L'inconnue à la robe rouge - Samuel R. - E-Book

L'inconnue à la robe rouge E-Book

Samuel R.

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Beschreibung

Bruxelles - XIXème siècle : Louis Voeckler, un jeune marchand Belge de soieries, tombe sous le charme d'une riche Française qui a une caractéristique : elle porte toujours une magnifique robe rouge. Mais la jeune femme va disparaître mystérieusement peu après leur rencontre. En cherchant désespérément à la retrouver, le jeune Belge va se retrouver plongé au milieu d'intrigues qui le dépassent. Mais il sera trop tard pour faire marche arrière... Entre Paris et Bruxelles, face aux difficultés et aux coups bas, le marchand devra faire preuve de courage et de subtilité pour découvrir la vérité et espérer retrouver celle qu'il aime.

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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Sommaire

Première rencontre

Bal Parisien

Hasards

Vengeance

Dîner

Refus

Aux Armes de Bruxelles

Imprévu

Absence

Réveil difficile

Enquête

Rivalités

Entrevue

Demande

Résolution

Bal masqué

Famille

Machinations

Retard

Foire de Bruges

Sous surveillance

L'hôtel Anselmus

Préparatifs

Promenade au Parc

Retour à la réalité

Paris

Décision

Mathieu Montret

Notre Dame

Date

La taverne des Lilas

Journées Parisiennes

Discussion mère - fille

Réveil douloureux

Petit déjeuner

Retour à la normale

Retrouvailles

Le vieux Robert

Le Comte de Moron

Entraînement

Entrevue

Jour de mariage

Veille de duel

Réception

L’art de l’esquive

Tension

Nouveau départ

Première rencontre

L'air était frais et le vent commençait à devenir violent. En levant ses yeux marron, Louis vit que le ciel était entièrement recouvert de nuages gris. Il savait que les gouttes ne tarderaient pas. Il n'avait plus beaucoup de temps. Avec une ardeur renouvelée, le jeune homme héla la foule de sa voix grave et puissante :

– Regardez ces beaux tissus. Tous droits venus de la lointaine Chine. Venez les toucher. Venez admirer cette qualité ! tonna-t-il en agitant un foulard en soie sous l'œil des passants. Le meilleur de l'Asie, c'est ici !

Il avait tellement répété ces phrases qu'elles n'avaient plus vraiment de sens pour lui. C'était comme une vieille chanson qu'on fredonne sans même penser aux paroles. D'ailleurs, ses cris n'avaient plus vraiment d'impact sur les passants, qui s'éparpillaient déjà sur la Grand Place de Bruxelles, pressés de rentrer chez eux avant que l'orage n'éclate.

Il tendait en l’air un drap noir en soie quand il la vit pour la première fois. Elle était de dos, immobile à l’étal juste en face, cherchant apparemment à acheter une bouteille de vin. Elle était vêtue d'une magnifique robe rouge qui mettait en valeur ses formes. Une robe de haute facture, que seules les plus riches bourgeoises et les femmes de la noblesse pouvaient s’offrir. Ne trouvant pas son bonheur, elle reprit son chemin et se retourna quelques instants, balayant du regard l’étal du jeune Belge. Une seconde, les yeux marron pétillant d'intelligence de l’inconnue croisèrent ceux de Louis. Puis elle accéléra le pas.

Louis se tourna immédiatement vers François, le vieux marchand de fromages de l’étal voisin qui connaissait presque tout le monde à Bruxelles. Il lui montra la jeune femme d’un signe et lui demanda s’il l’avait déjà vu. Le commerçant plissa les yeux et finit par répondre par la négative, avant d’ajouter dans un sourire « C’est d’ailleurs regrettable car c’est un bien beau morceau… »

