L'inattendu - Dominique Charpentier - E-Book

L'inattendu E-Book

Dominique Charpentier

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Beschreibung

Suite à un harcèlement scolaire, une jeune adolescente fugue dans la forêt voisine pour y cracher sa peine et sa souffrance. Elle est accompagnée de son fidèle compagnon, son chien Biscuit et du recueil de Baudelaire les Fleurs du mal. Elle stoppe sa course au pied d'un arbre majestueux et va se retrouver au coeur d'une intrigue inimaginable et de magnifiques secrets.

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Seitenzahl: 252

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Du même auteur

- Tifouilli et le hérisson (livre pour enfants)

Remerciements

Je remercie de tout cœur Fabienne Le Cocq,

Fabienne Naveos pour l’aide apportée à la lecture

du manuscrit et Jean-Claude Charpentier pour la

mise en page du livre et son soutien indéfectible.

Sommaire

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

I

Tout était triste, si triste. Lilou n’avait plus la force de continuer.

Assise sur son lit, elle se sentait lasse, désespérée. Une chape de découragement glissa de ses épaules à ses pieds et la mura dans un silence de plomb.

Elle ne voulait plus sentir, ressentir. Cette journée l’avait anéantie, secouée jusqu’aux tréfonds de ses entrailles.

Ses camarades de classe pour la Xème fois l’avaient jugée, blessée, meurtrie.

Les rires moqueurs résonnaient encore en elle tandis que la honte et l’humiliation pénétraient dans les moindres recoins de son cœur.

Elle était revenue chez elle et n’avait trouvé que froideur et indifférence.

Une bulle noire, acide semblait l’envelopper et l’empêchait de respirer. Fuir... Fuir à tout prix. Oui, cette solution s’imposa si fortement qu’elle lui donna le courage de se lever pour prendre son sac à dos et y glisser rapidement k-way, pull, tee-shirt, chaussettes, lampe de poche et briquet.

Elle fila à la cuisine, prit du saucisson, barres de céréales, chips, eau, gâteaux et se confectionna plusieurs sandwichs.

Elle accrocha à son sac un sac de couchage, une tente kit et les croquettes de Biscuit.

Biscuit était son chien. Elle se sentirait plus en sécurité s’il l’accompagnait.

Elle avait décidé de camper dans la forêt. Ses parents partaient chez des amis et la laissaient seule, une fois de plus.

Elle avait besoin de sortir de ces murs et d’être en contact direct avec la nature, pour se sentir, crier, hurler sa peine et son mal-être.

L’animal, depuis le début, suivait le rythme de sa jeune maîtresse et ne manquait pas un seul de ses gestes pour connaître son sort. Les croquettes sur le sac le rassurèrent.

L’adolescente enfila ses chaussures de randonnée, mit son blouson et claqua la porte de la maison comme pour enfermer son chagrin.

D’un pas rapide, elle se rendit au garage où se trouvait son vélo. Elle monta sur celui-ci et se mit à pédaler vivement. Les coups de pédales donnés et redonnés reçurent la rage de la jeune fille.

La forêt se trouvait à une quinzaine de kilomètres. Dans ses yeux, l’urgence d’y parvenir.

Biscuit, bien calé dans la sacoche, regardait les maisons défiler avec joie.

Passer devant son établissement scolaire déclencha un rejet et lui noua l’estomac. Elle eut envie de crier. Des larmes commencèrent à rouler sur ses joues.

Elle jeta son vélo sur le bord d’un chemin et se retrouva agenouillée à hurler de douleur.

Des sanglots la secouèrent violemment. Les humiliations subies défilèrent et l’empêchèrent de trouver un espace en elle où elle pouvait se sentir en sécurité, aimée.

Peu à peu, ses sanglots s’estompèrent, jusqu’à disparaître.

Lilou se sentit mieux. Elle redressa son visage abîmé par ces vagues de larmes, puis, tranquillement, reprit sa course.

Quelques kilomètres plus loin, la forêt débutait. Elle observa les lieux avec attention et décida de continuer sur un petit chemin, là où les bois semblaient plus épais.

