n’était pas fermée. Elle y vit d’abord un homme assis derrière le bureau. La mine déconfite et habillé comme quelqu’un qu’on avait fait sortir de chez lui en catastrophe un dimanche matin, il se tenait la tête à deux mains, l’air passablement dépassé. Sur une des chaises face à lui, un autre individu semblait tout aussi désabusé. Sur son visage toutefois, ce n’était pas tant la peine que la gêne occasionnée par une telle situation que lisait Camille. Enfin, à l’autre bout de la pièce, le second officier de gendarmerie faisait les cent pas en jetant des regards furieux aux deux témoins.
Quand Camille entra, les trois hommes tournèrent la tête vers elle, avec toutefois des expressions bien différentes : soulagement pour les deux civils, qu’il se passe enfin quelque chose, colère non masquée pour le gendarme qui voyait débarquer ce flic sur ses plates-bandes. Camille tenta immédiatement de désamorcer la tension ambiante.
— Bonjour messieurs, je suis le lieutenant Lambert. Je suis chargée de venir vous rencontrer au sujet, m’a-t-on dit, d’un accident de parachutisme. C’est bien cela ?
L’officier s’approcha d’elle et lui répondit d’un ton peu amène :
— C’est donc pour vous qu’on m’a ordonné d’attendre ici en jouant les matons ? Je sais pas par quel jeu de relations vous avez réussi à débarquer ici. Ce n’est pas un job pour la judiciaire !
Camille resta silencieuse en fixant son interlocuteur. Il n’allait quand même pas lui faire le coup de la guéguerre de juridiction ? D’autant qu’elle n’avait elle-même pas la moindre idée de ce qu’elle faisait là. Imperceptiblement, les traits du gendarme se détendirent. Il avait marqué son territoire par principe, maintenant il était temps d’avancer.
— Lieutenant-colonel Dubourg, gendarmerie des transports aériens, reprit-il en tendant une main que Camille saisit sans sourciller. Ce matin, lors d’une sortie en apparence anodine, un des deux sauteurs n’est pas parvenu à ouvrir son parachute. Il semblerait que sa voile de secours n’ait pas fonctionné correctement non plus. Elle ne s’est pas dépliée convenablement et l’homme a été précipité au sol à grande vitesse.
— La victime est-elle décédée ?
— Non, pas encore… Il était dans un état désespéré quand les secours sont arrivés sur place. Il a été transporté par hélicoptère à l’hôpital et il doit être au bloc à l’heure actuelle.
— Ce serait bien d’en être sûr. Pourriez-vous demander à votre collègue d’appeler l’hôpital pour savoir de quoi il retourne ? renchérit Camille d’un ton légèrement plus sec.
Elle ajouta :
— Connaît-on l’identité de la victime ?
Cette fois elle perçut quelques signes d’agitation chez son interlocuteur. Malgré son grade, il paraissait nerveux.
— Affirmatif lieutenant, il s’agit de… de monsieur Thomas Laverne.
Cette fois Camille le regarda avec surprise et insistance. Elle comprit instantanément pourquoi c’était elle qu’on avait envoyée pour traiter ce qui semblait être un banal accident. Elle connaissait Thomas Laverne, tout le monde le connaissait du reste. Une des plus grosses fortunes françaises qui excellait à utiliser les moyens modernes pour étayer la communication sur ses diverses marques de vêtements et d’équipements. Il se mettait lui-même en scène aux côtés de grandes stars du sport et du spectacle dans les spots publicitaires qui vantaient les mérites de ses produits et il ne se passait pas une semaine sans qu’un article sur lui ne paraisse. Dans la presse people, comme dans les journaux économiques, il faisait les choux gras des chroniqueurs de tout bord et il en jouait parfaitement. Il jouissait par ailleurs d’une cote de popularité hors norme auprès du public. Sa carrière n’était émaillée d’aucune ombre : pas de relation adultère sulfureuse, il passait pour le mari et le gendre idéal, ni de scandale économique, il avait toujours rendu publiques ses déclarations d’impôts, qu’il se disait fier et content de payer.
