Kilimandjaro - Guillaume Ramezi - E-Book

Kilimandjaro E-Book

Guillaume Ramezi

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Beschreibung

Grimper sur le toit de l'Afrique, c'était un rêve de gosse. Un rêve qui va tourner au cauchemar pour Maxence. Neuf randonneurs se lancent dans l'ascension avec leurs accompagnateurs. Neuf au départ, mais combien seront-ils au sommet ? Et surtout, combien d'entre eux redescendront ? La montagne est facétieuse et elle ne se laisse pas dompter facilement... Quand les neiges du Kilimandjaro auront fondu, quels secrets dévoileront-elles ?

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Couverture

Page de titre

À tous ceux qui décident de vivre leurs rêves

« Et alors il comprit que c’était là qu’il allait. »

Ernest Hemingway, Les neiges du Kilimandjaro

PROLOGUEUHURU PEAK – 5895 M

Les rêves sont faits pour être vécus, certains se paient au prix fort…

Maxence était épuisé.

Assis par terre, adossé au célèbre panneau devant lequel posaient tous les trekkers parvenus jusqu’au sommet, il peinait à reprendre son souffle.

Il y avait le manque d’oxygène, bien sûr. À cette altitude, il fallait lutter pour trouver, dans l’atmosphère, de quoi approvisionner son organisme. Et si sa respiration saccadée n’aidait pas le jeune homme, son problème était tout autre. Dans son dos, il sentait le liquide poisseux qui imbibait sa doudoune.

Autour de lui, son sang se répandait sur les résidus de neiges éternelles. Sa blessure ne le faisait pourtant plus souffrir. Le soleil pointait à peine à l’horizon et il devait faire -10 ou -15 degrés. Maxence était anesthésié par le froid mordant. Des larmes avaient gelé sur ses joues. D’abord de douleur, elles s’étaient transformées en sanglots de désespoir avant de se tarir. Elles avaient disparu avec l’espoir de rejoindre la vallée en vie. Les muscles engourdis, le jeune homme tourna la tête vers le chemin qu’il avait emprunté pour monter jusqu’ici.

Comment était-il parvenu à accomplir un tel effort dans son état ? Il n’en savait rien. À vrai dire, il ne se rappelait pas de la fin de son ascension. Il était seul. Seul au monde. Il avait choisi cette période de l’arrière-saison afin de ne pas se trouver dans la cohue des touristes. Il voulait profiter de ce plaisir en solitaire. Juste lui et la nature, juste lui et le Kili. Avant le départ, il s’était promis de réaliser cette ultime étape en solo, en partant avant les autres. Les circonstances avaient fait qu’il n’y avait, de toute façon, plus que lui.

Pourtant, ainsi isolé sur le toit de l’Afrique, alors qu’il avait besoin d’une aide urgente, il ne regrettait rien. Quand les secours arriveraient, que les prochains courageux remonteraient, il serait trop tard pour lui.

Il lui semblait que tout s’était déroulé normalement jusqu’à Stella Point, 136 mètres plus bas, un gouffre vu d’ici. Était-ce après, le long de la crête, que cela s’était gâté ? Ou peut-être était-ce bien avant, ses souvenirs se mélangeaient…

Il avait tant espéré ce moment où il vaincrait ce géant. Aujourd’hui, la montagne était à ses pieds, mais le rêve s’était mué en cauchemar. Tout avait pourtant bien démarré. Il avait vite noué des liens avec la plupart des membres de son petit groupe. Plus ils s’étaient élevés, plus les choses s’étaient détériorées. Leur expédition avait viré au drame. Quelle folie d’avoir continué malgré tout !

Le Kilimandjaro, ce mastodonte, ne se laissait pas si facilement amadouer.

Maxence reporta son attention sur le paysage qui s’étendait à perte de vue. Ce paysage qu’il avait fantasmé si longtemps. Les rayons du soleil du petit matin caressaient son visage. Une douce chaleur l’envahit. Il n’avait plus froid et ne ressentait plus l’épuisement. La douleur avait disparu. Il profita de cet étrange bienêtre qui s’emparait de son corps, les paupières closes. Il les rouvrit, un temps, pour observer la mer de nuages. Un calme irréel recouvrait la quasi-totalité des plaines kenyanes du parc Tsavo, qu’on apercevait, en temps normal, du côté du levant.