Elle ne voulait pas que quiconque la retrouve.

Biscuit avait fini par descendre de la sacoche puis avait essayé d’essuyer les larmes de sa maîtresse et s’était tenu à ses côtés, surveillant le moment où celle-ci se mettrait en mouvement.

Alerte, saisissant la moindre de ses intentions, il avait compris qu’elle allait bouger.

Cette fois-ci, il allait la suivre, mais en courant. Il adorait sentir le sol sous ses pattes et délier ses muscles par une course effrénée qui le laissait souvent haletant.

Malgré tout, il maîtrisa sa course, car il devait suivre les roues du vélo. Il se promit qu’il le ferait plus tard.

Sur le sol, les traces de la bicyclette témoignaient de son passage. Elle s’en aperçut, descendit de sa selle, saisit une branche feuillue et effaça tous les indices qui pourraient trahir sa présence.

Elle tourna à gauche, emprunta un chemin encore plus dense et dut, pour avancer, se coucher sur le cadre de son vélo. Des branches la giflaient au passage, mais Lilou s’en fichait éperdument, trop occupée à fuir.

Ses jambes commençaient à lui faire mal. Elle devait absolument trouver un endroit agréable où elle pourrait se reposer, mais continua malgré tout.

Maintenant, Biscuit sentait la nécessité de s’arrêter. Au bout de plus d’une heure, il haletait sans cesse. Mais il ne lâcha pas, comprenant que sa maîtresse n’était pas comme à son habitude. Il était persuadé qu’elle ignorerait son absence, trop focalisée sur sa fuite. Alors, il s’accrocha à cette course folle. Tenir était son seul motif.

La jeune fille jetait des coups d’œil rapides sur la végétation, mais rien pour le moment ne l’incitait à stopper.

II

Elle tourna à droite, passa un petit pont de bois, pensa rapidement qu’être près d’une source pourrait lui être utile. Puis, elle déboucha sur un endroit qui lui plut immédiatement.

Un arbre magnifique trônait au beau milieu d’une petite clairière tel « le maître des lieux ». Elle stoppa net, descendit de son vélo et eut envie de le toucher. Il lui paraissait familier. Son contact suscita une émotion de légèreté, de tranquillité. Elle s’apaisa, recula de quelques pas pour mieux le contempler, pour mieux saisir l’effet qu’il lui procurait.

Qu’il était majestueux !!! Ses racines plongeaient dans la terre pour en ressortir un peu plus loin. Elles s’enchevêtraient les unes dans les autres et paraissaient innombrables. Sa hauteur était vertigineuse. Son tronc s’élevait fier et droit, comme aspiré par la lumière, ses feuilles d’un vert profond semblaient danser au vent fin du printemps.

Il émanait de lui un mélange de puissance et de grâce.

Elle tourna tout autour, le scrutant avec tendresse, cherchant à découvrir son âme.

Puis, avec joie, elle entrevit une cavité à hauteur de ses bras lorsqu’ils sont tendus. Elle chercha à grimper. Les nombreux nœuds lui facilitèrent l’accès. Elle pénétra dedans. L’endroit était suffisamment grand pour l’accueillir et elle eut une impression immédiate de paix. Elle se sentit protégée et s’assit en tailleur. Ses yeux parcoururent l’intérieur du tronc. Il semblait vieux et une force presque mystérieuse s’en dégageait.

Biscuit, lui, avait eu le temps de se reposer, d’aller se désaltérer à la source en contrebas et attendait que sa maîtresse réapparaisse. Ce chêne grandiose l’intriguait lui aussi. Il paraissait presque vivant. Il se mit à aboyer. Elle devait descendre, le rejoindre. Il avait faim.

Ses aboiements sortirent Lilou de sa rêverie.

Elle sauta avec souplesse et légèreté. Il est vrai qu’elle était plutôt fine, presque maigre.

Elle n’aimait pas son corps, trop mince, trop long, ses petits seins et ses fesses un peu plates.

Elle avait du mal à se regarder dans le miroir. Elle ne pouvait pas, comme certaines de ses camarades de classe, passer des heures à se mirer, se coiffer, se maquiller.