Cet accident allait faire grand bruit et Camille comprit aussitôt qu’elle allait naviguer en terrain miné et qu’elle n’aurait pas le droit à l’erreur. Ce n’était pourtant pas ça qui justifiait sa présence en cet endroit. Elle ne connaissait pas Thomas Laverne que par son image publique. Un événement tragique lui avait déjà fait croiser son chemin. Un événement qui, lui, était resté secret et n’avait pas fuité dans les médias. Deux ans auparavant, une des filles de Thomas Laverne avait disparu pendant plusieurs semaines et c’étaient Camille et son équipe qui avaient mené l’enquête pour la retrouver. Pendant des jours, ils avaient cherché et cherché encore. À leur grand étonnement, il n’y avait pas eu de demande de rançon, hypothèse qui semblait pourtant la plus plausible compte tenu du profil de la victime, et ils n’avaient aucune piste probante. Leur travail avait été rendu plus délicat par la volonté farouche de Laverne de ne pas ébruiter l’affaire, pas question de donner des idées à tous les désespérés de France, avait-il dit. Pourtant, le dispositif d’alerte enlèvement leur aurait été bien utile. Ils avaient donc fait avec les moyens du bord pour mener leurs recherches et leurs interrogatoires sans que l’identité de la fillette ne soit découverte par les témoins et les journalistes. Ils avaient pourtant fini par la retrouver au bout de trois longues semaines de nuits blanches et de battues en forêt. Pour Camille, cela ressemblait plus à un heureux concours de circonstances. Pour Laverne et sa femme, elle était l’héroïne qui leur avait ramené leur chère enfant. Nul doute que sa présence aujourd’hui devait avoir un lien avec le fait qu’elle avait déjà côtoyé les Laverne et qu’elle bénéficiait, en outre, de toute leur estime.
Le choc de la révélation de l’identité du malheureux parachutiste passé, Camille retrouva vite ses réflexes et se tourna vers les deux autres personnes assises dans le petit bureau.
— Qui sont ces deux hommes ? demanda-t-elle à l’adresse du gendarme.
— Monsieur Dubreuil est le président de l’aéro-club. Il a été prévenu qu’un accident s’était produit et il s’est immédiatement rendu sur place.
L’homme leva timidement la tête et fit un bref salut du menton à l’intention de Camille. Il semblait réellement bouleversé, mais il était encore trop tôt pour pouvoir dire si c’était la tristesse de la perte d’un adhérent et peut-être d’un proche qui le mettait dans cet état ou l’opprobre qu’il imaginait déjà jeté sur sa petite entreprise quand le monde entier découvrirait l’identité du sauteur malchanceux.
Le gendarme désigna le second homme assis.
— Monsieur Mousse est le pilote de l’avion qui a décollé ce matin. C’est lui qui a donné l’alerte et qui a ensuite prévenu monsieur Dubreuil.
Camille observa le type qui la saluait. Il ne paraissait pas outre mesure perturbé par l’accident qui venait de se produire sous son égide.
— Merci, dit Camille après ces courtes présentations. Pouvez-vous m’éclairer s’il vous plaît sur les événements de ce matin ?
Le gendarme s’apprêtait à lui répondre. Elle ne lui en laissa pas le temps et s’adressa directement aux deux témoins.
— Monsieur Dubreuil, cette sortie était-elle programmée ?
— Eh bien… c’est un peu particulier… Monsieur Laverne n’est pas un client… comme les autres. Ses disponibilités sont rares et fluctuantes alors nous nous arrangeons pour être disponibles quand bon lui semble, si les conditions le permettent bien sûr.
— Un client VIP en somme, trancha Camille, pas vraiment surprise que Laverne dispose de telles attentions.
— Oui, on peut dire cela comme ça, souffla Dubreuil.
— Quand vous a-t-il appelé pour programmer le saut d’aujourd’hui ?
— Il m’a téléphoné il y a deux jours. Il était disponible ce dimanche et avait consulté la météo qui s’annonçait parfaite. Il le faisait de manière systématique. Monsieur Laverne était, je veux dire est, quelqu’un de très prudent. Il n’acceptait jamais de sauter si le moindre doute subsistait sur les conditions. Ce qui n’était pas le cas aujourd’hui, tout était parfait : ciel parfaitement dégagé et pas de vent. Bastien vous le confirmera, ajouta-t-il en se tournant vers le jeune pilote.
— Exact ! lui répondit-il sans y être invité et en mâchant ostensiblement et bruyamment son chewing-gum. Tout était nickel ce matin, parfait pour un bon kif.