Le jeune homme accompagna l'inconnue du regard, jusqu’à ce qu’elle disparaisse complètement dans la foule. Puis une goutte d’eau sur son front le fit soudain revenir à la réalité. Il décida alors de s’activer pour ranger son étal afin de ne pas abîmer ses marchandises, rapidement imités par la plupart des marchands autour de lui. Les célébrations de la grande fête du printemps débutaient mal pour les affaires : il n'avait vendu que pour une dizaine d'écus de marchandise en une journée. En soupirant, il finit de tout remballer et chargea les marchandises sur sa grande charrette. Ses cheveux noirs coupés courts étaient déjà trempés quand il alla chercher son âne qu’il avait laissé dans une étable à proximité. Il l'harnacha rapidement, espérant que Capron, son âne depuis des années, ne se ferait pas prier pour avancer sous la pluie. Apparemment pressé lui aussi de se mettre à l’abri, l’âne se mit en marche tout de suite et ne s’arrêta que lorsqu’il fut arrivé à destination, à la porte de Hall, où habitait Louis depuis bientôt trois ans. Le jeune homme poussa la lourde porte en bois de la petite grange qu’il partageait avec un paysan du coin. Il remit un peu de foin pour Capron, dont il tapota l'encolure avant de partir. D'un pas las, il rentra avec soulagement dans sa maison juste en face, où il s'écroula sur son lit. Il se pencha pour embrasser un pendentif posé sur sa commode, son rituel avant de s'endormir. Il contenait une gravure avec son prénom et celui de Marie, son ex femme, décédée deux ans plus tôt d'une maladie fulgurante. Le jeune homme se mit sur le côté, engouffra une main sous son oreiller et s'endormit moins de dix minutes plus tard.

Bal Parisien

Le Marquis de Saxe était connu dans tout Paris pour le faste de ses bals. La réception qu'il donnait ce soir là ne faisait pas exception à la règle. Il avait fait appel aux meilleurs traiteurs de la capitale et tous les nobles les plus influents de la capitale étaient présents.

Les femmes s'étaient vêtues de leurs plus belles robes et portaient leurs bijoux les plus resplendissants. Le Marquis regardait leur défilé avec un œil expert, évaluant la valeur des tenues portées, baisant les mains des plus jolies, tout en donnant des ordres à ses nombreux valets pour que la réception se déroule comme prévu.

Le Marquis avait environ cinquante ans, il n'avait plus guère de cheveux mais dépensait des fortunes dans de somptueuses perruques blanches. Il avait été bel homme plus jeune mais son visage avait perdu de sa superbe suite à une grave blessure reçue lors d'une bataille menée pour le Roi de France : une longue balafre recouvrait désormais toute sa joue droite.

Le noble, petit par la taille mais grand par son intelligence, souhaitait conclure ce soir-là un important contrat avec un riche bourgeois Lyonnais, un certain Michel Dorgeval, et le bal était aux yeux du Marquis une superbe opportunité de l'impressionner.

Il baisait la main de l'une de ses cousines et s'apprêtait à lui annoncer une mondanité d'usage quand il vit du coin de l’œil que le Lyonnais venait d'arriver à la soirée. Il s'excusa sans tarder auprès de sa convive pour se diriger vers le nouvel entrant. Sur le chemin, il se saisit d'une coupe de champagne, qu'il tendit avec grâce à Michel Dorgeval, au moment même où une serveuse lui prenait son manteau :

– « Monsieur Dorgeval, bienvenue à vous ! Je suis très heureux que vous ayez pu vous joindre à nous ! » Commença-t-il d'une voix mielleuse.

– « Je vous remercie Monsieur le Marquis » répondit distraitement le bourgeois, absorbé par sa contemplation de la riche demeure. Son regard se figea soudain sur un grand tableau fixé au-dessus de la cheminée, éteinte ce jour-là. « Est-ce un Delacroix ?

– Tout à fait. Je vois que vous êtes un fin connaisseur. Sachez que je suis passionné de peinture. J'aime à la fois financer de jeunes artistes montants et collectionner des tableaux de maître. Mais suivez-moi, je vous prie, je vais vous faire découvrir ma collection, en commençant par les Delacroix » indiqua fièrement le Marquis en lui indiquant la direction à suivre.

– Bien volontiers » sourit le Lyonnais, ravi.

– Le tableau que vous voyez ici est

La Barque de Dante,

l'un de ses premiers tableaux » reprit le Marquis, satisfait de l'effet procuré sur son invité.

– Pourquoi l'avez-vous affiché dans l'entrée ? La scène représentée d'une barque assaillie par des damnés est...dure.

– Comme la vie, Monsieur Dorgeval, comme la vie... Je garde cette toile ici pour me rappeler chaque jour que la vie est un long combat. » Le Marquis se tut quelques instants en contemplant la toile, apparemment perdu dans ses pensées. « Vous savez, quand on a une position importante, cela crée inévitablement des jalousies... Il faut constamment rester sur ses gardes.