Maintenant apaisé, le jeune homme eut une dernière pensée pour ses proches. Hallucination de désespoir, l’image de sa mère flottait devant ses yeux. Elle n’avait jamais cherché à le décourager, quels que soient ses projets, même les plus fous. La peine qu’il lui infligerait, s’il mourait, était inimaginable. Cette pensée, autrement plus douloureuse que les blessures subies, lui arracha une larme.

En tournant légèrement la tête, dans un dernier effort, Maxence admira les neiges du Kilimandjaro et le cratère.

Le glacier étincelait sous cette lumière rasante, ultime vision chimérique.

Puis son menton s’affala contre sa poitrine.

CHAPITRE 1AÉROPORT DE ROISSY CHARLES DE GAULLE119 M – 6 JOURS PLUS TÔT

Maxence Brunel posa son sac à dos sur le tapis à bagages. Il était largement en dessous des 23 kg réglementaires. Pour l’expédition qu’il entamait, il n’avait pas besoin de beaucoup de vêtements. Et puis, il avait l’habitude de voyager léger. Il faisait partie de cette génération de backpackers qui parcouraient le monde dès qu’ils en avaient l’occasion. Réduire les frais, alléger les bagages, diminuer les émissions de CO2, mais ne pas se renfermer sur soi. Prendre soin de la planète et surveiller son empreinte carbone n’avait jamais été pour lui synonyme de repli communautaire. Il considérait que si l’écologie devait mener à un isolement identitaire et un autarcisme basique, le remède était pire que le mal.

Une fois libéré de son fardeau, Maxence se dirigea sans tarder vers les contrôles de sécurité. Il avait encore largement le temps avant l’embarquement, mais il préférait franchir tout de suite cette étape parfois laborieuse. Il pourrait déjeuner à son aise lorsqu’il serait dans le terminal sous douane. Dans la longue file d’attente, il regarda autour de lui avec amusement. D’une certaine façon, c’était une photo de son époque qu’il observait.

À cette période de l’année, ce n’étaient pas les touristes qui grossissaient les rangs des voyageurs. Beaucoup d’hommes en costume et de femmes en tailleur se pressaient devant les tapis. Par habitude, ils sortaient leur ordinateur de leur pochette ainsi que leur trousse de toilette. Toujours enfermés dans une petite valise cabine. Pas le temps d’attendre les bagages après l’atterrissage. Pour ces gens-là, chaque minute compte. Le ballet était parfaitement rodé et Maxence adorait y voir le grain de sable qui venait perturber ses rouages. Devant lui, il avait pris la forme d’une jeune femme qui voyageait, seule, avec deux enfants, dont un bébé. Elle ne semblait pas familière de ce genre de routine. L’agent de sécurité lui avait d’abord fait sortir son nécessaire de toilette. Pas de flacon de plus de 100 ml lui avait-il annoncé d’une voix atone. Et hop, deux bouteilles de shampoing et de gel douche, à peine entamées, avaient complété la collection obscène de produits gâchés qui remplissaient déjà la poubelle. Elle avait ensuite dû négocier âprement pour qu’il l’autorise à passer avec un biberon de lait, cas pourtant toléré. Le brouhaha ambiant empêchait Maxence de saisir les mots qu’ils échangeaient. Puis la mère de famille avait fait sonner le portique. Impossible de savoir si c’était un déclenchement généré par un objet métallique ou un contrôle aléatoire comme il y en avait à intervalles réguliers. L’agent lui avait alors demandé d’enlever ses chaussures.

Deux personnes séparaient Maxence de cette dame. Un homme et une femme, sans doute deux collègues de travail, qui se jetaient des regards entendus en soufflant bruyamment pour marquer leur mécontentement. Cette inconnue leur faisait perdre du temps ! Ce temps précieux qu’ils n’auraient plus pour poireauter en salle d’embarquement… La jeune mère, son bébé dans les bras, regardait autour d’elle cherchant un semblant de soutien. Elle avait compris que ce n’était pas de ces deux-là qu’elle l’obtiendrait. Les larmes au coin des yeux, elle paraissait au bord de la panique. L’agent de sécurité, de l’autre côté du tapis, se contentait de lui demander de se dépêcher.

Maxence soupira devant tant d’indifférence et sortit de la file pour s’avancer vers la pauvre femme.