Camille ne lui prêta aucune attention. D’une, elle ne l’avait pas interrogé, et de deux, il lui était de plus en plus antipathique, le genre de jeune branleur qu’elle exécrait par-dessus tout. Elle resta concentrée sur le directeur.
— D’après mes informations, il y avait un second sauteur ce matin, n’est-ce pas ?
— Oui, tout à fait, une autre personne s’est jointe au vol.
— Qui est-ce ? Un autre de vos licenciés ?
Monsieur Dubreuil paraissait à nouveau gêné par cette évocation.
— Eh bien, non. En fait c’est un homme que nous ne connaissons pas ici. Il m’a appelé hier pour savoir si des sauts étaient prévus ce week-end. C’est un homme d’affaires de passage dans la région, un passionné. Tous ses certificats étaient en règle, il avait le brevet nécessaire pour ce type de saut en solo, nous n’avions pas de raison de le refuser. J’ai tout de même demandé à monsieur Laverne si cela le dérangeait. Il ne s’y est pas opposé alors j’ai donné mon accord.
Cela parut relativement étrange à Camille, aussi insista-t-elle sur ce point :
— Cela arrive-t-il souvent ? Je veux dire, avez-vous souvent ce genre d’inscription de dernière minute de licenciés extérieurs à votre club ?
— De temps en temps, nous sommes un des aéro-clubs les plus proches de Paris et de Roissy en particulier, il y a beaucoup de passage et notre sport a le vent en poupe. Nous avons donc de plus en plus de demandes de personnes qui, en règle générale, deviennent vite des habitués. Cela faisait toutefois plusieurs mois que nous n’avions pas eu d’extérieur.
— Où est ce second sauteur, pourquoi n’est-il pas ici ? Il me semble que c’est le témoin principal, non ?
Le lieutenant-colonel était légèrement mal à l’aise.
— Eh bien, nous l’ignorons. D’après les informations recueillies, il a atterri assez loin de la zone prévue. Nous avons envoyé une voiture inspecter les environs, mais il avait probablement touché terre depuis deux bonnes heures quand nous sommes arrivés sur les lieux. Nous n’avons trouvé aucune trace de l’individu. Un promeneur nous a confirmé qu’il avait vu un parachutiste se poser dans un champ.
— Vous n’avez pas essayé de le joindre ? demanda Camille, de plus en plus surprise. Monsieur Dubreuil a dû vous confier son identité et ses coordonnées.
Le gendarme paraissait presque vexé de sa remarque.
— Bien sûr, nous l’avons fait ! Le numéro qu’il a confié hier en s’inscrivant n’est plus attribué, sans doute un téléphone prépayé.
Cette fois, cela commençait à faire beaucoup de coïncidences pour un accident, se dit Camille, sans pour autant tirer de conclusions hâtives. Son instinct toutefois, en lequel elle préférait se fier plutôt qu’en des digressions vaseuses, lui intimait de prendre garde.
— Faites envoyer tous ces éléments à mon équipe à Paris, ils feront des recherches sur cet homme. De toute façon, c’est maintenant trop tard pour monter des barrages, il doit être loin.
— Ce sera fait… De toute façon, puisqu’en haut lieu ils ont décidé de vous confier le bébé, je ne vais pas m’acharner, nous avons nous aussi d’autres chats à fouetter, crut-il bon d’ajouter.
Camille revint une nouvelle fois à Dubreuil.
— Ce genre d’accident arrive-t-il souvent ?
Il sembla outré par sa question directe.
— C’est la première fois en vingt ans dans notre aéro-club ! Toutefois, nous pratiquons une activité dangereuse, je vous mentirais si je vous disais qu’il n’y a jamais d’accident, ajouta-t-il pour nuancer son propos. Il doit y en avoir un ou deux chaque année. Je ne tiens bien sûr pas compte des suicidaires qui se jettent du haut des montagnes en se prenant pour des rapaces. Ceux-là ne devraient pas compter dans les statistiques.
Camille ne nota pas sa remarque acerbe et continua son interrogatoire.
— Qui est responsable du matériel ?
— Pour les débutants, c’est le club qui loue l’équipement. Les sauteurs plus expérimentés comme monsieur Laverne possèdent leur propre matériel.
— Et comment se passe l’entretien ? Comment vous assurez-vous que tout le monde saute en sécurité ?