– C'est vrai, » reprit le Lyonnais en prenant un amusebouche sur un plateau à proximité. « Mais j'ai peur de ne pas avoir le temps de disserter longtemps avec vous. Je dois repartir demain matin en Province. Aussi, j'aimerais si possible que nous discutions sans plus attendre.

– Très bien, suivez-moi dans mon bureau.

Le Marquis n'aimait pas trop le ton employé par ce vulgaire bourgeois mais il devait rester agréable. Aussi se montra-t-il prévenant en lui indiquant les escaliers à suivre pour arriver jusqu'à son bureau. Ils s'installèrent sur deux larges fauteuils en cuir marron et se regardèrent un instant droit dans les yeux, comme pour se jauger, avant que le Marquis ne prenne la parole :

– Je serai donc direct, Monsieur Dorgeval. Comme déjà évoqué, j'ai pris la décision de me lancer dans la soierie, qui présente de belles perspectives dans votre ville. Les métiers à tisser mécanique Jacquard sont de vrais merveilles, n'est-ce pas ?

– Mmh. Ils représentent en effet un gain de productivité non négligeable » admit le Lyonnais, sur ses gardes.

– « Monsieur » reprit le Marquis en le fixant avec intensité, « si je vous ai demandé de vous rencontrer en personne, c'est pour vous faire part d'une proposition en or.

– Je dois avouer que je m'y attendais » répondit le Lyonnais en se penchant en avant sur son fauteuil, avec un sourire en coin. « Allez-y, je vous écoute, mais sachez au préalable que je ne suis pas vendeur de ma soierie ! Elle ne m'a jamais rapporté autant d'argent !

– Vous vous méprenez sur mes intentions, » reprit le Marquis d'une voix posée en s'avançant à son tour, ne quittant pas son invité des yeux. « Je voulais vous proposer un accord qui nous sera profitable à tous les deux. Un accord prévoyant une association.

– C'est à dire ?

– Je vous achète la moitié du capital de votre entreprise à un prix très généreux. Et ce n'est pas tout. Je m'engage à doubler vos capacités de production en finançant l'achat de dix nouvelles machines et de nouveaux locaux à la Croix Rousse pour les installer. Et ce, sans contrepartie. En résumé, je finance votre croissance ! Vous êtes clairement gagnant !

Le Lyonnais se tut pendant une vingtaine de secondes, qui parurent une éternité au Marquis. Avant de reprendre de son ton pincé et sûr de lui :

– C'est un beau discours, mais je ne suis pas idiot. En m'associant avec vous, je perds mécaniquement la moitié de mes bénéfices !

– Et c'est pour ça que je vous propose de les doubler ! Avec dix nouvelles machines ! Vous garderez les mêmes profits tout en touchant un paquet de Francs vous mettant à l'abri de tout imprévu pour le reste de votre vie.

– Et quel est donc ce paquet de Francs ? Soyons concrets, Monsieur.

– Le voici », clama le Noble en sortant un papier de son pantalon de gala. « Je vous laisse le déplier. Vous verrez que je sais me montrer généreux.

– Merci » murmura le Lyonnais en ouvrant nerveusement le mot. En déchiffrant le montant proposé, il exprima un bref rictus avant de reprendre : « c'est une belle somme.

– Alors, nous avons un accord ?

– Je...je ne sais pas... Il faut que j'y réfléch...

– Soit » l'interrompit le Marquis, n'arrivant plus à cacher son impatience. « Sachez simplement que je peux également contacter vos concurrents. Je vous laisse la nuit pour y réfléchir mais j'ai besoin d'une réponse avant votre départ demain. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ?

– Vous l'aurez, reprit froidement le Lyonnais, sentant son pouvoir de négociation s'étioler.

Dorgeval se leva, jeta un nouveau regard vers le papier, fronçant les yeux. Il allait quitter la salle quand il se retourna vers le Marquis :

– « Inutile d'attendre demain. J'accepte votre offre.