— Bonjour, madame, laissez-moi vous aider, annonça-t-il avec un sourire charmeur.

Les yeux de la malheureuse se posèrent sur lui. Ils étaient toujours habités d’incompréhension et d’une bonne dose d’inquiétude. Était-ce un tourmenteur de plus qui se ruait vers elle, semblait-elle se demander. Cet homme avait pourtant l’air plus amical que l’agent de sécurité… Maxence comprit qu’elle ne parlait pas le français et il réitéra sa proposition dans un excellent anglais. Cette fois-ci, ce fut un évident soulagement qui dérida le visage de son interlocutrice.

— Oh yes, thanks a lot ! répondit-elle aussitôt.

Et elle colla son bébé dans les bras de son mystérieux sauveur. Les mains enfin libérées, elle ôta ses chaussures et les plaça dans le petit bac que lui tendait toujours l’agent. Elle récupéra son marmot et repassa sous le portique, sans nouvelle sonnerie. Maxence n’avait qu’un simple sac bandoulière fourre-tout duquel aucun élément ne nécessitait d’être sorti. Il le posa sur le tapis, devant les valises cabine des deux travailleurs. Ces derniers dévisageaient avec colère ce merdeux qui avait l’outrecuidance de les doubler. Mais aucun n’eut le courage de broncher, de peur de devoir se justifier de leur manque d’empathie. Maxence glissa son téléphone dans la poche de son sac et le poussa dans le tunnel avant de passer à son tour sous le détecteur. Pas d’alarme pour lui.

De l’autre côté, il retrouva la mère de famille, ravie de pouvoir encore compter sur lui. Il reprit le bébé le temps qu’elle se rechausse et l’aida à rassembler ses affaires. Une fois en bout de tapis, elle l’inonda d’innombrables remerciements sous le regard mi-dédaigneux, mi-honteux des deux indifférents, et elle s’éloigna vers le terminal qui la mènerait à une destination inconnue du jeune homme.

Maxence l’observa encore une poignée de secondes. Il appréciait ce genre de rencontre impromptue. Il ignorait tout de cette dame, mais il pouvait imaginer son histoire. À son accent, il la supposait sud-américaine. Peut-être partait-elle rejoindre le père de ses bambins ? Ou fuyait-elle une situation invivable ? Un départ pour une autre vie ? Ou bien, était-ce juste une famille qui rentrait de vacances ? Il ne le saurait jamais. Mais il aimait ce mystère qui entourait les inconnus dans les gares, les aéroports ou les rues tout simplement. Comme dans Les passantes de Brassens, on pouvait tout imaginer d’une silhouette ou d’un regard accroché par hasard. Et ces instants fugaces restaient étrangement gravés en mémoire. Ils réapparaissaient parfois au détour d’une rue ou d’une autre rencontre. Maxence oublierait cette jeune femme attachante dans les heures à venir et un jour, dans un mois, un an, dix ans peut-être, il croiserait quelqu’un ou vivrait une situation qui lui rappellerait cette scène. Et ce serait pareil pour elle. Un jour, elle repenserait à ce curieux jeune homme qui l’avait sortie d’une situation incommode. Elle ne connaissait même pas son nom. Peu importait. Nul besoin de gloire, nul besoin de trompettes. Juste le souvenir d’une bonne action, d’un acte désintéressé pour le bien commun de la fourmilière. Ou bien, un moyen d’expier des écarts passés et futurs.

Maxence fit demi-tour et repartit vers son terminal. En chemin, il s’arrêta dans le Relay et acheta quelques livres pour le voyage. Il n’emportait jamais d’ouvrages dans ses périples. Il avait l’habitude de s’en procurer au départ et de les abandonner en route. Parfois, sur la table de chevet d’une auberge de jeunesse ; parfois, négligemment oubliés sur le siège d’un train. Il rédigeait toujours un petit mot sur la première page, à l’intention du lecteur suivant. L’idée lui était venue d’un bouquin qu’il avait emprunté quelques années auparavant dans une boîte à livres de son quartier. Il était tombé sur Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, une œuvre qu’il avait dévorée et qui avait marqué ses débuts de lecteur. Sur les premières pages blanches, un inconnu avait griffonné :

« Le vrai pouvoir et la connaissance véritable se trouvent dans les pages des livres. Puisses-tu le comprendre aussi bien que Montag l’a fait et les protéger comme ils le méritent ! »

Maxence n’avait jamais oublié ce conseil. Et dès lors qu’il avait commencé à parcourir le monde, il s’était mis en tête de suivre cet exemple. Si une seule personne, un jour, avait découvert un de ses petits cadeaux et en avait tiré un goût pour la lecture, alors il aurait atteint son objectif.