— Les propriétaires sont responsables de l’entretien de leur matériel et nous avons des procédures strictes avant chaque décollage. Le sauteur doit vérifier scrupuleusement son équipement et nous effectuons ensuite un contrôle croisé pour être certains que tout est en ordre. Comme je vous l’ai déjà dit, monsieur Laverne était quelqu’un de très prudent. Son matériel était toujours en état. Il en changeait d’ailleurs très régulièrement. Il était même l’un des rares à vérifier plusieurs fois son parachute avant de monter dans l’avion.
Camille écarta les commentaires de Dubreuil et s’attarda sur l’élément qui l’intéressait dans sa déclaration.
— Vous voulez dire que la dernière personne à avoir vérifié le parachute de monsieur Laverne est ce sauteur inconnu qui ne donne plus signe de vie et que vous ne connaissiez pas il y a deux jours ?
Un silence pesant s’installa dans le petit bureau. Résumé comme ça, Camille avait directement mis le doigt sur l’élément troublant qui mettait tout le monde assez mal à l’aise dans la pièce.
— Je suppose que les secours ont dû lui ôter son matériel. L’équipement est-il toujours ici ?
— Oui, répondit le gendarme. Tout est dans le hangar à côté. Là encore, j’ai été sommé d’attendre avant de le faire expédier au BEA pour expertise, ajouta-t-il blasé en levant les yeux au ciel.
— Bien, allons-y, je veux le voir. Monsieur Dubreuil, si vous voulez bien nous accompagner.
Dubreuil n’était pas à l’aise à l’idée de ce nouvel interrogatoire. Il n’avait pas franchement l’habitude des forces de l’ordre et cela ne l’aidait pas à rester zen. Il suait à grosses gouttes, au bord de la panique. Camille l’avait bien sûr remarqué, mais elle savait que cela ne voulait pas dire grand-chose. Au contraire, les personnes qui avaient des choses à cacher, les vrais coupables qu’elle côtoyait régulièrement, étaient souvent celles qui paraissaient les plus calmes.
Ils sortirent du bureau et se dirigèrent vers le fond du couloir. Dubreuil ouvrait la marche pour indiquer le chemin et franchit en premier la porte qui donnait directement sur le hangar de maintenance où étaient entreposés quelques petits avions pour emmener les volontaires vers les cieux et, sur une étagère dans le fond, tout le matériel nécessaire. Sur une table, devant l’entreposage de casques et de toiles savamment repliées, se trouvait un parachute roulé en boule et toujours relié par ses suspentes au sac à dos qui devait lui servir de réceptacle.
Camille s’en approcha et commença par faire le tour de la table en observant attentivement l’équipement sans rien toucher. Les deux bretelles censées le maintenir sur le dos de son propriétaire étaient sectionnées de manière franche au niveau des épaules. L’œuvre des pompiers qui avaient extirpé le corps meurtri de Laverne de ses entraves pour pouvoir lui prodiguer les premiers soins. Elle prit quelques photos avec son smartphone et sortit une paire de gants en latex qu’elle enfila. Elle souleva le sac pour en apercevoir clairement les différents éléments. De chaque côté, reliés aux bretelles ballantes, les deux mécanismes d’ouverture : celui de la voile principale ainsi que de celle de secours. Dans le fond du harnais, Camille aperçut également le dispositif d’ouverture automatique de la seconde voile. Elle n’était pas experte en la matière, elle avait simplement fait un baptême de saut quelques années auparavant. Elle savait juste que ce boîtier était censé générer automatiquement l’ouverture du second parachute à partir d’une certaine altitude. Il n’avait de toute évidence pas fonctionné, car la poignée d’ouverture manuelle associée à cette voile était tirée également.
Camille se tourna vers Dubreuil et lui demanda :
— Que voyez-vous sur cet équipement ? Vous êtes un spécialiste, comment analysez-vous le déroulement des événements ?
Toujours décontenancé, il mit quelques secondes à comprendre sa question. Depuis que Bastien l’avait appelé pour l’avertir de l’accident, il ne s’était pas interrogé, il s’était contenté de la version du pilote. Il reprit un peu d’aplomb et reporta son attention sur l’équipement de Laverne.