– Ah, bonne nouvelle ! » cria presque le Marquis en affichant soudain un large sourire. « Vous faites le bon choix, Monsieur Dorgeval. Ensemble, nous allons multiplier vos profits ! Laissez-moi vous servir un verre de Cognac pour fêter cet accord », s'exclama-t-il en se dirigeant vers une grande bibliothèque en bois, qui contenait plusieurs bouteilles d'alcool fort. Il tendit un petit verre à son invité, rempli d'un liquide transparent, avant de conclure : « Nous procéderons ensuite à la signature, histoire d'officialiser ces bonnes paroles ! »

Hasards

En ouvrant ses volets à l'aube le lendemain matin, Louis sourit en constatant que le soleil était déjà de retour : c'était bon pour les affaires. Avant de partir travailler, il s'arrêta dans sa petite cuisine, s'asseyant sur sa vieille chaise en bois qui grinçait terriblement. « Il faudra vraiment que je la change un jour » songea le jeune Belge, comme la veille.

Il se coupa une épaisse tranche de pain de campagne, qu'il mâcha lentement, en pensant à tout ce qu'il devait faire ce jour-là. Il finit par se lever en grimaçant, sentant de douloureuses courbatures dans ses cuisses : les festivals étaient toujours très physiques. Il alla chercher Capron dans son étable : l'âne l'attendait paisiblement, l'air serein, un bout de paille coincée dans la bouche. Louis enviait parfois la simplicité de la vie de son animal, uniquement axée autour de deux préoccupations : manger et dormir.

Sur la route, absorbé par ses pensées, il faillit renverser un mendiant avec son attelage. En observant les membres rachitiques de l'adolescent sans le sou qu'il venait de dépasser, le jeune homme eut l'impression de se reconnaître, plus de dix ans plus tôt. Son arrivée dans la capitale Belge n'avait pas été un conte de fée, loin de là. Il avait tout juste seize ans quand il avait pris la décision, sur un coup de tête, de quitter la ferme familiale et sa vie toute tracée, dédiée au maigre troupeau de vaches que sa famille possédait. Ses parents ne s'étaient pas opposés à son choix, tout comme ils avaient accepté quelques années plus tôt que son grand frère rejoigne un monastère dans le sud de la France. Sans doute car ils comptaient sur leur troisième et dernier fils pour reprendre l'exploitation familiale.

Contrairement à son aîné, Louis avait quitté ses parents sans projet précis, si ce n'est celui de rejoindre la capitale et de définitivement quitter sa campagne natale, dans l'est de la Province. Il était parti avec le strict nécessaire : un baluchon contenant quelques habits, de quoi se nourrir quelques jours et une poignée d'écus.

Il avait entendu plein de rumeurs sur la belle et grande ville de Bruxelles : il pensait trouver là-bas une vie plus agréable et plus mouvementée que dans son petit village. Si la beauté de la ville ne l'avait pas déçu, il s'était rapidement rendu compte que rien ne lui serait donné et qu'il devrait se battre pour faire sa place dans cette métropole où il ne connaissait absolument personne pour l'aider. Le hasard l'avait fait arriver dans la capitale en plein été, et il en remercia plusieurs fois le Ciel. Il passa en effet ses premiers mois dans la rue, ne réussissant pas à gagner suffisamment pour se loger plus décemment. Il vivait de petits boulots, comme porteur d'eau ou distributeur de journaux. Les journées étaient longues et fatigantes mais pas une fois, le jeune homme ne songea à retourner chez ses parents. Par fierté. Et parce qu'il était sûr qu'il finirait par y arriver un jour. La suite lui donna raison : il trouva à l'automne un boulot de serveur dans une auberge mal famée à l'extérieur des murs de la ville. Le patron le payait mal mais acceptait de le loger dans l'établissement, ce qui permit au jeune homme de passer son premier hiver dans la capitale Belge au chaud.

Sa chambre était minuscule mais bien chauffée et suffisait pleinement à son bonheur. L'été suivant, un négociant de passage dans l'auberge lui proposa de rentrer à son service comme assistant. L'adolescent, qui venait d'avoir dix-sept ans, accepta sans hésitation. Il réunit ses quelques vêtements et partit avec lui dès le lendemain sur les routes, de foire en foire, de ville en ville. Il passa ainsi près de deux ans de sa vie à suivre ce vieux marchand de bibelots, un certain René, qui lui apprit beaucoup sur le métier. Deux ans au cours desquels le jeune homme économisa sans relâche pour s'établir un jour à son compte. Il dit adieu au vieux marchand le jour où il eut suffisamment d'écus pour s'acheter une charrette et un étal. Il commença par vendre des fleurs, achetées dans les marchés des villages environnants. Avant de se spécialiser quelques années plus tard dans la vente de soieries et de chinoiseries, des marchandises très rentables qu'il vendait toujours aujourd'hui. Il les achetait à bas prix au port de Rotterdam et les revendait ensuite le double aux riches bourgeois Bruxellois.