Il consulta les rayonnages avec nonchalance. Il n’était pas pressé, l’embarquement était prévu deux heures plus tard. Il avait fait la première étape en train depuis sa Bretagne natale et prenait toujours une marge conséquente pour éviter tout aléa de transport. Il hésita entre deux titres, très différents l’un de l’autre, et décida finalement de prendre les deux. Il attrapa un bon vieux polar de James Lee Burke et L’étranger d’Albert Camus. Le premier serait fini avant son arrivée en Tanzanie et resterait à l’aéroport. Le second l’accompagnerait dans son ascension du Kilimandjaro. Il l’avait déjà lu dans sa jeunesse, mais l’envie le prenait souvent de redécouvrir des ouvrages avec un regard plus mûr. En réalité, il ne savait pas trop s’il aurait beaucoup l’occasion de lire. Mais si pendant l’expédition, les temps de repos le lui permettaient, il serait rapidement à court de lecture. Alors, il décida de prendre un troisième livre. Un second polar, cette fois sélectionné au hasard dans le rayon. Il n’avait regardé ni le titre ni le résumé. Pas même la couverture. C’était une autre de ses marottes : découvrir des auteurs par pur hasard, laissant sa main guider son choix. Les rencontres littéraires étaient parfois surprenantes.

Maintenant paré pour le voyage, il fit un crochet à un snack pour avaler un frugal déjeuner avant de s’envoler. Après une escale à Amsterdam, il atterrirait ensuite à Arusha où il devait retrouver un petit groupe de touristes avec qui il ferait l’ascension. Maxence n’avait pas acheté les billets les plus économiques. Il le faisait rarement, car il privilégiait les temps de trajet les plus courts et les appareils les plus confortables.

Le jeune homme avait des finances suffisantes pour assumer ses choix. Il se contentait de ne pas pousser le snobisme jusqu’à voyager en business ou en première. Bac, avec mention très bien et un an d’avance, un diplôme d’ingénieur en informatique obtenu haut la main, il n’avait pas attendu la fin de son parcours scolaire pour mener à bien ses projets. Il avait lancé, dès sa première année d’études supérieures, une petite start-up visant à réduire les gaspillages alimentaires et favorisant les circuits courts de distribution. Mais tout ne s’était pas passé comme prévu. La sauce avait mis du temps à prendre. Il avait d’abord démarché les restaurants, les agriculteurs et les associations de sa région. Il était parvenu à créer une synergie entre ces différents intervenants : la cuisine était faite à partir de produits locaux qui ne traversaient pas la planète à grands coups de conservateurs et les surplus étaient confiés à des ONG qui les redistribuaient aux personnes dans le besoin. Il avait répondu à un besoin réel et surtout, il avait ainsi supprimé plusieurs niveaux intermédiaires. Ou plutôt, l’application créée par Maxence, très simple d’utilisation et bien meilleur marché, les avait remplacés en cassant les prix de manière significative. Mais cela restait beaucoup trop confidentiel pour générer des revenus suffisants. Il avait englouti toutes ses économies dans son projet et n’en tirait que peu de subsides. Il devait même à sa compagne de l’époque d’avoir un toit au-dessus de la tête. Elle prenait en charge la quasi-totalité de leur loyer. Jusqu’au jour où elle n’avait plus supporté cette situation. Lassée de le voir absorbé 7 jours sur 7 par son entreprise et de porter leur couple à bout de bras, elle avait fini par mettre fin à leur relation. Sans ressources et à un âge où il aurait dû s’assumer, il avait alors été contraint de retourner vivre chez sa mère. Il avait alors failli faire une dépression, mais il avait trop sacrifié à sa société pour l’abandonner. C’est à ce moment-là qu’il avait bénéficié d’un coup de pouce inattendu. Un article dans la presse régionale le concernant avait tapé dans l’œil d’un éditorialiste économique d’une grande radio française. Une chronique élogieuse avait suivi, vite accompagnée d’un reportage au journal de 13 heures d’une des principales chaînes de télévision. La machine était lancée, il avait reçu de nombreux appels de tout le territoire, et même de Belgique et de Suisse. Son concept était basique et accessible à tous, son entreprise avait explosé. À tel point qu’il était désormais à la tête d’une société de près de deux cents personnes et, après avoir conquis la plupart des pays européens, il avait ouvert, deux ans plus tôt, une antenne sur le continent nord-américain, à grand renfort de marketing agressif. Aujourd’hui, s’il se réservait un salaire très confortable, il n’avait toutefois pas sombré dans la cupidité. La quasi-totalité de ses bénéfices était réinvestie dans son entreprise, en tout cas, pour le moment…