— Eh bien, si l’on ne tient pas compte des dégâts causés par les secours je dirai que la voile principale n’a pas dû fonctionner. Elle semble avoir été actionnée, pourtant la toile est toujours bien pliée dans le sac. La manette que vous voyez là, ajouta-t-il en montrant la commande, aurait dû déclencher l’ouverture. Si vous suivez son cheminement, elle est reliée au mécanisme qui se trouve dans le sac et que l’on peut…
Il s’interrompit net dans son explication alors que son doigt cheminait le long du sac. Camille l’observait attentivement depuis le début de son analyse, plus que l’équipement en lui-même. Elle scrutait chacune de ses réactions pour en évaluer la sincérité. Dubreuil ne semblait pas enclin à cacher ses émotions. Le trouble qui se lisait maintenant sur son visage était évident, même un observateur distrait aurait remarqué son émoi. Camille laissa encore passer quelques secondes d’un silence de plomb et se décida à lui en demander la cause :
— Que se passe-t-il monsieur Dubreuil, quelque chose ne va pas ?
Il répondit en chevrotant :
— Eh bien, c’est très étrange, le filin qui doit normalement être relié à la poignée d’ouverture ne l’est plus. Cela peut arriver qu’il casse sur des modèles anciens et mal entretenus, mais comme je vous l’ai dit, le matériel de monsieur Laverne est quasiment neuf et en parfait état. Bien sûr un défaut de fabrication est toujours possible, ici on dirait que…
— On dirait que quoi ?
— On dirait qu’il a été coupé avec un outil, finit-il, choqué par ce qu’il venait de dire.
Ce faisant, il montrait à Camille une petite ouverture dans la bretelle du sac par laquelle on apercevait un bout du câble. Dans le cas d’une usure et d’une casse à la fatigue, c’est un cordon effiloché qu’ils auraient dû observer. Les brins se seraient rompus les uns après les autres et pas exactement à la même hauteur. Ici, c’était une coupe nette et franche que l’on observait et qui avait tout l’air d’un acte volontaire.
Camille continua plus avant son interrogatoire, elle voulait en savoir plus sur le fonctionnement de ce type de parachute et voulait surtout un avis d’expert.
— Ne tirons pas de conclusions hâtives monsieur Dubreuil. Ceci explique donc pourquoi le parachute ne s’est pas ouvert. Que se passe-t-il normalement dans ces cas-là ?
— Une fois l’altitude de sécurité atteinte, le mécanisme que l’on voit dans le dos du sac déclenche automatiquement l’ouverture de la seconde voile. Et le sauteur a également la possibilité de l’activer manuellement par cette autre poignée. C’est apparemment ce qu’a fait monsieur Laverne.
— Si je vous comprends bien, cela veut donc dire que l’électronique n’a pas fonctionné ?
— C’est probable, oui. Cela reste toutefois un événement extrêmement rare. Ces boîtiers sont vérifiés très régulièrement.
Camille s’accorda un temps de réflexion et continua :
— Monsieur Laverne a donc actionné volontairement son parachute de secours et celui-ci s’est ouvert cette fois, lui demanda-t-elle en posant le sac et en montrant la toile qui s’étendait au sol.
— Oui, c’est cela.
— Et il y a à nouveau eu un dysfonctionnement ?
— D’après le témoignage de Bastien, elle ne se serait pas déployée correctement. Sur des voiles de ce type, il faut une surface suffisante pour être capable de ralentir la chute d’un homme adulte. Monsieur Laverne n’a pas pu freiner suffisamment avant de heurter le sol.
Il contourna la table pour s’approcher.
— Là, regardez, toute la partie droite ne s’est pas ouverte car les suspentes sont complètement emmêlées.
— Cela veut dire que le parachute de secours a été mal replié ?
— Oui, c’est cela, pour arriver à un tel sac de nœuds, il faudrait que cette opération ait été faite par le premier venu. Mais même si on demandait à un non-initié de ranger un parachute, je ne suis pas sûr que l’on obtienne un résultat aussi désastreux. On dirait vraiment que…
Il s’interrompit à nouveau au même stade de sa pensée. Il ne parvenait pas à verbaliser la conclusion évidente qui lui venait à l’esprit. Camille ne le laissa pas gamberger cette fois.
— C’est le sauteur qui est responsable du pliage de sa toile, n’est-ce pas ?