Sa peau trop blanche lui donnait mauvaise mine et ses cheveux roux et frisés étaient sources de nombreuses moqueries.

Cette phrase « Tu es le diable » résonnait en elle et la glaçait d’effroi. Elle s’était posé la question des millions de fois : « Suis-je vraiment diabolique ? »

Mais, les humiliations subies et répétées, comme des coups de marteau ne faisaient que renforcer cette croyance qui s’insinuait doucement, mais sûrement, au cœur de son être et menaçait son équilibre. Elle avait perdu tout espoir d’être reçue par Dieu si elle mourait. Elle se sentait maudite, abandonnée et impuissante à changer tout cela.

Pourtant, elle avait essayé, avait tout fait pour se faire accepter par ses camarades. Elle était devenue serviable, souriante, riant au moindre de leurs mots, mais cela n’avait servi à rien puisqu’une fois de plus elle avait été la risée de toute sa classe.

Les aboiements plus pointus de Biscuit la firent revenir au présent.

Lilou aussi avait faim. Elle décrocha le sac de croquettes et le servit. Il se jeta dessus avec bonheur.

Elle chercha dans le sien un sandwich au jambon, le sortit de l’emballage avec délicatesse et mordit dedans à pleines dents. Le résultat fut presque instantané. Un regain de vitalité se fit sentir dans ses muscles. Puis elle prit son temps pour mâcher le reste. Elle avait entendu dire que le fait de mastiquer permettait de moins manger. Et, au vu des réserves qu’elle avait emportées et du nombre de jours qu’elle désirait rester, elle se devait d’être vigilante.

Elle s’accorda du temps pour déguster le deuxième morceau, sentir dans sa bouche toutes les textures et toutes les saveurs. Le mélange, semblable à une pâte, s’accrocha à son palais et cela la fit rire. Un rayon de soleil s’installa sur le coin de son visage et la força à grimacer. Elle sentit sa chaleur et prit de plus amples inspirations comme pour profiter au plus de ce clin d’œil chaleureux.

Son chien dormait au pied de l’arbre, lové entre deux grosses racines.

Elle décida de ranger ses affaires, pensa qu’il était préférable de dormir dans l’arbre pour qu’aucune bestiole ne s’invite.

Avec toute l’attention dont elle pouvait faire preuve, elle parvint à installer son lit de mousse, mit son k-way par-dessus pour se couper de l’humidité et déposa son sac de couchage. La petite lampe sur le côté et la sacoche tout au fond, elle était satisfaite.

Il était 18 heures. Elle voulait visiter les lieux alentour avant la tombée de la nuit et réveilla son compagnon.

Tous deux descendirent jusqu’au ruisseau et s’amusèrent.

Elle se surprit même à rire, mais une pensée sombre s’invita « Mon seul ami est un chien » et comme une vague venue de loin, les émotions de ce matin refirent surface. Les larmes trop longtemps contenues jaillirent. Les images de Léandre, Shanne et Sarah se firent plus précises. Elle revoyait ces filles l’insulter. Personne n’avait bougé. Et chacune des insultes la violentait, l’affaiblissait. Les mots grossiers résonnaient en elle et la salissaient.

Elle ne pourrait jamais plus retourner en classe. La douleur était si violente, si tenace qu’elle l’empêchait de réagir. Leurs regards la figeaient et la terrifiaient. Plus rien, elle ne se sentait plus personne, immensément vide face à ces hordes de filles. Elle ne voulait plus jamais revivre cela alors être ici était mille fois préférable.

Biscuit, sentant sa détresse, s’approcha et força sa main à le câliner.

D’un geste machinal, elle s’exécuta puis, doucement, sentit sa présence revenir par la caresse plus accentuée sur sa tête.

Le jour déclinait et une légère fraîcheur pénétrait l’atmosphère.

Elle se releva et retourna près de l’arbre. Elle sortit de son sac un gros pull, l’enfila et prit la décision de monter se coucher. Elle attrapa Biscuit, le précipita dans le creux puis prit quelques branches de feuilles, les jeta dedans et grimpa sur le tronc noueux.