Assis devant la porte d’embarquement, il regardait les voyageurs s’entasser dans la file pour prendre un avion qui ne partirait pas sans eux, de toute façon. Amsterdam était une destination d’affaires importante, de nombreux passagers, sur ce vol, étaient pressés d’y entrer et d’en sortir. Ce n’était pas son cas. Déjà absorbé par son livre, il attendit le dernier moment avant de rejoindre l’hôtesse qui contrôlait les billets et les passeports. Ce ne fut qu’une fois installé dans l’avion, à côté d’une femme en tailleur qui pianotait frénétiquement sur son ordinateur qu’il se décida à consulter son portable pour vérifier ses messages professionnels. Ses équipes avaient toute sa confiance et les consignes pour tenir la boutique pendant son absence avaient été passées, mais il arrivait que certains clients ne s’adressent qu’à lui. Alors, Maxence devait s’assurer qu’une réponse leur serait faite. Cela ne lui prit pas plus de dix minutes et, avant même le décollage, il s’était replongé dans la prose de James Lee Burke.

L’escale d’Amsterdam était plutôt courte, juste le temps de changer de terminal et de passer la douane. Maxence se retrouva donc rapidement de nouveau assis dans un autre appareil, pour les huit prochaines heures cette fois. Il commença par fermer les yeux et s’assoupit aussitôt. C’était un vol de nuit qui se poserait, au petit matin, en Tanzanie, mais le jeune homme avait en général du mal à dormir pendant les trajets en avion. Ce n’était pas dû au stress, il vivait très bien les long-courriers. C’était l’inconfort de la position assise qui le gênait. Si bien qu’il ne parvenait qu’à somnoler. Ce n’était pas l’idéal, mais cela lui permettait de se reposer un peu. Il ne se reposa pas longtemps, car il fut bientôt réveillé par le bruit du personnel navigant qui distribuait déjà des plateaux-repas.

CHAPITRE 2AÉROPORT D’ARUSHA, TANZANIE1387 M – JOUR 1

Maxence somnolait à nouveau quand l’avion arriva, à l’aube en vue du sol africain. Il s’était assoupi après le frugal petit-déjeuner servi à bord. Une sieste de quarante minutes tout au plus. Après une nuit sans sommeil, ce n’était pas suffisant pour recharger ses batteries. Juste assez pour tenir jusqu’à l’hôtel où il s’accorderait un temps de repos en début d’après-midi. Son séjour africain commençait à Moshi, une ville moyenne de 140 000 habitants au pied du Kilimandjaro. Depuis l’aéroport, son roadbook annonçait une à deux heures de route. Son contact de l’agence spécialisée lui avait indiqué qu’il devrait toutefois attendre l’atterrissage du vol de Paris, 2 heures après le sien, pour retrouver les premiers membres de son groupe. Le temps que tout le monde récupère ses bagages et remplisse les formalités administratives d’entrée sur le territoire, ils ne seraient donc à l’hôtel qu’en début d’après-midi.

En temps normal, il aurait profité de cette demi-journée de liberté pour visiter la ville. Il aimait flâner à l’improviste dans les endroits qu’il ne connaissait pas, en particulier lorsqu’il se trouvait en présence d’us et coutumes complètement différents des siens. Son diplôme d’ingénieur en poche, et avant que son entreprise ne prenne un essor qui ne lui permettait aujourd’hui plus vraiment ce genre d’aventures, il avait tout laissé en suspens pour faire le tour de l’Amérique latine. Il était parti avec un aller sec Paris-Buenos Aires, sans plan de route précis. Il avait ensuite navigué au gré de ses rencontres et de ses envies, revenant par Bogota six mois plus tard, riche de souvenirs et d’amitiés qu’il n’oublierait jamais.