— Du parachute principal, oui. Pour celui de secours, c’est un plieur qualifié qui doit s’en charger. Et même si monsieur Laverne l’était depuis peu, il a toujours souhaité que ce soit une tierce personne qui s’occupe du sien.
— Savez-vous qui l’a effectué cette fois ?
Dubreuil secoua la tête, gêné par la réponse qu’il allait faire :
— Nous n’enregistrons pas ces éléments malheureusement… Je peux toujours demander à nos licenciés qui a plié le parachute de monsieur Laverne, peut-être s’en souviendront-ils.
— Nous verrons cela plus tard. Il me reste une dernière question pour ce matin monsieur Dubreuil, se peut-il que monsieur Laverne n’ait pas vu ce filin coupé lorsqu’il a fait ses vérifications avant de sauter ?
— J’ai peine à le croire, répondit-il sans hésiter. C’est même la première chose qu’il aurait dû voir.
Camille n’insista pas, laissant Dubreuil à ses doutes et aux interrogations que suscitait cette dernière hypothèse. Elle fit demi-tour et s’apprêtait à retourner dans le bureau pour poser quelques questions au pilote quand, contre sa fesse droite, son téléphone se mit à vibrer. Tout en marchant, elle le sortit et jeta un coup d’œil sur le contact qui s’affichait à l’écran. Elle ne fut pas le moins du monde surprise du nom qu’elle y lisait : celui de son supérieur. Compte tenu de l’identité de la victime, nul doute que l’affaire allait être médiatiquement exposée et donc particulièrement sensible. Le genre d’enquêtes auxquelles la hiérarchie s’intéressait toujours plus…
— Lambert, se contenta-t-elle de dire en décrochant.
— Bonjour Lambert, je suppose que vous êtes déjà sur place et que vous connaissez l’identité de la victime. Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin, vous savez que dans moins de deux heures nous aurons tous les journalistes à notre porte et qu’ils voudront tout savoir de cette affaire, en particulier qui est responsable de ce tragique accident. Quelles sont vos premières conclusions, y a-t-il eu des manquements flagrants à la sécurité ?
Il allait droit au but, comme toujours, c’était une des rares choses qu’elle appréciait chez lui. Elle goûtait nettement moins sa propension à s’occuper quasi exclusivement des enquêtes pouvant lui offrir une visibilité médiatique certaine. Il devait déjà être en train de préparer sa conférence de presse, ravi de se trouver face aux caméras du monde entier. Néanmoins, il ne l’avait jamais réellement impressionnée et Camille n’était pas du genre à se laisser influencer dans ses recherches. Elle répondit à ses interrogations par une autre question :
— Pourquoi est-ce moi qui ai été envoyée sur cette enquête ?
— Vous le savez très bien, rétorqua-t-il agacé. Vous connaissez déjà cette famille, disons, influente. C’est madame Laverne elle-même qui a souhaité que les recherches vous soient confiées directement. Et comme elle a appelé son ami le ministre pour faire part de ses souhaits, cela ne prête pas à discussion. Cela n’a aucune importance de toute façon. Nous devons rapidement faire un communiqué avant que l’information ne fuite. Quelles sont vos hypothèses ?
Claire Laverne, Camille se rappelait parfaitement de cette dame. Elle l’avait côtoyée de longues heures deux ans plus tôt lorsqu’ils recherchaient leur fille. Elle l’avait même interrogée à plusieurs reprises. Dans les affaires de disparition d’enfants, les coupables sont souvent parmi les proches. L’enquête démarrait donc toujours en épluchant la vie du premier cercle familial. Elle ne l’avait pas beaucoup revue depuis qu’ils leur avaient rendu la petite Héloïse. À leur premier entretien, Claire lui avait fait l’impression d’une femme très froide et très distante, particulièrement hautaine. Elle avait répondu à ses questions avec dédain en lui reprochant à chaque fois de perdre son temps avec cet interrogatoire stupide alors que sa fille était quelque part dehors, peut-être en danger. Camille ne s’était pas braquée, elle connaissait ce genre de réaction et avait continué calmement à dérouler le fil de leur vie. Puis petit à petit, en comprenant que le moindre détail, anodin pour elle, pouvait les mettre sur la piste de la fillette, elle avait fait tomber son masque de bourgeoise et s’était ouverte. Camille avait alors constaté une fois de plus que les apparences pouvaient être trompeuses. Derrière ses grands airs de femme du monde, Claire Laverne était une femme sensible et tiraillée par des sentiments contradictoires.