Il faisait bon à l’intérieur. Sa peine se mua en douce tranquillité. Elle s’allongea sur son lit, se demandant quoi faire sans ordinateur, télévision, ni téléphone. Déconnecter... Cela la fit sourire.

De toute façon, elle n’était pas connectée !! Aucune amie. Alors, nul besoin de surfer sur les réseaux sociaux.

Elle plaça son blouson sous sa tête en guise d’oreiller et sentit un point dur. Elle chercha d’où cela provenait.

Un livre de poésie se trouvait dans sa poche arrière. Il s’agissait des « Fleurs du mal » de Baudelaire. Lilou adorait la poésie et plus particulièrement ce poète.

Elle adorait la rythmique de ses vers. Nul besoin de musique, les mots fusionnaient entre eux jusqu’à offrir une mélodie parfaite ! Son vers préféré était : « avec ses vêtements ondoyants et nacrés même quand elle marche on croirait qu’elle danse ». Elle pouvait se le répéter des dizaines de fois et éprouver une jubilation qui lui arrachait toujours autant les larmes aux yeux, comme si la perfection se tenait dans l’assemblage de ces mots et silences.

Elle s’amusa à tourner les pages et stoppa sur « Recueillement » qu’elle lut à voix haute. Elle appréciait ce dernier, il résonnait tout particulièrement :

« Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le soir ; il descend ; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici… »

Elle murmura plusieurs fois de plus en plus doucement : « ma douleur donne-moi la main, ma douleur… donne-moi… la main ».

L’adolescente était déçue qu’en classe la poésie soit si mal abordée. Le professeur de français, Mme Yeulois les obligeait à décortiquer les strophes, les découper, analyser. Elle, aurait aimé qu’on apprenne à sentir, ressentir, écouter, pour descendre au plus profond dans l’écho qu’offrait chaque poésie.

Biscuit écoutait sa maîtresse avec attention, les oreilles dressées sur la tête, puis s’endormit, bercé par sa douce voix.

Le soleil pointa le bout de son nez et la réveilla avec douceur, tout comme le chant des oiseaux.

Elle s’étira comme un chat, tout en finesse, puis sauta à terre.

L’air était frais, le ciel était d’un bleu profond. La journée s’annonçait chaude. Son sommeil avait été particulier. Elle avait bien dormi, mais avait fait un rêve étrange dans lequel l’arbre lui avait suggéré de se méfier et de revenir vers lui en cas de difficulté. Elle en avait souri.

Elle prit son sac à dos, de quoi tenir la journée, sans oublier son chien, qui épiait le moindre de ses faits et gestes.

Elle avait décidé de faire une longue balade, de se fatiguer, de s’épuiser pour se nettoyer de toute l’horreur qu’elle avait vécue ces derniers temps. Elle avait eu envie de se scarifier comme d’autres le faisaient, pour extirper de son corps toute la haine reçue mais elle s’était rétractée, de peur que les filles s’en aperçoivent et se sentent encore plus victorieuses et plus violentes par la suite.

Non, elle avait décidé de fuir pour cracher son venin, ses boyaux, vomir ces mots qui la faisaient mourir à petit feu. Elle sentait que si elle restait, les coups portés lui seraient fatals. Elle n’avait plus ou si peu d’amour pour elle. Elle se détestait.

Tout chez elle la dégoûtait. La rage de ses bourreaux l’avait usée, vidée. Plus rien, elle n’était plus rien. Et, comme un dernier sursaut, le besoin de fuir devant ses « prédateuses », et la forêt comme dernier refuge.

Malgré le ciel bleu et la chaleur naissante de la journée, Lilou avait froid. Son corps était tendu. Elle s’étonna. Elle avait si bien dormi, mais ses idées sombres s’infiltrèrent à nouveau et la rendirent maussade, triste et enragée.

Elle n’avait pas mangé. Un poids immense lui pesait sur l’estomac et l’empêchait d’avoir faim. Elle, si menue, avait encore maigri. Personne ne s’en était aperçu, pas même ses parents.