Cette fois, il allait faire l’impasse. Le groupe devait prendre, dès le lendemain matin, la direction de Londorosi Gate, l’entrée par laquelle ils allaient aborder la montagne. Il avait besoin de repos pour affronter cette épreuve. Maxence était jeune et en bonne santé. Il était particulièrement sportif et avait plusieurs marathons et ultra-trails à son actif. L’effort ne lui faisait pas peur, bien au contraire. Les situations de dépassement de soi le galvanisaient. Il adorait la sensation de plénitude qui l’envahissait lorsque, épuisé, il atteignait son objectif. D’une certaine manière, il devait faire partie de ces dopés à l’adrénaline et l’endorphine incapables de se passer de leur dose d’activités physiques hebdomadaires. Il en était tout à fait conscient, mais tant que son corps le lui permettait, il ne voyait pas pourquoi il s’en priverait. De plus, le temps qu’il y consacrait ne gênait personne. Maxence était beau garçon, mais il était toujours célibataire. Ce n’étaient pas les occasions qui manquaient, surtout depuis qu’il avait accédé à un statut professionnel enviable. Il n’était juste pas prêt pour ça ou n’avait pas encore rencontré la bonne personne.

Pourtant sa forme irréprochable n’était pas un gage de réussite, cette fois. Bien sûr, il était préférable d’être bien préparé et en bonne santé, mais l’ascension du Kilimandjaro n’était pas à proprement parler une épreuve sportive difficile. Beaucoup de trekkers pouvaient l’envisager. Il n’y avait pas de passage délicat ou d’alpinisme. C’était un des seuls endroits sur Terre, avec quelques pics andins, qui permettait à un randonneur lambda de toucher du doigt les 6000 mètres d’altitude. Et c’était bien là le vrai problème de cette ascension : l’altitude. Chaque organisme avait ses propres réactions face au manque d’oxygène à ces hauteurs. Et même les plus grands sportifs pouvaient être sujets au fameux mal des montagnes. Dans ses formes bénignes, il se traduisait par des céphalées, des nausées et une extrême fatigue qui obligeaient le malade à s’incliner devant la nature et à redescendre. Dans les cas les plus graves, souvent quand les premiers symptômes avaient été négligés ou l’ascension trop rapide, c’était l’œdème pulmonaire ou cérébral. Et cela pouvait s’avérer fatal si la prise en charge n’était pas immédiate et adéquate. Maxence, qui avait pour habitude de mettre toutes les chances de son côté, avait fait quelques passages en altitude au printemps et au début de l’été. Mais il n’avait pas dépassé les 3200 mètres du glacier des Deux-Alpes, rien à voir avec ce qui l’attendait ici. Il était tout de même assez confiant, car lors de son séjour sud-américain, il avait franchi plusieurs fois les 4000 mètres, au Pérou et en Bolivie notamment, et n’avait jamais ressenti de symptôme particulier. Malgré tout, il était indispensable d’être reposé au maximum. Il remettrait donc la visite de Moshi à plus tard, au retour peut-être, s’il en avait le temps et le courage.

Le train d’atterrissage heurta avec force le tarmac, le faisant sortir de sa léthargie. Il soupira en s’étirant et passa les mains sur son pantalon. Fort heureusement, il n’y avait plus de traces de la mésaventure survenue au moment du dîner. Lorsque l’hôtesse lui avait amené son plateau, elle avait trébuché et la mignonnette de vin rouge déjà ouverte avait basculé, maculant ses cuisses. Sur le moment, Maxence s’était emporté :

— Mais enfin, faites attention ! C’est du lin en plus, ça ne va jamais partir, avait-il crié.

Puis il avait levé la tête et avait vu le visage défait de la malheureuse qui se confondait en excuses.

— Je suis vraiment désolée, monsieur, nous pouvons peut-être le rattraper si nous nettoyons tout de suite.

Elle avait les larmes aux yeux, ce qui calma un peu le jeune homme.

— Oui, vous avez sans doute raison, soupira-t-il en levant les yeux au ciel.