En arrivant sur la Grand Place où de nombreux marchands étaient déjà en train d'installer leurs étals, le jeune homme sortit de ses pensées pour se mettre à s'affairer à son tour.

Le début de journée fut propice pour les affaires, le soleil étant de la partie. Ce ne fut malheureusement pas le cas l'après-midi où les nuages gris firent leur retour, accompagnés par une pluie battante. Louis fut encore une fois contraint de rentrer plus tôt que prévu chez lui, au vingt-deux rue Haute.

Arrivé à l'étable, le jeune homme fit le bilan des ventes de la journée : ce n'était guère brillant. Il ne restait plus que deux jours de marché et Louis commençait à être inquiet : ces festivités étaient toujours très importantes pour ses ventes de l'année. Il pesta dans sa barbe naissante et décida d'aller boire un coup pour se remonter le moral. Il prit quelques écus dans la bourse qu'il cachait sous son matelas et se rendit tout droit à l'auberge du quartier, réputée pour ses soupes mais surtout pour sa bière, « Le Lapin farci ». En pénétrant dans l’établissement, il soupira en se rendant compte que l'endroit était encore plus bondé et bruyant que d'habitude : les festivités faisaient toujours venir beaucoup de monde à Bruxelles et la pluie poussait la foule dans les auberges. Plusieurs marchands étaient accoudés au bar, le sourire aux lèvres : apparemment, la journée n'avait pas été perdue pour tout le monde.

A une table dans un coin, Louis reconnut François, son vieil ami marchand de fromages : il était accompagné d'une jeune femme aux longs cheveux bruns, très élégamment vêtue et surtout très différente de ses conquêtes habituelles. Le vieil homme la tenait dans ses bras et semblait lui chuchoter des mots dans l'oreille, ce qui avait le don de la faire rire. Louis décidé de les laisser tranquilles et se commanda une bière blonde au bar, morose. La première gorgée fut un vrai soulagement : la bière était bien fraîche, forte. Louis la but presque d’une traite et venait de s’en commander une deuxième quand il entendit, dans le brouhaha ambiant, que quelqu'un appelait son nom. Il se retourna. C'était François, qui lui faisait signe de venir à côté de lui. Il hésita, puis se leva de mauvaise grâce, rejoignant la compagnie du fromager dont les yeux brillaient. Il lui présenta la jeune femme, une certaine Catherine, qui était encore plus charmante de près, avec de profonds yeux noirs et des manières de fille des riches quartiers de la capitale. Louis profita de son absence provisoire, alors qu'elle était partie se soulager, pour en demander plus au vieux fromager sur cette mystérieuse conquête :

– « Elle est magnifique », entama-t-il.

– « Tu peux le dire... » murmura François, les yeux dans le vague. « Et elle est de la haute bourgeoisie : son oncle est le bourgmestre de la ville !

– Eh ben ! » souffla Louis, toujours admiratif de la faculté de François à séduire aussi bien des jeunes paysannes que de riches bourgeoises éduquées. « Comment l'as-tu rencontré ?

– Le hasard ! Ou plutôt la chance. Je rentrais chez moi la semaine dernière quand je l'ai aperçu par la vitrine d'une petite boutique de livres anciens. Je suis rentré, faisant semblant de chercher moi-même un livre. Je l'ai aidé à trouver le sien. Nous avons fait connaissance. Et voilà !

– Aussi simple que ça !

– L'expérience », reprit François en adressant à Louis un nouveau clin d’œil.

– « J'en connais un qui va passer une bonne nuit !

– Peut-être », répondit sobrement François, loin de ses habituelles envolées lyriques quand il s'agissait de parler de la chose. « Elle n'est pas comme les autres.