Heureusement qu'hier la faim était revenue. Au moins, elle avait avalé avec plaisir quelques sandwichs et donc des calories pour tenir le coup.

Elle choisit un chemin qui semblait ne plus finir et marcha des heures durant. Elle profita du silence de la forêt pour hurler tous les mots qui lui venaient à l’esprit. Elle les criait aussi fort qu’elle pouvait. Elle dégueulait sa rage, sa haine et sa douleur. Chaque pensée qui émergeait ressortait dans un cri de rage. Elle ne réfléchissait plus à leur contenu, si cela était moral ou non. Tout y passait, des élèves aux professeurs puis aux parents, à ses parents, à la société, au monde qui la blessait, à Dieu qui l’avait abandonnée, et au bout de ce mal-être une immense solitude. Derrière la rage, la haine et les pleurs, elle, toute petite et assoiffée d’amour.

Elle sentit son besoin infini de tendresse, d’être rassurée, consolée, choyée et aimée. La prise de conscience et le contact direct avec ce dernier lui firent peur et lui donnèrent envie de s’allonger là, sur le sol, de ne plus se battre pour vivre. La douleur était insupportable, cuisante. Son être entier implorait l'amour, la chaleur de l’autre, son sourire, ses bras. Elle se sentait écartelée. Son cœur s'ouvrait et nul ne pouvait la recevoir, l’accueillir. Elle tomba sur le sol, se mit en boule et sanglota bruyamment.

Biscuit s’approcha, attentif à ses pleurs. Sa maîtresse avait l’air d’un animal blessé. Il essaya de lui lécher la joue. Elle le sentit et avec fureur l’attrapa dans ses bras pour s’accrocher à lui et humer sa chaleur, sa vie, s’en nourrir un peu, pour continuer.

Le chien, un peu secoué, mais heureux de tant de tendresse, lui offrit de grands coups de langue à n’en plus pouvoir. La fin devint une succession de « je te lèche, tu me serres ».

La jeune fille, vidée par ses émotions, devint calme. Toute cette énergie lâchée l’avait épuisée. Elle chercha un endroit où elle pourrait se reposer et trouva une belle clairière baignée de lumière. Elle s’allongea sur le sol, goûta avec plaisir la chaleur du soleil et s'endormit, son chien dans le creux de son bras droit.

Les rêves de Lilou l’emmenèrent loin, très loin, dans un sommeil profond où tout était possible.

Biscuit s’était réveillé et traînait tranquillement aux alentours.

Il était venu se rasseoir, attendant patiemment que sa petite maîtresse sorte de son sommeil. Il avait eu le temps d’observer le soleil s’éclipser pour laisser place au vent et aux nuages. La nature se transformait peu à peu et paraissait peu rassurante. Les arbres auparavant si calmes semblaient subir la houle du ciel et tanguaient dangereusement. Des cris d’animaux partout résonnaient.

Il se colla à son bras, lui lécha à nouveau le visage, mais rien, pas de débordement d’affection, Lilou dormait profondément.

Il entendit l’orage gronder au loin et sut aux rafales de vent que la pluie allait bientôt s’abattre sur la forêt. Lilou dormait toujours.

Il essaya en vain de lui chiper le jean et de tirer dessus pour la réveiller. Lilou dormait encore.

Une grosse goutte vint s’éclater sur sa truffe, puis une autre, puis sur son pelage. Il n'avait qu’une seule envie, courir se protéger pour échapper à la furie des éléments, mais Lilou dormait encore.

Il décida de rester à ses côtés et d’aboyer fortement.

L’orage éclata et des trombes d'eau tombèrent du ciel. Sa maîtresse se réveilla en sursaut, se mit debout en un éclair de temps et courut se protéger sous un gros rocher, pour la plus grande joie de son fidèle compagnon.

Il était mouillé jusqu’aux os, elle aussi. Aucun des deux ne bougeait. Chacun guettait l’éclair suivant annonciateur d'un puissant déchirement dans le ciel.