La jeune femme l’avait accompagné au compartiment des toilettes et lui avait fourni du sel et des lingettes pour effacer la tache. Tant bien que mal, Maxence avait réussi à limiter la casse. L’hôtesse l’attendait à l’extérieur et continuait à s’excuser. Ils avaient fini par éluder ce sujet et avaient discuté plusieurs minutes avant que le commandant de bord ne demande à tous les passagers de rejoindre leur siège. À contrecœur, Maxence était retourné s’asseoir, laissant derrière lui la belle demoiselle qui avait retrouvé son sourire.

Une fois au point de stationnement, il se leva et attrapa son sac dans le coffre à bagages au-dessus de lui. Il entendit l’hôtesse juste derrière lui :

— Merci beaucoup, monsieur, de ne pas avoir fait de scandale tout à l’heure. Je n’ai pas l’habitude d’être si maladroite.

— Je vous en prie, ce n’est pas catastrophique. Et puis, ce n’est qu’un pantalon finalement.

Maxence était installé au dernier rang de l’appareil, plus personne ne patientait pour en sortir. Ainsi seuls, ils restèrent de longues secondes à s’observer les yeux dans les yeux. L’atmosphère chargée de phéromones ne perturbait pas la jeune femme. Le sourire qu’elle lui adressa aurait fait fondre n’importe qui.

— Attendez-moi une minute, s’il vous plaît !

Curieux, Maxence la regarda disparaître dans le compartiment arrière réservé au personnel. Elle réapparut aussitôt, un petit papier à la main, qu’elle lui tendit.

— Je m’appelle Nihahsah, voici mon numéro de téléphone. Je reste sur Arusha pour les trois prochains jours, si vous voulez visiter la région différemment, n’hésitez surtout pas !

Maxence était sous le charme. Gêné de devoir refuser, il répondit timidement.

— C’est un magnifique prénom, merci beaucoup, Nihahsah. Hélas, je pars demain matin pour le Kilimandjaro, je file directement vers Moshi en sortant de l’aéroport, je suis désolé.

La jeune femme parut déçue sur le moment, mais lui sourit à nouveau.

— Ne vous excusez pas…

— Maxence.

— Ne vous excusez pas Maxence, je comprends tout à fait. Et d’ailleurs, je vous envie un peu. J’ai grandi sur les flancs de cette montagne avant de faire ma scolarité en Europe, mais je n’ai fait l’ascension jusqu’au sommet qu’une seule fois, il y a quelques années et j’aimerais beaucoup la refaire, c’est un souvenir inoubliable. Je vous souhaite que tout se passe bien !

— Merci beaucoup, au revoir.

Maxence se tourna et remonta la carlingue pour se diriger vers la sortie, l’hôtesse sur ses talons. À quelques mètres de la porte, il s’arrêta et se retourna :

— Par contre, je repasse par Arusha dans huit jours. Quand a lieu votre prochaine rotation ?

Un grand sourire éclaira le visage de Nihahsah.

— Il se pourrait bien que je sois de retour au pied du géant.

— Alors, je vous appelle quand je redescends ! À bientôt.

— À très bientôt Maxence, et elle lui adressa un clin d’œil discret.

CHAPITRE 3ENTRE ARUSHA ET MOSHI, TANZANIE1387 MÀ 778 M – JOUR 1

Maxence attendait devant le tapis que ses bagages lui soient rendus. Autour de lui, des touristes faisaient le pied de grue. Pour beaucoup d’entre eux, c’était le début d’un beau voyage tant désiré. Les safaris tanzaniens faisaient rêver de nombreux Occidentaux, et les séjours orientés vers la nature et l’environnement avaient le vent en poupe. Les agences spécialisées fleurissaient et l’offre était abondante. Les visages affichaient des sourires authentiques. L’impatience de rejoindre la savane était palpable, après un voyage déjà très long.

Un peu à l’écart, adossé au mur, Maxence finissait, lui, les dernières pages de son livre qu’il n’avait pas réussi à terminer pendant le vol à cause de son petit incident. Il le referma au moment où la sonnerie annonçant la livraison imminente des bagages retentissait dans l’aérogare. Il griffonna un mot sur les premiers feuillets, et jeta nonchalamment l’ouvrage sur le siège à côté de lui. Il attendit son tour et ne s’approcha du tapis que lorsqu’il vit sortir son gros sac à dos.

Maxence se dirigea ensuite vers la sortie.