C'est au moment où il prononçait cette phrase que Catherine revint, un large sourire aux lèvres. Louis lui posa quelques questions pour se montrer poli, mais il ne se préoccupa guère de ses réponses. Il n'était pas de bonne humeur ce soir-là et n'avait pas trop envie de parler.

La fille de la propriétaire des lieux, que tout le monde surnommait « La Martine », arriva quelques instants plus tard les bras chargés de deux soupes et d'une bouteille de vin qu'elle posa brutalement sur la table, manquant d'ébouillanter François. Elle se tourna vers Louis et entama d'un ton bourru :

– « Vous voulez manger quelque chose ? ».

Elle était elle aussi de mauvaise humeur, mais Louis ne s'en formalisa pas : Il connaissait depuis des années La Martine, une jeune femme corpulente et franche, mais ne l'appréciait guère, contrairement à La Dora, sa mère, bien plus sympathique.

– « Je vais aussi prendre le potage du jour. Et une autre bière.

– Bien. Je vous ramène ça. »

Elle s'éloigna sans un sourire tandis que le jeune homme sombrait dans ses pensées.

Un mouvement de foule dans le bar le tira de sa somnolence. Un nouveau groupe venait de rentrer dans l'auberge. Le regard du jeune homme fut irrésistiblement attiré vers une jeune femme, au centre du groupe. Elle portait une robe rouge. Il la reconnut instantanément quand elle tourna la tête. C’était elle, l’inconnue du marché de la veille ! Elle était accompagnée d'un petit groupe d’hommes richement habillés, et semblait vouloir fêter quelque chose. Louis l'accompagna du regard : elle était magnifique. Ses cheveux châtains mi longs lui arrivaient juste au niveau du cou. Le large sourire qu'elle arborait, son visage fin, ses yeux noisette, tout contribuait à renforcer l'étrange attraction exercée par la jeune femme sur Louis. Sans réfléchir un seul instant, pris d’une soudaine impulsion, le jeune marchand reposa sa bière sur la table et avança d'un pas vif en direction du groupe qui semblait bien s'amuser. Profitant d'un blanc dans leur conversation, il alla se présenter directement auprès de la femme à la robe rouge, prenant la parole d'une voix qui se voulait sûre d'elle :

-« Veuillez m'excuser ma dame, mais je vous ai déjà croisé sans vous aborder sur la Grand Place et je m’en voudrais de laisser passer une deuxième chance de me présenter à vous. » Il se tut quelques secondes, la regardant droit dans les yeux. « Je m’appelle Louis Voeckler et je...je voulais simplement vous dire que je vous trouve magnifique... »

Les hommes qui accompagnaient la jeune femme se regardèrent entre eux, éberlués, avant de soudain éclater de rire. Ce n’est qu’alors que Louis se rendit compte de la stupidité de sa démarche. Qu'espérait-il ? Que cette magnifique femme, sans doute issue de la noblesse, lui répondrait « Vous êtes également très beau, allons faire plus ample connaissance autour d'une bière ! ». Les secondes de silence avant sa réponse lui parurent une éternité. Elle finit par affirmer, avec un fort accent Français :

-Merci à vous du compliment. Bonne soirée Monsieur Voeckler.

Puis elle se retourna vers les hommes qui l'accompagnaient, les invitant à la suivre vers une grande table, apparemment réservée. Louis reconnut après coup dans le groupe plusieurs négociants parmi les plus riches de la ville. Il resta dans un premier temps immobile, se sentant honteux, avant de retourner s’asseoir à côté de François. Le vieil homme usa de quelques blagues paillardes pour lui remonter le moral, sans guère de succès.

Pour une fois, Louis se sentait seul, très seul. Et la vue de la complicité entre François et sa nouvelle compagne le rendait en quelque sorte jaloux. Même si au fond de lui, il était content pour le vieil homme.

Près d’une heure plus tard, François se leva en tenant sa compagne de la soirée par la taille et souhaita une bonne nuit à Louis, qui resta seul à la table. Après avoir fini son repas, le jeune homme se leva à son tour et se dirigeait vers la porte de l’auberge pour rentrer quand il sentit que quelqu’un lui touchait le bras. Il se retourna : c’était la femme à la robe rouge.