L'adolescente avait peur des orages. Ils la fascinaient, mais la terrorisaient également. Sa respiration était comme suspendue entre l’éclair et le tonnerre. Puis, elle respirait rapidement et son cœur s’emballait.

Seule consolation, l’odeur enivrante de la terre mouillée.

Elle regardait tout ce qui se passait, écoutait le moindre son, ses sens étaient en alerte : le claquement d’une branche, le hululement d’un hibou. Elle vit passer un oiseau qui se déplaçait à vive allure « était-ce un oiseau ? » Sa rapidité la troubla. Puis, il lui sembla que quelque chose grimpait à l’arbre d’une façon étonnante, avec une grande vivacité. Elle commença à s’inquiéter. Elle n’avait pas mangé depuis la veille au soir et peut-être le manque était-il à l’origine de ses hallucinations. Elle chercha dans sa poche une barre de céréales et un morceau de sucre, les avala rapidement et attendit de voir si le phénomène se reproduirait.

La pluie ne cessait pas et s’accumulait sur le sol gorgé d’eau. La terre semblait se gonfler. Seul l’orage s’éloignait. Elle observa avec anxiété le déversement du ciel sur la forêt. Bientôt, son abri ne la protégerait plus. Son pantalon était trempé, elle avait froid et Biscuit dégoulinant d’eau ne pouvait lui être d’aucun secours.

Elle devait trouver un autre refuge si elle ne voulait pas se transformer en serpillière.

Ils sortirent en courant, slalomant entre les arbres. Le sol était glissant. Elle dut se retenir aux branchages pour ne pas tomber. Ses yeux s’agrippèrent à tous les recoins de la forêt, cherchant un abri d’urgence. Elle aperçut quelque chose qui ressemblait à une cabane dans un arbre, accéléra sa course, installa Biscuit à l’intérieur de son sac à dos et grimpa dans ce refuge.

L’endroit était sommaire, mais lui suffisait. Le toit ne fuyait pas. Un matelas de fortune, une caisse en bois, une vieille couverture et une boîte de conserve parsemaient le sol.

Elle enleva son pantalon, s’enroula dans la couverture, puis se mit à pleurer. Trop d’émotions la submergèrent. Elle était venue là pour crier sa peine, fuir et se retrouvait en pleine tempête, infiniment seule.

Rien n’était juste et elle pensa que Dieu l’avait vraiment abandonnée. Ces filles avaient raison. Elle était diabolique, maudite soit-elle !!! Même la nature la tourmentait, la harcelait sous des trombes d’eau.

Elle resta sans bouger pendant un long moment. Soudain, des bruits sourds l’inquiétèrent. Elle se releva rapidement et regarda dehors avec effroi. Des arbres craquaient sous la puissance des flots. Lilou croyait halluciner. Une montagne d’eau allait s’abattre sur eux. Elle enfila son pantalon, plaça Biscuit dans son sac, attacha ce dernier avec force sur ses épaules et se cramponna à un rondin de bois. La maison sembla vaciller. Ils furent emportés avec elle. La jeune fille crut mourir et pensa que ses derniers instants arrivaient, se surprit même à désirer la fin, sa fin. Plus rien n’avait d’importance, pas même elle.

Elle était prête à mourir. Un calme infini l’enveloppa. Jamais elle n’avait rencontré cette sensation. Elle ne voulait plus lutter et s’étonna d’une voix qui lui murmura : « Accroche-toi Lilou, accroche-toi, c’est important, crois-moi. »

Elle agrippa un tronc, sortit la tête hors de l’eau et eut l’impression que ses poumons allaient exploser. Elle dériva sur une centaine de mètres et stoppa net. Le rondin de bois heurta la terre ferme.

Péniblement, elle se releva. Son premier geste fut de s’assurer que Biscuit était lui aussi bien vivant. Fébrilement, elle ouvrit sa sacoche et aperçut une boule de poils mouillée qui lui sauta à la figure.

Biscuit avait eu peur, mais n’avait jamais cru à sa fin. Son flair ne l’abandonnait jamais. Intuitivement, il sentait les événements à venir, peu de personnes y croyaient, trop occupées à penser que les animaux n’avaient que peu de cervelle.