Une fois la porte automatique franchie, il s’arrêta et regarda autour de lui. Il n’y avait pas foule, ce matin, dans l’aérogare. Il ne devrait pas avoir de mal à trouver son contact. Très vite, il repéra un inconnu tenant une pancarte avec le nom de l’agence par laquelle il était passé. C’était le signe convenu. Il s’avança vers l’homme d’un certain âge qui ne l’aperçut pas immédiatement. Il était en pleine discussion avec trois personnes, sans doute des membres de son groupe d’ascension qui étaient sur le même vol que Maxence. Arrivé à proximité, les regards se tournèrent vers lui.

— Bonjour, vous devez être Jean-Pierre, demanda-t-il. Je suis Maxence Brunel.

— Oui ! Bonjour, Maxence, bienvenue en Tanzanie ! Nous n’attendions plus que vous. Nous allons pouvoir partir pour l’hôtel.

Il accompagna son message d’accueil d’une franche poignée de main. Le jeune Français regarda autour de lui, surpris du peu de personnes dans le groupe.

— Nous ne devions pas être plus nombreux ?

— Si, si, vous avez tout à fait raison. Les autres arrivent un plus tard. Cinq Lyonnais qui viennent par le vol de Paris. Malheureusement, il a un peu de retard. Ils ne seront pas là avant trois ou quatre heures. Il n’y a pas grand-chose à faire dans cet aéroport et avec la fatigue du voyage, je ne souhaite pas vous faire patienter. Une voiture est prévue tout à l’heure pour récupérer les autres. Allez en route ! Nous ferons tous connaissance en chemin.

Maxence salua avec un sourire ses nouveaux compagnons et emboîta le pas à la petite troupe qui quittait l’aérogare. Jean-Pierre se dirigea vers un gros 4x4, visiblement pas de première jeunesse, qui attendait garé le long du trottoir et ouvrit la porte arrière. Les randonneurs commencèrent à empiler leurs bagages dans le coffre. Parmi les trekkers, il y avait deux femmes. Maxence leur donnait la quarantaine, un peu plus peut-être, difficile à évaluer en tenue de voyage et après une nuit dans l’avion. Elles avaient chacune une énorme valise et un sac à dos tout aussi imposant. Maxence se demandait ce qu’elles avaient bien pu emmener de si encombrant pour une randonnée de huit jours. Il n’était pas dans son habitude de juger sur l’apparence, mais le jeune homme accordait tout de même une importance certaine à la fameuse première impression. Pas celle, dictée par l’accoutrement ou le physique, dont il savait faire abstraction, non, plutôt celle provoquée par le premier regard. Cette connexion initiale, les yeux dans les yeux, qui, malgré vous, pouvait ouvrir une première lucarne sur la réalité de l’âme avant que les filtres socioculturels ne viennent brouiller les pistes.

Avec ces deux-là, son sentiment était mitigé. Celle qui semblait la plus âgée lui fit bonne impression. Le sourire qu’elle lui rendit quand il l’aida à déposer sa valise dans le coffre, bagage d’un poids improbable pour un tel voyage, lui parut tout à fait sincère. En revanche, il décelait chez la seconde une certaine dose de condescendance à son égard. Il ne lui en tint pas rigueur et porta son attention sur le troisième passager arrivé par Amsterdam.

Lui pour le coup, malgré tous les efforts que faisait Maxence pour ne pas y accorder d’importance, n’avait clairement pas le physique attendu pour ce genre d’expédition. La cinquantaine bien tapée et en surpoids manifeste, il transpirait déjà à grosses gouttes. Le jeune homme trouvait sa présence ici plutôt singulière. Il avait décelé dans son bonjour une pointe d’accent qu’il avait tout de suite identifié. Ce type venait du Québec. À l’inverse des deux Françaises, il voyageait très léger. Son sac était encore plus petit que celui de Maxence, qui avait pourtant minutieusement préparé le sien en n’emportant que le strict nécessaire, dusse-t-il pour cela porter les mêmes sous-vêtements pendant plusieurs jours.

Jean-Pierre attrapa le dernier bagage, celui de Maxence et le posa sur le tas informe qu’ils avaient constitué dans le coffre, puis, les invita à monter dans le véhicule. D’instinct, ils convinrent que la place à l’avant devait être dévolue au Canadien. Les autres s’installèrent sur les banquettes inconfortables, ce qui tira un soufflement de dépit à la plus jeune des deux Françaises. Leur accompagnateur démarra enfin.