- Monsieur Voeckler. Je rentre chez moi, » entama-t-elle d'une voix détendue, comme si elle le connaissait bien. « La compagnie de la guilde des marchands m'a complètement épuisée : ils sont d'un ennui ! Accepteriez-vous de me raccompagner chez moi ? La marche est un peu longue et je ne voudrais pas me faire agresser à cause de ma « magnificence », conclut-elle en souriant.

- « Euh », répondit-il d'une voix hésitante, surpris, « je...oui, bien sûr. »

Il ouvrit la porte du bar et fit signe à la jeune femme inconnue de s’avancer. L’obscurité était désormais presque complète. Les lampadaires éclairaient la chaussée recouverte de pavés d'une lueur blafarde, mettant en évidence les façades colorées des maisons à proximité. La jeune femme commença à marcher d'un pas vif dans la rue encore animée, en ce soir de fête, sans l'attendre. Louis en profita pour admirer quelques instants son corps de dos, puis accéléra le pas pour revenir à sa hauteur. Son regard se porta alors vers son visage : sa peau lisse et claire semblait toute douce. Elle avait un grain de beauté juste à côté du nez, des sourcils fins, des yeux marron pétillant d'intelligence et des lèvres pulpeuses. Ce soir-là, elle avait deux perles blanches à ses oreilles et un long collier fin en argent.

La longue robe rouge sombre qu'elle portait était différente de la première fois où il l'avait vue. Une ceinture noire mettait en évidence sa taille fine tandis qu'une petite veste blanche la protégeait du froid de la nuit.

Elle prit la parole en premier, tout en lui tendant la main, sans s'arrêter de marcher :

- « Je m'appelle Clémence.

- Et moi Louis…comme vous le savez déjà, » répondit le jeune homme en lui baisant la main maladroitement.

- « Enchantée de faire votre connaissance, Louis », reprit-elle, amusée par ses manières. « Mais dites-moi, votre visage me dit quelque chose. Vous ne seriez pas vendeur de soieries sur la Grand Place ?

- Euh, oui », bredouilla le jeune homme, surpris qu'elle se rappelle de lui. « Je vois à votre accent que vous venez de France. Vous êtes venus à Bruxelles pour affaire ou en visite ?

- Je suis négociante de produits français : fromages, saucissons, vins… Je les achète en France et je les revends aux grands marchands des principales cités européennes, comme Bruxelles. Je profite souvent des grandes foires pour faire de bonnes affaires.

- La semaine est bonne pour les affaires ?

- Plutôt oui, pour l'instant. Mais ne parlons pas affaires. Si j’ai voulu rentrer avec vous, c’est justement puisque ces bourgeois arrogants m'ont fatigué avec leurs marchandages sans fin. J’ai besoin de me détendre en parlant d’autre chose.

- Comme vous voudrez », répondit Louis tout en réfléchissant à une nouvelle question. « Où résidez-vous pendant votre séjour chez nous ?

- A proximité de la chapelle Saint Jean. C’est un quartier très agréable », répondit-elle en souriant. « Je suppose que vous êtes Bruxellois. Vous êtes né ici ?

- Non. Je suis né dans un village à côté de Gand, où mes parents ont un troupeau de vaches », répondit le jeune homme, se sentant bizarrement en confiance avec cette femme qu’il ne connaissait pas. « J’aimais beaucoup la vie simple que je menais là-bas.

- Pourquoi êtes-vous parti ?

- A vrai dire, je pensais reprendre l’exploitation des parents ». Il fit une pause tandis que ses yeux se perdaient dans le vague. « Mais j'ai eu envie de fuir la vie toute tracée qu'on me promettait. Je suis parti à l'aventure en débarquant à Bruxelles pour y trouver le boulot de mes rêves quand j'étais encore adolescent.

- Vous aviez quel âge ?

- Seize ans. Après une année de galères où j'ai testé pas mal de petits boulots, je suis devenu apprenti d’un marchand de bibelots ambulant qui m’a appris tout ce qu’il savait. Et dès que j'ai pu, je me suis installé à mon propre compte.

- Ça vous plaît ?

- Je crois oui. J’aime rencontrer plein de gens. Et l’excitation qu’on ressent quand on n’est pas loin de conclure une vente. » Il se tut, alors qu’ils passaient devant la Cathédrale de la ville. « Mais dites-moi, comment trouvez-vous Bruxelles ?