L’adolescente s’était assise et ne savait plus quoi penser de tous ces incidents ; sa balade, l’orage, la montée des eaux, la voix. Quelle signification donner à tout cela ?

Elle se rappela son rêve et son message : « Ne pas trop s’écarter de l’arbre ».

Y avait-il un danger à se promener dans cette forêt ? Et cette voix qui lui avait murmuré de ne pas lâcher. Elle ne comprenait plus rien et sentit poindre en elle un mélange d’agacement, de désespoir et de curiosité. Elle décida de retourner près de « Majestu’Or ». Elle avait baptisé le chêne ainsi. De toute façon, toutes ses affaires étaient restées là-bas. Elle avait besoin de se changer, car ses vêtements étaient tachés et boueux.

La forêt avait retrouvé son identité première. Plus aucune trace de l’inondation. Rien dans la nature n’offrait à Lilou les indices de son périple !!! Instinctivement, elle prit la décision d’accepter de ne pas comprendre et de se laisser porter par les événements.

Malgré tout, elle perçut en elle des émotions contradictoires : la peur mêlée à une confiance ou plutôt à une intuition qui la guidait sans qu’elle en saisisse tout le sens. Elle n’avait plus envie de lutter, là maintenant, mais de revenir se lover près de son arbre et de se sentir protégée.

Elle savait qu’il était le plus haut de la forêt. Il suffisait qu’elle grimpe sur l’un d'eux, pour apercevoir au loin celui qui se dressait et dominait l’océan de verdure.

Elle se hissa avec plaisir jusqu’à la cime d’un hêtre. Percevoir la tension et la souplesse de tous ses muscles, jouer au chat la fit sourire. Elle reconnut au loin Majestu'Or. Un sentiment de puissance et de fierté l'anima. Son attachement lui parut presque viscéral.

Elle prit la direction de l’arbre et tranquillement marcha quatre bonnes heures. Elle fut très attentive aux bruits qui l’environnaient et découvrit que la forêt vivait, beaucoup plus qu’elle ne l’avait imaginé. Elle s’amusa à saisir du regard de nombreux oiseaux : des étourneaux, mésanges, pies, corbeaux, grives balayaient le ciel de leurs ailes.

Les cris plus ou moins stridents, plus ou moins chantants, finirent par la captiver. Puis, elle eut envie d’observer les feuilles et les fleurs. Ces tons de verts déclinés à l’infini l’enchantèrent. Ces fleurs jaunes, blanches, mauves égayaient le tout et la touchèrent. Elle pensa que la forêt orchestrait une symphonie de couleurs et de sons et conclut à sa perfection.

Lilou parvint enfin à son campement, s’assit au pied de son arbre et but des quantités d’eau à n’en plus finir. Biscuit fit de même.

Elle mangea un morceau de saucisson et des chips. Elle choisit de lire un poème à voix haute, pour sentir à nouveau glisser dans son cœur la rythmique parfaite des vers baudelairiens.

Elle choisit celui sur le temps : l’Horloge.

« Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,

Dont le doigt nous menace et nous dit : « Souviens-toi !

Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi Se planteront bientôt comme dans une cible,

Le plaisir vaporeux fuira vers l’horizon

Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;

Chaque instant te dévore un morceau de délice

À chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde

Chuchote : Souviens-toi ! Rapide, avec sa voix

D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,

Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde ! ... »

Quelle puissance cette poésie ! Elle la subjuguait. Elle répéta : « Je suis autrefois et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde », quelle image incroyable ! et si réelle.

Ses yeux clignaient sans cesse, la fatigue la tenaillait mais elle luttait contre. Elle se décida enfin à aller se coucher et s’endormit instantanément.

La nuit était claire et la lune brillait si fort que l’on pouvait entrevoir la forme des arbres. Sur une branche, un hibou déclamait.