Elle avait tout. Elle était mariée à un homme en pleine réussite professionnelle qui faisait la une de tous les journaux économiques et qui avait été placé par un grand magazine américain parmi les cinquante personnalités les plus influentes de la planète. Elle vivait dans un véritable havre de paix en banlieue parisienne et si l’envie lui prenait de changer d’air, elle pouvait à loisir aller passer quelques jours dans leur chalet à Gstaad, s’envoler pour une semaine au soleil de leur villa aux Seychelles, ou encore s’évader dans la chaleur urbaine de leur loft new-yorkais. Ils avaient deux adorables filles, belles, gentilles, bien élevées et éduquées dans les meilleures écoles de France. Leurs avenirs semblaient aussi dorés que pouvait l’autoriser la taille du compte en banque de leurs parents. Claire Laverne pouvait, elle, s’adonner à loisir à sa passion pour la peinture et elle avait même exposé dans des galeries prestigieuses à Londres et à Paris. Bien sûr, son nom et la puissance de son mari lui avaient ouvert des portes qui seraient peut-être restées fermées pour une artiste avec un autre patronyme. Elle n’était toutefois pas dénuée d’un certain talent. Leur premier entretien s’était déroulé dans l’immense salon du manoir, mais lorsque Camille était repassée la voir deux jours plus tard pour lui poser quelques questions complémentaires et la tenir informée des avancées de l’enquête, si maigres soient-elles, elle l’avait reçue dans son atelier et deux éléments majeurs avaient alors frappé l’enquêtrice. D’abord, dépourvue des toilettes chics et hors de prix qu’elle arborait habituellement lors de ses apparitions publiques, sans maquillage et les mains tachées de peinture, son hôte paraissait nettement plus frêle et sans défense. Puis, le regard de Camille s’était posé sur ses toiles et elle avait été immédiatement cueillie par la tristesse et la profonde mélancolie qui se dégageaient de ses tableaux. Plus elle discutait avec elle, plus la conclusion lui paraissait évidente : Claire Laverne n’était pas une femme heureuse. Elle lui avait petit à petit laissé entrevoir des failles profondes, en particulier dans son couple. Si les premières années avaient été idylliques, elle lui avait avoué que Thomas n’était pas un homme que l’on pourrait qualifier de bon mari. Non pas qu’il eût été violent, non, elle lui avait affirmé qu’il n’aurait jamais pu poser la main sur elle, mais l’indifférence est parfois d’une brutalité tout aussi difficile à supporter. Il n’y avait de toute évidence plus d’amour entre eux et elle savait pertinemment que ses maîtresses étaient nombreuses. Pourtant, pour leur image publique, celle de monsieur surtout, ils continuaient de faire bonne figure. Pour leurs filles aussi. Claire ne se sentait pas prête à leur faire subir une séparation, même si elle partait avec la moitié de la fortune colossale de son mari. Elles étaient la seule chose qui comptait à ses yeux, bien plus que son propre bien-être, et la disparition d’Héloïse était une épreuve qu’elle avait beaucoup de mal à supporter. Camille avait tout de suite senti que Claire était de ces mères prêtes à faire n’importe quoi pour leur progéniture, pour les protéger et les mettre en sûreté. Les bien-pensants serinaient souvent que c’était le cas de tous les parents. Dans le règne animal sans doute, chez l’Homme, Camille ne le savait que trop bien, ce n’était pas vrai. L’égoïsme et la perversité pouvaient être sans limites, même vis-à-vis de son propre sang.
Camille fut subitement tirée de ses pensées.
— Je vous ai posé une question Lambert, cela vous dérangerait-il de me répondre au sujet de cet accident, bon sang ? lui demanda à nouveau son supérieur qui ne cachait plus son agacement.
— J’ai peur, monsieur, que ce soit plus compliqué que ça.
— Que voulez-vous dire lieutenant ? Soyez plus précise.
— Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un accident, c’est une tentative d’homicide. Le matériel de monsieur Laverne a de toute évidence été saboté. Je vous recontacterai dès que j’aurai des informations plus précises.
Elle ne lui laissa pas le temps de réagir et raccrocha. Il n’avait de toute façon pas besoin d’elle pour meubler une conférence de presse et parler pour ne rien dire.