- C’est une très jolie ville », répondit-elle en jetant un regard autour d’elle. « La première fois que je suis arrivée sur la Grand Place, j’en ai eu le souffle coupé. Les façades sont tellement magnifiques ! Et je trouve qu’il se dégage de cette ville une douceur de vivre que nous n’avons pas à Paris ». Puis elle se tourna vers Louis en esquissant un large sourire : « et surtout, j’aime bien le romantisme désuet de ses habitants… »

La conversation continua ainsi tout le long du trajet, sans temps mort, des éclats de rire se faisant parfois entendre dans la nuit. Ils finirent par pénétrer dans une rue boisée d'un quartier chic de la capitale que Louis ne connaissait pas. De chaque côté de la rue, de magnifiques hôtels particuliers avec des jardins fleuris l'impressionnèrent. Chaque façade était ouvragée, avec des statues, des fenêtres à vitraux... Clémence interrompit Louis dans sa contemplation en reprenant la parole d'une voix enjouée

- « Je vais pouvoir finir le chemin seule, à partir d'ici.

- Vous ne souhaitez pas que je vous raccompagne jusqu'à chez vous ?

- Sachez, jeune homme, que chaque femme aime préserver une part de mystère », sourit-elle. « Et je ne risque rien dans le quartier. Je vous remercie de m’avoir raccompagné et de m’avoir diverti pendant le trajet… Cela m'a fait du bien de ne pas parler affaires pour une fois, ne serait-ce que lors d'une promenade nocturne !

- J’ai été ravi moi aussi », répondit le jeune homme en souriant à son tour. « Sachez que je suis très heureux d’avoir fait votre connaissance », dit-il en la regardant droit dans les yeux.

- « Je vous souhaite une bonne nuit, Louis », conclut-elle en se retournant et en commençant à avancer dans la rue.

- « Attendez... » clama Louis presque malgré lui. « Je...Je connais un restaurant pas loin d'ici où les fruits de mer sont délicieux. Me feriez-vous l'honneur de m'y accompagner demain midi ?

- Demain midi... » répéta la jeune femme qui s'était arrêtée, tournant la tête vers lui. « Je ne serai malheureusement pas disponible : j'ai déjà des engagements. Mais ce sera avec plaisir que je vous y accompagnerai après-demain, pour déjeuner, si toutefois cela vous convient.

- Bien sûr. Où pouvons-nous nous retrouver ?

- Je viendrai vous retrouver à votre étal sur la Grand Place, à midi... A très bientôt », souffla-t-elle avant de disparaître au prochain carrefour.

Le jeune marchand se retrouva seul au milieu de la rue, dans la nuit qui lui parut soudain plus froide. Il resta là, immobile, pendant presque une minute, le sourire aux lèvres.

Cette nuit-là, il dormit mal, repensant sans arrêt à une femme. La femme à la robe rouge.

Vengeance

Une autre personne eut du mal à trouver le sommeil cette nuit-là. Elle s'appelait Martine Dumont. Elle n'aimait pas son corps, qu'elle trouvait trop gros. A vrai dire, elle n'aimait pas grand-chose chez elle, ni son visage, parsemé de tâche de rousseurs, ni ses larges cuisses. Seuls ses cheveux lui plaisaient : longs, blonds, lisses. Doux. Elle les chérissait plus que tout.

Ses nombreux complexes l'avaient longtemps privé d'un homme. Cela faisait d'ailleurs seulement quelques mois qu'elle n'était plus pucelle, alors même qu'elle allait bientôt avoir trente ans. Un homme avait enfin su lui donner sa chance, lui montrer qu'elle était désirable ! Pendant quelques jours, elle s'était sentie belle, elle avait eu l'impression de commencer enfin à vivre. Elle n'avait donc pas hésité quand elle avait eu l'occasion d'offrir sa virginité à ce gentilhomme qui lui avait redonné confiance en elle. Elle lui avait même fait don de bien plus : son cœur ne battait plus que pour lui. Les nuits qu'elle passa avec cet homme charmant aux cheveux blancs furent les meilleures de sa vie. Elle retournait travailler le matin fatiguée mais heureuse, comblée, retrouvant avec plaisir son amoureux dans la journée, quand il venait boire un coup dans l'auberge de sa mère.