Au beau milieu de la nuit, Biscuit se mit à aboyer avec force. Lilou se réveilla en sursaut, mais savait qu’elle était en sécurité. Curieuse des aboiements, elle sortit sa tête et se trouva nez à nez avec un cerf. Ses cornes touchaient ses cheveux. Elle sentit son souffle effleurer sa joue. L’animal la fixa, profondément, intensément. Lentement, et avec une infinie délicatesse elle approcha sa main et le caressa. Il accepta. Le temps semblait suspendu. Elle savoura chacun de ses gestes. Toute sa main goûta chaque endroit de la peau de l’animal. Elle aurait voulu que cet instant ne finisse jamais. Le cerf recula doucement pour signifier son retrait et partit.

Lilou resta pensive. Elle s’accrocha à ce moment et appela à nouveau chacune de ses émotions, sensations, cherchant à décoder la façon dont elle s’était sentie touchée. Puis, elle comprit que l’échange de regards l’avait bouleversée. Elle n’avait jamais été regardée aussi fort par aucun être humain !! Elle trouva cela pathétique et triste. Elle songea qu’elle ne vivait pas beaucoup de jolies choses dans les liens avec les siens, beaucoup de froideur et de retenue. Son cœur restait fermé par peur de trop souffrir et, peut-être ses parents faisaient-ils de même.

Elle poursuivit sa nuit, accompagnée du cerf.

III

Le chant des oiseaux la réveilla aux aurores. La lumière paraissait si belle qu’elle se glissa dehors avec vivacité. Elle contempla avec émerveillement le jeu qu’elle offrait. Elle semblait se faufiler à l’intérieur de ce monde végétal pour l’illuminer, le magnifier. Elle observait tout autour d’elle et sentait que chacun se préparait à vivre sa journée. Les oiseaux piaillaient. Lilou essaya de comprendre leur langage et s’arrêta de longues minutes. Elle perçut alors des sons plus nets, plus précis derrière ce vacarme. Ils se répondaient, changeaient de vocalises. Cette agitation était contagieuse et lui donna l’envie de bouger.

Que désirait-elle faire aujourd’hui ?

Elle se remémora les incidents de la veille et se dit qu’il était peut-être plus prudent de rester ici, mais son besoin de découvrir la forêt, de marcher pour se nettoyer l’âme fut plus fort. Elle décida alors de se diriger vers l’ouest. Avant, il lui fallait se rendre à la rivière pour se laver. Elle prit le nécessaire à toilette et courut jusqu’à la source. Biscuit, heureux de la voir enjouée, sautillait aussi.

L’eau était très fraîche et limpide. Elle se déshabilla, s’encouragea pour parvenir à entrer dans ce ruisseau presque glacé puis s’amusa à éclabousser son chien, qui n’avait aucune envie de se jeter à l’eau.

Une ombre l’intrigua. Elle se dirigea vers elle et poussa un cri strident. Une tête de femme semblait se dessiner au fond de l’eau. Lilou recula puis, trop curieuse, avança à nouveau, la peur au ventre. Tout doucement, en retenant son souffle, malgré sa frayeur elle détailla ce visage ; il paraissait sans âge, mais était hideux. Elle ne pouvait pas dire s’il s’agissait d’une jeune ou vieille femme. Les traits étaient marqués et montraient une grande souffrance.

Elle ne put s’empêcher de le regarder encore et encore. Quelque chose de familier émanait de lui, mais elle ne parvenait pas à l’identifier.

Biscuit n’aboyait pas et attendait tranquillement sa maîtresse.

Lilou trouva cela curieux. Elle se retourna vers lui pour lui parler et décida de s’approcher encore plus près de cette tête, mais elle avait disparu. Seule lui restait l’image de cette femme.

La jeune fille s’assit au bord de la rivière. Cette vision l’avait émue. La profonde souffrance qu’elle avait perçue la fit pleurer. Elle ne savait pas d’où cela provenait, ni même pourquoi elle se trouvait déstabilisée, mais elle laissa s'échapper un flot de larmes et des dizaines de questions en suspens.

Pourquoi celle-ci était-elle aussi laide ? Que lui était-il arrivé et pourquoi avait-elle disparu si subitement ?

Elle essuya ses larmes, se releva, termina sa toilette. L’eau glacée la revigora.